vendredi 2 septembre 2011

Nuits d'été



Klavierstück 3 opus 8 de Carlos Roque Alsina (1965)


En ce temps-là (…), nous n'avions pas de mots assez durs pour la musique rock, pop, enfin toute la lie binaire qui nous semblait être le comble de la bassesse et de la bêtise sonore, sans savoir que ce n'était rien, mais alors rien du tout, en comparaison ce qui allait venir, la techno, le rap, etc.

Imaginez un peu : Luciano Berio écrivait en 1968 une des œuvres majeures de la musique, sa Sinfonia. Qui s'en souvient, aujourd'hui ? Qui écoute encore sa merveilleuse Sequenza pour piano (1966) ? Pesson, Greif, Hersant, Schnittke, Reverdy, Dusapin, Dutilleux… Quand les Camusiens parlent de musique contemporaine, voilà les noms qui leur viennent à l'esprit. On ne parle qu'en tordant la bouche du "vieux Boulez", et l'on affirme sans états d'âme que "personne n'écoute Stockhausen ou Webern [et même Schoenberg !] pour le plaisir" ! Duteurtre est passé par là, bien sûr, mais il y a bien chez Renaud Camus (et donc chez ses épigones) ce goût pour l'antimodernité à l'œuvre dans la modernité. Plutôt Chostakovitch que Stravinski, plutôt Poulenc que Baraqué. L'on n'hésite même pas à opposer Berg à son maître et à son condisciple ; seul il aurait fait de la musique, quand les deux autres n'auraient fait que des équations… J'ai même lu dans le dernier tome du Journal que « les Enigma Variations sont (…) à mettre sur le même plan que les Métamorphoses de Strauss ou la Sommernacht de Schoeck. » Les bras m'en tombent ! Elgar est sans conteste un excellent compositeur, et ses Enigma certainement une œuvre magnifique, l'un des sommets de son œuvre avec les Sea Pictures, mais enfin, le "mettre sur le même plan que Strauss" (ou au moins le Strauss de cette œuvre-là) me paraît à peine croyable. Et je ne parle même pas de Schoeck et de sa très jolie Sommernacht. "Jolie" est bien le mot qui convient à cette pièce inspirée et bien écrite, certes, pleine de poésie et qui comprend de très beaux moments, mais qui est vraiment à mille lieues d'une page comme les Métamorphoses. J'ai vraiment du mal à croire qu'on puisse ne pas entendre le colossal abîme qui sépare Strauss des deux autres compositeurs. Debussy, Schönberg (celui de la Nuit, justement), Dvorak, et bien sûr Strauss, s'entendent trop dans cette Sommernacht, pour qu'on en puisse juger avec les critères qui nous permettent d'aborder les grands chefs-d'œuvre du répertoire. Si les Métamorphoses sont l'Himalaya de cette époque-là (et ça ne fait aucun doute pour moi), la Sommernacht me fait plus penser au Mont Ventoux. Snobisme ? Intellectualisme exacerbé ? Oui, sans doute, un peu, mais aussi et surtout peut-être, goût de l'histoire, de ce qui fait le "fond de sauce" du temps, ce qui permet justement aux génies d'éclore dans une époque donnée. J'ai mis très longtemps à comprendre qu'il était important de connaître les petits maîtres afin de mieux entendre les grands, qu'on ne perdait rien, au contraire, à observer et à détailler les contreforts d'une montagne, que celle-là ne s'en détachait ensuite que mieux, et qu'il devenait possible d'en suivre certaines arêtes jusqu'en leurs justifications et résonances profondes. Cela n'empêche pas qu'il me paraît tout à fait symptomatique de notre époque de ne plus savoir distinguer les dénivelés, en art comme ailleurs (à l'instar des dates, en histoire, pour les étudiants d'aujourd'hui, qui ont cessé d'être les points de repères qu'elles étaient naturellement pour nous). J'ai toujours essayé de penser que "tout se tenait", et j'y réussis de mieux en mieux. Quelques pages plus loin, dans le même livre de Renaud Camus, je lis qu'il n'aime pas Haydn, que les symphonies de Mozart l'ennuient, et qu'il lui « arrive de [se] demander si les deux quatuors de Janacek ne sont pas les plus beaux de tous les quatuors. » ! Je ne parviendrai jamais à m'entendre tout à fait avec quelqu'un que « les symphonies de Mozart ennuient », et qui n'aime pas Haydn. Comment aimer la musique si l'on n'aime pas Haydn ? C'est sans doute possible, mais quelle tâche ardue et quasiment contre-nature ! Haydn est presqu'aussi important que Bach, pour la musique qui a suivi, et je ne vois décidément pas comment faire sans lui (mais il est vrai que de nos jours on aime beaucoup traverser la Manche à la nage quand on est amputé des deux bras)… Et s'il y a bien un domaine (le quatuor) où les (vrais) chefs-d'œuvre se comptent par dizaines, c'est bien celui où Mozart, Haydn, Beethoven, Debussy, Ravel, Dvorak, Schubert, etc., ont eu quelques unes de leurs plus éclatantes réussites. Il n'y a rien qui m'irrite plus que ces gens qui vous parlent à l'envi des "derniers quatuors de Beethoven", qui font des gorges chaudes du 14e quatuor (par exemple), et qui semblent tout à fait ignorer les fabuleux quatuors de l'opus 59 ou l'opus 95, ou même ceux du début, je ne parviens pas à croire ceux qui prétendent aimer la Cavatine mais ne parlent jamais de l'adagio du Razoumovsky en fa majeur. On va me dire évidemment que je me mêle de ce qui ne me regarde pas, et que Renaud Camus a bien le droit d'avoir les goûts qu'il a, ce qui est l'exacte vérité. Le problème (assez mince, j'en conviens) est que Renaud Camus a des lecteurs, et que ces lecteurs (sans même parler de mon copain Sansano qui voulait se shooter au Berwald, tout juste sorti de Moustaki) vont croire qu'écouter les quatuors de Janacek en boucle va les amener directement au paradis des in-nocents, au Nirvana des mélomanes. J'ai toujours dit que Renaud Camus avait une excellente oreille, je n'ai pas changé d'avis, et c'est bien pourquoi je ne comprends pas ces myopies étranges et qui me troublent. Cela fait partie de ces choses qui arrivent parfois à vous faire douter… Et si tout cela n'était que du flan ? Conviendrait-il, à cette lumière-là, de remettre en question tout le reste ? Bien entendu, la réponse est non… vingt-trois heures sur vingt-quatre. Au-delà du camusisme, le problème est infiniment plus aigu, j'oserais dire douloureux. C'est tous les jours, et avec la Terre entière, et plusieurs fois par jour, que je le constate. Tel qui, sur Facebook, ou sur son blog, ou ailleurs, vous parle volontiers de Flaubert, Montherlant, Proust, Pascal, Homère, Tolstoï, Nietzsche, Platon, Barthes, Cioran, peut parfaitement (et quand je dis qu'il peut, c'est une figure de style, car il le fait quatre-vingt dix-huit fois sur cent) vous expliquer que pour lui la "musique" c'est les Rolling Stones ou Georges Brassens ou Barbara ou Sting. En général il ajoute Gorecki ou Pärt, et Mozart (ou Janacek (ou Ligeti)), parce qu'il est malin (ou au contraire très bête), mais ça ne change rien à l'affaire. Peut-on faire confiance (même sur ses lectures, précisément sur ses lectures) à quelqu'un pour qui "la musique" c'est Sting ou les Beatles ? Pourquoi la musique est-elle l'art le plus mal loti à notre époque ? Pourquoi est-elle, et de très loin, l'art le plus méconnu, et finalement le plus méprisé ? Comment les choses ont-elles pu se transformer si rapidement ? Je suis assez âgé maintenant pour me souvenir des années 60, et même 70, où le pourcentage de ceux qui auraient fait ce genre de réponses aurait été le même (98%), mais dans l'autre sens. Pour tous ceux qui lisaient Saint-Simon et Balzac et Stendhal, "la musique", c'était Mozart, Bach, Beethoven, Schumann, Schubert, et quelques autres. Bien sûr que mon père écoutait "de la chanson", bien sûr que ma mère raffolait de Carlos Gardel, mais, précisément, ça n'a rien à voir, ça n'avait rien à voir ! Quand on parlait "de musique", on savait de quoi l'on parlait, et si l'on parlait de "musique classique", il était bien question de Haydn ou de Mozart, pas de Mahler. Comment la vie pourrait-elle être la même, comment cette vie pourrait-elle avoir ce qu'on nomme bêtement "les mêmes valeurs" quand plus personne ne sait ce que c'est que "La Kreutzer", quand plus personne n'en a "la morale" en tête ? Car il s'agit bien de cela. Il y a une morale de la musique, et tout particulièrement, je le crois, de la musique classique (celle qui va, donc, en très gros, de Bach à Beethoven). Tout, dans la musique, dans la vraie musique, dit la construction de l'Homme, sa tenue, sa posture, sa philosophie, et son horizon. C'est la raison pour laquelle il faudrait toujours se méfier d'un philosophe sourd. La musique nous tenait debout. Plus que l'instruction civique, et sans doute autant que le catholicisme. Et il n'est aucun hasard dans le fait que le catholicisme se soit défait au même moment de sa liturgie, et de sa musique, sa très grande musique. Il avait mis des siècles à passer d'une musique horizontale (le Grégorien) à une musique verticale, et l'horizontalité (mais d'un autre genre) a tout emporté en quatre décennies, le jour où les mots ont perdu leur sens, et le jour où les musiques extra-européennes (en plus du rock) sont arrivées chez nous. Était-ce inéluctable ? Je n'en sais rien, mais, comme toujours, la musique a dit la vérité, bien avant tout le monde, bien avant les sociologues et les philosophes. Le trop fameux métissage, terreau de la décivilisation dont nous voyons les effets aujourd'hui, a commencé dans ces années-là, dans la musique, et nous y avons tous activement participé. Durant trente ou quarante ans, tout le monde était très excité par ce vent soi disant frais venu soi disant d'ailleurs, parce que les vieilles structures mentales, historiques, esthétiques, psychologiques, étaient suffisamment et profondément ancrées en nous pour que le désastre passe inaperçu. Le cerveau est toujours en retard sur le corps. Étranges années, où nous ne percevions que les échos favorables de la catastrophe en cours… Il faudra un jour que des courageux nous expliquent comment l'on est passé de Grotowski à Pascal Rambert, de Pierre Schaeffer à Jean-Michel Jarre, par exemple, en très peu de temps, et avec cette chose inouïe qu'on a eu l'impression que la même substance ne faisait que changer de flacon. Qu'est-ce qui "a fait masque", qu'est-ce qui a déguisé la réalité, qu'est-ce qui s'est interposé entre elle et nous ? Je crois que nous avions acquis une certaine forme de vitesse — vitesse industrielle, vitesse historique, vitesse sociale, vitesse artistique, surtout, vitesses qui nous venaient peut-être paradoxalement des deux guerres passées — qui nous a interdit de nous arrêter, de nous retourner, d'observer, d'écouter. Nous étions grisés par une certaine forme de puissance et c'est à l'ombre de cette puissance que notre faiblesse a grandi silencieusement en proportion.

La boulézite qui, de 1950 à 1980, a emporté toutes les énergies et toutes les subventions l'a bien un peu cherché, c'est vrai, mais on peut dire que le retour de manivelle est violent, et guère moins totalitaire. Ce que permet, ce que devrait permettre la distance acquise d'avec les périodes héroïques de ce qu'on nomme la musique contemporaine est un peu plus de sérénité dans le jugement. Je me souviens parfaitement de ces années 70, où il était inconcevable (inconcevable pour nous, je veux dire) d'écouter autre chose que la musique qui se faisait à Darmstadt ou Donaueschingen, celle qui venait en droite ligne (ou à peu près, car ce n'est pas si simple), ou en tout cas le proclamait, des trois Viennois cités plus haut. Prononcer le nom de Marcel Landowski, et même ceux de Jolivet, Ohana, Dutilleux, était risqué, et vous exposait à des sanctions, au minimum à des sarcasmes. Je me rappelle avoir programmé un trio de Schnittke en 1995 et m'être alors attiré la commisération apitoyée d'un ami compositeur : « Quelle drôle d'idée ! » Dès qu'on décelait dans la musique une onde, même ténue, de tonalité, on devait détourner pudiquement les oreilles. Même chose pour la pulsation qui devait être impossible à repérer, sous quelque forme que ce soit — ce qui ne manque pas de piquant, car qui n'a jamais constaté que la plus grande complexité rythmique ressemble parfois, et même assez souvent, à la plus plate simplicité, à l'oreille. Philippe Hersant était mon voisin, rue Joseph de Maistre, à Paris, et je me rappelle avec honte avoir eu légèrement pitié de ce compositeur décadent, tout juste "bon à faire de la radio"… Bref, nous aussi nous avions nos heures-les-plus-sombres et des oreilles de plomb.

Pourtant, je ne regrette rien. La musique sérielle, avec son aridité névrotique, avec son totalitarisme de pacotille, nous avait purgé à la fois des sirops wagnériens et des bluettes françaises. Il faut se rappeler que Boulez disait, à propos des trois petites Liturgies de son maître Messiaen, que c'était « de la musique de bordel ». Je ne sais pas si à l'époque il avait entendu la Turangalîla-Symphonie, juste un peu postérieure, car ce n'est même plus de la musique de bordel, la Turangalîla, c'est Hollywood-en-Dauphiné ! Messiaen serait sauvé par ses Quatre Études de rythme, mais enfin on l'aurait à l'œil, et la rechute serait toujours possible. Il y a eu ce moment extraordinaire, qui a très peu duré, où les trois immenses compositeurs de cette génération, Berio, Boulez, Stockhausen, auxquels il faudrait ajouter Nono, Pousseur, et même, brièvement, John Cage, ont été sur la même longueur d'onde, avant de se séparer définitivement. Il faut avoir vu et entendu Boulez analyser Zeitmasse de Stockhausen pour saisir l'espèce de chair commune qui pouvait nourrir ces gens-là, au milieu du XXe siècle, et l'exaltation furieuse qu'il y avait dans cette petite communauté à inventer un nouveau langage. J'imagine que ces quelques mots paraissent ridicules, aujourd'hui où l'on est revenu de tout, et où la seule beauté tient lieu de sauf-conduit, quand ce n'est pas le triste hochet de l'original et, plus triste encore, du concept. Le suprématisme s'est dégradé en ridicules expositions paresseuses de carrés blancs sur fond blanc, les pompiers ont remplacé les sorciers, tout en gagnant beaucoup d'argent. Mais on ne peut pas dire que les dodécaphonistes ont su thésauriser et s'installer dans un métier et une ascèse si durement acquis. La voie, trop étroite, s'est refermée très vite, la mine avait livré ses quelques diamants, mais refusait à ses prêtres une vieillesse confortable et placide. Le gris est l'une des plus belles couleurs qui soient mais il n'est pas donné à n'importe qui de travailler dans ces gammes-là. Bien sûr, une œuvre comme les Structures pour deux pianos était une impasse, mais combien est admirable un musicien qui va jusque là, quitte à reconnaître ensuite qu'il s'est fourvoyé. Boulez aurait-il pu écrire Répons s'il n'avait pas composé le Marteau sans maître ET les Structures ? Je ne le crois pas. Je garderai toujours beaucoup de tendresse pour le Marteau, même si j'écoute avec plus de plaisir les deux Dérive ou Sur Incises. La folle exigence de ces années-là n'aura pas été vaine : faire passer par le chas d'une aiguille tout Wagner, Mahler, Strauss, Bruckner, était non seulement nécessaire mais c'était aussi une idée de génie. Je plains ceux qui n'écoutent pas Webern (disons le Webern des Variations opus 27) avec le même plaisir qu'un hyper-romantique (ce qu'il est). Il faut entendre que des Gurrelieder du maître aux Bagatelles opus 9 du disciple, c'est la même braise qui brûle les nerfs. Pour qu'elle brûle longtemps, il faut la couvrir de cendres : Webern voulait obtenir la même radicale intensité que ses maîtres, il l'a fait en soustrayant, car il était devenu difficile d'ajouter, après les post-romantiques allemands. Plutôt que de la musique de tableau-noir, c'est une musique de trou-noir, qui attire irrésistiblement la lumière et le son à l'intérieur d'elle-même, et n'en laisse paraître que l'écho furtif, trace infiniment suggestive de la puissance dévastatrice qui gronde en son centre.

mercredi 31 août 2011

Exaspération-s


Je partage à peu près toutes ses exaspérations, et même son goût pour l'exaspération (si l'on peut dire). Le seul problème est qu'on est vite exaspéré par l'exaspération des autres.

mardi 30 août 2011

Problèmes d'époque(s)


J'apprends, en lisant Parti pris, qu'Ida Rubinstien a « commandé en 1913 un livret à Oscar Wilde » pour un ballet, Salomé, qu'elle « monte cette année-là ». Si j'ai bien compris, c'est à Alex Taylor qu'on doit cette monstruosité, ce qui est très loin de m'étonner. À peu près au même instant, on m'informe, au téléphone, que le magasin Artis, d'Alès, "ouvrira ses portes le 1er septembre à dix-neuf heures".

J'ai une envie pressante de demander à Philippe Muray un petit texte pour une mélodie que je projette d'écrire, mais j'avoue que j'hésite encore, car Goethe me tente aussi, seulement on me met en garde : ce dernier serait difficilement joignable.

Je pense que Borges a une grande responsabilité dans tout ça, à moins que ce ne soit le patriarcat. Là encore, j'hésite…

samedi 20 août 2011

Le détour de Rome, comme tel


Ce matin, sur Facebook, je lis cette phrase, reproduite à partir du "Discours de Rome", de Lacan : « La psychanalyse, est un gay savoir. » Non, ce n'est pas le "gay" qui m'intéresse (quoi qu'il y aurait évidemment beaucoup à dire à ce sujet !). Je fais remarquer à ceux qui reproduisent un extrait de ce texte, commençant par cette phrase, donc, que cette virgule, entre le sujet et le verbe être qui suit immédiatement, est tout de même un peu étrange. (En lisant la phrase, on entend parfaitement, c'est au moins la vertu de cette ponctuation idiote, la vocalité de Lacan, et ses "respirations" qui n'en sont justement pas. Mais là n'est pas la question, et quand on écrit un texte, eût-il été prononcé lors d'une conférence, il n'y a aucune raison (aucune bonne raison, parce que des raisons, il y en a, précisément) d'écrire cette ponctuation qui ne ponctue rien, du point de vue de la syntaxe.) Que me répond-t-on alors ? « La ponctuation, c'est une respiration, à prendre comme telle ;-) » [C'est un psychanalyste qui parle]

Les trois points sont de moi. Ces gens-là sont censés être capables de penser, être à l'écoute (c'est-à-dire avoir un peu d'oreille), et surtout, me semble-t-il, connaître et savoir manier la langue, puisque la psychanalyse (surtout lacanienne) ne passe que par le langage. Tous les jours, je remarque que les plus petits signes (et la ponctuation est l'un de ces signes) disent des choses énormes sur ceux qui ne s'entendent pas parler. Respiration, vraiment ? Bizarre, Cher Cousin, bizarre ! Quand Lacan faisait ce genre de pauses qui n'ont aucun rapport ni avec la syntaxe ni avec un besoin physiologique (reprendre son souffle), il regardait par-dessus ses lunettes, il envoyait un double signe à son auditoire : je fais ce que je veux avec la langue et je vérifie que ma toute-puissance supposée vous tient sous le charme. C'était l'un des très nombreux détours qu'il imposait sans cesse à ses disciples au cas, assez improbable pourtant, où ceux-là auraient eu l'inconscience de croire comprendre une phrase faite d'un sujet, d'un verbe et d'un complément. Ce n'est pas son souffle, qu'il reprenait au cours de ce genre de détour, c'est le souffle des auditeurs qu'il tenait en état d'inquiétude. C'est un truc d'orateur, et d'orateur, en l'occurrence, intelligent, compositeur, improvisateur, et pervers. Quand les disciples reproduisent (des décennies après la mort du maître) les tics et les trucs du maître, sans comprendre ce qui produit ces tics et ces trucs, qui plus est en passant d'un régime oral à un régime d'écrit, on peut légitimement avoir toutes les inquiétudes du monde en confiant à ces gens-là ne serait-ce qu'un secret d'alcôve.

Il y a pas mal de psychanalystes sur Facebook, qui mettent des photos, des musiques, des citations et des références, afin qu'on puisse avoir d'eux une "image" (les inconscients !). Allez les regarder, prenez un moment pour ça, vous verrez, c'est affligeant, et ça en dit beaucoup plus long sur la psychanalyse et sur les psychanalystes que tous les discours de Rome ou que toutes les plaques professionnelles sur les portes de Paris ou d'ailleurs. À prendre comme tel. Tous les chemins mènent à Rome, à condition de ne pas regarder les panneaux de signalisation.

vendredi 19 août 2011

Où l'on se découvre une ascendance fameuse !


Fabuleux Gen Paul… Je ne me lasse pas d'écouter et de regarder ces hommes-là (et ces femmes, bien sûr). « On fréquentait d'la ballerine, quoi. On avait le sens de l'esthétique. Autant fréquenter des ballerine que des boniches, c'est tout de même mieux, hein ! » Comme on le comprend, nous qui avons traîné dans les vestiaires de l'Opéra, et dont les corps des danseuses nous ont toujours ravi. « Et alors… Moi j'les prenais comme modèles… Puis lui, il les prenait… Il les massait, lui ! »

Francus chez les Implosants


Francus essaie d'être un toutou, mais sa nature est celle d'un rhinocéros. Son habit craque de partout, même boutonné jusqu'au collier. Il est comme le scorpion qui traverse la rivière sur le dos du crocodile et ne peut s'empêcher de le piquer au milieu des flots. Toujours cette furieuse passion d'en être, qui rend les êtres si étranges… à eux-mêmes.

jeudi 18 août 2011

H


En lisant Parti pris, le journal de Renaud Camus de l'année 2010, je retrouve étrangement ma petite mère (pourquoi étrangement, ce n'est pas si étrange…). Ces histoires de portes claquées, qui agacent tellement de monde (pas les portes claquées, mais le fait qu'il en parle tout le temps) parmi même les lecteurs religieux de Renaud Camus, moi je les comprends parfaitement. Parfois, je vais jusqu'à me dire que si j'ai aimé R., c'est parce qu'en parlant, la plupart du temps, elle chuchote. Les portes claquées, les talons qui claquent sur le sol, surtout dans les hôpitaux, ceux qui klaxonnent (quel verbe merveilleux !) pour un oui ou pour un non, ceux qui mettent la musique ou la radio ou la télé suffisamment fort pour que les voisins en profitent, les parents qui laissent crier leur progéniture dans les lieux publics (et même à la maison), ceux qui font hurler le moteur ou les pneus de leur voiture en partant de chez eux le matin, et ne parlons même pas des mobylettes (ah, les mobylettes !!!), ceux qui font du bruit au concert, ceux qui parlent fort dans le train, et ne parlons même pas du portable (ah, le portable, cette engeance absolue !!!), je les hais. Non seulement je comprends parfaitement ces histoires de portes, mais je comprends parfaitement que ce soit un des thèmes centraux dans l'écrit de Renaud Camus. En écrivant cela, j'entends distinctement (je peux comprendre ses paroles) mon voisin, l'avocat, qui parle dans son jardin, pourtant situé à plus de cent mètres de là ! C'est tellement parlant (c'est bien le cas de le dire…) que ce soit un avocat (et je ne parle évidemment pas de la profession, mais de la classe sociale) qui se comporte de cette manière-là. Sa femme est charmante et bien élevée, pourtant. (J'ai des preuves de ce que j'avance là, puisqu'en écrivant, je suis en train d'enregistrer, comme je le fais souvent le matin, au jardin).

Quand j'habitais place des Vosges, à Paris, et que j'avais comme voisin immédiat Maurizio Pollini, il m'était impossible de me faire comprendre de ma concierge — une femme pour qui j'avais beaucoup d'affection, une Portugaise au nom prédestiné, pour une concierge ayant des pianistes dans son écurie, Anna Cruz — en refusant d'ouvrir mes fenêtres, durant l'été. « Mais on ne vous entend jamais jouer ! » me disait-elle gentiment, en m'encourageant à "faire profiter de la musique" les habitants de la cour. Jamais je n'aurais pu faire une chose pareille, bien sûr, et pas seulement quand Pollini était là, ce qui heureusement était rare. (Alors, je ne touchais plus du tout mon piano…)

Quand nous étions enfants et que nous allions au restaurant avec nos parents, les tables (rares, très rares, faut-il le dire) où les convives parlaient à voix haute étaient immédiatement l'objet d'une forte suspicion de notre part, et de la part de tout le monde, je crois bien. Aujourd'hui, ce serait l'inverse : mais pourquoi chuchotent-ils, ceux-là, ils ont quelque chose à se reprocher, sûrement ! Oui, ils ont bien quelque chose à se reprocher : ils n'ont pas envie d'être pris pour des sans-gêne, ce qui est en soi, aujourd'hui, quelque chose de louche, sinon d'éminemment répréhensible. En effet, ceux que nous appelions jadis les "sans-gêne" étant devenus en quelques décennies les parangons de la juste manière de se tenir, il est tout à fait normal que les rares qui n'aiment pas les nouvelles manières passent pour des empêcheurs d'être-comme-on-est, au-naturel, et incarnent à leur tour l'anomalie, l'étrange, le "pas naturel".

Je me souviens d'un épisode pénible, qui m'avait mis en porte-à-faux vis à vis d'un ami cher, chez qui je passais une soirée, à Paris, dans le XIIIe arrondissement. Il y avait là quelques intimes, parmi lesquels une majorité de musiciens, l'un d'eux sortant d'ailleurs d'un concert du "Philhar", comme il aimait bien dire afin qu'on n'ignore pas qu'il en était. Mon ami, excellent hautboïste, et individu pourtant doté d'une profonde sensibilité, mettait la musique si fort que j'avais osé émettre une timide protestation, disant qu'on allait déranger les voisins (il ne devait pas être loin de minuit), à quoi il m'avait répondu que "ça n'avait aucune importance", et, joignant le geste à la parole, et sans doute dans le but de me faire une gentille "blague", il avait encore poussé le volume de l'ampli. Ce soir-là, j'ai compris que certaines choses étaient impossibles à dire en certaines compagnies, ou qu'on pouvait les dire, et qu'il fallait les dire, sans doute, mais qu'on n'avait aucune chance d'être entendu. On se sent très seul, dans des moments comme ceux-là.

Il y avait autrefois, mais peut-être est-ce toujours le cas, des panneaux de signalisation en forme de H, près de hôpitaux français, qui signifiaient qu'il fallait éviter autant que possible de faire du bruit dans ces parages. Même si ces panneaux existent toujours, je suis absolument certain que plus personne n'en connaît la signification, ou s'il la connaît, lui accorde la moindre importance. Ce H est pour moi hautement significatif, pourtant. L'humanité est un vaste hôpital où les gens souffrent, plus ou moins, et c'est plus que jamais vrai, car l'hôpital est le lieu central de nos sociétés : on y naît, et, désormais, on y meurt. Le sacré qui a déserté les églises a trouvé refuge dans les hôpitaux, mais quel refuse, quel pauvre refuge, saccagé, menacé, attaqué de toutes parts, par la bêtise, la vulgarité, l'indifférence et la déculturation terrifiante de ceux qui y officient autant que de ceux qui viennent "en visite". S'il y a un lieu où les portes et les talons claquent, c'est bien dans les hôpitaux, où presque tous les pensionnaires sont autant sensibles au bruit (enfin ! a-t-on envie de dire méchamment) que Renaud Camus.

Il me semble, mais je peux me tromper, que les amateurs de musique contemporaine (j'ai en tête la première sonate pour piano de Boulez) comprennent mieux que les autres la vertu essentielle du silence. Quand on a aimé, et travaillé, les Variations opus 27 de Webern, par exemple, on voit la vie différemment, j'en suis persuadé, et, en particulier, on envisage autrement l'économie du son dans les relations humaines. Renaud Camus parle dans ce tome de son journal, je ne sais plus où, d'une sorte de "festival du Silence" ou de quelque chose, en tout cas, où celui-ci, le silence, serait le luxe suprême, où l'on pourrait le goûter à loisir durant quelques heures ou quelques jours comme la denrée rare qu'elle est devenue. C'est une merveilleuse idée, dont devraient s'inspirer peu ou prou tous ces affreux festivals d'été où le bruit est l'invité d'honneur. Mais je rêve…

Je m'avise tout à coup que ce H (celui des hôpitaux, du silence, donc) signifie en notation musicale allemande la note si… Le même si que celui de la Messe de Bach, que celui de la Sonate de Liszt, et peut-être surtout celui de Wozzeck, le plus terrifiant si de toute la musique, et que cette note est la première syllabe du vocable "silence"…

À Pauline, à Glyne, mes Corses généreuses et discrètes

lundi 15 août 2011

Nationale 7


Allaitement et ramadan, compatibles ? Guerre civile et lait cru, compatibles ? Dijon Bourdier et im-pensable, compatibles ? Facebook et transpiration, compatibles ? Ne cherchez pas, je suis le seul à poser les bonnes questions.

La France est en pente, pas lente. Dans les descentes, il faut se délester, jeter le superflu, le Sens est déjà assez fatigué comme ça, et courir le pantalon sur les chevilles n'est pas donné à tout le monde, même quand il s'agit de faire plaisir aux minorités majeures. La Grand'Messe fraternitaire s'accommode des restes du Grand Repas chrétien parce que ses fidèles ignorent tout des aliments qu'ils ingurgitent avec la gloutonnerie indifférente du débutant. Ils n'en reconnaissent pas les contours, ils les prennent pour les créations arte povera d'une nouvelle cuisine destinée à passer très vite, sans imaginer un seul instant qu'avant d'être ces reliefs aux formes étranges, ces quelques figures rachitiques étaient habitées d'un feu et d'une pensée grandioses. Les sans-mémoire d'identité qui peuplent nos nations ont vaguement le sentiment que "ça leur rappelle quelque chose", mais ils préfèrent en situer l'origine en une quelconque terre vierge et sauvage car c'est plus conforme à leur camelote mythologique. Ils sont prêts à embrasser toutes les religions sauf une, la leur, parce que c'est la seule capable de faire sortir l'homme du religieux, et qu'ils ne le supportent pas. Dans le fond, ces soi-disants athées ou anti-religieux ou laïcards ou républicains ou socialistes, en fait tous ceux qui s'aspergent matin et soir de progressisme, ont moins de différences avec les punaises catholiques, protestantes ou musulmanes qu'avec ceux qui les ont précédés en notre vieille France, fille aînée de l'Église

Écoutez-les parler, par exemple, avec ce vibrato si reconnaissable dans sa moiteur sexuelle, des "printemps arabes". Comme l'on sent bien la turgescence qui pointe sous la robe de bure du Citoyen universel ! Enfin, tiendraient-il un début de commencement de cette Vérité-en-marche qui n'en finit plus de se faire désirer ? On avait failli attendre ! Comme le ridicule est mort depuis belle lurette, on ne risque plus rien à se tromper, dans un monde qui urine sans répit depuis ses lanternes éternelles. Facebook, c'était cool, la Bloge c'est fun, mais soudain trouver dans la vraie vie des figurants qui veulent bien jouer avec nous sous les caméras du monde entier, c'est tout de même autre chose ! Les intermittents du Spectacle de chez nous ne valant rien, et les distances ayant été abolies ainsi que les dogmes et les frontières, on va délocaliser Hope Factor et aller s'éclater avec les jeunes forces vives de l'Europe-du-sud, qui feront écho à leurs semblables, le grand Autre en dissémination perpétuelle qui bat le pavé chez nous. Nous qui avons connu l'Hiver yougoslave, l'automne tchécoslovaque et l'été indien, un printemps, fût-il arabe, ne nous tourne pas les sangs, d'autant qu'il n'est pas dit que l'avenir du socialisme soit derrière nous, tant notre Europe nous paraît de plus en plus devoir en réaliser la part la plus sombre. Ce que l'URSS a échoué à imposer à ses citoyens rétrogrades et grincheux, l'Europe va vous le faire aimer : Quand on utilise avec allégresse cette métaphore du "printemps", il faut se rappeler que naguère certains voulaient créer un "homme nouveau". Vous pensiez qu'Europa était fille de Beethoven, Montaigne, Dante, Shakespeare, Debussy, Verdi, Rembrandt, Cervantes, Watteau, Berio ? Pour savoir, savoir sans illusion, ce qu'est l'Europe aujourd'hui, il faut aller dans une de ces boîtes de nuit de la côte d'Azur où "l'élite" dépense 900 000 euros en une soirée. Entre DJ, putes et maquereaux, Europa, assourdie par les milliers de watts de la-scène-créative-contemporaine, se fait toute petite : tout le monde a compris que c'était une pauvre vieille fille ridée et craintive, qui n'est là finalement que pour rassurer ceux qui l'ignorent, en leur prouvant complaisamment qu'ils peuvent tout lui faire, dans la plus complète impunité. Car ce qui caractérise avant tout notre temps, c'est la compatibilité de tout avec tout, tant "la faute de goût" a été définitivement éradiquée, et jusqu'à son souvenir. Quand on a tout balancé par-dessus bord, quand on vient nu comme le nouveau né, quand la mémoire est une cire fraîche en laquelle toutes les odeurs et toutes les fables s'incrustent comme des sans-gêne, quand l'Histoire est récrite chaque jour comme le prévoyait Orwell, sans résistance aucune, occupés que nous sommes à faire la fête, alors les Monstres peuvent débarquer parmi nous, incognito, sans que personne ne songe même à leur demander qui ils sont, d'où ils viennent, et ce qu'ils ont à nous dire. D'ailleurs il importe peu de leur demander ce qu'ils ont à nous dire, puisque nous le savons déjà : nous appartenons à une espèce tombée, et ces monstres ne sont que les habitants du pays qui est au bas de la Pente. En réalité, ce ne sont pas eux qui sont chez nous, mais nous qui nous sommes rendus chez eux.

J'essaierais bien de prétendre qu'entre Nationale 7, Douce France, La Folle complainte et Y'a d'la joie, Charles Trenet avait écrit l'histoire qui nous occupe, à sa façon tendre, laconique et discrètement ironique, mais je sens que vous allez encore hausser les épaules…

dimanche 14 août 2011

Béta-bloguant


Il se pseudonymise Corto74 mais on peut lui trouver bien d'autres noms. Il est d'une impressionnante sottise mais il est toujours gentil, ou presque, ce qui oblige les propriétaires des blogs sur lesquels il va déposer ses commentaires toujours consternants à le remercier, à plaisanter avec lui, à lui taper dans le dos et à lui resservir à boire. Il a un blog lui-même, bien entendu. En le lisant, les premières fois, on se demande comment il faut prendre ses interventions, si c'est du lard ou du cochon, mais on cesse très vite de se le demander : c'est lard et cochon, il prend tout, il donne tout, notre brave Corto. Heureusement, il est homo, ce qui lui donne, semble-t-il, dans ce corps caverneux où règne la bêtise, une certaine autorité, une compétence, une identité, un profil, un feeling, une touch, un rapport à, toutes choses qui encouragent aujourd'hui les crétins à l'ouvrir à peu près sur tous les sujets. En cela, Corto est une espèce de parangon de la démocratie terminale. Il ne veut pas qu'on l'oublie. Il a son mot à dire. Il est là. C'est un citoyen. Il a un avis. Il pense que. Il n'aime pas que. Il voudrait. Il aurait pu. Il possède un savoir, une culture, une préférence (ou des préférences), enfin, vous voyez ce que je veux dire. On le croirait fabriqué à la chaîne, et d'ailleurs je pense que c'est un peu le cas. Dans le monde qui s'annonce, il a toute sa place. Il faudra compter avec lui. Il donnera sa voix en réponse aux questions des référendums. Il manifestera quand il le faut. Il rira volontiers avec vous, si vous le traitez en égal (c'est ça le hic). Il fera la fête le jour dit, en cadence, bon enfant et bon citoyen. Il vieillira tranquillement, comme les milliers d'autres qui lui ressemblent, ils vieilliront ensemble, en quintes parallèles, dans les langes sympathiques du Conglomérat mondial. Il militera quand il le faut, il donnera son temps pour les causes justes, et il s'assagira paisiblement, l'âge et les rhumatismes venant. Peut-être adoptera-t-il un enfant pour l'élever avec amour ? Oui, c'est probable : il veut participer à l'aventure humaine, dans toutes ses dimensions. Il sera un bon père, un bon amant, un excellent ami, et il "alimentera" son blog sans faillir jusqu'à la polyarthrite sévère. Puis il se fera incinérer. Ils écouteront sa chanson préférée, et ils seront gais quand-même, parce qu'ils ne sont pas…


J'ai un neveu qui lui ressemble comme deux gouttes d'eau. Il est seulement un peu plus jeune, mais je sais qu'ils se retrouveront pour nourrir de leurs cendres l'Océan primitif et maternel qui les attend tous les deux, et leurs semblables, afin de laver le monde de son péché originel.

mercredi 10 août 2011

De la fenêtre d'en haut


Pourquoi Trenet ? Pourquoi est-ce le seul ? Pour répondre à cette question, il faut avoir eu la chance de l'entendre accompagné par Albert Lasry, ce merveilleux pianiste qui est sans aucun doute l'accompagnateur idéal pour la chanson de Trenet. Ce n'est pas l'orchestre qu'il faut à Trenet, c'est le piano, l'instrument le plus abstrait qui soit, celui de tous les instruments qui peut les évoquer tous sans en faire entendre un seul, et il faut à ce piano un musicien qui, comme Trenet, ne fait qu'effleurer les choses, les désigner d'un doigt désinvolte et léger, sans jamais les incarner, sans jamais les faire vivre (comme on dit avec la laideur prétentieuse qui caractérise si bien notre époque), mais en leur donnant seulement un contour, une silhouette, et l'amorce d'un parfum. Lasry est idéal. Il est à la fois libre et tenu, charmeur et précis, élégant et neutre, il ne s'impose jamais mais il ne joue pas non plus en coulisse, il contrepointe quand il le faut avec un sens de l'harmonie à la fois français et jazzy, il n'est jamais débraillé, il n'est jamais m'as-tu-vu : sans lui, Trenet n'aurait sans doute pas atteint cette sorte de perfection dans cet art mineur mais ô combien charmant et attachant qu'est la chanson française. Comme le dit Cocteau, les chansons de Trenet appartiennent aux Français, elles sont plus que des chansons, elles font partie du paysage, de l'air qu'on respire à Paris, et même de la langue française. Trenet a un "toucher", comme on parle du toucher d'un pianiste, justement, il a un toucher d'aquarelliste, de poète rapide, qui n'appuie jamais, mais qui parvient à marier la profondeur et la légèreté avec une économie de moyens qui n'a jamais été approchée : il chante juste, aux deux sens de l'expression — ni trop haut, ni trop bas.

« Cet édredon que les Bohémiens d'Apollinaire transportent comme un cœur » lui suffit, il ne veut pas de sang, ni de larmes, ni de cris, il ne provoque jamais, il ne nous attrape jamais par la cravate, il ne nous donne jamais de tape sur le ventre, et il emprunte juste ce qu'il faut à l'air du temps pour ne pas avoir l'air d'un artiste. C'est juste un chanteur, Trenet, c'est peut-être le seul que nous ayons eu en France depuis des lustres (avec Piaf), et c'est lui qui, paradoxalement et pour notre grand malheur, a suscité toutes ces vocations, a "produit" ce qu'on nomme avec un orgueil ridicule "la chanson française", immense et increvable réservoir de nullités gonflées de vide qui se prennent pour des poètes, pour des musiciens, pour des artistes, et qui font vivre la légende à peu de frais. Je pense notamment aux Nougaro, Gainsbourg, Barbara, pour ne rien dire de tous les autres, qui feraient pitié s'ils possédaient seulement un semblant d'humilité, pour ne pas parler de lucidité. (Il faut bien entendu faire un sort particulier à Gréco, Ferré et Brassens. Les deux premiers ont eu (au moins un temps) l'intelligence de ne pas prétendre écrire leurs chansons et ils avaient un joli brin de voix qu'ils ont su exploiter avec habileté.)

Pourquoi Trenet ? Précisément parce qu'il paraît impossible aujourd'hui de comprendre ce choix, ce goût, ces références et tout ce qu'elles charrient, et que tout ce que je viens d'écrire doit sembler terriblement "second degré", et sans doute beaucoup plus. La France de Trenet a disparu, on le voit chaque jour un peu plus, et la France de Trenet, c'est la France de mes parents et c'est la France que j'ai aimée — et qui m'a aimé (et qui m'a permis aussi de ne pas l'aimer, ne l'oublions pas), ce pays dont une mordante nostalgie me fait comprendre qu'elle ne subsiste plus que dans des photographies jaunies et quelques chansons, et aussi dans le cœur de quelques uns qui pensent, peut-être à juste titre, devoir rester silencieux.

De la fenêtre d'en haut, c'est désormais tout autre chose que nous voyons passer sous nos yeux abîmés et incrédules. C'est surtout, et c'est qui est le plus douloureux, un spectacle d'autant plus atroce qu'on nous demande avec insistance de ne pas en croire nos yeux. Le pays qui était le nôtre a disparu, et non content de ne pas nous avoir demandé notre avis avant de le déclarer caduc, on nous interdit de penser qu'il a bien existé un jour. Il faut à la fois penser que rien ne change, que rien ne change jamais, et que le changement est inéluctable, que tout a toujours déjà changé et que, donc, nous aurions constamment vécu dans une illusion. On nous avait déjà fait le coup du futur d'une illusion, et de son passé, mais notre époque a inventé le présent perpétuel de l'illusion en marche.

Je ne suis pas si vieux que ça et j'ai déjà ce triste privilège d'écrire quelque chose que plus personne, parmi les passants sur ce blog, ne comprendra. « Le sommeil est doux »…

(à Robert, à Yvonne)

mardi 9 août 2011

Art contemporain


La Déculottée


L'Installation est osée, mais on peut dire qu'elle fait son petit effet. Pour une fois, l'Artiste n'a pas lésiné sur le Sens, et je crois qu'on peut dire qu'il est allé jusqu'au bout de son Geste. Combien ça coûte ? C'est hors de prix ! Mais, très franchement, et pour une fois, ça le vaut !

Il nous avait prévenus, l'Artiste, mais on était occupé ailleurs à écouter ses innombrables et fades hypostases agitées. Pendant ce temps, patiemment, il mettait en place les conditions de son Grand-Œuvre, et il faut reconnaître qu'on lui a laissé le temps de bien faire les choses, d'aller très profond, dans le Réel.

Maintenant, il va passer parmi vous, parmi nous, et il va falloir mettre la main à la poche ; on va le sentir passer.

dimanche 7 août 2011

Busy Line


Put a nickel in the telephone

Ma chère Rose Murphy chante une des plus jolies chansons que je connaisse, Busy Line. "Mettre une pièce dans la fente du téléphone" et entendre (comprendre) que "la ligne est occupée". Y a-t-il plus merveilleuse métaphore de l'amour ? Les hommes passent leur vie à "mettre une pièce dans la fente" et à "entendre que la ligne est occupée" : tut tut tut tut… ! Ils ne peuvent dès lors que rester au bord (de la fente), avec leur nickel à la main, à attendre que la ligne se libère, ce qui n'arrive évidemment jamais. Une femme est toujours occupée ailleurs, même quand elle semble si proche de vous que la géométrie en est défaite.

"Votre correspondant est déjà en ligne"… (c'est une voix de femme qui le dit !) Toujours déjà ! Quand la ligne se libère et que "celle qui vous correspond" semble s'offrir à vous, rien qu'à vous, c'est pour un autre qu'elle est indisponible, voire indisposée. Vous ne faites que prendre place dans la ronde, vous faites un tour de manège. Vous avez un ticket, mon vieux, allez, ne laissez pas passer votre tour ; et vous êtes prié de jouer à l'Unique.

J'ai vécu une expérience traumatisante, un soir, à Paris, dans un taxi, au long du boulevard Saint-Germain. J'étais en compagnie d'une très belle jeune femme dont le téléphone portable a sonné. Elle n'a d'abord pas répondu. Puis, devant l'insistance de celui qui appelait, elle a fini par décrocher, et j'ai dû subir, pendant de longues minutes, le discours terriblement convaincant de celle qui jurait à l'autre qu'elle était seule, mais qu'elle ne pouvait pas lui parler à l'instant, qu'elle était indisponible, voire indisposée. Son discours s'adressait à l'autre, l'appelant, celui qui voulait mettre un nickel dans la fente, mais aussi bien à moi, évidemment, l'appelé, l'élu d'un soir. Ce que j'entendais, pendant qu'elle parlait à voix basse, dans ce taxi, c'était les "tut tut tut tut…"qui m'attendaient, moi aussi.

L'amusant est que, contre toute évidence, celle qui vous joue cette scène pourra vous jurer l'instant d'après qu'à vous elle ne mentira jamais. Et il faudra bien entendu faire semblant de le croire, sous peine de ne pas être admis au cercle, de ne pouvoir entrer dans le jeu.

Les femmes sont comme la musique et la mer, il faut rester au bord. De toute façon, qui pourrait bien vouloir plonger au cœur du néant ?

samedi 6 août 2011

Soif


J'ai volé un parking. Dans ce parking se trouvait Alain Finkielkraut qui discutait avec ma mère. Il portait avec lui un cahier intime qui devait mesurer un mètre de long. Je lui expliquais que ce n'était pas très pratique, dans le train, mais je ne me souviens pas de sa réponse. Quand je l'ai accompagné à sa voiture, pour y ranger le carnet intime, il m'a fait présent d'une épingle à nourrice. Je me la suis mise à l'oreille, pour y penser. Quand il a voulu franchir la barrière du parking, je lui ai demandé cinq euros (pour m'acheter un paquet de Lucky), mais il a fait celui qui n'avait pas de monnaie. Alors je lui ai joué un air de Luis de Narvaes, à la guitare. En jouant, je n'arrêtais pas de me dire : "Mon Dieu, comme c'est facile, la guitare !" C'est à ce moment-là qu'est arrivé Raymond Chandler qui ressemblait comme deux gouttes d'eau à James Joyce, c'était vraiment à s'y méprendre. Il fumait la pipe, et parlait avec l'accent de Toulouse, mais on ne me la fait pas, à moi. Finkie et lui se sont disputés assez violemment, mais je ne comprenais pas de quoi il était question. Comme ils prononçaient mon nom assez souvent, j'en ai déduit qu'ils trouvaient que j'exagérais un peu. Mais il fallait que j'aille faire mon pistou, alors je les ai laissés continuer sans moi. Brigitte Bardot était déjà à la cuisine, avec son petit tablier à carreaux. Je me suis approché d'elle et j'ai reniflé ses aisselles. C'était bien elle. Elle m'a alors présenté un de ses seins, et j'ai bu, j'ai bu, j'avais vraiment soif ! Elle s'est mise à chanter Volver. Tout allait bien.

vendredi 22 juillet 2011

Comment je n'ai pas rencontré ta mère


J'aurais dû y penser depuis longtemps ! Moi qui avais la prétention de faire un anti-blog, comment n'ai-je pas réalisé immédiatement que la seule chose réellement déterminante, le vrai moteur pervers de la bloge, est ce système de "commentaires" qui rend idiot et malade même le plus intelligent, le plus placide (vous voulez des exemples ?) ! Le nez était au milieu de la figure et m'observait, goguenard…

Quelle paix, désormais ! Oui, il suffisait de dire : Non. Comme le dit Miles à Coltrane : Retire donc le saxo de ta bouche, si tu ne sais pas terminer tes chorus ! Tu verras comme c'est simple, Johnny. X, Y, Z, ne pourront plus venir me dire combien ils m'aiment, comme mes "billets" sont indispensables à leur survie, comme l'air est soudain devenu irrespirable si je ne "poste" pas ? Foutredieu, mais qu'ils crèvent ! Sans compter tous ceux qui vous pensent "de leur bord", qui voudraient bien pouvoir vous compter dans leur petite société, vous enrôler dans la petite entreprise familiale. Truc fait partie des Machins, le buffet et les crampons vous attendent dans la salle polyvalente du faubourg des Andouilles. Venez nombreux. J'avais déjà évité cette engeance des "liens", par lesquels les blogueurs se tiennent pas la barbichette, tu me lies, je te lie*, et tous de s'enculer piteusement en rond, bit à bit, en ce bal funèbre et grotesque, mais ça ne suffisait pas.

Pourtant, j'en avais bien eu l'intuition, en sous-titrant mon blog "Tais-toi, je t'en prie !", à l'origine. Comme souvent, l'évidence nous crève les yeux ! Comment taire la vérité ? En la commentant, en touillant la marmitée, en ajoutant encore et encore les moi-ceci, les moi-cela, les je pense que, les moi au contraire, les délibérations infinies des glandus pris dans la toile qui tissent sans fin leur petite portée sans clef, avec les chefs, les sous-chefs, les adjudants commentateurs, les officiers de réserve, et même quelques déserteurs. La fanfare est là aussi, qui revient à intervalle régulier prévenir le chaland qu'"il se passe quelque chose". Roulement de tambour, drapeaux, jet de salive, sortie en direction des lignes ennemies, exercice en montagne, camouflage, paire de claques, claquements de talons, diarrhée chronique, ballonnements, fièvres, coups de sifflet, coups de pied au cul, revue des troupes, réclame, sieste, marche dans le désert, catch à quatre, bizutage, baston, envahissement du dortoir des filles, lancé de capotes gonflées à l'hélium, Simone enfermée dans les toilettes sans papier, tout y passe, ou presque. La seule chose qui m'étonne, un peu, est que ça dure… Ça, pour durer, ça dure ! Vous revenez trois ans plus tard : rien n'a changé. "Nicolas" est toujours là, "Suzon" tout pareil, ils ont juste un peu vieilli, ils sont encore moins drôles, ils sont encore plus bêtes, mais ils sont là, sanglés dans leur uniforme rayé, et se jettent sur les mêmes os, qu'ils rongent de leurs dents jaunies, en mimant l'enthousiasme, conscients que sans ça ils sont perdus, qu'ils vont retourner dans le sac aux jouets abandonnés. Comme c'est triste !

Pauvre de moi, "Bernard" (Pivot) ne pourra plus venir me donner des leçons de lexicographie, d'orthographe et de logique narrative, "Fredi" ne pourra plus m'inonder de messages me déclarant à la fois son amour et sa haine, Machine ne pourra plus déposer ses smilos gracieux, Truc ne pourra plus venir me montrer à quel point il est intelligent, fin, pertinent et j'en passe, "Marcel" ne pourra plus me démontrer qu'il m'a démasqué, et mon Anonyme préférée ne pourra plus menacer de me dénoncer à la police. Les journées vont être vides, calmes, envahies d'absence, d'un silence formidable, longues comme des jours sans pain. Pauvre Georges. Comme il est à plaindre, n'est-ce pas ! Il parlait déjà tout seul, qu'est-ce que ça va être maintenant ! Il n'aura jamais rencontré votre textualité limpide, brillante, fluide, spirituelle, vos mots d'esprit, vos calembours, vos raisonnements implacables, ni vos cousines épilées , ni même Madame votre maman. Il n'a jamais réussi à comprendre ce qu'il pouvait y avoir d'intéressant dans ces discussions numériques, il n'a jamais compris ce besoin de se regrouper, de faire société devant un écran, de touiter, de "défendre ses idées" (qui les attaque ?), et d'ailleurs il n'en a aucune. C'est affreux ! Un jour son prince viendra, oui, mais ce ne sera pas sur Internet.

Et Georges, heureux, va pouvoir recommencer à mettre des photographies de pubis, sans avoir à vous expliquer pourquoi il le fait. Le bonheur !

(*) Il y aurait une amusante et instructive étude à mener sur la différence radicale de conception de la culture et des rapports humains qui existe entre ces deux verbes anagrammatiques : lire et lier. Autant leurs rapports sont étroits et profonds dans le monde d'avant (c'est-à-dire précisément dans le monde qui fait une place à la lecture), autant il sont devenus problématiques et paradoxaux dans le monde d'après (celui où l'on s'informe, en lieu et place de lire, ce monde où l'on ne cesse de parler de "liens" et où tout se défait constamment, que ce soit socialement, humainement, artistiquement, culturellement).


jeudi 21 juillet 2011

Dialogue ordinaire


Hé, Monsieur, t'as une cigarette ?

Non, Monsieur, désolé, je ne fume pas.

File-moi une tige ou je t'éclate la téte

Ah oui, bien sûr, voilà une tige pour vous.

Mais tu te moques de moi, je te demande une cigarette et tu me donnes quoi ?

Bien sûr, bien sûr, je me moque de vous et je vous donne une non-tige.

Putain de ta race, prends ça.

Mon ami, vous manquez d'humour, et de plus vous m'avez fait mal, mais je ne vous en veux pas. Tout le monde manque d'humour, aujourd'hui, je ne sais pas si vous avez remarqué ?

Bouffon de mes couilles, je vais te niquer grave ta race, tu vas voir si je manque d'humour, gros pédé !

Vous faites erreur, mon ami, homosexuel je ne suis point. Remarquez que, maintenant que vous le dites, je me demande bien pourquoi ! Vous n'êtes pas mal du tout, savez-vous !

Au Bord


Ça se tient là, devant nous, et nous ne savons pas ce que c'est. Mais quelque chose est là, dressé et à la fois tapi, et ce quelque chose est en nous, et par lui nous respirons, par lui nous sommes à la fois dans ce monde et hors de ce monde. Seule la musique est capable de faire sentir ces mystères-là. Il faut qu'elle ait eu lieu, et qu'elle se soit tue. Et alors la chose dont je parle se laisse voir, se laisse toucher ; ça ne dure qu'un très court instant, mais c'est palpable, c'est évident pour tous ceux qui sont là, et qui n'osent pas applaudir, car ils sentent que seul le silence leur permet de vivre réellement ce moment inouï, qui a un rapport étroit avec ce qu'on nomme ailleurs "la présence réelle". Ce peut être à la fin du Requiem allemand, à la fin de la Neuvième de Bruckner, et bien d'autres musiques peuvent faire naître ces instants, mais les Allemands, il faut le reconnaître, sont très forts pour entr'ouvrir ainsi les portes du Temps. On se sent un peu comme Orphée, on se trouve à la frontière, ne sachant pas très bien si l'on doit avancer ou reculer, a-t-on le droit de voir ce qu'on voit, d'entendre ce qu'on entend, nul ne le sait. En revient-on ? C'est la gratuité même, car de ce mystère on ne fera rien. Il n'est pas monnayable, il n'est pas transmissible, et même en parler est un peu vain.

Je pose le bras du tourne-disques au début du disque. Pendant un temps très court, il reste sur une sorte de crête, en équilibre, il reste en attente, sur le bord du sillon. J'adore cet instant, le son inqualifiable qui sort à ce moment des enceintes, ce minuscule temps de non-musique qui va se résoudre presque immédiatement : on entend alors un son grave, comme une chute, une ouverture qu'on ressent dans ses viscères… Le ventre va s'ouvrir et laisser sortir la musique : Le Temps met bas. Mais c'est chaque fois un miracle. On sent bien qu'elle pourrait ne pas commencer. Cette transition entre un temps sans musique et un temps avec musique, l'analogique nous le donne à entendre, nous amène jusqu'à la frontière qui les sépare, ce qui a disparu avec le numérique. Avec le microsillon, on voit le rideau qui s'écarte, les trois coups sont frappés, on sait qu'on est au spectacle, qu'il s'agit d'une reproduction, qui, même si elle est d'excellente qualité, n'est pas la musique. Nous sommes au-delà, en-deça, à côté, même tout près, mais nous n'y sommes pas réellement. Ce décalage audible, sensible, est un pur bonheur, pour moi, car il me laisse la possibilité d'habiter un monde plus grand que moi, dont la réalité me dépasse de toute part. Coïncider avec la musique (croit-on) est un grand malheur. La musique a besoin de rituels, de formules magiques, de costumes, d'apprêt, d'horaires, de cadre, de lieux. Tous ceux qui veulent "abolir le rituel poussiéreux du concert classique", les Duchâble (au mieux) n'ont rien compris à ce qu'elle est, à ce qui lui permet d'advenir. Ils croient — sincèrement parfois, et c'est encore plus triste — qu'ils vont la présenter "telle quelle", nue, comme une femme qui serait désirable du matin au soir en toute tenue et en toute circonstance, ils croient que nous allons l'aimer, avant son bain, sans parfum, au saut du lit, décoiffée, sans les phrases qu'elle prononce, sans les phrases qu'elle entend, sans le pays qui l'a vue naître, sans les histoires que nous avons entendu raconter à son propos.

Aimer la musique, c'est se tenir au bord. Si l'on veut plus, il faut la faire.

mardi 19 juillet 2011

La Voix


« Jéronimo… »

Il est assis sur le trône. Il ne voit que la pénombre, des couloirs sombres, et d'autres couloirs plus sombres encore. Des formes géométriques, des rectangles gris qui s'emboîtent, mal, les uns dans les autres. Chaque fois un peu plus profond, un peu plus sombre. On entend, comme venue de très loin, une voix, une soprano, qui murmure le Pie Jesu du Requiem de Duruflé. Elle a l'air de marcher sur des œufs, elle avance doucement, à travers les ombres. Elle ne veut pas déranger. Il reste assis, ne sachant quoi faire. Il observe, il écoute, il attend. Va-t-elle venir jusqu'à lui, va-t-elle venir s'asseoir à côté de lui, sur ce trône vide qui jouxte le sien ? Il la voit qui s'avance, mais, contre toute logique, elle n'approche pas. Plus elle vient vers lui plus elle s'éloigne, comme dans un effet de miroir. Son chant, pourtant, semble provenir de tout près, juste derrière l'oreille. Il connaît cette voix, il la connaît bien. Belle entre toutes, d'une douceur de paradis, portée sur un lit de cordes graves, diaphanes, légères, qui déposent des pétales de fleurs devant elle, là où elle va poser ses pieds nus. Il se sent descendre, descendre encore, sans fin. Est-ce l'amour ? Est-ce la mort ? Qui le sait ? Il n'ose pas bouger, il va rester là, sans un mouvement, jusqu'à la fin. Rien de mieux ne pourrait, ne pouvait, ne peut arriver. Il voudrait remercier, sans fin, mais à qui parler ? Celle qui écoutait n'est plus qu'une voix perdue, flottant dans l'infini, sans adresse.

lundi 18 juillet 2011

Mouvement


Le mouvement est défini par la forme du parfum et sa durée. Ainsi, une parfum de forme baroque privilégie la complexité, la puissance, la tenue. Sa complexité accompagne l'évolution et habille les enchaînements. Le parfum est alors perçu comme élaboré, structuré, riche, gras au sens de "plein", et parfois oppressant. À l'inverse, une structure de Cologne privilégie la simplicité, la vigueur et la légèreté — les Colognes ne sont néanmoins pas toutes simples ; la succession rapide des notes qui les composent fait croire que le parfum ne tient pas sur la peau. Cette forme de parfum facile d'accès demande un effort tout particulier d'attention, car sa discrétion réserve de belles surprises.

(Jean-Claude Ellena, Journal d'un parfumeur)

samedi 16 juillet 2011

La Pluie


Sous la pluie, il se sent coupable. Être mouillé le désigne comme étant celui qui ne passe pas à travers les gouttes, qui est malhabile, comme le sinistre qui ne peut cacher sa malheureuse présence à contre-temps. Même lorsqu'il fait beau, il sent bien que toute trace d'humidité en lui, sur lui, n'a pas disparu. Tous ceux qu'il croise, il les considère comme des "Tropicaux", ils possèdent certainement une sorte de convecteur intime qui les immunise, à titre individuel et collectif, contre les larmes acides du ciel, car ils sont impeccables. Lui est le dernier pécheur sur Terre, il en est certain. Homme tempéré qui ne marche que blessé de son scrupule aigu, tenant son parapluie d'une main moite, prêt à tout instant à faire amende honorable, il baisse les yeux. Comment en est-on arrivé là ? se demande-t-il silencieusement. Pourquoi moi ? Il cherche dans son passé, parmi ses aïeux, et ne trouve que trop facilement des raisons à cette situation. Mais eux, tous ces Tropicaux, ils n'ont donc rien à ne se reprocher ? Comment ont-ils échappé à l'antique malédiction ? N'ont-ils pas eux aussi des parents, une histoire ? Ils sont beaux, ils ont une grande santé, ils sont joyeux, nulle frayeur ne se lit dans leur regard, leur démarche est franche, souple, leurs paroles sont assurées, ils ont cet air de qui se sent en plein accord avec l'instant et le lieu, un lieu clair et sec, chaud et lumineux. S'ils savaient qui est celui qu'ils ont croisé, ils ne le comprendraient sans doute pas, il est même possible qu'ils ne le voient tout simplement pas, ces Impeccables.

jeudi 14 juillet 2011

Vie de chien


Pouffiane arrive sur ses jambes torves, soulève sa jupe, et urine devant les autres enfants. Ils se mettent à hurler, et à lui jeter des pelletées de sable et des cacahuètes. Elle leur tire la langue. La mère, assise sur un banc, à trois mètres de là, est plongée dans la lecture de Psychologie-Magazine. Elle lève le nez, jette un coup d'œil bref aux alentours, et reprend sa lecture comme si de rien n'était. Elle se cure le nez et décroise les jambes. Pascal Rambert, qui passe par là, un livre en main, trouve que la maman est assez bonne on va dire. Il fait la morale aux enfants qui continuent de crier en direction de Pouffiane, puis va s'asseoir sur le banc de la mère et allume une cigarette. Ça tombe mal, la maman psychologue vient de lâcher un pet épouvantable, très malodorant, et comme elle ne peut décemment accuser personne d'autre, elle se lève précipitamment et tire Pouffiane par la main, soudain très autoritaire. Le malheureux homme de théâtre, acteur, écrivain, directeur et metteur en scène, reste assis, dans les effluves fétides et la fumée de sa cigarette, son livre de Jean-Claude Passeron désormais bien inutile à côté de lui.

samedi 9 juillet 2011

Le Choix


Il/Elle s’appelle Storm. C’est un bébé de 4 mois comme les autres, sauf que ses parents se refusent à dévoiler son sexe. Kathy Witterick, 38 ans, et David Stocker, 39 ans, qui habitent Toronto, sont pour la liberté de choisir son genre, un débat à la mode dans les pays anglo-saxons et qui est en train de contaminer l’Europe. Ils souhaitent que l’entourage de Storm l’aborde sans être aveuglé par les préjugés liés au masculin ou au féminin. « Si vous voulez vraiment connaître quelqu’un, plaide le père, vous ne lui demandez pas ce qu’il a entre les jambes. »
Le couple a déjà deux garçons, Jazz et Kio, âgés de 5 et 2 ans. Leurs parents les laissent libres d’avoir les cheveux courts ou longs (ce qu’ils préfèrent) et de choisir leurs vêtements au rayon garçons ou au rayon filles (Jazz a ainsi élu une robe rose). Et c’est aux enfants de répondre à ceux qui demandent leur sexe.
Kathy et David, qui sont aussi adeptes de l’école à la maison, reconnaissent que cela demande beaucoup d’énergie de garder le secret du sexe de Storm, mais pour eux, c’est la faute de la société, pas la leur.
Un journal a lancé un sondage sur le sujet et plus de 80 % des répondants pensent que Storm est un garçon. Ils sont plus nombreux encore à désapprouver l’expérience.
Laissons le mot de la fin au Dr Ken Zucker, qui dirige le service de l’identité de genre pour enfants du Centre de l’addiction et de la santé mentale de Toronto. Pour lui, le non-choix des parents est déjà un choix, et un choix qui peut avoir des conséquences pour l’enfant.

Renée Carton - Quotidien du médecin
« Si vous voulez vraiment connaître quelqu’un, plaide le père, vous ne lui demandez pas ce qu’il a entre les jambes. » Bien sûr que si, grand couillon ! C'est même la seule question qui vaille. Qu'est-ce t'as entre les jambes, Simone ? Je commence toujours une rencontre par ces paroles, pour ma part. Comme dans Une sale histoire, de Jean Eustache, allons directement au sujet, on s'occupera du verbe et du complément plus tard. À la touffe, à la source, au buisson ! Le nom du nom, là. Je suis un consommateur averti (par moi-même).

« Jazz et Kio » ! Ben voyons… Le pourquoi-pas-isme fait plus de victimes que les accidents de la route. Nos pitoyables celles-et-ceux et ci-devants humains qui se déguisent en papas-mamans ne sont pas des ravis de la déroute, ils sont la déroute elle-même. La déculottée, la Bérézina de l'espèce, non seulement ils ne s'y opposent pas mais ils la souhaitent, ils l'acclament, la plébiscitent, la désirent de toutes leurs maigres forces. Pas un jour sans qu'on les voie manifester leur enthousiasme festif de grands benêts dégénérés (eux prononcent "dégenrés", mais c'est normal, ils ne savent pas lire). Quand on pense que les saumons du Pacifique font cinq mille kilomètres, bravant tous les trop réels dangers du monde, pour perpétuer leur espèce, et que ces abrutis — ne sachant que psalmodier leur "droit à !" (droit-à-l'enfant, droit au non-genre, droit au non-droit, droit à l'inculture, droit à l'indistinction, droit de "venir comme ils sont", droit (surtout) de ne pas savoir) — vivant comme des saumons d'élevage, incapables de s'apercevoir même qu'ils évoluent dans un minuscule bassin d'eau sucrée, se prennent pour des lions sauvages et indomptables ! Ils ont de la liberté une conception de Monoprix : on veut choisir. Le bonheur est dans le choix, ils ont parfaitement retenu la leçon. Ils sont libres, oui, ça ne fait aucun doute, libres de s'habiller tous de la même manière, libres de parler tous de la même manière, libres de penser tous de la même manière, de partir en vacances, de s'éclater, d'écouter tous la même musique de merde, et de choisir entre Mac et PC. Dans ces conditions, on voit mal, en effet, ce qui pourrait éventuellement leur donner le sentiment étrange qu'il existe encore des choses qu'on ne choisit pas, dans la vie.

Prenons un exemple concret. Arnoldine est petite, moche, bête, et douée pour les langues comme je le suis pour la plomberie. J'oubliais, elle a le mal des transports. Ouais, OK, mais si elle veut devenir hôtesse de l'air, POURQUOI PAS ? Voyez-vous une bonne raison pour lui interdire de se réaliser à donf ? Sauf si vous êtes nazi (ou pire, complètement réac), ce qui est impossible, vous ne pouvez répondre que : Non, aucune. Ça te fait plaisir, ma Didine chérie, de devenir hôtesse de l'air ? Tu kiffes ça, ma grosse ? Pas contrarier Didine, c'est dans les statuts de l'Assoce France. Mais pas contrarier Mohamed non plus, ni Storm. Personne contrarier. Pauvre Didine, si ça se trouve, tiens, elle voulait être un gros black tout en muscles et courir très vite, à la base, alors on va pas en plus lui rappeler qu'elle est petite grosse moche et pas douée pour les langues. Encourageons Didine, m'sieurs-dames ! Toujours une de moins qui sera stigmatisée comme étant ce qu'elle est. Si elle vomit sur le commandant en lui apportant son Paris-beurre, c'est que quelqu'un, bien planqué au fond du zingue, avec un œil de verre, l'aura stigmatisée en pensée. On connaît la chanson ! Arnoldine est libre de choisir qui elle veut être. Ça ne se discute pas.

Les stigmatiseurs, on les connaît. Ce sont ces gens d'avant, aigris, mal dans leur peau, vieux, forcément, un peu moisis, qui acceptent la réalité telle qu'elle s'impose à eux, et qui ne mouftent pas. Ha ha ha ha ! Les cons ! D'ailleurs, j'en dis trop. Ce sont ceux qui parlent de "la réalité". Ou, s'ils sont un peu intellos sur les bords, du "réel". Peu importent ce qu'ils en disent : nommer "la réalité" est un signe qui ne trompe pas. Quoi, "la réalité" ? C'est quoi encore cette pétasse qui se la pète grave ? Non mais pour qui elle se prend, celle-là ? La réalité ? Si-je-veux ! Je suis cul-de-jatte, et alors, si j'ai envie moi aussi de courir le 5000m ? Why not ? Je suis sourd, OK, mais si j'ai envie de devenir musicien, y a quelqu'un que ça dérange ? Hein ? Figurez-vous qu'à une époque, on éliminait les candidats au pilotage d'avions de chasse qui avaient une mauvaise vue ! Dingue, non ? Rien que d'y penser, j'en ai des frissons. Il paraît même qu'on envoyait des hommes (uniquement) à la guerre et qu'on favorisait les filles dans les écoles de coutures ! Je sais, c'est presque impossible à imaginer. On voit de quelles ténèbres on vient !


Une de mes belles-sœurs a choisi, à l'âge adulte, de changer de prénom. Elle n'a eu qu'à supprimer une lettre, une voyelle, le "a" de Christiane. Elle se nomme donc "Christine", dorénavant, paraît-il. Why not, n'est-ce pas ! TLMSB, allez-vous me dire. Oui, je sais, dans le genre insignifiant, on fait difficilement mieux. Bien entendu, tout dépend de la manière dont on entend l'insignifiance… Il s'agit à l'évidence d'une insignifiance très signifiante (comme on disait dans les années 80), comme le sont d'ailleurs la plupart des insignifiances. Il faut vraiment être un gros réac psychorigide comme moi pour continuer à l'appeler Christiane. Ce faisant, je crois lui rendre service, mais c'est précisément ce qui semble lui échapper totalement. Le prénom n'est pas quelque chose qui "appartient" à ceux qui le portent : ils en héritent, et c'est très bien ainsi. De même qu'on ne demande pas à un enfant ce qu'il veut étudier, ce qu'il veut manger, comment il veut s'habiller, s'il désire ou non être chrétien, et s'il veut faire du violon ou du hautbois, on n'attend pas qu'il ait l'âge de raison pour décider du prénom qu'il va porter. Le prénom vient des parents, de la famille, il est le signe fondamental de l'inscription dans une histoire, histoire familiale, culturelle, littéraire, religieuse, géographique, historique et nationale. Bref, il s'agit d'un donné. Tout ce qui est de l'ordre du donné est une bénédiction pour le petit homme : ce sera toujours ça de moins à porter, à façonner. Comme les parents n'ont pas à choisir leur enfant, celui-ci n'a pas à choisir son prénom, il a seulement à le recevoir et à le faire sien, c'est-à-dire à s'adosser à une histoire qui le traverse, afin d'écrire (d'ébaucher, plutôt) une nouvelle histoire (jamais entièrement vierge). On n'invente jamais à partir de rien. On écrit avec les mots des autres, on compose (et le mot le dit assez) avec les sons des autres, avec les instruments de l'orchestre (déjà là, qui a déjà tant servi), on vit avec la chair des parents, avec les liens familiaux, sociaux, dont on redessine les contours, auxquels on donne de nouvelles directions, ces liens qui sont un labyrinthe dont les issues personnelles seront notre vraie chance.

L'autre élément de l'histoire est cette lettre manquante, cette sonorité abolie : cette petite voyelle de rien du tout, tombée au champ du déshonneur. Pourquoi du déshonneur ? Il faut que je dise quelques détails supplémentaires, pour que l'histoire soit compréhensible.

La jeune femme dont je parle est issue d'un milieu très modeste, comme l'on disait naguère. Fille d'ouvrier communiste porté sur la boisson. Oh, ça n'a rien de déshonorant, dans ma bouche, ni le Parti Communiste, ni la boisson, ni la classe sociale. Mais elle ne le supporte pas. Elle a quelques lectures, et ce qu'elle lit la fait rêver, beaucoup plus que sa famille et son milieu. Toute sa vie sera marquée par la volonté farouche et intraitable de faire disparaître les traces de cette origine. Rien d'original, me direz-vous. L'éternelle histoire de l'ambition, racontée des centaines de fois dans de très beaux romans. C'est vrai. Ce qui m'intéresse ici est l'histoire d'une sonorité, d'une diphtongue. En quoi le [i] est préférable au [ia] ? En quoi ce [ia] gommé, ou plutôt limé, raboté, fait-il disparaître du même mouvement la trace de cette origine honnie ? La réponse n'est pas simple. Si l'on en reste purement au niveau du son, de la sonorité, le [ia]fait savoyard, surtout prononcé d'une certaine manière, sali par un [tch] insidieux et vulgaire, même si quasi-imperceptible. Deux éléments agissent donc concurremment : la couleur du son [ia/i] et l'attaque, la transitoire (l'attaque du [t], pure ou impure). Mais l'essentiel n'est sans doute pas là. Comme toujours, dans la manière dont les noms sont entendus (et tout spécialement les prénoms) et appréciés, l'élément déterminant est toujours celui dont on ne parle jamais, et pour cause. C'est la connotation sociale et historique qui est prédominante, même et surtout quand elle est insue, ou impensée. Posez la question : pourquoi aimez-vous ce prénom, pourquoi le détestez-vous ? On vous fera toujours la même réponse : c'est la sonorité ; ça sonne bien, ou ça sonne mal. Bien entendu (et c'est le cas de le dire), cela ne signifie rien. Si vous demandez à votre interlocuteur d'expliquer en quoi telle ou telle sonorité est laide, ou au contraire jolie, quel est le critère d'appréciation qui est opérant, vous le verrez s'empêtrer dans la tautologie et l'arbitraire. En revanche, en arrière-plan, toujours, vous verrez surgir la mode, l'histoire, le social ; la bonne vieille "lutte des classes". En être, ne pas en être : tel est le moteur réel. Quoi de plus normal : les noms sont là pour raconter des histoires, pour raconter l'histoire et s'y faire une place. Le patronyme raconte l'histoire verticale et le prénom raconte l'histoire horizontale. La lignée contre (et avec) l'individu. Bien sûr, il y a des enclaves, des interpénétrations, des chevauchements, des résonances et des courts-circuits entre ces deux vecteurs, entre ces deux lignes de force, ce n'est pas aussi simple. Mais la cartographie psychique de l'individu peut se mettre à fonctionner, tendue et maintenue entre ces deux pôles.

Mais revenons à Christiane. Dans les années 70, Christiane avait une très forte connotation campagnarde, chez nous. Les choses sont beaucoup plus diffuses aujourd'hui, parce que les individus sont plus "mobiles" : "être de quelque part" a perdu presque tout sens, désormais. Mais, alors, pour une jeune femme qui avait la province en horreur, ces catégories étaient tout à fait sensibles. L'amusant, dans cette petite histoire, est le tour bathmologique qu'elle prend, comme presque toujours lorsqu'il est question de goût. Se débarrassant de l'encombrante Christiane, cette "plouc", Christine ne sait pas qu'elle abandonne un prénom autrement plus aristocratique que celui qu'elle veut endosser. Elle ne le sait pas parce qu'elle est assez cultivée pour sentir que Christiane est "paysan", mais pas assez cultivée pour sentir que Christine est "petit-bourgeois", encore moins pour comprendre que Christiane est aristocratique. L'apprentie-citadine embrasse la cause petite-bourgeoise (vulgaire) en voulant fuir la cause paysanne et prolétarienne (vulgaire). Mais l'on sait bien que l'aristocratie a souvent plus de rapports avec la paysannerie qu'avec la bourgeoisie. Encore un tour dans la spirale bathmologique et notre Christine reprendra peut-être son beau prénom de Christiane. Les vulgarités se déplacent, et les fuir revient souvent à en provoquer le retour imprévu. Rien n'est plus mobile que ces signes qui permettent aux humains de se rassembler ou de se séparer, et en tout cas de se reconnaître.

vendredi 8 juillet 2011

Notes


Lilas : alcool phényléthylique, héliotropine, indole, clous de girofle (essence)

Orange amère : orange (essence douce), indole

Mangue : ionone, aldéhyde C 14, bourgeons de cassis (absolu)

Quand je compose de la musique concrète, je commence par récolter des essences (des mots sonores). Puis je les assemble en super-mots, en syntagmes, je fais des bouquets sonores. Ensuite seulement, j'ordonne ces bouquets, ces leurres, que j'essaie de combiner pour obtenir des phrases.

Les paragraphes sont le plus souvent des paraphrases sur les processus de transformation.

Les objets sonores sont comme les fragrances utilisées en parfumerie : vous croyez savoir d'où ils proviennent, ce qu'ils signifient, quelle est leur histoire, mais le plus souvent ils ne sont pas ce qu'ils donnent à entendre. À l'inverse, les objets inouïs sont très souvent des assemblages de sons quotidiens, naturels, et connus de tous.

Passer d'un état à un autre, en essayant de faire en sorte que ce passage raconte quelque chose de singulier.

Ne pas oublier d'éteindre le four…

Dormir.