Six heures, au jardin.
Réveillé et levé à six heures moins le quart. Il faisait 25,7° au salon et 17° à l’extérieur.
Retour des cauchemars. Il est à demi-allongé sur un lit en compagnie d’un autre homme, je m’avance vers lui pour le saluer, il me fait comprendre, d’une moue que je connais bien, qu’il n’a pas l’intention de me tendre la main. Dans le rêve, je me dis que je commence à avoir l’habitude de cette sale gueule, et je continue mon chemin sans hésitation. Une amie m’a fait remarquer très justement que l’heure à laquelle on tient un journal influence directement son contenu. Mais le cyprès est toujours là, le soleil continue de se lever en même temps que moi, et le chat gris à poil ras m’attendait dans le jardin (si l’on peut dire, car il ne bronche pas quand il m’entend arriver). Une buse passe sans bruit au-dessus de ma tête.
La voix d’Alain Cuny et celle d’Henri Van Lier (encore un qui est né à Rio, tiens). Le cul de Christine sur le sable, à Capo di feno, sous le soleil exactement…
Poursuivant la lecture des Profanateurs, je me dis que contrairement à ce que Jacques Henric affirme, suivi par beaucoup d’autres, le plus intéressant, dans ces journaux lus ou relus des années après les faits, ce ne sont pas les discussions ou les débats, les grands mouvements théoriques de l’époque, mais les petits détails, les anecdotes, les descriptions d’un corps, d’une voix, ce qu’on nomme le superficiel, le contingent, le « ça a été là », la photographie d’une époque et de quelques individus dont nous connaissons les noms ou avons lu les livres.
J’ai commencé à écouter la série que Lionel Esparza a consacrée à Elisabeth Schwarzkopf (“Les Ténèbres et la gloire”) et c’est une grande souffrance tant il s’acharne à en faire une nazie, avec sa fausse objectivité méticuleuse assez répugnante. On n’a plus guère envie de discutailler tant on sait que c’est vain. La simplification gagne à tous les coups, dans ce genre d’affaires. Ces questions sont des trous noirs dans lesquels on tombe dès qu’on essaie d’en parler calmement, sans sacrifier la complexité. Ce sont des aspirateurs à connerie. Esparza est vicieux. Il fait comme s’il ne tranchait pas, comme s’il laissait à l’auditeur le soin de se faire sa propre idée, alors qu’il lui fournit avec une jouissance méthodique tous les éléments qui l’obligeront à en venir à la thèse qu’il n’est plus besoin d’articuler. « Mettre un point d’interrogation au mot “nazie” », c’est retirer tous les points d’interrogation à l’accusation.
Elisabeth Schwarzkopf, j’y resterai fidèle jusqu’à la fin, ainsi qu’à Glenn Gould. Ces deux-là, par-delà leur immense talent, ont quelque chose en eux qui m’est profondément nécessaire. Ça ne s’explique pas. Ce timbre de voix, ce timbre de piano, cette articulation, cette présence à la musique, cette foi absolue en elle, c’est ce qui me permet encore aujourd’hui que je ne touche plus un clavier de croire que je ne me suis pas trompé, qu’il y avait bien quelque chose, au-delà de l’existence, au-delà des rencontres et des déceptions, au-delà de la souffrance et du plaisir, un mystère puissant qui m’a traversé de part en part. Quand un musicien me touche en ce point essentiel, il est relié au père, absent depuis cinquante-quatre ans. Il est difficile à croire qu’une personne qu’on a si peu connue continue d’agir en nous de manière si intense, de donner la direction, sinon le sens.
Ce qui réunit la voix et le piano (la femme et l’homme), c’est le chant, bien sûr. Lied et Leid sont inséparables. “Walter Legato”, comme on le surnommait drôlement à l’époque, avait initié sa femme à Wolf, il voulait à tout prix faire connaître ce compositeur, c’était son obsession et sa mission. Il l’a presque torturée, quand pour la première fois il lui a fait travailler un Lied de Wolf (même Karajan en a été outré), mais il a vite compris qu’elle saurait en prononcer chaque syllabe avec cette précision et cette justesse prodigieuses dont elle est seule capable, avec ces couleurs inouïes, avec cette confiance absolue dans la langue qu’elle avait héritée de son père, avec la détermination et l’intransigeance de sa mère. Dans la séance Strauss de janvier 1966 qui les réunit, Gould et Schwarzkopf se tiennent au plus haut degré de la vigilance, de l’écoute. Ça s’entend.
Tôt, quand les coqs chantent, /quand les cloches tintent, /je me lève…