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vendredi 3 janvier 2020

Bien évidemment



« Oui, c'est très juste, ce n'est pas moi qu'il aime, c'est ce moment de l'adolescence, ce moment très éphémère, qui est amené à se terminer assez vite, une enveloppe charnelle, un corps d'adolescent, c'est ça qu'il aime chez moi, bien évidemment. »

(Vanessa Springora s'exprimait au micro de Guillaume Erner, à France-Culture, ce matin.) 

Comme tout cela est intéressant ! M'est-il arrivé d'aimer quelqu'un "en soi" ? Aime-t-on jamais "en soi" ? Vanessa Springora nous dit que ce que Matzneff aime chez elle, c'est « une enveloppe charnelle », « un corps d'adolescente ». Croyons-la. Je me replonge en pensée dans mes amours passées, et je me demande si, moi aussi, j'ai aimé des enveloppes charnelles. Qu'étaient Christine, Tara, Catherine, Elisabeth, Françoise, Céline, Sarah, Brigitte, Sophie, Raphaële, Chloé, Pascale, Valérie, Anne, Lakshmi, Edwige, Ettie, sinon des corps, des corps jeunes, frais, chauds, suaves, pulpeux, mûrs, chatoyants, sonores, profonds ? Connaissez-vous quelqu'un qui soit tombé amoureux d'une fille qu'il trouvait laide, quelqu'un qui soit tombé sous le charme d'un pur esprit, d''une tête sans visage, d'un cerveau sans cœur et sans tripes ? Ça doit exister, mais moi je n'ai jamais rencontré quelqu'un qui soit dans ce cas. Quand je suis tombé amoureux de Céline, elle avait « un corps d'adolescente ». J'ai été sous le charme de ce corps, oui, de la grâce si particulière qui, pour elle, n'a existé qu'à ce moment-là.  Quand je suis tombé amoureux de Christine, elle avait (déjà) un corps de femme (elle avait dix ans de plus que moi). C'est aussi de son « enveloppe charnelle », que je suis tombé amoureux. (Elle aussi, sa grâce a passé…) L'ai-je aimée "en soi", "pour elle-même" ? (Qui peut affirmer une chose pareille ?) Sans doute que non, puisque je l'ai finalement quittée. On aime des dents, des cheveux, des jambes, des épaules, une bouche, des yeux, un nez, un ventre, des pieds, des fesses, un sexe, une carnation, des oreilles, une voix, des gestes, des silences, une odeur, une présence et une absence, un humour, une intelligence, des réparties, des larmes, une respiration, une manière de dormir, de marcher, de manger, un rythme, la couleur des aréoles, la plénitude des cuisses, la finesse des articulations, la sensibilité, la manière dont la douleur s'exprime, le toupet et la timidité, le courage et la pudeur, l'obscénité joyeuse, l'imagination, l'attention, un prénom, la mémoire, oui, la mémoire, sa qualité et sa consistance, la générosité, et peut-être surtout, la capacité à savoir être aimé, donner et prendre, prendre et donner. Tout cela varie fortement au cours du temps, au cours de la maturation lente mais inexorable d'un être. Les odeurs et les textures se modifient, la distance, la lumière qui éclaire le corps, la voix, la souplesse, et l'angoisse qui vient mordre les chairs et le sommeil. Rien ne dure jamais. Va-t-on s'excuser de tomber amoureux ? Car "tomber" amoureux dit bien ce que cela veut dire : il y a un moment, un instant T. Avant, après, on ne serait pas tombé. Que l'amour, et le désir, ensuite, se transforment, en bien ou en mal, c'est une autre histoire. Ça marche avec certains, pas avec d'autres. On ne pourra jamais expliquer le désir et ses ressorts, ni le circonvenir, ni l'encadrer, ni le façonner à sa guise, et c'est heureux. Le désir, c'est le mystère de l'incarnation et de la grâce. Le désir est au plus profond de nous, insaisissable, et c'est lui qui nous tient. C'est par lui que nous sommes uniques.

Ce « bien évidemment », en plus d'être très laid, est de trop. Matzneff a sans doute aimé et désiré Vanessa Springora, pour de bonnes et de mauvaises raisons, comme chaque fois qu'on aime et qu'on désire. Qu'elle ait eu, par la suite, du mal à faire quelque chose de cette rencontre, je veux bien la croire, car nous en sommes tous là. Quand une histoire d'amour est passée, elle nous devient opaque, et presque incompréhensible. Je ne suis pas de ceux qui s'en désolent. Je trouve même normal qu'il en aille ainsi. C'est la preuve qu'une histoire d'amour est par définition unique et insaisissable, insensée, comme une œuvre d'art. À chaque fois que des amis vous disent : « Je n'ai jamais compris ce que tu pouvais bien lui trouver », réjouissez-vous ! C'est le signe indiscutable que vous avez vraiment aimé, et que votre histoire d'amour était vraie — donc incompréhensible. 


mardi 7 octobre 2014

C'était le moment


Il y a des lectures sur lesquelles on bute. Des livres dans lesquels un paragraphe nous empêche de continuer notre lecture. C'est comme un sillon fermé sur un disque. C'est comme un caillou dans la chaussure qui empêche de continuer la promenade. Il faut s'arrêter, s'asseoir ; comprendre ce qui se passe. Où se trouve le caillou ? Pourquoi est-ce douloureux ? Sur quelle partie de notre corps, de notre vie, de nos souvenirs, appuie-t-il ? D'où provient-il ? Comment a-t-il pu se glisser dans la chaussure ?

« Dans la voiture, en revenant de l'hôpital, elle n'était pas certaine d'avoir été assez claire avec le médecin, ni que sa réponse l'était. J'ai essayé de la rassurer : de part ni d'autre il n'y avait eu d'ambiguïté.  Elle craignait aussi le zèle de l'infirmière chaleureuse, qui avait parlé d'une amélioration possible. Juliette, disait-elle sur un ton d'espoir, pouvait tenir encore vingt-quatre, ou quarante-huit heures. Ces heures-là, Hélène en était sûre, seraient de trop. Juliette avait fait ses adieux. Patrice se tenait près d'elle : c'était le moment. La médecine, désormais, ne pouvait plus que permettre de ne pas manquer ce moment. »

Ces heures-là, Hélène en était sûre, seraient de trop… Je ne parviens pas à dépasser ces trois mots. "Ces heures-là seraient de trop", pense la sœur de celle qui va mourir dans la nuit ou le lendemain… Loin de moi l'idée de dire que la sœur est méchante, sadique, indifférente… Non, c'est autre chose. C'est de bien autre chose qu'il s'agit. Mais de quoi s'agit-il au juste ?

Débrancher, le mot fait florès… Quelque chose nous gêne, nous dérange, nous encombre, on le "zappe", on le débranche. Économies de toutes sortes. Économies d'argent, de temps, de souci, de gestes, de nuits sans sommeil… Mais dans les discours il est toujours question de l'épargner, lui, celui qui souffre, qui va mourir de toute façon, le pauvre, c'est toujours par charité qu'on le condamne. C'est fou comme les gens deviennent tout à coup charitables, quand il s'agit de la vie des autres. Cette charité a quelque chose de terrifiant, parce qu'elle est parfaitement justifiable, et qu'on ne se prive pas de nous le faire savoir. Il faut vivre dans un monde où l'objet est en passe de supplanter l'être, pour que cette action de débrancher soit acceptée avec une candeur si désarmante. On peut débrancher une machine, on peut retirer les piles d'un robot, on peut couper le courant qui alimente une lampe, mais jusqu'à présent, je veux dire jusqu'à la médecine moderne, on n'avait jamais pensé que cela pourrait s'appliquer à un être vivant. C'est parce que l'être vivant a été machinisé qu'on peut le débrancher. On ne "débranche" pas la vie, c'est impossible. Les branchements de la vie, nous n'y avons pas accès, et c'est heureux. L'électricité n'est pas la vie. La mécanique n'est pas la vie. Le souffle n'est pas nôtre, il nous est donné, et même pas donné, prêté. L'humain ne crée pas, il ne fait que procréer. Du moins en était-il ainsi dans le monde modeste où j'ai grandi.

La sœur aimante a donc peur que la médecine rate le train de la médecine, c'est-à-dire qu'elle laisse trop d'heures à sa sœur, qu'elle n'intervienne pas au bon moment, la médecine. Il y aurait donc un point précis où celle qui va, qui doit mourir, est sommée de passer de l'autre côté, pour son propre bien. Il ne s'agit pas pour moi de faire de cette sœur un bourreau, de l'accabler, mais seulement de me demander comment on sait que l'autre a assez vécu, que ça suffit, que trop c'est trop, qu'on a franchi un seuil invisible et qu'au-delà de ce seuil, on est dans quelque chose qui n'est plus tout à fait la vie. Comment savoir si celui qui va décider que ça suffit a un grand courage (une forme d'abnégation, oui, qui consiste à prendre avec soi ce fardeau, cette responsabilité, cette incroyable responsabilité (mais justement, en est-il conscient ?)) ou bien qu'il est complètement con et qu'il va seulement débrancher son problème pour pouvoir enfin passer à autre chose ? Et si, dans le même individu, coexistaient les deux manières d'envisager le problème, si elles ne s'annulaient pas l'une l'autre ?

« Il ne se complairait pas dans le deuil, il n'y avait chez lui aucun penchant morbide. » Ceux qui n'ont "aucun penchant morbide", qui "aiment la vie", l'aiment pour eux-même plus que pour ceux qui sont morts, plus pour eux-mêmes que pour ceux qui vont (doivent) mourir. Ce que ceux qui parlent ainsi nomment "se complaire dans le deuil", c'est tout simplement un insurmontable chagrin, la sensation aiguë d'une perte irréparable. Que ces gens-là ne connaissent pas cette sensation n'en fait pas des héros ou des individus supérieurs mais au contraire des êtres à qui fait défaut un sens particulier, qu'on pourrait nommer le contre-sens. Le contre-sens, ce serait le sens de ce qui manque à la vie pour qu'elle soit vivable, ce serait un sens qui nous ferait repartir en sens inverse du désir, qui nous décollerait de la persistance à être. En quoi est-ce si morbide ? Ce n'est pas morbide, de s'accrocher à la vie pour la seule raison que c'est nous qu'elle anime ? Des millions et des millions d'individus s'occupent de perpétuer l'espèce, de toute manière, et non seulement de la perpétuer, mais de l'accroître de manière folle, pourquoi devrait-on se sentir tenu de les imiter ?

Ai-je été assez clair, Docteur ? La mourante est "entre deux eaux", si vous pouviez faire que ça ne dure pas trop longtemps… Ils sont à l'hôtel, ils attendent le coup de téléphone qui va leur annoncer que "c'est fini".

Quand ma mère est morte, un samedi matin, vers neuf heures, je n'étais pas à l'hôpital, je ne la tenais pas dans mes bras comme je le lui avais promis. Le médecin m'a appelé, mais trop tard, alors que j'avais bien précisé que je voulais absolument être là, à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit (j'étais à sept minutes de l'hôpital). On a beau rester dix-huit heures par jour à l'hôpital, il y a tout de même des moments où l'on doit aller à la maison, ne serait-ce que pour se changer et se laver… Je lui en voudrai toute ma vie, à ce médecin ! Smahen était là, à ma place, à lui tenir la main. Elle était gentille, Smahen, l'infirmière. Je l'aimais bien. Mais c'était à moi d'être là, pas à elle.

Attendre que ce soit fini… Oui, je vois bien la scène. Ils étaient tous comme ça. Ils attendaient la fin avec une impatience de moins en moins cachée, qui finissait par se dire avec une sorte d'agressivité ignoble, comme de la merde qui remonte par les tuyaux. Un jour, dans un couloir, j'ai entendu le mot "acharnement". Je n'étais pas censé entendre… Ne comptez pas sur moi pour que je m'acharne, quand ce sera votre tour. Les gens sont d'une bêtise abyssale, surtout. Ils entendent des choses à la télé, et ils les répètent. La plupart du temps, c'est tout simplement ça : sont persuadés qu'ils le pensent vraiment.

« Le téléphone nous a réveillés à neuf heures. Juliette était morte à quatre heures du matin. »

Je ne décolère pas. Les vivants se protègent les uns les autres, pauvres petits êtres fragiles qui ne veulent pas trop souffrir. Leur vie, c'est cette chose minuscule qui consiste à : 1. Souffrir le moins possible. 2. Être le plus heureux possible. 3. Durer le plus possible (sauf si trop grande souffrance).

Certains événements nous séparent des autres, et parfois de nous-même. Que perd-on quand on perd quelqu'un ? Outre l'être en question, on perd aussi quelque chose qui est à l'intérieur de nous, un je-ne-sais-quoi créé par l'autre, vivant en nous, qui était partie de nous. On gagne aussi quelque chose, et c'est encore plus douloureux. Ce qu'on gagne vient se loger en nous, et nous avons peine à nous reconnaître avec ce nouveau morceau d'être qui trouve sa place, qu'on le veuille ou non, à l'intérieur de nous, et qui nous semble prendre la place de ce qu'on a perdu. « L'habituel défaut de l'homme est de ne pas prévoir l'orage par beau temps. » Ceux qui vivent en nous y vivent par beau temps et nous sommes dans l'impossibilité d'envisager l'orage. C'est par vertu, sans doute, qu'on ne peut accéder à certains savoirs.

Il pleut. Au bruit de la pluie, volets fermés mais fenêtre ouverte, je sais si les gouttes sont fines, grosses, ou moyennes, et je suis dans le noir leur transformation incessante. Seul dans la maison, le soir, la nuit, depuis si longtemps que je ne remarque même plus cette solitude, j'essaie de fixer mon esprit sur les bruits ténus qui m'environnent. Je sais que les phrases que j'écris n'ont presque aucun sens mais qu'importe. Ce que je désire est qu'elles contrepointent la pluie, la nuit, qu'elles déposent en moi un limon sur lequel j'allonge mon âme fatiguée. Je pense à la phrase d'Oscar Wilde : « Les tra­gé­dies des autres sont tou­jours d’une bana­lité déses­pé­rante » Je viens de voir sur Internet des centaines de corps calcinés, des chrétiens assassinés par des islamistes. Des enfants égorgés, décapités, dont les têtes sont tenues à bout de bras par des assassins hilares. Personne n'ose dire que c'est banal. On fait semblant de s'offusquer, on parle de barbarie. La pluie redouble. J'espère ne pas être inondé, ce serait la barbe. Je pense au poème de Klingsor : « Je voudrais voir des assassins souriants  / Du bourreau qui coupe un cou d'innocent / Avec un grand sabre courbé d'Orient » J'imagine le couteau sur la glotte, sur le cartilage du larynx… Asie ! Je me souviens de la nuit sur le Gange, les brasiers, les sons, la fille sur le houseboat, les moustiques, les odeurs de chairs brûlées… On était vivant. Il était doux d'être vivant. Aucun lendemain ne pouvait nous effrayer. De temps en temps, on entendait les vaches et des  cymbales, une radio. Des roses et du sang, la tristesse et la joie dans la fumée d'une cigarette… Le fleuve, lent, puissant, patient, noir… Entre deux eaux… Entre deux vies… Est-ce qu'on a vécu ? Assez d'heures ? Trop ? Est-ce qu'on a fait ses adieux ?

Plus tout à fait la vie ? Mais quand est-ce que c'est tout à fait la vie ? À quel moment, de la vie ? Et si les tout derniers moments, justement, entre-deux eaux, ce n'était pas justement ça, le tout-à-fait de la vie, la somme, le passage, la perte, la glissade, et si c'était justement le moment le plus important, et peut-être le seul, la coda, après les adieux, et si toute une vie se jouait là, quand on est déjà à moitié ailleurs et qu'on peut de ce fait regarder sa propre vie de l'extérieur, roses et sang, valse lente, banale terreur, fumée, souffle rendu ?

mardi 27 décembre 2011

Au bord du fleuve


Je suis catholique. Et vous ? Non, vous ne l'êtes pas, vous ne pouvez pas l'être. « Au bord du fleuve, le miracle des fleurs, sans fin. / A qui se confier ? On en deviendrait fou. » Le catholique est celui qui a rencontré une fleur, et qui deviendrait fou de ne pas savoir annoncer la bonne nouvelle. Les pires sont sans doute ceux qui vont à la messe et participent aux processions, et recopient pieusement des extraits de la Bible dans leurs semainiers. À Sainte-Agathe, l'orgue est dans un profond sommeil, personne n'écoute plus sa voix, alors il se tait. Il attend. Personne n'est plus catholique, là-bas. Dans ma jeunesse déjà la chose se faisait rare. Il fallait sentir alors ce qui allait advenir. Une certaine manière d'écouter le premier concerto de Chopin, avec Papa, qui pleurait, son violon sur les genoux. Voir la lumière à travers les larmes du père, comme on voit le saint Esprit dans la lumière qui tombe des vitraux dans la nef. Je suis assis à la tribune, là-haut, à côté de Georges, je sens son exaspération pendant que le prêtre fait son office, d'un air las. Georges était déjà dans la tombe, avec ses sourcils en bataille et sa voix suave, me parlant d'étymologie pendant que les fidèles répétaient les vieilles phrases, sans les comprendre. Je suis en culottes courtes et je regarde Maman, en bas, la plus belle, et je me demande ce qu'est un miracle.

Je pose mes mains, doucement, sur l'ivoire jauni du vieil Erard. Je n'enfonce pas les touches, je reste là à sentir la voix qui monte, j'ai la chair de poule, j'entends Maman qui s'affaire dans la cuisine, qui prépare le petit déjeuner pour tout le monde, je sens l'odeur de la brioche. Je regarde, au-dessus du piano, les deux portraits de Mozart et de Beethoven, et, sur l'autre mur, celui de saint Jérôme, et je me sens au bord d'un fleuve. Les bruits dans la maison, les odeurs de la maison, le chat Abdou qui grimpe sur mes genoux, la voix de ma mère, la partition sur le pupitre, et l'hostie que je viens d'avaler, dont je sens encore le goût fade, sur ma langue, le corps du Christ, ne pas mâcher, Wilhelm Backhaus qui joue le premier concerto, le thème en mi majeur, que j'attends chaque fois, les larmes aux yeux, et l'incroyable modulation en ut majeur, et alors je me lève, je vérifie que personne ne peut me voir, et je dirige l'orchestre, c'est moi qui fais couler le fleuve. Ce bonheur, c'est à devenir fou.

dimanche 7 août 2011

Busy Line


Put a nickel in the telephone…

Ma chère Rose Murphy chante une des plus jolies chansons que je connaisse, Busy Line. "Mettre une pièce dans la fente du téléphone" et entendre (comprendre) que "la ligne est occupée". Y a-t-il plus merveilleuse métaphore de l'amour ? Les hommes passent leur vie à "mettre une pièce dans la fente" et à "entendre que la ligne est occupée" : tut tut tut tut… ! Ils ne peuvent dès lors que rester au bord (de la fente), avec leur nickel à la main, à attendre que la ligne se libère, ce qui n'arrive évidemment jamais. Une femme est toujours occupée ailleurs, même quand elle semble si proche de vous que la géométrie en est défaite.

"Votre correspondant est déjà en ligne"… (c'est une voix de femme qui le dit !) Toujours déjà ! Quand la ligne se libère et que "celle qui vous correspond" semble s'offrir à vous, rien qu'à vous, c'est pour un autre qu'elle est indisponible, voire indisposée. Vous ne faites que prendre place dans la ronde, vous faites un tour de manège. Vous avez un ticket, mon vieux, allez, ne laissez pas passer votre tour ; et vous êtes prié de jouer à l'Unique.

J'ai vécu une expérience traumatisante, un soir, à Paris, dans un taxi, au long du boulevard Saint-Germain. J'étais en compagnie d'une très belle jeune femme dont le téléphone portable a sonné. Elle n'a d'abord pas répondu. Puis, devant l'insistance de celui qui appelait, elle a fini par décrocher, et j'ai dû subir, pendant de longues minutes, le discours terriblement convaincant de celle qui jurait à l'autre qu'elle était seule, mais qu'elle ne pouvait pas lui parler à l'instant, qu'elle était indisponible, voire indisposée. Son discours s'adressait à l'autre, l'appelant, celui qui voulait mettre un nickel dans la fente, mais aussi bien à moi, évidemment, l'appelé, l'élu d'un soir. Ce que j'entendais, pendant qu'elle parlait à voix basse, dans ce taxi, c'était les "tut tut tut tut…"qui m'attendaient, moi aussi.

L'amusant est que, contre toute évidence, celle qui vous joue cette scène pourra vous jurer l'instant d'après qu'à vous elle ne mentira jamais. Et il faudra bien entendu faire semblant de le croire, sous peine de ne pas être admis au cercle, de ne pouvoir entrer dans le jeu.

Les femmes sont comme la musique et la mer, il faut rester au bord. De toute façon, qui pourrait bien vouloir plonger au cœur du néant ?