dimanche 31 juillet 2022

« On est toujours inférieur à cet amour-là. »

Raphaëlle Dos Santos, sur Luna.


« C’est un livre singulier, comme tous les livres devraient l’être, sans doute. Le lundi 10 septembre 2001, à la SPA d’Aix-en-Provence, un homme adopte une chienne de quatre ans, ou presque, Luna. Peu à peu – l’homme confesse ne pas être un « rapide » –, l’amour pour cet animal deviendra, pendant neuf ans, incomparable, « inconditionnel », comme on dit.

« L’auteur, Georges de La Fuly, tient un blog où il publie les textes les plus variés, sur la musique, le langage, les mœurs et la politique, parfois savants, toujours pertinents, souvent déroutants et beaux. De ces milliers de textes, il a donc extrait tous ceux qui parlaient, directement ou en creux, de sa chienne, Luna.

« C’est un livre qui sait d’abord très bien tenir son lecteur à distance. « Aurions-nous réussi à nous débarrasser de nos derniers lecteurs ? C’est possible mais il ne faut pas crier victoire trop vite. » L’auteur retarde donc l’entrée dans son sujet. Comme il n’a pas envie de le ménager, ce lecteur qui a le front de le lire, il prend du plaisir à le perdre, à jouer à s’en « débarrasser », à ne pas lui expliquer les références de chaque texte, leur situation dans le temps. Mais le lecteur jouit aussi de se laisser dérouter, en suivant le narrateur dans ces morceaux qui finissent par former un ensemble cohérent, dont le sujet est à la fois flottant et précis.

« Il est flottant parce que l’on ne peut pas décrire directement l’amour. Ce serait décrire le bonheur, ou le bleu du ciel. On ne peut pas décrire l’amour, surtout celui, déraisonnable, que des chiens portent à leur maître. On est toujours inférieur à cet amour-là. On n’est pas digne d’être tant aimé. L’auteur confesse d’ailleurs sa « honte » d’écrire sur cette bête, et sa mort, parce qu’il sait le bénéfice moral que l’on peut en tirer : « Quand on perd un “proche”, on devient une sorte de petit héros ridicule. »

« On ne peut pas décrire cet amour, mais on peut en parler par défaut. Quand on reçoit l’e-mail d’un salaud, par exemple : « Condoléances pour le clebs. » Et c’est en cela que le livre est précis : il décrit les salauds, qui rendent, a contrario, l’harmonie entre Luna et son maître saisissante. Le livre est donc précis, et varié. Certains textes sont hilarants (comme le « Mario hommage », détournement du « mariage homo »), d’autres tragiques. Surtout, ils sont remplis d’intuitions, de fulgurances, sur la mémoire, sur la morale, sur la parole : « Le fond du langage humain vient du sacrifice animal. […] Sacrifice de la parole en échange de quoi il a la bonté. »

« Mais l’auteur sait aussi parler directement de sa chienne, avec simplicité, de ses odeurs, de ses couleurs, de ses poses, de sa façon d’asseoir l’autorité de son amour en s’installant sur les genoux de son maître. La vie de Georges de La Fuly, d’ailleurs – le lever, le coucher, l’heure des repas, la façon de conduire la voiture –, finit par se reconstruire autour de celle de Luna, de même que la mémoire de l’auteur se reconstruit autour de la mort de sa chienne, et de son refus de l’effacer :

« « On me dit que je dois “prendre un autre chien”. Mais je ne veux pas, moi, prendre un autre chien. C’est Luna qui m’avait pris, moi je n’avais fait qu’être sur son chemin à un moment où personne ne s’y trouvait. Je veux garder mon chagrin intact car c’est tout ce qui me reste d’elle. Et puis, “prendre un autre chien”, cela signifierait que Luna était un chien comme les autres […]. Mon cœur est petit, il ne peut accueillir ni éprouver beaucoup d’amour, il est condamné à se limiter à quelques cas, très peu. »

« Et cet amour continue, par-delà le trépas, puisque Luna, dit l’auteur, « a traversé la mort pour me rejoindre et c’est un miracle que j’aie été au bon endroit pour la retrouver », et composer avec elle ce livre qui éblouit autant qu’il serre le cœur. »

lundi 18 juillet 2022

« Comme la vie sait nous humilier. »

« Surtout, prévenez-moi, hein, le jour où vous publierez un livre ! Car je serai votre premier lecteur (votre première lectrice) ! » Ils ajoutent même parfois : « Et je vous ferai de la pub ! »

Et nous, naïfs comme nous le sommes toujours, nous les prévenons (d'autant plus qu'avec l'autopublication, c'est le seul et unique moyen de faire savoir qu'un livre est publié, puisqu'il ne sera ni en librairie, ni dans la presse, ni annoncé nulle part). Et nous nous apercevons à notre grande honte qu'à notre piteuse annonce (car c'est une humiliation de faire sa propre publicité, mais comment faire autrement ?), il n'est même pas répondu. 

Étaient-ils donc obligés de nous faire ces déclarations ? Non, bien sûr. Nous n'avons rien exigé du tout. Ce n'est certainement pas nous qui avons demandé quoi que ce soit. La première de toutes les bêtises est de croire à ce que disent les autres. Je crois même que c'est la mère de toutes les bêtises. On dit parce qu'il faut dire, ou plutôt parce qu'il est impossible, à un instant T, de ne pas dire (telle chose). La chose proclamée n'est là que pour combler un vide, pour dire à celui qui écoute la proclamation : « Je suis là. C'est moi qui suis en face de vous. Comptez avec moi, s'il vous plaît. Prenez-moi dans votre imagination. J'existe. Mon corps n'est pas seulement mon corps. Mon corps est habité par un être qui vaut bien le vôtre. Vous ne me ferez pas disparaître par le seul effet de votre existence. »


vendredi 15 juillet 2022

Les omni-sciants

Une des frontières les plus fondamentales, et les plus radicales, dans la vie, est celle qui sépare ceux qui entendent les mots et ceux qui ne les entendent pas. 

Mais comment reconnaît-on ceux qui n'entendent pas les mots ? C'est très simple. Ce peuple-là fournit le gros des troupes des éponges à scie. Quelqu'un qui digère parfaitement, qui assimile parfaitement, et qui propage avec désinvolture et bonhommie les scies de l'époque n'entend pas les mots, tout simplement, car il ne les entend que pour leur qualité de véhicules. Il les emprunte avec autant de naturel que le Parisien le métro, sans se poser de questions. La scie est un wagon à l'intérieur duquel il monte pour se propulser quelques instants plus tard, égal à lui-même et à l'autre, son prochain omni-sciant. Ce sont des passeurs, des intermédiaires, des mandataires : ils parlent par procuration, ils empruntent les voies autorisées, balisées, et dûment répertoriées. Ils tissent indubitablement du lien social, ces répétiteurs à rengaines, on ne peut pas leur enlever ça. Mais pour ce qui est d'entendre les mots, d'entendre les mots derrière les mots, les mots sous les mots, les mots cachés par les mots, les échos, les rebonds, les réponses implicites ou déplacées, pour ce qui est de voir les reflets, les voies parallèles, les impasses, les détours et les sentiers de traverse que les mots portent toujours en eux, pour ce qui est de sentir le précipice que le mot recouvre, alors là, ils sont nuls. Pour eux, un mot est un mot, c'est-à-dire l'unité de base de ce qui permet de comprendre l'autre et de se faire comprendre de lui : le langage. Pour eux, le mot a une signification — parfois deux, dans le meilleur des cas —, pour eux le mot, dont le sens est donné une fois pour toutes dans le dictionnaire, est une clef qui n'ouvre qu'une seule porte, une porte connue d'avance, inscrite dans le grand livre des passages et des communions. Ils ont du respect pour le langage, aucun pour la langue. On les entend enfiler leurs scies à longueur de journées, comme des représentants de commerce. Ils ont quelque chose à nous vendre, c'est sûr : le conformisme, l'adaptabilité, la panurgite auto-régulée qui débite de l'inutile à pleins boyaux. Comment voulez-vous que ce boucan incessant leur permettent d'entendre ce qu'à voix basse dit la langue qu'ils traînent derrière eux comme un gros sac plein de linge sale ? 

mercredi 13 juillet 2022

Populaire

« Depuis le début du XIXe siècle, le style est mort. »* Boris de Schlœzer

Il est évidemment tentant de confondre populaire et populaire, mais ces deux adjectifs n'ont pas du tout le même sens. Ce n'est pas parce que telle musique, telle œuvre est populaire (au sens où elle a du succès, de la popularité, ou elle est reprise un peu partout), qu'il s'agit de musique populaire. Il y avait « de la musique populaire » du temps qu'il y avait un peuple. Et un peuple d'ici — ou de là, peu importe. À partir du moment où les peuples sont tous plus moins semblables, mélangés, indiscernables, interchangeables, il ne peut plus exister de musique populaire, car celle-ci a besoin de temps et d'encrage pour se former ; elle a besoin de l'âme et du corps d'un peuple pour s'édifier au fil des siècles. C'est le local qui fait le populaire, c'est l'accumulation lente, patiente et inconsciente, qui produit ce que jadis on appelait le folklore — le folklore dans le meilleur sens du terme (je pense ici à Béla Bartók allant enregistrer les chants des paysans magyares, heureuse époque où la radio (et le disque, et maintenant l'Internet) n'avait pas encore défait les particularités, noyé les styles géographico-historiques dans une bouillie planétaire : nous vivons à l'heure de la bouillie (à peuple d'enfants, nourriture d'enfant)). La musique populaire existait à l'époque de Stravinsky ou de Beethoven, ou même de Bach. Je crois qu'elle n'existe plus aujourd'hui, qu'elle ne peut plus exister, car les peuples n'ont plus d'existence propre : il leur manque l'espace et la mémoire, pour cela. Il ne peut exister en même temps la World Music et la musique populaire. Les deux choses s'excluent naturellement.

La musique populaire, c'est comme les quartiers populaires, on en parle surtout depuis que ça n'existe plus. Comme ce fut fait avec eux, on l'a vidée de sa chair, on l'a rendue compatible avec le monde entier. Elle n'est plus qu'une substance sans goût ni grâce, neutre et facilement assimilable (qui plaît à tous les Arnaud Laporte du monde, ces handicapés du discernement, ces amoureux de l'aplatissement, et ils sont légion). C'est pourquoi nous sommes si émus, quand nous en retrouvons la trace furtive et insaisissable dans une chanson. Nous sentons bien que ce parfum vient de très loin, qu'il nous parle d'un temps aboli, dont nous ne pouvons qu'avoir la nostalgie. 


(*) Ce qu'entend par “style” Boris de Schlœzer, c'est : « le produit en quelque sorte collectif où se cristallisent certains modes de penser, de sentir, d'agir d'un siècle, d'une nation, d'un groupe même, s'il parvient à imposer son esprit à une société. » Si style il y a, aujourd'hui, ce dont je doute, c'est le style impérial d'un hyper-monde globalisé et désincarné, qui a perdu tout contour et toute morale. C'est exactement la définition d'un non-style.

dimanche 10 juillet 2022

mercredi 6 juillet 2022

Luna sur papier

 


« Nous voulons continuer à vivre, et pour ça, il faut continuer à mentir. Mentir sur tout. »


Grâce à Quentin Verwaerde et aux éditions de La Fuly, ce livre est enfin publié

dimanche 3 juillet 2022

Boulez dans sa cuisine


     J'hésite entre regarder la finale de Wimbledon de 2019, entre Novak Djokovic et Roger Federer, et commenter la photographie qui montre Pierre Boulez chez lui (à Baden-Baden ?)*, dans sa cuisine, en train de se préparer à manger.

Castagno trouve comme moi cette photographie admirable, et ça me fait plaisir. 


     Je suis assez fier de moi, je l'avoue. Depuis plus de quarante ans, je n'ai pas varié, ou presque pas, alors que tout et tous semblaient ligués contre moi, contre lui. Il ne fallait pas aimer Boulez, et il fallait surtout ne pas aimer Boulez, dans tous les milieux que j'ai traversés. Je me suis agrippé à ce que je voyais et entendais, et je suis toujours là, aujourd'hui, plus que jamais admiratif et même amoureux du personnage Boulez, de son physique, de son visage, de ses gestes, de sa voix, de sa vie, de ses sympathies et antipathies, de ses partis-pris, de ses mauvaises humeurs, de ses écrits, de sa musique et de sa direction d'orchestre. Ils l'ont tous détesté, et je suis très heureux de ne pas faire partie de ce tous-là. Quand je dis qu'ils l'ont tous détesté, je parle de mes amis, de mes proches, de mes collègues musiciens, de mon milieu, de ma génération, de mon maître… Ça fait beaucoup. Et ça continue de plus belle. 

La seule fois, je crois, où je me suis rangé dans le camp de ses adversaires, c'est le soir où il était passé chez Pivot, à Apostrophes (ou était-ce déjà Bouillon de culture ?), en compagnie d'Edmonde Charle-Roux, et qu'il avait attaqué très violemment Michel Schneider, alors directeur de la Musique, un écrivain psychanalyste dont j'avais beaucoup aimé au moins trois livres, Glenn Gould Piano solo, La Tombée du jour : Schumann, et Maman. Quelle violence, ce soir-là ! Boulez n'a pas peur de se défendre, quand il se pense attaqué — et il l'était, avec les mêmes arguments qui n'ont pas varié d'un iota, depuis. Potentat, homme de pouvoir, homme de cour, idéologue, « Lully », dictateur, terroriste, sectaire, dilapidateur d'argent public, escroc, monstre froid, compositeur de second ordre, etc. Rétrospectivement, j'ai un peu honte d'avoir pris le parti de Michel Schneider. Trop facile…

Depuis, je laisse parler ses détracteurs sans plus les interrompre, sans plus essayer de les convaincre. Ça ne m'intéresse plus. (Ce qui m'intéresse, en revanche, c'est leur discours, extrêmement convenu et prévisible.) On pourrait montrer, bien sûr, et assez facilement, je crois, comme toutes ces critiques sont mal fondées, reposent sur des rumeurs, des impressions, des ouï-dire, une méconnaissance de ses écrits, de sa musique, et surtout, c'est le plus important, sur une position idéologique très répandue aujourd'hui, pour ne pas dire hégémonique. La dictature n'est pas toujours où l'on croit qu'elle est. Pour le dire en deux mots, Michel Schneider était sympa, Boulez ne l'était pas. Seulement, il y a que tous ceux qui ont approché Boulez et qui ont travaillé avec lui disent à peu près la même chose : il était généreux, sympathique et bienveillant —même si très exigeant. Je crois que j'aurais pu lui offrir un de mes polos Plutôt mort que sympa. Il est l'archétype de l'homme sympathique mais pas sympa.

Voyez cette cuisine, ces meubles en Formica, cette propreté clinique, le néon au-dessus de l'évier, la blancheur, la manière dont il se penche au-dessus de la table, de la salade, qu'il prépare méticuleusement, son absence de sourire, son sérieux, sa veste d'intérieur : tout me ravit. Tout. Il est manifeste que ce corps-là est passé par Beethoven, par Bach, par Schoenberg et Bartok, mais aussi par Mallarmé et Klee, pour arriver jusqu'à nous, la tête la première. Les chaises de sa cuisine ressemblent à du Webern, n'est-ce pas merveilleux ? L'homme Boulez me fait souvent penser à l'homme Mondrian (est-ce de lui que Roland Barthes disait : « Comment avoir l'air intelligent sans penser à rien d'intelligent ? »). Il y a toujours, chez Boulez, ce quelque chose dans le regard qui dément la posture et la vêture. Il rit intérieurement.

Vous n'aimez pas le Marteau sans maître ? Vous trouvez que c'est sec, fade comme une salade sans vinaigrette, inutilement abscons, sans inspiration, triste (prédominance des instruments à tessiture moyenne) ? Tant pis pour vous. Ce n'est pas l'œuvre de Boulez que je préfère, soit, mais je lui garde quand-même toute ma tendresse, car je crois comprendre ce qui l'a rendue nécessaire, et je vois bien sa filiation avec le Pierrot lunaireEt puis j'aime justement ce goût de “neutre”, de cendre mâchée. Même si mon goût va plus aux Notations pour orchestre, aux sonates pour piano, à Éclat/Multiples, aux Domaines, au Rituel in memoriam Bruno Maderna, à Dérive 2, à Répons, à Sur Incises, au Livre pour cordes, il est vrai. Il y a chez Boulez une pauvreté de l'inspiration qui me séduit. Toute sa vie il aura travaillé sur quelques matrices compositionnelles, très peu, en fait, dont il a extrait tout le suc. Boulez, c'est un peu une couturière qui aurait réalisé trente robes différentes avec deux patrons. C'est un art de la déduction poussé à l'extrême, de la patience. En même temps, il y a du Ravel, en lui, dans l'orchestration et le côté décoratif — oui, j'ai bien dit “décoratif”. Ce soin apporté au son, à la brillance, à la rutilance, même, au moelleux, au velouté, aux moirures, aux résonances, aux échos chatoyants, aux paradoxes sonores toujours élégants et sensuels. Je crois que c'est ce que j'aime dans la musique de Boulez, cette alliance paradoxale du pauvre et du riche, du sec et du fruité, de la raréfaction et de la profusion, du clair et du flou. J'avais acheté et lu dans l'urgence le beau livre de Dominique Jameux, paru en 1985, aux éditions Fayard. Quel dommage qu'il n'ait pas pu l'écrire un peu plus tard, après Sur Incises… Dominique Jameux nous manque beaucoup, j'en profite pour le dire au passage. C'était la belle époque de France-Musique. On savait encore pourquoi on écoutait cette radio… À propos de Jameux, c'est lui qui note, dans son livre, ce point qui me paraît fondamental, et qui dément bien des idées reçues sur Pierre Boulez : « Nous avons assisté à des dizaines de répétitions avec [l'orchestre de] la BBC. À chaque fois, nous aurons été frappés par ce point précis : le mélange unique de rigueur et de décontraction dans le travail, qui se traduit par la rapidité de commutation entre l'atmosphère d'incroyable sérieux, de concentration, de patience avec lesquelles les musiciens et leur chef travaillent, et l'intuition que celui-ci possède du moment où il faut détendre cette tension, lancer une plaisanterie au timbalier, avancer la pause, changer de séquence avant d'y revenir, bavarder trente secondes avec son premier rang de cordes, et libérer ses musiciens avant l'heure si c'est possible — ce l'est souvent. » Et je ne peux résister à l'envie de citer les premières lignes de l'avant-propos de ce même livre : « Midi. Blancheur des murs et de la lumière. Solitude et silence de la petite place de Saint-Michel l'Observatoire. Le crissement des grillons. La chaleur. Il y a une dizaine de minutes que mon camionneur complaisant m'a déposé ici. Aviser un café. Téléphoner. Dire que je suis là : “J'arrive”, pour toute réponse, cordiale et lapidaire. Je me souviens avoir entendu de loin le vrombissement, incongru dans ce silence de fin d'été. Quelques instants après, un bolide blanc pénétrait sur la petite place, en faisait le tour, s'arrêtait pile devant moi. “Bonjour ! Vous montez ?” Au volant de la Mercedes 250 SL, Pierre Boulez. » Pierre Boulez, Arturo Benedetti Michelangeli, ils ont presque le même âge (1925, 1920) et ils aiment tous les deux les voitures de sport. Michelangeli a dit : « Être pianiste et musicien n'est pas une profession. C'est une philosophie, un style de vie qui ne peut se fonder ni sur les bonnes intentions ni sur le talent naturel. Il faut avoir avant tout un esprit de sacrifice inimaginable. » Évidemment, on n'imagine pas une telle déclaration dans la bouche du compositeur. Il est plus modeste, il est plus pragmatique. Il a ce côté artisan (furieux) qui ne le quittera jamais. S'il est artiste, c'est presque à son corps défendant. Michelangeli n'a été que pianiste, quand Boulez a voulu être tout à la fois : compositeur, bien sûr, mais aussi chef d'orchestre, pianiste, chef d'entreprise, écrivain. Le tout avec une volonté de Bélier. Il y a de l'implacable, en lui. Il ressemble à Rafael Nadal. Il apprend tout ; tout ce dont il a besoin pour être ce qu'il veut être. 

Mais ça ne l'empêche pas d'enregistrer Frank Zappa (qui d'autre que lui, dans ces parages, a eu cette idée ?) et d'avoir de la curiosité et du respect pour les autres, même ceux qu'il a critiqués très durement. Il dit ce qu'il pense, oui, toujours, et il pense vite. Il dit ce qu'il pense même quand il ne l'a pas encore pensé : c'est une chose qu'on ne lui pardonne pas, ni d'avoir un goût bien affirmé. Il n'a pas peur de se tromper dans ses jugements — voilà encore une chose que j'aime. À cette intrépidité et à cette liberté de jugement, il faut ajouter la disponibilité et l'attention, ce que soulignent tous ceux qui ont eu la chance de l'approcher. Il a un regard : il sait ce qu'il veut et ce qu'il voit, comme il sait ce qu'il entend. Son oreille légendaire n'est pas un détail en plus, Tout vient de là. Il n'y a qu'à voir une photo de lui pour le comprendre. Je me rappelle, à la toute fin des années 70, ces séminaires sur le Temps musical, à Beaubourg, séminaires pour lesquels il avait réuni Roland Barthes, Gilles Deleuze, Michel Foucault, Elliott Carter, Jean-Claude Risset, Gerald Bennett, Michel Decoust. Qui d'autre que Boulez, pour avoir l'idée et la force de provoquer ces rencontres ? Qui d'autre que lui pour pouvoir être le lien actif entre ceux qu'il avait conviés ? « Il se peut que les musiciens soient individuellement plus réactionnaires que les peintres, plus religieux, moins sociaux ; ils n’en manient pas moins une force collective infiniment supérieure à celle de la peinture. » 

Je crois que Pierre Boulez n'est ni réactionnaire ni progressiste, il croit simplement à la puissance de la pensée inscrite dans l'action. (On peut dire qu'il était progressiste au sens où il pensait qu'il y a un sens de l'histoire artistique, certes, et sur ce plan, je ne suis pas certain qu'il ait eu raison, mais peu importe, à vrai dire : il s'est inscrit dans une lignée qu'il a choisie, ce que fait immanquablement chaque véritable artiste, même quand il connaît la part d'arbitraire qui accompagne nécessairement ce choix. S'inscrire dans une lignée et l'assumer, ce n'est pas être vraiment progressiste.) On a voulu faire de lui un idéologue, alors que je pense que c'est exactement l'inverse : ce n'est pas parce qu'on défend une esthétique, qu'on est idéologue, mais c'est parce qu'on la défend avec des idées désincarnées, comme une répétition. Il n'a pas répété. Il a toujours cherché à comprendre la musique de ses aînés, qu'il connaît comme personne. Il la connaît de l'intérieur, en technicien, en artisan, et c'est une des raisons qui font que son ombre porte aussi loin, et c'est également la raison pour laquelle il (pouvait et) devait être à la fois compositeur et chef d'orchestre, à l'instar d'un Gustav Mahler.

Mais il serait malhonnête de ma part de conclure ce petit texte sans cet aveu : on aime Boulez aussi pour le plaisir de déplaire. Déplaire à qui, toute la question est là. Sans ça, j'aurais aimé exclusivement Luciano Berio, qui m'était bien plus naturellement proche. Mais il m'aurait manqué quelque chose, et c'est ce quelque chose qui aujourd'hui me nourrit. 

Pour revenir au cliché qui a déclenché cette envie d'écrire, je me demande si Beethoven se préparait à manger lui-même, et quoi, et j'aurais adoré avoir une photographie de Debussy en train d'éplucher des asperges, ou même de mettre le couvert. Les compositeurs à la cuisine ! Le « style de vie » de Michelangeli, et sa « philosophie », Boulez s'en moque. Le style de vie, il laisse ça à ceux qui se prennent pour des artistes. Lui, il prépare sa salade comme il compose : un artisan qui a faim. Voyez-moi cette tête !


(*) Cette photographie aura décidément fait couler beaucoup d'encre. Sur Facebook, où j'ai publié ce petit texte dans un groupe consacré à Boulez, on m'avait d'abord corrigé en affirmant que la photo avait été prise à Cleveland. Et ce matin (7 juillet 2022), un membre de sa famille, semble-t-il, dément cette information. Le cliché aurait été pris à Saint-Michel l'Observatoire, dans la maison de sa sœur.