Dimanche 19 juillet 2026, huit heures.
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« Toi qui me lis, ça ne t’est jamais arrivé cette chose qui commence dans un rêve et revient dans d’autres rêves mais ce n’est pas ça, c’est autre chose qu’un rêve ? »
Sur le bout de la langue. La langue des autres. Sa langue à elle, qui entre dans ma bouche, qui passe sur ma queue, qu’est-ce que ça peut être, une langue ? Ça revient. Ici et là-bas, maintenant et jadis. Ça passe par les noms, par les mots, par le ventre, par le temps. On va m’enterrer vite fait mal fait. Ennui. Accumulation. Aucune poésie. Les draps marqués, les draps tachés. Pourquoi Paco, pourquoi Francette, pourquoi ce visage dur, inflexible, de Christine ? La garce. Le 19 au matin il y a 23 ans. Ça c’est arrêté. Ça a commencé. Le dégoût. Nos mains vides, qui ne retiennent rien. Sur le bout de la langue : RIEN.
04 50 01 20 75 : il n’y a personne au numéro que vous demandez.
« J’espère que tu prends ce cacao tous les jours et j’espère que ce petit corps qui est le tien (ou plutôt certaines parties de ce corps) se remplissent un peu. Je ris en pensant à ces seins de petite fille qui sont les tiens. Tu es une personne ridicule, X.
« Et pourtant combien mon cœur s’attendrit lorsque je pense à tes épaules frêles et à tes membres de petite fille. Quelle coquine tu es ! Est-ce pour avoir l’air d’une petite fille que tu as coupé les poils entre tes jambes ?
« Ma douce petite pute de X, j’ai fait ce que tu m’as dit de faire, petite fille sale, et je me suis branlé deux fois en lisant ta lettre. »
Les triolets des deux cors du premier Brandebourgeois de Bach. Toujours le même émerveillement, ce frémissement d’or ourlé. Je déteste qu’on écrive : de toutes façons, avec ces deux “s” ridicules. L’hiver, on essaie de ne pas descendre au-dessous de 14, l’été, on essaie de ne pas monter au-dessus de 26. Tout de même 12° d’écart… Toute une vie se tient entre douze petits degrés, qu’on monte, qu’on descend, comme les marches de l’escalier fatal qui nous mène au bûcher.
Le malentendu prend souvent des proportions tellement invraisemblables qu’on se demande si on peut encore le nommer ainsi. Pour mal-entendre, il faudrait d’abord commencer par essayer d’entendre.
Je ne me ferai jamais à ce que l’été — la saison — s’écrive de la même manière que le verbe être au passé composé, au plus-que-parfait, au subjonctif passé, au subjonctif plus-que-parfait, au conditionnel passé première forme et passé deuxième forme, à l’impératif passé, et au participe passé. C’est vraiment la saison de l’avoir-été. Quand on y est, on sait que c’en sera bientôt fini, c’est ce que signifient les jours qui raccourcissent — dès l’origine. Quand on est vivant, on sait que c’en sera bientôt fini, c’est toujours un compte à rebours. Mais quand ? Les deux cors reviennent en dansant sur la pointe des triolets.
On dit beaucoup, je le dis beaucoup, je l’ai beaucoup dit, qu’à l’âge adulte on ne s’ennuie jamais, jamais plus, alors que durant l’enfance l’ennui était l’essentiel de l’existence, que c’en était le centre, le ventre sans fond. Ce matin, je me demande si c’est bien vrai qu’on ne s’ennuie pas à l’âge adulte, que je ne m’ennuie pas. En réalité, si l’on a la sensation de ne jamais s’ennuyer, c’est parce qu’on remplit tous les instants avec quelque chose, on comble soigneusement les interstices des heures, on le fait si machinalement qu’on ne s’en aperçoit pas. On lit, on écoute de la musique, on se lave, on prépare à manger, on se promène, on parle au téléphone, on écrit, on regarde un film, on fait la vaisselle, on va faire les courses, mais jamais plus on ne reste « sans rien faire ». Je ne reste jamais plus sans rien faire. Je ne connais plus cette activité inactive : vivre, seulement vivre. Et s’il en est ainsi, c’est bien parce qu’on a peur de s’ennuyer, parce qu’on connaît trop bien le vertige de l’ennui et du désespoir, ce vertige qui a rempli l’essentiel de l’enfance. J’ai vu Vincent, ici, rester sans rien faire. J’ai été fasciné par ce que je voyais. Je l’ai envié. Lui, il n’a pas peur de s’ennuyer. Il sait faire. Il jouit de son ennui à l’âge adulte. Hier j’écoutais Houellebecq expliquer qu’il avait toujours un livre avec lui, au cas où, durant cinq minutes, il n’aurait rien à faire. Que s’il n’avait pas de livre avec lui, son désarroi pouvait être terrible. Et je connais bien cette sensation ! Mais c’est complètement absurde, et ça prouve bien qu’on est terrifié par le fait de s’ennuyer, alors qu’on prétend ne pas connaître l’ennui. Et même ceux qui nous disent : moi, je sais rêver, je sais ne rien faire, ça ne m’angoisse pas du tout, eh bien ceux-là aussi font quelque chose : ils rêvent, ou ils rêvassent. Ils ne connaissent donc pas non plus le temps vide, ce temps qui ne sert à rien, ce temps qui est en plus, ou en moins, le temps du non-faire, la véritable vacance. Rêver, ou rêvasser, c’est encore faire quelque chose, c’est encore remplir le vide qui sépare deux instants, deux gestes ou deux actions.
Est-ce un journal, que je tiens, ici ? Je me fiche de le savoir. Disons que c’est un journal qui-n’est-pas-un-journal, et puis voilà. Le mot « accumuler » s’est invité ce matin dans mon esprit, j’ignore pourquoi. Est-ce l’accumulation des jours depuis le 19 juillet 2003, tous ces jours qui sont des jours en plus ? Il y a les jours qui ont précédé ce 19 juillet 2003, et il y a les jours qui ont suivi ce 19 juillet 2003. La « canicule », dans ces deux moments : le soleil qui s’approche trop près de nous, qui se rappelle à notre bon souvenir. La brûlure de la fin : la consumation. La consommation : vous avez consommé votre temps de vie. Votre crédit est épuisé. Vous êtes à sec, mais il n’existe pas de distributeur de temps de vie. Et le 19 juillet 1976, alors ? Plus que de l’ennui, beaucoup plus, le désespoir, le vrai, l’indicible abandon (pas le bon, le mauvais), la solitude qui tue d’un seul coup, sans frémir, sans délai. Elle n’a pas que ça à foutre. Ce qu’on appelle un passage à l’acte, en été, avoir été, ne plus être. Hop ! La panique, d’abord, puis le geste. La terreur. Toutes les portes fermées, verrouillées. Des murs infranchissables. Plus d’air. Plus rien. Alors on veut que ça finisse très vite, le plus vite possible. J’aime bien l’expression « se supprimer », qu’on employait dans ma jeunesse. Une rature. Un nom qu’on efface du registre. Hop ! Adieu.
Cette chose qui commence dans un rêve et se poursuit dans d’autres rêves, cette chose comme une ombre dont on ne peut pas se séparer, sauf en plein midi sous le soleil, quand ça brûle à pic, que ça mord les chairs, que le sang bout à l’intérieur. On sait bien que ça finira ainsi, mais ce n’est jamais le bon moment. Encore un instant monsieur le bourreau. Mais pour quoi faire, Madame ? Je n’ai pas fini mon livre. Regardez, il me reste un chapitre. Je veux connaître la fin de l’histoire. Mais, Madame, la fin de l’histoire, c’est maintenant. Vous ne vous ennuierez plus jamais.