mardi 21 juillet 2026

TACET [journal]

Cinq heures et demie, au jardin. Le jour point. Le soleil n’est pas encore levé. Il faisait 27,1° au salon quand je me suis levé à cinq heures, et 21° à l’extérieur. Chaque jour depuis une semaine la météo nous promet des températures plus basses le matin, mais ça n’arrive jamais. 

Le sommet du grand cyprès commence à se détacher du ciel, à l’est, face à moi. I. s’occupe de « la petite », à New York. Ils ne sont pas encore couchés, là-bas. À cinq heures moins le quart, il n’y avait aucun bruit. Mais vraiment aucun. Pas une voiture, pas un oiseau, pas un insecte, pas un souffle d’air, rien. Le moment où « ça reprend » est à la fois rassurant et désolant. Je pense au beau roman de Ramuz Et si le soleil ne revenait pas. Un jour, Dieu ne va pas remettre le courant, il oubliera. J’aimerais voir ça. Une partition sans notes et sans même les silences et les pauses. TACET ! 

Hier, je suis tombé sur un concert de Yunchan Lim jouant le concerto en sol de Ravel. Grand moment de solitude. Je ne lis que des commentaires dithyrambiques alors que c’est une catastrophe sonore évidente, qui crève les oreilles. Le désastre n’est pas dû à l’orchestre, ni au pianiste (encore que), c’est à l’évidence la prise de son qui rend l’ensemble inécoutable ; on n’entend rien, seuls quelques instruments surnagent piteusement à la surface d’une flaque de boue sonore, et personne ne semble s’en apercevoir, ça n’empêche aucunement les automatiques emballements admiratifs. Ils lisent « Yunchan Lim, Ravel », et ils adorent sans écouter, ils font confiance aux noms, aux signes. Eh bien, c’est ça, le monde, pour moi. Visiblement, nous ne voyons pas la même chose, nous n’entendons pas la même chose, mes contemporains et moi. C’est pour cette raison que je ne donne plus jamais le nom des auteurs que je cite, que j’aime citer. Le nom efface la citation, toujours, ou plutôt, il la remplace ; elle n’est pas lue. D’un autre côté, je ne voudrais surtout pas appartenir à la race maudite des Éveillés, des Sensibles, des Informés, des Intelligents, de ceux qui sont mis dans la confidence, qui connaissent l’envers du décor, le dessous des cartes, des Malins. Ils me font horreur, ceux-là. Je n’appartiens ni aux élus, aux éveillés, ni aux sourds et aveugles, aux endormis. C’est compliqué (comme ils aiment dire) de ne pas appartenir, de ne se sentir nulle part chez soi. Les patriotes m’emmerdent, mais les anti-patriotes me désolent. Les vegans m’emmerdent mais les viandards me terrifient. Les Parisiens m’emmerdent mais les provinciaux m’ennuient. Le soupçon est odieux mais les naïfs sont insupportables. Le chat gris à poils longs vient me saluer discrètement. Les élites sont des pourritures mais la masse est peut-être pire encore. 

Alors que j’exprimais ma répugnance pour ceux qui, comme T.C. sur Facebook, adorent se faire photographier en train de fumer un gros cigare (quel ridicule, quelle vulgarité !), quelqu’un vient m’expliquer que lui il aime le faire pour « faire chier le monde ». Ah, que voilà un bel idéal, faire chier le monde ! En effet, on voit énormément de gens qui semblent adorer ça, faire-chier-le-monde, les rues et les terrasses de café et la télé et les réseaux sociaux (et même l’Assemblée nationale) en sont remplis, de ceux qui sont visiblement très heureux de faire chier le monde de toutes les façons imaginables, par leur dégaine, par leur langage, par leur bruit, par leurs manières de porc, par leur ton, par toutes sortes de nuisances dont ils ont le secret. Comme la devise de mon blog est « Plutôt mort que sympa », beaucoup s’imaginent que j’aimerais être le plus antipathique possible, que c’est mon idéal. Il n’y a pas plus grand malentendu. C’est le Sympa, mon ennemi, pas le sympathique, pas l’aimable, pas le doux et le gentil. L’idéologie du Sympa, c’est tout autre chose que le fait d’être poli, aimable, discret, ou bienveillant, c’en est même l’exact opposé, car le Sympa est brutal, il n’aime guère les nuances, les médiations et le retrait, encore moins la délicatesse. Le sympa n’aime pas les formes, encore moins le formalisme, il va directement à l’essentiel (c’est pourquoi il adore les apocopes), au sens, à l’être, il ne fait pas de détours, il n’évite pas, il écrase, il roule tranquillement sur la pudeur et la prudence, laissant sa marque bien en évidence, mais c’est pour la bonne cause, puisqu’il est sympa, naturesimple. Bref, le Sympa, c’est la mort de la civilisation. Je crois qu’il n’y aura pas de figues, cette année.