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dimanche 9 avril 2023

Jeter la musique par la fenêtre

 (…)

Je scrute les listes de noms propres trouvés sur Trombi.com, comme un drogué cherche sa came dans la rue, la nuit. Je n'y suis nulle part. Ni sur les photos. Je croyais pourtant avoir existé. J'avais même des souvenirs ! Je trouve qu'il est difficile de parler des gens qui existent ou qui ont existé, sans donner leur vrai nom. Leur nom fait tellement partie de ce qu'ils sont que je ne peux me résoudre à inventer un nom de fiction. Ça ne colle pas, jamais. Ça sonne faux. Mais tous les noms ne sont-ils pas des noms de fiction ? Si je disais que je m'appelle Jérôme Vallet, par exemple, qui me croirait ? Qui ? De plus il se trouve qu'elle possède un très joli nom. Je pense à Karl Leister, que j'entends jouer à l'instant le quintette de Brahms. Il m'est absolument impossible d'imaginer que ce clarinettiste porte un autre nom que celui-là. Quand j'entends le son de son instrument, j'entends les syllabes de son nom. Si Karl Leister ne s'appelait pas Karl Leister, il ne serait tout simplement pas Karl Leister. Je sais, on va me rétorquer que je prends le problème à l'envers. Mais on peut me dire tout ce qu'on veut, à ce sujet, on ne me fera pas changer d'avis. Les noms ne sont pas interchangeables ; c'est la raison pour laquelle le choix du prénom d'un enfant est si important. En quarante ans, je n'ai toujours pas réussi à trouver les prénoms qui auraient convenu aux enfants qu'heureusement je n'ai pas eus. La vie est bien faite. Elisabeth Schwarzkopf ne serait pas Elisabeth Schwarzkopf si elle ne s'appelait pas Elisabeth Schwarzkopf. Irmgard Seefried ne serait pas Irmgard Seefried si elle ne s'appelait pas Irmgard Seefried. Seefried, quand-même… Et ne parlons même pas de Ludwig van Beethoven ! Un nom, c'est l'abîme où chacun tombe tout entier dès qu'on le nomme. Il n'en sortira plus, et il emportera cet abîme dans la tombe, autre abîme. Les oiseaux aussi ont des noms. On les entend s'apostropher quand ils volent en groupe au-dessus de nos têtes. « Eh, Iviskiop Phantisque ! Tu ne peux pas voler droit, comme tout le monde ? Tu veux donc tellement attirer l'attention d'Olivier Messiaen ? » Il faut au moins la fin du Temps, pour que les noms déposent enfin leur manteau au vestiaire. Et la fin du Temps, pardon, mais c'est pas encore pour demain matin. Tenez, si vous ne me croyez pas, faites l'expérience : essayez donc d'appeler Gustav Mahler Jean-Bernard Sandion. Jean-Bernard Sandion n'aurait jamais été en mesure de composer la symphonie tragique. Et Alma Schindler ne serait jamais tombée sous le charme de Jean-Bernard Sandion, c'est impossible. Personnellement, c'est bien mon nom qui m'a rendu incapable de composer mon Requiem. Le Requiem de Georges de La Fuly, c'est inconcevable. L'arbitraire du signe, mon cul ! Ceux qui répandent cette légende sont des sourdingues et des rustres qui sans doute portent des noms qui les ont rendus inaptes à voler au-dessus de l'abîme. On les entend crier leur désespoir et on les voit s'écraser lamentablement comme des quatre-quatre diesel qui se prendraient pour des libellules. Prenez un Albert Bourla (ou Alvértos Bourlá, à l'origine), par exemple, le directeur d'une importante firme pharmaceutique obsédée par l'idée de nous transformer de fond en comble. Comment voulez-vous qu'un type qui porte un tel nom ne soit pas complètement maboule. Il n'y peut rien, le pauvre ! Le nom, c'est le visage. Si vous le transformez, si vous voulez en changer, comme ça arrive de plus en plus souvent, vous entrez directement dans le royaume des morts. Mais certains préfèrent encore ça, et on peut les comprendre (ils sont si peu vivants). Ils veulent nous transformer parce qu'ils ne supportent pas d'avoir le visage qui les précèdent et le nom qu'ils portent comme une croix de plomb, une ombre d'airain. Oui, tous les noms sont des noms de fiction, mais cette fiction, nous la faisons nôtre autant qu'elle nous fait, quoi qu'il arrive. Personne n'échappe au roman qu'il écrit dans la langue des jours. Aujourd'hui, j'entends beaucoup parler d'un certain Christ — Jésus Christ, qui aurait ressuscité. Appelez-le Kevin Bakroum, et dites-moi si vous l'imaginez soulever la pierre du tombeau ! Remplacez Jésus Christ par Kevin Bakroum dans n'importe quel aria de la Passion selon saint Matthieu de Bach, et dites-moi si les chanteurs arrivent à prononcer ça ! Dites-moi surtout, c'est l'essentiel, si Jean-Sébastien Bach aurait eu l'idée de composer une passion sur Kevin Bakroun ! Il n'était pas fou, Jean-Sébastien Bach. Il savait composer et donc il savait que les noms sont à la fois l'origine et le terme de la vie incarnée dans le son, ce sur quoi l'on peut s'appuyer pour bâtir une histoire qui soit autre chose qu'une publicité pour des serviettes hygiéniques ou un placement bancaire.

La négligence, cette saleté de l'âme !

Si j'étais courageux, je serais méchant. Les visages sont méchants. Méchants et inconscients. Ils parlent sans qu'on les torture. Pas besoin de remuer la bouche. La parole sourd des visages comme la sueur de l'apeuré. Mais qu'elle était jolie, dans la voiture et dans la baignoire ! Maintenant que j'y pense, je sais. Je sais que je suis ainsi et pas autrement. Capable de dire du mal de ceux que j'aime le plus. Le plus de mal de ceux que j'aime le plus. Je ne peux pas m'en empêcher : quand je vois, je dis. Après, évidemment, je regrette, mais c'est trop tard. Quand c'est dit c'est dit. Ils ne retiennent que ça, ces idiots. Ils sont un peu limités, vous voyez. Ça doit être ça qu'elle appelle mes grossièretés. Mais si je ne disais pas ce que j'ai vu, au moment où je le vois, je serais bien plus méchant. Éternellement méchant. Ça ne m'a jamais empêché d'aimer. Et d'aimer follement. Au contraire. Je regrette le mal que je cause, bien sûr, je ne suis pas un monstre, je n'aime pas faire souffrir, mais je ne peux pas regretter réellement d'avoir dit la vérité, car je sais qu'elle serait revenue et toute puissante et ingrate au moment où l'on s'y attend le moins, si j'avais évité lâchement l'obstacle. Il me semble qu'il vaut toujours mieux se délester de ce qui nous brûle la bouche plutôt que d'enfermer ce regard dans un caveau qui ferme mal, ce regard qui finira un jour ou l'autre par ressusciter. Ils aiment, elles aiment comme des hémiplégiques, en se bouchant l'œil et la bouche d'un trait d'encre. Mais ça fermente ! Ça peut prendre du temps, mais ça finit toujours par fermenter. La mort revient toujours sur ses pas, par les silences qui enflent et déforment les visages et les noms, qui leur font des boursoufflures atroces. Certains aiment ça et il m'arrive de les comprendre. C'est l'amour sorcier, qui nous fait aimer les cicatrices et les blessures. Qui n'a jamais eu envie de leur tirer les cheveux, à ces salopes ? Il y a cette brûlure des corps meurtris et du péché dont on ne peut jamais savoir si elle nous effraie ou nous séduit. L'Espagne en elles ! La terre et le sang. Les doigts tordus, les cris étouffés, la sueur et la chair qui sent le soleil. Comme je les aime ! Comme je les ai aimées, ces dévergondées offertes. On peut tout leur pardonner, quand elles habitent vraiment leurs corps, au-delà des mots et des frayeurs, en se consumant dans leur nom banal. Entre les noms et les regards, il y a cette chair hurlante qui sera notre tombeau. C'est ainsi. Personne ne peut voir ça de l'extérieur, personne. On nous prend pour des fous. Mais il faut être fou, pour aimer, on le sait bien. Tout cela a un prix, et l'on vit désormais au pays des radins. Je les vois économiser, faire des petits tas de piécettes trouées, comme des rats de laboratoire, le front moite et les yeux écarquillés, tout en prenant un air détaché. Oui, le regret existe, et même le remords, et ils nous brûlent les muqueuses. Et alors ! Les muqueuses sont faites pour ça, elles aiment l'acide et le feu plus que la glace et l'ataraxie. Le désir est un ulcère sacré. 

       Depuis hier, j'écoute Isaac Albeniz, mais aussi Falla, Tarrega, Granados, et quelques autres Espagnols. Comme je les aime ! Comme ils me sont nécessaires ! Albeniz surtout. Encore un nom, cet Isaac Albeniz ! Encore un nom infalsifiable. Je le vois, celui-ci, partant de chez lui, à douze ans, à la conquête du monde, au Costa Rica, en Argentine, à Cuba, aux USA, en Belgique. Prenant le bateau, le train, sans ticket, et jouant comme il était, le « plus grand pianiste du monde », avec ses mains pleines de doigts, avec cette imagination digitale phénoménale, comme s'il « jetait la musique par la fenêtre ». Debussy ne s'y est pas trompé. De ce calibre, ils ne sont que deux. Liszt non plus ne l'a pas raté. Des pianistes comme ça, il y en a trois ou quatre par siècle. Il donne ses premiers concerts à quatre ans, habillé par sa mère en mousquetaire. Je donne volontiers tout Liszt pour quelques pages d'Albeniz, oui Monsieur ! Jamais ses harmonies ne sont vulgaires et pénibles comme peuvent l'être celles de Liszt. Albeniz est un Chopin sculpté et dressé qui va au-delà des apparences et des lieux communs, qui entre avec son corps entier dans la chair de la musique, qui chante du fond de la gorge, qui produit cent odeurs à chaque accord, entre eucalyptus et oranger, amandes, œillet et soir fauve, qui gifle le clavier et le troue de nuit, d'amour et de désir, avec qui l'on aimerait écouter le vent et se dévergonder jusqu'à l'aube. L'astéroïde 10186 porte son nom, ça lui va si bien ! À treize ans, cet astéroïde est déjà autonome. D'excès en excès, il compose une musique injouable, injouable car il faut quatre mains au moins pour démêler tous les fils qu'il tisse ensemble, qui semblent se croiser et se décroiser comme les mille chemins que la vie nous propose et qu'il fait entendre simultanément, sans pitié pour les pauvres doigts des pianistes, et surtout pour leur esprit trop étroit pour cette folle générosité. Il est difficile de rester calme, quand on se trouve face à une partition d'Albeniz. La tête nous tourne ; on est pris de vertige. Il a rendu fous tous ses professeurs. « L'accord de septième de dominante, appelle-le “l'accord des ondes hertziennes” ! Et la gamme par tons, baptise-la de “gamme des rayons x” ! » Son maître Felipe Pedrell avait vite renoncé à le traiter comme un élève normal, heureusement pour nous. « Mets le feu à tous les traités d'harmonie ! » Ah, les traités d'harmonie… Comme Debussy, Isaac Albeniz n'y est pas allé de main morte, avec cette pauvre harmonie ! Son imagination était si large et si féconde qu'elle a arraché les pages de ces vénérables traités, les a éparpillées au vent, et nos oreilles ont découvert avec lui des chemins en trois dimensions. Son imagination, il l'avait dans ses dix doigts qui en valaient bien vingt ou trente. Ce qu'il a soulevé, depuis le clavier, c'est immense ! Il ne spécule pas, Albeniz. C'est son corps, qui sait, et son corps déborde de sensations. Il ne peut douter : tout est là, sous ses doigts, dans ses nerfs. Il n'y a qu'à cueillir les fruits qui surabondent. Il y a trop de notes, il y a trop d'odeurs, trop de couleurs, trop d'arpèges, trop d'accords, trop de rythmes, trop de contrepoint, et de ce trop Albeniz fait de la poésie, mais de la poésie vivante, de la poésie charnelle, gorgée de sang et d'humeurs. Rester calme ! Comment fait-on ? Comment fait-on, pour rester calme devant la Maya desnuda ? Comment fait-on pour rester calme, devant le temps qui fuit et les sons qui passent dans notre âme comme un vent brûlant ? Les partitions d'Albeniz sont des labyrinthes exubérants où il est facile de se perdre, et l'on s'y perd avec délice et effroi : les notes étrangères sont plus nombreuses que les notes autochtones, et le contrepoint est si riche et irisé qu'on a l'impression de déchiffrer trois partitions en même temps. Ce ne sont pas seulement les doigts, qui sont insuffisants, c'est aussi et peut-être surtout l'esprit et l'imagination. L'amour sorcier et la joie étincelante de la vie éphémère se sont accouplés. Certains artistes, très peu, ont su nous montrer ce duo étonnant. Certaines femmes, aussi, ont pu nous initier à ce mystère, à leur insu. Leurs noms sont gravés dans notre chair. Les noms sont des contrepoints, des embranchements, des croisements. Ce qui s'y croise, c'est le temps et le corps, l'éphémère et l'infini, le sang et la mémoire, la mère et l'amour, l'horizon et la tombe. « C'est la joie des matins, la rencontre propice d'une auberge où le vin est frais. Une foule incessamment changeante passe, jetant des éclats de rire, scandés par les sonnailles et les tambours de basque. Jamais musique n'a atteint à des impressions aussi diverses, aussi colorées. Les yeux se ferment, comme éblouis d'avoir contemplé trop d'images. Il y a bien d'autres choses encore, dans ces cahiers d'Ibéria, où Albeniz a mis le meilleur de lui-même et, porté par son souci d'écriture, ce besoin généreux qui allait jusqu'à jeter la musique par la fenêtre. »

(…)

mardi 19 juillet 2011

La Voix


« Jéronimo… »

Il est assis sur le trône. Il ne voit que la pénombre, des couloirs sombres, et d'autres couloirs plus sombres encore. Des formes géométriques, des rectangles gris qui s'emboîtent, mal, les uns dans les autres. Chaque fois un peu plus profond, un peu plus sombre. On entend, comme venue de très loin, une voix, une soprano, qui murmure le Pie Jesu du Requiem de Duruflé. Elle a l'air de marcher sur des œufs, elle avance doucement, à travers les ombres. Elle ne veut pas déranger. Il reste assis, ne sachant quoi faire. Il observe, il écoute, il attend. Va-t-elle venir jusqu'à lui, va-t-elle venir s'asseoir à côté de lui, sur ce trône vide qui jouxte le sien ? Il la voit qui s'avance, mais, contre toute logique, elle n'approche pas. Plus elle vient vers lui plus elle s'éloigne, comme dans un effet de miroir. Son chant, pourtant, semble provenir de tout près, juste derrière l'oreille. Il connaît cette voix, il la connaît bien. Belle entre toutes, d'une douceur de paradis, portée sur un lit de cordes graves, diaphanes, légères, qui déposent des pétales de fleurs devant elle, là où elle va poser ses pieds nus. Il se sent descendre, descendre encore, sans fin. Est-ce l'amour ? Est-ce la mort ? Qui le sait ? Il n'ose pas bouger, il va rester là, sans un mouvement, jusqu'à la fin. Rien de mieux ne pourrait, ne pouvait, ne peut arriver. Il voudrait remercier, sans fin, mais à qui parler ? Celle qui écoutait n'est plus qu'une voix perdue, flottant dans l'infini, sans adresse.

samedi 9 juillet 2011

Le Choix


Il/Elle s’appelle Storm. C’est un bébé de 4 mois comme les autres, sauf que ses parents se refusent à dévoiler son sexe. Kathy Witterick, 38 ans, et David Stocker, 39 ans, qui habitent Toronto, sont pour la liberté de choisir son genre, un débat à la mode dans les pays anglo-saxons et qui est en train de contaminer l’Europe. Ils souhaitent que l’entourage de Storm l’aborde sans être aveuglé par les préjugés liés au masculin ou au féminin. « Si vous voulez vraiment connaître quelqu’un, plaide le père, vous ne lui demandez pas ce qu’il a entre les jambes. »
Le couple a déjà deux garçons, Jazz et Kio, âgés de 5 et 2 ans. Leurs parents les laissent libres d’avoir les cheveux courts ou longs (ce qu’ils préfèrent) et de choisir leurs vêtements au rayon garçons ou au rayon filles (Jazz a ainsi élu une robe rose). Et c’est aux enfants de répondre à ceux qui demandent leur sexe.
Kathy et David, qui sont aussi adeptes de l’école à la maison, reconnaissent que cela demande beaucoup d’énergie de garder le secret du sexe de Storm, mais pour eux, c’est la faute de la société, pas la leur.
Un journal a lancé un sondage sur le sujet et plus de 80 % des répondants pensent que Storm est un garçon. Ils sont plus nombreux encore à désapprouver l’expérience.
Laissons le mot de la fin au Dr Ken Zucker, qui dirige le service de l’identité de genre pour enfants du Centre de l’addiction et de la santé mentale de Toronto. Pour lui, le non-choix des parents est déjà un choix, et un choix qui peut avoir des conséquences pour l’enfant.

Renée Carton - Quotidien du médecin
« Si vous voulez vraiment connaître quelqu’un, plaide le père, vous ne lui demandez pas ce qu’il a entre les jambes. » Bien sûr que si, grand couillon ! C'est même la seule question qui vaille. Qu'est-ce t'as entre les jambes, Simone ? Je commence toujours une rencontre par ces paroles, pour ma part. Comme dans Une sale histoire, de Jean Eustache, allons directement au sujet, on s'occupera du verbe et du complément plus tard. À la touffe, à la source, au buisson ! Le nom du nom, là. Je suis un consommateur averti (par moi-même).

« Jazz et Kio » ! Ben voyons… Le pourquoi-pas-isme fait plus de victimes que les accidents de la route. Nos pitoyables celles-et-ceux et ci-devants humains qui se déguisent en papas-mamans ne sont pas des ravis de la déroute, ils sont la déroute elle-même. La déculottée, la Bérézina de l'espèce, non seulement ils ne s'y opposent pas mais ils la souhaitent, ils l'acclament, la plébiscitent, la désirent de toutes leurs maigres forces. Pas un jour sans qu'on les voie manifester leur enthousiasme festif de grands benêts dégénérés (eux prononcent "dégenrés", mais c'est normal, ils ne savent pas lire). Quand on pense que les saumons du Pacifique font cinq mille kilomètres, bravant tous les trop réels dangers du monde, pour perpétuer leur espèce, et que ces abrutis — ne sachant que psalmodier leur "droit à !" (droit-à-l'enfant, droit au non-genre, droit au non-droit, droit à l'inculture, droit à l'indistinction, droit de "venir comme ils sont", droit (surtout) de ne pas savoir) — vivant comme des saumons d'élevage, incapables de s'apercevoir même qu'ils évoluent dans un minuscule bassin d'eau sucrée, se prennent pour des lions sauvages et indomptables ! Ils ont de la liberté une conception de Monoprix : on veut choisir. Le bonheur est dans le choix, ils ont parfaitement retenu la leçon. Ils sont libres, oui, ça ne fait aucun doute, libres de s'habiller tous de la même manière, libres de parler tous de la même manière, libres de penser tous de la même manière, de partir en vacances, de s'éclater, d'écouter tous la même musique de merde, et de choisir entre Mac et PC. Dans ces conditions, on voit mal, en effet, ce qui pourrait éventuellement leur donner le sentiment étrange qu'il existe encore des choses qu'on ne choisit pas, dans la vie.

Prenons un exemple concret. Arnoldine est petite, moche, bête, et douée pour les langues comme je le suis pour la plomberie. J'oubliais, elle a le mal des transports. Ouais, OK, mais si elle veut devenir hôtesse de l'air, POURQUOI PAS ? Voyez-vous une bonne raison pour lui interdire de se réaliser à donf ? Sauf si vous êtes nazi (ou pire, complètement réac), ce qui est impossible, vous ne pouvez répondre que : Non, aucune. Ça te fait plaisir, ma Didine chérie, de devenir hôtesse de l'air ? Tu kiffes ça, ma grosse ? Pas contrarier Didine, c'est dans les statuts de l'Assoce France. Mais pas contrarier Mohamed non plus, ni Storm. Personne contrarier. Pauvre Didine, si ça se trouve, tiens, elle voulait être un gros black tout en muscles et courir très vite, à la base, alors on va pas en plus lui rappeler qu'elle est petite grosse moche et pas douée pour les langues. Encourageons Didine, m'sieurs-dames ! Toujours une de moins qui sera stigmatisée comme étant ce qu'elle est. Si elle vomit sur le commandant en lui apportant son Paris-beurre, c'est que quelqu'un, bien planqué au fond du zingue, avec un œil de verre, l'aura stigmatisée en pensée. On connaît la chanson ! Arnoldine est libre de choisir qui elle veut être. Ça ne se discute pas.

Les stigmatiseurs, on les connaît. Ce sont ces gens d'avant, aigris, mal dans leur peau, vieux, forcément, un peu moisis, qui acceptent la réalité telle qu'elle s'impose à eux, et qui ne mouftent pas. Ha ha ha ha ! Les cons ! D'ailleurs, j'en dis trop. Ce sont ceux qui parlent de "la réalité". Ou, s'ils sont un peu intellos sur les bords, du "réel". Peu importent ce qu'ils en disent : nommer "la réalité" est un signe qui ne trompe pas. Quoi, "la réalité" ? C'est quoi encore cette pétasse qui se la pète grave ? Non mais pour qui elle se prend, celle-là ? La réalité ? Si-je-veux ! Je suis cul-de-jatte, et alors, si j'ai envie moi aussi de courir le 5000m ? Why not ? Je suis sourd, OK, mais si j'ai envie de devenir musicien, y a quelqu'un que ça dérange ? Hein ? Figurez-vous qu'à une époque, on éliminait les candidats au pilotage d'avions de chasse qui avaient une mauvaise vue ! Dingue, non ? Rien que d'y penser, j'en ai des frissons. Il paraît même qu'on envoyait des hommes (uniquement) à la guerre et qu'on favorisait les filles dans les écoles de coutures ! Je sais, c'est presque impossible à imaginer. On voit de quelles ténèbres on vient !


Une de mes belles-sœurs a choisi, à l'âge adulte, de changer de prénom. Elle n'a eu qu'à supprimer une lettre, une voyelle, le "a" de Christiane. Elle se nomme donc "Christine", dorénavant, paraît-il. Why not, n'est-ce pas ! TLMSB, allez-vous me dire. Oui, je sais, dans le genre insignifiant, on fait difficilement mieux. Bien entendu, tout dépend de la manière dont on entend l'insignifiance… Il s'agit à l'évidence d'une insignifiance très signifiante (comme on disait dans les années 80), comme le sont d'ailleurs la plupart des insignifiances. Il faut vraiment être un gros réac psychorigide comme moi pour continuer à l'appeler Christiane. Ce faisant, je crois lui rendre service, mais c'est précisément ce qui semble lui échapper totalement. Le prénom n'est pas quelque chose qui "appartient" à ceux qui le portent : ils en héritent, et c'est très bien ainsi. De même qu'on ne demande pas à un enfant ce qu'il veut étudier, ce qu'il veut manger, comment il veut s'habiller, s'il désire ou non être chrétien, et s'il veut faire du violon ou du hautbois, on n'attend pas qu'il ait l'âge de raison pour décider du prénom qu'il va porter. Le prénom vient des parents, de la famille, il est le signe fondamental de l'inscription dans une histoire, histoire familiale, culturelle, littéraire, religieuse, géographique, historique et nationale. Bref, il s'agit d'un donné. Tout ce qui est de l'ordre du donné est une bénédiction pour le petit homme : ce sera toujours ça de moins à porter, à façonner. Comme les parents n'ont pas à choisir leur enfant, celui-ci n'a pas à choisir son prénom, il a seulement à le recevoir et à le faire sien, c'est-à-dire à s'adosser à une histoire qui le traverse, afin d'écrire (d'ébaucher, plutôt) une nouvelle histoire (jamais entièrement vierge). On n'invente jamais à partir de rien. On écrit avec les mots des autres, on compose (et le mot le dit assez) avec les sons des autres, avec les instruments de l'orchestre (déjà là, qui a déjà tant servi), on vit avec la chair des parents, avec les liens familiaux, sociaux, dont on redessine les contours, auxquels on donne de nouvelles directions, ces liens qui sont un labyrinthe dont les issues personnelles seront notre vraie chance.

L'autre élément de l'histoire est cette lettre manquante, cette sonorité abolie : cette petite voyelle de rien du tout, tombée au champ du déshonneur. Pourquoi du déshonneur ? Il faut que je dise quelques détails supplémentaires, pour que l'histoire soit compréhensible.

La jeune femme dont je parle est issue d'un milieu très modeste, comme l'on disait naguère. Fille d'ouvrier communiste porté sur la boisson. Oh, ça n'a rien de déshonorant, dans ma bouche, ni le Parti Communiste, ni la boisson, ni la classe sociale. Mais elle ne le supporte pas. Elle a quelques lectures, et ce qu'elle lit la fait rêver, beaucoup plus que sa famille et son milieu. Toute sa vie sera marquée par la volonté farouche et intraitable de faire disparaître les traces de cette origine. Rien d'original, me direz-vous. L'éternelle histoire de l'ambition, racontée des centaines de fois dans de très beaux romans. C'est vrai. Ce qui m'intéresse ici est l'histoire d'une sonorité, d'une diphtongue. En quoi le [i] est préférable au [ia] ? En quoi ce [ia] gommé, ou plutôt limé, raboté, fait-il disparaître du même mouvement la trace de cette origine honnie ? La réponse n'est pas simple. Si l'on en reste purement au niveau du son, de la sonorité, le [ia]fait savoyard, surtout prononcé d'une certaine manière, sali par un [tch] insidieux et vulgaire, même si quasi-imperceptible. Deux éléments agissent donc concurremment : la couleur du son [ia/i] et l'attaque, la transitoire (l'attaque du [t], pure ou impure). Mais l'essentiel n'est sans doute pas là. Comme toujours, dans la manière dont les noms sont entendus (et tout spécialement les prénoms) et appréciés, l'élément déterminant est toujours celui dont on ne parle jamais, et pour cause. C'est la connotation sociale et historique qui est prédominante, même et surtout quand elle est insue, ou impensée. Posez la question : pourquoi aimez-vous ce prénom, pourquoi le détestez-vous ? On vous fera toujours la même réponse : c'est la sonorité ; ça sonne bien, ou ça sonne mal. Bien entendu (et c'est le cas de le dire), cela ne signifie rien. Si vous demandez à votre interlocuteur d'expliquer en quoi telle ou telle sonorité est laide, ou au contraire jolie, quel est le critère d'appréciation qui est opérant, vous le verrez s'empêtrer dans la tautologie et l'arbitraire. En revanche, en arrière-plan, toujours, vous verrez surgir la mode, l'histoire, le social ; la bonne vieille "lutte des classes". En être, ne pas en être : tel est le moteur réel. Quoi de plus normal : les noms sont là pour raconter des histoires, pour raconter l'histoire et s'y faire une place. Le patronyme raconte l'histoire verticale et le prénom raconte l'histoire horizontale. La lignée contre (et avec) l'individu. Bien sûr, il y a des enclaves, des interpénétrations, des chevauchements, des résonances et des courts-circuits entre ces deux vecteurs, entre ces deux lignes de force, ce n'est pas aussi simple. Mais la cartographie psychique de l'individu peut se mettre à fonctionner, tendue et maintenue entre ces deux pôles.

Mais revenons à Christiane. Dans les années 70, Christiane avait une très forte connotation campagnarde, chez nous. Les choses sont beaucoup plus diffuses aujourd'hui, parce que les individus sont plus "mobiles" : "être de quelque part" a perdu presque tout sens, désormais. Mais, alors, pour une jeune femme qui avait la province en horreur, ces catégories étaient tout à fait sensibles. L'amusant, dans cette petite histoire, est le tour bathmologique qu'elle prend, comme presque toujours lorsqu'il est question de goût. Se débarrassant de l'encombrante Christiane, cette "plouc", Christine ne sait pas qu'elle abandonne un prénom autrement plus aristocratique que celui qu'elle veut endosser. Elle ne le sait pas parce qu'elle est assez cultivée pour sentir que Christiane est "paysan", mais pas assez cultivée pour sentir que Christine est "petit-bourgeois", encore moins pour comprendre que Christiane est aristocratique. L'apprentie-citadine embrasse la cause petite-bourgeoise (vulgaire) en voulant fuir la cause paysanne et prolétarienne (vulgaire). Mais l'on sait bien que l'aristocratie a souvent plus de rapports avec la paysannerie qu'avec la bourgeoisie. Encore un tour dans la spirale bathmologique et notre Christine reprendra peut-être son beau prénom de Christiane. Les vulgarités se déplacent, et les fuir revient souvent à en provoquer le retour imprévu. Rien n'est plus mobile que ces signes qui permettent aux humains de se rassembler ou de se séparer, et en tout cas de se reconnaître.