Jardin, six heures moins vingt. Le jour se lève.
Réveillé à quatre heures, levé à cinq. Il faisait 26° au salon quand je me suis levé, et 18° dehors. Hier-soir, avant de me coucher, reçu un message de V. Il m’apprend que son père est mort, à l’Ascension.
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« Et d'élaboration de pensée. Il faut tout hâcher au pressé-purée, ne pas oublier les condiments, la becquée est comprise... » C’est la “réponse” qu’une dame sur Facebook donnait à mon :
« À partir d’une certaine densité d’information, la signification ne peut plus se former. Il faut interrompre le flux, pour penser. La qualité la plus fondamentale, à l’heure d’Internet et des réseaux sociaux, c’est le manque de curiosité. »
Et quand je lui fais remarquer que ça n’a aucun sens (en tout cas aucun sens par rapport à ce dont je parle, car si elle veut parler toute seule, je ne songerai pas à l’en empêcher) elle supprime son commentaire, et donc par la même occasion ma réponse ! Je ne sais pas comment on fait pour communiquer avec de pareilles pintades dénuées de tout savoir vivre ; je ne sais vraiment pas. La suppression d’un commentaire après qu’il y a été répondu, c’est pour moi, dans l’ordre des grossièretés communes sur les réseaux, une des pires. Cora était une grande spécialiste de cette sale manie qui me rend fou. Nous n’avons pas de langage commun, avec ces gens-là. Le plus amusant est qu’il s’agit de la même personne qui il y a quelques jours avait appelé tout à fait clairement à la délation (le « signalement », selon la langue pourrie des réseaux), à la dénonciation d’un imbécile antisémite : « Merci de participer au signalement de cette personne ». (Qu’avait-il écrit, l’imbécile en question ? « Il me semblait que ça sentait le youpin mais là j’en suis sûr. ») Comme j’ai eu le malheur d’écrire là-bas : « Quoi qu'on puisse penser de cet imbécile, je n'aime pas l'appel à la délation », je me suis récolté un : « il ne s' agit pas d' "appel à la délation" mais de dénoncer ce qui tombe sous le coup de la loi. Ne confondez pas tout. Ou je serais obligé de penser, alors que nous ne nous connaissons pas, que vous prenez le parti de la dérobade, et je serai plus radical et moins polissé, de la lâcheté. C' est à vous de choisir. » Donc, écrire : Merci de participer au signalement de cette personne, ce n’est pas un appel à la délation… C’est dans des moments comme ceux-là qu’on voit bien que les mots n’ont plus de sens, et qu’il ne sert à rien d’essayer de s’expliquer quand on se trouve face à des gens qui pensent ainsi. La Loi, la Loi, ils n’ont que ce mot-là à la bouche, tous. Mais c’est toujours la Loi quand ça les arrange. « L’antisémitisme est un délit, pas une opinion », mais oui, mais oui, mais beaucoup de choses sont aujourd’hui des délits, c’est-à-dire des opinions qu’on n’a plus le droit d’avoir, et c’est insupportable. Ceci est un délit, ce n’est pas une opinion, on l’entend quinze fois par jour, et ces imbéciles ne s’interrogent jamais sur ce que cela signifie réellement. Moi aussi le mot « youpins » me dégoûte, mais il a le droit de ne pas aimer les Juifs, ce pauvre type, tant qu’il ne leur fait pas de mal ni n’appelle à une quelconque violence contre eux. J’ai le droit de ne pas aimer les obèses, les maigres, les roux, les unijambistes, les femmes, les Maltais, tiens, pourquoi pas, les Qatariens, ou les Suisses allemands, ou les Capverdiens, les fans de football ou de pelote basque. Tant que je ne leur fais pas de mal, ou tant que je n’appelle pas à la violence contre eux, je vois pas le problème. Personne n’est obligé d’aimer le monde entier. Oui, il y a des antisémites, je suis au courant, il y a aussi beaucoup, énormément d’anti-Français, d’anti-Chrétiens, d’anti-Catholiques… mais là ce n’est pas un délit, apparemment. À Renaud Camus aussi, on a dit que ses opinions n’en étaient pas, que c’étaient des délits, et il a même été condamné, pour ça. Ils veulent absolument tout judiciariser, tout réglementer, tout mettre dans la Loi, ces dingues, ils espèrent un monde où l’on s’envoie devant les tribunaux pour une parole, pour une pensée, pour un mot, ils veulent que soit dit en permanence ce qui est licite et ce qui ne l’est pas, comme on le fait avec des enfants — j’en reviens toujours là, ce sont des gosses qui ont mal vieilli, ou pas vieilli du tout. C’est un monde fou et insupportable qu’ils nous préparent, en tout cas. Je peux très bien comprendre que l’antisémitisme qui prend un visage effrayant en France les préoccupe, et il me préoccupe aussi, mais qu’ils arrêtent de se conduire comme des imbéciles qui loin de le combattre le feraient plutôt croître, tant ils sont caricaturaux, et finalement bêtes. Le même qui m’apostrophe écrit un peu plus loin : « Ce type doit mordre la poussière et manger sa m… s’il le faut. » Mais qu’il aille donc le lui dire en face ! Facebook est vraiment le repère favori des délateurs en tout genre. Finkielkraut a bien raison de dire que les réseaux sociaux sont la poubelle du monde. Ce pays est devenu un claque-merde puant où chacun épie son voisin par les persiennes numériques (les bignolles d’antan étaient de petites joueuses, à côté). On a vu ça pendant la covidiase, c’était terrifiant. Ah, le gouvernement a beau jeu, avec de pareils citoyens, ils vont eux-mêmes quémander toutes les muselières existantes, et quand elles n’existent pas encore, ils en imaginent des nouvelles… Mon « Il faut interrompre le flux, pour penser. La qualité la plus fondamentale, à l’heure d’Internet est des réseaux sociaux, c’est le manque de curiosité » est encore plus justifié que je le croyais quand je l’ai écrit. Il faut injecter des virus dans le réseau, dans les réseaux, le plus possible. Il faut fermer des portes, le plus de portes possible, les condamner. Leur fermer la gueule. Je sais bien qu’en disant ça je scie la branche sur laquelle je suis (mal) assis, car Facebook est ma seule vitrine, mais tant pis pour moi, qu’on nous laisse au moins crever en paix, qu’on nous laisse profiter des derniers instants sur cette Terre sans que des censeurs maladifs viennent fouiller dans les poubelles de nos âmes. Fouiller dans les poubelles des autres, dans leurs pensées, leur faire rendre gorge de leurs opinions, de leurs goûts, de leurs amitiés, de leur généalogie, même, c’est une passion qui ne les quitte jamais. À l’extrême rigueur, la délation est un acte privé (comme une lettre anonyme), selon moi toujours ignoble, quelle que soit la cause (qui est toujours bonne, voire excellente, aux yeux du délateur, c’est tout le problème !), mais bon, s’il y en a qui aiment ça… Mais l’appel à la dénonciation est pire encore. En chœur, en groupe, en meute, c’est pire, pour moi, bien pire. C’est vraiment souffler sur les braises des sentiments les plus bas, et dire : Allez-y, allez-y, vous verrez comme ça fait du bien de le faire tous ensemble. Le grand avantage du chœur est de diluer la responsabilité. On ne se sent plus du tout responsable, quand tout le monde fait pareil. C’est pour ça que cette référence maladive et puérile à la Loi est toujours ignoble. Ah, si la Loi le permet, alors, n’est-ce pas… Le plus fort, dans tout ça, est tout de même qu’on me fait le coup de la lâcheté ! Je serais donc un « lâche » parce que je refuse de dénoncer quelqu’un dont la faute est d’avoir utilisé un mot interdit. Quel courage il faut, en effet, pour dénoncer en meute… « Il m’a mal parlé, M’dame ! » « Il m'a insulté de camembert apostolique ! » Je ne suis pas sûr que ces grands courageux seraient aussi intrépides s’il s’agissait de pointer un antisémitisme ayant autre figure que celle-là.
Je vois que délation et délit remontent au même mot latin : deferre : porter, rapporter, dénoncer, même si délit ne provient pas de la même branche, puisqu’il vient du latin delictum, participe passé substantivé du verbe delinquere, qui signifie « manquer à son devoir », « commettre une faute », « faillir ». Idée d'écart, de défaillance. Dans le fond, je trouve ces deux mots assez proches : dans les deux cas, il y a bien écart, défaillance, et donc faute. Même lorsque la philologie ou l'étymologie répondent « non » à nos appels du pied, l’oreille continue à poser des questions, et c’est un ancien dyslexique qui vous le dit. Un peu comme certains accords qui n’ont aucun rapport harmonique officiel peuvent néanmoins produire une sensation de parenté étrange, ou une étrange sensation de parenté. Les mots parlent entre eux pendant que nous parlons, et même avant de nous parler, c’en est parfois inquiétant.