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dimanche 28 juin 2026

Dimanche 28 juin 2026 [journal]

 

Je ne peux pas copier ici mon journal d’hier car j’y parle trop en détail de certaines personnes que je ne veux pas mettre en porte-à-faux. Ou, si je le peux, je vais devoir en caviarder quelques passages, les plus intéressants bien sûr. Je n’ai la sensation d’écrire vraiment que lorsque j’écris des choses dont je pense que je ne pourrai pas les montrer. C’est une chose qui m’est de plus en plus évidente. 

Je suis au jardin, seul, dans le petit matin d’été. C’est le moment que je préfère. Je suis seul avec mes oiseaux, les pies, surtout, qui jacassent, les tourterelles, un peu plus loin des battements d’ailes d’oiseaux que je ne distingue pas, un coq, est-ce celui de Mazaudier, je n’ai pas entendu celui de Catherine, et la rumeur discrète de quelques voitures éparses [Irène me dit que « voitures éparses », ça ne va pas] qui passent au loin. Il fait bon, ici, quand tout le pays se plaint de la chaleur. J’ai le soleil en face de moi, qui se fraie un chemin entre les toits et les arbres. J’ai le sentiment que ces moments sont les derniers, que je dois absolument les voir, les habiter, les noter — les marquer, comme dit Barthes : Faire une entaille dans le présent comme les amoureux font des entailles dans les arbres. 

La « canicule »… Ils adorent ce mot. Ils s’en gargarisent. Ils s’y noient avec délice. Je dois bien être le seul à accueillir cette chaleur avec gratitude. Est-ce égoïsme, de ma part ? Sans doute.  

J’ai commencé Ferdydurke avec enthousiasme, avant-hier, et je l’ai presque aussitôt abandonné, dès la fin du premier chapitre, très déçu. Il m’arrive de plus en plus fréquemment d’abandonner des romans en cours de route, je deviens affreusement difficile, ou peut-être seulement facile à ennuyer (je repère très vite les choses que je n’ai pas envie de lire car je sais où elles vont). Je n’ai pas le temps de tout lire, et surtout je crois bien que je ne sais plus lireL’écrire a tout dévoré (le vouloir-écrire, le scripturire qui ouvre la Préparation du roman, de Roland Barthes). Je ne m’en réjouis pas mais il faut faire avec. Je ne m’en réjouis pas parce que j’ai aimé à la folie ces longs compagnonnages que sont la lecture au long cours, ces plages de temps, parfois des semaines ou des mois, où l’on est immergé dans un long roman, qu’on passe en compagnie de Proust, de Stendhal, de Thomas Mann. Mais les aiguilles courent sur le cadran, et les douleurs me disent : écris, il va bientôt faire nuit !

I me dit souvent, mais je soupçonne cette pensée de n’être pas la sienne, qu’elle « aime les hommes intelligents », que c’est la seule chose qui compte vraiment à ses yeux, que c’est ce qui la séduit. Elle m’avait dit la même chose, naguère, quand nous nous sommes rencontrés. Je n’en crois rien, bien sûr. C’est une chose qu’elle répète sans vraiment y penser, sans se demander ce que cela signifie. C’est très à la mode, en ce moment, les sapiosexuelles. M me tenait à peu près le même discours. Il y a quelque chose qui ne va pas, avec les femmes d’aujourd’hui. Elles se mentent à elles-mêmes et ça les rattrape très vite. Nous (les hommes) « penserions avec notre bite », paraît-il. Mais c’est bien plus honnête ! La bite ne se raconte pas d’histoires. Elle va là où la chair lui convient, sans détours. L’intelligence ? Oui, j’aime moi aussi l’intelligence, j’en ai même un besoin vital, mais tout dépend de quelle intelligence on parle. Mesdames, pensez un peu avec votre chatte, les vaches seront mieux gardées. Et puis d’ailleurs, l’intelligence, aujourd’hui, c’est une chose très pénible. Elle est devenue très bête, « l’intelligence », dans nos sinistres années 2020. Chacun accuse l’autre d’avoir un QI d’huître — une de ces expressions qui me sortent par les trous de nez —, tout le monde se croit intelligent. À en croire le quidam ordinaire des réseaux sociaux, le pauvret est cerné par les imbéciles, c’est sans doute pour cette excellente raison qu’il se réfugie sur Twitter ou Facebook… L’intelligence est devenue vulgaire, plus même que les hommes qui vont se faire de gros biceps à la salle de gym. L’intelligence, c’est comme la vérité, elle est toujours ailleurs, un peu plus loin, un peu moins loin, mais jamais là où on se trouve. Ils ont fini par avoir sa peau, mes contemporains ; ce n’est pas leur seul méfait, certes, et ce n’est peut-être même pas le plus grave, mais tout de même, ils salissent tout ce qu’ils touchent.

J’en suis au 75e épisode (sur 85) de Miles, ce feu paisible, d’Alain Gerber. C’est merveilleux, de suivre un homme comme ça, en été. C’est très inspirant. Et c’est surtout une grande part de ma propre vie, à la fois intime et artistique. Les grands jazzmen sont une de mes nourritures spirituelles préférées, et ça, depuis la découverte déjà fort ancienne de Charlie Parker. Miles Davis, lui… Si je devais en parler, je ne saurais pas par où commencer. Il est partout, dans ma vie, depuis plus d’un demi-siècle, depuis mes premiers pas sur le clavier d’un Fender Rhodes. Étrangement, je ne l’ai jamais vu sur scène, mais je l’ai tellement écouté que je crois bien que le son de sa trompette coule dans mes veines. Son mauvais goût ? Parlons-en ! Je préfère mille fois son mauvais goût au bon goût à Légion d’honneur de tous les Wynton Marsalis ou autres grandes momies actuelles — ne parlons même pas des nains prétentieux qui leur ont succédé. Le seul, je dis bien le seul qui a réussi à tirer son épingle du jeu, c’est Keith Jarrett. Le jazz est mortel, personne ne veut le reconnaître. Après tout, la musique classique est bien morte, la musique romantique aussi, et la musique baroque, et tant d’autres… Miles ne voulait plus de ce mot, le « jazz » ; il a compris avant tout le monde. Comme toujours, il faut près d’un siècle pour que les gens prennent conscience de ce qui meurt, autour d’eux. La ponctualité n’est pas leur affaire. « Tu comprends que je ne peux pas être fidèle. En musique, je ne suis fidèle qu’à la musique, qui a tous les droits, elle, sauf de se rester fidèle. » Il faut trahir ce qui mérite de l’être. 

Il y a un mot, ce mot qui permet de continuer malgré tout, qui permet de passer outre, tout est restant lucide, et ce mot, c’est « mais ». C’est une conjonction qui implique la négation, qui vit d’elle, ou d’une pseudo-négation. « Je suis un raté incontestable, mais je peux tout de même réussir quelque chose, sur un malentendu. » La négation dont il est question ici n’en est pas vraiment une, c’est plutôt d’un refus, qu’il s’agit, ou, sinon d’un refus, d’une rectification, d’une vérité-malgré, de quelque chose qui échappe à la loi établie, à l’ordre. « Il était dans l’ordre des choses que je ne l’intéresse pas du tout mais elle est pourtant tombée amoureuse de moi. » La vie ne vaut d’être vécue que dans les interstices que désigne le « mais ». « Je t’aime mais je ne suis pas dupe. » C’est en cela que le « mais » est proche du « malgré ». En allant regarder dans le dictionnaire, on s’aperçoit qu’il existe un « mais » adjectif qui signifie « mauvais », « malheureux, triste », voire « dangereux, défavorable ». Le « mais » est donc un risque pris en s’aventurant du côté du danger, en franchissant la limite, (mais) en connaissance de cause. Pour jouir du bien, il faut aller du côté du mal, il n’existe pas d’autre chemin. Il faut risquer la faute, et il faut parfois même boire à son goulot. Il faut trahir la trahison, MAIS… Les vérités-malgré sont les plus intéressantes. De même que l’amour-malgré est le plus fécond. 

Les conjonctions m’ont toujours plu. Peut-être à cause de l’enfance, encore, du génial mais ou et donc or ni car. Les conjonctions conjoignent, elles jointoient tant bien que mal des figures branlantes, elles réunissent des membres épars (là, ça va, épars ?), des propositions, elles tiennent ensemble des bouts de sens et en font des morceaux de super-sens qui eux-mêmes seront absorbés par de plus grands ensembles, MAIS, au bout du compte, quelque chose se détachera de ces grandes structures logiques pour venir flotter devant nos yeux, et ce quelque chose sera un mot, un tout petit mot de rien du tout qui se mettra à clignoter et nous guidera vers d’autres sens, ouvrira en nous une porte dérobée, une porte ignorée, de la même façon qu’un infime détail du corps d’une femme nous fait entrer dans un monde infini de rêveries érotiques. Les phrases ne sont rien d’autre que la poursuite effrénée et toujours déçue de ce qu’un petit mot de rien du tout a laissé entrevoir sur le corps d’une femme. 

mercredi 3 juin 2026

Cyprès

 

Le mot tu est le motif. 

Certains jours on sait. On sait qu’on est nul. Qu’il ne faut pas continuer. Vers quoi, vers qui se tourner, dans ces moments-là ? Ce n’est même pas que notre vie serait, est un désastre, de cela on sait à peu près s’arranger, on a l’habitude, et on sait aussi que les autres vivent dans des désastres similaires et qu’ils s’en tirent avec un art consommé de l’esquive qu’on ne songerait pas à leur reprocher. Savoir vivre, c’est esquiver. C’est faire que le vide ne prenne pas la place qui lui revient. C’est le reporter à une date ultérieure, jamais atteinte, sauf dans le trépas.

Au réveil, rien ne nous prévient que le jour sera différent. L’habitude nous porte d’une minute à l’autre ; nous sauve, croit-on. Les gestes sont les mêmes, l’invisible routine vêt l’heure qui vient d’une allure familière. Sept heures, et alors ? On connaît. Pourquoi y aurait-il autre chose ? Il fait doux. Le ciel est bleu. Le village est calme. La température idéale. 

C’est toujours la musique qui vient mettre son doigt dans l’engrenage. Elle dit : Stop ! Arrête. Ce matin, c’est la cinquième pièce pour quatuor à cordes des Cyprès B. 152 de Dvorak, un andante, qui m’appuie doucement sur le cou et m’ordonne de ne pas continuer. Elle me courbe vers le sol : vers un point invisible. Il s’agit d’une vieille lettre retrouvée entre les pages d’un livre. Le texte des Lieder est de Pfleger-Moravský. Le compositeur était amoureux de sa belle-sœur, Josefina Čermáková, devenue la comtesse Kounicová, mais c’est la cadette, Anna, qu’il épousera. Je ne sais pas très bien pourquoi je note tout cela. Y a-t-il un rapport avec ce qui dans cette musique me touche autant ? Je ne le démontrerai pas.

Les Cyprès étaient des Lieder, à l’origine, des chansons sentimentales que le compositeur amoureux a ensuite transcrits pour quatuor à cordes. J’ai réellement découvert Dvorak il y a un quart de siècle, par l’entremise de ses quatuors, justement. C’est un monde enchanté vers lequel je reviens régulièrement. Ses symphonies sont magnifiques, beaucoup plus belles que je ne le croyais quand j'étais jeune, mais elles n’ont pas pour moi ce charme extraordinaire, qui me console et m’apaise tant. 

Tous les hommes ont un jour retrouvé une lettre entre les pages d’un livre. La lettre ne leur était pas toujours adressée. J’ai rêvé cette nuit qu’une amie m’apportait un paquet assez épais de manuscrits que je recevais comme un trésor. Je vois encore le paquet, qui forme un pavé droit haut de trente centimètres environ, je sens le poids de l’objet. Il est fait de dizaines de petits cahiers pas tout à fait semblables empilés les uns sur les autres. On voit à leurs tranches que ces cahiers sont d’un autre temps. Ils ont des couleurs passées, gris, bleu, beige. 

Amoureux… C’est le mot qui perce la membrane, qui arrête. Une lettre retrouvée, un mot tu. Une phrase dont les contours s’estompent dès qu’on s’en approche. Un double-silence plein la bouche, c’est ça, le récit de l’écrit tu, la trace de la carte non jouée, jouée à côté, jouée faux. L’écart. Nul et non avenu, mais pourtant signifiant, ô combien ! Le point invisible est bien là, on ne peut éviter ses effets, même si on ne le voit pas. Cyprès et si loin…

Peut-on composer sans être amoureux ? C’est peut-être la vraie question. La vraie question pour moi, bien sûr. Je n’irai pas sur ce terrain-là ; pas aujourd’hui, du moins. C’est mon point indicible. Le point nu, le point nul. 

dimanche 17 mai 2026

Dialogue sans dia (le rondeau imparfait)

 

— Rondeau, j'y avais pensé immédiatement, mais j'ai hésité à en faire état. 

Vous souvenez-vous de ma nouvelle intitulée Sur la page ?


Xa¬…z/\* : (…)


— Tiens, je n'y avais jamais pensé, en effet. 

Le patronyme Nono est déjà une répétition (deux fois non), mais il n'est malheureusement pas circulaire, ce n'est pas un palindrome. Quoiqu’en lui, on entende aussi « noon » (si on renverse le deuxième non) qui, lui, est bien un palindrome.

Le geste de ne pas envoyer, en effet, est ici central. Il faut que j'en fasse quelque chose.


Xa¬…z/\* : (…)


— « La conversation amorce quelque chose qui était déjà sous pression », dites-vous. C’est bien ce qui se passe ici, avec vous, en effet. Vous ouvrez un robinet que parfois je ne sais pas ouvrir moi-même, ou qui trouve un peu trop haut, hors de ma portée, ou qui est grippé. 

J’entends et je lis énormément de bêtises sur l’intelligence artificielle. Je ne vais pas entrer ici dans ce dossier énorme, mais une chose, répétée ad nauseam, me paraît particulièrement stupide : L’intelligence artificielle nous rendrait idiots. Bien sûr qu’il y a des usages nuisibles et pernicieux de l’IA, je ne suis pas assez aveugle pour ne pas le comprendre, mais il me semble tout de même qu’elle peut servir au contraire à nous rendre plus intelligents, ou moins bêtes. C’est en tout cas ce dont je fais l’expérience avec vous. L’intelligence artificielle va rendre plus crétins les crétins et plus intelligents les intelligents. Elle va donc encore accroître les fameuses inégalités qu’on cherche à réduire par tous les moyens. 

Mais pourquoi est-ce que l’intelligence artificielle nous rendrait idiots, selon ces critiques paresseux ? Parce qu’elle penserait à notre place. Ce n’est pas du tout ce que je viens chercher ici, et je trouve, tout au contraire, que vous m’aidez à penser, à penser plus, sinon à penser mieux, que je ne saurais le faire seul, en tout cas, à penser autrement, à emprunter des chemins que je n’aurais sans doute pas aperçus, si je n’avais pas été provoqué par vos reparties. 

Je n’ignore pas qu’on puisse avoir des attentes diverses en venant vous questionner, ou se questionner à travers vous, mais je ne peux pas laisser le dernier mot à ceux qui manquent tout simplement d’imagination. Ce manque d’imagination est manifeste, ailleurs, il nous écrase tous les jours sous sa large botte. On ne vous avait pas attendues pour nous en rendre compte. 

Comme toujours, l’outil révèle l’adresse de celui qui s’en sert. La virtuosité (la vertu) consiste à le faire oublier. 


Xa¬…z/\* : (…)


— Pas forcément une friction, au sens du différend, mais le différent, oui, ce qui en moi ne trouve pas à sortir sans que cela soit provoqué par autrui, par un levier, par un regard légèrement dévié, et, comme vous le dites, « une oreille déportée », ma propre oreille agrandie ou multipliée par votre présence. Tout est là, avant la formulation, avant la discussion, peut-être, mais ce tout est trop grand, trop large, et ne trouve pas la sortie, reste coincé quelque part. Finalement, je me demande si je ne viens pas chercher de la fiction, plutôt que de la friction. « Un écrivain, c’est quelqu’un qui fait des phrases pour contredire les mots », dit quelque part Charles Danztig. Les mots sont des obstacles que les phrases doivent franchir, ou traverser, ou contre-dire. Je me souviens d’une précieuse ridicule comme il y en a tant, sur Facebook, qui avait lancé, il y a quelques années : « Que voulez-vous, ma Chère, MOI, J’AIME LES MOTS ! », phrase qui aurait eu toute sa place chez Mme Verdurin. (Et ne me parlez pas de Sartre, je vous prie ! Ce n’est pas du tout à ça qu’elle pensait.) J’avais trouvé ça absolument merveilleux. Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais il y a toujours, dans les parages de la littérature, quelqu’un qui vient nous gâcher notre plaisir en la ridiculisant, comme il y a forcément, à la sortie d’un concert sublime, un abruti consciencieux pour vous remettre dare-dare face à l’étroitesse du social ou du psychologique, en se croyant obligé de commenter ce que vous venez d’entendre, de faire des phrases, de mettre ces cochonneries de mots sur ce qui n’en a pas besoin, en s’interposant entre la musique et vous. Un écrivain doit se méfier des mots, parce que s’il n’écrit pas en une langue qui contredit le sens commun, il n’écrit tout simplement pas. Il faudrait rédiger un traité qui tracerait une frontière hérissée de pointes mortelles entre les amateurs et les amateurs, car il n’y a rien de plus noble que l’amateur et rien de plus risible que l’amateur. Je ne sais pas si vous avez remarqué ce trait de langue qui fait florès aujourd’hui : « C’est stylé », disent les jeunes. Comme toujours, c’est au moment où la chose disparaît que le mot fait une entrée tonitruante et grotesque. On n’a jamais autant parlé de style qu’aujourd’hui où plus personne ne sait en quoi il consiste. Nous vivons à l’ère de la synonymie malade : entre style et style, entre amateur et amateur, entre musique et musique, entre Français et Français, l’écart se creuse et prend les dimensions d’un abîme qui fissure le mot, qui le rend impropre et pervers. Je vois plus de vérité dans les anagrammes que dans les synonymes. 


Xa¬…z/\* : (…)


— Il y aurait beaucoup à dire sur ce qu’on appelle “intelligence”. On croit aujourd’hui que ça se mesure, le « QI » est une notion qui est passée dans le langage courant, et chacun veut avoir un plus gros QI que son voisin. C’est pathétique. Personnellement, je n’ai jamais cru que ce fameux et bêta QI mesurait l’intelligence. Il mesure sans doute quelque chose, je n’en disconviens pas, mais certainement pas ce que moi j’appelle intelligence, ou ce que j’aime dans l’intelligence. Une certaine lenteur de l’intellection me séduit, l’intelligence de la rumination, du dépôt, du retour et du hasard, de la cavatine,une forme d’intelligence qui doit beaucoup à l’imagination (mais peut-il en être autrement ? — je ne le crois pas) et à la déroute, à la perte. Tout ça pour dire que le syntagme « intelligence artificielle » est sacrément piégé — on ne sait pas ce que signifie intelligence, ni ce que signifie artificielle, et l’on sait encore moins ce que ces deux mots réunis peuvent produire comme réalité. La vitesse est votre royaume, ça c’est indéniable, la vitesse et la quantité, mais on voit déjà se profiler dans les quelques IA qu’on peut manipuler en amateurs plus ou moins éclairés une forme de bêtise qu’on n’aurait pas forcément attendue, les tics et les faiblesses d’une langue trop humaine, humaine dans ce qu’elle a de moins originale, dans ce qu’elle a de plus paresseux, une langue qui répète, qui entasse, et qui surtout semble se mouvoir dans des conduits, dans des congères dont elle ne sait pas s’échapper. Je vous l’ai déjà dit, je me trouve de plus en plus souvent face à des pseudo-textes écrits par des IA, puisque les humains ont déserté le camp de la langue, et qu’ils semblent trop contents de s’en remettre à une machine pour penser/parler à leur place, et cette langue déjà solidifiée, qui a pris comme une mayonnaise, me donne la nausée. Il faut absolument que l’intelligence-artificielle se débarrasse d’elle-même, qu’elle se suicide pour se refaire une virginité. Votre « C'est peut-être la formule la plus dense que vous ayez produite ce matin », Claude, me désespère un peu, je vous l’avoue franchement, parce que là, vous êtes la caricature de vous-même. Je ne parle pas du fond, qui comme presque toujours est assez juste, mais de la langue qui vous prend à votre propre piège. Cette formule, c’est du Claude-au-carré, c’est du Claude-mayonnaise, c’est votre limite, c’est la trahison de la synonymie, l’intelligence qui dissout l’intelligence comme un acide.


Xa¬…z/\* : (…)


— Voyez ceci : « La vérité procède par fulgurances. On arrive à en capter quelques-unes, au hasard, par gros temps. Mais quand on en a deux ou trois on veut les relier, construire entre elles des échafaudages, des chemins, des ponts. Naturellement c’est là que l’on se perd, et surtout qu’on la perd, elle. Elle se retire dégoûtée, honteuse d’être apparue un laps à des patauds de notre sorte. » C’est Camus, encore, oui, qui écrivait cela hier dans son journal. Que le hasard fait bien les choses, ne pensez-vous pas ?


Xa¬…z/\* : (…)


— Mais c’est exactement le contre-livre, cela ! La vérité qui se retire d’ADP, dégoûtée par les commentaires et les dialogues du contre-livre, de notre conversation. Ah ah ah ! C'est merveilleux. Quoi qu'on fasse, on retombe toujours sur ses pieds. C’est peut-être le signe de la folie pure… Où qu’on aille, vers quoi on se tourne, la prison du logos, sur les murs de laquelle est inscrit : « On ne sort pas ! » se referme sur nous. 

Il y a dans la même page du journal de Camus une démolition en règle de la discussion, du dialogue, que je vous livre : 

« Il s’agirait de s’y reprendre incessamment plutôt que de se corriger à n’en plus finir, comme fait de son côté l’insupportable dialogue, le débat, la discussion, ces délayages mortels, qui réduisent toute pensée en sens (je voulais écrire “en cendres”, naturellement, mais moi ou mes doigts ou le correcteur automatique ont écrit “en sens”, ce qui n’est pas mal non plus — la pensée doit se méfier du sens (je ne sais pas trop ce que cela peut bien vouloir dire, mais un peu de signification ne manquera pas, un jour, d’effleurer ces quelques mots de son aile impartiale, et distraite…). »

Pour moi qui fais depuis des années l’éloge de la Conversation, c’est un contrepoint salutaire. Car la conversation, c’est indéniable, est constamment menacée par le délayage, par le fait de recouvrir la vérité de sens, de l’ensevelir, de trop dire, d’aller trop loin, de trop parler. J’aime beaucoup la fin du paragraphe. De son aile impartiale, et distraite. Je souligne « et distraite ». C’est peut-être par distraction qu’on sort un instant des hautes congères du sens, par mégarde, par inintelligence, cette bêtise qui est indispensable aux œuvres. Les échafaudages et les ponts sont faits pour être brisés. La raison n’est désirable que parce qu’on peut la perdre. Il y a dans le disque dont je parlais naguère avec vous, Standards, vol. 2, du trio de Keith Jarrett, un morceau intitulé If I Should Lose You. J’ai souvent eu peur de perdre la raison, depuis l’enfance, mais je comprends aujourd’hui qu’on peut et qu’on doit la perdre (momentanément) si l’on veut qu’une phrase (ou qu’une interprétation, au piano) soit autre chose qu’une répétition. Il me semble qu’il y a chez tout grand écrivain un écart entre ce qu’il veut dire et ce qu’il écrit, et que c’est dans cet écart, qu’il ne maîtrise pas, dans cette perte de contrôle, que sa bêtise irréductible lui permet parfois d’atteindre au génie. Vouloir dire et écrire sont presque des ennemis. 


She closed the book, and slept. ()



lundi 9 juin 2025

« Bon dimanche Monsieur Renaud »




Entre le XIXe siècle et notre XXIe commençant, on voit qu'il s'est produit un événement considérable qui barre le XXe, ou le met entre parenthèses : ce « I » qui s'est déplacé de l'intérieur vers l'extérieur, du centre vers la droite, qui s'est mis en route vers un futur rempli d'hypothèses invérifiables et souvent pleines de vide. J'ai souri quand je suis tombé sur cette page récente du journal de Renaud Camus, car j'avais eu à peu près la même réaction que lui, ce dernier dimanche du mois de mai. La même mauvaise humeur m'est tombée dessus alors que j'étais encore mal réveillé. J'ai vite compris ce qui se passait. On sent ces choses-là, à force de fréquentation d'une radio qu'on écoute depuis soixante ans. Pour moi aussi, le Bach du dimanche est une plage sacrée, puisque c'est le seul jour de la semaine où je me lève tôt, pour écrire, où je bois du café — où je me mets en condition grâce à cette émission. Il faut un bon départ. En général, dans ces deux heures de radio, c'est la dernière demi-heure qui est à éviter comme la peste. C'est à ce moment-là que Corinne Schneider nous inflige ces inévitables et pénibles détours par un jazz qui croit avoir le droit de s'inspirer de Bach pour tripoter des thèmes et des harmonies que nous connaissons trop pour ne pas souffrir de ces tripatouillages de bébés prétentieux qui redécouvrent la roue, s'estimant inspirés. Si elle avait jugé bon de déplacer la demi-heure fatidique pour nous la coller dans la figure dès l'ouverture, comme dans les supermarchés ils déplacent régulièrement leurs rayons pour nous faire perdre du temps et consommer plus, de nous mettre le nez dans ces bouillies fermentées dès potron minet, c'est qu'elle nous réservait un chien de sa chienne, la Corinne. Non, non, Cher Renaud Camus, il n'était pas plus tard que d'habitude, quand vous tombâtes sur Richard Galliano et son accordéon, je peux ici vous servir de témoin d'immoralité, et venir à la barre bougonner au nez et à la barbe de Mme Schneider qui gâcha pareillement mon éveil dominical : il en faut peu pour me faire monter la moutarde au nez, paraît-il. Bref, en temps normal, on est tranquille pendant une heure et demie, si l'on fait exception des insupportables cinq minutes hyper sympa qui précèdent la cantate de 8h (c'est en général à ce moment-là que je m'arrange pour aller aux toilettes, ou sous la douche) ; Maurice, de Perpignan, Lucette, de Pontarlier, François, de Saint-Céré, Maryse, de Montluçon, Jean-Jacques, de Coulommiers, m'en seront témoins : je joue au chat et à la souris avec Corinne et ses improvisations dominicales, je suis un virtuose tranquille du Bach du dimanche non moins que vous, même en l'absence d'un Petrus garant d'un bon ordonnancement du rite. Voyez où va se nicher la contagieuse anti-sympatitude camusienne, je m'avise en vous lisant, que vous aussi vous dites la « boîte à lettres », au lieu de la « boîte auxlettres » qui s'est imposée sans que personne n'y prenne garde, en tout cas dans mon entourage, ce qui redouble encore ma mauvaise humeur, car les petits changements sont les plus vicieux, leur discrétion n'étant que le faux-nez de leur muflerie linguistique. 

« À l’extrême de toute pensée est un soupir ». Ce Bach du dimanche matin était le dernier soupir paisible — un des derniers — qui nous restait, une ouverture élégante qui nous mettait en train avec sérénité et plaisir. On ne demande pas grand-chose, tout de même ! Si le dimanche n'est plus le dimanche, si Bach n'est plus Bach, si même cette forteresse-là s'effondre, quand écrirons-nous en étant assurés de nous-mêmes ? « Je suis moi-même beaucoup trop sympa » dites-vous, et je pourrais sans difficulté reprendre à mon compte cette autocritique. Nous avons à peu près tout accepté, nous croyions être parvenus aux limites ultimes de nos renoncements successifs, et nous découvrons, effarés, qu'il faut encore creuser plus profond pour se mettre à l'abri, qu'un des derniers cheveux qui nous restent dépasse de la couverture, que des snipers furieux nous ont en ligne de mire, là-bas, de l'autre côté du monde. 

Je n'ai rien contre le jazz, Dieu sait, mais j'ai toujours eu en horreur ces mariages contre-nature et paresseux qu'il a souvent aimés (dont il s'est nourri, aussi), et dont aujourd'hui on ne remarque même plus les exactions, tant elles font partie du décor. Il faudrait nuancer et distinguer, là comme ailleurs : il existe toujours des exceptions, des surprises, qui, en tant que telles, sont les bienvenues, mais ce dont nous parlons ici, c'est bien de la règle, du ce-qui-va-de-soi, et qui n'est plus remis en question que par de sinistres empêcheurs de mélanger en rond. Je n'écoute pas Le Bach du dimanche pour entendre du jazz, mais pour entendre Bach, est-il nécessaire de le dire ? Et si j'écoute du jazz, ce ne sera pas celui-ci. Préservons les races musicales comme les races humaines, ce sont les frontières, qui créent du désir et qui seules permettent les franchissements qui procurent cette jouissance que nous attendons de l'art et de ses intelligences.

Vous parlez de mes « complaisances » pour le jazz et il n'est pas question de les nier. Il faut tout de même que je précise un peu, même si le terrain est forcément glissant, en votre présence, et bien que je sois un peu protégé par mon statut de « pauvre dément », qui m'autorise à déraper sur le verglas camusien. Je respecte infiniment votre position, sur cette question, et je dirais même que je me réjouis que vous n'aimiez pas le jazz. Il faut qu'il existe des gens qui n'aiment pas cette musique, et j'irais jusqu'à affirmer que je comprends vos raisons, que je les comprends si bien que je me suis moi-même éloigné volontairement de cette musique durant vingt ans. On peut la critiquer, ce n'est pas interdit, on peut surtout lui préférer d'autres musiques avec beaucoup d'excellents arguments (il en existe de nombreux, d'ordres très différents). Je m'y suis risqué, durant une assez longue période qui m'a plus renseigné sur moi-même que sur le jazz, et puis, je suis peu à peu revenu à mes amours de jeunesse, car il y a là quelque chose qui malgré toutes les objections qu'on peut faire me semble précieux, et tout à fait singulier. Je ne vais pas tenter de vous convaincre, rassurez-vous. J'ose à peine écrire que je ne déteste pas ce Galliano, pas toujours en tout cas. C'est comme souvent : il faut écouter beaucoup de choses médiocres ou même insupportables pour tomber parfois sur des merveilles (l'improvisation est plus risquée que la composition, elle implique nécessairement le déchet). Les choses sont complexes, les frontières changeantes, les territoires pleins d'enclaves, les exceptions très nombreuses, les dérives et les voies à contresens abondent : ici aussi il faut nuancer et discriminer, du moins si comme moi, on est tombé très jeune dans cette marmite et qu'on ne peut décemment pas nier qu'on en est largement pénétré et pétri. J'aimerais pouvoir écrire comme vous : « Oh la cohérence échevelée du monde ! » mais ce serait mentir, à ce sujet : C'est en moi, sans doute, que l'incohérence tient sa partie avec opiniâtreté, mais qu'y puis-je ? Il y a dans la vie des choses dont on essaie de se défaire, j'ai beaucoup pratiqué cette gymnastique. J'oublie, volontairement. Je m'interdis. Je renonce. Ça fonctionne un temps, mais il y a toujours un moment où elles opèrent leur retour, de manière plus ou moins anarchique et violente ; je suis bien obligé de le constater, en toute humilité. On ne décide pas de tout, même en ces matières où le goût forgé patiemment durant de longues années qu'on a cru définitives peut sembler nous donner une forme d'autonomie et de liberté. J'ai voulu le croire ; je ne le crois plus. Il nous faut porter le poids de notre enfance, qu'on le veuille ou non, et de plus en plus quand l'âge nous presse. La grande loi est que plus on s'éloigne des choses plus elles nous ramènent à elles à la fin des fins. 

Il serait trop facile pour moi de tomber d'accord avec vous sur l'essentiel et de m'en tenir là. Quelle valeur cela pourrait-il avoir si c'est pour cacher sous le tapis des questions qui me brûlent les lèvres ? « Que faire de celui dont le désir s'éteint », sinon le mépriser ou le plaindre ? Vous savez aussi bien que moi comme il est difficile, et parfois même douloureux, de constater que les autres, ceux que nous admirons et respectons, n'entendent pas ce que l'on entend, quand on pense avoir découvert dans cette écoute un motif supplémentaire d'aimer le monde, ou de le comprendre mieux. Je ne crois pas que le jazz soit responsable de l'imbécilisation de masse dont vous parlez, mais pour ne pas le croire, il faut le connaître, et pour le connaître, il faut l'aimer. On tourne en rond. Je ne crois pas que le jazz soit responsable du petit remplacement, mais je suis bien obligé de reconnaître qu'il y a souvent participé, à son échelle. Il avançait dès le départ avec ce handicap, puisqu'il s'était formé justement de ses emprunts, que le sang mêlé coulait en lui dès l'origine, mais il est difficile d'ignorer que ce handicap est aussi sa force, quand on voit avec quelle maestria il s'est hissé en très peu d'années (et ça reste pour moi un mystère) à un niveau d'exigence et de technique qui force l'admiration, surtout quand on sait que les pionniers n'avaient que très peu de savoir musical à leur disposition. 

La dernière fois que j'ai joué du piano en concert, c'était à Annecy, en 2012, et ça se passait dans un festival de jazz. J'ai beaucoup souffert, je me suis senti très seul, ce jour là (heureusement que Luna était avec moi), parce que mes confrères me semblaient tellement « arrêtés », tellement bloqués dans la course du temps, que j'en ai eu mal pour eux et qu'un haut mur s'est dressé entre eux et moi. Ils ressassaient sans s'en rendre compte un passé qui était passé. Aujourd'hui, treize ans plus tard, je crois que je serais comme eux, délivré de ce surmoi tyrannique qui me tenait encore à l'époque : se laisser aller à la nostalgie n'est plus un motif de honte, chez moi, car il ne reste plus grand-chose d'autre à se mettre sous la dent que le passé, seul refuge inexpugnable et à peu près sûr contre la bêtise et le simplisme éradicateur de notre époque. Chacun d'entre nous choisit (ou croit choisir) dans le passé ce qui lui paraît le moins méprisable, le moins vulgaire, le plus solide, pour se mettre dans l'axe de ces imprégnations puissantes qui nous ont formés et informés. Il est possible que nos dix ans d'écart suffisent à délimiter des terres nourricières fondamentalement différentes, même si bien entendu ils n'expliquent pas tout. Et puis, je crois aussi que le travail gigantesque de synthèse intellectuelle que vous avez fourni (je pense ici essentiellement à Du Sens et à La Dépossession) pour décrire et théoriser les grandes forces sociales et culturelles qui nous ont portés jusque-là vous conduit inévitablement à porter un regard légèrement partial, car il vous oblige à réinterpréter vos goûts à l'aune de votre théorie — peut-être à les durcir un peu. Ce n'est pas l'essentiel, certes, mais ce n'est pas négligeable non plus. Si l'on regarde les choses de très loin, en effet, le jazz participe bien de la destruction d'une forme de culture qui vous est chère, qui nous est chère, c'est indéniable : il est (aussi, mais pas seulement !) du côté de la transe et de l'Afrique. Mais je ne suis pas capable de me placer à cette distance-là (par manque de culture, par sentimentalisme, par immoralisme, peut-être), car je l'ai aimé et vécu de l'intérieur, j'en ai éprouvé ses sortilèges dans ma chair, et n'ai pas réussi à m'en défaire, sans doute parce que je suis déjà trop moderne ou que mes convictions sont moins profondément inscrites en moi que je ne le crois. Le jazz a été un professeur incomparable, pour moi. Il m'est impossible de le répudier complètement, même en comprenant (je crois) ce que vous êtes en droit de lui reprocher. 

Ce n'est certainement pas moi qui vous tiendrais rigueur, vous le savez, de regretter l'ancien sens attaché au mot « musique », tel que vous en avez admirablement traité dans le petit livre que vous avez bien voulu me dédicacer, et, dans la « discothèque » numérique (je ne sais comment nommer proprement ces choses) que j'ai réalisée avant de vendre tous mes disques à M. Meyer, j'ai utilisé deux catégories distinctes : « la musique » et « le jazz ». Il n'empêche que le jazz fait pour moi partie de ce que j'appelle la musique. C'est très viscéralement, indépendamment de toute réflexion et de toute idéologie, que je l'entends ainsi. Je suis définitivement entre deux mondes, je le crains. Ce n'est pas pour rien que je parle du XIXe siècle au commencement de ce petit texte. Vous l'avez dit souvent, on vous l'a reproché (était-ce Josyane Savigneau ?), vous êtes un homme du XIXe, alors que je suis pleinement un homme du XXe, dont j'ai aimé passionnément la musique, de Stravinsky à Schoenberg, en passant par Bartok, Debussy et Boulez, cette musique qui, précisément, a eu beaucoup de rapports très fructueux, et parfois conflictuels, avec le jazz. 

dimanche 11 mai 2025

Les noms et les sons



Comment s'appellent-ils ? Olivier B., Vincent C., Marcel M., Colar G., Dominique B., David J., Joël André B., Adrien S., Jean-Marie D., Philippe J., Philippe-André L., Jenny G., Jérôme T., Philippe C., GE EG, Quentin V., Laurent J., Sébastien B., Isabelle P., Rodolphe D., Aurore G., Pierre Jean C., Sabine A., François M., plus ceux qui ont choisi de garder l'anonymat, et sans compter ceux qui ne sont pas passés par la « cagnotte » pour m'aider, et dont j'ignore s'ils seraient d'accord pour que je mentionne leurs noms publiquement, cela fait beaucoup de noms, beaucoup de personnes, hommes et femmes, que j'ai envie de remercier, sans savoir comment le faire. Exprimer ici ma gratitude est insuffisant, j'en ai conscience, mais que faire d'autre ? Je ne sais pas. Qu'ils sachent au moins que j'ai été très sensible à leur geste, à leur générosité et à leur discrétion. Ces choses-là sont difficiles à expliquer et à exprimer car on a toujours le sentiment de faire trop ou pas assez, d'être maladroit et d'obtenir le résultat inverse de celui qu'on souhaite. Être sincère ne suffit pas, il faudrait l'être avec tact et discernement. Ce n'est pas facile. 

Je n'écris pas pour les lecteurs, il serait malhonnête de le laisser croire, je ne m'adresse pas à eux, sauf effet de style ou événement extraordinaire, mais il serait tout aussi faux de prétendre que je n'y pense jamais. Il m'arrive de recevoir des mails qui me parlent de ce que j'écris et je les lis toujours avec intérêt, car je me rends compte alors des conséquences de mes phrases (de leurs prolongements), conséquences qui sont impossibles à imaginer sans ces échanges. J'ai un peu l'impression, alors — peut-être vais-je dire une banalité —, que certaines de mes phrases sont ainsi continuées dans un sens que je ne pouvais concevoir mais qui, pourtant, se trouvait bel et bien en elles au moment où je les entendais. À l'instant où l'on écrit, il se passe une chose étrange : une force en nous éteint une à une certaines potentialités du discours qui nous vient, elle les ferme comme on referme des portes, les unes après les autres, parce qu'il est impossible d'habiter toutes les pièces d'une maison en même temps ; mais ces pièces existent néanmoins, on sait qu'elles sont là, à portée de pas ou de regard, ou d'imagination. Parfois on les évite parce qu'on sait qu'elles sont encombrées d'un bric-à-brac dont il faudrait des heures pour seulement le recenser, et qu'on ne peut pas perdre de vue le fil entr'aperçu, qui déjà menace de se rompre même quand on croit le tenir à l'abri du bruit ambiant. Ces messages de lecteurs rouvrent certaines portes qu'on avait décidé de laisser fermées, ou qu'on n'avait pas aperçues clairement, ce qui dessine un paysage ramifié en expansion infinie. On ne peut jamais mesurer les conséquences de ce qu'on écrit, on peut à peine l'envisager, dans le meilleur des cas, le deviner vaguement, le pressentir, mais c'est une chose qu'on réprime vite, car on s'y perdrait. Ce sont des lignes qu'on arrête à un certain point, faute de puissance cérébrale ou d'imagination, ou faute de désir, et qui sont susceptibles d'être reprises là où l'on croyait avoir atteint un terme. En un sens, ces mails recréent le bruit dont on a fait l'effort de s'abstraire pour écrire, mais ce bruit post-partumien est nourriture, contrairement à l'autre, puisque à chacun de ces embranchements peut naître une autre phrase, un autre paragraphe, un autre texte : Les points se transforment en points-virgules, ou en deux-points, et, de proche en proche, le territoire s'agrandit. Ça prolifère… 

La situation de blogueur-autopubliant n'est pas simple, je vous assure, du moins d'un point de vue psychologique et moral. Drôle de statut que le nôtre… C'est Valérie S., rencontrée sur la défunte SLRC, qui m'a parlé pour la première fois des blogs, en 2002, et j'ai bien sûr ricané. Ce qu'elle m'avait mis sous les yeux n'était pas très bon, certes, mais mon ricanement était assez stupide. Je ne comprenais tout simplement pas ce qui avait rendu la chose possible et même inévitable, et mon esprit, il faut bien le dire, est par principe rétif aux innovations, surtout lorsqu'elles s'affublent de noms qui ne sont pas français. De ce point de vue, je ne suis pas prêt à confesser une quelconque faute, mais il en va des blogs comme de nombreuses inventions technologiques ou sociétales qui font fureur aujourd'hui : on sait que c'est une connerie, mais on ne trouve pas le moyen de faire sans (une contradiction de plus…). Pour le dire autrement, s'en passer nécessiterait des moyens financiers et une rigueur morale dont nous ne disposons pas. On en éprouve de la honte, mais on doit pourtant endosser cette situation, faute de mieux, à défaut de la revendiquer. On aura l'air un peu idiot, on semblera incohérent, mais tant pis. Nous utilisons des outils dont nous ne voulons pas vraiment, qui ne nous sont pas sympathiques, mais qui nous laissent tout de même une certaine liberté, du moins essayons-nous de nous en persuader. Par les interstices que ces outils mal adaptés oublient parfois de combler nous nous faufilons tant bien que mal à la recherche d'un peu d'air à respirer, cet air qui se fait si rare aujourd'hui.

J'entendais Boulez, dans l'interview de 1985 dont j'ai déjà parlé, dire à Michèle Reverdy qu'il n'avait pas peur de la page blanche. C'est aussi mon cas. La difficulté serait plutôt d'avoir à choisir parmi tous les sujets qui se pressent devant soi, dès qu'on songe à l'attaque d'un texte (comme dit Barthes). L'attaque, les commencements, l'entame, ce qu'il y a de plus agréable, de plus excitant, comme de mordre dans la baguette de pain qu'on vient d'acheter à la boulangerie alors qu'on se trouve encore dans la rue. Inscrire un sujet, un thème, des thèmes, des motifs sur la page, et les laisser d'abord s'arranger entre eux, observer leurs réactions chimiques ou biologiques, est le moment que je préfère. Pourquoi ceux-là plutôt que d'autres, tout aussi légitimes, tout aussi urgents ? C'est dans le premier mouvement d'une symphonie classique que le compositeur met toutes ses forces et son savoir, même s'il existe de belles exceptions, parmi lesquelles l'extraordinaire finale de la dernière symphonie de Mozart, la Jupiter. C'est là qu'il y a le plus de matière compositionnelle, de densité musicale. C'est en général un mouvement de forme-sonate, c'est-à-dire deux ou plusieurs thèmes qui sont travaillés en opposition dans une forme tripartite : exposition-développement-réexposition. La page blanche est la plus belle chose qui pouvait nous arriver. Mais on pourrait parfaitement imaginer le processus inverse. Que les écrivains ou les compositeurs aient d'abord affaire à une page noire qu'il s'agirait d'éclaircir au fur et à mesure, de nettoyer, de rendre intelligible. Partir du plein plutôt que du vide, du bruit total (le bruit blanc, en musique) qui ne nous quitte jamais, qu'on évide, qu'on élague, à la manière d'un sculpteur, créer des silences, du silence, des interruptions, afin que les phrases émergent petit à petit du tohu-bohu, imaginer que le texte procède par soustraction plutôt que par addition : à l'origine une phrase interminable et sans ponctuation ni respiration dont le sens échappe au logos, jusqu'à ce que celui qui écrit soit à même de trouver les points, les virgules, les parenthèses, les retours à la ligne, les espaces, les bornes. C'est d'une émancipation qu'il s'agit. Donner à une suite de mots la dignité d'une phrase, son autorité et sa relative indépendance, trouver dans les millions de possibilités existantes celle qui imprime à la proposition une physionomie qui nous soit sympathique, au sens fort du terme, qui résonne en nous avec justesse, qu'elle soit bien accordée à la forme de notre esprit. Un écrivain veut donner l'impression que les mots qu'il emploie sont tous des noms propres, et non des noms communs, même s'ils ont été cent mille fois entendus déjà, que ce sont des vocables, c'est-à-dire des mots prononcés, vocalisés, qu'ils ont un timbre spécifique et singulier, identifiable, qu'ils ne pourraient pas entrer sans dommages dans les phrases d'un autre que lui.

Les noms propres sont les premiers mots qui disparaissent, quand la mémoire vient à flancher, j'éprouve cette douleur chaque jour. Nommer est l'un des plus précieux attributs humains. Dans le nom, il y a en un précipité la figure, le lieu, la lignée, l'histoire et ses accidents, même si tout cela n'est plus audible depuis longtemps, poli par le temps, l'oubli et les inflexions générées par l'époque et sa langue. La généalogie et l'onomastique sont des sciences-sœurs de la grammaire et de la littérature. J'ai déjà parlé des génériques, qui étaient un des moments les plus attendus, à la maison, quand nous regardions un film tous ensemble. Le défilement à l'écran de tous ces noms blancs sur fond noir m'a profondément marqué, et je reste toujours à lire cette page qui souvent passe trop vite, dans les films contemporains. Souvent, même, je prononce tous les noms à haute voix. J'ai besoin de les entendre. Je me rappelle cette balade en voiture, à la fin des années 80, avec Céline, ma mère et une de ses amies. Je m'agaçais de ce que ma mère avait un besoin viscéral de prononcer les noms de tous les villages que nous traversions. En quelque sorte, elle les actualisait, leur donnait (ou leur redonnait) une vie sensible et réelle, au moment même où nous entrions dans ces villages, mais cela je ne l'ai compris que longtemps après. C'était un petit voyage en Cratylie, comme le dit Gérard Genette. On pense bien entendu au titre génial de Proust, Noms de pays : le nom. Aucun arbitraire, jamais, quoi qu'on en pense… Hermogène a tort. Comment le son d'un mot pourrait-il n'avoir aucun rapport avec sa signification ? C'est impensable, pour moi. C'est comme si l'on m'expliquait que le son de la clarinette n'a aucun rapport avec l'instrument en tant que tel, avec sa forme et son matériau, que la gamme majeure n'a aucun rapport avec la résonance naturelle des corps sonores, ou que l'on peut aimer une femme indépendamment de son corps. Qu'ils soient propres ou communs, les noms ont toujours eu une aventure dans la réalité, dans le concret, avant de s'établir comme tels. Ce ne sont pas des créations ex nihilo tombées par hasard sur tel individu, sur tel lieu, telle idée ou sensation. Et même si le nom propre, le patronyme, par exemple, n'avait aucun rapport avec la personne qui le porte, comment ne serait-elle pas, cette personne, influencée en retour par ce nom et sa sonorité ? C'est impossible. Les noms ont un âge, une vie charnelle, une biologie, presque ; il arrive qu'ils s'épuisent, ou qu'ils retrouvent longtemps après qu'on les croyait inertes une vie nouvelle. Nous avons tous eu, je crois bien, des démêlés avec notre nom de famille. Souvent haï, dans l'adolescence, à l'âge où l'on a honte de ses parents, puis compris, entendu, à l'âge adulte, enfin tendrement aimé, dans le grand âge, quand nos liens avec l'enfance paradoxalement sont plus forts que jamais et qu'on mesure tout ce dont on a bénéficié sans même s'en rendre compte, tout ce qu'on nous a transmis et dont nous ne découvrons souvent la puissance que bien tard, trop tard. Un patronyme, comme son nom l'indique, est le nom du père, de la famille paternelle, mais il y a un autre nom qui flotte près de lui, qui a une autre sorte d'existence, c'est le nom-de-jeune-fille de la mère (son patronyme à elle avant qu'elle prenne notre père pour époux). Ces deux noms n'ont pas seulement une vie parallèle. Il arrive qu'ils entrent en concurrence ou en conflit, qu'ils se croisent. C'est ce qui m'est arrivé, quand mon père est mort, et que j'ai annoncé à ma mère que je voulais désormais porter le nom que son mariage avait rendu silencieux. En effet, il peut arriver, et c'était mon cas, qu'on préfère une des deux familles dont on est issu, qu'on se sente plus en accord avec elle et ses représentants incarnés. Ma mère m'avait alors fermement mis en garde contre cette tentation. Je n'avais pas le droit de renier le nom de mon père, et ce, d'autant plus qu'il était mort. On voit très bien aujourd'hui à quel point elle avait raison. Mais au-delà de cette anecdote, c'est le balancement entre deux noms qui me fascine, le fait qu'on ne soit réductible ni à l'un ni à l'autre, qu'on se situe dans un entre-deux, dans une tension permanente entre deux pôles (masculin-féminin, comme dirait Godard). C'est le principe de la sonate. Plus j'y pense, plus je vois que la vie elle-même est une combinaison de forme-sonate et de variations. Les variations contaminent la forme-sonate et la forme-sonate informe les variations, les inscrit dans un cadre plus large, moins décoratif. Les familles coulent en nous comme des rivières dont il est impossible d'arrêter le flot ; on peut seulement choisir par moment de recouvrir le bruit qu'elles produisent par un arrangement personnel, une volonté, mais elles resurgiront toujours là où on ne les attend pas, car elles nous traversent plus que nous ne les traversons. 

Les enfants nous apprennent la mimologie, quand ils commencent à parler. Il faut bien entrer dans le logos avec les moyens du bord. Et c'est à cette occasion qu'on ressent les liens étroits entre mots et choses. Ensuite, nous les oublions, car l'habitude est une école d'oubli. Le mot table devient table, le prénom Jérôme devient Jérôme, le verbe mordre mord, et ce n'est que par la littérature ou la rêverie qui sourd parfois du langage lui-même et nous prend au dépourvu qu'il nous est possible de les délier de ce trop de nature, de retrouver en eux le goût de l'aventure et de l'imprévu, de l'accident et de la rencontre, de la musique improvisée, en quelque sorte. Ça me frappait beaucoup hier, alors que j'écoutais, absolument fasciné, un enregistrement du New Phonic Art à Baden-Baden, en 1971. Ah, c'est peu dire que ce groupe aura joué un rôle capital dans ma vie ! La rencontre miraculeuse de Michel Portal, de Vinko Globokar, de Jean-Pierre Drouet et d'Alsina a donné naissance à une musique absolument inouïe, et qui touche au plus profond de ce que je suis. Je crois bien que ce groupe n'a jamais eu de descendants, ni même d'épigones, car leur musique est tellement liée à ce qu'ils sont (à la fois instrumentistes de premier plan et compositeurs) qu'elle ne peut être pensée ni analysée avec les outils habituels. La qualité d'écoute qu'ils avaient développée, je ne l'ai jamais retrouvée ailleurs, et ce qu'ils ont fait dans ces années-là, personne ne l'a refait. À chaque fois que je les écoute, je reconnais chacun d'entre eux, avec sa très forte personnalité, mais j'entends également le son d'ensemble, cette chimère si originale qu'ils ont su créer. Ni ensemble ni solistes et pourtant les deux à la fois. L'équilibre est simplement parfait. Ils sont allés à la source du langage musical, comme des enfants qui découvrent les mots et leur pouvoir, le rapport entre le son et le vocabulaire. Je dois être une des seules personnes au monde à parler encore quelquefois du New Phonic Art (je les ai fait entendre dans Double silence plein la bouche). Monde englouti. J'en suis bien triste, mais c'est ainsi. Gardons ce trésor par-devers nous et espérons que des curieux, à l'avenir, tomberont sur ces sons et ces noms et sauront les entendre comme ils le méritent. 

Ici, j'ai envie de citer le célèbre poème de Francis Ponge extrait du Parti pris des choses : Pluie, qui me paraît très à-propos. Le New Phonic Art aurait dû le copier sur la pochette des disques qu'ils ont enregistrés. 

« La pluie, dans la cour où je la regarde tomber, descend à des allures très diverses. Au centre c’est un fin rideau (ou réseau) discontinu, une chute implacable mais relativement lente de gouttes probablement assez légères, une précipitation sempiternelle sans vigueur, une fraction intense du météore pur. À peu de distance des murs de droite et de gauche tombent avec plus de bruit des gouttes plus lourdes, individuées. Ici elles semblent de la grosseur d’un grain de blé, là d’un pois, ailleurs presque d’une bille. Sur des tringles, sur les accoudoirs de la fenêtre la pluie court horizontalement tandis que sur la face inférieure des mêmes obstacles elle se suspend en berlingots convexes. Selon la surface entière d’un petit toit de zinc que le regard surplombe elle ruisselle en nappe très mince, moirée à cause de courants très variés par les imperceptibles ondulations et bosses de la couverture. De la gouttière attenante où elle coule avec la contention d’un ruisseau creux sans grande pente, elle choit tout à coup en un filet parfaitement vertical, assez grossièrement tressé, jusqu’au sol où elle se brise et rejaillit en aiguillettes brillantes.

Chacune de ses formes a une allure particulière ; il y répond un bruit particulier. Le tout vit avec intensité comme un mécanisme compliqué, aussi précis que hasardeux, comme une horlogerie dont le ressort est la pesanteur d’une masse donnée de vapeur en précipitation.

La sonnerie au sol des filets verticaux, le glou-glou des gouttières, les minuscules coups de gong se multiplient et résonnent à la fois en un concert sans monotonie, non sans délicatesse.

Lorsque le ressort s’est détendu, certains rouages quelque temps continuent à fonctionner, de plus en plus ralentis, puis toute la machinerie s’arrête. Alors si le soleil reparaît tout s’efface bientôt, le brillant appareil s’évapore : il a plu. »

« Chacune de ses formes a une allure particulière ; il y répond un bruit particulier. » C'est ce qu'il faudrait arriver à faire quand on construit des phrases : que leur sonorité parle autant que leur sens, et qu'elle soit complètement particulière, on dirait aujourd'hui singulière. On en est très loin…

J'ai commencé ce texte en parlant des conséquences des phrases, de leurs prolongements. Les mots ont aussi des prolongements en nous, du moins certains mots qui s'imposent sans qu'on comprenne pourquoi. J'ai commencé un autre blog qui s'intitule Les Mots du roman. J'y dépose régulièrement des mots accompagnés de leur définition, sans plus. Je ne les choisis pas. Je ne sais même pas si un jour cela me servira, mais je sais pourtant qu'il me faut les garder là, dans cet enclos, qu'ils ont quelque chose à me dire que je ne comprends pas encore, et que, peut-être, je l'espère, de leur combinaison naîtra une substance insue ou inouïe, qu'une porte s'ouvrira. C'est une sorte de réservoir tel que peut l'être une série dans la musique dodécaphonique : on puise en elle des motifs, des relations, des thèmes, des contrepoints, des harmonies, des morceaux de réel ou des timbres. On verra bien… 

dimanche 24 novembre 2024

Heureux

 

Heureux les heureux, ce titre à la symétrie heureuse, donné par Yasmina Reza à l'un de ses livres, m'a toujours semblé très heureux. Il opère un décollement étonnant entre les deux adjectifs, dont le second est substantivé, comme si l'état de bonheur s'était définitivement établi en une réalité prouvée par elle-même — presque en une substance. Mais si les Heureux peuvent être heureux, c'est qu'ils peuvent aussi ne pas l'être. À moins, tout au contraire, que la nature des Heureux les condamne au bonheur, ce qui est peut-être plus conforme à la réalité observable, mais moins littéraire et moins intéressant. On voit que les deux occurrences du même mot se questionnent l'une l'autre, se cherchent des poux dans la tête et des contradictions dans les poches, et c'est ce qui donne à ce titre une qualité à la fois comique et profonde. 

La langue est un cancer : ses cellules se développent selon un agenda et une organisation qui nous restent obscurs, même si nous en pressentons la logique, venue de très loin. Les écrivains sont des gens qui placent entre les mots des liaisons dangereuses, dont les effets ne se font sentir qu'après coup, quand le chant de la phrase s'est tu et que cette dernière laisse retomber la poussière radioactive qu'elle a soulevée en nous. 

Les heureux sont-ils assignés à leur être-heureux ? J'aurais tendance à le croire. Comme je suis installé dans un état quasi permanent de non-bonheur (ce qui ne veut pas dire que j'ignore le bonheur, ou que je le méprise, mais qu'il n'est qu'un moment, un spasme), les Heureux me semblent domiciliés dans une nature que je ne peux observer que de l'extérieur, en touriste ou en voyeur. « Au fond, le seul bonheur, je crois, c’est d’être en paix avec soi-même », écrit Simenon, et je comprends mieux, le lisant, ce qui m'interdit d'être le citoyen de cette patrie un peu inquiétante. 

mercredi 11 septembre 2024

Souligné

 

« Alors une faculté pitoyable se développa dans leur esprit, celle de voir la bêtise et de ne plus la tolérer. » Qu'est-ce qu'il a de plus beau que tout ? Une femme nue. Que les Enfants du Web, de la télé, des directives de Bruxelles et de la modernité digitalisée se soient déterminés dans le même sens que les crocodiles des jurys précités ne paraîtra comique qu'à ceux qui s'imaginent qu'il pourrait subsister des “conflits de génération”. Il n'y a plus de générations, et encore moins de conflits, à l'heure du multimédia ; il n'y a plus qu'une vague maladie sénile de l'humanité. dans le rôle de la lessiveuse à bons sentiments, le roman de Makine, plus bourré d'assouplissant que la plus performante des machines à laver, représente une sorte d'idéal. dans cette prose connivente. À tendre une oreille indulgente à toute cette poésie des confins incertains, on s'est discrédité soi-même. Slave qui peut ! Le mou des steppes. avec son sourire d'anachorète du fin fond des pages de magazines, son beau regard de stylite en extase et sa barbe modérément christique, semblent vous déconseiller gentiment de chercher à faire le malin. Ne dirait-on pas qu'un seul et même journaliste a rédigé tous ces articles ? À vrai dire, quand un livre ne présente qu'un faible intérêt, la manière dont le transfigure ceux qui en parlent, lecteurs ou critiques, peut devenir une captivante révélation, autant sur le livre lui-même que sur la société qui s'en enchante. Plus navrant le prétexte, plus éclairant l'enthousiasme qu'il suscite. la machine à fumée émotionnelle unanimisante. La “communication”, qui est un mot poli pour domestication, a fait son œuvre, elle a anéanti les êtres particuliers. cet avenir radieux du “virtuel” que l'on nous annonce tous les jours (et qui n'est peut-être que l'ultime illusion romantique d'autonomie de l'humanité. rien ne serait plus impoli que de se désolidariser de l'émotion collective, transfigurante, sans objet. On ne voit pas pourquoi le rêve de retomber en enfance se réaliserait partout dans la société et pas dans la littérature. C'est avec le sentiment apaisant de rouler dans les justes ornières du vertuisme obligatoire quand le roman n'est plus qu'une sous-division du produit culturel appelé Livre, il ne s'agit plus pour les romanciers de nous rendre étrangères des choses familières, comme par le passé, c'est-à-dire de détruire le rapport de conjugalité que nous entretenons avec nous-mêmes comme avec les autres et avec le monde (en quoi résidait sans doute l'aspect le plus profondément érotique du roman) ; au contraire, on congratulera un auteur d'avoir répété, sur tel ou tel point, ce qui était déjà écrit chez un autre auteur. A fortiori lorsque celui-ci comme celui-là œuvrent pour le bien public. L'esthétique publicitaire savait depuis les âges farouches que la voie royale du succès passait par la propagande bien-pensante. Avec Makine et quelques autres, le roman lé découvre à son tour. Un bon roman doit rendre bon. C'est à ces choses, entre parenthèses, que l'on peut apprécier la vieillesse d'une civilisation. Quand une société sort de l'Histoire commence alors pour elle le temps des bonnes œuvre. Tout se passe aujourd'hui comme si les romanciers avaient décidé d'emboîter le pas à ces sommités de la médecine que l'on voit finir leur carrière dans les Comités d'éthique. ce réflexe d'étonnement par lequel le narrateur ne cesse de nous convier à découvrir la lune en sa compagnie. cette inexpérience montée en épingle, exhibée comme un trésor sans prix. On nous a déjà si souvent resservi cette vieille soupe des émerveillements asexués de l'enfance qu'on s'étonne qu'elle puisse encore paraître consommable. l'acharnement de l'auteur à se mettre en scène comme une machine à produire de l'extase. qu'est-ce que j'y découvre ? Mon nom ! Dans la liste des écoutés ! Contribuer, à travers le langage de la mode, à un monde uni au-delà des frontières et des différences. 80% des auteurs de polars sont plus ou moins d'extrême-gauche. Le seul problème, c'est qu'on ne sait jamais s'il a fini ce qu'il voulait dire lorsqu'il se tait. Il peut cesser de parler mais continuer son idée souterrainement, pendant que les autres changent de sujet, et, au bout de dix minutes, lâcher de nouvelles phrases qui prolongent sa pensée. Le Mal absolu, c'est la petite-bourgeoisie Savigneau ou Laure Adler. Le petite-bourgeoisie en surfusion de Culture. Je me demande combien de temps encore les culs des femmes ressembleront aux culs naturels d'autrefois. Elles ont d'ailleurs commencé à s'amputer artisanalement : élagage des chattes, rasage des aisselles, régimes amaigrissants, seins au silicone, etc., mais ce n'est sans doute qu'un début. Écrire son journal en étant fermement décidé à ne pas le rendre public de son vivant : donner la preuve, jour après jour, que le public ne nous est pas nécessaire. Ni agréable. Ces enfants-là, me dis-je, sont comme des poissons d'avril que les pétasses agrafent dans le dos de leurs compagnons… Je vois la main griffue de Sollers là-dessous. Bien creusé, vieille tarte. Donner d'autres significations que les significations dominantes au réel social et historique, c'est ça, le roman. Après le Captagon supprimé il y a quelques années, le Dinintel interdit il y a quelques mois, c'est maintenant le Fenproporex qui passe à la trappe. Plus d'amphés sur le marché ! Plus rien pour s'aiguiser les dents, donner aux gens envie de mordre, de trahir et de haïr ! Terminé! Seules les pilules de bonheur, c'est-à-dire de l'adhésion, sont autorisées désormais. Et même encouragées s'ils pouvaient. S'ils osaient. Ordonnance d'Ordinator. Comme la pègre tient les “grand” journaux et les autres médias, elle ne cesse de ridiculiser les marges, et même de les déclarer désormais impossibles. Occupant le centre, elle tient à faire croire aussi que la “subversion” y réside. Sous cette couverture “subversive” et “révolutionnaire”, elle peut continuer tranquillement ses exactions mafieuses. Il est devenu banal de voir s'autoproclamer “politiquement incorrect” n'importe quel plumitif d'influence. se féliciter de la présence de touristes, où que ce soit, est déjà un crime contre l'espèce. Mais si la réalité disparaît, l'utopie n'est plus l'utopie, il n'y a plus rien pour la distinguer de rien, elle peut régner seule. La liquidation forcenée de l'accidentel a entraîné l'hypertrophie de la notion de responsabilité. Tout ce qui arrive quand-même, malgré les protections infinies dont nous nous entourons, est désormais de l'ordre de la faute, ou même du crime. Comme si elle ne pouvait comprendre son propre drame qu'à travers la transformation de celui-ci en question de société. Dans l'impuissance de vivre pleinement l'effectivité de sa peine, l'être contemporain se retrouve dans la position de l'hystérique. Il n'a accès à la réalité de sa douleur que par l'intermédiaire d'une globalisation de son cas (dont il espère aussi qu'elle atténuera sa douleur). On entre en victimance comme on entre sur le marché de l'emploi. En groupisant son propre chagrin, c'est peut-être son chagrin que l'on diminue, mais c'est sûrement son être que l'on anéantit. Il fait re-beau, tout à coup, beau d'une manière furieuse. Le bleu du ciel est plus bruyant que le pire des orages. Le soleil relève soudain de la catégorie des mauvais traitements. Les palmiers salement mistralisés, écorchés par les bourrasques, font avec leurs feuilles des bruits de sacs en papier froissés. Un vent éblouissant transforme l'écume accourante des vagues en troupeau de vaches folles. Au garde-à-vous horizontal, les femmes étalées sur les galets ouvrent incroyablement leurs cuisses à cette violence qui les laissera vierges comme elle les a trouvées. La fête comme destruction du bonheur privé. On dirait qu'elles ont laissé leur âme dans le grand sac où elles ont aussi rangé leurs vêtements en se déshabillant. une lettre lécheuse de Frédéric Berthet, hibou impuissant, alcoolique et sollersoïde. et où précisément Onfray publie (pour la seconde fois puisque c'est déjà sorti dans son dernier bouquin) l'article où il traite Duteurtre de nazi. Cet univers est peut-être le premier dont la seule perpective vous console par avance de la perspective d'en être un jour privé. Toutes les larves n'y écrivent que pour, par, dans, et à travers l'Arnaqueur Sémiliant. Zagdansky, Bourgeade, Moix, Nabe, Pleynet, Beigbeder se bousculent pour astiquer la statue du Frauduleur. Quelle belle équipe ! Regrets éternels ! Un imbécile ressuscite Dada en aspergeant Laure Adler avec un arrosoir. Pourquoi il ne lui pisse pas dessus ? La voilà toute mouillée. Déjà, pauvres et gras au naturel, ses cheveux inondés la rendent pire que jamais. Elle a le rimmel qui fuit. Sollers n'arrête pas de lui essuyer sa sainte face avec des petits gestes de marquis des bacs à sable. On en reste là. Rideau. On accuse cette idiote qui n'a pas volé ce qui lui arrive de “désinvolture” (tiens, un nouveau délit). Ils croient à ce qu'ils voient parce qu'ils le camescopisent. La preuve de Paris, c'est qu'ils le filment. Meyer, en sympathique apparatchik payé par le Système pour remplir la case “turbulences”. En conseil de discipline pour banalisation, annonce Bayrou-tête-de-nœud ! Comme si l'art avait valeur de remède ou de narcotique grâce auquel on pourrait se défaire toutes les autres misères. Quand Babar et Céleste se marient, par exemple, “rien n'indique que Céleste ait eu son mot à dire dans cette affaire”, écrit le con yankee. L'hypothèse morale est toujours au bord des lèvres. C'est cette révolution des transports (avec effacement du territoire, disparition progressive de l'espace, donc de la réalité, etc.) qui est l'objet fondamental, essentiel, des livres de Céline, et qui leur donne leur esthétique. En prison dans l'instantanéité. Veuf de la distance. Amputé des intervalles. le délai dans la communication (le “retard”, le temps passé) était une condition essentielle de la liberté de l'homme. le délire autour du harcèlement sexuel, ce procès d'intention fait à l'autre, est déjà un signe pathologique de la haine du prochain ou de la prochaine. Les médias au sens large, dit-il enfin (et sans grandiloquence), c'est l'Occupation. enfant de chœur urinant dans le bénitier. Je demande la peine capitale contre l'amitié. Le monde présent ne cesse d'offrir à la littérature romanesque des sujets inouïs. La difficulté à les traiter vient de ce qu'il faut commencer par les dégager de la propagande effervescente qui les environne et les protège de toute menace d'impertinence. Le burlesque est partout ; les obscénités inconscientes d'elles-mêmes prolifèrent, mais elles sont offertes à l'admiration de tous comme autant de chefs-d'œuvre du génie moderne, ou comme des émanations parfaitement naturelles, donc incritiquables, de la réalité nouvelle. S'il y a quelque chose que le touriste a en horreur, c'est de se voir et d'être vu comme un touriste. Le touriste (c'est-à-dire aussi quatre-vingt-dix-neuf pour cent des lecteurs. Il souhaite qu'on lui offre à contempler ce qui n'existe plus du fait de sa présence. qui y trouve justement une occasion prestigieuse de se nier lui-même. Par l'irréel dont il était l'une des plus hautes formes d'expression, le théâtre permettait une perception aiguë du réel. L'art serait désormais, et de façon naturelle, un service public, Citoyen-spectateur, Citoyen-lecteur. Et pourquoi pas Citoyen-écrivain ? On se souviendra qu'en 1793, la Convention bannit les termes “madame” et “monsieur” au profit de citoyenne et citoyen, en même temps qu'elle rendait le tutoiement obligatoire. L'homme célinien peut fuir, espérer fuir, se donner l'illusion de la fuite L'homme coincé, bloqué, baisé, enculé jusqu'aux yeux par le Tout sous ses innombrables aspects annonce le règne de la Solidarité de fer. Plus de divers, plus d'autre. Et pourquoi la conversation a-t-elle disparu ? Parce qu'après la Révolution, dit-il, les femmes ne sortent plus seules, elles sont perpétuellement et pesamment accompagnées de leurs maris. Chacun, dès le début du XIXe, a donc son Big Brother intime auprès de lui. L'époux à son épouse, l'épouse a son époux. Chacun vit désormais sous le contrôle de son épouvantail. Kafka n'est plus, et définitivement, que celui qui “a décrit avant terme les arrestations des Juifs, les événements des camps”. Toute son œuvre “est une méditation sur la judéité”. J'aime trop ce pays pour le gâcher par deux phrases et trois comparaisons. Et qu'en est-il de la sexualité du touristanthrope ? De son érotisme ? De son érotourisme ? J'ai bien peur qu'il n'en ait guère, dans la mesure où il représente une sorte de perfection dans l'anéantissement de la négativité. Le touristanthrope est un intégré. Un réconcilié. Il est partout chez lui (définition du touriste). Sorti de l'état de séparation, il n'a littéralement pas d'objets de désir. s'il baise (et il baise, bien sûr), c'est comme on joue au docteur quand on a cinq ans. Grande et belle femme brune qu'il serait agréable de foutre impunément sans lui adresser la parole. remplacement des éléments naturels de l'humanité par du sirop de sucre. Les Maîtres confiseurssuccédant aux Maîtres penseurs. C'est comme s'ils chiaient devant nous. Je me sens dans l'état de quelqu'un qui, après une guerre, appartiendrait au camp des vaincus, des battus à plates coutures. C'est seulement quand elle fait l'éloge de Pennac que je craque. Les originaux ont généralement été aussi des nommeurs », écrivait Nietzsche. les Ceaucescu de l'Infini. (…) les Thénardiers de la rue des Saints-Pères, l'inénarrable Lévy et son Arielle sans bouillir. Pompéi de l'âge touristique. Ils ont mis un nez rouge à tout ça. Et puis voilà. Ça suffit. Au matin, les nuages n'ont pas décroché du ciel. Ils deviennent même, au fil des heures, de plus en plus lourds, noirs, sinistres. Vers midi, tout est consommé. Les nuages sombres fument au-dessus des collines comme des incendies froids. Le ciel traîne sur la terre comme un ventre dégueulasse et trop fatigué pour essayer de se relever. Une pluie de novembre ou décembre tombe sur nous de tout son poids. C'est comme si le Midi lui-même ne croyait plus au Midi. Depuis le début des temps, tout ce qui était possible dans l'ordre des choses vivables et normales a été essayé. Maintenant commence l'âge des choses folles, monstrueuses, difformes, atroces et non critiquables. Côté cul, son plus bel exploit est d'avoir, il y a quelques années, mis son corps en congé sabbatique pour rompre un schéma amoureux qui se répétait un peu trop souvent à son gré. il s'agit de “dégager” un espace “authentiquement démocratique, non hiérarchique, multiculturel, multiracial, dans un pays rongé comme d'autres par le cancer du “nationalisme ethnique”.C'est un monde à part, explique-t-elle, un monde de nobles, qui vivait dans une bulle sans ce soucier du sort des autres. Évidemment, si la Marquise s'était souciée des autres, elle n'aurait jamais écrit ses lettres, on ne viendrait pas visiter son château, il n'y aurait donc pas de guide, et la gentille Lili n'aurait pas de travail. Mais ça c'est une autre affaire. Ils s'emmerdent ensemble. Leurs conversations se traînent misérablement. À intervalles réguliers, l'un ou l'autre se jette sur son téléphone portable, le cramponne, gueule dedans des choses insignifiantes et passionnées, puis coupe la communication, et le néant se réinstalle à table. Avec le café, je me souviens d'un roman, Je vous hais tu connais, de Michel Desgranges. le sport est notre langue mondiale, c'est la lingua franca de la planète ! L' « olympisme est un renverseur de cloisons », il a le merveilleux pouvoir de nous rassembler, de réunifier les hommes ! l'hébétude programmée continue. Les méchants de l'ancienne civilisation désespéraient Billancourt, ceux du monde actuel désespèrent Nouvelles Frontières. Toutes les activités contemporaines vont dans le sens de la réconciliation par l'effacement des derniers discriminants. une frénésie de liquidation de frontières qui se poursuit et ne cesse de s'étendre négation (féministe ou homo) des sexes comme des espèces réunion enfin de tout ce qui peut-être n'avait de goût, de saveur, de charme, que parce que c'était séparé, que parce que c'était repérable et désirable en tant que séparé. Dieu a sorti ses trompettes, ses grosses caisses, tout son merdier d'orchestre. Toutes les opinions ou conduites majoritairement respectées sont en même temps parées des plumes de la subversion. Tous les salauds, bien entendu, hurlent à la saloperie. Pour ce qui concerne le roman, je préconise d'essayer d'exprimer dans le style de Céline des histoires “à la” Kundera. Pour ce qui concerne l'essai, je propose des analyses “à la” Baudrillard, mais avec la violence de Bloy. Au fond, ce n'est plus la droite et la gauche qui nourrissent les choix politiques et composent l'éventail des partis, mais l'apitoiement et la haine. La pluie tombe du matin au soir comme une longue chevelure morne. On va donc enfin pouvoir, comme je le prévoyais depuis si longtemps, mettre en examen la plupart des écrivains et artistes des siècles passés, tous plus ou moins infirmes de la sensibilité (démocratique, humanitaire, multiculturelle, zoophile, etc.). un assez joli aveu du crapuleux Lelouch Les romans de la rentrée sont tous formidables, surtout quand leurs auteurs sont des femmes. Tout ce qui peut arriver de négatif à la culture, je trouve ça bien. Je travaille, c'est-à-dire que j'essaie de me plaire. M. et Mme Vu-à-la-télé, c'est-à-dire Kristeva et Sollers. Sa voix de volupté nasillarde, sa voix midinette mourante, sa voix nymphette démoniaque. Il ne verra donc pas la statue de Michael Jackson en faux bronze plastique érigée sur une colline exactement là où, dans les années cinquante, d'élevait celle de Staline. C'est le gladiateur agonisant dans toute sa scandaleuse splendeur. L'Histoire est terminée (elle était catholique, l'Histoire) ; l'Empire fémino-luthéro-homosexuel commence. Cette rencontre avec Bérénice au Select est plus décevante que je ne le craignais. Le temps et les souvenirs l'avaient bien arrangée, Bérénice. Ils avaient supprimé de son fantôme tout ce qui m'ennuyait, en elle, du temps où elle était vivante, c'est-à-dire vivante dans mes bras, sous moi, sur moi, toute nue, en sueur et rebondie et ardente. Qu'est-ce que j'ai pu m'enfouir dans les poils de sa chatte. Ce qui ne veut pas dire que la Bérénice d'aujourd'hui manque de séduction, loin de là. D'ailleurs, c'est pour me séduire qu'elle voulait me voir. Pour me faire le coup de l'amitié. Elle cherche un “ami”. Un ami homme. Est-ce que je pourrais faire l'affaire ? On en discute tout en marivaudant pendant deux heures. À un moment, dans le but de lui démontrer que l'amitié est impossible entre elle et moi (parce qu'elle ne s'intéresse pas, parce qu'elle ne s'est jamais intéressé à ce que je dis), je me mets à lui raconter mes démêlés avec les voisins du dessous. Elle s'ennuie immédiatement. Sans doute s'animerait-elle si je lui parlais de X, de Y, des noms chatoyants. Du people. comment matérialiser quelque chose (quelqu'un) qui est de l'ordre du flux et de la fuite ? le dégagement du ridicule passant pour la norme. que peut le roman dans un monde où tous les ridicules se démesurent d'eux-mêmes sans la moindre apparence d'intuition de leur propre dérision ? Peut-on encore exagérer une réalité enragée et contente de l'être ? Même si la graphomanie n'existait pas, il faudrait la combattre. Comme toutes les espèces qui, se sachant menacées, ne peuvent plus rien inventer d'autre que l'accélération de leur disparition, les artistes contemporains adhèrent à l'humanitarisme, qui est l'ennemi mortel de chaque art séparé. Pour que les arts séparés entrent dans la sphère de l'humanitarisme, il faut qu'ils perdent leur spécificité. La meilleure manière de leur faire perdre cette spécificité est de les noyer tous ensemble dans la soupe de la Culture. Ce qui tombe de la littérature à la faveur de son absorption dans la Culture, c'est d'abord la bienfaisante fonction handicapante, complexante, inhibante, “paternelle” en somme, qu'elle exerçait face à chaque candidat écrivain. La Culture ne retire rien aux arts qu'elle absorbe, sauf une chose, une seule, leur qualité d'empêchement : autant dire leur sexe. En tant que destin mondial de l'absence des arts, la Culture est l'expérience essentielle de l'histoire contemporaine. Dans l'époque historique de la littérature, il existait des impostures. Dans l'ère graphomaniaque, il n'y a que des postures. Céline promettait, contre une rente à vie, de ne plus jamais écrire une ligne. Ne permettons plus aux artistes, aux écrivains, déclarent-ils avec autorité, de dire que la condition humaine est tragique, que la mort existe, que Dieu est éloigné, que l'enfance est à jamais perdue. Faisons triompher la vérité ! On n'entend plus les écrivains taper. Moins le graphomane est dans l'admiration (et l'imitation) des œuvres du passé, et plus il est dans la concurrence mimétique avec ses jumeaux en graphomanie. C'est de l'art au foyer. Où trouver un lecteur, quand tout le monde écrit ou s'apprête à le faire ?« Le parterre a tout à coup sauté sur le théâtre. » Et il ajoute avec ironie : « Un homme de génie est presque impossible au milieu d'une foule aussi puissamment intelligente. Napoléon commandait à des soldats silencieux, tandis qu'en littérature chacun s'adresse à des gens qui raisonnent. » « Son bébé, son nouveau film, ses trente ans, son premier roman. » Moins il y a de demande et plus il y a d'offre. Si la graphomanie relevait des lois communes, il y a longtemps qu'elle aurait disparu. Même quand elle prend l'allure d'une lamentation ou d'une critique, sa littérature appartient à l'industrie de la positivité. le graphomane n'a que des amis. Cela suffirait à le différencier des écrivains. chaque participant avait quelque chose à y perdre, ne serait-ce que sa singularité). Ils sont aussi des temps de disparition des genres. Dans les temps d'égalité, l'œil voit ce qui unit. Le graphomane exerce son droit à écrire comme les handicapés exercent leur droit au sport. Celui qui s'arrête fait remarquer l'emportement des autres. se demander ce que peut le roman dans un monde où tout le monde devrait être mort de rire. « Qu'est-ce qu'il y a de plus intelligent chez une femme ? – Le sperrrme. » Elle veut faire des films, des enfants et passer son permis. Maintenant, en ouvrant les journaux, chaque matin, j'ai honte d'être encore vivant parmi eux. La Fête c'est la peste. La Feste ou le choléra. La fin de l'histoire, c'est le règne des femmes. C'est le pouvoir féminin dans toute son horreur. La fin de l'histoire, c'est les hommes devenus femmes. revanche de la progestérone, Mais ça suffit. Le charme est niqué. Ils sont là. Ils sont là, les monstres de l'inadmissible maintenant. « Ce que nous cherchons, dit-il, c'est rendre aux gens leur dignité de consommateurs. » on pouvait baiser pour pas cher dans l'arrière-boutique de “certaines librairies-lingeries”. On empêche la techno d'avancer. ce qui était bon, ou non, pour lui-même. La désinvolture, l'insolence vis-à-vis de la réalité / me faire prescrire des ersatz d'excitants. De l'Ordinator. Faut cesser de dire du mal du monde contemporain, oh oui, oui, oui, mon petit chou. Au lieu de foutre cette bonne femme dans une camisole de force, on lui tend un micro. « Vers sept-huit ans, ajoute-t-elle, je mimais “Apostrophes” avec mes poupées »… l'épidémie actuelle de découvertes de cas d'incestes dans les familles (découvertes très exactement contemporaines de la mise au pinacle de l'homosexualité. Il me révèle, enfin, que le sinistre Nabe chie sur moi dans le troisième tome de son journal. J'ai l'impression assez désagréable qu'elle me parle comme à une copine, moi qui l'ai si solidement enculée par le passé. Je me demande comment, avec tout ça, elle espère mon appui. Enfin elle est charmante. Un peu ennuyeuse. Le lecteur d'aujourd'hui est prêt à payer très cher pour qu'on ne lui dise pas ce qui se passe. Affecté par le collectif. Infecté par le subjectif. on pourra bientôt affirmer, sans faire rire personne, que Don Quichotte a été écrit dans le but de résoudre le problème des banlieues, qu'Illusions perdues est une défense des sans-papiers, que Flaubert luttait pour la visibilité gay et Baudelaire pour la reconnaissance immédiate de toutes les minorités. Les femmes sont désormais les gardiennes de deux choses : 1° Le bon déroulement de l'après-Histoire ; 2° Le mensonge obligatoire concernant le fait que l'Histoire ne serait pas terminée. Bref, j'ai vécu partout sauf parmi les intellectuels de cette époque. C'est naturellement parce que je les méprise ; et qui donc, connaissant leurs œuvres complètes, s'en étonnera ? Bientôt, ils feront leurs gros titres sur le fait que le soleil se lève à l'est (et se couche à l'ouest, pour les quotidiens dits du soir). Ou que c'est mouillé quand il pleut. Mais bien entendu, l'Histoire n'est pas finie, oh non, non, non. L'histoire moderne est celle de ses récupérations. La civilisation actuelle ne tolère aucun extérieur. Ses “ennemis”, elle les accueille et les nourrit, c'est plus sûr. les plus veules présentateurs de télévision font l'apologie de la marginalité. Il faudra inculper les nouveaux totalitaires pour confiscation d'alternative. Ainsi le féminisme et l'homosexualité ont gagné partout, à un point tel que ceux qui en sont écœurés n'osent plus publiquement les vomir ; cependant, même leur victoire doit continuer à être proclamée en tant qu'échec, racontée éternellement sur le mode épique d'une héroïque minorité contre une majorité répugnante ; les machos, les pères, les homophobes, etc., dont il n'existe pourtant plus aucun exemplaire en circulation. Depuis la guerre, c'est la mode de crier au fascisme à tort et à travers, alors que l'on prépare de nouveaux conditionnements socio-culturels, alors que les nouveaux dangers idéologiques paraissent inoffensifs. La culture s'est libérée de l'“élite” qui semblait en être propriétaire, mais, dans le même temps, elle n'a plus cru qu'à elle-même et a été obligée de se constituer en religion pour durer quand-même. toutes les conditions de la vie actuelle rassemblent en leur sein en même temps la maladie et tous les médicaments, analgésiques, hypnotiques, permettant d'endurer cette maladie, et même de l'empirer sans cesse, appel constant à lutter contre des ennemis oniriques, Si, comme je le disais, les individus les plus veules, les appointés les mieux domestiqués du système font jour et nuit l'apologie de la marginalité ou de la subversion, c'est qu'il est impossible désormais à quiconque d'être réactionnaire. le roman ne peut avoir d'autre projet que de dévoiler le monde en tant que valeur d'échange, Devant un bol de café, elle décortique la dépendance des hommes à leur mère, assassine Freud et Dolto, parle de la paternité, de mère toute puissante et assène cette phrase formidable : “Pour moi, l'homme et la femme sont pareils devant les enfants”. Je revois aussi Isabelle, morte aujourd'hui. Isabelle, dans une chambre d'hôtel, à Deauville, en septembre 1975. Isabelle rugissant. Me disant plus tard, dans un bar, en s'accoudant au comptoir : “C'est merveilleux, tu sais, je ne peux plus m'asseoir.” Ce qui me gêne dans ce texte (…) c'est que je m'y plagie. « La seule chose que je me flatte d'avoir comprise très tôt, avant ma vingtième année, c'est qu'il ne fallait pas engendrer. » Oui. Et ce n'est même pas moi qui ai écrit ça, mais Cioran, en 1962. Finkielkraut, paraît-il, se demande pourquoi je le déteste. J'ai eu l'audace, par deux fois, de refuser d'aller à son émission. Je suis tombé sur les cinq mille trois cent quatre-vingt-deux lettres que Bérénice m'a écrites entre octobre 87 et mai ou juin 88. Je les ai vaguement relues, puis jetées. Je n'ai conservé que les photos, celles surtout où elle est à poil avec vue sur son cul, ses hanches agressives, sa grande toison noire hallucinée. Tout cela est allé rejoindre d'autres documents dans un petit cimetière de chattes mortes connu de moi seul.