mercredi 29 juin 2016

S'exprimer



Existez-vous ? C'est une question de pure forme car si vous me répondez c'est que vous n'existez pas. Avez-vous déjà essayé de vous exprimer, de sortir quelque chose de vous, donc ? L'expression est-elle le contraire de l'impression ?

On pourrait se demander si, pour s'exprimer pleinement, il ne faudrait pas justement ne pas exister. Imaginez la liberté inouïe de qui s'exprimerait sans exister ! La tentative de celui qui existe et qui pourtant veut s'exprimer est vouée à l'échec. Il sera toujours retenu à droite, à gauche, par Untel, par l'amour, par le sentiment de culpabilité, par le passé, par le présent, par le poids des solidarités de classes, professionnelles, raciales, générationnelles, sexuelles, par la peur, par le côté fascisant de la langue commune. Non, croyez-moi, il vaut bien mieux de pas exister. Ou le moins possible.

C'est la raison pour laquelle ceux qui existent ne savent pas s'exprimer, tout occupés qu'ils sont à exister. Quand un écrivain — je veux dire un véritable écrivain — vous donne rendez-vous dans un café parisien, vous pouvez bien entendu vous y rendre, mais il ne faut pas que vous espériez le rencontrer. Celui que vous verrez attablé devant un verre de blanc ne sera au mieux que son double social, son avatar médiatique pâle et stéréotypé, un pauvre type envoyé là en mission et qui ne sait pas pourquoi. Du vide enveloppé de chair, sentant le vin et parlant trop fort. Il vous dira immédiatement combien il existe, combien il est vivant, réel, et cela provoquera en vous comme un haut-le-cœur, comme une envie brutale de vous enfuir et d'aller vomir aux toilettes. Mais vous ne laisserez rien paraître. Vous échangerez avec lui des compliments, des commentaires, des opinions, des critiques feutrées, vous le flatterez, vous lui donnerez l'impression qu'il est là autant que dans ses livres et il fera d'autant plus attention à vous qu'il vous méprisera. Vous remarquerez qu'il a les ongles un peu longs, qu'il a un tic de langage agaçant, vous noterez qu'en vous parlant il jette des regards à la femme assise à gauche, qui, elle, l'ignore complètement. Il vous parlera de son chat. Il vous laissera payer l'addition. Déjà, vous voyez, à ses yeux qui clignent un peu trop, qu'il pense à son prochain rendez-vous et qu'il vous reproche mentalement d'être là. Vous vous en voudrez d'avoir cédé à ce désir idiot, même pas le vôtre, de le rencontrer. Le rencontrer pour quoi ? La chose vous paraît maintenant d'une stupidité rare. À votre âge ! Si au moins il était homosexuel… Mais non, il est banalement hétéro, catholique, un peu fané, un peu gras, la peau luisante. Et voilà qu'en plus il allume une cigarette.

Il vous vient à l'esprit les grandes dégoulinades du scherzo en ut dièse de Chopin. Vous ne savez pas pourquoi elles vous font tout à coup penser à ces rideaux en perles de plastique, aux portes des maisons dans le midi. Mais il est temps de prendre congé. Il retrouve un peu de gaieté, enfin. Vous n'aurez évidemment rien appris d'intéressant sur ses livres, mais vous pourrez raconter une ou deux anecdotes à votre petite amie qui vous a bien sûr poussé à le rencontrer. Au revoir, merci. Vite, le métro. La vraie vie. Alors ? Oh, tu sais, un type banal, en somme. Banal ? Comment ça, banal ? Je le savais, tu n'as pas su le faire parler, lui donner envie de s'exprimer. Mais tu n'avais qu'à y aller, toi, tu aurais sûrement su lui donner envie de s'exprimer ! C'est toi qui voulais que je le rencontre, moi je n'en avais pas envie. Tu m'énerves. Tu gâches toutes tes chances ! Des chances de quoi ? Allez, vas-y, dis-moi, des chances de quoi ? Tu es un raté. Et toi une midinette, une rêveuse, tu aurais dû te mettre avec quelqu'un de célèbre. Tu es un raté et tu me fais chier. Elle va pleurer dans la chambre. Il allume la télé.

Eh bien, en voilà de l'expression ! Voilà comment de vrais gens s'expriment dans la vraie vie. Cette idiote voudrait que leur vie soit un peu plus littéraire, mais elle ne comprend rien à la littérature. Comment peut-on concilier la littérature avec le fait d'aller chier tous les matins après le petit déjeuner, je vous pose la question. Elle lui parle de ressenti, mais elle est constipée. Je me demande d'ailleurs si ceux qui parlent de "ressenti" ne sont pas tous constipés, ce qui expliquerait qu'ils insistent sur ce qu'ils ressentent : ils ont le temps d'y penser. Elle a dit : « Tu me fais chier ! » Mais non, justement. On ne peut pas dire qu'il y réussisse. Il se demande si son amie ne préférerait pas vivre avec un homosexuel. Finalement. Tout bien considéré. Elle existe drôlement, n'empêche ! Elle existe suffisamment pour lui donner envie de ne pas s'exprimer devant elle. À sa manière, lui aussi est constipé. Il passe beaucoup de temps aux toilettes, avec des livres. Quand il est aux toilettes avec un livre, il pense qu'il n'existe pas, et ça le soulage terriblement. Mais il y a toujours un moment où elle vient tambouriner à la porte des toilettes en lui disant : « T'es mort ? » Et ça la fait rire. Il répond oui, machinalement, mais il se dit : « Oh oui, si je pouvais être mort, au moins quelques minutes par jour ! » Quand elle lui a dit qu'il était "un raté", il a pensé que ceux qui réussissent leur vie se laissent mourir à de certains moments, sans que personne ne s'en aperçoive. Lui ne sait pas faire ça. Elle a raison, il rate tout. Quand il veut s'exprimer, c'est un ratage complet, à chaque fois. Même lui ne comprend pas ce qu'il est en train de dire. Surtout lui. Les autres semblent comprendre, ou alors font semblant. Et quand par miracle il trouve les mots exacts pour dire ce qu'il a sur le cœur, tout le monde le regarde avec de gros yeux de poisson mort. La seule personne qui le comprendrait correctement serait son chien s'il en avait un. Il a emménagé avec son amie parce qu'il pensait que ce serait comme d'avoir un chien, mais il se rend compte que ce n'est pas du tout pareil. Ah non, alors, pas du tout ! Les chiens ne vous envoient pas rencontrer un écrivain. Ils vous accompagnent, ça oui, mais ce n'est pas pareil. Les chiens vous permettent de draguer au square et ils ne vous traitent pas de "raté". Ils ne veulent pas d'enfants. Ils ne tiennent pas absolument à partir en vacances. Ils ne vous parlent pas du dernier film qu'ils n'ont d'ailleurs pas vu et surtout ils ne parlent pas de leur ressenti. Ils existent, leur existence réchauffe la vôtre, et c'est tout. 

vendredi 24 juin 2016

Pour en finir avec la Fête de la musique



Allez signer la pétition contre la Fête de la musique !


Pour en finir avec la Fête de la Musique

La Fête de la musique, le 21 juin de chaque année, est sans aucun doute l'une des nuisances les plus graves que les Français (et les Européens) ont à supporter depuis trente-quatre ans. La musique a besoin de silence, elle n'a pas besoin de fête, et surtout pas de cette "fête" sale, bruyante et laide, qui à elle seule illustre parfaitement la prolétarisation et l'orwellisation effrénées de notre société. Que ce beau mot de "musique" ait changé de sens à ce point et qu'en son nom soit commis chaque année cet attentat contre la tranquillité, le silence, la quiétude, et l'urbanité, montre assez dans quel état d'hébétude et d'imbécillité est tombé le peuple de France, qui tambourine quand on lui dit de tambouriner, qui s'agite quand on lui demande de s'agiter, qui agresse sans vergogne ceux qui ne sont pas assez veules et soumis pour marcher à la baguette. Quelle humiliation, cette atroce journée des incivilités encouragées et du débraillé subventionné qui porte le nom du plus noble de tous les arts, quelle démonstration du mépris de notre civilisation et du sens que de faire d'une apothéose du bruit une "fête de la musique" ! 
Nous demandons à ce que soit mis fin au plus tôt à ce que Philippe Muray a si bien décrit dans ses ouvrages, le festivisme débile, encouragé par une classe politique qui veut avant tout avilir et ridiculiser ceux à qui elle devrait au contraire proposer la beauté et la culture. Si la chose pouvait à la rigueur se concevoir en 1981, ce dont pour notre part nous doutons fort, il est parfaitement clair qu'aujourd'hui cette manifestation a perdu le peu de sens qu'elle pouvait avoir à l'époque. C'est le contraire dont nous avons besoin. Nous avons besoin de calme, de sérénité, de silence, ce silence qui est désormais tellement rare qu'il est devenu l'un des biens les plus précieux de l'humanité, au même titre mais plus encore que la nuit qui elle aussi a pratiquement disparu. Nous demandons donc qu'à la place de la "fête de la musique" soit instituée en France une journée du Silence, journée durant laquelle le bruit ambiant devra être divisé au moins par deux, journée durant laquelle il sera loisible à chacun de constater que beaucoup de maux (sociaux, par exemple) sont exacerbés par le bruit, que le bruit est une des pollutions les plus graves et les plus insidieuses qui soient, et sans aucun doute une de plus sous-estimées. Le bruit rend fou, littéralement fou.
La musique, c'est comme la tolérance, il y a des maisons pour cela. Le 21 juin, célébrons l'étant plutôt que l'été. Un gouvernement courageux et responsable s'honorerait de prendre une mesure de salubrité publique qui soulagerait énormément de Français, et d'abord parmi les plus faibles.

dimanche 19 juin 2016

Écho



POURQUOI pleures-tu ? Parce que j'ai un mouchoir. On va en rester là pour aujourd'hui, me dit-il. Ça tombe bien, je n'ai plus rien à dire. Allons sur Youtube… Oui, oui, c'est ça, allons-y, allons-y. Tu me fatigues, tu sais ? Ah ça, pour le savoir je le sais ! Je suis ta fatigue. TA FATIGUE ! ne crie pas comme ça, je ne suis pas sourd. Oh si, tu es sourd… Quand tu veux. Pourquoi parle-t-il de Youtube ? Quel con ! Il se prend pour mon psy ou quoi ? Youtube, Itube, Hetube, faut quand-même être con pour parler anglais alors qu'il est si simple de parler français sans tituber ! Non mais tu t'entends parler ? Eh non, justement, c'est ça le problème : je ne m'entends pas. Personne ne s'entend. On peut s'écouter parler, mais s'entendre, c'est une autre histoire. S'entendre parler c'est se faire entuber sans but. Quelle fatigue, les autres. Ils se mouchent sur vous. Tu connais Écho ? Si je connais Écho ? Mais je ne connais qu'elle, mon pauvre ami ! Je parle de la nymphe. Moi aussi je parle de la nymphe, qu'est-ce que tu crois ! Ses lèvres, grand con, qui s'ouvrent comme un œil aveugle, dans lequel disparaît le monde, le son, l'autre, une orbite creuse creusée dans le vague d'un désir infini, un œil qui pleure sans cesse, un œil incontinent, un continent de regard infini, mouillé, larmoyant, désarmé, incapable de dire, de voir, de saisir, de reconnaître, un œil qui pisse la vie sourde et liquide, la vie de l'image en écho liquide et salé. Longtemps je me suis mouché de travers. J'ai la cloison déviante, le tube qui titube et enjambe, j'entends tout ce qui se passe de l'autre côté, c'est comme ça, c'est de naissance. Y a de l'écho dans l'alarme. Elle me prend les narines, cette nana, toujours à la ramener à soi. Tu t'entends ? Tu entends comme tu me parles ? Mais je ne te parle pas, je parle à travers et à tort-toi. Il faudrait te mettre en maison de redressement ; t'es vraiment tordu comme mec ! Je veux bien chercher une aiguille dans une meute de foin, mais pas marcher avec le troupeau. Le troupeau n'entendra jamais "geste-à-peau", il entendra toujours Gestapo, il se ruera toujours sur l'effigie du monstre, sur le totem, il faut le piquer, le troupeau, enlève ta main de ma joue, je n'ai pas envie d'être giflée. Comme ça tu saurais pourquoi tu pleures… Larme à gauche, gifle à droite. Fasciste ! Connasse ! Tu te complais dans ton étang. J'ai désappris à nager. Fatigue ! Je titube… Je m'allonge… J'entends double… Du bout des lèvres, j'embrasse la nymphe, et je m'endors. Je manque d'être et de musique. 

dimanche 12 juin 2016

Noir Caca



— Comment, vous ne parlez pas de Noir Caca, Georges ?

— Ah non, excusez-moi, j'étais occupé ailleurs.

— Vous n'allez pas vous en tirer comme ça. On dit que c'est l'événement du siècle.

— Ah ? De quel siècle parlez-vous ?

— Mais du siècle de Laurent Ruquier, enfin !

— Ah oui, pardon, j'avais oublié.

— Dites-donc, vous êtes très distrait !

— Dis-donc, Trou-du-cul, tu sais à qui tu parles ?

— Oui, à un obscur blogueur réactionnaire et atrabilaire qui croit au Père Noël et à la Résurrection des corps.

— Vous êtes bien renseigné !

— Nous travaillons nos dossiers.

— Le pont de l'Alma, c'est bien par là ?

— On vous voit venir avec vos gros sabots…

— Non, je vous demande ça, parce que j'ai entendu un très beau Lied à la radio, tout à l'heure et…

— Oui, mais Noir Caca ?

— Ah oui, c'est vrai. En même temps, je ne suis pas sûr que Pierre Bourdieu…

— Commencez pas avec vos digressions !

— Bon bon bon. Alors, je vais vous dire… Noir Caca, c'est tout à fait merveilleux.

— Comment ça, "merveilleux" ? Vous faites dans le paradoxe ?

— Pas du tout. Noir Caca, c'est le merveilleux de l'époque, c'est le conte de fées chez les ploucs. T'as des poilus en décomposition ? T'en fais de l'art de rue. C'est même pas méchant, ni transgressif, ni blasphématoire, c'est seulement la crotte du petit sur la commode Louis XV de la belle-mère. C'est juste qu'on l'a posée là en attendant de faire autre chose et qu'on l'a oubliée dans son sac plastique. Ça pue, mais c'est naturel. La Grande Guerre, excusez-moi, mais pour nos contemporains, elle n'a tout simplement pas existé, puisque n'existe que ce qui s'est passé hier matin, à la rigueur la semaine dernière. Tu leur parlerais par exemple de 1913 aux Théâtre des Champs-Élysées, ou d'un match de tennis sur une musique de Claude Debussy, ou même de la Commune, tiens, ils te regarderaient avec une stupeur non feinte. Noir Caca est parfaitement adapté à la politique de François Hollande. Il a raison, François Hollande, il a du nez. Verdun, c'est de la salade bio ?

— Oui, enfin, n'exagérez pas, tout de même, il ne s'agissait que de sensibiliser les jeunes à la bêtise de la guerre et à la réconciliation franco-allemande ! 

— Mais arrêtez un peu vos sornettes ! Vous croyez donc vraiment qu'il y aurait besoin de "sensibiliser les jeunes à la bêtise de la guerre" ? Non mais vous vous entendez parler ? À quoi a-t-on réussi à les "sensibiliser", les jeunes, pour rependre votre misérable vocabulaire de propagandiste à la retraite, sinon à l'imbécilité de la guerre, à l'inutilité de la guerre, à l'ignoble stupidité de la guerre, à la monstruosité de la guerre ? Quant à la réconciliation, qu'elle soit franco-allemande ou tout ce que vous voulez, c'est encore pire. Mais vos jeunes, là, vos satanés jeunes, ils ne veulent que ça, être réconciliés, avec eux-mêmes, avec le genre humain, avec les animaux, avec les plantes, et même avec les minéraux, ils ne veulent être l'ennemi de personne, ils ne veulent être haïs par personne, ils ne comprennent même plus ce que c'est qu'un ennemi ! Et puis de toute manière, quelle différence entre un Allemand et un Français, hein ? Ils aiment tous les deux le foot, ils ont de grosses bagnoles tous les deux, ils écoutent la même musique, ils sont aussi cons l'un que l'autre, aussi trouillard l'un que l'autre, aussi aveugle et sourd l'un que l'autre, ils ont aussi mauvais goût l'un que l'autre, ils sont aussi déculturés l'un que l'autre, ils parlent le même genre de langue et ils mangent la même chose. Et vous voudriez qu'ils se fassent la guerre ? La guerre, de toute façon, plus personne ne sait de quoi il s'agit. Vous en connaissez, vous, des jeunes qui lisent de récits de guerre ? Évidemment, je parle des Kevin, pas des Mouloud — je dis ça parce que je sais ce que vous allez me rétorquer ! "Ennemi" et "guerre" sont des mots dont ils ne comprennent pas le sens, sauf dans un jeu vidéo ou dans le sport, cet ersatz pourri de batailles militaires. Vous connaissez les films de Michael Haneke ? Voilà où est passée la violence. Elle s'est retournée contre soi-même, comme toujours, quand elle ne trouve pas à s'employer utilement. Quand le monde devient un immense terrain de jeu pour enfants, la violence immémoriale des humains se retourne contre la société dont ils sont issus, contre la famille dont ils sont issus, contre les voisins, contre les proches, contre eux-mêmes. Pas d'ennemi, cela signifie que chacun est l'ennemi de chacun. Avant on allait se faire trancher la gorge à l'autre bout du monde ; maintenant, on trouve ça au coin de la rue. C'est ça le mondialisme. 

— Nous nous éloignons un peu du sujet, Georges !

— Pas du tout. L'ennemi, c'est le fondement de ma philosophie.

— Oui, peut-être, mais moi je vous parlais de Noir Caca et de Verdun.

— Ça vous intéresse vraiment ?

— Je suis là pour ça.

— Vous m'emmerdez, j'ai d'autres chats à fouetter.

— Oui, on sait, vos petits machins qui n'intéressent personne.

— Qu'ils n'intéressent personne fait qu'ils me passionnent.

— Ça, on s'en serait douté…

— Écoutez, mon petit monsieur, si je ne m'intéresse pas à mes petits machins, qui s'y intéressera ? Vous venez me faire suer avec vos histoires de Grande Guerre et de merdeux qui dansent sur des tombes, que voulez-vous que je vous dise, que ça me passionne ? Adressez-vous à Philippe Muray, si vous voulez savoir qu'en penser.

— Il est mort.

— M'étonne pas de lui ! Eh bien moi je suis encore vivant et je vais encore vous emmerder pendant un petit moment. 

mercredi 8 juin 2016

Bérangère et les valeurs sûres



Elle me dit : « Ah mais je ne suis pas du tout d'accord ! » Il ne s'agit pas d'être d'accord ou pas d'accord, il s'agit de parler français.


J'adore quand des bien-pensants, sur Facebook ou ailleurs, parlent de "sites d'extrême-droite" qui délivrent des nouvelles qu'ils (les bien-pensants) ne voient nulle part ailleurs. Des nouvelles qu'on ne voit nulle part sont forcément suspectes, pour ces gens-là, qui s'abreuvent sans doute à la télévision, à Libé ou dans les journaux de référence.

Il m'est arrivé à de nombreuses reprises de faire de la "réinformation", c'est-à-dire de diffuser de ces nouvelles que les "grands médias" ne trouvaient pas assez nobles pour être communiquées aux Français, et, à de nombreuses reprises, on m'a fait ce même reproche : « Mais votre truc, là, vous le tenez d'un site d'extrême-droite ! » Eh, est-ce de ma faute, moi, si les sites "non d'extrême-droite" ne veulent pas en parler ? Sans compter que très souvent, c'est simplement faux. En fait de "sites d'extrême-droite", il s'agissait seulement de sites qui se contentent de diffuser des informations trouvées dans… la presse régionale. Bon, et puis même si c'est un site vraiment d'extrême-droite, est-ce pour cela que l'information est fausse ? Je ne vais pas reprendre le vieux cliché, mais tout de même, si Adolf Hitler dit qu'il fait beau un jour de grand beau temps, va-t-on s'empêcher de dire la même chose que lui au prétexte que c'est lui qui l'a dit (à condition de bien vouloir considérer que "l'extrême-droite" est forcément hitlérienne, ou qu'Hitler était d'extrême-droite, ce qui est  discutable…) ? Je sais, il est désagréable de dire la même chose qu'un con, par exemple, ou qu'un salaud, mais avouez que ça arrive ! 

Mais quel admirable système, quand on y pense ! Une nouvelle vraiment nouvelle, c'est-à-dire qui n'a pas ce caractère de marronnier insipide, une nouvelle qui n'intéresse pas (seulement) le Paris du onzième arrondissement, ou du Marais, est tout simplement une non-nouvelle que seuls des sites forcément louches peuvent avoir le culot de communiquer à leurs lecteurs. Et si, en plus, il s'agit d'une information qui a un caractère de mauvaise-nouvelle, c'est-à-dire qui contredit la doxa du Parti dévot (la Gauche divine), c'est non pasaran. Une nouvelle idéologiquement désagréable n'est PAS une nouvelle, elle est donc forcément suspecte, et, dès lors, attribuée à "L'EXTRÊME-DROITE", puisque la seule chose dont il convient de se méfier réellement, en régime dévot, c'est L'EXTRÊME-DROITE. Votre nouvelle est donc automatiquement décrédibilisée, suspecte, ce qui permet de s'en débarrasser sans ambages. En fait, l'idéologie se débarrasse de ce qui pourrait la gêner en prenant le prétexte de l'idéologie ; joli tour de passe-passe. Le "doutuparle" poussé au paroxysme, ça donne un monde où plus personne ne parle vraiment. 

On pourrait a contrario penser qu'une nouvelle qu'on ne voit nulle part ailleurs est une nouvelle brûlante, qui dérange, qui inquiète, et qu'il y a donc lieu de révéler… Mais ça, c'était avant, avant que le gauchisme ne s'institutionnalise et que l'idéologie remplace la politique et la recherche du sens, avant que prendre des vessies pour des lanternes soit devenu le réflexe conditionné qui vous sauve de l'infâme et de la mauvaise réputation.


Toutes les querelles, non, j'exagère, pas toutes, mais la très grande majorité, disons 97% des querelles sont des disputes crées presque entièrement par le langage, par le(s) défaut(s) de langue, par l'incommunicabilité, par la difficulté énorme qu'ont les gens, de plus en plus, à se comprendre entre eux, et même… eux-mêmes. Je vérifie ça dix fois par jour et cinquante fois par semaine. 


Le droit du sol (blanc) sera supprimé, et remplacé par le droit du sol dièse (noir). Ah, merde, c'est pas ce qui était prévu !


B. : « Mais enfin, on peut pas faire de différence, tous les métiers se valent ! »
Moi : « Ah bon ? Allez demander ça à un ouvrier à la chaîne ! »
B. : « Je suis désolée, mais tous les métiers se valent ! »


Les clichés souvent parlent à notre place, c'est plus fort que nous. Le dentiste te demande ce que tu lis. Tu lui réponds. Il réplique : « C'est une valeur sûre. » Et là, tu t'entends répondre que « le nouveau roman a tout de même mal vieilli. » Mais pourquoi je dis ça, moi ? Ce n'est pas du tout ce que je pense ! Ou plutôt si, je le pense un peu, mais, en l'occurrence, ce roman-là, celui que j'avais dans son cabinet, je ne trouvais pas qu'il avait tellement vieilli, et même, en un sens, pas du tout. Et d'ailleurs, est-ce que je le pense tout court ? Rien n'est moins sûr. De toute façon, on a du mal, aujourd'hui, un demi-siècle après, à savoir exactement ce qu'est le nouveau roman. Mais, certes, Robbe-Grillet, et ce Robbe-Grillet-là (La Jalousie), en particulier, c'est indéniablement du nouveau roman. Alors pourquoi ai-je répondu ça ? Pourquoi ça a répondu cela, à travers moi ? Sans doute parce que, pris de court ("valeur sûre" ?), je n'ai pas su quoi répondre. La "valeur sûre" m'a déstabilisé, c'est vrai. Valeur sûre, Robbe-Grillet ? Comment ça, valeur sûre ? J'aurais eu un Stendhal, un Flaubert, un Balzac, un Chateaubriand (encore que là, il n'aurait sans doute pas parlé de "valeur sûre" (ou peut-être que si ?)), voire un Simenon, un Racine, un Proust, un Pascal, bon, j'aurais entendu « une valeur sûre » sans me démonter ; je ne sais pas ce que j'aurais répondu mais je ne me serais pas démonté. Bon, je n'ai pas su quoi répondre, d'accord, mais ça n'explique pourtant pas pourquoi ce cliché m'est venu aux lèvres. (Et d'ailleurs, tiens, aurait-il dit la même chose de Duras, Claude Simon, Robert Pinget, ou même Nathalie Sarraute ? Sont-ce des "valeurs sûres" ? Non, il a bien dit cela en voyant un livre de Robbe-Grillet (chez Robbe-Grillet, La Jalousie est sans doute un de ses plus fameux romans, c'est vrai (est-ce que cela veut dire qu'il ne connaît que ce roman-là de Robbe-Grillet ? (Aurait-il pu dire la même chose des Gommes ?))). Tout de même, Robbe-Grillet n'est pas le plus célèbre auteur de ce qu'il est convenu d'appeler nouveau roman (enfin si, mais seulement pour les amateurs de nouveau-roman) ! Robbe-Grillet, lecture de dentiste ? Pourquoi pas, en somme, mais si vraiment il lit Robbe-Grillet, que lit-il à côté de Robbe-Grillet ? (Beckett, Duras, c'est possible, Pinget, Butor, c'est déjà moins probable…Claude Ollier, non, quand-même pas… (Au fait, Perec est-il un auteur de nouveau-roman ?))) Pourquoi un cliché nous vient aux lèvres, ou plus exactement, pourquoi tel cliché nous vient aux lèvres en telle occurrence ? [Valeur sûre => vieillir…] Il semblerait que j'aie voulu (un peu sottement) le contredire, mais le contredire sans le contredire. Oui, il s'agit bien d'une valeur sûre, je suis d'accord avec vous, mais tout de même, une de ces valeurs sûres qui sont susceptibles de vieillir ? Mais une valeur sûre peut-elle justement vieillir ? Une valeur sûre, c'est un classique, en somme, et un classique, chacun sait que ça ne se démode jamais. En même temps, dire d'un "nouveau roman" que c'est "un classique" est peut-être un peu osé (non, pas forcément, un genre qui en son temps a voulu être neuf (même radicalement) ne peut pas prétendre l'être un demi-siècle après (mais il n'est pas non plus certain qu'il ne puisse pas le rester, après tout)). Je suis d'accord avec vous mais pas complètement. D'ici à penser que je ne l'ai pas pris tout à fait au sérieux, il n'y a qu'un pas. (J'avais déjà remarqué, au premier rendez-vous, que ce dentiste semblait s'intéresser à ce que je lisais : j'avais donc en moi plus ou moins consciemment le sentiment qu'il s'agissait d'un dentiste "littéraire". Mais précisément, cette manière de sembler s'intéresser à ce que lit son patient (la première fois, je crois que j'avais avec moi les Récits de la Kolima) n'est-elle pas un peu démonstrative, un peu trop pour être authentique ? Est-ce d'une pose qu'il s'agit ? (Quand deux êtres se parlent, ils échangent des mensonges. Pas des mensonges purs, des mensonges 100% mensongers, mais pas non plus de vérités 100% vraies. La vérité se fraie un chemin à travers le mensonge, toujours ; elle s'en détache, plus ou moins nettement, elle vient à la surface pour respirer, avant de repartir dans les profondeurs, qui sont peut-être sa véritable demeure. Heureusement que la vérité n'a pas de branchies !) Et, s'il s'agit d'une pose, s'agit-il d'une pose qu'on pourrait qualifier de "réactive" (on peut imaginer qu'il existe deux sortes (au moins) de poses : la première, de premier degré, consiste à vouloir simplement donner une certaine image de soi ; la seconde, qui n'agit qu'en réaction à l'image donnée par la personne qui nous fait face, consiste à se rebeller contre une supposée discrimination : vous êtes un littéraire, vous (valeur qui, jusqu'à il y a peu, était encore intériorisée, au moins par les gens qui ont au minimum mon âge, comme positive), je vais donc vous (dé)montrer que je le suis (au moins autant que vous)) ? Est-ce que c'est cette impression-là qui m'a conduit à réagir à l'aide d'un cliché, et d'un cliché qui, en plus, ne dit pas ce que je pense (car il est également possible de s'enrôler sous la bannière d'un cliché qui nous correspond) ? J'aurais ainsi inconsciemment réagi par un semi-mensonge (le cliché) à un autre semi-mensonge (la pose réactive) ? 



La jalousie a vieilli en moi. Elle s'y est épuisée. Ou alors elle est tellement et profondément enfouie, comme la vérité, que je n'en possède qu'un souvenir un peu fatigué. Mais qui sait, peut-être n'est-elle endormie que pour mieux se réveiller, plus vivace et dangereuse que jamais. Pour l'instant, du moins, elle est comme ce mari qui voit tout mais qu'on ne voit jamais, qui décrit ce qu'il voit, et ce qu'il voit c'est son absence à lui, et la place démesurée que prend l'autre à la fois dans les signes émis par sa femme et les signes auxquels elle est sensible. La jalousie fait plus mal qu'une dent arrachée, elle m'a terrorisé, quand j'étais plus jeune.