samedi 4 juillet 2026

Une très belle lettre

 

La lecture de votre naissance m'a beaucoup touchée. "accablée par ce bébé qu'il faudrait élever, seule". Et les larmes. Que m'avez-vous lu ? "je pleurais", "j'ai pleuré", "je ne pouvais plus m'arrêter de pleurer"? Je ne sais plus, j'ai l'impression de le ressentir dans mes entrailles, et les mots que j'utiliserais se mêlent aux mots que j'ai entendus. Accablée. Je ne sais pas comment vous le ressentez, cela fait peut-être mal. Mais je comprends si bien ce mot (ici se mêlent (se tressent) les avortements tentés ou menés à bien). Accablée. C'est un moment hors du temps, une naissance, surtout lorsqu'elle est très peu médicalisée, lorsque vous êtes autorisée à rester vous-même, à continuer à penser. Dans un sens, c'est impossible à décrire, vous êtes là, les bras ballants, vous comptez les doigts de pied, vous regardez la bouche, les oreilles, vous vous dites, "c'est à moi", "c'est moi qui ai fait ça", "qu'ai-je fait pour recevoir cela", "pourquoi moi", vous n'en croyez pas vos yeux, et tellement épuisée, tellement touchée, par ce cadeau, ce quelque chose qui a émergé de vous sans que vous n'y soyez pour rien... Élue, oui, pas d'autre mot, mais pourquoi ? "Je suis la servante du Seigneur", oui, pour la naissance christique, mais pour toutes les autres naissances, la même idée, ce quelque chose d'incompréhensible. On ne s'habitue pas. Je regardais le visage de ma sage-femme, combien de bébés a-t-elle fait naître? Je vous jure, elle n'est pas habituée. Mais autre chose en nous, surtout lorsque ce n'est plus le premier bébé, nous montre la longue suite des jours, des nuits à se lever, des tétées à donner, des couches à changer, puis des premiers pas, la surveillance et le danger, les millions de choses à éviter, les portes qui claquent, les escaliers, les prises de courant, les produits ménagers, plus tout ce que peut inventer un enfant. Et puis plus tard essayer d'en faire quelqu'un de bien. Accablée par cette responsabilité, cette fatigue. Accablée par cette vie qui nous échappe, notre vie, notre temps, qui n'est plus à nous, qu'il nous faut donner à un autre. Ce mouvement d'égoïsme à surmonter (ce dernier point n'est peut-être pas vrai pour les autres femmes. Mais moi, je sais qu'il me faut surmonter cette impatience, cet agacement, par moment insupportable (et cette conscience engendre la culpabilité, etc) : "c'est mon temps, ma vie, volés.") Et les deux, en un seul moment, la première part indicible, ressortant du sacré, la seconde tellement matérielle, tellement plus facile à expliquer. Ici le mystère de l'incarnation : le divin et le quotidien, l'amour indicible et enveloppant et infini et le découragement, le manque de force et de patience et de courage. Je hais les conversations de café, ce que j'appelle la bébologie, de ces femmes qui gâgatisent en parlant des bébés. A quoi m'avez-vous ramenée au cours de ses conversations de mai et de juin, ou de vos messages ? Me parlant de l'amour pour votre mère, et de ce qu'elle vous avez donné. Je n'ai jamais osé vous demander ce que vous vouliez dire exactement : que vous avait-elle donné, de différent ou de supplémentaire ? Ou ne vous avait-elle rien donné de différent que les autres mères, mais faisiez-vous preuve d'une sensibilité rare, d'une gratitude, d'une conscience comme nous n'en possédons pas, nous, chacun d'entre nous, qui sommes chacun des enfants ? « Je suis ridicule, hein », me répétiez-vous nuit après nuit, d'une voix calme, ou tremblante, ou désespérée, ou après la période d'accalmie qui suit les sanglots. Et vous me laissiez sans voix, vous n'étiez pas ridicule, vous m'ameniez sur les bords d'un précipice et je n'avais rien à répondre. Nous étions, nous sommes dans le mystère. Il est très difficile de vous accompagner, lorsque vous semblez basculer dans l'abîme du désespoir et de la colère. Que faire ? Et d'autres fois vous êtes si lucide, vous précédez si exactement mes pensées, mes raisonnements, que je me sens bête avec mes réticences, vous savez déjà, même les pensées que j'ose le moins émettre, de peur de vous faire mal, ou vous choquer, vous les avez déjà eues. Et plus rien ne vous choque, ou ne vous surprend, et je ne sais plus jusqu'où aller avec vous, vous qui l'instant d'avant ne supportiez rien. Que puis-je faire, vraiment ? Vous êtes à un noeud, entre la vie et la mort, mais à un sens matériel, la naissance, la filiation, l'enterrement. Vous êtes carrefour, tout se croise en vous par vous devant vous et cela peut mettre très mal à l'aise. Il y a dans tout cela une dimension mythologique que je saisis mal mais qui me remplit de respect et de crainte, par moments. Je crois aussi que l'hôpital le sent et que c'est ce qu'il ne supporte pas : l'irruption de la mythologie remet en cause la technique (la technologie). Retour aux fondements humains, avant la chair. Qu'est-ce qui nous fonde ? Que puis-je faire, vous transmettre comme je peux ma conviction, tellement intime que ce n'est plus une conviction, mais tout simplement moi, que nous ne sommes ici que de passage ? Vous sortir de la mythologie pour entrer dans le catholicisme ? Vous dire que cette vie sur terre n'est qu'une parenthèse, heureusement assez courte ? Je n'arrive pas à m'habituer à son illogisme, à son incohérence, à ce que les méchants ne soient pas punis, les bons récompensés, les vies terminées dans la douceur d'une famille unie, et autres clichés dans lesquels j'ai grandis, et que j'ai crus si longtemps vrais que je ne peux réellement m'en défaire. Que puis-je faire pour vous, dites-moi, d'autre que vous envoyer du café, ou vous parler de mes culottes pour vous faire rire, ou vous faire bander, ou vous donner (j'espère) envie de moi ?