Au jardin, à six heures et demie. Quand je me suis levé à six heures, il faisait 24,7° au salon et 18° à l’extérieur. On supporte presque une petite laine.
J’ai passé une partie de la soirée d’hier à chercher une citation que j’avais dans la tête depuis cinquante-cinq ans et qui, vérification faite, ne se trouve pas dans le roman auquel je pensais. J’aurais pourtant juré qu’elle était dans Le Diable au corps, de Radiguet, un roman lu avec émerveillement lorsque j’avais quatorze ou quinze ans. Ce court échange entre Marthe et François n’a rien d’extraordinaire, mais il avait pris pour moi valeur d’exemple et de vérité psychologique, il m’arrivait souvent d’y penser. Je les avais si souvent entendus prononcer ces mots, alors qu’ils étaient dans une barque, ou dans un canot, que quiconque m’aurait dit que ma mémoire me trompait m’aurait mis de très mauvaise humeur. Il y est question de regard, d’un regard trop insistant (trop amoureux, ou trop désirant) d’un homme pour une femme qui oblige celle-là (c’est du moins son explication) à détourner le regard ; mais je m’aperçois que ce dialogue ainsi décrit n’a plus aucun intérêt, qu’il paraît d’une grande banalité, et j’en veux à ma mémoire d’en avoir fait tout ce foin, de l’avoir conservé précieusement durant toutes ces années comme s’il s’agissait d’une vérité psychologique précieuse alors que ce n’était rien. Je dis de l’avoir conservé, mais je devrais dire de l’avoir inventé, de l’avoir créé de toute pièce, peut-être, ou alors de l’avoir inséré dans ce roman alors qu’il se trouvait ailleurs. D’une part j’ai aimé une banalité, et, plus grave, je l’ai inventée et l’ai mise sous la plume de Radiguet. J’ai peur de relire Le Diable au corps. Va-t-il lui aussi me décevoir ? Ou, au contraire, vais-je m’apercevoir que c’est mon regard et ma lecture d’alors qui étaient banals, et que le roman valait beaucoup mieux que ce que j’étais capable d’en comprendre alors ? Il faudrait que je relise aussi le Bal du comte d’Orgel, lu à la même époque, dont je me rappelle que je m’étais dit que c’était « le plus beau roman du monde », phrase bien ridicule quand on sait le peu que j’avais lu. Quoi qu’il en soit, ces deux livres sont puissamment liés à deux pièces de la maison, le premier à la chambre de mon frère Daniel, où j’avais trouvé et lu le roman (je pourrais même décrire la position de mon corps et le meuble dans lequel j’ai trouvé le livre), et le deuxième, beaucoup plus étrangement, au garage des vélos, une petite pièce que j’aimais beaucoup, car elle était envahie de tout un tas d’objets qui faisait partie du monde qui était le mien entre cinq et dix ans. Je n’ai pas inventé la barque, je n’ai pas inventé les pièces de la maison, je n’ai pas inventé les deux romans, je n’ai inventé ni François ni Marthe (et surtout pas Marthe, car ce prénom était déjà à l’époque assez rare), je n’ai pas inventé Radiguet, je n’ai pas inventé la situation et les circonstances de la lecture, mais j’ai inventé (ou déplacé) une réplique que j’ai peut-être trouvée ailleurs et que j’ai insérée — pourquoi ? — dans ce roman-là. Je n’ai pas inventé non plus l’émerveillement provoqué par une lecture ; mais quelle lecture, tout est là… Nous conservons des choses qui n’existent pas, ou des choses qui existent maintenant et que allons (re)planter dans le passé pour qu’elles produisent en nous (dans un autre présent, une autre forme de présent, parallèle, additionnel) quelque chose dont nous avons absolument besoin. Le passé et le présent frottent l’un sur l’autre et des brins de réalité s’échappent d’eux, comme des copeaux, pour aller se déposer ailleurs. Ou alors je suis tout simplement en train de perdre la raison. Si la Marthe du Diable au corps s’était appelée Martine, il est possible que ce “souvenir” n’existerait pas. Le dialogue que je croyais avoir lu dans le Diable au corps de Radiguet était l’une des clefs de ma vie. Elle me semblait ouvrir beaucoup de portes, je l’avais toujours sur un trousseau à ma ceinture. Si je n’avais pas eu cette petite clef avec moi, les portes que j’ai cru ouvrir n’auraient sans doute jamais existé.
Ce n’est en définitive ni le passé ni le présent qui sont en cause, mais ce qui les sépare et les réunit, ce laps de temps qui à la fois les tient ensemble et les oppose artificiellement, en fait deux états distincts alors qu’ils ne sont qu’une seule et même réalité. Il est possible que nous ne vivions ni dans le présent ni dans le passé, mais dans un temps intermédiaire impossible à ressentir.
Ceux dont le regard est fuyant sont une source d’angoisse, pour moi. Cette question du regard (et donc de l’écoute) est première. Les pies sont revenues.