Six heures moins dix, au jardin. Il faisait 26,7° au salon quand je suis descendu à cinq heures et demie, et 22° à l’extérieur.
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Eh bien, j’en ai appris de belles, hier, au téléphone avec XX […]. J’en reparlerai plus loin (ou pas).
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Le soleil commence à peine à rougir le ciel, à l’est, à droite de la cabane du jardin. Tout est silencieux. Quel beau moment ! Comme j’ai raison d’être là, seul ! Comme j’ai raison de mêler des mots à cette solitude, à ce silence !
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J’ai écrit à F.F., qui possède 7200 numéros de Libération. Il refuse de passer du temps à chercher mon article sur la “Madone du Métropolitain” —ce que je peux comprendre —, sauf si je lui fournis une date précise, ce dont je suis bien sûr incapable. Je pourrais sans doute procéder autrement pour retrouver cet article, mais ce qui me chagrine le plus, ce n’est pas tant de ne pas le retrouver, c’est d’avoir bêtement jeté ces classeurs dans lesquels j’archivais des documents divers (articles de journaux, photos, bouts de manuscrits, cartes postales, etc.) qui avaient compté dans ma vie, dont je sentais que le sens allait m’aider, et se révéler plus tard. Comme je regrette… Quelqu’un qui écrit ne doit rien jeter.
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Hier-soir, avant de dormir, j’ai regardé Vicky, Cristina, Barcelona, de Woody Allen, en hommage à Ettie, qui ressemblait à Rebecca Hall, l’actrice qui joue le rôle de Vicky dans le film. Elle était venue ici à l’époque où le film était sorti. J’ai été moins séduit que la première fois, mais tout de même, il y a dans ce film tellement de choses qui me plaisent, qui me parlent de ma jeunesse, de l’amour, qui m’électrisent…
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Je suis vraiment content d’avoir parlé à P. D., ça m’a libéré d’un poids. xxxxxxxxxxxxxxxxxxxx
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Six heures. Le jour est levé. Je suis « à ma petite table », face à l’est. Les premières tourterelles, les coqs, la cloche du village. Le thé vert. Le stylo, le cahier. On se sent naître. C’est ça, la vie, se sentir naître chaque matin.
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Quand je me suis éveillé, à cinq heures, j’étais en train de rêver de R. Un drôle de rêve, très bizarre… Elle avait couché avec son mari, et deux gigolos (gigolos ou Brangaines ?) un peu clownesques se trouvaient dans la chambre (aux deux coins du lit, dans la diagonale), dont l’un en tenue rose et bleue, moulante, n’avait pas de mains, je m’en avisais soudain alors qu’il m’entourait de ses bras. Elle me faisait la gueule parce que j’avais fouillé dans son sac, mais ce qu’elle ignorait (j’étais dans un tout autre état d’esprit qu’elle, c’était surtout ça, ce rêve), c’est qu’il s’agissait uniquement de retrouver un autre sac que je lui offrais, et qu’elle n’avait pas vu (mais pourquoi se trouvait-il dans son sac ?). Quand nous entrions dans la chambre (j’étais accompagné d’un homme qui pourrait être Francis Marche, même si à aucun moment je n’ai vu son visage), elle et son mari se cachaient sous les draps : on les devinait sans les voir. Toute la scène était un peu ridicule, comique et désagréable, R. n’y était pas à son meilleur (cette tête que je déteste, quand elle la fait…), mais ce qui est le plus étrange est que nous (Francis et moi) étions plutôt gais, joyeux, de bonne humeur. Les deux gigolos sortaient de la chambre, un peu gênés, et l’un des deux me disait en s’excusant presque qu’ils n’y étaient pour rien, et d’ailleurs qu’ils n’en pensaient pas moins.
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Les énigmes ont cette propriété remarquable qui est qu’elles restent vivantes. Ne pas pouvoir mettre la main sur cet article de Libération est peut-être une chance. L’article aurait été une chose morte, alors que mon souvenir, lui, est toujours vivant. Je n’ai jamais rencontré cette Madone du Métropolitain. À l’époque, j’aurais aimé la croiser, bien sûr, mais ne pas l’avoir connue est sans doute… d’un ordre littéraire supérieur. Et puis, à vrai dire, des madones du métro, j’en ai croisées, à l’époque, et pour de vrai. Simplement elle n’avaient pas défrayé la chronique, elles. Je n’oublierai jamais cette Noire absolument somptueuse, elle devait avoir trente ans, trente-cinq au maximum, qui était assise en face de moi, alors que je me rendais à mon cours de piano dans le studio de Carlos à Montmartre, rue Drevet. Je l’avais fixée longuement, complètement sous le charme (elle était vraiment d’une incroyable beauté), et j’avais laissé passer la station à laquelle j’aurais dû descendre (tant pis pour le cours, tant pis pour Carlos), je n’arrivais pas à la quitter des yeux. Quand elle s’est levée pour descendre, je l’ai suivie. Je n’osais pas l’aborder, mais au moment où elle a monté les marches conduisant à la sortie, je me suis jeté à l’eau, je l’ai rattrapée et je lui ai pris la main. Elle s’est retournée, d’abord surprise, mais très vite souriante (je ne devais pas être très effrayant) et je lui ai dit en bredouillant que je la trouvais très belle, que je ne voulais pas « la perdre », que je refusais qu’elle disparaisse de ma vie, ce qui était parfaitement ridicule… Elle m’a fait un grand sourire, m’a dit que j’étais « un gentil garçon » ou quelque chose comme ça, et m’a déposé un baiser… sur le front ! Ô, suprême humiliation ! Elle m’a traité comme un enfant. Elle avait raison, bien sûr, j’étais encore un gosse, mais un gosse dont les yeux lui sortaient de la tête trois fois par semaines dans le métro ou dans le bus. C’était l’époque où je tombais amoureux plusieurs fois par mois. Paris était bien une fête, pour moi, indéniablement. Toutes ces filles magnifiques, tous ces visages, tous ces corps n’étaient là que pour moi, je n’avais aucun doute à ce sujet. Quand je suis finalement arrivé à mon cours, en retard, j’ai raconté mon aventure à Carlos et j’ai eu un mal de chien à me concentrer sur mon Brahms. Il a bien ri, mais je crois qu’il comprenait, même si en matière de femmes nous avions des goûts diamétralement opposés.
La Madone du Métropolitain, celle de Libération (un article pleine page, tout de même, ce n’était pas rien !) se baladait nue sous son imperméable et avait des rapports sexuels furtifs et improvisés avec des hommes dans le métro aux heures de pointe, au milieu de la foule, dans les wagons. Ah, on peut dire que c’était une autre époque ! Personne, alors, n’aurait songé à condamner ni cette femme ni les hommes qu’elle rencontrait pour leur donner du plaisir. C’est tout l’inverse. Pour nous, c’était une très belle histoire, de l’ordre du mythe, ou du roman. Nous étions dans un texte de Robbe-Grillet, nous étions dans l’aventure souterraine de la ville, dans le ventre de Paris, et tout pouvait arriver ; nous étions là pour ça : pour que tout arrive. Le plaisir qu’elle donnait à ces hommes de hasard, c’était un cadeau, c’était, au sens précis du terme, un présent. Il s’agissait de se saisir de l’instant présent, celui qui ne repasse jamais mais qui nous fait de l’œil, il s’agissait d’être parmi les élus, d’être choisi. Comment le jeune homme de vingt-deux ans monté à Paris que j’étais n’aurait-il pas eu les tempes en feu en imaginant ce genre de rencontres, en sentant, surtout, que l’aventure était là, dans les rues, dans le métro, dans le bus. Pour un peu, j’avouerais que je n’étais à Paris que pour cette raison, que parmi toutes les bonnes raisons qui m’avaient fait m’installer à Paris, la moins dicible était sans doute la plus impérieuse, et finalement la plus sérieuse. Était-ce la ligne 4, ou la ligne 13, je ne sais plus, mais j’allais chaque jour dans le métro, sur ces lignes, depuis que j’avais lu l’article dans Libé, espérant être confronté au Mystère, pris par lui. Je m’en étais même ouvert à Christine, d’ailleurs, qui je crois comprenait, même si mon cœur d’artichaut et mes émois faciles à son goût l’agaçaient.
En lisant « Manuscrit trouvé dans une poche », de Cortazar, tout est remonté en moi, comme une gerbe de sensations à la fois brûlantes et liquides, en feu d’artifice. C’est un jeu ! La vie est un jeu, comment ne pas le comprendre ! On peut le prendre très au sérieux, ce jeu, et même on le doit, mais ça reste un jeu. Il n’y a rien de plus important. C’est du jeu entre les hommes et les femmes qu’est sortie l’humanité, et même la civilisation. Dieu est joueur. Il a inventé l’Amour, c’est sa plus belle réalisation, avec la musique. Maria Elena et Juan Antonio se déchirent mais on voit bien qu’il s’agit d’un jeu, c’est même pour ça qu’ils ne veulent pas en sortir. Cristina Scarlett Johansson veut jouer elle aussi, mais elle a moins d’aptitudes innées, alors elle s’applique, c’est une étudiante de l’Amour, pleine de bonne volonté un peu lourde. Les Espagnols, les Sud-Américains ont cette espèce de science joyeuse en eux, ce sont des enfants qui aiment follement la vie, donc le jeu. Les Américains du nord sont fascinés, ils sentent que quelque chose leur échappe, et ils aimeraient goûter à ces fruits sucrés et acides, mais ils sont patauds — empruntés, comme disait ma mère. Ettie était comme ça, elle voulait en être, mais ne savait pas très bien s’y prendre. Notre dernière rencontre a été étrange, bizarre, à la fois joyeuse et triste, réussie et complètement ratée. Nous avons cru pouvoir reprendre là où nous en étions en 1972, mais quelque chose était passé qui nous avait expédiés l’un et l’autre aux deux extrémités du monde, au nord et au sud. C’est bien plus que l’océan atlantique, qui nous séparait désormais, et j’ai même vu de l’effroi dans les beaux yeux d’Ettie.
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Dans la vidéo de Houellebecq interviewé par l’insupportable Agathe Novak-Lechevalier (elle dégouline d’amour que c’en est obscène !), ce qui m’intéresse, c’est ce qu’il dit de l’amour. Dans la vidéo de Nabe interviewé par l’insupportable Judith Bernard (elle braille !), ce qui m’intéresse est ce qu’il dit du Rock, de la culture Rock. Je m’aperçois que ces deux thèmes sont vitaux (ça se dit, ça ?), chez moi, mais il arrive que je me laisse impressionner par les arguments de mes contradicteurs. On a toujours l’air un peu ridicule, quand on prétend comme moi que l’amour doit être le thème central, et on est toujours dans une position inconfortable quand comme moi on pense que le Rock, la culture Rock, est un désastre, une régression — c’est bien normal, puisque c’est la culture rock et ses dépendances qui ont enfanté du monde d’aujourd’hui. En fait, ce sont ceux qui se moquent de l’amour ou s’en méfient, qui sont ringards et ridicules. C’est tellement paresseux et convenu, c’est tellement facile. Quant au Rock, c’est encore plus viscéral. Nabe le dit, essaie de le faire comprendre à son interlocutrice : le rock nous faisait rire. Il nous était rigoureusement impossible de prendre cette musique au sérieux, tellement sa pauvreté nous sautait aux oreilles ; c’était une caricature, mais la caricature a eu de nombreux enfants. Aujourd’hui, avec le recul, plus rien ne semble contradictoire, inconciliable, mais ça l’était, pourtant, et d’une manière que très peu de gens sont en mesure de sentir : si l’on aimait le jazz (et la musique “classique”), il était rigoureusement impossible d’aimer le rock. Ça nous paraissait une sacrée plaisanterie, on en écoutait uniquement pour s’en moquer. Les choses se sont un peu compliquées quand Miles Davis a ouvert une nouvelle voie, depuis 1970, mais se compliquer ne signifie pas que ces oppositions dures n’aient plus de pertinence. C’est justement la « preuve par Miles Davis ». Il a lui fallu inventer autre chose pour pouvoir continuer. Le rock est un cadavre qui a recouvert des corps bien vivants, c’est une usine à zombies. C’est la musique de ceux qui n’aiment pas la musique, ou plutôt qui ne la connaissent pas. Houellebecq, par exemple, ne connaît tout simplement pas la musique, et c’est sans doute ce qui donne à sa littérature ce côté pauvre qui ne manque pas de charme, parce qu’il est très intelligent, et que, comme tous les gens très intelligents, il a su se servir de ses lacunes (comme Miles). L’opposition Nabe/Houellebecq est à cet égard très intéressante. Ils sont très intelligents tous les deux, mais Houellebecq a eu l’habileté de jouer avec son époque, de s’en servir avec finesse, ironie et (finalement) amour, de s’appuyer sur elle sans la perdre de vue ; il l’a utilisée comme un levier, elle ne l’a pas écrasé. Nabe était trop idéaliste, sans doute, il a cru qu’avec ses seules forces (qui sont grandes) il allait pouvoir renverser son temps, le soumettre. Il est moins malin qu’il ne le paraît. Il faut que je relise L’Homme qui a arrêté d’écrire.
Hello écrit : « S’il y a une chose évidente, c’est la réalité du mystère. Par la position qu’il occupe dans l’échelle hiérarchique des êtres, l’homme ne peut ouvrir les yeux sans apercevoir un mystère. (…) Plus la lumière grandit pour l’homme, plus le mystère grandit avec elle. » Eh bien je dirais la même chose de l’amour. Plus on ouvre les yeux, plus on le voit, plus on voit qu’il est partout.