jeudi 23 juillet 2026

Les voitures et les chiens [journal]

 

Jeudi 23 juillet 2026, six heures et quart. Il fait 25,7° au salon et 18° dehors. 

La cloche du village a deux minutes de retard sur l’heure — comment l’appeler, officielle, électronique, numérique, mondiale, atomique ? Ce jeu est une  bonne chose. Je n’aime pas les horloges exactes. J’y vois la fin de la liberté ; la vraie liberté, celle qui se niche dans les toutes petites choses, celle qui n’a pas de nom, dont on ne parle pas. L’approximation est essentielle à la vérité et à la vie. J’ai l’impression que lorsqu’une vérité est reconnue dans le monde entier à la même seconde, par tout le monde, elle perd tout intérêt pour moi. Si l’heure c’est ça, alors je vous la laisse. 

Je me suis peu levé, cette nuit, ce qui m’a permis de dormir à peu près d’une traite, ou deux, ou peut-être trois, je ne sais plus. Je rêve toujours énormément. Ce matin, j’ai rêvé de la belle Estelle, en deux occurrences. D’abord une très exacte ; elle ressemblait à celle que je connais, nous partagions un logement commun, et j’étais très embarrassé de voir qu’il y avait une dizaine de poubelles différentes dans la cuisine, chacune ayant sa fonction propre. Puis une deuxième occurrence, où elle n’était plus tout à fait semblable à elle-même. Elle avait les cheveux très longs et très noirs, et ressemblait à une Portugaise, mais elle était toujours très belle. Nous descendions d’un bus et elle allait s’installer à une table, dans un café. Je l’observais. Je cherchais mon chemin dans cette ville inconnue. C’est un rêve que je fais souvent : retrouver mon chemin pour rentrer à la maison. 

Notation prise dans l’interview de Michel Houellebecq de 2005 trouvée avant-hier : « Il y a une chose dont je me suis rendu compte assez brutalement, c’est que parfois il suffit d’exposer la vérité clairement quand personne ne la dit et ça peut suffire, suffire à produire une œuvre intéressante. »

Autre note : Qu’est-ce que le travail salarié ? L’empêchement de déprimer tranquillement chez soi. 

Il est dans le sud de l’Espagne. Il découvre les voitures et les chiens. Mais il revend vite sa belle voiture. Il ne sait pas en jouir simplement. Comparer les caractéristiques des voitures, c’est une chose que je faisais quand j’avais dix ans, je pense, comme plus tard j’ai passé des heures et des heures à comparer les caractéristiques des synthétiseurs, des échantillonneurs, des tables de mixage, des micros, des magnétophones, des enceintes, des boîtes d’effets, des appareils photo, des objectifs, des interfaces audio — ce qu’on appelle le « matos » (tout ce qui sert à capturer des portions de ce qui nous entoure, à les ordonner, à les composer). Luna est intervenue dans ma vie au moment où je commençais à ne plus vraiment m’intéresser à tout ça. J’avais fait ce disque, j’étais content, je pouvais passer à autre chose. Je me souviens de cette époque comme d’un temps heureux, mais d’un temps consumé en grande partie par des lectures sans fin de documents techniques dont on ne comprend jamais tout. Les choses nous résistent, heureusement. 

Il parle des clubs échangistes, où il n’est allé qu’une seule fois (« ça a donné une bonne scène dans les Particules »). Je pourrais parler des clubs de strip-tease, où je suis souvent retourné, où j’avais failli travailler.

On dévore les choses, on les brûle, et on passe à autre chose. Il explique que « le chien », lui, pourrait peut-être résister. Quand j’étais jeune, on avait honte de ces engouements purement matériels, de ces pulsions de consommateur. Ce n’est plus du tout vrai aujourd’hui. Voyez un GMK, par exemple, invité par les militaires à participer au défilé du 14 juillet… On dévore les femmes, et on passe à la suivante ? Ça existe, bien sûr, et après tout, pourquoi pas, mais je n’ai jamais su faire ça. Au contraire, elles me restent dans les pattes, ces salopes, elles me collent aux doigts, et elles reviennent des décennies plus tard rêver en ma compagnie, se présentant à moi sous un jour que je n’avais pas su voir, pas compris, ou au contraire en insistant comme des malades sur leur pathologie propre, en me la mettant une dernière fois dans les dents : « Tu n’y croyais pas vraiment, hein, tu voulais imaginer autre chose, eh bien tu avais tort ». 

J’aime beaucoup la conclusion que donne Michel Houellebecq à son entretien avec Sylvain Bourmeau : « Mettons que je n’aie rien dit ». On n’est jamais le plus fort, jamais. Les autres finissent toujours par l’emporter, sur ce que vous croyez, sur ce que vous pensez, donc sur ce que vous êtes. D’accord, vous avez raison, vous aviez raison, la vie est belle, simple, naturelle, achetons une nouvelle voiture et tout ira bien. L’essentiel est d’être « d’accord ». 

J’ai envie de relire ses livres, ou un de ses livres. Lequel ? Mais je sais que je le ferais « pour savoir comment ça marche, comment c’est fabriqué, comment il en est arrivé là, partant de ce qu’il est », et ce n’est pas une bonne raison de lire. J’ai souvent ce fantasme, quand je viens de terminer un livre qui m’a marqué, mais je ne le fais jamais. J’ai trop fait ça dans la musique. Je ne sais pas très bien pourquoi, mais il me semble que l’analyse musicale a (peut avoir) une valeur que l’analyse littéraire n’aura jamais. 

En musique, nous avons un diapason, qui nous permet de savoir si c’est juste ou faux. Dans la littérature, on le cherche encore.