Six heures vingt, au jardin.
Il fait enfin plus frais, ce matin. Je ne connais pas la température à l’extérieur car j’ai cassé mon thermomètre en le laissant en plein soleil, hier (il a donc fait plus de 50° au soleil). Il doit faire 18 degrés, ou peut-être 17, puisque je tiens à peine en T-shirt. Sur la Chaîne Météo, ils parlent de 19 degrés, mais je sais d’expérience qu’il faut en général retrancher un ou deux degrés à leurs annonces. Au salon, il faisait 26,1° quand je me suis levé à six heures moins le quart. J’ai bon espoir de repasser sous les 24°, du moins pendant quelques heures.
J’ai commencé Les Profanateurs, de Jacques Henric, qu’une connaissance de Facebook m’a envoyé sous forme de livre électronique. Le début m’a fait repenser aux violentes polémiques qui avaient entouré la publication des Particules élémentaires de Michel Houellebecq, en 1998, polémiques dont j’avais eu vent essentiellement par France-Culture, et peut-être quelques articles dans Le Monde ou Télérama. Je me souviens en particulier d’une Suite dans le idées écoutée dans la cuisine de la rue Racine dans laquelle Elisabeth Lévy l’avait courageusement défendu contre les hyènes de Perpendiculaire. (À l’époque, je ne connaissais pas Elisabeth Lévy. Sa voix m’avait frappé, mais je me rappelle que je ne parvenais pas à mettre un visage sur cette voix.) Non, il ne s’agissait pas d’un coup promotionnel orchestré par Houellebecq. Je ne sais si mes souvenirs sont conformes à la réalité, mais j’ai en mémoire des gens qui étaient furieux car il s’estimaient trompés, trompés par un jeune auteur prometteur qui n’allait pas dans le sens naturel aux auteurs qu’ils soutenaient : il n’était pas à gauche, le salaud ! Comment avait-il pu leur faire ça, l’ordure ! Oh, un magnifique rapace (une buse ?) plane au-dessus de moi ! Les cocus de Perpendiculaire s’étaient réveillés avec la gueule de bois et ils n’aimaient pas ça. (Il est possible que je mélange tout et que je fasse d’horribles contresens, mais ça, c’est le jeu normal des souvenirs. Ce n’est pas le lieu ici de s’en offusquer.) Les débats, discussions, négociations, brouilles-réconciliations, trahisons grandioses ou combines minables, extorsions d'articles et de contre-articles, chantages, batailles d’ego, lâchetés, stratégies et tactiques politico-éditoriales des années 70 n’ont évidemment rien à envier aux bêtises des années 2020. Je dirais même qu’elles avaient plus de gueule, même si, à distance, c’est évidemment le ridicule qui semble avoir la part belle. Il est toujours très facile de juger le passé. C’est en grande partie le Panorama de France-Culture, de Jacques Duchateau, qui a fait le lien entre ces années 70 et la fin du siècle dernier, Panorama qui a accouché de la Suite dans les idées de Sylvain Bourmeau. Tout cela semble très loin, bien sûr, mais en réalité, ça ne l’est pas du tout. En écoutant parler Houellebecq, en 2005, je suis frappé d’une chose : parlant de ses débuts, il avoue benoitement, et je le crois sincère, qu’il a compris, au moment de Rester vivant, qu’il pouvait (qu’il avait le droit de) devenir auteur. « Les gens n’avaient pas l’air surpris que je sois l’auteur [du livre en question]. J’avais l’air de cadrer avec le job. (…) J’étais content. Ça veut dire que j’étais accepté en tant qu’auteur. » Il m’aura fallu des décennies pour accepter de voir une chose pareille, de la comprendre et d’accepter qu’elle soit vraie : le regard des autres est essentiel dans ce qu’on nomme « vocation ». C’est aussi bête que ça ? Oui, c’est aussi bête que ça. J’ai pris le problème par l’autre bout : le mauvais. Et cela en tout domaine, il faut bien le dire. Je croyais naïvement que ça n’avait aucune importance, que s’en soucier était vulgaire et puéril, mais à l’évidence (l’évidence de maintenant…), ça ne fonctionne pas comme je le croyais. Un écrivain est avant tout quelqu’un qui veut devenir écrivain, qui veut voir son nom sur la couverture d’un livre, qui veut que l’autre se dise : je suis face à un auteur. Merde alors ! ; pourquoi est-ce que personne ne m’a expliqué ça quand j’étais jeune ? Ce qu’écrit un écrivain est secondaire, oui, je ne voulais pas l’admettre, et j’avais tort. Philippe Sollers est un excellent exemple de ce type d’ambition, mais il est l’arbre qui cache la forêt, il est presque trop caricatural, et donc finalement peu intéressant. Il faudrait avoir le courage d’aller regarder les figures (qui semblent) plus intouchables, mais les yeux me sortiraient de la tête. Passons.
J’ai découvert hier les ancêtres de la samba brésilienne, grâce à l’émission toujours agréable et instructive de Marcel Quillévéré (professeur d’espagnol puis chanteur à l’Opéra Studio de Paris, il étudie à la Juilliard School de New York où il vit quatre ans, de 77 à 81), Carrefour des Amériques, dont France-Musique repasse de vieux numéros en été, en particulier un disque charmant d’Abel Ferreira : Brasil, Sax e Clarineta. Voir se croiser en ces parages Chiquinha Gonzaga, Georges Bernanos, Carmen Miranda, Maria Callas, Darius Milhaud, Aaron Copland, Louis Jouvet, Camargo Guarnieri, Leopold Stokowski, Claude Levi-Strauss, Heitor Villa-Lobos, Benjamin Perret, Blaise Cendrars, Magda Tagliaferro, Jorge Amado, Henri Michaux, Elsie Houston donne un peu le tournis, mais c’est ça, le Brésil de ces années-là, c’est un lien très fort et complexe avec l’Europe, des brins laissés et des bras lancés par-dessus l’océan, une sorte de caisse de résonance déformante, une expérience de laboratoire sauvage en stéréo. Les écrivains et les musiciens sont toujours liés, d’une manière complexe dont on n’a pas conscience au moment de leur gloire. Il faut du recul et de l’oubli, pour comprendre un peu que les artistes ne sont jamais isolés, même quand ils le veulent, et il en va de même pour les pays et les continents.
Quand on écoute Houellebecq interviewé — mais je pense qu’il doit être le même avec ses amis — il y a toutes ces phrases ébauchées qu’il ne termine pas, toutes ces voies esquissées, qu’il laisse en plan… Il hésite à chaque phrase entre plusieurs directions, on sent que ça fourmille en lui. Ça donne à sa parole une matière très particulière, la matière des possibles entrevus, de l’indécision, de l’hésitation. Pourtant, quand on le lit, il en va bien autrement. Mais j’ai été très heureux d’apprendre qu’il ne faisait jamais de plan, avant d’écrire un roman. Et Patrick Besson, que devient-il, Patrick Besson ? Je vois que nous avons le même âge. Je l’aimais bien, Patrick Besson, et je m’étais régalé avec quelques uns de ses livres. Rien que pour ça : « Je n'ai jamais cru dans un mouvement dont le leader s'appelait Barjot. C'est comme si Lénine s'était appelé Dingo : personne ne l'aurait suivi sur les marches du palais d'hiver. Ou Robespierre, Pierrot : adieu la guillotine. Les noms, comme disait Proust. Remplacez Guermantes par Dupond, vous n'avez plus de "Recherche du temps perdu" » je l’aime. Voilà un des très rares écrivains qui a de l’humour. Pourquoi je pense à lui ? À cause d’un article publié dans Le Point en 2013 qui s’intitule : « Pour en finir avec Sylvain Bourmeau ».
23,8° !!!