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mardi 24 juin 2025

Surmoi et putréfaction


« Paris est une ville irrécupérable », peut-on lire ici ou là, après les beaux exploits de la fête de la musique. Ils ont attendu 2025 pour s'en rendre compte ?

J'en suis parti en 2002, et l'on pouvait déjà sentir très clairement, à ce moment-là, ce que cette ville allait devenir. Pourquoi Paris ferait-elle exception, pourquoi cette ville échapperait-elle au cloaque qu'est devenue la France ? Il faut être très enrhumé pour ne pas sentir l'odeur de putréfaction qui se dégage de ce pays. Les choses suivent leur cours et s'accélèrent : cette accélération est sans doute le seul paramètre qu'il était difficile d'estimer correctement il y a vingt-trois ans. Mais il ne sert à rien de parler de ces choses. Les uns les voient et comprennent très bien de quoi nous parlons, les autres non, qui se trouvent très bien dans cette ville et dans ce nouveau pays. Grand bien leur fasse. Qu'ils profitent de ce monde qui moi me fait horreur. Je leur laisse volontiers. Très à propos, Bernard Cavanna écrit d'ailleurs ceci en réponse à ce que j'écris plus haut : « On peut être certes zémourien et sympathique et cultivé mais je préfère largement rester avec mes nègres, mes juifs et bougnoules. Avec eux, je me sens bien et pleinement en France. » Il dit aussi que « Paris reste une ville bouillonnante ».

Ce qui a disparu et qui est la cause de la fureur désespérée qui s'empare de notre monde, c'est le surmoi. Partout je sens son absence. Je la sens par exemple dans le jazz, qui s'autorise désormais tout ce qui lui passe par la tête. J'écoutais hier-soir en dînant l'émission de Nicolas Pommaret, sur France-Musique, “Au cœur du jazz”. Il nous faisait entendre entre autres cette pauvre tarte de Thomas Enhco, le Benco du jazz, dont la carrière m'a toujours stupéfié. Comment peut-on réussir à percer quand on est si ostensiblement dépourvu de tout talent, voilà un grand mystère qui n'en est pas un. Je ne sais plus si c'est lui ou l'un de ses semblables, car ils se multiplient comme les pains de Jésus, qui s'emparait de ces pauvres Variations Goldberg qui sont en passe de devenir, pour notre plus grand chagrin, ce que sont depuis une éternité les Quatre Saisons de Vivaldi, les Tableaux d'une exposition ou plus récemment le dernier mouvement de la Sonate au clair de lune, que tout un chacun se croit autorisé à citer, jouer, malmener, ridiculiser, transformer à sa guise, sans goût ni intelligence ni culture, comme un caillou qu'on ramasse et qu'on lance au loin sans aucun scrupule et sans se demander qui va le recevoir sur le coin de la figure. Si l'on m'avait dit, il y a quarante ans, que je tournerais le bouton dès les premières notes de l'aria qui ouvre les variations de Bach… Partout cette odeur de putréfaction, de décomposition, de charnier… Je n'ose plus ouvrir un œil sur ce qui passe dans « ce » pays. Tout ressemble à un mauvaise farce ou à une tragédie suffocante ; la plupart du temps il n'y a pas à choisir. Chaque manifestation, qu'elle soit culturelle, politique, nationale, sociale, ou même festive et privée, est l'occasion d'assister au dernier bal avant l'apocalypse. Mais tout le monde a l'air de trouver ça très bien (« bouillonnant »), comme Cavanna et tant d'autres, donc je me dis que c'est moi seulement qui n'aime pas excessivement être cuit à gros bouillons dans la marmite d'un mondialisme décomplexé et triomphant qui se sent partout chez lui ; j'ai tort, il faut aimer l'inéluctable, il faut aimer « le sens de l'histoire ». Sur toutes choses, même les plus naturelles, même les plus innocentes, pèse un soupçon affreux de corruption, de bêtise, de perversion, de brigandage de grand chemin, qui nous rend méfiants même quand il s'agit d'aller vider ses poubelles ou faire ses courses. Je vais régulièrement faire des courses au Carrefour contact qui se trouve au bout de la rue, et trois fois sur quatre, je m'aperçois que j'ai été volé, mais il ne faut rien dire, tout le monde a l'air d'accepter ça de bon cœur, d'ailleurs quand la caissière demande aux clients s'ils veulent leur ticket de caisse, ils répondent de ce ton grand-seigneur qui dit la tranquillité d'esprit que non, bien sûr que non, pour quoi faire ? Le client ordinaire du Carrefour Contact et le Français normal sont les mêmes : ils ne voient pas où est le problème. D'ailleurs, s'ils pouvaient faire pareil, ils ne s'en priveraient sans doute pas. La corruption est quelque chose qui se décline à tous les échelons de la vie sociale, professionnelle et bien sûr politique. La corruption, à tous les sens de ce mot, fait partie de la bouillonnance, ou est-ce l'inverse… Quand le surmoi s'éclipse, tout devient possible, tout devient acceptable, même s'il est parfois difficile de distinguer entre bouillonnance et brutalité sauvage, entre mensonge délibéré et imbécillité congénitale. D'où cette odeur de putréfaction qui se répand et gagne même la chambre à coucher. 

Je crois que ceux qui voient sont beaucoup plus nombreux qu'on ne le pense, mais, comme pour la vaccination, ils ne veulent surtout pas l'admettre, car ce serait reconnaître qu'ils ont été cocufiés, et de belle manière. Il n'est agréable pour personne de s'apercevoir qu'on a été pris pour un con et qu'on l'a accepté, qu'on a fait pire que ça, qu'on a applaudi à ce cocufiage, qu'on en a redemandé, et qu'ainsi on a mis le doigt dans un engrenage dont il est quasi impossible de s'extraire. Le destin des peuples se joue parfois à des choix minuscules qui semblent sans commune mesure avec les conséquences qu'ils ont à long terme. 

dimanche 2 juin 2024

Maison V

 

C'est la première fois que ça m'arrive. Je ne sais pas quoi écrire, ce matin. Alors je mets ma cantate-joyeuse et je me revois dans le TGV pour Paris, à Aix, le matin. J'y suis. C'est donc ça, les jours-heureux ? C'était ça ? J'y étais, en plein dedans, et je ne le savais pas ? 

Quand du Parmelan nous

Revînmes à genou,

Elle fit voir son cul

À toute la tribu.

« Uranus et Jupiter mondiales circulent dans sa maison V, maison des amours, et elles sont en harmonie avec Mercure et Saturne, la planète des rencontres et Saturne le maître de son ascendant, toutes deux recevant la conjonction de Saturne. »

Herr, wie du willt, so schicks mit mir. Dispose de moi, Seigneur. Du fond de l'abîme, je crie vers toi : « Ne vas pas à Paris ! »

Rose des poteaux, Rose, 

Ouvre donc tes windows !

La béance à glucose

Est une apothéose !

Il fallait oser. Elle a osé. Rien ne dépasse la mise à nu du visage. Elles ne le savent pas. L'arrogance et la peur sont indémêlables, la honte, peut-être, tout cela dans une même seconde. — On est ébloui. 

Je circule dans la maison au milieu des fantômes. Je tremble. Seigneur, ne me juge pas. Pas encore. Le feu dans le sang. La lumière dorée de la voix de Barbara Schlick. Fenêtre ouverte sur le jardin. Le chat gris angora passe, s'arrête, me regarde sans s'attarder.

Je crie vers toi

Mercure et Saturne m'ont précédé. Les jours heureux… L'orgue positif et les hautbois. Cette qualité inimitable, ce tranchant lumineux et doux, la modulation franche et simple : fa dièse mineur, la majeur. Sans apprêt, sans appréhension, sans remords. Elle porte une petite robe courte et très simple. On voit ses cuisses dorées. Elle sent bon. Encore !

Allons à la ligne, vite ! Viens dans l'eau avec moi. Je vois son ventre qui tressaille. Le violoniste ukrainien est un con. Tête de con.

L'incident a fait pli. Elles parlent de leurs époux. Épouvantables époux. La maison des amours est vide, poussiéreuse. Un rayon de soleil perce la pénombre. Toute futilité a fui hors de la pièce, mais la joie aussi. On avance parmi des accords d'où la tendresse s'est absentée et l'on revient sur ses pas. Personne. Elle n'écoute pas. Je pisse et par la fenêtre ouverte je vois le grand arbre dont les branches et les feuilles sont agitées par le vent. 

N'allons pas à Paris ! Il n'y a plus rien, là-bas, que des cadavres suspendus aux toits et des trottoirs crottés.

mercredi 12 juillet 2023

Ettie

Ettie a eu un grand succès sur Facebook, où j'avais déposé la jolie photographie qu'elle m'avait envoyée de sa Caroline natale, après que nous nous étions séparés, à la fin de l'été 1972. On la voit au violoncelle, avec un drôle de petit chapeau, les cheveux tombant sur ses épaules, souriante, timide, adorable. Au dos du cliché, ces quelques mots en français : « Avec beaucoup d'amour ». Il est vrai qu'elle est craquante. Je me rappelle très bien le jour où j'ai reçu cette photo, à Rumilly. J'étais évidemment flatté, et heureux qu'elle ne m'oublie pas, mais, quant à moi, j'étais déjà passé à autre chose, et autre chose de beaucoup plus sérieux. Il est amusant, d'ailleurs, qu'en déposant ces photos sur les réseaux sociaux, je me sois trompé, en parlant, à propos d'Ettie, de « second amour ». Comment ai-je pu faire cette erreur ! Non, c'est elle, le « premier amour » ; Christine est arrivée ensuite, même si elle a beaucoup plus compté dans ma petite existence (c'est sans doute pour cette raison que le « premier amour » m'est venu spontanément à son propos). Avec Ettie, ce fut trop bref, même si (et peut-être pour cette raison) sans aucun nuage (du moins dans un premier temps). Il n'y a pas eu de passion. La passion, c'est bien avec Christine, que j'en ai connu les premières morsures. 

La rencontre avec Ettie est assez romanesque, et déjà tout entière placée sous le signe du malentendu. Je me trouvais alors seul sur une plage de Mykonos, où j'avais élu domicile, une merveilleuse plage de nudistes où les filles étaient toutes plus belles les unes que les autres. Je l'ai vue arriver de très loin, avec son sac à dos et son chapeau, qui marchait droit sur moi. Elle semblait n'avoir aucune hésitation, et, en effet, m'aborda avec ces mots que je n'ai jamais oubliés : « Est-ce que je peux coucher avec toi ? » On imagine ma surprise et ma joie. Bien sûr qu'elle pouvait ! En réalité, en son français approximatif, elle voulait seulement me demander si elle pouvait dormir près de moi, car elle ne voulait pas rester seule, et je devais avoir une bonne tête, suffisamment pour la rassurer, car elle venait de se faire importuner par plus entreprenant que moi. Le reste s'est fait tout naturellement : lorsque les portes sont déjà ouvertes, on n'éprouve pas trop de difficulté à franchir le seuil, et parfois même, on ne sait pas qu'on le franchit. Le lendemain, elle a continué son chemin (elle allait à Athènes), et nous nous y sommes retrouvés quelques jours plus tard. De ce séjour dans la capitale grecque en compagnie d'Ettie, je ne garde que deux souvenirs. Le premier est la Messe en si, de Bach, dirigée par Karl Richter, qu'elle m'avait invité à venir écouter avec elle. Une révélation. Le second est la première nuit que nous avions passée à l'hôtel où elle était descendue avec ses amis américains. Elle m'avait fait venir en douce dans la chambre qu'elle partageait avec la petite fille de Franklin Roosevelt, une ravissante petite blonde, et nous avions dormi tous les trois dans le même lit. On peut dire qu'avec Ettie, on ne perdait pas de temps… 

Ettie se nomme (se nommait, car elle s'est depuis lors mariée) Ettie Minor. Elle est toujours restée une passion mineure, dans ma vie, même si c'est elle qui m'a conduit aux portes du continent féminin. Après la Grèce, nous nous étions retrouvés à Paris, et nous avions passé quelques nuits ensemble rue Lauriston, chez un de mes frères qui m'avait prêté son appartement. J'étais allé la chercher à son hôtel, rue Cujas, et je me rappelle l'avoir attendue dans la salle de réception en jouant sur un piano droit désaccordé qui se trouvait là. Je ne savais pas, alors, qu'elle était violoncelliste. Les promenades dans Paris, main dans la main, avaient été difficiles, pour moi, car j'avais une érection persistante qui, j'en étais persuadé, car je portait un pantalon d'été, très léger, qui résistait mal à la vigueur de ma passion nouvelle, s'étalait à la vue de tout Paris. 

Cette histoire manifestement inachevée a eu des suites. Deux suites, pour être exact. D'abord, en 1986, donc quatorze ans plus tard. Ce jour-là, je rentrais d'un court séjour en Bourgogne (j'avais été très malade, et Anne m'avait gentiment proposé de venir me reposer à la campagne). De retour à Paris, dans mon appartement de la rue des Arquebusiers, j'entends à travers la porte que je n'avais pas encore ouverte la sonnerie du téléphone. Je me précipite, je décroche, et j'entends une voix féminine dotée d'un accent étranger me demander si je suis bien « Jérôme Vallet », le Jérôme Vallet qui se trouvait à Mykonos en 1972. Elle avait fait tous les Jérôme Vallet de l'annuaire avant de me trouver. Ettie était en tournée en France et le soir-même elle fut chez moi. Nous avons passé une excellente soirée (il fut beaucoup question des sonates pour violoncelle et piano de Bach), et je voyais bien qu'elle ne désirait qu'une chose, mais quand j'ai voulu la prendre dans mes bras, elle m'a dit qu'elle était mariée, et nous ne sommes pas allés plus loin que de chastes caresses. J'étais très touché qu'elle ait cherché à me retrouver. Je ne lui pas dit que de mon côté j'avais deux petites amies, et je n'ai pas insisté… Elle est repartie au milieu de la nuit avec un fort sentiment de culpabilité. 

Et puis, cet été-là, pourquoi ai-je eu envie de la revoir ? C'était il y a douze ou treize ans, à peu près, donc presque quarante ans après notre première rencontre, et plus de vingt ans après cette courte nuit à Paris. En tout cas, ce qui est certain, c'est que cette envie n'avait rien, mais alors rien de sexuel ni d'amoureux. J'ai eu un peu de mal à la retrouver car je ne connaissais pas son nom d'épouse, mais j'ai finalement pu reconnaître son visage sur une photographie où elle tenait le violoncelle dans un orchestre américain. Quand je l'ai contactée, elle a répondu très vite, et lorsque je lui ai dit que ça me ferait plaisir de la revoir, elle m'a annoncé immédiatement qu'elle viendrait passer quinze jours chez moi. Ç'aurait dû me mettre la puce à l'oreille…

Nous sommes allé la chercher à l'aéroport de Marseille, Luna et moi. J'étais vraiment très heureux de la revoir, et même si deux cancers l'avaient un peu amochée, elle avait toujours ce merveilleux sourire et cette joie de vivre qui font du bien à ceux qui comme moi en sont un peu dépourvus. Nous sommes arrivés à la maison à la fin de l'après-midi, et, après le dîner, j'ai commencé à préparer le canapé au salon pour y dormir, car j'avais prévu de lui laisser ma chambre. J'avais donc monté ses affaires, et quand elle est redescendue, elle m'a demandé ce que je faisais. « Mais tu vois, je fais mon lit. » Elle a eu l'air surprise : « Mais enfin, non, tu vas dormir avec moi ! » Ici je dois préciser qu'à aucun moment elle ne s'était souciée de savoir si, par exemple, j'avais quelqu'un dans ma vie. J'ai protesté un peu, mais comme je voyais qu'elle était très déçue et que je n'avais pas envie de l'attrister, j'ai obtempéré. Nous avons fait l'amour, très mal, bien sûr, et j'ai essayé de dormir le plus vite possible. Vers deux ou trois heures du matin, le téléphone a sonné. J'avais l'habitude que Raphaële me téléphone en pleine nuit. Je suis descendu, pour ne pas déranger Ettie, qui dormait, et j'ai commencé à parler avec mon amie, jusqu'au moment où elle s'est aperçue, sans doute au ton de ma voix, que je n'étais pas couché. « Pourquoi es-tu en bas, retourne te coucher ! — Je ne peux pas, il y a quelqu'un dans mon lit. — Comment ça, il y a quelqu'un dans ton lit ? » J'ai dû lui expliquer ce qui s'était passé, et c'est à ce moment que j'ai vu Ettie qui avait passé la tête par la porte, et me demandait ce que je faisais là. « Tu vois, je téléphone. — Oui, je vois, mais à qui ? — À mon amie. » Je pensais ne dire que des choses banales, et qu'il n'y avait pas lieu de s'attarder sur le sujet, mais Ettie ne l'entendait pas de cette oreille, visiblement. « À ton amie ??? » Elle avait l'air sincèrement étonnée, et même choquée, d'apprendre que je puisse avoir une amie. Comme si depuis quarante ans, j'aurais dû rester sagement à attendre que Madame revienne dans ma vie. Bref, elle faisait la gueule ! J'ai donc abrégé la conversation avec Raphaële et je suis remonté voir mon Américaine qui était tendue comme un arc électrique. « Demain matin, tu me ramènes à Marseille ! » me dit-elle d'un ton qui n'admettait pas de répliques. J'ai d'abord essayé de la raisonner, de rester calme. Je ne comprenais rien à cette crise de nerfs. Je lui ai expliqué patiemment, avec toute la patience dont j'étais capable, qu'elle n'avait aucune raison de se mettre en colère, que tout cela était ridicule, et que bien sûr, il était hors de question qu'elle reparte demain matin, et d'abord pour aller où ? Mais elle n'en démordait pas : « Tu me ramènes à Marseille, et je reprends un avion pour le Connecticut. » Mais enfin, tu es folle ou quoi ? Et puis jamais tu ne trouveras une place comme ça, au débotté, ou alors elle te coûtera une fortune ! Nous avons fini par nous recoucher, et j'étais persuadé que la nuit allait la calmer. Mais quand j'ai ouvert les yeux, le lendemain matin, après une nuit ultra-courte, j'étais seul dans le lit. Elle était sur le balcon, en train de faire son yoga en petite culotte. Je suis descendu faire du café, et j'ai attendu qu'elle me rejoigne pour voir à quoi allait ressembler la journée. « Je suis prête », qu'elle me fait. Prête à quoi ? J'ai fait mes bagages, je t'attends. Mais quelle bourrique ! Nous avons recommencé à nous engueuler, j'ai recommencé à essayer de la convaincre, et puis au bout d'un moment, j'en ai eu assez, je suis allé m'habiller, j'ai pris les clefs de la voiture, et je lui ai dit que moi aussi j'étais prêt. Et nous voilà repartis pour Marseille.

Luna était contente, elle adore la voiture. Une heure et demie de route en silence. J'étais fou de rage. À l'aéroport, elle a bien dû admettre que j'avais raison, que jamais elle ne trouverait un avion à un prix décent. « Bon, alors, qu'est-ce qu'on fait ? Tu te calmes et on rentre à la maison ? » Tu parles ! Butée de chez butée. Là, c'en était vraiment trop pour moi : je lui ai souhaité bonne chance et je l'ai plantée là. 

Sur le chemin du retour, je me suis arrêté chez Raphaële. Elle m'a fait venir sous la douche pour bien me décrasser des miasmes de l'Américaine, et on a baisé avec passion. Enfin un peu de joie. 

Ce que je ne savais pas, c'est que l'histoire ne s'arrêterait pas là…

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lundi 3 juillet 2023

[Journal] 12 et 27 décembre 2002

 Jeudi 12 décembre 2002, 7h20 du matin, TGV pour Aix-les-Bains)

Hier, venu à Paris pour voir Valérie. Non, venu à Paris pour baiser Valérie. « Je ne demande que ça. «  me dit-elle à plusieurs reprises. Curieux qu'elle soit « amoureuse de moi » ! Hier, pour la première fois, elle m'a dit : « C'est parce que vous écrivez bien, que je suis là. » Il m'aura donc fallu attendre 46 ans pour connaître le pouvoir des mots. « C'est ma fierté de vous faire bander ! » Cette phrase est une des plus belles que j'aie entendues. On s'est tellement écrit, avec Valérie (emails) : plus de mille messages en deux mois et demi ! Il va falloir revenir à plus de modération. Ni elle ni moi ne pouvons tenir le rythme. Elle a en sa possession la quasi totalité des fragments de Sarah, Printemps. Nous devions en parler, hier, mais bien sûr, nous nous plus occupé de nos corps respectifs. Valérie a des seins prodigieux, comme je n'en avais pas vus de tels depuis longtemps. Elle portait un string, assorti à son soutien-gorge, des bas blancs. Son con sentait un peu l'urine quand je l'ai déshabillée, mais ce n'était pas désagréable. Le moins qu'on puisse dire est qu'elle ne possède pas le don insolent de Sarah pour faire l'amour. On voit qu'elle n'a pas beaucoup d'expérience. Cela dit, elle est partante pour à peu près tout, à condition que ce soit moi qui lui dise quoi faire. Quand elle baise, elle se tient les seins, pour qu'ils ne bougent pas trop. Comme c'est dommage ! Je ne sais si c'est parce que cela lui fait mal, ou bien si c'est parce qu'elle en a honte (qu'ils bougent autant), auquel cas il faut que je lui dise de ne pas me priver de ce plaisir. 

Le ciel est plombé. Très sombre en haut, avec une mince bande claire le long de l'horizon, d'un gris liquide de mercure bleuté, zébré ça et là de légères cicatrices de nuages noirs. Le jour commence à se lever, pas encore de soleil. Mes voyages à Paris sont si brefs. Juste baiser. À l'hôtel, rue Mahler. Très bonne idée : ne venir à Paris que pour un cul, une main sur ma queue, une bouche sur mes couilles. Quelle femme étrange ! Pas sûre d'elle et pourtant si téméraire. Tenant parole. « Mon premier homme a été mon père ! » Je réfléchissais : pourrais-je dire : ma première femme a été ma mère ? Non. Ma première femme a été ma sœur. La brume a uni le ciel, dans un dégradé de bleu poussiéreux. J'ai peu dormi, de 2h à 5h30, avec deux interruptions étranges, où l'envie de pisser était si intense, comme si j'avais une infection urinaire. C'est magnifique, quand une femme se donne comme ça. Elle n'a rien caché d'elle ; j'ai été plus pudique. 

——

Vendredi 27 décembre 2002 (Chez Brigitte, dix heures et demie du matin)

Deuxième partita en ut mineur, par Argerich

Valérie vient de passer au petit matin. Elle m'a réveillé, s'est glissée dans le lit en slip et soutien-gorge. Elle a joui deux fois, coup sur coup, très fort. Elle était venue pour ça. Elle est repartie très vite, elle allait au travail. Quand je me suis levé, j'ai trouvé un croissant et une baguette de pain frais à la cuisine.

lundi 26 juin 2023

[Journal*] samedi 13 juillet 2002

(TGV pour Aix, dix heures du matin) Voiture 5 (fumeurs) !

Il y a un monde fou. Hier-soir, diné avec Sarah, dans une petit restaurant italien de la rue où se trouve La Boussole… On est passé devant, on a souri, mais pas un mot… Je me suis beaucoup ennuyé. Beaucoup.

« Je ramène tout à moi, c'est ça ? » Oui, pour emprunter un raccourci, c'est exactement ça, Sarah ; sortie du cercle intime, de l'hyper-intime, même, je me rends compte que tu deviens affreusement inintéressante, grossière et mesquine. Ton intelligence n'affleure dans la sphère de l'échange amical, de la conversation, que par une pigmentation extrêmement éparse, dégarnie, pauvre. « Ah, tu vois, ça, ça m'intéresse ! » me dit-elle quand j'essaie de lui dire, avec précaution, ce que je viens d'écrire. Va-t-elle enfin sortir de son igloo de clichés, va-t-elle déposer un instant son habit de lumière ? Las, elle s'engouffre avec une gourmandise désespérante dans une galerie des glaces, dans un tout petit bazar psychanalytique qui n'est pas si éloigné que ça des préoccupations des lofteurs. Elle me raconte une « matinée psy ». « On a fait des collages… » Je m'agrippe à mon verre, ça sent bon, nous sommes au jardin du Luxembourg. Un groupe de filles-femmes-mamans et deux psys… Sarah l'artiste avait voulu amener sa copine « encore vierge à 26 ans » (« tu me la présenteras ? »). « Mais on étouffe dans votre collage, il n'y a pas un espace vide, et cet arbre en l'air, là, ça ressemble à quoi, vous n'avez pas les pieds sur terre, vous, hein, d'ailleurs, voyez, Mesdames, ce nounours, et ces petites menottes de bébé, oui, les menottes, d'accord, font remonter un peu la note, et puis, artistiquement, c'est assez joli, faut r'connaître, m'enfin, vous avez besoin d'affection, mon chou, et un petit lavement ? Non ? Vraiment ? Bref, « c'était super-intéressant, tu vois ?! », oh, que oui, que oui, je vois comme si j'y étais, relaxez-vous, lâchez vos sphincters, la langue prend toute la place dans votre bouche, touchez votre ventre, soyez amies avec votre corps, aimez-vous, acceptez votre plaisir d'être là, laissez votre dos couler dans le sol, vos fesses prendre toute la place qu'elles veulent, votre nombril est en quête de lumière, votre vagin est une fleur qui sent bon, etc. Oh, Satan, tu as pris les traits d'une maman-d'aujourd'hui-bien-dans-sa-peau et de toute cette marmaille beuglante qui saccagent Paris à coup de trottinettes et de rollers. (« Oh, c'est hyper-sympa, la glisse ! ») Ta gueule ! Vos gueules ! Arrêtez cette diarrhée, laissez-nous respirer les dernières roses, laissez-nous DORMIR ! Elle se gratte les ailes du nez, elle se gratte la tête. Me pique une cigarette. « Qui suis-je pour toi ? » Merde. La question la plus con de la soirée ; qu'est-ce qui m'a pris ? Peut-être avais-je peur que mon ennui ne se voit trop ? « Tu es amoureux de moi ? » Je ne réponds pas mais je fais une tête qui ne peut que laisser penser que la réponse est positive. Je lui dis qu'on est en plein malentendu. Elle ne comprend pas de quoi je parle. « Ça te va si on partage le repas ? » 

Je suis pressé de rentrer me coucher. Même pas envie de la baiser. Tout en sachant pourtant qu'il n'y aurait précisément que cela qui pourrait sauver la soirée. Mais je suis fatigué de l'écouter s'écouter. Je débranche mon sonotone et je prends mon air d'idiot, beaucoup ailleurs, déjà provincial. Du coup elle n'a plus envie de s'en aller, alors je ferme mon sac, je pense à la mère qui doit être en train de m'appeler, je souris, alors elle se lève, la bouche un peu serrée, mais pourtant soulagée, et peut-être déçue.

« Tu as des projets ? » Je réponds que mon projet est de ne pas en avoir. Elle croit que je plaisante. 

samedi 6 mai 2023

Sollers

 


Il vient de mourir. Sollers, c'est d'abord un nom : tout entier art (rusé, habile). Sollers, c'est d'abord une gueule, une allure, une certaine désinvolture, et surtout une voix. Sollers, c'est d'abord une longue partie de ma vie. J'ai beaucoup aimé la voix de Sollers, que j'ai écouté à la radio avant même de connaître sa figure. Je me rappelle ses apparitions au Panorama de Jacques Duchâteau, que je guettais avidement. C'est Christine, je crois, qui me l'a fait connaître, quand j'avais un peu plus de vingt ans. Elle lisait Paradis, ce livre rouge, à plat ventre sur le divan de la maison en Bourgogne, le chat sur son dos, et comme elle était plus cultivée que moi, j'ai voulu savoir à quoi ressemblait ce livre au titre ahurissant. Ah non, je me trompe, c'est Paradis II, qui avait une couverture rouge. Paradis, lui, était encore publié aux éditions du Seuil. Et je me trompe encore, car elle me l'avait offert pour Noël, ce livre, que je viens de retrouver, et sa jolie écriture, en décembre 1982. « (…) vers l'aveugle-né valse freloutée lesbielle mumelle taffetics de torse s'engantant l'ouaté ça n'en finit pas pour elles de se redouter et de s'y complaire et de s'y soustraire et d'y ajouter leur pétale arqué (…) » Elle parle de ses mouillettes, Christine… Quelles mouillettes ? Sollers, c'était aussi et surtout un certain rapport à l'érotique. « Ici, on ponctue autrement, et plus que jamais, à la voix, au souffle, au chiffre, à l'oreille ; on étend le volume de l'éloquence lisible. » 

Pourquoi pas une histoire mais cent mille histoires ? Pourquoi pas ? Une histoire cent mille et freloutée… Ici-là-maintenant et pour toujours ailleurs. Pourquoi pas le paradis ? On l'a connu. J'avais la sale manie, quand j'étais jeune, de toujours ôter la jaquette des livres que j'achetais. Je voulais que les Gallimard soient tous pareils, nus dans leur principe, et j'ai jeté la jaquette rouge de Paradis II. J'aime énormément, j'en ignore la raison, les livres édités au Seuil, dans ces années-là, et spécialement ceux de la collection “Tel Quel”. Eux aussi étaient simples, presque arides. Fond blanc et bordure brune. Cette sobriété janséniste me séduisait infiniment. Tel Quel… Voilà ! C'est ça, le commencement. C'est bien Tel Quel. On voulait voir le monde tel qu'il était, et je me rappelle avoir lu, relu et relu, ce volume, format de poche, comment s'intitulait-il déjà, à l'intérieur duquel on trouvait des textes de Derrida, le premier Derrida, ah oui, c'est ça, Théorie d'ensemble, Michel Foucault, Julia Kristeva, Marcelin Pleynet, Jean-Louis Baudry, Pierre Rottenberg, Jean-Joseph Goux, Jean Thibaudeau, Denis Roche, Jean Ricardou, Jacqueline Risset, Jean-Louis Houbedine, le texte de Derrida, La Différance, avec un a, m'avait donné du fil à retordre, et j'avais adoré retordre ce fil-là. La poésie doit avoir pour but… Ah, ce Marcellin Pleynet, comme il nous aura divertis, quand il passait à la radio. La poésie est inadmissible, et d'ailleurs elle n'existe pas, c'est Denis Roche qui parle. Tout était possible, en ces années-là, croyez-moi ! Possible et inadmissible. C'est ce qu'on ne peut plus faire comprendre aujourd'hui. J'ai été mot parmi les lettres… C'était un petit monde, si vous voulez, oui, mais de ce petit monde sortaient par moment des éclats d'intelligence et de lumière qui nous tenaient en haleine, des éclats arrachés à ces esprits et à ces corps. Nous avions le sentiment de vivre dans un printemps perpétuel : Éros et culture se tenaient par la barbichette et nous faisaient danser. Et puis le jazz, et puis cette sensation inoubliable d'un monde qui s'ouvre pour nous seuls. Tel quel ! La poésie quotidienne dont j'aimerais donner une idée s'écrivait en soulevant des liasses de prose et en les laissant retomber dans la poussière du soleil, comme des billets de banque. Et je faisais la même chose en musique, alors, sans trop me poser de questions. L'Espagne, l'Italie, la France, la lumière portée de New York et le corps des femmes nous chauffaient les sens et la pensée, nous étions branchés sur une même vague harmonique et atonale. En ce temps-là, je croyais encore qu'il fallait tout comprendre et tout connaître, et que j'avais le temps, que c'était une raison suffisante d'habiter le monde. C'est cette langue que nous parlions. Écoutez la Suite espagnole, d'Albeniz, écoutez Ionisation, d'Edgar Varèse, écoutez la Sinfonia de Luciano Berio, et son Larorintus II, écoutez le Michel Portal Unit des années 70, écoutez Steve Potts et Mingus, l'XTet et le New Phonic Art, écoutez Djamchid Chemirani et Nusrat Fateh Ali Khan, écoutez Cecil Taylor et le Brotherwood of Breath de Chris McGregor, Miles Davis bien sûr, et les Mantra de Stockhausen, et les préludes pour piano de Maurice Ohana, et voyez tout ce monde englouti qui remonte à la surface comme si c'était hier… On a le cœur qui déborde, ce matin ! C'était un monde sans frontières entre la littérature et la musique, sans pause entre la liberté et la joie, entre l'invention et la solitude, entre l'amour et le temps. Impossible à expliquer. 

Voilà. Pour moi, Sollers, c'est d'abord, surtout et toujours l'envie de lire (je ne dis pas le besoin). L'envie d'aller voir les écrivains. Pas leurs palais ni leurs chaumières, mais leurs liasses de papier, leurs brouillons, leurs stylos et leur machine à écrire, leur table et les fenêtres devant lesquelles ils se tiennent immobiles. Ce qui se trouve sous leurs textes. De nous tenir un instant près d'eux, dans leur chambre. J'ai envie de citer ce passage de Femmes :

« Je m’étonne toujours de constater à quel point ils ou elles ont peur d’être seuls… Alors que, pour moi, c’est depuis toujours le plaisir fondamental, les yeux ouverts du petit matin vide, la soirée qui n’en finit pas, la beauté insensée des murs… J’aime manger seul au restaurant ; j’aime rester seul trois jours sans adresser la parole à personne… J’aime sentir le temps passer pour rien, n’importe où, dormir, dépenser le temps, me sentir le temps lui-même courant à sa perte… Je suis là, encore un peu là, et un jour je ne serai plus là, je boucle doucement sur moi ma place dans la bande dessinée, la rapide atmosphère ambiante… Je me sens de passage, agréablement, simplement, je n’ai pas peur… Tout le malheur des hommes est l’impossibilité où ils sont de demeurer seuls dans une chambre ? Oui, avec Pascal sur la table de nuit, ça devrait suffire, cependant, pour la grande nuit du séjour parmi les hommes… Café très fort, whisky, tabac, radio… Et vogue la plage ! Et plane le temps ! De temps en temps, je loue une chambre d’hôtel, pas loin de chez moi… Je vois tout comme si j’étais en visite dans le coin où j’habite, j’ai l’impression de venir faire une étude après ma mort sur ma vie dans la région… » Et puis aussi, dans Carnet de nuit : « J'étais le dernier paragraphe, son ondulation, sa modulation. Surpris, navré, amusé de me retrouver quand même avec un corps, alors que j'étais passé de l'autre côté : dans l'air, entre les phrases. » Vous me dites que ce n'est pas de la grande littérature ? Je suis d'accord. Ce n'est pas de la grande littérature, mais ce “Carnet” m'a aidé à vivre, et j'en avais fait une sorte de bréviaire secret. Mozart n'est jamais loin. J'habitais à Paris dans un très bel appartement qui était devenu une sorte de tanière magique. J'avais beau être entouré, j'y ai beaucoup souffert de la solitude, et Sollers m'a parlé à l'oreille. Ça n'avait pas de prix. Je crois bien avoir inventé sa littérature autant que je l'ai lue, et peut-être plus. J'aurais toujours une dette envers lui. C'est comme ça. Je me souviens d'une fois où Sophie était venue me chercher au train, à la gare de Lyon, il faisait beau et nous avions décidé de marcher jusqu'à notre appartement de la rue Villehardouin. En chemin, près de l'Observatoire, j'ai aperçu Sollers en train de lire à la terrasse d'un café. Je l'ai indiqué discrètement de la tête à Sophie et elle m'a immédiatement dit : « Oh ! Allons le voir ! » Mais non ! Jamais de la vie ! Je ne voulais pas le déranger. Il était dans l'infini, et nous, nous étions seulement à Paris. Un peu plus tard, j'ai mieux compris pourquoi mon amie voulait aller le voir. Un soir que nous étions en train de regarder la télévision comme un vieux couple las, l'habile Bordelais se montrait dans la petite lucarne, et Sophie, sans me regarder, prononça ces mots stupéfiants : « J'ai envie qu'il me baise. » Je crois qu'elle ne lui aurait pas déplu. 

La solitude et Sollers, donc, la curieuse solitude qui peut aussi bien nous tuer que nous amener au paradis. C'est compliqué, une vie d'homme ! C'est très simple et très compliqué. Je m'en aperçois par exemple quand je reprends un de ses romans (Portrait du joueur) et qu'il me tombe littéralement des mains. Comment ai-je pu aimer ça ? Ça me semble inconcevable, et pourtant… Mais je sais bien que le même phénomène pourrait m'arriver avec d'autres et je ne suis pas pressé d'en tirer des conclusions. C'est moi qui ai changé, et je ne crois pas qu'il faille s'en désoler. Il y a des saisons pour certains livres, pour certains écrivains, et puis les saisons passent, et nous passerons aussi. Je préfère ne me rappeler que les bons souvenirs, et ce que Sollers a fait germer en moi. Il aimait Mozart, il aimait Bach, il aimait le jazz, il aimait Argerich et Bartoli, et Gould, c'est déjà bien. Je ne l'ai jamais rencontré et c'est très bien aussi ; je ne l'aurais peut-être pas aimé, il ne m'aurait peut-être pas aimé. La solitude et la musique, entre nous, c'est ce qu'il y avait de plus précieux. Ça laisse des traces indélébiles. Même si je me sens un peu orphelin, aujourd'hui, sa mort me fait paradoxalement du bien. J'ai rouvert des livres, moi qui depuis quelques semaines avais la littérature en horreur ; j'ai rouvert des livres et j'ai reconnu la joie qui accompagne ce geste comme on reconnaît un vieux compagnon qu'on a essayé d'oublier en vain. Ça me console de bien des choses. 

Du double mouvement de la ponctuation invisible et de l'illisible saturé, il a su se tirer habilement en se cachant comme personne. Tous ceux qui disent le connaître mentent, très naïvement. Je n'ai pas cette prétention, mais j'ai l'impression aujourd'hui d'avoir marché un temps en sa compagnie, sans mots, sans phrases, comme on suit silencieusement une belle fille dans la rue pour savoir où elle habite. Heureusement, il m'a semé en chemin. Restent le désir et le mystère. Merci, Sollers ! Tu as étendu le volume de l'éloquence lisible. J'ai été mot parmi les lettres, peu importe ce qu'il en restera.

samedi 20 février 2021

Revue d'idées

(Il n'y a pas assez d'[idées] dans mes phrases. Il faut que je mette des [idées] dans mes paragraphes.) 

Je pourrais commencer par l'[idée]1, et poursuivre avec l'[idée]2. Mais que placer entre l'[idée]1 et l'[idée]2 ? Des adjectifs, des verbes, des compléments d'objets, des propositions plates, sans idées, des incises ? Comment faire, surtout, pour que l'[idée]1 et l'[idée]2 aient l'air de coexister pacifiquement, de ne pas se bouffer le nez, de ne pas empiéter l'une sur l'autre, et pourtant de bien se différencier, de rester tout de même des [idées] singulières, indépendantes ? C'est bien gentils, les [idées], mais elles ne doivent pas empêcher de faire des phrases ! Cependant, il ne faut pas non plus que les phrases diluent les [idées] dans leur mouvement naturel de phrases. 

Admettons que je réussisse à faire une ou deux phrases dans lesquelles je place deux [idées] à des endroits stratégiques et idoines, que ces [idées] soient à la fois reconnaissables dans leur essence d'[idées] et suffisamment plastiques pour ne pas contrarier le mouvement naturel des phrases. Comment passer ensuite à l'[idée]3 ? Avec le même procédé ? Il ne faut pas lasser le lecteur. Mais il faut aussi lui donner une nourriture suffisamment riche pour qu'il ait la sensation de ne pas perdre son temps. Le lecteur est un con mais il ne veut pas se faire avoir. 

Avez-vous connu les baraques à strip-tease à Pigalle, à Noël ? Je fus dans les hommes qui se pressaient là, les pieds dans la boue, les doigts gelés, à la nuit tombée. Il fallait sortir de chez soi, aller dans le froid et la honte, avec les autres hommes, il fallait se tenir là, minable parmi les minables, mains dans les poches. Le cœur absent.

L'idée était de voir une femme nue, de voir ses seins, de voir sa chatte, et ses fesses. L'idée nous faisait sortir de chez nous et nous traînait là, pitoyables, dans le bruit et le froid, dans la laideur, surtout. 

Ces femmes n'étaient pas très jolies, elles étaient parfois laides, elles étaient mal fardées, toujours affublées d'habits de très mauvais goût, et leurs paroles n'étaient guère engageantes, non plus que leur voix. La sueur se voyait sur leur mauvaise peau, même quand elles étaient en petite tenue sur une estrade en plein air, mal réchauffées par un poêle à gaz miteux qui rougeoyait près de leurs jambes métaphysiques.

J'ai aimé ça. J'étais une idée parmi d'autres idées, une idée sans phrases. Hors de l'humanité, pour ainsi dire. Les idées sont toujours à l'extérieur. Les idées sont des putes qui tremblent de froid. Elles ont des pieds fatigués. Ce n'était même pas du chagrin, qui se voyait là, c'était seulement les hommes et les idées qu'ils avaient trainées là dans la nuit d'hiver. On ne se lamentait pas du tout, non, personne ne se plaignait, on était bien content d'être là, les pieds dans la boue, avec les autres. 

samedi 21 septembre 2019

Booster l'inspiration de Francis, c'est le must…

Plieux, vendredi 20 septembre 2019, onze heures du matin. Je me demande bien ce qu’il en est de la langue des affaires, aujourd’hui, et de l’état dans lequel elle se trouve. Je n’y suis pas exposé directement et ne la rencontre guère, mais j’en observe tout de même un aspect un peu marginal, et qu’on pourrait supposer n’être pas le pire. C’est la langue des agents immobiliers spécialisés dans les manoirs et châteaux, ou dans ce qu’ils appellent les demeures de prestige. Or, contrairement à ce qu’on pourrait croire (à condition d’être très naïf, peut-être), cette langue est d’une part extrêmement vulgaire (il y est par exemple beaucoup question de l’événementiel…), mais surtout incroyablement délabrée, fautive, inculte, ponctuée en dépit du bon sens, pleine de fautes d’orthographe, de négligences ou d’ignorances typographiques, d’irrespect pour le régime des espaces et des capitales, et d’une instabilité syntaxique qui la mène constamment au bord de l’inintelligibilité. Je me demande comment les gens arrivent à se comprendre dans ces conditions. Mais peut-être est-il important de ne pas se comprendre pour faire des affaires. Quoi qu’il en soit je vais essayer de constituer ci-dessous une petite anthologie qui illustrera mon propos — il s’agit d’extraits d’annonces et de “descriptifs” (pour descriptions, j’imagine…) parus dans une presse spécialisée souvent assez prétentieuse, et publiés par des agences qui se prennent pour l’épitomé du chic : 

 Le Château possède son un beau lac, situés sur 3 hectares de terres vallonnées. 

 La remarquable ferme en U de 700 m² plein sud, offre de plusieurs logements, écuries, granges, grandes remises, au centre de la cours de 2000 m² se trouve le pédiluve toujours en eau. 

 Tout en profitant du calme de la campagne, rappelons que cette demeure est à seulement 45 km de Paris et 50 km des aéroports d’Orly et de Roissy. 

 Proche du Malzieu Ville à 15 minutes de l’autoroute Grande maison de Maître de 1608, implantée dans un petit village sur la Margeride, cette propriété de 15 pièces sans aucun travaux à prévoir car elle a fait l’objet d’une très belle restauration (électricité, menuiseries, salle d’eau, cuisine, sablage des pierres et bois, enduits et peintures, isolation des combles etc). 

 Réelle opportunité ! Superbe propriété d’Architecture rare ayant subi une très importante rénovation.  
Dans la maison principale il faudra y mettre votre touche personnelle et faire plus de sanitaires mais tout est prévu. 

 Terrain de 5 ha environ avec Parc arboré et aménagé, 3 Puits, nombreux éclairages et bancs ont été installés pour profiter du site; Prairie, bois, ruisseau, plan d’eau en cours, Parking 20 voitures, Grandes dépendances. 

 La propriété comprend la maison principale avec ses 5 salles de réception dont une salle à manger transversale de 86 m², 6 chambres principales (chaque une avec sa salle de bains et dressing attenante), cave à vins, buanderie, pièces de service, une magnifique cuisine de 67 m² avec piano de cuisson sur mesure, cheminée monumentale, une grande arrière cuisine. Tout a été fait pour le meilleur confort et Dans l’aile droite, des grandes espaces jeux, y compris un bar de 77 m², vestiaires et local technique, et un appartement de service de 55 m². 

 Il y a aussi 2 maisons d’amis: la première a été récemment rénovée avec beaucoup de goût, et la deuxième est en bon état sans avoir été rénové. Des bâtiments agricoles sont inclus. Grand parc, beaux vues panoramiques, petit bois, puits, À une heure de Toulouse et 10 minutes d’Auch. 

 Située au sud de Carcassonne dans le Haute Vallée grand château de village dont la première construction date du 16ième/17ième. Un part d’environ 300 m² est rénovée et habitable de suite et il reste un autre 600 m² à faire. L’édifice en pierre comprends des très jolies cheminées en pierre, des plafonds à la Française, des sols en pierre et autres caractéristiques architecturales exceptionnelles. Les propriétaires ont fait beaucoup de travaux pour améliorer et consolider la structure de bâtiment et les travaux qu’ils ont fait sont avec beaucoup de respect pour les détails d’origine. 

 Un art de vivre exceptionnel liant harmonieusement le traditionnel et le must contemporain. 

 En Touraine, exceptionnel Château en Touraine XV°-XVII° et XIX° ISMH. Restauré, sur 3ha13. Prestations de grande qualité. 4 logements annexes. Châtelet. Nombreuses dépendances. Grandes caves troglodytiques et caves souterraines. Cours intérieures. Parc arboré. Terrasse. Potager. Jardin. l’ensemble sur 3ha 13. Le Château en Touraine, restauré, comprend: Au rez-de-chaussée: Une entrée principale de 14 m², tomettes, escalier à vis en pierre. Au 1er étage: Un salon de 31 m², poutres et cheminée en pierre. Une lingerie-chaufferie de 10 m². En demi-étage: Un petit salon de 10 m², tomettes. Au 2ème étage (accès à la terrasse de 60 m² et au jardin): Une cuisine aménagée de 20 m², tomettes, poutres et accès à la terrasse sur la tour. 

C'est dans le Journal de Renaud Camus que je trouve cela, ce matin, qui me parle très directement. Je ne peux pas ne pas penser à l'agence Féau, à Paris, à leur prétention, bien sûr, mais à leur vulgarité, surtout, qui m'avait énormément frappé, en 1990, quand que je faisais visiter l'appartement de la place des Vosges, où je vivais alors. Le jour où ce bellâtre ridicule de Francis Huster est venu avec sa copine de l'époque a été un des plus drôles. Pendant que la dame de l'agence vantait les mérites de l'appartement, je faisais des grimaces, dans son dos, qui signifiaient qu'elle racontait n'importe quoi, ce qui avait l'air de beaucoup amuser la fille qui accompagnait l'acteur. Lui prenait des grands airs, parcourant l'appartement avec une mine sombre, dans un grand manteau de pluie, sans un mot, pendant que l'autre andouille nous expliquait avec toute la componction requise qu'un acteur doit "sentir" les lieux, afin de savoir s'il pourra y trouver l'inspiration, furieuse contre moi qui ricanais en regardant ma montre. 

Ces gens-là sont d'une telle grossièreté qu'on n'a guère de scrupules à être désagréable. Je ne l'ai pas été assez. Elle était décontenancée par l'appartement et sa "déco", mélange improbable de raffinement (les meubles de Tante Glyne étaient encore là, et Dieu sait qu'elle avait bon goût, un goût très sûr que cette pétasse ridicule n'aurait jamais) et de n'importe quoi (mes propres affaires). Je dormais par terre, par exemple, car je m'étais débarrassé du lit de ma tante, trop petit à mon goût, et cette connasse, pour bien montrer le mépris dans lequel elle me tenait, avait un jour déposé son parapluie mouillé sur mon lit. Ce n'est qu'un petit exemple de la guéguerre que Féau et moi nous sommes livrée pendant des mois. J'annulais un rendez-vous sur deux, à la dernière minute, ce qui la mettait hors d'elle, je lui ouvrais la porte en slip, pas douché, et allais prendre ma douche pendant la visite. Et quand elle disait aux visiteurs, baissant la voix : « En face, vous avez l'appartement de Monsieur Jean-Claude Brially », je la reprenais en expliquant que Jean-Claude avait déménagé depuis déjà six mois et que sa voisine du dessus était une sans-gêne qui faisait un boucan infernal. 

Plus tard, j'ai eu une belle-sœur, héritière d'une grande fortune alsacienne, avec laquelle je m'entendais plutôt bien, gentille mais elle aussi d'une invraisemblable vulgarité, parlant comme une concierge, trouvant que Catherine Pankol était géniale, copine des toutes les vieilles crapules de la droite parisienne. Un jour elle a cru me faire plaisir en m'invitant à Essaouira, pour y faire une thalasso… J'aurais dû y aller, ne serait-ce que pour pouvoir raconter les discussions des bourgeoises du XVIe pendant qu'elles font semblant de perdre leur graisse… Mais les "booster", les "must", les "haut-de-gamme", tout ce sous-vocabulaire de commerciaux et de publicitaires m'avaient déjà donné la nausée depuis longtemps, et je n'ai pu me résoudre à tant de sacrifices. Je préfère mille fois les caissières de CORA, même les tatouées. Au moins elles ne passent pas à la télé, sauf dans Koh-Lanta.

Il faut s'y faire, les gens qui ont de l'argent ne sont pas seulement aussi ploucs que les autres, ils le sont souvent plus. C'était déjà vrai en 1990, alors aujourd'hui…

mardi 30 juillet 2019

La rue Galilée



C'était en 74, peut-être en 73. J'étais allé à Paris avec mon ami Andrea, italien et pédé, petite moustache et corps de moustique mal articulé, le cheveu rare, déjà, et qui en avait un peu après moi, ça le reprenait régulièrement. On ne savait pas très bien d'où il venait, il nous laissait penser qu'il avait été membre de Prima Linea ou des Brigades Rouges, ça le faisait monter en grade auprès des filles, quand il venait à Annecy, mais on n'y a jamais vraiment cru. 

Je ne sais plus comment on l'a rencontré, l'autre, un grand type, plus âgé que moi, il devait avoir vingt ou vingt-deux ans, beau mec, qui surjouait un peu le mystère. Si, on avait rendez-vous avec lui au café de l'avenue Kléber, au métro Boissière, et de là nous étions allés chez lui, rue Galilée. Andrea voulait de la dope, soi-disant. C'était au premier, un grand appartement très bourgeois, grand-bourgeois, et nous avions suivi le type dans la chambre de ses parents. J'ouvrais des mirettes énormes. Ça sentait bon. Je me souviens de la lumière, c'était très lumineux, de grands espaces très lumineux. Il va droit à un immense placard (il n'y avait pas encore ces conneries de dressing, à l'époque), et soulève une pile de culottes, à hauteur d'épaule, mais vraiment une pile comme je n'en avais jamais vue, énorme. Il devait y avoir au bas mot une trentaine de culottes, et sans doute plus, et c'était pas du coton, ni du nylon. Il avait déjà attrapé le pain de shit et nous sommes allés dans la cuisine pour en couper un morceau. Mais moi, le shit, j'en avais strictement rien à foutre. J'étais sous le choc. Il faisait beau, c'était l'été, et j'entendais Andrea qui parlait des Situs avec le gars — c'en était un, à ce qu'il paraît. Je ne comprenais rien à leur baratin, je n'attendais qu'une chose, qu'on retourne dans la chambre de la mère. Il n'y avait qu'elle. L'appartement entier était empli d'elle, et d'elle seule. C'était silencieux, et c'était son silence, c'était lumineux, et c'était sa lumière, j'étais bien — comme si j'étais au centre du monde, dans la gueule du loup, ou de la louve, mais une louve chaude, accueillante, lumineuse : j'étais à la fois enseveli et libre, en contact avec la Chair éternelle, la chair feuilletée, fine et émouvante et odorante, élastique et profonde (oh, cette profondeur !), je me sentais léger, très ému et très léger. Le placard était resté ouvert, je me suis approché le plus près possible… il a remis son pain de cannabis sous les culottes et il a refermé le placard. Ça m'est tombé dessus à ce moment-là. Quand le placard a été refermé, j'ai été pris d'une grande bouffée de désir. Ça ne pouvait pas se dire, ni se montrer, il fallait le garder à l'intérieur de soi, mais ça aussi c'était impossible. 

Après ça, je ne me souviens plus de rien. C'était la plus belle journée de ma vie, Paris était somptueuse, complètement ouverte, tout semblait offert ou sur le point de l'être. J'étais amoureux de sa mère, sa mère que je n'avais jamais vue. Elle devait avoir dans les quarante ans, peut-être quarante cinq, et moi j'en avais dix-sept. Comment faire pour qu'elle sache que j'existais, et non seulement que j'existais, mais que j'avais pénétré au cœur du Mystère, de son mystère à elle — c'est-à-dire le seul ? Allait-elle m'aimer ? Bien sûr ! Tout cela était écrit, tout l'appartement m'apportait la bonne nouvelle. Cette chambre, avec ses grandes fenêtres, ce grand lit, ce placard, les tapis, la cuisine plus sombre, les couloirs, le Situationnisme, l'Italie, Paris, l'été, mon corps affamé, tout convergeait naturellement vers l'amour, je ne pouvais pas y échapper. J'étais appelé à être aimé de cette femme. Même si cet amour ne durait qu'une demi-heure, une après-midi, ou une semaine, ce serait l'amour le plus parfait, le plus étincelant, le plus silencieux aussi, et il m'ouvrirait grand les portes du Plaisir (c'est-à-dire de la vie parfaite), je le savais. J'avais plongé tout entier dans ce qu'il y a de plus beau au monde : l'émotion pure. 

Aujourd'hui, plus de quarante ans après, je la vois encore, je la vois bien nettement, cette femme que je n'ai jamais vue. Elle est toujours aussi belle et elle ne m'a pas oublié. Elle n'a pas pris une ride, ses fesses sont parfaites, lisses, douces, tendres, pleines, et quand elle enfile une culotte, dans le silence lumineux de sa chambre, elle le fait en pensant à moi, à moi debout en prière devant son placard. 

mercredi 12 avril 2017

Cité Martignac



J'étais chez une vieille amie, psychanalyste de son état, en compagnie d'une femme que j'ai connue et aimée il y a de très nombreuses années. Il y avait là un piano très étrange qui me faisait très envie, et je devais jouer sur ce piano une pièce de Messiaen que je ne connaissais pas du tout. Je décidais donc d'improviser dans le style de Messiaen mais le mari de mon amie surgit dans mon dos et je m'avisai alors que la partition était sur le pupitre et qu'il allait s'apercevoir de la supercherie puisqu'il savait lire la musique, ce qui m'a fait comprendre que la femme que j'aimais était amoureuse du mari de mon amie. Heureusement c'est le moment que choisirent les deux filles de mon amie, très grandes et magnifiques, pour commencer à chanter un duo de Moussorgski, entièrement nues, ce qui fit diversion. Pendant ce temps, devant mon piano, j'étais bien embêté car il n'y avait plus de liquide vaisselle.

Le mari jouait de la trompette. Les filles sont des nymphes. Les touches du piano ne s'enfonçaient pas. Je fabriquais un objet ("artistique"), dans cet appartement tout en enfilade, mais quoi, quel objet ?

J'ai encore dans l'oreille la voix très haut perchée de la cadette, qui téléphonait à son amoureux : « Je n'aime que toi ! »

Le capitaine Haddock et son Fly-Tox : « Celui-là est vraiment très gros ! » (c'est un hélicoptère).

Chants d'oiseaux, accords de quarte-et-sixte. AMEN. Des nymphes, les lèvres du sexe de I, a capella. 

Freud se penche vers moi et me fait un bisou dans le cou. Sa barbe me chatouille, je pousse un cri. Existe-t-une œuvre de Moussorgski pour trompette ?, me demande le Docteur. Je n'en sais rien, que je lui réponds, c'est vous le spécialiste. Et je m'envole en évitant les fils électriques. 

dimanche 22 novembre 2015

France


On prenait le volant, dans ces années-là (celles de ma jeunesse) — ou on croyait le prendre. On dirait bien que le volant nous revient en pleine figure, après un petit détour par Médine. « La France réelle moins la France imaginaire, c'est le camembert. » La métamorphose (ou sa force invisible) agit sans cesse, peut-être surtout dans les temps où nous la croyons endormie. Ce ne sont pas des voyous drogués au Captagon, qui ont massacré il y a quelques jours à Paris. Ce sont des soldats qui ont trouvé un volant. Le récit palpitant de notre pays les laisse complètement froids parce qu'ils ne font pas partie de ce pays-là. Ils sont donc allé chercher un véhicule ailleurs, comme il est tout à fait normal de le faire dans ces cas-là, parce qu'on ne se nourrit pas exclusivement de camembert et d'iPhone. Les éternels attardés de la politique voudront évidemment traiter le problème avec les cautères fabriqués dans les guerres précédentes, qui seront comme de juste inopérants. Qui est l'ennemi ? Voilà la seule question à laquelle il faudrait dans un premier temps s'atteler. Et pour comprendre quel est cet ennemi, il faut d'abord retrouver pour nous-mêmes la puissance imaginaire de la France. La France réellement réelle est complète ou n'est pas. 

dimanche 27 juillet 2014

vivre SA vie


Il faut se prêter aux autres et se donner à soi-même. Nana veut abandonner Paul. Ce type il t'intéresse vraiment ? Tu sais, je ne sais pas. Je me demande à quoi je pense. Il a plus d'argent que moi. Qu'est-ce que ça peut te faire ? (Ter) Qu'est-ce que ça peut te faire ? Ça ne va pas, non ? Non, rien. Je voulais dire cette phrase avec une idée précise. Je ne savais pas qu'elle était la meilleure façon d'exprimer cette idée. Ou plutôt je le savais. Mais maintenant je ne sais plus. Alors que justement je devrais le savoir. Ça ne t'arrive jamais ? Tu ne parles que de toi. Tu ne peux pas parler d'autre chose ? Ce que tu es méchant. Je ne suis pas méchant, moi, Nana, je suis triste. Je ne suis pas triste, moi, Paul, je suis méchante. Ne dis pas n'importe quoi. On n'est pas au théâtre. Il faut se prêter aux autres et se donner à soi-même. D'ailleurs j'en ai marre. Je vais mourir.

Oui, j'ai fait exprès. On voit la fille de dos, qui se réflète dans le miroir du bar. On voit la machine à café. On entend les consommateurs dans le bar. En tout cas, si je réussis à faire du théâtre, ce ne sera pas grâce à toi. Il n'y a pas que le théâtre, dans la vie. Il y a aussi la vie, dans le théâtre. Qu'est-ce que ça peut faire ? On voit le barman, il a l'air de ne pas comprendre ce qui se passe. Oui, il ne faut pas abandonner. Moi je n'abandonne pas la musique. C'est comme avec les leçons d'anglais, ça ne t'intéressait pas vraiment. Justement, ce type veut faire des photos de moi. Peut-être que je vais faire du cinéma. Je voudrais voir ça… Ce que tu es méchant. Ce que tu es méchant, Paul. Non, sans blague, c'est toujours comme ça. Tu dis que tu m'aimes… Tout le monde est pareil. Finalement, tu me quittes parce que je n'ai pas d'argent. Il faut se prêter aux autres et se donner à soi-même. 

Qu'est-ce que c'est ce regard ? Peut-être que je vais faire du cinéma. Se donner à soi-même ? Mais qu'est-ce que ça veut dire ? Nous sommes venus te préparer à la mort. Est-ce maintenant déjà ? Quelle mort ? Sur le bûcher. Dis-moi comment tu peux toujours croire que tu es envoyée par Dieu ? Dieu sait où il nous mène, nous ne comprenons la route qu'au terme de notre chemin ! Oui, je suis son enfant. Et ta grande victoire ? Ce sera mon martyre. Et ta délivrance ? La mort. Il y a aussi la vie, dans le théâtre. Se donner à soi-même, qu'est-ce que ça veut dire ? On n'avait pas rendez-vous ? Un autre bar, ou le même, le soir, à onze heures. Vous avez des croissants encore ? C'était votre ami, le garçon, dehors ? Pas du tout, c'est mon frère. Ça vous étonne ? C'est comme ça. Elle est à vous, la voiture rouge, devant ? C'est quoi comme marque, une Jaguar ? Non, une Alfa-Roméo. Ça vous intéresse les voitures ? Oh non, moi j'y connais que couic ! Et ces photos, vous voulez qu'on les fasse quand ? Il faut se prêter aux autres. C'est vous qui décidez. Maintenant… Franchement, vous croyez que je peux faire du cinéma ? Ça m'ennuie un peu de me déshabiller. Un tout petit peu, vous savez, qu'est-ce que ça peut faire ? Ça vous ennuie de me prêter deux mille francs ? Non mais je ne les ai pas. 

Police. Interrogatoire de Nana. Elle est revenue vers moi et elle m'a regardée longtemps dans les yeux. Alors moi je lui ai rendu l'argent. Pourquoi est-ce qu'elle a porté plainte alors ? Je ne sais pas, je trouve ça lamentable de sa part. À Paris, vous n'avez personne chez qui aller ? Quelquefois des amis. Des garçons ? Quelquefois. Pourquoi vous ne demandez pas une avance là où vous travaillez ? Je l'ai déjà fait très souvent… Qu'est-ce que vous allez faire alors ? Je ne sais pas. Je veux… être une autre. Il faut se prêter aux autres et se donner à soi-même. 

Il allume une cigarette, il ouvre le tiroir de la table de nuit. Il y a du savon et une serviette sur la commode. Elle tire les rideaux. Il lui demande si elle fume. Elle enlève son manteau et s'asseoit sur le lit. Combien vous voulez ? Je ne sais pas, c'est à vous à décider. Non, moi je ne sais pas. Quatre mille francs ? Vous me devez mille francs. Je n'ai pas de monnaie. Gardez-les, ça ne fait rien. C'est vrai, ce n'était pas pour avoir plus. Vous vous mettez toute nue alors. Oui. Pourquoi pas sur la bouche ? Il faut se donner à soi-même.

Après nous sommes allés écouter Joan Baez. (…)


mardi 27 mai 2014

Marcel Sambat


Marcel Sambat ! Marcel Sambat avec un "t" à la fin. Comment peut-on s'appeler Marcel Sambat ? Un nom à pratiquer la coprophagie. Chacun son truc, bien sûr, mais moi j'aimerais pas m'appeler Marcel Sambat. Albert Duspasme, ou Georges Bachelard, ou même Geo Possety, c'est quand-même autre chose ! Ce con a écrit, tiens-toi bien Nicole, un "pamphlet pacifiste" ! Je sais pas si tu vois la gueule du type qu'écrit un pamphlet pacifiste… Enfin bref, on lui a donné une station de métro, à Marcel Sambat. La ligne 9 : Mairie de Montreuil-Pont de Sèvres. Entre Michel-Ange - Molitor et Porte de Saint-Cloud, on a la station Marcel Sambat. Quand je voyais Marcel Sambat, je me levais, pour être prêt à descendre à la prochaine. C'est ma tante qui m'avait expliqué. Quand vous voyez que vous êtes à Marcel Sambat, mon Fifi, vous vous levez et vous vous approchez de la porte, comme ça les gens comprendront que vous allez descendre à la prochaine. Je descendais à Billancourt. No problem, Tantine. La Muette, Ranelagh, Jasmin, déjà ça me frissonnait dans les mollets. Surtout Jasmin. Jamais je n'ai demandé à Tantine qui était Marcel Sambat, tu vois, j'aurais peut-être dû. Marcel a épousé Georgette Agutte. Aucun rapport avec la coprophagie, mais c'est pas une raison. De toute façon, les peintres et le caca, on sait bien ce qu'il en est… Ben tiens ! Michel-Ange, tu crois peut-être qu'il mettait de l'huile de pistaches, dans sa barbouille ? Marcel, il était copain avec Odilon Redon… Encore un qu'avait un nom de fiotte, tiens, t'imagines : « Redon, au tableau ! » Odilon, passe le ballon ! Odilon, t'es con ! Odilon, file-moi tes bonbons ! Bon. C'est con de s'appeler Odilon ! Mais Marcel, lui, il avait pas une tête à danser la samba avec une négresse, ah non alors ! Plutôt une tête à écrire dans l'Huma des pamphlets pacifistes. Tiens, regarde-moi ça : « Faites un roi, sinon faites la paix. » (1911) T'avoueras, hein… Encore mieux : « La Victoire en déroute ». Si ça veut dire quelque chose, ça, je veux bien m'appeler Georges Sambat pendant six mois et voter socialiste ! Il a été ministre des Travaux publics, le Sambat, en 14. Travaux publics de quoi de quoi ? Creuse ! qu'y me disait toujours, le Grand-Père Eugène, creuse, Georges. Et pourtant, il était pas socialiste, lui, nom de dieu ! En voilà un qui sentait pas le jasmin, Eugène. « Douze balles dans la peau. » qu'y faisait, si on lui parlait d'un socialiste. C'qui m'étonne c'est qu'y m'ait jamais parlé de Marcel Sambat, mon grand-père Eugène. Mais faut dire qu'il allait pas souvent à Paris. Même jamais, en fait. Je ne sais même pas s'il savait ce que c'était, le métro. Lui, il conduisait une Talbot, et il disait à ma mère qu'il allait « me dresser ». Tantine elle pouvait pas le blairer, Eugène. Elle, le métro, elle connaissait. Elle s'habillait en Lanvin et Balmain, et elle m'emmenait au cinéma, et aussi aux Puces. Je dormais dans son lit, j'aimais bien. Ce qu'elle n'aimait pas, elle, c'était les ouvriers de Billancourt qui défilaient en levant le poing. Même s'il voulait me dresser, moi j'aimais assez Eugène, il me faisait rire, et il pinçait les fesses des infirmières sur son lit de mort. Non, c'est sûr que Marcel Sambat, ça pouvait pas être un copain d'Eugène. Tu veux que je te dise ce qui a changé, Nicole ? En ce temps-là, quand on montait dans le métro, on était sûr de ne jamais sortir de Paris. Même Boulogne, même Montreuil, même Clignancourt, tu vois, c'était Paris. On pouvait pas se perdre, on pouvait pas s'échapper. Y avait du monde, oui, je suis d'accord, mais si je me perdais, je disais : Chez Ma Tante, après Marcel Sambat, et on me ramenait chez elle. Une époque où on écrit des pamphlets pacifistes, c'est pas une époque dangereuse. 

lundi 30 septembre 2013

Itinéraire d'un provincial



1, bis, place des Vosges, 4e
Rue de Charenton, 11e
Avenue du Bel-Air, 12e
10 (?), rue Ferdinand Duval, 4e
62, rue Joseph de Maistre, 18e

    (Planay, Bourgogne)

56, rue Saint-Louis en l'Isle, 4e
2, rue des arquebusiers, 3e
3, place des Vosges, 4e
35 (?), rue de Seine, 6e
13, rue Linné, 5e
12 (?), rue Villehardouin, 3e
Rue de Lappe, 11e
35, rue Racine, 6e

vendredi 19 août 2011

Où l'on se découvre une ascendance fameuse !


Fabuleux Gen Paul… Je ne me lasse pas d'écouter et de regarder ces hommes-là (et ces femmes, bien sûr). « On fréquentait d'la ballerine, quoi. On avait le sens de l'esthétique. Autant fréquenter des ballerine que des boniches, c'est tout de même mieux, hein ! » Comme on le comprend, nous qui avons traîné dans les vestiaires de l'Opéra, et dont les corps des danseuses nous ont toujours ravi. « Et alors… Moi j'les prenais comme modèles… Puis lui, il les prenait… Il les massait, lui ! »

jeudi 18 août 2011

H


En lisant Parti pris, le journal de Renaud Camus de l'année 2010, je retrouve étrangement ma petite mère (pourquoi étrangement, ce n'est pas si étrange…). Ces histoires de portes claquées, qui agacent tellement de monde (pas les portes claquées, mais le fait qu'il en parle tout le temps) parmi même les lecteurs religieux de Renaud Camus, moi je les comprends parfaitement. Parfois, je vais jusqu'à me dire que si j'ai aimé R., c'est parce qu'en parlant, la plupart du temps, elle chuchote. Les portes claquées, les talons qui claquent sur le sol, surtout dans les hôpitaux, ceux qui klaxonnent (quel verbe merveilleux !) pour un oui ou pour un non, ceux qui mettent la musique ou la radio ou la télé suffisamment fort pour que les voisins en profitent, les parents qui laissent crier leur progéniture dans les lieux publics (et même à la maison), ceux qui font hurler le moteur ou les pneus de leur voiture en partant de chez eux le matin, et ne parlons même pas des mobylettes (ah, les mobylettes !!!), ceux qui font du bruit au concert, ceux qui parlent fort dans le train, et ne parlons même pas du portable (ah, le portable, cette engeance absolue !!!), je les hais. Non seulement je comprends parfaitement ces histoires de portes, mais je comprends parfaitement que ce soit un des thèmes centraux dans l'écrit de Renaud Camus. En écrivant cela, j'entends distinctement (je peux comprendre ses paroles) mon voisin, l'avocat, qui parle dans son jardin, pourtant situé à plus de cent mètres de là ! C'est tellement parlant (c'est bien le cas de le dire…) que ce soit un avocat (et je ne parle évidemment pas de la profession, mais de la classe sociale) qui se comporte de cette manière-là. Sa femme est charmante et bien élevée, pourtant. (J'ai des preuves de ce que j'avance là, puisqu'en écrivant, je suis en train d'enregistrer, comme je le fais souvent le matin, au jardin).

Quand j'habitais place des Vosges, à Paris, et que j'avais comme voisin immédiat Maurizio Pollini, il m'était impossible de me faire comprendre de ma concierge — une femme pour qui j'avais beaucoup d'affection, une Portugaise au nom prédestiné, pour une concierge ayant des pianistes dans son écurie, Anna Cruz — en refusant d'ouvrir mes fenêtres, durant l'été. « Mais on ne vous entend jamais jouer ! » me disait-elle gentiment, en m'encourageant à "faire profiter de la musique" les habitants de la cour. Jamais je n'aurais pu faire une chose pareille, bien sûr, et pas seulement quand Pollini était là, ce qui heureusement était rare. (Alors, je ne touchais plus du tout mon piano…)

Quand nous étions enfants et que nous allions au restaurant avec nos parents, les tables (rares, très rares, faut-il le dire) où les convives parlaient à voix haute étaient immédiatement l'objet d'une forte suspicion de notre part, et de la part de tout le monde, je crois bien. Aujourd'hui, ce serait l'inverse : mais pourquoi chuchotent-ils, ceux-là, ils ont quelque chose à se reprocher, sûrement ! Oui, ils ont bien quelque chose à se reprocher : ils n'ont pas envie d'être pris pour des sans-gêne, ce qui est en soi, aujourd'hui, quelque chose de louche, sinon d'éminemment répréhensible. En effet, ceux que nous appelions jadis les "sans-gêne" étant devenus en quelques décennies les parangons de la juste manière de se tenir, il est tout à fait normal que les rares qui n'aiment pas les nouvelles manières passent pour des empêcheurs d'être-comme-on-est, au-naturel, et incarnent à leur tour l'anomalie, l'étrange, le "pas naturel".

Je me souviens d'un épisode pénible, qui m'avait mis en porte-à-faux vis à vis d'un ami cher, chez qui je passais une soirée, à Paris, dans le XIIIe arrondissement. Il y avait là quelques intimes, parmi lesquels une majorité de musiciens, l'un d'eux sortant d'ailleurs d'un concert du "Philhar", comme il aimait bien dire afin qu'on n'ignore pas qu'il en était. Mon ami, excellent hautboïste, et individu pourtant doté d'une profonde sensibilité, mettait la musique si fort que j'avais osé émettre une timide protestation, disant qu'on allait déranger les voisins (il ne devait pas être loin de minuit), à quoi il m'avait répondu que "ça n'avait aucune importance", et, joignant le geste à la parole, et sans doute dans le but de me faire une gentille "blague", il avait encore poussé le volume de l'ampli. Ce soir-là, j'ai compris que certaines choses étaient impossibles à dire en certaines compagnies, ou qu'on pouvait les dire, et qu'il fallait les dire, sans doute, mais qu'on n'avait aucune chance d'être entendu. On se sent très seul, dans des moments comme ceux-là.

Il y avait autrefois, mais peut-être est-ce toujours le cas, des panneaux de signalisation en forme de H, près de hôpitaux français, qui signifiaient qu'il fallait éviter autant que possible de faire du bruit dans ces parages. Même si ces panneaux existent toujours, je suis absolument certain que plus personne n'en connaît la signification, ou s'il la connaît, lui accorde la moindre importance. Ce H est pour moi hautement significatif, pourtant. L'humanité est un vaste hôpital où les gens souffrent, plus ou moins, et c'est plus que jamais vrai, car l'hôpital est le lieu central de nos sociétés : on y naît, et, désormais, on y meurt. Le sacré qui a déserté les églises a trouvé refuge dans les hôpitaux, mais quel refuse, quel pauvre refuge, saccagé, menacé, attaqué de toutes parts, par la bêtise, la vulgarité, l'indifférence et la déculturation terrifiante de ceux qui y officient autant que de ceux qui viennent "en visite". S'il y a un lieu où les portes et les talons claquent, c'est bien dans les hôpitaux, où presque tous les pensionnaires sont autant sensibles au bruit (enfin ! a-t-on envie de dire méchamment) que Renaud Camus.

Il me semble, mais je peux me tromper, que les amateurs de musique contemporaine (j'ai en tête la première sonate pour piano de Boulez) comprennent mieux que les autres la vertu essentielle du silence. Quand on a aimé, et travaillé, les Variations opus 27 de Webern, par exemple, on voit la vie différemment, j'en suis persuadé, et, en particulier, on envisage autrement l'économie du son dans les relations humaines. Renaud Camus parle dans ce tome de son journal, je ne sais plus où, d'une sorte de "festival du Silence" ou de quelque chose, en tout cas, où celui-ci, le silence, serait le luxe suprême, où l'on pourrait le goûter à loisir durant quelques heures ou quelques jours comme la denrée rare qu'elle est devenue. C'est une merveilleuse idée, dont devraient s'inspirer peu ou prou tous ces affreux festivals d'été où le bruit est l'invité d'honneur. Mais je rêve…

Je m'avise tout à coup que ce H (celui des hôpitaux, du silence, donc) signifie en notation musicale allemande la note si… Le même si que celui de la Messe de Bach, que celui de la Sonate de Liszt, et peut-être surtout celui de Wozzeck, le plus terrifiant si de toute la musique, et que cette note est la première syllabe du vocable "silence"…

À Pauline, à Glyne, mes Corses généreuses et discrètes

dimanche 7 août 2011

Busy Line


Put a nickel in the telephone

Ma chère Rose Murphy chante une des plus jolies chansons que je connaisse, Busy Line. "Mettre une pièce dans la fente du téléphone" et entendre (comprendre) que "la ligne est occupée". Y a-t-il plus merveilleuse métaphore de l'amour ? Les hommes passent leur vie à "mettre une pièce dans la fente" et à "entendre que la ligne est occupée" : tut tut tut tut… ! Ils ne peuvent dès lors que rester au bord (de la fente), avec leur nickel à la main, à attendre que la ligne se libère, ce qui n'arrive évidemment jamais. Une femme est toujours occupée ailleurs, même quand elle semble si proche de vous que la géométrie en est défaite.

"Votre correspondant est déjà en ligne"… (c'est une voix de femme qui le dit !) Toujours déjà ! Quand la ligne se libère et que "celle qui vous correspond" semble s'offrir à vous, rien qu'à vous, c'est pour un autre qu'elle est indisponible, voire indisposée. Vous ne faites que prendre place dans la ronde, vous faites un tour de manège. Vous avez un ticket, mon vieux, allez, ne laissez pas passer votre tour ; et vous êtes prié de jouer à l'Unique.

J'ai vécu une expérience traumatisante, un soir, à Paris, dans un taxi, au long du boulevard Saint-Germain. J'étais en compagnie d'une très belle jeune femme dont le téléphone portable a sonné. Elle n'a d'abord pas répondu. Puis, devant l'insistance de celui qui appelait, elle a fini par décrocher, et j'ai dû subir, pendant de longues minutes, le discours terriblement convaincant de celle qui jurait à l'autre qu'elle était seule, mais qu'elle ne pouvait pas lui parler à l'instant, qu'elle était indisponible, voire indisposée. Son discours s'adressait à l'autre, l'appelant, celui qui voulait mettre un nickel dans la fente, mais aussi bien à moi, évidemment, l'appelé, l'élu d'un soir. Ce que j'entendais, pendant qu'elle parlait à voix basse, dans ce taxi, c'était les "tut tut tut tut…"qui m'attendaient, moi aussi.

L'amusant est que, contre toute évidence, celle qui vous joue cette scène pourra vous jurer l'instant d'après qu'à vous elle ne mentira jamais. Et il faudra bien entendu faire semblant de le croire, sous peine de ne pas être admis au cercle, de ne pouvoir entrer dans le jeu.

Les femmes sont comme la musique et la mer, il faut rester au bord. De toute façon, qui pourrait bien vouloir plonger au cœur du néant ?

dimanche 20 septembre 2009

Les Confessions (2)


J'ai connu une Malika, autrefois. Nous nous étions rencontrés sur le Minitel, où elle se faisait appeler Ambre. Elle habitait à Marseille, moi rue Linné, à Paris. Elle m'appelait parfois en pleine nuit, quand elle faisait l'amour avec un garçon, et laissait le téléphone décroché pour que j'écoute. Un jour de juin, elle a débarqué à Paris, sans prévenir. Elle m'a demandé de venir la chercher à la gare de Lyon, et nous nous sommes retrouvés quelques minutes plus tard dans un bar du boulevard Saint-Germain, où elle s'est empiffrée de gâteaux. Elle a dû en prendre trois ou quatre, on aurait dit qu'elle n'avait pas mangé depuis quinze jours. La bouche encore pleine de crème chantilly, elle m'a annoncé qu'elle voulait faire l'amour avec moi. Tout de suite. La rue Linné n'était pas loin, mais elle n'a pas pu attendre qu'on soit chez moi.