jeudi 16 juillet 2026

Vies parallèles [journal]

 Jardin, six heures. 

Réveillé et levé à six heures moins le quart. 26,2° au salon et 21° à l’extérieur.

Volver (la chanson) me trotte dans la tête depuis hier-soir que j’ai regardé une partie du film d’Almodovar. Cette Penélope Cruz est vraiment très jolie, et d’un charme fou, en tout cas dans ce film. 

Il fait beau, le soleil est en train de se lever, face à moi. J’entends plus d’oiseaux que les jours précédents. 

J’ai relu des nouvelles de Cortazar, dans Octaèdre. C’est curieux, à l’époque où je le lisais avec passion (Marelle), quand j’avais une vingtaine d’années, je ne connaissais rien de sa vie, et je découvre aujourd’hui qu’il est né en 1914. Qu’il soit l’exact contemporain de mon père, qu’il ait le même âge me surprend énormément. Je l’avais toujours imaginé plus jeune, d’une tout autre génération. Il faisait partie de notre monde, à l’époque où Patricio me l’avait fait découvrir ; c’était une sorte de frère aîné. Je constate que l’Amérique du sud fait un grand retour en moi, depuis quelques jours. Ça a commencé avec Villa-Lobos, puis le voyage de Bernanos au Brésil, et maintenant Cortazar… En fait, c’est ça, oui, j’avais associé Cortazar à Patricio, qui a dix ans de plus que moi, comme nombre de mes amis à cette époque (André, Manuel, Christine, Françoise…), et je pensais que Cortazar était plus ou moins de cette génération-là. 

« Le haïku, c’est en même temps la vie du Fait et son abolition. » (C’est le présent et le souvenir simultanés.)

« Le paradoxe, c’est de reconnaître une chose qui n’a eu lieu qu’une fois. Or, pour re-connaître, il faut une répétition. » (PdR)

La deuxième nouvelle du recueil de Cortazar, Les Pas dans les traces, est intéressante à plus d’un titre. La lisant, il est impossible de ne pas ressentir un malaise, ce malaise familier qui nous vient lorsqu’on prend conscience qu’une histoire qu’on raconte, un récit, pas une fiction, une histoire qu’on raconte avec le plus d’exactitude possible se révèle, une fois sur le papier, très loin de la vérité, et souvent même contraire à elle. On ne peut faire autrement que s’éloigner de la vérité, et même des simples faits, quand on les couche sur le papier. C’est une opération quasi mécanique. On a beau désirer rester dans les traces qu’a laissées en nous la vie, quelque chose nous en éloigne irrésistiblement, quelque chose pervertit le récit. Et ce n’est même pas notre mémoire qui serait défaillante, non, c’est une force impérieuse qui vient de nulle part et semble prendre plaisir à saccager la petite histoire qui nous constitue, à défaut de nous unifier. J’ai très souvent cette sensation pénible, quand j’essaie de raconter « ma vie », ou même seulement un modeste épisode de mon existence. Je m’accroche de toutes mes forces à ce que je pense être la véracité, mais celle-là me repousse, elle se joue de moi ; elle me fait cocu. C’est comme un rêve. Tant qu’on est dedans, tout est vrai, réel, mais dès qu’on en sort, tout est faux, irréel : reconstruit — et mal reconstruit. À croire qu’on n’a jamais vécu ce que notre mémoire a déposé au fond de nous, que ça n’a aucune réalité. Mais alors, que reste-t-il de nous, si même notre passé n’existe pas ? Je marche dans les traces que le souvenir a creusées en moi-même, je n’en dévie pas, je pose chaque pied là où il faut, et quand je regarde le chemin parcouru, je ne reconnais rien, ce n’est pas ma vie, c’est celle d’un personnage facétieux et grimaçant qui se joue de moi. Claudio Romero n’a jamais existé, Jérôme Vallet non plus. Enfin si, il a bien existé, mais sa vie n’a aucun rapport avec ce que je puis en dire, je suis incapable de le rejoindre, et si je me présentais devant lui, si nous pouvions nous croiser en un point secret du temps, il ne me connaîtrait pas plus que je ne le reconnaîtrais. Il a existé dans un monde que je suis incapable de rendre à lui-même et même de représenter. Il a survécu, sans doute, mais sous une forme qui m’est inaccessible.