Jusqu’à présent, je me suis exclusivement occupé du tempus, de Chronos, time, tempo, rythme, laps, du temps-qui-passe (plus ou moins vite). Et ça continue de m’occuper. Mais, insensiblement, j’en suis venu, j’en viens au Temps-qu’il-fait, ce qui jusque là me semblait négligeable. Il me paraissait un peu honteux de m’occuper de ça. Je n’ai pas suffisamment levé les yeux au ciel, je n’ai pas suffisamment fait attention aux conditions de l’existence, aux aléas mais aussi aux bonheurs de ce qu’on malnomme aujourd’hui la « météo », j’ai méprisé le temps-qu’il-fait (weather, coelum), ce qui du monde (de la nature, des éléments) infuse en nous, que nous le voulions ou pas, qui nous conditionne — on s’en rend bien compte en ce moment où la chaleur nous enferme dans des maisons sombres aux meilleurs jours de l’été. Insensiblement, je me mets à ressembler à mon père, qui tapotait le baromètre plusieurs fois par jour, ce qui nous semblait comique, sinon ridicule. Mon frère aîné Jean-Marc a depuis longtemps hérité de cette manie. Lui aussi possède de nombreux baromètres et en offre à ses amis. Lisant Barthes et sa Préparation du roman, je replonge dans le monde de Proust, atteint comme mon frère de la maladie qu’il tenait de son père. (Le geste de tapoter un baromètre ne va pas sans son bruit qu’étrangement je n’ai jamais oublié, alors qu’il y a des décennies que je ne l’ai pas entendu. (Je ne possède pas de baromètre, je n’ai que des thermomètres ; je ne tapote donc pas sur une vitre, mais sur le clavier d’un ordinateur. Tapoter évite de papoter.))
C’est par le détour du haïku que Barthes en vient au Temps-qu’il-fait, ce cliché parmi les clichés, c’est par la saison (« Y a plus de saisons, on sait plus comment s’habiller ! »). Le haïku qui prétend trouver et non pas retrouver nie le Temps (Chronos) et sacralise l’Instant (ou plutôt le dit, tout simplement). L’instant, c’est ce qui ne (se) tient pas, ce qui échappe à la durée, à la flèche du temps, à la projection, au projet. L’instant n’a ni passé ni futur, ni développement ni mémoire, ni épaisseur ni durée. On s’y trouve, ou pas. On y est, ou on n’y est plus. La note du haïku est si brève, si fulgurante, qu’on ne peut la saisir, la garder, la faire fructifier ou l’expliquer. Elle n’a pas de volume : c’est un point. On n’étire pas un point, sauf à en faire un trait. L’instant est toujours imminent, urgent, c’est le contraire de la stance, il ne peut y avoir de lyrisme en lui, du moins au sens que ce mot a pour nous en occident (si l’on arrête au vol un chant, ce n’est plus un chant : l’immobilité est une utopie). De même qu’on ne peut réellement concevoir l’éternel, l’instantané est inconcevable ; les deux nous échappent — trop grands ou trop petits, ils ne sont pas à dimensions humaines.
Celui qui tapote la vitre d’un baromètre fait bouger, provoque l’aiguille de l’instrument, la tire vers le futur proche. C’est la magie de l'objet, qui délivre instantanément un message en forme d’oracle. C’est le minuscule mouvement de l’aiguille, sa direction qui nous indique le temps-qu’il-fera — le temps qui est déjà en train de se préparer à être (à sortir du temps), à notre insu. Le baromètre sait, lui, ce qui se prépare, ce qui est en germe dans l’atmosphère et dans le présent, mais il ne délivre son message que sous la provocation de l’index. Ici, présent et avenir sont mêlés inextricablement, concentrés, superposés : c’est une petite explosion qui ouvre le temps et les sépare. L’oracle est toujours cela, la séparation du présent et du futur, le déploiement du temps, son dépliement. Le temps-qu’il-fait est donc lié au temps-qui-passe, mais pas de manière perceptible. La percussion du doigt sur la vitre du baromètre, c’est la micro-explosion des transitoires (bruit) dans le son qui ouvre sur les harmoniques (chant), c’est la consonne qui donne naissance à la voyelle, qui lui ouvre la voie.
En français, nous n’avons qu’un seul mot : Temps, alors que les Anglais, les Grecs et les Latins en ont plusieurs. On peut s’en désoler mais j’aurais plutôt tendance à m’en réjouir, car le « temps » est bien la réunion de deux réalités qui ne sont que les deux faces d’une même médaille (difficile à dire, mais qu’on pressent). J’aime ces mots qui contiennent en eux plusieurs sens, qui indiquent plusieurs directions simultanément, qui pointent l’index vers le nord et vers le sud en un même geste, qui se déplient quand on ne s’y attend pas, qui s’ouvrent. Pas étonnant que Proust ait commencé et fini son roman par ce même mot.
L’écriture est un baromètre. On tapote un mot, une phrase et il en sort d’autres mots, d’autres phrases, des idées et des instants, des saisons et des visages. Le geste d’écrire, c’est une percussion qui sépare ce qui était mêlé, qui ouvre la page sur le non-encore dit, et souvent le non-encore pensé. La pensée court peut-être plus vite que la phrase, mais sans la phrase, elle court le risque de se refermer sur elle-même, de rentrer au bercail, bredouille.
L’imminence féconde la mémoire, volontaire ou involontaire. Écrire, c’est se jeter à corps perdu dans le présent depuis la cime du passé, ou du vide.
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« À peine n’a-t-on rien à dire, les mots se précipitent. » Hier, j’ai illustré cette phrase magnifique de Renaud Camus par un vieux post-it retrouvé, sur lequel on peut lire : « Je vous aime ». Je ne sais pas qui a écrit ça. Raphaële ? Oui, sans doute Raphaële. J’aime infiniment cette trace à la fois grandiose et infime, ridiculement prosaïque. Un post-it ! Fait-on une déclaration d’amour sur un post-it ? Ça peut sembler vulgaire, dérisoire et incroyablement désinvolte. À mon avis, c’est tout le contraire. C’est un précipité, au sens chimique, c’est l’impossibilité de ne pas dire, l’imminence du sentiment qui jaillit dans l’instant, parce qu’il le faut, parce qu’on ne peut faire autrement. Dire « je t’aime », c’est n’avoir rien-à-dire mais le dire quand-même. On ne dit rien, quand on dit « je t’aime », on exprime l’inexprimable, ou l’intraduisible. Ce sont des mots en trop. C’est seulement le trop qui a du sens.
— Quel temps fait-il ? — Je t’aime. Les mots se précipitent, et précipitent la chose dans le temps.