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jeudi 8 mai 2025

Publier, verbe transitif


On me dit : il faut publier, vous devriez, tu devrais, il faut absolument te faire éditer. Soit. Peut-être. Sans doute. Certainement… 

Mais, outre qu'il faudrait encore trouver une maison d'édition qui accepte de perdre de l'argent en me publiant (parce que mes livres ne se vendraient pas), qu'il faut envoyer des lettres et des manuscrits par la poste, qu'il faut les imprimer, acheter du papier, que tout cela coûte de l'argent, un argent que je n'ai pas, du temps, de l'énergie et de la croyance appliquée (c'est-à-dire du désespoir à retardement), il y a aussi que je ne gagnerais très certainement pas un centime, et moi j'ai besoin d'argent pour vivre et payer mon loyer, tout simplement. Au moins, avec l'auto-édition, on touche un peu moins de la moitié du prix de vente du livre, alors qu'un auteur inconnu touche dix fois moins — et encore, s'il touche quelque chose — dans une maison d'édition. C'est tout de même un sacré argument, ça, pour moi. D'accord, on vend très peu (pour ce qui est de Luna et À Paris, j'en ai vendu 134 exemplaires depuis leur parution), faute de publicité et de "distribution", et puis, surtout, et c'est ce qui m'ennuie le plus dans l'auto-édition, il faut faire soi-même sa publicité, et ça c'est une torture, à chaque fois. Tirer les gens par la manche, en leur disant, hein, t'as vu, j'ai publié un livre, tu ne voudrais pas l'acheter, par hasard, c'est vraiment une honte terrible (et c'est ce que je viens encore de faire à l'instant). 

Et puis, est-ce vraiment important, d'être publié ? Je n'en suis pas sûr. Ce n'est pas du snobisme, ou une position aristocratique qui me ferait mépriser la publication, et préférer rester dans mon coin — encore que mépris il y a bien, je dois le reconnaître, pour ce que sont devenues, très concrètement, les maisons d'édition actuelles. La position, en soi très respectable, il va sans dire, de ceux, extrêmement rares, qui ont refusé d'être publiés, est séduisante, mais ce n'est pas tout à fait la mienne. Je suis snob mais pas à ce point. Non, refuser la publication implique paradoxalement de croire très fort à ce qu'on écrit, ce qui n'est pas mon cas. C'est autre chose, qui me retient, à part la flemme, mais je ne sais pas exactement quoi. Peut-être tout simplement le sens du ridicule ? Les quelques fois où des amis ont gentiment acheté un livre de moi (car, honte supplémentaire, on ne peut pas l'offrir, ce livre, ou si l'on peut, oui, il faut d'abord l'acheter soi-même pour pouvoir l'offrir, ce qui n'est pas dans mes moyens), j'en ai ressenti une gêne troublante ; même s'ils m'en disaient du bien, je ne pouvais m'empêcher d'avoir un peu honte : comme si je les avais contraints à un acte contre-nature. C'est curieux, car du temps que je donnais des concerts, je n'avais pas de scrupule à leur demander de venir m'écouter. J'étais peut-être simplement encore plus con qu'aujourd'hui. Ah non, je sais, c'est parce que les concerts permettent de draguer. 

Ce que j'aime, c'est écrire. Si j'étais rentier, ou seulement riche, je me ficherais éperdument de tout cela, et j'écrirais mes petits machins sur mon blog, à mon rythme, sans me soucier d'être ou non publié. Dans mon monde à moi (mais je reconnais qu'il ne fait pas le poids), ce n'est pas à moi d'aller solliciter un éditeur. Si un éditeur veut me publier, très bien, pourquoi pas — à condition qu'il me laisse complètement libre d'écrire ce que je veux et comme je veux. Mais j'imagine que cela n'existe pas, ou plus. Ils se prennent tous pour des “rewriters” et des correcteurs, ces braves gens, d'après ce qu'on me raconte. Ce sont eux qui font le succès de leurs auteurs, tout ça… (Ce qui est assez logique, d'ailleurs, puisque ce sont des vendeurs de cravates culturelles, et que dans le domaine de la vente, ils seront toujours plus compétents que n'importe quel écrivain.) Il doit falloir un cuir d'une belle solidité, pour endurer les inévitables et interminables tractations et discutailleries avec ces zozos-là, parler sérieusement de style, de syntaxe, d'efficacité, de forme, etc. J'en ai eu des échos très précis, et ça tend à rabougrir un peu le sapin de Noël qu'on a dans le slip. Il faudrait, comme le dit Boulez dans un entretien donné en 1985 sur France-Culture à Michèle Reverdy, compositrice, que les choses aillent dans le sens inverse : « C'est aux institutions d'aller vers les créateurs [aux vendeurs d'aller vers les producteurs], et non l'inverse, sinon c'est de la mendicité ». Je ne suis pas aussi radical que Boulez, et je n'ai rien contre le fait d'être un mendiant, mais je constate que les éditeurs n'ont aucune véritable curiosité (c'est le mot juste), qu'ils attendent de recevoir des manuscrits, toujours les mêmes, si possible recommandés par d'autres écrivains installés, et qu'ils choisissent, dans 95% des cas, les livres dont ils savent qu'ils vont se vendre ; ce qui n'est pas condamnable en soi, mais un éditeur digne de ce nom devrait aussi se faire une gloire — ou au minimum un devoir — de publier ceux qui n'ont aucune chance de se vendre et en lesquels il reconnaît quelque talent ou quelque singularité réelle. 

Ma position sur ce sujet n'est ni assurée ni définitive. J'observe les édités et je ne suis pas sûr de les envier beaucoup. Le « tout ça pour ça », arrive très vite dans mes songeries à ce sujet. Sans doute la chance joue-t-elle un rôle déterminant dans l'affaire, la Chance avec un grand C. Sans doute que mon âge pèse aussi dans la balance. On n'a pas tous l'âme d'un Marcel Lévy, qui publie son premier livre à 93 ans ; petit livre merveilleux, d'ailleurs, intitulé sobrement : La Vie et moi. En voilà un, de véritable écrivain, dont deux lettres (de son nom) seulement le séparaient du succès et de la richesse, et deux ans de la tombe, quand un éditeur se décida à publier ce précis drôle et profond à l'usage des résignés ou des aigris. Je ne sais pas si vous avez remarqué qu'il n'y a pas grand-chose entre « écrit » et « aigri », du point de vue de la sonorité, mais je m'égare, comme d'habitude. Le Marcel Lévy, ça ne lui a pas porté chance, d'être édité, même si, à quatre-vingt-treize ans, on peut estimer qu'on a enfin atteint la grande adolescence, qui incline plus au fauteuil roulant et aux couches qu'aux romans intrépides et aux invitations chez Lapérouse par Beigbeder. Mais pourquoi ne pas commencer une carrière d'écrivain à quatre-vingt-treize ans, au fait ? Je trouverais ça plutôt bien, moi, qu'il faille attendre au moins cinquante-cinq ans pour publier son premier livre. Vous imaginez le nombre de daubes qui nous seraient épargnées ? Les suceurs de pouce graphomanes se recycleraient dans la plomberie ou la pâtisserie sans gluten, ou le sexe écologique, ou le rituel du repas de singes chez Hanouna, et le paysage éditorial serait bien plus sûr : on y croiserait beaucoup moins de… Non, je ne donnerai pas de noms, ce n'est pas la peine d'insister. J'aime tout le monde et toutes les littératures.

« Le timide est par définition l'homme qui n'arrive à rien », écrit Marcel Lévy. Quand on est cet homme-là, comme je le suis, on sait, tout au fond de soi, que la route est barrée, malgré les quelques rodomontades et accès de jactances que cette maladie nous fait jeter parfois à la face du monde, pour nous croire un instant opportuns, quitte à paraître très cons et complètement déplacés. Parler à contre-temps, et souvent à contre-sens, voilà l'occupation préférée des timides. On se tait alors qu'il faudrait s'exprimer, et on hurle quand il vaudrait mieux se taire. Toujours chez Marcel Lévy, ceci : « Il faut le répéter encore une fois, bien que cette vérité de La Palisse soit connue depuis beau temps : on n'est pas malheureux par suite de quelque malchance extraordinaire, parce qu'on n'a pas, comme tout le monde, trouvé la femme idéale, ou pour avoir reçu sur la tête une tuile malencontreuse. Non, on est malheureux parce qu'on s'est fabriqué un caractère qui attire le malheur comme l'aimant attire l'acier. C'est lui qui vous rend malheureux, vous et votre entourage, et c'est lui aussi qui éveille en vous le besoin de vous donner raison, notamment quand vous avez tort. Car il n'est pas dans la nature humaine de chercher en soi-même l'origine de ses maux, tant qu'elle a la moindre chance de la trouver ailleurs. » Cet homme est mon frère, à n'en pas douter. Sortir du ratage, comment vous dire, ce serait un peu comme mettre de la crème chantilly sur du boudin noir : la chose serait tellement inadaptée à ce qu'on est que le nouvel état nous ferait immédiatement regretter l'ancien, même avec tous les avantages du nouveau confort. On a de ce dernier l'idée que l'inconnu, même brillant de tous ses feux, est forcément hérissé de poils urticants. 

L'art de l'échec est un art exigeant, contrairement à ce qu'imaginent ceux qui méprisent notre pusillanimité et pensent que nous sommes inactifs parce qu'ils nous voient plongés dans une immobilité qu'ils jugent suspecte, tournés vers le souvenir et le ressassement. Ce n'est pas pour rien que je me sens extrêmement proche de ce qu'écrit Ernest Hello : « Les innovations sont stériles : le souvenir seul est fécond. Il n’y a rien de nouveau, mais il y a des choses jeunes : elles sont la pâture du génie, qui aime les aliments éternels. Que Dieu nous donne donc des hommes de génie, afin que nous n’entendions rien de nouveau ! Alors nous entendrons des choses simples, que nous croirons entendre pour la première fois, car le génie fait sentir la jeunesse des choses éternelles, à l’instant où les hommes médiocres croient que l’éternité va mourir de vieillesse. » S'il n'y a rien de nouveau, pourquoi se projeter dans l'avenir ; pourquoi se projeter tout court ? Avoir des projets m'a toujours paru le comble de la bêtise montée comme une mayonnaise. Je me rappelle trop bien le nouveau directeur que nous avions, au conservatoire, au début des années 2000, qui n'avait que ce mot à la bouche — c'est en grande partie ce qui m'a fait fuir. « On va bosser sur un projet commun qui va fédérer… » est une phrase qui me fait littéralement vomir une bile noire. Le nouveau, le neuf, l'innovant (sic), le futur sont déjà morts au moment où ils sont produits et promus. Quant à la fédération (des énergies), laissons cela aux clubs de boule lyonnaise.

Le besoin de se donner raison quand on a tort ne peut s'envisager qu'en se donnant tort quand on a raison. C'est un équilibre instable qui maintient en vie l'adepte de cette règle dans une tension qui peut se révéler fatigante et semble insensée à ceux qui le croisent. Toute créature est négation par nature, il le sait, il le sent. Nos limites sont tellement évidentes que pour se supporter il faut en passer par le détour et le dédoublement, la contradiction et l'inconscience, mais j'ai toujours l'impression que ces choses sont hors de portée, sauf lors d'embardées hasardeuses impossibles à contrôler et encore plus à prévoir.

Le livre de Marcel Lévy tourne autour de deux axes : les femmes et l'argent. On en revient toujours au nerf de la guerre : se sentir concerné. Y croire. Vouloir. Se projeter. Prétendre. Comment faire ? Ce qui nous ramène bien entendu aux femmes et à l'argent. Si ces deux éléments sont acquis, ou donnés, alors une certaine forme de liberté est possible, d'après ce que j'ai entendu dire. Sans cela, le Projet va par des chemins cabossés et ne montre que sa face grotesque et dérisoire. Autant rester à la maison et lui pisser dessus. La gesticulation ordinaire qui ne tend qu'à l'acquisition et à la monstration est peu différente d'une pathologie répétitive et simiesque qui rappelle les mouvements de bras de l'ivrogne à la sortie du bistrot vers trois heures du matin.

Mais je m'aperçois que je mens. Je dis que je n'ai jamais rien envoyé à un quelconque éditeur, ça c'est vrai, mais j'ai tout de même, un jour de folie, envoyé deux livres à Finkielkraut ! Dans quel espoir exactement, mystère. Je n'ai pas réfléchi. Pas de réponse. Même pas un accusé de réception, rien. Bon. Ça t'apprendra à vouloir faire le malin et singer les autres. Bonne leçon. Avais-je plus soif que d'habitude, ce jour-là ? Sortais-je d'un demi-coma insomniaque ? Même pas. On se lève, un beau matin, et on a une idée qu'on trouve excellente. Le diable, derrière le rideau, se marre. Attends voir la fin de la journée, toi, tu m'en diras des nouvelles, de tes bonnes idées. Pourquoi lui, pourquoi Finkielkraut, au fait ? Peut-être les histoires de chien, c'est possible… J'ai sauté dans le grand bain, gros lourdaud, et je n'ai éclaboussé personne, aucune des filles qui se trouvaient là n'a vu quoi que ce soit, elles regardaient ailleurs. T'as l'air malin, à te noyer pour des prunes. Tout n'est pas perdu, vous voyez, la momie a encore des sursauts involontaires…

Publier et publicité sont des mots-frères. Quand vous apercevez l'un, l'autre n'est pas loin. Ce n'est qu'aujourd'hui que j'ose vraiment les dévisager, sous leurs déguisements de cirque. Pensons à ce qu'écrivait Anatole France, en 1922 : « Publier un livre original, c'est courir un terrible péril. Crois-moi, mon ami : cache ton esprit. N'écris pas. Si tu publies un livre trop faible pour être remarqué et te tirer de l'obscurité, ce qui est le plus probable, car le talent est très rare, rends grâce aux dieux : tu évites ton malheur, tu risques tout au plus de te rendre ridicule dans l'intimité. » Ne jamais oublier que le verbe publier est transitif. Publier, c'est bien gentil, mais ensuite, la chose publiée reste, coincée entre le public, la publicité (ou la non-publicité), et vous…

dimanche 20 avril 2025

Fragments sans résurrection

Je ne vois pas comment approcher de la vérité sans tomber dans la contradiction la plus intense, la plus profonde.

Il faut sans cesse donner des preuves de notre force, de notre élan vital, de notre enthousiasme et de notre puissance, alors que notre royaume s'est établi depuis toujours dans la faiblesse, dans le désir de végéter, de ne pas être durablement contaminé par la pensée et l'utopie, moins encore par l'action. Quel plus grand horizon que l'abandon ? Quelle autre liberté ?

Exister, c'est mal se tenir entre deux morts : celle d'avant et celle d'après ; c'est vouloir résister à la pression énorme qu'elles exercent sur la forme éphémère que nous habitons, nos deux bras tendus et bandés à l'opposé l'un de l'autre, au nord et au sud, en avant et en arrière, maintenant ces deux néants le plus loin possible de la vie pour le temps que nous avons quelques forces, essayant de trouver dans ce réduit inconfortable qu'est l'existence un peu d'air à inspirer et de colère à expirer. 

Nous portons en permanence en nous tout un cimetière de visages, d'idées, de goûts, de rires et de passions, qui nous console de nous mouvoir trop bien et avec trop d'adresse chez les avaleurs de sens — ceux qui attendent de nous quelque chose : une relation, une positon, une opinion, un enthousiasme. Rien n'est jamais achevé.

J'écris pour ne pas vivre mais plus j'écris plus la vie, cette salope tyrannique, s'impose à moi, et me force à la fréquenter, à retourner sous ses jupes, à la boire à grandes lampées extatiques, alors que je la méprise. L'enthousiasme est une maladie bien plus grave que la haine.

Les vivants sont tous des fanatiques. Pour eux, il ne saurait exister d'alternative : hors la vie, il n'y a rien, ou, pire que le néant, il y a le mal ; ou, pire encore que le mal, la faiblesse. Pour eux, l'inexistence est plus qu'une faute, c'est l'incapacité à être, alors que c'est la forme la plus haute qu'un homme puisse camper ici-bas. La faillite est le pays fertile entre tous. Ce qu'on ne rate pas ne nous rate pas. 

Publier serait un but, une finalité, une promesse ? Ou même seulement un aiguillon ? Ce ne serait que concéder un pouvoir à ce qui est méprisable. Si publier, c'est rendre public, le vrai bonheur de l'écriture consiste à se rendre privé, le plus possible, à ne trouver la sortie de la prison qu'en soi-même, à ouvrir dans les murs que nous nous sommes fabriqués une brèche que nous-seuls voyons et que nous refermons bien vite derrière nous, de peur d'être rattrapé par les grands gagnants du Sens-de-la-vie et de l'Accomplissement. 

***

Ce qui est difficile, ce n'est pas d'écrire, c'est de ne pas écrire. Le moment où l'on pose le stylo est terrible car le texte commence alors à exister par lui-même, se dresse devant nous et nous juge impitoyablement. Tant qu'il est à l'intérieur de la cartouche d'encre ou de notre esprit, tant qu'il est en travail, en chyme, il nous séduit, même si désordonné et maladroit ; il vaudrait mieux qu'il y restât, aussi bien pour notre tranquillité que pour notre amour propre. 

Au moment où les phrases sont formées, organisées, ajustées et harmonisées, que de leur enchaînement naît un sentiment d'évidence, l'idée et ses grouillements sont souillés par la composition, le plaisir émoussé par la voix accomplie qui prend le pouvoir et impose le silence à toutes les autres. 

***

Les saints sont des révoltés silencieux, prisonniers volontaires d'un absolu qui les empêche de s'agiter. La lucidité ultime conduit au néant et à l'inaction, au silence et au désintérêt. Pourquoi se passionnerait-on pour le savoir quand la connaissance sans intermédiaire et sans fin prend possession de nous ? La vie est impossible, quand on sait, qu'on entend et qu'on voit de part en part, comme si l'autre et ses déguisements ne faisaient plus obstacle, comme si le bruit du temps n'existait pas, ne brouillait pas les pistes. Pourtant, même les saints s'arrêtent avant le terme, avant la lucidité parachevée qui leur rendrait le fait de respirer insupportable, qui les nierait en tant qu'être humains et rendrait leur quête ridicule parce qu'exorbitante. Les saints s'agitent au cœur de l'impossible, mais gardent un œil sur le possible. Ils dînent et vont aux toilettes. Ils ne sont pas saints à toutes les minutes de la journée et doivent pactiser avec la contingence et le regard des autres pour exercer leur sainteté, en estimer la qualité et en vérifier le pouvoir.

***

— Je n'y crois pas mais je le fais quand-même. 

— À quoi bon, alors ? 

— Si je n'y crois pas, mon action a plus de prix.

— Orgueilleux !

***

— Tu crois à l'amour ?

— Non, mais j'aime quand-même. 

(On pourrait dire exactement le contraire.)

***

— On se lasse de tout, mon Fifi, même des meilleures choses. 

— Même du dégoût ?

— Oui.

— Même de la lassitude ?

— …

***

Vivre c'est mourir lentement, comme dirait l'autre. Et écrire, c'est ralentir encore le processus, c'est lui mettre des bâtons dans les roues. Faire des phrases, c'est se prélasser dans la négation. Dès qu'un événement est dit, raconté, décrit, et même peut-être désigné, il perd son caractère magique et absolument singulier. L'écrivain barre les événements et les êtres dont il parle. Il a une longue liste de choses à raconter, qu'il croit intéressantes, dont il biffe une à une sur la feuille les occurrences, et c'est à chaque fois une épitaphe pour la Vérité qu'il dépose sur la page et en nous. Chaque chose dite et peut-être plus encore écrite est perdue à jamais. Si vous voulez vivre, fuyez l'écrit, fuyez les livres, fuyez la pensée. Si vous voulez que les choses et les êtres soient bénis par la fraicheur du jour qui se lève, refermez le livre que vous êtes en train de lire. 

Le paradoxe ultime est que l'on écrit pour garder une trace de ce qui nous semble précieux, et que l'écriture est un tombeau d'où rien ne s'échappe. Qui se vide de tout ce qui compte vraiment dans sa vie ne peut espérer un autre destin que l'évidement. Il entre déjà, bien avant le terme, dans sa fin, par les mots qui sont des morts bavards. Il finira coquillage qu'on porte à l'oreille pour entendre la rumeur de la mer qui a tout emporté, phrases, désirs et remords.

***

Il faut en passer qu'on le veuille ou non par des moments de désespoirs tièdes, par du désespoir de faible intensité, par un désespoir banal et rampant dont on prend même l'habitude, ce qui est tout de même très vexant. Même le désespoir est désespérant. Il devrait nous abattre dès la première rencontre, et il ne fait que nous ravager lentement, comme une fièvre molle qui prend ses quartiers en nous sans exiger autre chose qu'une résignation humiliante et désespérante.

***

Les roses s'obstinent à fleurir dans mon jardin, année après année. Je sais bien qu'il faut vivre contre l'évidence, mais ce n'est pas évident à comprendre, une rose qui revient — là où personne ne l'attend. Si au moins la contemplation de ce phénomène inexplicable nous poussait au silence, à ne pas le relater comme un benêt qui croit sa vie intéressante, mais non, je m'empresse de le noter, et je crois même déceler quelque chose comme un signe ou une révélation dans ce qui n'est qu'une manifestation normale de la vie et du temps. Elles sont jetées là, ces roses, comme elles le sont ailleurs, au mois d'avril, et, malgré leur beauté et la gratitude que je ressens à leur égard, leur présence et surtout leur retour, année après année, est comme un terrible reproche que quelqu'un ou quelque chose me fait. 

***

Écouter Cantaloupe Island, d'Herbie Hancock, un enregistrement du 17 juin 1964, ne nous rend pas moins malheureux, non. Pourtant, il nous apparaît indispensable d'en passer par là, alors que le soir va tomber comme un con, comme hier, comme avant-hier et sans doute comme demain. Demain, on aura tout oublié, on le sait bien, mais on note tout de même que les musiciens (Hancock, Ron Carter, Freddie Hubbard, Tony Williams) entament le morceau à un tempo de 108 à la noire et le terminent à 114. 

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À celui qui a tout deviné, tout compris et tout perçu, il devrait être impossible d'aimer. C'est pourtant ce qu'il fera, comme tout le monde ; et peut-être même sera-t-il plus idiot et plus naïf encore que ceux qui ne voient rien, qui ne comprennent rien, et qui sont des naïfs au premier degré. Si les roses savaient ce qui les attend, elles ne fleuriraient pas à chaque printemps. Nous qui savons malheureusement ce qui nous attend, nous continuons à nous lever chaque matin, à nous faire beaux, comme si l'amour nous attendait au coin de la rue. Nous sommes encore plus naïfs que les naïfs, de croire que malgré notre clairvoyance nous pouvons connaître des moments heureux ; nous sommes des naïfs de second degré, dont le bonheur est ridiculisé avant même de prendre forme, mais c'est justement ce ridicule et cette déchéance annoncée qui rendent notre vie si prodigieuse. Ce qui n'est pas impossible ne vaut pas la peine d'être vécu. C'est la mort qui nous attend, et nous nous apprêtons à rencontrer l'amour, et l'amour, et l'amour. En réalité, nous ne vivons que de miracle en miracle. 

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« Les cons sont des ombres qui chantent » avais-je (mal) lu, et je trouvais la phrase géniale. Hélas, non, saint Augustin a seulement écrit : « Les sons sont des nombres qui chantent ».

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Entre 108 et 114, il n'y a pas un grand écart. La différence de tempo est infime et pratiquement indécelable. La seule chose qu'on perçoit, c'est l'accélération  oui, les musiciens ont vieilli de cinq minutes : c'est un fait. La musique nous permet de ressentir des variations infimes, que ce soit dans l'ordre de la vitesse ou dans celui de l'intensité. La musique est un microscope quantique. 

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Où se trouve le démon ? C'est la seule question qui vaille, quand on commerce avec quelqu'un. Tant qu'on ne sait pas cela, on ne sait rien de lui. Ses mouvements, ses paroles, ses gestes, ses regards, sa présence, sa voix, tout cela ne sert qu'à recouvrir le démon, à tenter de le camoufler ou de le contenir. Il est là, pourtant, il transperce par instant l'enveloppe de celui qui est en face de nous et vient discuter avec notre propre démon qui n'attendait que cela pour nous pousser vers la sortie. Je l'aperçois plus facilement chez les femmes, ce démon, car les femmes dont je parle ont compris qu'elles pouvaient s'appuyer sur lui pour séduire : elles le laissent donc apparaître par intermittence, comme un rayon lumineux qui s'exprimerait en morse, jusqu'à ce qu'on ne puisse plus distinguer ce qui procède de lui de ce qui procède d'elles (car jusqu'au bout nous croirons qu'il s'agit de deux entités distinctes) ; à ce moment-là, nous sommes captifs, sous le charme

***

Rien de ce qui la constitue réellement ne passe dans les mots : la musique retient son secret en elle-même. Elle élabore à mesure qu'elle se déploie le monde dans lequel elle peut être perçue et comprise, ce qui fait que dès la dernière note cette bulle d'entendement est liquidée. On ne peut plus que la rêver, en avoir par le souvenir un vague sentiment impropre à l'explication et plus encore à la traduction. C'est la raison pour laquelle la musique nous est si précieuse. Elle ne semble révéler l'impalpable et l'indicible que pour mieux nous en interdire l'accès. Avec elle, nous savons que cette vue imprenable existe mais qu'elle restera à jamais impartageable. Quoi de plus précieux qu'une substance temporelle capable de nous débarrasser de nous-mêmes et de notre intelligence articulée pendant dix minutes ? La musique nous remplit de mystère, la littérature nous en dispense. À chaque fois que vous écoutez de la musique, vous vous placez devant un miroir qui ne reflète rien : vous y chercheriez votre visage en vain. 

***

Le concepteur de l'émission fait arriver lentement l'Art de la Fugue en superposition de la voix de l'écrivain que la musique rend peu à peu inaudible. Ce contrepoint chimérique me semble une idée de génie. Je regarde les commentaires sous la vidéo. Tout le monde hurle au scandale ou à l'amateurisme. On a sacrifié la parole sainte, on a profané l'icône. Prima le parole ! On a osé reléguer le Verbe en coulisse ! « On marche sur la tête ! » Et tous de jurer qu'ils n'en perdaient pas une miette depuis une heure et demie, que cette introduction impie, que ce miel amer qui vient recouvrir les mots, les dissoudre, les remettre à leur place, toujours seconde, leur est un viol de logos en réunion. Ils n'ont pas consenti, sacredieu ! On les a pris en traitre. Aucun ne semble avoir idée que peut-être la voix de l'écrivain était autre chose qu'un moulin à idées, qu'elle était aussi instrumentale, qu'elle n'était pas seulement en train de signifier quelque chose, mais qu'elle avait un ton, une mélodie et une harmonie induite, un rythme et un timbre, et que donc elle était susceptible de partager un moment l'affiche avec Bach sans faire pleurnicher de rage les assoiffés du sens. C'est qu'ils ne veulent pas dévier de leur route, ces philosophes en robe de chambre, et ils entendent savoir où on les mène et connaître les horaires du brunch, quand ils prennent connaissance des gouffres. On leur avait soigneusement épargné les nids-de-poule, les bosses et les virages en épingles, ils avaient payé pour une autoroute de la connaissance en première classe, pas pour un petit chemin escarpé où l'on se marche sur les pieds et se tord les chevilles. Leur temps est précieux. Ils exigent de retirer le maximum de l'aventure dans le minimum de durée et d'effort. L'Art de la Fugue va leur rester sur l'estomac, ils n'ont pas les enzymes susceptibles de digérer un tel morceau de barbaque ajouté à leur purée allégée. 

***

Dans ma jeunesse, je m'entendais bien avec les paysans. Je les avais un peu oubliés durant toutes ces années, mais l'âge venant, et alors que les villes sont partout dans ce qu'elles ont de pire, même à la campagne, leur peuple revient me hanter. Il n'existe plus rien d'approchant, dans notre monde, et je me rends compte que leur commerce me manque beaucoup, qu'il y avait encore parmi eux des exemplaires de l'humanité que j'ai aimée. Par quoi les remplacer ? Je ne vois pas. 

***

Ne pas avoir honte de voir un de ses livres parmi ceux qui se publient chaque année est toujours mauvais signe. Publier, c'est céder, c'est rentrer dans le troupeau des écrivants en prenant la pose de celui qui a au moins réussi quelque chose. Je n'oublierai jamais ce moment de honte effroyable, le soir où l'un de mes frères avait dit à notre mère, alors qu'ils assistaient tous deux à un concert que je donnais à Paris, qu'il avait été tout de même impressionné de lire mon nom (le sien, donc), sur l'affiche, à côté de ceux de Mozart, Bach, et Beethoven. Oh, il n'avait pas dit ça méchamment, je le sais bien, mais j'aurais voulu rentrer sous terre au moment où j'ai vu sa bonne figure s'éclairer de satisfaction généreuse alors qu'il prononçait ses mots que j'ai fait semblant de ne pas entendre. 

Je suis ulcéré de devoir payer pour publier un livre, parce que je suis pauvre et que cet argent serait mieux utilisé à acheter de la viande ou des somnifères, mais dans le même temps, je me dis que c'est parfaitement normal. On veut absolument ajouter une brique au mur branlant qui menace déjà de nous ensevelir, il faut au moins que cela coûte quelque chose à celui qui commet ce forfait ; c'est de l'écologie punitive, en somme. Celui qui envoie une lettre de 1000 signes par la poste paie bien le transport de sa missive. Pourquoi celui qui envoie 500 000 signes par-delà les écrans ne devrait-il pas payer, alors que le transport à l'autre bout de la chaîne n'est même pas assuré ? Vous me répondez « maisons d'édition » ? C'est ça, votre réponse ? Alors c'est que vous ne vivez pas dans le temps qui est le mien. Si elles existaient, les maisons que vous dites, peut-être que je leur enverrais un manuscrit. Mais même ce mot de « manuscrit » me semble grotesque. « Il a terminé son manuscrit » est une phrase qui me fait rire. On le voit, l'écrivain, devant son « cadeau », comme on dit des enfants sur le pot qu'ils font un cadeau à leurs parents. L'offrande du Caca à la Communauté des Fidèles. C'est bien de cela qu'il s'agit. 

Dans la semaine qui vient de s'écouler, j'ai passé du temps sur quatre phrases qui se trouvent plus haut dans ce texte. Je crois bien que c'est la première fois que ça m'arrive, de passer quelques heures avec seulement quatre phrases. Je me suis aperçu à cette occasion qu'on pouvait faire beaucoup évoluer quelques mots et y trouver un plaisir certain, plaisir que je ne boude pas, non, mais est-il bien raisonnable de passer une après-midi à polir un objet qui de toute manière finira dans la poubelle numérique, qui viendra se mêler à la soupe grisâtre qui coule à flots de toute part et dont rien ne vient contrarier l'écoulement uniforme ? Autant lorsqu'il m'arrivait encore de composer j'étais prêt à passer douze heures ou plus sur quelques mesures, autant ici cela me semble dérisoire. Pourtant il doit bien exister quelque chose de commun, à ces deux pratiques, qui justifieraient un tel investissement, mais ça m'est impossible, quelque chose m'en empêche, et ce qui m'en empêche, c'est le sentiment du ridicule. Ou l'orgueil ? Ou la trouille ? La trouille de constater que même en passant du temps à travailler un texte on ne serait pas en mesure d'en faire quelque chose de grand, ou de seulement bon, correct. Un type qui travaillerait autant que Flaubert pour un résultat proche de la nullité serait bien à plaindre, évidemment. Et puis, c'est bien gentil, tout ça, mais qui va faire le ménage, qui va faire la vaisselle et la cuisine, qui va s'occuper de déposer ces maudites annonces pour gagner seulement de quoi rester dans cette maison ? Hein ? Vous avez une gouvernante à me proposer ? Une secrétaire ? Une femme de ménage ? Une infirmière ? Bien sûr que non. Cette maudite écriture qui empiète sur tout est une calamité, surtout quand elle nous empêche de dormir. Ça c'est le pire du pire. Mon sommeil est sacré. Je n'ai pas l'ambition de devenir un autre Cioran qui se relève la nuit pour aller marcher dans les rues en compagnie des putains et des chiens, je ne tiens pas à être associé si peu que ce soit à BHL ou Amélie Nothomb, moi. J'adore la nuit parce qu'elle me permet de rêver. Sans le rêve qui me nourrit autant que la viande, je suis fichu. 

D'ailleurs, la nuit dernière, au petit matin, j'ai rêvé de Thérèse L. Quel merveilleux rêve. Ça c'est un véritable cadeau qu'on se fait à soi-même ! Nous étions tous les deux dans le 57 qui nous menait au conservatoire. Nous allions y retrouver les jeunes professeurs qui nous avaient succédé (ça, ce serait la partie la moins agréable du rêve). Mais tout le commencement était d'une douceur et d'une tendresse absolument merveilleuses. J'avais posé ma tête sur l'épaule de Thérèse, la fragile Thérèse au beau profil, et le sentiment de bien-être qui m'envahissait m'était un baume incomparable dont j'aurais voulu qu'il dure encore et encore. Au matin, j'étais désorienté, triste, et pourtant envahi d'une sorte de joie plus large que ma tristesse. Ces moments ne sont pas des constructions hasardeuses et chimériques fabriquées par des molécules qui se rencontrent fortuitement dans les couloirs sombres de notre esprit. L'idiotie (la pauvreté) d'une telle explication me paraît évidente. Les rêves sont des rencontres. Plusieurs mondes coexistent, plusieurs temporalités, plusieurs logiques, plusieurs moi et plusieurs soi qui accueillent tout ce que nous nous cachons à nous-mêmes, ouvrent et ferment des portes simultanément, éclairent et obscurcissent des pans de notre paysage intime et social. Ces mondes, en glissant sans heurts les uns sur les autres, nous donnent une idée de la liberté profonde et infinie, cette liberté qui nous manque tant dans la vie diurne, bornée qu'elle est par nos savoirs et nos croyances, et notre volonté désespérée de ne pas nous contredire, c'est-à-dire d'éviter à tout prix notre réalité ultime. Le rêve réorganise toute notre vie d'une manière différente et toujours imprévisible, et c'est cet imprévisible qui est si précieux. Sans ce pendant à la vie consciente, nous serions coincés dans un placard sans lumière ni oxygène, prisonniers de nous-mêmes et d'un esprit en deux dimensions. Le rêve, c'est le contrepoint qui nous sauve de l'harmonie.

jeudi 16 novembre 2023

En silence


« Le silence représente cet Être qui pénètre 
toutes choses et dans lequel toutes choses baignent. »

J'aime éprouver le sentiment d'inutilité à écrire ; pas seulement à écrire, mais plus fondamentalement à réagir. Depuis quelques semaines, passant sur les réseaux sociaux (Facebook, Twitter), je ne réagis pas à ce que je lis, à ce que je vois. J'éprouve physiquement la mort du clic et je m'étonne de la facilité et de la prodigalité avec lesquelles, naguère, je cliquais. C'était naturel et automatique. Je lisais, je voyais, et je réagissais immédiatement, ou presque immédiatement, systématiquement ou presque systématiquement. De la même manière, je me croyais obligé de publier au moins un texte par semaine, sur mon blog. C'était devenu une routine, une discipline. Une discipline, ou une routine ? Un suicide à la face du monde.

Je ne dois rien à personne, et surtout pas aux “internautes”, c'est l'évidence. Et ce d'autant moins que je m'aperçois que, disparaissant pour un temps des écrans des réseaux sociaux, personne, à une notable exception près, ne s'inquiète de cette disparition. J'ai fait une dizaine de crises cardiaques le mois dernier (c'est du moins l'hypothèse médicale la plus probable à ce jour), et si l'une d'elles m'avait emporté, cela n'aurait causé strictement aucun bruit dans le Landerneau social-numérique qui clignote en permanence à bas bruit dans la nuit affective. Une correspondante, sur Messenger, au courant de mes ennuis de santé, me demande comment je vais. Je lui réponds : « Je suis au fond de mon lit. Désespéré. » Tout ce qu'elle trouve à répondre, c'est : « Ça fait long. » SICLOL on va dire…

Depuis quelques jours, j'écris, ou plutôt je tente d'écrire, un texte sur l'année 1913. Je croyais le terminer dimanche (j'écris beaucoup le dimanche (je suis un écrivain du dimanche)), je voulais le terminer, et puis, là aussi, j'ai réalisé que je n'avais aucune obligation, que rien ne pressait, et que, de toute manière, je n'étais même pas certain de vouloir le “publier”, ce texte. Qui cela peut-il bien intéresser, de savoir ce que pense Georges de La Fuly de l'année 1913 ? Les marottes de La Fuly, ça nous en touche l'une sans faire bouger l'autre, aurait dit le Grand Jacques. Et même au cas très improbable où quelqu'un serait intéressé, est-ce que j'ai réellement envie de lui donner sa pâtée, à celui-là ? Pour quel bénéfice, pour quel résultat ? Quelle idiotie, de croire que les gens attendent de voir ce qu'on a écrit ! Ils s'en foutent pas mal et l'on ne peut que leur donner raison. Qu'ils s'occupent donc de leur résistance à l'insuline, c'est beaucoup plus urgent. Et même s'ils attendent de voir ce qu'on a écrit, pour quelles raisons veulent-ils savoir ? Pour les mêmes raisons déraisonnables qu'ils prennent connaissance des nouvelles de la journée ou du bulletin météo. Ça nourrit leur vide. Ils passent d'un article à l'autre, d'un texte à un autre, d'une nouvelle à une autre, d'une image à une autre image, sans que cela ne change quoi que ce soit à leur vie. C'est une vie parallèle qui se déploie à côté d'eux, c'est tout. 

J'ai passé plus de temps, finalement, à écrire une lettre à un ami. Ça me semblait plus urgent que d'écrire “un texte”. Un texte de plus… 

L'absence totale de réaction à ce que je lis sur les réseaux sociaux me fait un bien fou. Je me sens libre, tout à coup. Et j'ai besoin de me sentir libre. Et libre de ne pas publier. Écrire, c'est très bien, mais publier, c'est toujours un peu misérable, cacatoesque et turlupin. Le mauvais goût est inhérent à l'acte de publier. C'est comme ça. On peut tourner le problème dans tous les sens, on n'en sort pas. Je dis ça, mais si j'étais publié par un éditeur qui renflouait mon compte en banque, je publierais volontiers. Il y aurait enfin une bonne raison à publier. N'empêche, on a toujours envie de dire aux publiés, même aux meilleurs, même à ceux qu'on admire : « Vous n'avez pas honte ? » Dans publié, il y a public, comme dans « fille publique » et « publicité ». Je pense souvent à Proust, qui écrivait de faux articles de journal pour louer ses propres livres. J'en connais un, comme ça, qui fait le même genre de choses, de nos jours, et qui n'est pas du tout mais alors pas du tout Proust, faut-il le dire…

L'absence de clic, l'absence de like… Le premier jour, ça fait tout drôle. Le deuxième jour, j'ai encore quelques ratés. Je me surprends épisodiquement à déposer un like que je retire aussitôt, avant que quiconque se soit aperçu de ma présence. Mais très vite, dès le troisième jour, ma main a pris le pli, et le bon : elle reste aussi inerte que mon esprit. Un calme plat dans le cœur, qui m'étonne moi-même, je passe de page en page sans rien ressentir. C'était donc si peu de choses ? D'où venait ce qui ressemblait tant à une obligation, à un devoir, à une règle religieuse ?

À quoi sert le like ou le commentaire (désignons-les collectivement du terme “clic”, ce sera plus simple et plus drôle) sur un réseau social tel que Facebook ? À faire plaisir, à montrer son approbation ou sa désapprobation, à faire une encoche dans l'arbre des visages, à dire : j'existe, moi aussi, ne m'oubliez pas

À quoi sert de déposer un pouce levé sous une vidéo du troisième concerto de Rachmaninov joué par Vladimir Horowitz accompagné par le New York Philharmonic dirigé par Zubin Mehta, en 1978 ? J'aime ça. Oui, j'aime ça, et alors ? Est-ce une raison de le faire savoir ? (Ah oui, je veux montrer que moi j'ai bon goût, c'est vrai.) Pourquoi déposer un smiley furieux sous un commentaire que je trouve stupide à propos d'une manifestation contre l'antisémitisme à Toulouse ? Le commentaire m'énerve, certes, mais à quoi bon le faire savoir à celui qui l'a écrit ainsi qu'à ceux qui l'ont lu ? (Est-ce que je désire avoir une influence sur le cours des choses ? Est-ce que je le crois ?) Pourquoi déposer un like sous la vidéo d'une jolie fille non épilée en maillot de bain ? (Je voudrais encourager le fait qu'elle ne s'épile pas les aisselles ?) Je veux ajouter ma voix à celles de tous les autres, j'estime cela nécessaire. Ma minuscule unité ajoutée, ma trace cybernétique infime me serait comptée, dans l'éternité du monde numérique, comme les bonnes actions l'étaient dans le monde chrétien ? Ces millions et ces millions de voix qui se croisent, qui se superposent, qui se marchent les unes sur les autres, ce fourmillement froid de voix et de mots, d'images et de sons, de visages qu'on ne regarde pas, qu'on ne peut même pas désirer car il leur manque tant de dimensions, pourquoi donc voulons-nous nous y ajouter, comme s'il s'agissait d'équilibrer les comptes d'une entreprise qui menace à tout instant d'être déficitaire ? Dans le fond, nous agissons exactement comme le public qui applaudit (ou siffle) un pianiste qui vient de jouer un concerto. Nos propres applaudissements sont en eux-mêmes insignifiants, nous pourrions parfaitement rester inertes et silencieux… Oui mais si tout le monde faisait comme nous, hein ! (J'ai failli me laisser prendre à l'instant avec une vidéo de Sokolov qui joue une mazurka de Chopin, l'opus 63 n°3. C'est tellement beau ! Et alors, c'est moins beau si tu ne cliques pas ?)

Eh oui, fais un peu attention, mon petit monsieur ! Et si tes pauvres petits textes, tes petits tableaux, tes petites vidéos ne recueillaient plus aucun assentiment, plus aucune manifestation approbative, plus aucun commentaire, sur les réseaux sociaux, tu serais content ? Hein ? Si tout le monde raisonne comme toi, ça va pas être facile à vivre, tu le sais, ça ? 

L'homme qui ne dit rien, qui ne fait rien, qui ne va nulle part, qui n'est rien, voilà l'homme qu'il faut être. Andor, le chien aboie. Sa jambe, dans le cadre étroit, comme le battant de la pendule. Téléphone orange, des pilules. Elle boit à une canette. Dit : « Je suis désolé, Agnès, je ne peux pas le faire : je ne suis pas une actrice et je ne peux pas prendre des pilules. Ce n'est pas dans mon style. Je sais que j'avais promis mais je ne peux pas. Je ne m'attendais pas à ça. Je ne suis pas une actrice, je me sens idiote. » 

On nous demande à tous d'êtres des acteurs mais les acteurs finissent par croire à leurs propres rôles. Robert F. Kennedy, Andy Warhol, tous ils se font tirer dessus en juin 1968, et Shirley avale une boîte de somnifères. Muriel aussi, sur La Nuit transfigurée. « Tout le monde se meurt »… On se sent idiot, de se sentir mourir. « Tout le monde autour de nous se désintègre. À quand notre tour ? », dit la jolie blonde du film. Et elle ajoute : « Y a-t-il un lieu sûr pour nous ? » C'est la bonne question, à mon avis. La question du lieu sûr, où l'on se sent chez soi, à l'abri. Et si c'était la fin du domicile, de la demeure ?

« Réveille-toi ! Réveille-toi »… Sirènes, ambulance… Bouteilles d'oxygène… Pourquoi a-t-elle fait ça ? Pourquoi ? Mais parce qu'elle a cru à son rôle, pardi ! Le cœur tient. Leur chance est-elle chanceuse ? Il rencontre Ethel Skakel, aux sourcils ombragés. Tu ne prends rien au sérieux. Ils ont eu dix enfants, elle attend le onzième. Ils sont au lit, tous les trois, la blonde au milieu des garçons, ils prennent un petit déjeuner en regardant la télévision. Viva téléphone à l'hôpital Mont Sinaï pour prendre des nouvelles de Shirley puis à New York pour prendre des nouvelles d'Andy. Il va mieux, mais les coups de feu ont transpercé le poumon, la rate, l'estomac, le foie et l'œsophage. Valerie Solanas, militante féministe qui a vidé le chargeur de son pistolet, ne fera que trois ans de prison car Warhol refuse de témoigner contre elle. Viva dit : « Le passe-temps national, c'est la mort télévisée. » 

On se sent idiot, oh oui, ô combien, quand on signale sa présence sur les réseaux sociaux, mais lorsqu'on s'en abstient, on disparaît à une vitesse sidérante. Et puis surtout, il y a les amis. Les amis ne comprennent pas qu'on ne se signale pas sous leurs interventions, et on est bien placé pour les comprendre car lorsqu'ils ne le font pas, on est triste et déçu, et on leur en veut. 

On m'opposera sans doute que le silence du clic, c'est la mort de la conversation 2.0. C'est possible. C'est possible, mais il n'est pas certain que la seule conversation qu'on nous propose soit si désirable que ça. Peut-être, après tout, que nous préférons encore l'absence de dialogue à ce type de conversation. Le monde qui m'entoure m'est de plus en plus indésirable, inaimable, et pour dire les choses plus simplement, je le trouve infect. Est-ce dû aux forces qui m'abandonnent ? C'est possible. Je me sens en déficit chronique, à découvert, depuis un certain temps. Les forces qui me quittent ne sont plus du tout compensées par les forces que je peux développer ou conserver. Le fait de ne pas dormir est sans doute responsable de cela, au moins en grande partie. Je sens des morceaux entiers de moi qui me laissent tomber, jour après jour, qui se défont (c'est surtout sensible la nuit), et je dois dire que c'est terrifiant. Moi qui ai toujours adoré dormir, je vis la privation de sommeil comme le cauchemar des cauchemars. 

Ce siècle est une télé dont on a coupé le son qui marche continuellement, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Nous voyons défiler des images qui n'ont plus aucun sens, et ça ne s'arrête jamais. Toute la pensée du monde a été déportée dans les images, on l'y a congelée, et comme on pouvait s'y attendre, elle n'a pas survécu à ce grand refroidissement. Je crois qu'on peut dire la même chose de l'amour ou de la simple humanité. Les discours qui me parviennent me paraissent tous, à quelques très rares exceptions près, avoir perdu tout ce qui leur donnait consistance humaine. Il y a bien sûr beaucoup de causes à ce que je décris (et que tout le monde ressent plus ou moins confusément), mais si je devais n'en retenir qu'une, et la mettre en exergue, je désignerais à coup sûr l'invention du téléphone portable, qui me semble recueillir en elle et précipiter tout ce que ce monde a de plus noir, de plus dangereux et de plus pauvre. La vie numérique n'est pas, comme on l'a cru, une vie en plus, ou un agrandissement de la vie réelle, elle en est sa négation. Il ne peut pas exister d'imagination dans une réalité dont les images sont le fond et la substance, à l'exclusion de tout le reste. 

C'est amusant. En train d'écrire ce texte, au soleil, après une nuit d'insomnie, je reçois à l'instant un message d'une de mes lectrices qui s'impatiente et qui s'inquiète de mon silence. C'est évidemment réconfortant, et semble donner tort à ce que j'écris… Bien sûr, il n'en est rien, mais cela donne tout de même des raisons d'avoir mauvaise conscience de l'avoir écrit. Quoi qu'on écrive, on a toujours tort, il faut le savoir. Mais de quoi me parle cette lectrice ? Du silence ! Elle me dit être en train de lire un livre de Max Picard qui s'intitule Le monde du silence.

Librairie Larry Edmund. « Oui, André Malraux a visité Hollywood en 1936. Il fit une conférence pour la République espagnole. Les stars ont récolté assez pour financer deux ambulances. Avant son départ, les vedettes autographièrent les ambulances. Ernest Hemingway était ici au même moment. Je vous en prie, au revoir. » Viva, tu aurais adoré cette époque. Des fêtes tous les soirs. Mary Pickford et Douglas Fairbanks recevaient la reine de Roumanie et le prince de Galles. Maintenant, on entend que « Chaplin habitait ici » ou « c'était la maison de Marion Davies ». Rien que des maisons vides qu'on peut louer en attendant le tremblement de terre. 

Qu'est-ce qu'être divin ? C'est d'être libre. Nous sommes des tas de viande qui prennent plus ou moins bien la lumière. Si tu crois qu'en mordant la queue d'une femme tu la mets à sa place ! Viva fixe longuement la caméra. « Ça fait combien, Lynne ? — Deux minutes 24 secondes. » Elle soupire. Coupez !

dimanche 23 avril 2023

NON

C'est l'histoire de ma vie. J'ai arrêté le piano parce que je n'étais pas assez bon. J'ai arrêté la composition parce que je n'étais passez bon. J'ai arrêté la peinture parce que je n'étais pas assez bon. Je vais sans doute arrêter d'écrire parce que je ne suis pas assez bon. J'aurai beaucoup arrêté, dans l'ensemble. Il ne me reste plus maintenant qu'à arrêter de vivre, parce que je n'ai pas été assez bon dans cet exercice — et là, c'est indiscutable : j'ai toutes les preuves. 

La seule chose qui pourrait contredire un peu cet état des lieux est que ce que je vois autour de moi n'est pas très bon non plus, très loin de là. C'est même assez mauvais, dans l'ensemble. Il y a bien sûr quelques notables exceptions, que tout le monde connaît, ce n'est pas la peine d'y insister, mais dans l'ensemble, encore une fois, le niveau est assez catastrophique, parmi les publiés et les exposés (à tous les sens du terme). J'en ai quotidiennement des dizaines d'exemples, il suffit d'allumer la radio ou de lire quelques extraits de ce qui se publie de nos jours pour en être convaincu. Mais est-ce une raison ? Est-ce parce que les autres sont mauvais qu'on devrait avoir le droit et même le devoir de se faire publier ? Non, bien sûr. C'est seulement un tout petit peu rageant tout de même. Quand on fait lire ses petits machins, on est très exposé, figurez-vous. Les réactions, ou les absences de réaction sont tellement parlantes, tellement signifiantes, comme on disait dans ma jeunesse ! À elles seules, elles suffisent à nous donner l'envie pressante de baisser les bras, d'« arrêter les frais ». Tout cela est si ridicule… Toutes ces nanas (car il y a beaucoup plus de femmes que d'hommes, comme par hasard) qui sont aujourd'hui invitées à la radio ou à la télé pour parler de leur livres nous donnent un avant-goût très puissant de l'enfer de médiocrité arrogante dans lequel nous sommes invités à planter nos crocs émoussés. Comment peuvent-elles, comment peuvent-ils ? Voilà ce qu'on se dit à chaque instant. Comment est-ce possible ? Comment peut-on décemment penser qu'on a le droit de publier des textes aussi misérables, aussi convenus, aussi soumis à l'esprit du temps et à sa langue, aussi peu exigeants ? Ah, on peut dire qu'elles nous épatent, ces inconscientes, que leur absence totale de vergogne et de lucidité nous en bouche un sacré coin ! Toutes-et-tous, elles-et-ils n'ont pas le moindre doute : ils sont légitimes. Ils peuvent être pianistes, compositeurs, peintres, écrivains ; c'est tout naturel, pour eux. Nadia Boulanger, elle, demandait à ses étudiants de connaître par cœur tous les préludes et fugues du Clavier bien tempéré. Pour ceux qui ne le sauraient pas, il y a quarante-huit préludes et fugues dans les deux livres du Clavier bien tempéré. Dans l'édition Henle, cela représente 259 pages. Et non seulement ça, mais elle leur demandait en plus de connaître chaque voix individuelle de chaque fugue (il y en a jusqu'à cinq par fugue) et d'être capable de reconstituer de tête la fugue en question à partir d'elles ! Autant dire que des étudiants comme ceux-là n'existent plus aujourd'hui. Yvonne Loriod demandait à ses élèves de savoir jouer l'intégralité du Clavier bien tempéré (c'est déjà beaucoup moins difficile) et les trente-deux sonates de Beethoven (l'ancien et le nouveau testament). Voilà ce qu'il y a peu encore on considérait comme le minimum. Ça ne vous octroyait pas le moindre talent, bien sûr, mais au moins vous aviez une tête bien faite, et c'était un préalable indispensable. Ces exigences feraient rire, aujourd'hui, on bien les considérerait-on comme des résurgences malvenues d'un nazisme culturel qui ne dit pas son nom. 

On devrait féliciter les artistes qui produisent une non-œuvre, ou ceux qui non-produisent des œuvres. Ce sont eux, les grands héros de notre temps ! Ceux qui s'abstiennent. Ceux qui évitent la publication, le public, la publicité, la bien nommée renommée de ceux qui désirent être nommés deux fois, une fois par leurs parents et une fois par la rumeur, une fois par le sang et une fois par l'image. Mais, à ceux-là, personne ne songe à rendre hommage, bien entendu. Ils sont les oubliés définitifs, ils sont le terreau négatif qui donne à la lumière le pouvoir de sculpter les figures graves et satisfaites des œuvres positives. Ils sont morts avant que d'être nés, et c'est leur mort qui permet aux vivants de se réjouir de ne pas encore disparaître dans le tombeau. On ne les estime pas, et ce n'est pas qu'on les mésestime, c'est que l'estime ne se lève jamais sur leur horizon. À ce calcul approximatif, ils sont déclarés en découvert, leur solde est négatif ; le commodore a beau tourner le gouvernail en tout sens, il ne rencontre que vents contraires — aucune voie ne s'ouvre dans les flots gris qui sont autant de murs infranchissables. Il n'y a que leur mort réelle et définitive qui puisse parfois apporter quelque sens à une existence qui en manque absolument — c'est dans l'oubli éternel qu'ils espèrent un regain d'affection, ou seulement d'attention. Leur opacité est leur seul bien tangible, ils s'y accrochent comme à une main tendue sortie de nulle part. Les prend-on en photo que le cliché est flou, raté, sous-exposé, inutilisable, impubliable. Alors dans la solitude ils écoutent la voix lumineuse d'une Barbara Schlick, et rêvent qu'ils sont portés eux aussi dans l'ardeur de l'astre de vie par la grâce furtive d'un avantage indu, d'un malentendu loufoque. Ils avancent ainsi, de rêve en rêve, jusqu'au monde des opinions, qu'ils observent du dehors, prudemment, dont les roucoulades nacrées leur parviennent par bribes merveilleuses comme nous parvient la lumière des étoiles mortes depuis longtemps, ces noms brûlés déposés dans le ciel. Car les hommes n'apprennent rien, ils ne savent que mal servir les morts, ils n'existent réellement que dans le temps où il est trop tard, ils s'éveillent quand il est celui de dormir, comme des assoiffés qui se sont gavés de sucreries ; ils se croient immortels quand ils ont le sang déjà aigre et ils se plaignent de l'abîme quand la vie les traverse de part en part. Il faut dire une messe pour eux, ceux qui pleurent sans savoir pourquoi, ceux qui se réveillent à l'aube d'un dimanche ensoleillé avec l'envie de remonter à la source, à l'introuvable source du désir, ce désir qu'ils ont piétiné de fureur parce que leur regard ne rencontrait que des phrases vides et des grimaces. 

Les publiés d'aujourd'hui sont avant tout des gens pour qui la publication (la notoriété et la petite gloire qui l'accompagne) est l'essentiel. On n'écrit plus pour écrire, ou parce qu'on a quelque chose à dire, on écrit pour être publié. Cette perversion, ou sa version paroxystique, date vraisemblablement des années 80 du siècle dernier (années où la publicité est passée sans vergogne sur le devant de la scène, poussant dans les coulisses ceux qui la tenaient comme on pousse les vieux restes d'un repas à la poubelle), mais, depuis une ou deux décennies, elle a pris une ampleur qui ne laisse aucun doute sur sa féroce tyrannie. Tous les artistes et tous les écrivains ont toujours eu un besoin impérieux de se faire connaître et reconnaître, certes, mais ils avaient jusque là le souci, plus ou moins marqué, plus ou moins délibéré, plus ou moins innocent, de dissimuler ce vice infect sous l'éclat des œuvres qui les rachetaient un peu

La vitrine… Il n'y a que ça qui les fait mouiller. La littérature n'a pas toujours été pur prosélytisme pour soi-même enrobé de sucre et d'égards malsains pour la cité, ou bien si ? Je l'ignore. Je n'aime plus la littérature. Commençons par plonger madame Yamilah dans un état hypnotique et demandons-lui son avis sur la question. Madame Yamilah a la tête qui lui sort par les yeux, le sang qui bout, elle voit Jack Lang, un verre de champagne à la main, qui roule une pelle à la Culture et à la Presse, elle veut fuir cette orgie mais toutes les issues sont murées par des écrans géants qui trépignent en cadence jusqu'à l'assourdissement. Il y a longtemps que je n'avais pas pleuré autant. Je monte le volume de la Messe en si, je ne veux plus entendre mon cœur. Mais cette église, là, était-elle aux normes ? La poésie ne doit pas être l'écume du cœur, vous en êtes sûrs ? C'est déjà pas si mal, c'était, qu'on la recueille précieusement, celle-là, comme on éclaircit un bouillon dont l'aspect est bien moche. Victor Hugo, ou Flaubert ? Nous tournions entre la folie et le suicide. Flaubert, sans hésiter. Madame Bovary pour cinq cents francs, quand Hugo vendait son roman (son opus, comme dirait Arnaud Laporte) pour trois cents mille francs — il avait déjà les funérailles nationales en tête : Le BTP ne désarme jamais, Bernard Arnault ne dort que d'un œil, ses collections enflent comme une tumeur, comme une rumeur, les grands sentiments font les grandes réussites, dès lors qu'on sait en faire la réclame, tout est sur le visage et la nature morale a horreur du vide, elle doit constamment s'observer dans le miroir, se tâter le muscle et vérifier que le courant passe, c'est sa mesure — c'est ainsi que les vies vont à l'enflure : les mains sales ont les gants plus blanc que blanc, la vocifération ouvre la voie, les rhinocéros passent en convoi et les prudents s'écartent, gênés autant qu'intimidés. La gangrène par en-dessous ne dérange que les odorats trop sensibles. On peut rire, bien sûr, mais on rit seul. Quand je pense qu'on naît, qu'on meurt, qu'on se réjouit, qu'on s'afflige, qu'on travaille à toute sorte de métiers, qu'on est très occupé… Très occupé… Trop sans doute pour entendre. Les sourds ont des mines sérieuses, parce qu'il faut être sourd pour être sérieux, il faut s'occuper à réussir, et à le faire savoir, il faut en être, il faut influencer, c'est un métier, il faut être du bon côté de l'écran. Que c'est bête, bon dieu, que c'est bête ! La solitude, c'est le vide, c'est la torture du plaisir sans limite, c'est le rire incarné qui se retourne dans la chair, la solitude est aussi inhabitable que les larmes, qu'un paradis d'où seraient chassés tous ceux qu'on a aimés. Moi aussi j'ai eu vingt ans vous savez ! Moi non plus je n'ai pas eu le temps — et je ne l'ai plus non plus. Je suis enterré vivant mais ma tête dépasse et je vois les mollets des femmes. C'est beau mais elles passent trop vite. Elles sentent l'iris, le mimosa, les genêts et le lilas, l'herbe coupée, le foin et la sueur, il aurait fallu ne rien dire, ne rien voir, et surtout ne pas entendre leurs voix et ne pas les croire, mais la poésie est un maître tyrannique ; vivre sans elle ne nous a pas semblé possible. Je dis “poésie” par pudeur (et surtout par prudence). 

Regardez-les, un verre de vin et un cigare à la main, autour de deux jolies femmes. Mais pourquoi donc font-ils tous exactement la même chose ? Elle a la bouche pleine de dents mais ne sait pas enflammer son allumette, la péteuse. On l'a mise en vitrine et elle se régale ; on n'a même plus besoin de les rétribuer, ces connasses. C'est toujours ça de pris, semble-t-elle se dire. De quarts d'heure de télé en quarts d'heure de radio, il faut occuper le terrain. C'est l'interminable guerre du dégoût, jusqu'à saturation. Tout peut arriver… même rien. Nous y sommes. Alors on peut en venir à aimer la guerre et le massacre, seulement pour entendre un autre son, une autre musique, des paroles moins convenues, ou au moins pour en avoir l'illusion un instant, pour oublier un peu les vitrines des libraires et le sale boniment moral. Il n' y a pas grand-chose entre la Messe en si et le vacarme, entre la haine pure et la sainteté, et ce pas grand-chose, c'est encore trop. 

Je suis frappé, comme souvent, de constater que la langue française nous offre avec constance une carte très précise du sens tel qu'il s'entend chez les parleurs innocents : lourds et sourds peuvent très souvent s'échanger leurs effets, sans dommage pour la vérité. À une lettre près, ils disent la même chose, et ce rapprochement des deux signifiants est en lui-même un autre signifiant, terriblement sonore dans son mutisme apparent. Céline nous disait : « Ce qu'ils sont lourds ! », et moi j'entends : « Ce qu'ils sont sourds ! ». Depuis que je suis enfant, je souffre de cette affection, qui est ma plus tenace malédiction : on me met (ou je me mets) toujours face à des gens qui n'entendent pas, et je ne comprends pas qu'ils n'entendent pas, ou qu'ils n'écoutent pas. Je voudrais savoir pourquoi. Qu'ont-ils donc à craindre ? Que redoutent-ils d'entendre ? Eux-mêmes ? Car notre parole, lorsqu'on parle, fait surgir la voix de l'autre ; c'est comme un écho qui atteste de la présence : il y a un inévitable retour. Nous ne sommes pas seuls. 

Sans doute ai-je toujours eu peur d'être abandonné. Mon plus ancien cauchemar est un rêve dans lequel je suis sous l'eau, dans une rivière transparente qui me montre avec une clarté cruelle ma mère tranquille en train de ratisser le gravier du jardin. Il fait beau, c'est l'après-midi. Les formes sont parfaitement dessinées, d'une main très sûre. Et je crie pour appeler ma mère qui bien sûr reste imperturbable, affairée bêtement à une tâche qui me paraît aussi familière qu'absurde. Non seulement elle ne comprend pas ce que je dis, mais surtout elle semble ne pas l'entendre. Rien dans sa physionomie ne montre que ma voix porte. De quoi est faite cette eau qui nous éloigne des autres, qui nous tient enfermés en nous-mêmes ? Je crois que ceux qui aiment sincèrement la musique ont éprouvé cette terreur, car elle seule, la musique, peut nous faire sortir de cette prison, dans l'instant qu'elle advient. Au moment où j'écris ces lignes, une magnifique pie vient tout près de moi, qui resplendit dans le soleil. Elle ne fait aucun bruit, elle qui peut en faire tant quand elle s'avise de pérorer. Elle aurait pu me dire tout ce qu'elle avait sur le cœur : par exemple que le ciel est orange, ou vert, ce que personne ne voit, que les champs autour du village sont recouverts d'un voile qui l'empêche de s'y reposer, que les parfums des chemins au printemps la rendent folle, et qu'elle doit voler très haut pour ne pas raconter tout ce qu'elle sait des hommes. Elle aurait pu me parler, et je l'aurais écoutée, mais elle sait que moi non plus je n'ai d'oreilles qu'au dedans de moi et qu'elle perdrait son temps. « Ce qu'ils sont sourds ! » pensent des hommes tous les animaux. Pour ma pie, je ne suis qu'un homme parmi les autres ; je peux, au mieux, écouter Bach ou Albeniz, mais je suis sourd à tout le reste. La réalité est infiniment plus grande que nos sens, et notre clavier est si pauvre qu'il nous impose de faire intervenir la Science pour décrire ce qui nous entoure, preuve absolue de notre infirmité. Le silence des bêtes, par moment, quand nous parvenons à faire taire notre lancinant babil, nous laisse entrevoir la parfaite complexité de l'univers. 

La mauvaise littérature est affaire de conviction, elle manque de silences et d'effroi dans ses phrases, tout est rempli, comme les prosélytes ont l'esprit rempli de vérité, tous les embranchements sont déjà inscrits sur la carte, la signalisation est très claire, les balises clignotent et parlent haut. C'est sans doute ce qui la pousse à vouloir être très-visible, car l'image comble ceux qui en sont avides. La mauvaise littérature est imperturbable car elle sait à l'avance ce qu'elle doit entendre, et donc ce qu'elle peut dire. Nous n'avons avec elle aucune conversation réelle. Elle parle toute seule, elle vit dans un milieu stérile, à l'abri des bactéries et des virus dont elle se croit menacée. Tous les fleuves du monde, tous les vents, tous les océans, toutes les bêtes et tous les poèmes l'observent de loin, comme un monument sans fenêtres qu'il vaut mieux éviter, mais rien n'entame son aplomb de plomb. Elle a le nombre et la publicité pour elle, et la télé, et la statistique, et la rumeur, et la renommée, et la puissance de l'autorité rassurante. La mauvaise littérature est tout entière dans le « live », dont ils raffolent tous, qui à l'envers se lit « evil », le mal, elle colle à la vie comme le sparadrap à la plaie, le sparadrap qui prétend empêcher le mal alors qu'il ne fait que le recouvrir. Ils veulent être vaccinés, ils veulent traverser l'art sans une égratignure, en continuant de penser ce qu'ils pensent, en continuant de vivre comme ils vivent, ils veulent rester moraux jusque dans la lecture, ils veulent être préservés et innocents. Nous avons lu pour nous faire du mal, et c'est bien ce qui est condamné aujourd'hui. Je ne vois pas comment un véritable écrivain pourrait aujourd'hui ne pas s'autocensurer. Il sait que sauver l'humanité n'est pas de son ressort et que ceux qui s'en vantent sont des assassins en pantoufles ; il est irréconciliable, ce qui rend sa parole presque impossible : il ne peut pas parler librement, il est trop seul pour cela. Il n'a de refuge qu'en lui-même et ses phrases — autant dire qu'il est nu comme un nouveau né. Tous ceux qui parlent en meute sont protégés par elle mais ont les jarrets coupés et des mains d'automate, car leurs phrases sont déjà écrites à l'avance (elles s'écrivent toutes seules) : on les voit venir de loin, tenus serrés par l'image et la bouillasse éditoriale. En cour, ils sont aussi interchangeables que des secrétaires d'État ventriloques : quel que soit le remaniement ministériel du jour, leur dialecte pasteurisé et veule aura le goût de l'industrie, tous ils parlent depuis leur filière ; on a l'impression qu'ils n'ont pas vu la lumière du jour depuis leur naissance, et que leur étable sonorisée est le seul monde qu'ils connaissent. Ce qu'ils prennent pour la morale est l'ensemble des règles que leurs chefs-produit ont édictées durant leur dernière réunion marketing. 

La mauvaise littérature est avant tout affaire d'oreille, ou plutôt d'absence d'oreille. Et comme l'absence d'oreille est le signe distinctif essentiel de notre époque, il est parfaitement normal que nous vivions dans une société post-littéraire. Un des signes les plus patents de ce manque d'oreille est la sensibilité (ou plutôt l'insensibilité) aux scies langagières, ce venin sucré. Je le remarque quotidiennement. Les rares personnes qui font état de leur allergie aux scies de la parlure contemporaine le font toujours avec un retard considérable. Quand elles prennent conscience d'une de ces horribles rengaines, on peut être certain que celle-là a déjà deux ou trois ans d'âge. Durant ces deux ou trois années, ces gens sont restés complètement sourds. À chaque fois que j'ai pointé une nouveauté en ce domaine, on m'a répondu par des exemples complètement hors d'âge. C'est un peu comme si, aujourd'hui, quelqu'un s'avisait soudain qu'on dit beaucoup (peut-être même exagérément) « c'est vrai que ». Pour en revenir à la musique, je suis très frappé de voir qu'il est devenu impossible d'affirmer tranquillement (par exemple) qu'un Thomas Enhco est une nullité caractérisée. Essayez, vous verrez quelle levée de bouclier vous allez susciter. Il y a encore trente ans, la question ne se serait même pas posée. Aujourd'hui, on va vous demander des preuves de ce que vous avancez. Mais quelles preuves pourrait-on apporter à des sourds ? Si je leur dis qu'ils sont sourds, ils vont hurler au fascisme. Alors je ne dis rien. C'est le fait même de devoir en parler, qui est extraordinaire ! C'est le fait d'avoir à prouver que le ciel est bleu, qui devrait faire dresser les cheveux sur la tête ! Sans doute vivent-ils dans un monde dans lequel le ciel a cessé d'être bleu, et c'est moi qui suis en retard. 

Ce qu'il faut, c'est dire NON. Mais ce n'est pas facile, de dire non, quand on veut tellement que les autres nous disent oui. J'ai beaucoup écouté Federico Mompou, depuis quelques jours. Il m'aura fallu soixante ans pour être capable d'aimer cette musique qui, il y a trente ans, me paraissait trop simple, pas assez composée. La vie est compliquée. Mes goûts ont changé, mais finalement pas tant que ça. Au-delà des spectaculaires volte-face et reniements, il me semble que le fond est resté assez stable, heureusement. Mompou était là depuis longtemps, mais un surmoi tyrannique me retenait. À lui je ne veux plus dire non. Je me retrouve tellement dans cette manière d'improviser. Où sont passées toutes ces centaines d'heures (ces milliers !) passées à improviser ? Qu'en ai-je fait ? J'ai jeté toutes les bandes magnétiques qui en avaient gardé la trace. Dommage. C'est fou tout ce que j'aurais jeté ! Arrêté. J'aurai passé ma vie à dire non. D'ailleurs ma mère m'appelait « Monsieur Non », quand j'étais enfant. Plutôt mort que sympa… Ça ne rend pas la vie facile, je vous assure. Il me semble que lorsque je serai mort il ne subsistera rien de moi. Aucune trace. Tout à fait comme si je n'avais jamais existé. Ci-gît l'Absent. Le non-advenu. Sur ma tombe : rien. C'est trop simple, d'aimer. Ou alors c'est beaucoup trop compliqué. On verra ça après la vie. 

Ma voix ne porte pas. — C'est un constat. Je n'aime pas les gueulards. 


mercredi 11 mars 2020

Amer


Tout ce qui est est amer. On ne peut pas être pessimiste. Ça n'existe pas, le pessimisme. Comment être pessimiste alors qu'on est mortel ? Tout ce qui n'est pas amer n'est pas. Le sucre est une parodie. 

Je ne me lasse pas d'écrire ce mot : « amer ». À mère, arme à la mer, rame, âme, erre, chère âme, aime ton errance amère, depuis la mère jusqu'à la mer infinie qui t'engloutira et te rendra à la mère originelle.

Qu'y a-t-il, entre soi et Dieu ? L'amertume. Qu'ai-je aimé, en dehors de « la bonne chair » ? Rien. Rien et la musique (mais il y a de fortes chances que ce soit la même chose). Ah si, j'ai aimé le non-travail. C'est le non-travail qui permet à l'homme de comprendre un peu sa vie. La journée, quelle trouvaille ! Le soir, le matin, les heures… Les repas. On confectionne méticuleusement sa journée. L'amertume des secondes, des minutes, l'amertume qui devient joie, qui devient soleil. Lumière de l'amertume. Vous n'avez pas assez d'amertume en vous pour que je vous prenne au sérieux. Vous êtes au service d'une idée, ce qui est abject. Ridicule grandiose. Publicistes. Professionnels (comme on dit d'une pute que c'est une "professionnelle"). Si l'on a vraiment du caractère, on disparaît, on rate, on (se) barre. Le sucre de la publication. La poisse. Argumenter, voilà l'ordure. L'amer est le contraire de l'argument. L'amer fouette le sang et redresse l'âme. Je ne connais rien de plus abject que le "marketing". Monter sur une chaise, alors qu'il faut avant tout se débarrasser de soi-même. Dès qu'on parle, on est bête, dès qu'on écrit, on est banal. Écrire, c'est jeter son sperme au vent. Poisse, poisse, poisse. Argument-purée. Sucre synthétique. Compromis. Discrédit. Vide. Vite !

L'être se tient dans l'amer. Écrire vide l'amer de l'être. Il ne reste plus qu'un morceau de sucre tout poisseux. Regardez-les, les écrivains ! On voit sur leur visage les rigoles faites par la fonte des phrases. S'ils vous embrassent, ça colle. Les livres sur les tables des libraires sont des morceaux de sucre emballé. L'amer est la seule arme dont nous disposons, entre l'aube et le crépuscule. Il y a dans l'amer un à-quoi-bon qui se rebiffe contre lui-même.

Journée vide. Prière amère. Action rituelle des ancêtres, à quatre mains. Marche en silence. Obstination. Aller. S'enfoncer toujours plus avant dans l'amer. 

dimanche 24 novembre 2019

Pour rire



— Je ne comprends pas pourquoi les éditeurs ne veulent pas de moi.

— Moi non plus.

— Je pourrais peut-être leur envoyer un manuscrit ?

— Ah non, quand-même pas !

— Je disais ça pour rire…


mercredi 9 mars 2016

Tout va bien



Hôtel des Impôts. Grande bâtisse sans âme comme il y en a tant, mais lumineuse. Saint-Nivat-des-Vieux… Ça ne s'invente pas. Ils sont presque tous en groupe : duos, trios, quatuors. C'est étrange d'aller voir son inspecteur des impôts en groupe. Je suis un des seuls solistes. Des rangées de sièges dispersées, des bleus, des rouges, je m'installe derrière, vers la rue, pour avoir une vue panoramique. Sur les six bureaux, deux seulement fonctionnent. Le B1 et le B6. Le B1 est occupé par une dame d'un certain âge, comme on dit, brune, ou châtain foncé, le cheveu court. Le B6, en face de moi, est occupé par une femme d'une quarantaine d'années environ, blonde, le cheveu mi-long et raide. Je prie intérieurement pour passer avec la blonde, et je serai exaucé. Le 157 est allumé, mon numéro est le 161. On est très poli lorsqu'on entre dans le bureau d'un inspecteur des impôts. Je m'étais dit : « Ne sois pas trop poli. » Elle parle peu. Le minimum. J'aime bien sa neutralité. J'ouvre la chemise qui contient mes papiers, en désordre, et je commence à parler. Sans m'écouter, de l'index de la main droite, dont l'ongle est recouvert d'un vernis assez laid, très épais, d'un marron palette tirant sur le gris, elle avise immédiatement le papier essentiel, c'est-à-dire le plus ancien, celui dont dépendent tous les autres. Il ne lui a fallu qu'une seconde pour savoir quoi faire, quand moi je reculais devant l'obstacle depuis un an. Elle me fait comprendre que mes discours ne l'intéressent pas, mais sans être désagréable, elle se contente de faire son travail, avec une efficacité à la fois sérieuse et détachée, sans affect. « On va commencer par ça. » Je suis un peu dépité mais je me soumets immédiatement à sa loi, sans regimber. Ne suis-je pas venu pour qu'on me prenne en charge ?

Avant le bureau de l'inspecteur, à ma droite, une dame de cinquante-cinq ans avec son fils, mongolien, comme il ne faut pas dire. Il est moustachu, évidemment très laid, et d'aspect rébarbatif. « Il va pleuvoir ! » articule-t-il très fort. Tout le monde se retourne pour observer le ciel, car il fait beau. 

Je me dis que je suis dans le bureau de la vitamine B6, celle qui favorise les rêves. Nicole (j'apprendrai ensuite qu'elle s'appelle Nicole) continue de s'affairer, de mettre de l'ordre dans mon foutoir, sans la moindre plainte, sans le plus petit commentaire. On sent bien que les paroles, pour elles, font partie du "travail", et qu'il convient donc de les économiser. Elle a de longues mains, avec des doigts longs et robustes qui m'intimident. J'entends l'imprimante laser qui se met en marche et ce bruit me soulage. Puis elle se lève pour aller à la photocopieuse. Seul dans le bureau, je réalise alors qu'elle ne met pas de parfum, ou alors de manière si discrète qu'à trois heures de l'après-midi on ne le sent déjà plus. (Mais je me dis que les provinciales rentrent à la maison pour le déjeuner, alors que les Parisiennes, non, ce qui les oblige à mettre plus de parfum le matin (ou à employer un parfum plus tenace). (N'empêche, si elle est rentrée à la maison à midi, soit elle ne s'est pas parfumée, soit elle met très peu de parfum (ce qui est un bon point pour elle), soit son parfum ne tient pas.)) 

À chaque couinement du système alpha-numérique (un bruit qui imite vaguement les sonorités qu'on entend dans les aéroports) qui prévient les citoyens qu'un bureau se libère, on voit quelqu'un traverser l'espace. Ceux qui vont au Cadastre ont le plus long chemin à faire. En général, les gens se sont assis face aux bureaux qu'ils pensaient devoir rejoindre mais ce n'est pas toujours le cas, et certains traversent le hall de part en part, sous le regard des autres, à la fois jaloux et soulagés. Ils se savent observés, mais ils ne flanchent pas. Dans le bureau, l'inspecteur attend. 

Un homme de mon âge entre dans la ronde. Il est le mieux habillé de nous tous. Il porte un cartable en cuir et de petites lunettes à montures fines. Un intellectuel. Il ne comprend pas qu'ici il faut faire montre d'humilité, faire profil bas, que l'intelligence affichée et revendiquée dessert plutôt celui qui pense s'en prévaloir. On n'est pas, à l'hôtel des Impôts, comme on est dans la vie normale. On est là parce qu'on doit quelque chose, et qu'on le doit, ce quelque chose, à la Collectivité, autant dire à Dieu ! On est coupable, quand on se trouve à l'hôtel des Impôts. Ou, si on ne l'est pas encore, on le sera dans quelques instants, dès qu'on sera assis en face de l'Inspecteur. On n'a pas d'avocat, on n'a pas de public, mais cela n'empêche pas le verdict de tomber. Si vous êtes là, c'est parce que vous n'avez pas fait ce que vous deviez faire, ou que vous ne l'avez pas fait à temps. Sinon vous seriez à la piscine, ou en train de faire la sieste avec votre petite amie. Que vous soyez un intellectuel, un "travailleur de force" (comme on disait sur les boîtes d'Ovomaltine), ou un retraité, que vous soyez riche ou pauvre, vous avez des devoirs envers la Collectivité. Que vous vous soyez convoqué vous-même à ce tribunal ordinaire ne rachète pas votre faute. Même si tous ici sont coupables, ces mêmes coupables se muent en procureurs qui jugent les autres, leurs semblables, quand ils se dirigent d'un pas qu'ils veulent assuré vers le bureau de l'Inspecteur. Ainsi en va-t-il des cours populaires où coupables et procureurs ont le même aspect, sont de même nature, et sont finalement interchangeables.

Nicole me demande de revenir demain, avec des papiers qui, évidemment, me font défaut. Devrai-je refaire la queue ? Bien sûr, mais je devrai repasser par son bureau à elle, ce qui fait que si jamais mon numéro d'attente me prédispose à entrer dans un autre bureau, je devrai passer mon tour, laisser ma place à quelqu'un d'autre, et attendre que le bureau de Nicole se libère. Ensuite seulement, elle produira un papier qui me permettra d'aller faire la queue pour avoir accès à un autre bureau, le bureau des Encaissements, qui, à condition bien entendu que je puisse produire tous les documents qui me seront demandés, me sera d'une utilité certaine.

Aujourd'hui, Nicole porte un jean bleu de bonne tenue, mais très ordinaire, un chemiser blanc et une petite veste blanche à poils longs. Ses lunettes m'ont l'air plus rigoureuses qu'hier, bien qu'il s'agisse probablement des mêmes. Elle a des jambes légèrement arquées, comme si elle avait fait beaucoup de cheval. Elle est un peu enrhumée. Son jean lui fait les fesses plates, avec cette petite échappée en pointe vers le bas (et le côté) des fesses dont on ne sait jamais si elle due au pantalon ou à la fesse elle-même. Elle parle encore moins qu'hier. Quand j'arrive, il n'y a personne dans la grande salle. Je passe donc immédiatement dans son bureau. Je lui ai apporté le bon papier, elle a l'air contente. Enfin, quand je dis qu'elle est contente, je l'imagine, car elle ne manifeste aucunement son contentement, fidèle en cela à son principe de vie. J'ai l'impression que si j'étais arrivé en lui disant « bonjour grosse cochonne comment vas-tu ? » elle aurait eu exactement le même genre de réaction qu'en prenant mon document pour aller le photocopier. Mais passons, je ne suis pas là pour la sonder.

Mais Nicole s'est trompée ! Oui, ma Nicole, si sage, si sérieuse, si professionnelle… Elle m'a envoyé aux Encaissements (comme si j'avais quelque chose à encaisser !) sans m'expliquer ce que j'allais y chercher. La femme que je vois là-bas, après avoir attendu une bonne heure, me regarde interrogativement, et je fais de même. Nous nous regardons l'un l'autre sans savoir ce que nous attendons de lui. « J'avoue que je ne sais pas bien ce que je viens faire là » lui dis-je avec tout le respect dont je suis capable après une heure d'attente. « Et bien alors pourquoi venez-vous ? », me répond-elle, ce qui est assez logique mais qui n'arrange pas du tout mes affaires. « Je pensais que vous le saviez », lui dis-je en essayant de ne surtout mettre aucun ton de reproche dans ma voix. (« Nicole, Nicole, pourquoi m'as-tu abandonné ?! » je me dis intérieurement.) Comme j'ai vaguement entendu Nicole prononcer le mot "mainlevée", je tente ma chance. Elle me regarde avec un intérêt très mitigé, qui hésite entre le sarcasme et la lassitude. (Dans une autre case de mon esprit s'ouvre un phylactère dans lequel je lis ces mots : « Quand-même, elle a trente mètres à faire pour aller lui poser la question, à Nicole ! ») J'ouvre la chemise aux papiers et, un peu au hasard, je commence à lui en proposer quelques uns, espérant ainsi calmer son impatience (car elle m'a entretemps dit qu'« il y a du monde qui attend » (oui, ça j'ai remarqué, puisque j'en viens, de ce monde-là…)). Elle a pris mes papiers, les regarde à peine, en maugréant, puis elle me plante là sans un mot d'explications. J'attends, debout devant le guichet. Je ne suis même pas inquiet. J'ai décidé de tout accepter avec le sourire.

Au bout de cinq minutes, je les vois qui arrivent, Nicole et le Cerbère des Encaissements. Si elles s'y mettent à deux, c'est que mon cas est grave. Mais Nicole me parle très gentiment, comme à un enfant un peu demeuré : « Vous allez revenir me voir. Dès que la personne avec laquelle je suis sortira de mon bureau, vous entrerez, je vous ferai un papier qui vous permettra de revenir ici. » Elle en dit toujours le minimum et je ne pose pas de questions. Je sors du bureau des Encaissements et je retourne m'asseoir, juste en face du bureau B6.

La femme au nez rabotté se retourne vers la maman et son petit garçon. Elle attend de capter l'attention de celle-ci et entame la conversation — enfin. Quel âge il a, et il est sage (tu parles !), et moi j'en ai un aussi, il est speed. Quand ils sont speeds ils sont speeds, on n'y peut rien. « Frankie tu descends ! » (Tu parles, le Frankie  il s'en tape de ce qu'elle peut bien lui dire sa maman… Il ne sait que trop qu'elle ne bougera pas le petit doigt pour l'empêcher d'emmerder le monde.) J'attends le moment où il va se casser la gueule dans l'escalier. Et là il faudra prendre une mine apitoyée — le pauvre — alors qu'on se réjouit fort de ses cris et de ses larmes et qu'on se proposerait bien pour aller enfoncer le clou d'une torniole dans la face de Frankie. La maman a un pantalon avec plein de fermetures éclair partout, des bottes avachies, des collants noirs sous le pantalon. Le papa est à côté, liquiéfié sur son siège, complètement indifférent aux dialogues des mamans. Cela doit être ça qu'on appelle "prendre son mal en patience".

J'étais dans le bureau de Nicole depuis à peine une minute qu'on entend frapper à la porte vitrée. Je me retourne pour voir qui vient interrompre nos ébats silencieux et je vois un type aux cheveux filasses, le visage congestionné, qui m'interpelle : « Excusez-moi, mais vous aviez quel numéro ? » Il parle très vite, sans reprendre son souffle, il est furieux, car il pense que j'ai pris sa place, et à sa place je m'y mets, justement, car j'ai horreur de ce genre de choses. Mais Nicole le rabroue gentiment en lui expliquant que je n'ai volé la place de personne. Le pauvre… Elle n'a pas perdu son calme, Nicole.

Ma Nicole s'étant trompée, la voilà qui recommence à produire du papier en double exemplaire. Le train-train. Impossible de savoir ce qu'elle pense. J'entends l'imprimante laser, les minutes passent, j'observe les doigts de Nicole, son vernis à ongle, j'aperçois la bombe de désodorisant sur l'armoire… Tout va bien. Je me dis que Nicole s'exprime dans une plage dynamique qui va du piano au mezzo-piano, avec quelques très rares incursions dans le pianissimo. Jamais au-delà du mezzo-piano. J'essaie de l'imaginer dans un lit, en train de faire l'amour, mais je m'arrête net — j'ai trop peur de la perturber — et je reviens bien vite à une sorte d'ataraxie paisible et morne. Tout va bien… On entend les secondes qui passent, tranquillement, les unes après les autres, sans accroc, sans précipitation, mais non plus sans traîner. Elles vont là où elles doivent aller, et nous nous restons là, Nicole et moi, le plus naturellement du monde. Pour un peu, je m'imaginerais avoir toujours été là, dans ce bureau, avec Nicole qui remplit mes papiers.

À nouveau, elle se lève. Elle a dit quelque chose que je n'ai pas compris mais je ne la fais pas répéter. Je la suis : nous retournons voir l'Encaisseuse. « Vous m'attendez là », me dit-elle à l'entrée du bureau des Encaissements. Je m'adosse au chambranle et je laisse les ondes alpha, ou béta, je ne sais jamais, pénétrer les cellules de mon système nerveux. Tout va bien… Les mamans sont toujours là à parler de leurs gamins, speeds ou pas speeds, le papa n'a pas bougé, et d'autres personnages ont fait leur apparition, mais je n'ai pas envie de les observer. Je pense à Raphaële. Une certaine après-midi chez son gynécologue, près d'Aix-en-Provence, et moi, qui étais resté dans la voiture à l'attendre, ne cessant de lui envoyer des textos lui parlant de son sexe (elle les lisait, dans la salle d'attente, et je pouvais l'apercevoir les lisant par la baie vitrée). L'entrevue était pourtant sérieuse, puisqu'il s'agissait de son cancer. Mais on n'est pas sérieux quand on a cinquante ans…

Enfin Nicole réapparaît. Contrairement à ce qui était prévu, elle ne me renvoie pas à l'Encaissement (a-t-elle compris que je n'avais rien à encaisser ?). Elle chuchote car nous sommes debout au milieu du public, hors du cercle sacré où elle délivre les oracles : « Voilà, tout est réglé, ce n'est pas la peine de revenir avec vos papiers. Est-ce que vous portez ce papier à votre banque où est-ce que je l'envoie ? » Je dis à Nicole que je veux bien qu'elle se charge de tout, je la remercie, et je quitte les lieux. Je la vois du coin de l'œil qui regagne son bureau — comme si de rien n'était. Tout va bien.

mercredi 4 novembre 2015

Souscription


Si vous voulez faire quelque chose pour ce blog, c'est le moment. Georges de La Fuly est en vente. Au moins son slogan : Plutôt mort que sympa, imprimé sur un T-Shirt, que vous pouvez vous procurer ici, au prix de 16 euros. Si nous en vendons 60 (au minimum), nous empochons les bénéfices. Sinon, ils iront dans la poche de Teezily. La souscription prend fin le 15 novembre prochain à minuit. 

Avec le T-shirt Georges de La Fuly, draguez les filles ! Résultats garantis. Avec le T-shirt Georges de La Fuly, vous êtes satisfaits ou remboursés. Avec le T-shirt Georges de La Fuly, faites tomber le gouvernement ! Avec le T-shirt Georges de La Fuly, ne passez plus jamais inaperçus ! Avec le T-shirt Georges de La Fuly, soyez enfin heureux ! 


dimanche 30 août 2015

L'Émission !


Alors j'ai envie de dire que ça fait plaisir de vous voir sourire ! Chers auditeurs, j'ai en face de moi Adolf H, Mao T-T, Joseph S, et Pol P, eh oui, rien que ça, et je peux vous dire que ça va donner une émission de folie ! [Applaudissements] Comment allez-vous, Messieurs ? Tiens, si l'on commençait par Adolf (vous permettez que je vous appelle Adolf ?), j'ai envie de commencer par Adolf, parce qu'on peut dire que vous revenez de loin, vous ! Racontez-nous un peu, Adolf ! Vous n'êtes pas sans savoir qu'on a raconté énormément de choses sur vous ; pourriez-vous nous donner votre version des faits ? Où étiez-vous passé, depuis tout ce temps ? On a dit tellement de choses, tout et son contraire, à votre sujet, que vous étiez mort, suicidé, assassiné, enfui en Amérique du sud, que vous vous étiez fait refaire le portrait, etc. Allez-y, j'imagine que vous avez beaucoup de choses à nous raconter ! Nous sommes en direct, donc rien de ce que vous direz ne sera coupé au montage, et l'audience dépasse tout ce qu'on a connu jusqu'à présent, alors je n'aurai qu'un mot : lâchez-vous ! Qu'on apporte un verre d'eau à Adolf, s'il vous paît. Non, non, s'il vous plaît, Pol, attendez, attendez je vous prie, votre tour va venir très vite, je vous le promets. Oui, nous comprenons tous que vous avez beaucoup de choses à dire, que vous voulez rectifier les erreurs manifestes que les historiens ont commises à votre propos, mais je vous assure, nous allons prendre notre temps, et vous aurez tout le temps qu'il vous faut pour vous exprimer. Je vous en donne ma parole de journaliste. Prenez exemple sur Mao, regardez comme il est patient, calme, pondéré, allez, calmez-vous, tout va bien se passer. Pourtant, vous les Asiatiques, on dit que vous êtes sages, hein, mais ma parole, on dirait bien qu'il y a de sacrées différences entre le Cambodge et la Chine. Allez, Adolf est prêt, laissons-le s'exprimer, c'est tout de même le principal accusé, enfin, présumé coupable, ici, il faut bien commencer par quelqu'un, après tout. Non, Joseph, non, vous n'allez pas vous y mettre vous aussi, remettez votre oreillette je vous en prie, je ne comprends pas le russe. Apportez une vodka à Joseph, Mylène, s'il vous plaît. Allez, on écoute Adolf, un peu de discipline, Messieurs ! S'il vous plaît !

— …

— Prenez tout votre temps, je ne vous interromprai pas. Je vous laisse parler à votre guise. Vous êtes ici chez vous. 

(…)