vendredi 30 décembre 2011

Ou même dramaturgiques…



C'est le 200ème anniversaire de la naissance de Chopin, et les galettes qui lui sont consacrées abondent. Décidé à se démarquer, ainsi que mû par une volonté farouche de faire découvrir des pièces méconnues, des joyaux oubliés, ou négligemment écartés par l'histoire, Bertrand Chamayou choisit donc d'interpréter César Franck.
L'occasion d'une découverte, d'une rencontre, autour d'une musique aquatique, fluide, qui se fait parfois orageuse, et extrêmement sensible autour de thèmes cycliques, de nuances et de transpositions aux couleurs résolument dramatiques (ou même dramaturgiques).
Les parties symphoniques sont vivantes et vibrantes, comme un film de Cinéma, et étonnamment entêtantes.

Habitué des travaux de Liszt, le jeune virtuose se fait ici sensible et émouvant dans un registre hybride : la musique de César Franck est touchante, solennelle, presque religieuse, mais aussi puissante et intense, et cela va comme un gant au jeu tout en technique, nuances, et humilité de Bertrand Chamayou.

Il n'y a en général pas pires que les critiques de disques, on le sait depuis toujours, mais comme désormais les "internautes" peuvent eux aussi jouer aux critiques discographiques, on atteint ici des sommets de laideur et de bêtise. Tout est laid dans cette langue et dans la pensée qu'elle donne à entendre. Les "galettes" pour les disques, c'est un peu l'équivalent de la nouvelle expression qui fait fureur un peu partout actuellement : "être aux manettes". (Comme "avoir plusieurs casquettes", "être aux manettes" (France-Musique) est en passe de remporter des prix dans "tous les compartiments du jeu", comme le disaient nos vieux journalistes sportifs il y a vingt ans.) "Une rencontre autour"… "autour de thèmes cycliques" ??? J'vois moi, l'aut' jour, j'ai organisé des rencontres autour de thèmes cycliques, entre guillemets, c'est vrai que c'était on va dire passablement intéressant, j'veux dire. J'crois qu'c'est clair, comme dirait Serge July, une phrase comme : "L'occasion d'une découverte, d'une rencontre, autour d'une musique aquatique, fluide, qui se fait parfois orageuse, et extrêmement sensible autour de thèmes cycliques, de nuances et de transpositions aux couleurs résolument dramatiques (ou même dramaturgiques)" n'a pas le moindre sens, mais ça n'a sans doute pas la moindre importance, l'essentiel étant d'avoir joué au critique musical sur Amazon, comme les enfants jouent à Zorro, entre Noël et le jour de l'An. D'ailleurs, le pseudo de celui qui signe (si l'on peut dire) cette "critique" le dit assez : "master jedi". La référence au Cinéma — là, tout à coup, une majuscule, celle-là même qui faisait défaut au pseudonyme : "comme un film de Cinéma" — dit précisément la vérité sur la manière dont ces "mélomanes" écoutent la musique, sur leurs références (on peut aller lire les centaines de commentaires que cet internaute a laissés généreusement sur Amazon), et nous permet de constater une fois de plus que la culture (générale) qui est nécessaire pour écouter (et je ne dis même pas entendre) un musicien comme César Franck est résolument absente, et même tout à fait morte, chez ces gens-là.

Mais je ne sais même pas pourquoi je m'énerve. La chose est tellement courante, habituelle, normale, et universellement partagée "dans un registre hybride", qu'il faudrait être capable de ne plus lire, de ne plus entendre, de ne plus voir les signes du Désastre qui se manifestent partout "de manière dramaturgique". Laurent Goumarre, si tu nous entends

Dans la Vie.com, on joue à être critique musical de la même manière qu'on joue, sur les blogs, à être citoyen, ou indigné, ou écrivain, ou poète, ou artiste. Tenez, un bon exemple de cette chienlit est le "blog politique" de Nicolas Jegoun, dit "Loin-du-clavier", le copain de Didier Goux. "Blog politique"… Ça laisse rêveur. Mais on nous objectera bien sûr qu'Internet n'est pour rien là-dedans, qu'il n'est qu'un "outil", etc, etc, etc. On connaît la chanson.

mardi 27 décembre 2011

Au bord du fleuve


Je suis catholique. Et vous ? Non, vous ne l'êtes pas, vous ne pouvez pas l'être. « Au bord du fleuve, le miracle des fleurs, sans fin. / A qui se confier ? On en deviendrait fou. » Le catholique est celui qui a rencontré une fleur, et qui deviendrait fou de ne pas savoir annoncer la bonne nouvelle. Les pires sont sans doute ceux qui vont à la messe et participent aux processions, et recopient pieusement des extraits de la Bible dans leurs semainiers. À Sainte-Agathe, l'orgue est dans un profond sommeil, personne n'écoute plus sa voix, alors il se tait. Il attend. Personne n'est plus catholique, là-bas. Dans ma jeunesse déjà la chose se faisait rare. Il fallait sentir alors ce qui allait advenir. Une certaine manière d'écouter le premier concerto de Chopin, avec Papa, qui pleurait, son violon sur les genoux. Voir la lumière à travers les larmes du père, comme on voit le saint Esprit dans la lumière qui tombe des vitraux dans la nef. Je suis assis à la tribune, là-haut, à côté de Georges, je sens son exaspération pendant que le prêtre fait son office, d'un air las. Georges était déjà dans la tombe, avec ses sourcils en bataille et sa voix suave, me parlant d'étymologie pendant que les fidèles répétaient les vieilles phrases, sans les comprendre. Je suis en culottes courtes et je regarde Maman, en bas, la plus belle, et je me demande ce qu'est un miracle.

Je pose mes mains, doucement, sur l'ivoire jauni du vieil Erard. Je n'enfonce pas les touches, je reste là à sentir la voix qui monte, j'ai la chair de poule, j'entends Maman qui s'affaire dans la cuisine, qui prépare le petit déjeuner pour tout le monde, je sens l'odeur de la brioche. Je regarde, au-dessus du piano, les deux portraits de Mozart et de Beethoven, et, sur l'autre mur, celui de saint Jérôme, et je me sens au bord d'un fleuve. Les bruits dans la maison, les odeurs de la maison, le chat Abdou qui grimpe sur mes genoux, la voix de ma mère, la partition sur le pupitre, et l'hostie que je viens d'avaler, dont je sens encore le goût fade, sur ma langue, le corps du Christ, ne pas mâcher, Wilhelm Backhaus qui joue le premier concerto, le thème en mi majeur, que j'attends chaque fois, les larmes aux yeux, et l'incroyable modulation en ut majeur, et alors je me lève, je vérifie que personne ne peut me voir, et je dirige l'orchestre, c'est moi qui fais couler le fleuve. Ce bonheur, c'est à devenir fou.

lundi 26 décembre 2011

Un concept




Ceci est un concept. Un nouveau concept. Un concept nouveau, neuf, new, innovant, si vous préférez. Performatif (ça ne veut rien dire, mais c'est pour faire comme mon ami Laurent Cequisejoue Goumarre).

Depuis des millénaires, les femmes portent leurs seins l'un à côté de l'autre. Je reconnais que c'était plutôt bien vu, et que les avantages à cette géographie mammaire traditionnelle sont assez nombreux (allaiter des jumeaux, par exemple, ou offrir ses seins à deux amants lors d'une une partie carrée, ou même triangulaire). Cependant, depuis quelques décennies, nous sommes devenus des progressistes acharnés, personne ne peut le nier. Il était grand temps que quelqu'un pense à régler cette question tout de même assez fondamentale, et ce quelqu'un, comme souvent, c'est Georges.

Bien sûr, on aurait pu continuer comme ça. On aurait pu attendre. On aurait pu tergiverser encore, penser à autre chose, retarder le moment de voir la chose en face, et attendre que ce soit elle qui nous voit. Être regardé par une paire de seins est une chose terrifiante, tout le monde sait ça : il fallait agir.

Vous savez, les grandes idées, au début, personne n'en voit l'intérêt ; on pense que c'est inutile, pourquoi changer une équipe qui gagne, ce qui est fait n'est plus à faire, le poids de la tradition, Newton, l'Industrie, les Marchés financiers, Nadine de Rotschild, les Pays émergents, le Printemps arabe, tout ça… Vous connaissez Georges, il n'en faut pas plus pour le motiver. Car la grande question de Georges, celle qui le hante nuit et jour, c'est : pourquoi pas ?

Il y fallait un certain courage, bien sûr, et cela ne va pas aller sans quelques remous. On entend déjà les réfractaires, les vieilles barbes, les néos-réacs, les Zemmour, les Didier Goux, qui vont nous chanter à l'envi les mérites des seins horizontaux, de la paire à l'ancienne, des miches de jadis. On pourrait, Georges aussi, pourrait, s'il n'avait un sens aigu de l'Histoire, se la jouer pleureuse. Mais croyez-moi, quand on aura pu constater — et il ne faudra pas longtemps — tous les avantages des nichons verticaux, nous laisserons tous (et toutes) la nostalgie aux vieux poètes ringards.

Il faut voir les choses en face et arrêter de se la voiler. Les seins à l'horizontale ne sont plus d'actualité. Ils ne font pas le poids. Ils prennent de la place. C'est du gaspillage. Les seins côte à côte, Mon Dieu !, c'est regarder dans le rétroviseur, c'est bloguer à part, c'est ruminer son siècle. On ne leur demande pas la lune, quand-même, à nos femmes porteuses ! Depuis le 11 septembre, les concepts respectifs de verticalité et d'horizontalité en ont pris un coup dans le buffet. On ne dirait peut-être pas, mais enfin Kandinski est passé par là, Bernard-Henri Lévy aussi, Laure Adler va enfin se payer un orthophoniste, le Club du Livre a vécu, Cécilia Bartoli s'installe dans le Gard, Ariodante est à Buenos Aires, les choses changent !!! Le monde a changé, mes amis. Et ce n'est qu'un début, c'est Georges qui vous le dit !

Pensez par exemple à Céline. Non, pas celle qui montrait ses fesses à Georges dans les forêts glacées de Bourgogne, Céline, le vieil écrivain nazi, celui qui a écrit : « Figurez-vous qu’elle était debout leur ville, absolument droite. New York c’est une ville debout. On en avait déjà vu nous des villes bien sûr, et des belles encore, et des ports et des fameux mêmes. Mais chez nous, n’est-ce pas, elles sont couchées les villes, au bord de la mer ou sur les fleuves, elles s’allongent sur le paysage, elles attendent le voyageur, tandis que celle-là l’Américaine, elle ne se pâmait pas, non, elle se tenait bien raide, là, pas baisante du tout, raide à faire peur. » Les seins horizontaux, c'est un peu comme les villes couchées, c'est la vieille Europe moisie, c'est le ringue, c'est derrière. S'allonger sur le paysage, c'est bon pour les réacs, pour les ceusses qui voudraient que ça continue comme toujours, avec Tante Yvonne pas brunie pour un sou, toute blanche et coincée sous son parapluie, dans le jardin un peu triste de Colombey-les-deux-Mosquées. Se pâmer, c'était bon pour les Cocteau, pour les Malraux, pour les fumeurs d'opium de la Belle époque, ou pour les modèles de Manet ou de Rodin, mais ça le fait plus trop on va dire, devant une web-cam, ou alors pour de la thune. Bien droites, les nichons l'un au-dessus l'un de l'autre, le pubis déboisé et un clou dans le naseau, voici les nouvelles jeunes filles, celles qui se mettent un doigt dans l'oignon pour un billet rose en touchant leur iPhone de l'autre main. "Raides à faire peur"… ces merdeuses qui parlent le texto dans le texte en mâchant leur chewing gum, qui se maquillent à onze ans, mais ne se lavent plus les mains en sortant des chiottes, et qui trouvent Anne Roumanoff trop drôle, oui, raides à faire peur, bien plus que les pauvres mecs qui s'agrippent encore un peu à leur manche, comme s'il s'agissait de voltige aérienne, mais qui vomissent sur les sièges, la tête en bas et le cœur à gauche. De toute façon, quoi, les mecs ? À la vaisselle et aux couches, quand ils ne mettent pas le feu à la voiture du voisin. Les mecs go fast et les meufs web-cam, voilà la vie telle qu'on la rêve ici en ce début de millénaire : Ils ne se rencontrent plus que dans les prétoires et qu'à travers des écrans, qu'ils soient plats ou en latex. La haute définition a fait éclater le monde, parce que les yeux humains ne s'y sont jamais faits et que le cœur est un muscle lent.

« Il n'y a pas une ligne de vie, mais plusieurs ! », dit la chiromancienne à Thomas l'imposteur. Faconde Norwest a surpris plus d'un de ses amants avec ses raies des fesses en étoile : tous les hommes veulent qu'on leur indique le Nord, mais un seul Nord à la fois. On ne peut pas s'en tirer, cette fois. Impossible.

Passer du con-sceptre au con-cept, comme tout le XXe siècle nous y a préparé, était un sacré pari : on a compris trop tard que l'Amazonie était au bas du ventre des femmes. Pas besoin d'aller se faire bouffer par les moustiques et piquer par les scorpions, tout est là, au chaud, dans le lit, entre poire et fromage, entre chien et loup, entre sainte et salope. Ça n'avait pas bougé, pas bougé d'un iota, rien dans les étoiles, rien dans les déserts, rien sur l'Annapurna, tout dans la culotte, même dans le bus, ou durant les vendanges, ou en sublime offrande sur le parking d'un supermarché. Reste dans ta chambre, vieil homme impotent, car l'aventure s'y trouve, au chaud avec ses microbes et ses suées rances. Plusieurs vies, oui, parfaitement, plusieurs corps, plusieurs cœurs, pas besoin de croire à la roue des naissances, pas besoin d'être hindou, c'est tous les matins qu'on naît, c'est tous les soirs qu'on crève et même plusieurs fois dans la nuit pour ce qui me concerne. Pourquoi pas ? demandent les imbéciles qui se branchent et se rebranchent en permanence dans la forêt glacée des bits, et, répétant pourquoi pas ? en chœur affreusement faux ils passent à côté de la raie plurielle de Faconde Norwest sans même la voir.

Haine de la musique, a dit l'autre, et il n'a pas tort. Tout est là, cette haine de la musique, furieuse, tenace, infinie, éternelle, sans mémoire, jusqu'à la fin du Temps, vers les décombres qui sont notre horizon halluciné, désormais, de quel côté qu'on se tourne, vers quelque Nord qu'on s'aplatisse en prières, haine de la musique impérissable, incorruptible, sans rémission, sans la moindre faiblesse, et qui monte en intensité jour après jour sans qu'on entrevoie une fin possible, et, surtout, haine partagée par le monde entier, sur tous les continents, dans toutes les classes de la société, par les imbéciles comme par les intelligents, par les cultivés comme par les incultes, par les riches comme par les pauvres, par les méchants comme par les gentils.

Moi je retourne m'allonger sur le paysage.

dimanche 25 décembre 2011

Les paparazzi à Bethléem


Ça y est ? Il est né ? On peut prendre des photos ?

samedi 24 décembre 2011

Déchant


Régulièrement, j'écoute les Mazurkas de Chopin, dans la merveilleuse interprétation d'Arthur Rubinstein. C'est comme revenir, inlassablement, à un carnet de croquis intime, à la source de la mélodie, du rythme, et même d'une certaine façon de l'harmonie. Un peu comme avec les Danses allemandes de Schubert, mais en beaucoup plus abouti, plus raffiné, délicat, c'est la sensation merveilleuse d'avoir accès à la fois au travail et à son origine, au geste musical dans ce qu'il peut avoir de pur, de simple et d'élémentaire. Une poésie dénuée de toute pose, une poésie qui ne poétise pas, qui ne fait pas de phrases. Les quelques gestes que peuvent faire les hommes et les femmes qui se rencontrent, ces quelques gestes et leurs variations.

S'il y a une chose que les littéraires ne connaissent pas, c'est le travail du musicien. Un écrivain écrit, immédiatement. Oh bien sûr, il lit, et comme le dit admirablement Philippe Sollers, les deux activités ne sont pas séparables. Mais enfin, le travail… un écrivain ne sait pas ce que c'est. Je parle de ce travail qui se trouve en amont, qui prépare le moment où l'on se met devant sa feuille de papier rayé. J'ai adoré faire ces centaines, ces milliers d'esquisses de thèmes, par exemple. On prend trois notes, les trois notes de l'accord parfait (do-mi-sol) et, avec ce matériau si pauvre, usé jusqu'à la corde par des milliers de compositeurs avant nous, on essaie de fabriquer des dizaines de thèmes. Rien de plus difficile. Mais rien de plus excitant ! Au début on devient fou. Impossible ! c'est ce qu'on pense immédiatement. Impossible car tout a déjà été fait. Et pourtant… Je ne vois rien qu'on puisse comparer à ça, à cette difficulté presque insurmontable, mais qu'on apprend très vite à surmonter. C'est vraiment un muscle inconnu qu'on développe. Je crois qu'il existe dans le corps humain autant de muscles insoupçonnés que de muscles décrits dans les dictionnaires anatomiques.

Récemment, j'entendais une œuvre que j'écoute peu : l'Andante spianato et grande Polonaise, de Chopin. Le génie mélodique de celui-ci m'a frappé, tout à coup (tout à coup, même si c'est pour la millième fois). Samson François parle du "don mélodique" (quand il le dit, de sa voix si musicale, on entend un seul mot : "ledonmélodique"). S'il y a bien une chose dont il est impossible de parler, qu'il est impossible de décrire, c'est bien celle-là. Et pourtant…

Pour jouer les Mazurkas de Chopin, il faut cette proximité de toucher avec le piano, il faut chuchoter à son oreille, il faut avoir à l'esprit le clavier du clavecin, ou même du clavicorde, ou même pas. C'est d'un clavier spirituel qu'il s'agit. Ses cordes se trouvent dans notre cœur (d'ailleurs c'est la même chose). Il ne s'agit pas de faire le malin. Être pianiste serait ridicule, et en tout cas beaucoup trop dire. Il ne faut que chanter (et encore…), parler, faire quelques gestes, tracer quelques figures dans l'air léger du matin, écouter.

Le don mélodique de Chopin, tel qu'il se déploie dans l'Andante spianato, c'est l'art du bel canto, mais un bel canto filtré par l'âme de Chopin. Ce qu'il en reste lorsque le bel canto, art raffiné et agréable mais trop parfumé, devient autre chose, qu'il n'en reste qu'un suc, qu'un alcool. Je sais qu'il s'agit d'un lieu commun, mais il arrive que les lieux communs disent vrai, et c'est même le plus souvent le cas. Ce qu'il faut, c'est l'entendre. Bellini, mais un Bellini décanté ("déchanté") par un être qui ne parle pas l'orchestre. Chopin n'est pas à l'aise avec l'orchestre, sa grande affaire, c'est la voix, c'est l'intérieur. Rien de mieux, quand on est fait ainsi, que le piano. Les pianistes, je parle des vrais pianistes, connaissent mieux la voix que tous les chanteurs réunis. Sans doute parce qu'ils ont eu affaire depuis toujours à cette voix que personne n'entend, personne sauf celui qui joue, qui est en train de jouer, cette voix plus vraie que la voix à cordes vocales. Depuis l'enfance, un pianiste sait qu'il n'est pas là pour enfoncer des touches (comme on enfonce des portes ouvertes), mais pour libérer la voix qui se trouve en lui, cette voix que seul un instrument comme le piano peut voiler (et le mot le dit merveilleusement), car il ne se substitue pas à elle ! Le piano a en effet cette particularité unique, je crois, de n'avoir pas de voix propre. Ce n'est pas un hasard si la plupart des grands compositeurs ont été des pianistes, et cela même si le piano est également un handicap lorsqu'on compose, handicap lié à la facilité d'aller "voir au clavier ce que ça donne".

Il faut écouter l'Andante spianato dans l'interprétation d'Alfred Brendel, celle qu'il a réalisée vers la fin des années soixante, je crois, en concert, si l'on veut comprendre de quoi je parle. Ce rapport au temps et à l'espace, au volume, au timbre, avec ce rubato si particulier, qu'il sait doser avec cette incroyable liberté, entre les deux mains, est absolument unique ! Le pianiste est entièrement vocal, je veux dire que se déploient en lui plusieurs voix, qu'il écoute, et qu'il laisse venir au piano, traverser l'instrument, en faire vibrer les cordes un instant (parce qu'il n'existe pas d'autre moyen pour se faire entendre, en cet instant-là), mais ne pas y rester, ne pas en être prisonnières. L'interprète n'est alors que celui qui accueille ces voix, leur fait place, et leur permet de converser avec bonheur. Ce n'est pas le piano qui chante, ce n'est pas Brendel, et ce n'est même pas Chopin, c'est autre chose, c'est le souvenir de Bellini, c'est l'Italie dans le cœur d'un Franco-Polonais, ce sont les heures légères où l'on s'est mystérieusement senti vivant sans avoir besoin du fracas des esprits.

L'important, c'est donc le filtre, la paroi fine et poreuse, la frontière délicate, la peau d'un homme qui tente de la sauver, de l'emmener avec lui dans l'autre monde, qui voudrait garder ce corps-là, cet esprit-là, ces amours-là, ces désirs-là, et surtout, ces souvenirs-là, si précieux, si chers, précieux comme le temps. S'interposer un instant entre la mort et le temps irrévocable, comme une membrane que celui-ci fait résonner, à peine, et il faut tendre l'oreille pour le savoir. C'est cela, Chopin, cet homme qui s'est interposé entre le Temps et la mort, pour que nous puissions saisir, peut-être, quelques bribes de la Conversation des dieux : la poésie sans mots.

dimanche 11 décembre 2011

118-6


L'intermezzo, sixième et dernière pièce des Klavierstücke opus 118, de Brahms, figure, très concrètement me semble-t-il, et de manière extrêmement ramassée, l'acte artistique, tel que décrit plus haut. Remarquons d'abord que le chiffre 3 est l'opérateur quasi unique, le combustible rythmico-harmonique de la pièce, à l'instar de nombres d'œuvres musicales qui ont cette couleur métaphysique. Les tierces, le 3/8, la matrice mélodique de ce mélisme qui tourne autour du fa (dans un ambitus très ramassé de tierce mineure), qui s'y enroule comme un serpent autour d'un bâton, et l'harmonie constituée de l'accord diminué, accord ambigu (car non directif et pouvant se résoudre de nombreuses manières) entre tous, et composé également de tierces mineures superposées. Brahms nous a habitués à ces structures musicales extrêmement cohérentes (sur le modèle beethovénien), on pense par exemple au premier mouvement de la quatrième symphonie, lui aussi entièrement construit sur la tierce. Une cellule, germe minuscule, depuis laquelle tous les paramètres de l'œuvre sont générés de manière déductive. Le 3, en musique, a un sens extrêmement chargé, depuis Jean-Sébastien Bach, et depuis le christianisme. Ce Klavierstück ultime est le quatrième intermezzo du cycle de l'opus 118, qu'il conclut en mi bémol mineur, tonalité à l'exacte opposé du la mineur de la première pièce. La tonalité est tourmentée (six bémols à la clef), comme le motif mélodique, qui semble tourner en rond dans la nuit et se consumer lui-même d'un feu qui le dévore de l'intérieur. Imaginons un homme qui tourne lentement un bâton, qui fait des cercles dans l'eau, ou qui, comme le Christ, écrit sur le sable, espérant trouver dans l'onde informe ou dans la multitude des gains de sable un sens à sa vie, qui du même mouvement paradoxal lui échappe et obéit à son geste interrogateur. Il veut dévoiler, percer le voile du mystère, mais plus il lève le voile plus le mystère s'épaissit, à mesure que l'écho ne lui renvoie qu'un reflet muet, indéchiffrable. La musique ne délivre pas de secrets, elle est le secret. C'est ce que l'homme peine à admettre. Il veut être délivré, sorti de lui-même, de sa prison intime, mais le chant qu'il élève, puisant en sa douleur, le ramène encore et toujours à lui-même, c'est son propre corps qui vibre, c'est sa bouche qui s'ouvre, c'est son cœur qui défaille, ce sont ses forces qui déclinent. Le chiffre 3 est le seul qui en musique permette de figurer à la fois le cercle (de la ronde, de la danse, de la transe) et le désir de s'élever au-dessus de la terre, c'est à la fois l'inscription de l'homme dans le cosmos et la possibilité d'une transcendance en lui.

samedi 10 décembre 2011

Regard(s)


Je fais la queue, au supermarché. Derrière moi, une pin-up, une de ces petites nanas très à la mode, très sexy hype branchée et tout, qui a l'impression - ça se voit, ça se sent, ça s'entend - qu'elle est vraiment le must, le top, le summum du sex-appeal, à tous les niveaux onvadir, que tous les mecs sont forcément raides (dingues) en la regardant du coin de l'œil, qu'on ne peut que la dévorer du regard. Pas une seconde cette minette imaginerait ne pas être à votre goût, ne pas provoquer en vous des émois humides, torrides, scabreux, ne pas vous affoler le ventricule. Elle est persuadée, si jamais elle vous voit (ce qui est largement hypothétique, et même assez improbable), que vous allez vous précipiter dans un coin sombre pour vous branler en pensant à elle, dès que vous aurez rempli consciencieusement votre panier à roulettes du samedi soir. Il est absolument impossible pour elle que vous lui préfériez, et mille fois, la beauté de votre amante. Comment ? Cette dernière a déjà près de cinquante ans ? Et c'est bien le point important, justement ! Comment faire, et pour une femme surtout, pour être belle et désirable à cinquante ans ? Car s'il est évidemment facile de l'être à vingt ans, quand la nature ne vous a pas craché au visage, il est autrement plus rare et précieux de le rester (ou de le devenir) quand le fruit a déjà révélé la majorité de ses sucs et arômes.

Or la fille en question non seulement ne m'excite pas le moins du monde, mais je la trouve vulgaire, ridicule, et pour tout dire relativement moche et même repoussante. Elle s'habille très mal, elle se maquille plus mal qu'une pute de la rue Saint-Denis, elle se tient déjà comme une future "maman recomposée", je ne vous dis rien des sons que laisse échapper sa bouche déjà déformée par la tristesse de ses pensées, l'œil est mal éclairé, le cheveu d'un noir trop brillant, et l'incisive d'une blancheur arctique qui pue la menthe synthétique. Le moment est plaisant car on sent bien que ce goût (ou plutôt ce dégoût (ma lubie !)) n'est pas envisagé, pas prévu au programme, pas répertorié, absolument absent de l'imaginaire libidineux (eh oui, même les minettes qui se trouvent forcément bandantes peuvent être libidineuses, il n'y a pas que les vieux aux cheveux gras suant dans leurs imperméables mastic) de la jeune fille en question.

Les malentendus (si l'on peut appeler cela ainsi) de ce genre m'enchantent littéralement. Un court instant, une sorte de renversement de l'ordre du Spectaculaire intégré (pour parler comme Debord) surgit sans crier gare, et vous console de devoir faire les courses en un moment aussi déprimant qu'un samedi soir de décembre. Toutes les valeurs qui ont cours, là, dans ce vaste hangar chauffé, entre saumons fumés et chocolats frelatés, sont défaites, durant un éclair, et vous font oublier les dames âgées (de 65 ans) qui disent, à haute voix (suffisamment haute, en tout cas, pour que j'en profite), à leurs maris, que "putain, ça fait chier, de devoir se mettre sur la pointe des pieds pour attraper c'te merde !" Grâce à cette petite minette un peu tristounette qui se méprend sur notre regard, la vie est un peu moins triste, aimer celle qu'on aime est un peu plus drôle, intéressant, précieux, excitant. Le singulier et sa persistance inouïe, même et surtout dans le monde de la diversion, est une très grande consolation. La "bombe" (sexuelle) non seulement ne vous fait pas aimer moins celle que vous aimez, mais c'est tout le contraire, vous mesurez la chance invraisemblable qui est la vôtre, de connaître la vraie beauté !

Toute une génération arrive avec son regard de web-cam, avec pour canons sexuels ceux de la pornographie (les gestes, les sons, les mots, mais principalement l'esthétique, qui là plus encore qu'ailleurs révèle sa parenté avec l'éthique), et surtout avec ce trou-noir existentiel et moral dont les débords ébouleux se sont depuis longtemps abîmés en eux-mêmes : la pudeur. Sans la pudeur, nul érotisme, nul désir, et, à terme, nulle sexualité au sens que ce mot avait encore pour nous, au XXe siècle. Freud avait vu juste : ceux qui nous débarrasseront de cette chose seront acclamés en héros, et l'on ne sera pas regardant sur les méthodes et sur les nouvelles croyances dont ils pallieront le vieux trésor qui commençait à sentir la charogne. Comme il est bon de s'en désolidariser, de cette génération, de s'en séparer absolument et sans regret ! On voit que Jaime Semprun avait raison : la question n'est pas de savoir quel monde nous allons laisser à ces enfants, mais quels enfants allons-nous laisser au monde !



Qu’il se réjouisse,
Celui qui respire en haut dans la lumière rose !
Car en dessous, c’est l’épouvante.

(Schiller)

jeudi 8 décembre 2011

En direct de la Nasale


Pour nous ce soir, en exclusivité et en avant-première, Vanessa Wagner et Laetitia Meyerbeer jouent à quatre mains l'ouverture du Tyran fatigué, de Jonathan Dusapin, sous le coaching vigilant d'Éve Raymondi.

L'action se passe à Tripoli, au troisième siècle après la Grande Décivilisation. Monsieur K, chef d'orchestre déclassé, qui doit repasser son permis pour excès de vitesse dans la Huitième de Bruckner, n'a pas sa carte d'adhérent de la HALDE. Il est en outre soupçonné d'appartenir à la confrérie secrète du Trois-Quatorze, tristement célèbre depuis le suicide collectif de quarante sept de ses disciples, sous la houlette de Frère Numéro Onze, surnommé "Le Blogueur". Monsieur K. n'est plus que l'ombre de lui-même, il dirige sans baguette, les yeux ouverts, et rejoint sa tente dès les répétitions terminées. On ne l'entend guère crier durant celles-ci, et il est même sujet aux trous de mémoire. Sa maîtresse, Suzon LaGrive, belle-fille par mésalliance d'Arturo Non, a un comportement lascif et une très mauvaise influence sur le vieux chef : pour complaire à Suzon, il suit une cure de désyntaxe d'une rigueur extrême, qui épuise ses dernières forces et fragilise sa légendaire rhétorique. Quand Monsieur K. tombe nez à nez avec Déesse K, au motel du Chameau-Sans-Bosse, il retrouve du poil de la bête et envisage même un instant de diriger son grand succès, les Burnes de Karmina, de Karlos Ramirez Orpheus, dont la partition fut achevée post mortem par Michael Onfret VIIe du nom, après son éviction de Transe-Kulture pour conduite en état d'élitisme aggravé. Mais ce n'est que le sursaut pénultième, le spasme d'avant le calme plat.

Mais, alors que PersePhone 5G et son gendre, le peintre cataleptique Oskar Orni, membres éminents de la Rose-Croix déconstruite — et initiés par le mage Albert Duspasme en personne ! — arrivent sur les lieux, munis de leurs plis selon plis infroissables, qui, pense-t-on, doivent leur permettre de ramener K. à la baguette et à la tradition bien cuite, l'incroyable se produit : Le Toscan, l'immortel auteur de la Nini de Babylone, fait son outing et déclare sa flamme à Zygel, le nain maléfique. Coup de théâtre ! On n'ose pas comprendre ce qu'on comprend, mais il faut tout de même bien finir par admettre l'inadmissible : Monsieur K. et Déesse K. ne sont que les créatures du Sâr Georges Mérodack Le Chauve, que ce dernier a lancées dans le monde des zydées pour qu'enfin Zygel apparaisse pour ce qu'il est : le diable grimaçant imaginé par Le Toscan pour jeter un écran de fumée sur les turpitudes incestueuses de PersePhone 3G. Le dernier acte, d'une majesté étrange, rejouera l'opéra en sens inverse, palindrome initiatique qui va relier les fils d'une œuvre foisonnante et métaphysique et nous permettre d'entr'apercevoir les secrets du Saint Axe, par delà son incarnation dans un Tyran fatigué au final très attachant on va dire.

Dans la version de scène, les cascades sont réalisées par un Orimacre Bolton au-meilleur-de-sa-forme, la mise en scène est signée Karno Musca, le livret étant écrit et traduit en huit langues par Francus d'Aujourd'hui, assisté de Billy de Monaco. Dans le rôle de la maman du tyran, la peintresse, Kaline Deubé et ses pinceaux en poils d'aisselles de vierge. Dans le rôle de la sœur du tyran, la Rose crucifiée, Diane Airbus, issue comme chacun sait du Reactor Studio, qu'elle a fréquenté en compagnie de Bob de Rhino, le cousin germain de Jeanne Martine Vacher (et ses Cloisons nasales, le groupe de Turbo-Funk qui cartonne à Roissy sur la piste Z). Le doublage est assuré par l'écurie de Dijon Bourdier au grand complet.

14-10


Ce matin, c'était le Noël de Georges ! Dès son lever (sans même prendre le temps de boire le jus de pamplemousse que Conchita lui avait apporté (pourtant très sexy dans son nouveau petit tablier à rayures, Conchita)), accompagné par les fanfares stravinskiennes du jeudi, Georges s'est précipité dans le salon où est dressé le grand sapin, pour se jeter fiévreusement sur les paquets empilés à ses pieds. Oui, Georges est le plus souvent en avance sur le temps, contrairement à ce que certains pensent, bien à tort.

Posés sur Silence rouge se trouvaient deux autres paquets, soigneusement enveloppés. L'un contenait un Heat Gun 8003 et l'autre un Omron M3. Grâce à l'Omron M3 (Automatic Blood Pressure Monitor), vous serez mis au courant de la tension artérielle de Georges, que nous publierons régulièrement ici, dorénavant, afin de satisfaire une demande déjà ancienne de notre lectorat. Il était temps !

Le Heat Gun 8003, que nous attendions avec une immense impatience, il faut bien l'avouer, va nous permettre de faire fondre la cire que nous avons dans les oreilles et de lui donner conséquemment des formes mieux en accord avec la morale qui a cours ici. Il va sans dire que plus rien ne sera comme avant ! D'aucuns prétendent qu'il faut dire "décapeur thermique", en parlant de notre nouveau jouet, mais comme Georges n'a aucunement l'intention de décaper quoi que ce soit (il serait plutôt du genre "récapeur", Georges), il s'en tiendra sagement à l'appellation très parlante de Heat Gun 8003, telle que déclarée par la maison Skil.

J'en vois qui seraient fort aise qu'on leur révèle le contenu du troisième présent, incidemment désigné comme Silence rouge un peu plus haut, mais il nous est impossible de satisfaire leur légitime curiosité, du moins pour le moment.

(à Dominique et Anna)

mardi 6 décembre 2011

Bleue et complètement nue


J'ai à ma droite l'artiste Joe De Cock, en face de moi Pierre Restany, et à ma gauche, une dame, charmante, qui me sourit gentiment. Je lui rends un sourire, elle semble attendre quelque chose. Finalement, elle se penche à mon oreille.
— Édouard, tu ne me reconnais pas ?
— Oh, pardon ! Non, non, je ne vois pas !
— Elena Palumbo-Mosca ! J'étais le pinceau vivant chez Yves, rue Campagne-Première.
— Elena, bien sûr… Je te prie de m'excuser, sache que tu n'as pas changé, malgré les trente années qui viennent de s'écouler, seulement je ne me souvenais de toi que bleue et complètement nue !

(Edouard Adam, Itinéraire d'un marchand de couleurs à Montparnasse)

dimanche 4 décembre 2011

Andante spianato


Jean Casino aimait les pseudonymes. Avec un nom comme le sien, ça se comprend. Après des études de droit vite abandonnées, il avait, comme on dit, "bifurqué vers l'art", surtout pour la très bonne raison qu'il y a plus de filles faciles dans les cours des Beaux Arts que dans les facs de droit. Jean Casino n'était pas idiot, il savait parfaitement qu'il n'avait aucun talent, et ce n'était pas pour apprendre à dessiner qu'on le voyait très régulièrement dans les cours de nu d'après modèles vivants. Les mardi et jeudi, il ne manquait jamais les séances qui avaient lieu au rez-de-chaussée du 3, place des Vosges. Ce n'est pas que les modèles étaient plus jolies ici qu'ailleurs, mais il avait ses habitudes à la brasserie Ma Bourgogne, avec quelques amis aussi indolents que grands buveurs. Ses amis l'appelaient le Chevalier, parce qu'ils savaient que son idole et sa principale source d'inspiration était le chevalier de Seingalt, Giacomo Casanova. Ce qu'ils ignoraient, en revanche, c'est que Jean Casino, en les quittant, se rendait presque toujours au 1, bis de la même place des Vosges, où l'attendait Rose.

Il l'avait rencontrée au cours de dessin où elle venait poser assez régulièrement. Pour Rose, ce travail n'était pas vraiment une corvée, elle n'avait que quelques marches d'escalier à descendre pour s'y rendre, mais surtout, et bien qu'elle ne l'avouât pas, elle était troublée par ces instants faussement routiniers. Elle aimait ce moment où elle se déshabillait derrière le paravent miteux, avant d'aller se mettre au centre des regards, avec les mouvements engourdis et légèrement gauches de qui s'absente de son propre corps pour des motifs ignorés de lui-même. Il y avait là des étudiants de tous âges, mais en majorité des jeunes gens, dont beaucoup de filles. Tous fumaient beaucoup. Après que la pose avait été décidée, corrigée, fixée, les voix de tous registres, mélangées de toux et de rires et de raclements de chaises, s'étaient fondues en un murmure pâle à l'intérieur duquel les coups de fusain et de crayon semblaient comme des étincelles fragiles et fugaces, et Rose se sentait alors émue, cernée, et finalement portée et choyée par tous ces yeux qui se levaient à intervalles plus ou moins réguliers vers la masse rose et blanche de son corps. Dans ce moment, comme après l'accord de l'orchestre, quand le chef lève sa baguette, il s'instaurait alors, sotto voce, un étrange dialogue entre cette forme laiteuse, en pleine lumière, immobile, et ces corps dont seules la tête et l'extrémité du bras étaient en mouvement, comme si par ces gestes économes et répétés ils insufflaient au modèle une vibration à peine perceptible qui le maintenait tout juste en vie. Rose ressentait cette palpitation légère comme une onde bienfaisante ; elle se laissait porter ; elle était surprise d'offrir sans remords aux regards ses deux seins lourds qui l'avaient si souvent gênée, en des circonstances pourtant ordinaires. On entendait le bois qui craquait dans le poêle. Il était suffisamment près d'elle pour qu'elle sente la chaleur atteindre directement son ventre, et parfois lui causer quelque embarras plus localisé.

Très souvent, Jean Casino dormait, au fond de la salle, mais quand c'était Rose, il venait plus près, et il la regardait intensément. Il était séduit par cette jeune femme un peu grasse, dont le pubis très noir et très fourni contrastait avec la peau très blanche. Elle ne ressemblait en rien aux filles avec lesquelles il couchait habituellement, et le fait qu'elle ne s'épile pas les aisselles le troublait violemment.

(…)

vendredi 2 décembre 2011

L’atrabilaire du signe et la pseudomanie


Ce n'est pas un billet. Ou plutôt c'est un billet sans billet, un message sans texte, un titre sans rien, une idée sans son développement, et même pas une idée, seulement son attaque, son amorce, ses transitoires, comme on dit en acoustique. Il y a des titres, comme ça, qu'on aimerait laisser intacts, intouchés, vierges de phrases qui, quoi qu'on fasse, ne vont faire que l'abîmer, le diluer, l'affadir, et même le pervertir, le dévoyer. Pour la plupart des livres, d'ailleurs, on se contenterait bien de leur table des matières, ou de leur index. Pourquoi suivre tel et tel chemins qui ne vont au mieux que nous éloigner de l'idée, et sans doute nous perdre dans leurs entrelacs, leurs croisements, leurs embranchements, leurs impasses désespérantes, alors qu'on aurait pu utiliser ce temps à jouir de la pure figure génétique, si riche, infiniment riche, jamais décevante, jamais ennuyeuse, toujours jeune et fraiche, éternelle jeune fille qui court devant nous, nue et riant aux larmes, infatigable chimère, parfait visage à travers les yeux duquel nous voyons que l'éternité est nôtre, dès maintenant et à jamais.

L'atrabilaire du signe et la pseudomanie, donc !

mardi 29 novembre 2011

Coup de folie à France-Culture


Mon ami Laurent Sur-le-fil Goumarre prononce le mot "Gers" sans faire siffler le "s" final, c'est ce qu'il annoncé publiquement ce soir à la radio. À la pauvre journaliste interloquée par cette inexplicable audace, il a affirmé le faire à l'exemple de Renaud Camus. Ce n'est plus de l'audace, c'est de la rébellion caractérisée ! On attend l'annonce de la décapitation d'une minute à l'autre.

Même si ton inconsciente mutinerie n'est annoncée que par Georges, il faut que tu saches, Laurent, que nous sommes de tout cœur avec toi, et que lorsque ton chef insolent roulera dans la sciure virtuelle, nous fermerons le blog un petit quart d'heure pour saluer cette seconde de folie qui a illuminé notre souper.

dimanche 27 novembre 2011

Disgrâce



Nous sommes environnés, toute la journée, toute la semaine et toute l'année, dans ce qu'il reste des pays et des villes sur Terre, par des objets laids, par des sons laids, par des paysages enlaidis, par des humains laids et laidement habillés, nous baignons dans une langue crottée, dépenaillée, nous habitons dans des logements laids, nous dînons sur des tables laides et nous assoyons sur des chaises laides, les publicités dont la laideur le dispute à l'agressive bêtise s'étalent désormais sur tous nos murs virtuels, les voitures sont laides, les enfants sont particulièrement laids, l'art lui-même se plaît à représenter la laideur, ou à la singer, ou à l'habiter, ou à l'incarner, que ce soit par défaut ou par volonté. Nous devrions donc être immunisés, mithridatisés, et ne pas souffrir de cette constante exposition à l'increvable hideur dans laquelle nous survivons. Et certes, la plupart des hommes d'aujourd'hui ont cette chance. C'est la raison de ma surprise : le vaccin n'a pas fonctionné. Que la couverture de "GardMag", par exemple, ait autant d'effet sur moi, n'est pas normal. Je suis comme ces gens qui ont contracté des maladies orphelines, et qui ne savent vers qui se tourner pour être soignés. La faculté est impuissante ou indifférente, nous sommes trop peu nombreux, il n'existe pas de Téléthon ni de pièces jaunes pour nous.

Toute la journée, j'ai eu des convulsions, de la bave aux lèvres, j'ai toussé, craché, mes oreilles ont sifflé, mon nez a coulé, mes yeux se sont couverts d'un mucus glaireux, mes cheveux sont tombés, ma peau s'est couverte de boutons et de plaques verdâtres, mon haleine s'est mise à empester, mes articulations à craquer, mes dents à tomber, et j'ai fréquemment perdu l'équilibre. Malgré la diète et le repos, j'ai eu des hallucinations et des maux de tête, et, dans mes songes, car il m'arrivait de m'assoupir, je rêvais que je vivais en Irak, et que j'étais le sosie de Saddam Hussein, me terrant en pyjama dans les égouts de Bagdad. Quand je passais la tête par une minuscule ouverture pour respirer à l'air libre, je ne voyais que réunions de blogueurs sur la voie publique, le transistor aux pieds et le regard mauvais. Malgré cela, cette vie de rat traqué me semblait préférable à la vraie, celle dans laquelle les magazines ressemblent à GardMag, un monde où l'on risque de tomber nez à nez avec une femme qui ressemblerait à celle qui tient cette guitare électrique et arbore cet air de vieille mégère dégénérée et débile, et je m'estimais heureux de me trouver là.

Bien vieillir dans le Gard ? Plutôt mourir à Bagdad !

lundi 14 novembre 2011

Sagesse


Deux Sophie se trouvent côte à côte, interrogées par mon ami Laurent Qu'est-ce-qui-se-joue Goumarre, dans son émission le Rendez-Vous. Sophie Marceau et Sophie Calle. Deux grandes artistes s'il en est…

Goumarre questionne la comédienne : « Est-ce que vous connaissiez le travail de Sophie Calle ? » et Marceau fait cette réponse qui restera sans doute longtemps dans les mémoires :

« Oui, mais moins bien qu'elle. »

samedi 12 novembre 2011

Oiseau du Paradis


Tout le monde a fait un jour ou l'autre cette expérience traumatisante : on est en voiture, dans le commencement de la nuit de novembre, on écoute, sur France-Musique, Vladimir Jankélévitch jouer des Pas sur la neige de Claude Debussy, devant une Claude Maupomé plus et mieux paumée que jamais. Soudain, voyage ("trajet", "déplacement") oblige, la radio "décroche", et l'on passe brutalement des deux notes murmurées de Debussy à une tonitruante beuglante binaire et synthétique diffusée par "Oui-FM". Venir au monde avec des forceps, à côté de ça, ce n'est rien du tout. Perdre la femme qu'on aime assassinée par un serial killer, tomber sur son corps découpé en morceaux en rentrant le soir à la maison et marcher sur son foie, voilà qui serait à peu près équivalent à l'expérience que je viens de décrire, en terme d'émotion et d'adrénaline. Dans l'urgence, on presse le bouton OFF du tableau de bord, en essayant de rester sur sa voie d'autoroute. Dans le silence revenu, on entend son cœur ralentir petit à petit, on reprend ses esprits.

Vous avez sans doute remarqué comme moi que les radios diffusant cette fiente ignoble ont toujours, je dis bien toujours, un volume sonore au moins double de celles qui diffusent de la musique. C'est même une manière infaillible de se repérer, quand on tourne le bouton des fréquences : lorsqu'on n'entend rien, c'est qu'il s'agit de musique. À croire qu'il existe une loi non écrite qui prescrit une amplification de la puissance sonore inversement proportionnelle à la qualité musicale, comme s'il s'agissait de compenser la nullité artistique par le volume. Cette loi n'est d'ailleurs pas idiote du tout. Tout le monde sait d'expérience qu'il doit crier quand il manque d'argument, d'idées, quand il est en panne de sens… L'amplification, voilà la chose qui décrit le mieux la modernité : la camelote et la laideur disposent semble-t-il naturellement (et bien sûr, rien ne naturel, là-dedans) d'un coefficient d'amplification qui leur est allouée par les services culturels de la démocratie. Un orchestre symphonique, non plus qu'un trio à cordes, n'ont besoin d'amplification, alors que le moindre groupe de rock est réduit au silence par la panne d'électricité. Souvenons-nous des bien nommés "murs d'amplis" des années 70 ! Les Marshall, empilés les uns sur les autres, derrière les "musiciens" à moitié sourds… L'image doit rappeler de terrifiants souvenirs aux survivants de ma génération : par exemple des bébés dormant (mais oui, j'ai vu ça !) au pied d'un de ces amplis, l'oreille à quelques centimètres des hauts-parleurs, dans un environnement sonore qui devait surpasser en puissance un 747 décollant à quelques mètres de vous ! Nous avons été très nombreux à assister à ce spectacle terrifiant, révoltant, eh bien, des décennies après, personne n'en parle, comme si le crime était parfait, et il l'est, en effet.

On ne s'est pas interrogé, en tout cas pas suffisamment, c'est peu de le dire, sur ce "besoin" de volume sonore, né au XXe siècle, et qui a accompagné l'émergence de la nouvelle "musique". Ce n'est certes pas un hasard si la puissance sonore débridée est née, dans le domaine de ce qu'il faut bien appeler la musique — pour se faire comprendre — au même moment que le fascisme. Les fascistes crient. Ils hurlent, ils couvrent de leurs voix la voix de leurs adversaires, ils n'aiment pas la nuance, ils n'aiment pas les rythmes ternaires, leur dynamique, très réduite, se situe entre le forte et le fortissimo. La quantité est "l'agent orange" de la révolution la plus formidable qui se soit produite depuis longtemps. Elle transforme tout, en commençant par le sens des mots, dont elle ronge l'intérieur, en leur gardant leur visage, elle procède comme ces architectes qui conservent les façades des immeubles pour en ravager l'intérieur. Le façadisme s'est répandu non seulement dans l'urbanisme, mais dans tous les domaines de la vie, comme une lèpre mentale, c'est devenu une manière de penser et d'habiter le monde : Murakami et Jeff Koons à Versailles, c'est bien une certaine forme de façadisme, et l'art contemporain nous fait la démonstration tous les jours que, si vous n'avez rien à dire, il faut le dire, et le dire encore, et très fort. "Je n'ai rien à dire, et alors !" pourrait être la devise (c'est bien le cas de le dire) de très nombreux artistes contemporains (et d'encore plus nombreux écrivains) qui ont si bien compris comment fonctionne le nouveau système. Une croûte est une croûte. Deux croûtes restent deux croûtes. Mais si vous en réalisez deux cents occurrences, alors vous entrez au New Panthéon et au château de Versailles. La quantité est le sésame. Et les dimensions. La quantité, la répétition, la puissance sonore, le monumental. Le Spectacle a très bien assimilé la chose : veut-il que Le Public vienne "écouter" une sonate de Haydn ? Il en donnera une version pour trente contrebasses et soixante piccolos ; avec l'imparable alibi qu'il "a fait venir un immense public populaire à la musique classique". Qui aurait encore le front de faire la gueule ? Les trois grincheux habituels, dont votre serviteur, bien sûr, mais le fait même qu'ils fassent la gueule est bien la preuve que "ça marche"… Les réactionnaires dont, paraît-il, je fais partie, sont là pour augmenter encore le crédit de ces nouveaux banquiers, de ceux qui gagnent à tous les coups. C'est bien pourquoi il ne sert à rien de résister. Non seulement ça ne sert à rien, mais ça sert encore les intérêts des bandits qui donnent le la.

La musique, plus je vieillis et plus j'en suis persuadé, est comme l'amour. Personne ne sait ce dont il s'agit. Vous êtes assis dans un des studios de la Maison de la Radio, à Paris, vous écoutez la Maîtrise de Radio-France chanter les Trois beaux oiseaux de paradis, de Maurice Ravel, et soudain il se passe quelque chose. Vous ne savez pas quoi. Que s'est-il passé, durant ces quelques secondes ? Impossible de le dire, les mots manquent… Vous ne serez plus jamais le même. Le monde a changé, ou bien vous : vous avez, enfin, "la permission d'aimer ce que vous admirez, et d'admirer ce que vous aimez".

mardi 8 novembre 2011

Plagiat


C'est un fait, j'ai une oreille exercée à déceler les plagiats.

Ce matin, en prenant mon bain, j'entends un sax qui joue comme Coltrane, et qui pousse le vice jusqu'à se faire accompagner par un pianiste qui plante ses accords à la façon de Mc Coy Tyner, c'est-à-dire de très beaux accords mais qui ont la particularité de fonctionner quel que soit ce que joue le soliste.

En sortant du bain, je vais regarder sur iTunes, et je vois qu'il s'agit de John Coltrane, accompagné de Mc Coy Tyner.

C'est honteux !

lundi 7 novembre 2011

Syndicat


Nicole, j'ai du désir d'enfant, ce soir, on va dire. Veux-tu venir là écarter les jambes, nous t'en prions. Mais c'est qu'elle veut pas, la conne ! J'ai pourtant bien vérifié sur l'almanach marmots, c'est un droit que j'ai, faudrait pas trop déconner avec ça, Fifille !

Quand j'étais jeune, moi aussi je voulais perpétuer l'espèce, mais dans les années que nous baissions le futal plusieurs fois par jour, la mode en était un peu passée, et personne ne voulait jouer au réac de service.

J'en ai d'abord rencontré une qui faisait bander tout le lycée, mais c'est à peu près à l'époque qu'ils nous ont inventé la pilule. Ensuite on s'est habitué, la purée c'était déjà du décor, une sorte de signature virtuelle, si on veut.

Le temps a passé sacrément vite, on peut pas dire le contraire. Maintenant quoi, aller à la banque la plus proche pour se vider les poches ? C'est contraire à notre religion. Sur Flickr, il y a un groupe que j'adore, c'est le groupe qu'on appelle "Hommage". On y voit des photos de photos, des écrans qui représentent des écrans. Avec sur la photo, devant l'écran, une longue traînée blanchâtre, le canon encore chaud du type bien en évidence, comme un autographe mou entre deux tranches de réel.

On ne demande plus un autographe à une pinup, on lui envoie sa béchamel en bits, pour lui montrer quel effet elle nous fait. C'est là qu'on voit que l'époque n'est plus la même. Décharger avant terme ou hors contexte, quand on avait quinze ans, c'était la honte de la honte, pire que d'être à la CGT.

samedi 29 octobre 2011

A.D.A.M.


« Il en passait, du beau monde, à la boutique : Georges Braque, Max Ernst, Henri Matisse, André Derain, Pablo Picasso, Fernand Léger, Constantin Brancusi, et tant d'autres ! »

vendredi 28 octobre 2011

Apprendre l'analphabétisme


Les Français ne peuvent plus supporter leurs enfants. Ils les envoient à l’école dès trois ans, et au moins jusqu’à seize, pour apprendre l’analphabétisme.

Guy Debord

Je ne développerai pas, parce que je manque de temps, mais ces derniers jours ont été l'occasion pour moi d'apprendre quelque chose de fort intéressant, grâce à la FIAC et aux comptes rendus et tables rondes qui étaient consacrés à cet événement capital de la vie artistique. Les écoles d'art, en France, sont d'extraordinaires endroits où l'on apprend… à devenir-un-artiste-contemporain. On n'apprend pas à dessiner, à peindre, à sculpter, ni le maniements des pigments, des médiums, des colles, des siccatifs, des diluants, des charges, des enduits, et des supports, non, on apprend à fabriquer sa petite carrière d'artiste contemporain. J'aurais dû m'en douter, bien sûr : on est toujours en retard sur la réalité. Jusqu'à présent, l'analphabétisme dont parle Debord ne s'apprenait qu'à l'école (et dans l'entreprise), mais sans doute que cela ne suffisait pas. Dorénavant, ce sera à l'école, dans l'entreprise, à la télévision, dans la fonction publique, dans les partis politiques… et dans les écoles d'art.

samedi 22 octobre 2011

Promenade


Je ne sors jamais de chez moi. On me livre mes courses, je n'ai pas de voiture, je déteste marcher. Je vote par correspondance (bien que n'ayant aucune opinion politique). J'ai d'ailleurs fait sceller le portail de la maison et installer une sorte de trappe par laquelle le livreur peut faire passer les colis de victuailles.

Hier, pourtant, j'ai été obligé de me rendre en ville. J'ai escaladé le portail devant le taxi. Le conducteur n'a pas eu l'air surpris.

Je n'avais pas vu de ville depuis une bonne dizaine d'années. Celle dans laquelle je me suis rendu hier est une ville modeste où doivent habiter environ une petite vingtaine de milliers de Français. Ça ne ressemble pas du tout à la ville que j'ai connue naguère. Une ville d'aujourd'hui est constituée d'une litanie de magasins de vêtements, de boutiques où l'on vend des téléphones portables, et de pharmacies. J'oubliais les trois McDonald's, sans lesquels il serait impossible de se repérer, si j'en crois les quelques réponses aux questions que j'ai dû poser afin de trouver mon chemin. Jadis, les églises, les postes, les mairies, et plus généralement les bâtiments administratifs, les noms de rues, donc les hommes connus du passé, servaient à se repérer dans les communes de ce pays ; il semble que cela ne soit plus vrai. Mes contemporains doivent faire comme moi, j'imagine, commander leur nourriture sur Internet, et je les comprends, mais alors pourquoi continuent-ils en hommes du passé à aller acheter leurs vêtements dans ces rues laides et bruyantes ? Mystère ! J'ai cherché un bistrot car la marche m'avait donné soif. Pas trouvé. À la pharmacie on a accepté gentiment de me désaltérer car la tête me tournait. Je n'ai posé aucune question à la pharmacienne, parce que je commençais à comprendre que ce monde-ci, s'il ressemblait par certains traits à celui que j'avais connu, était en réalité devenu tout autre, et que j'y étais un parfait étranger. J'avais fui un monde que je n'aimais plus, mais qui était pourtant encore le mien, quoi que j'en pense, et il avait suffi de quelques années pour que le monde me prenne au mot, et m'exclue complètement de lui.

Je suis rentré chez moi sans demander mon reste. Comme je l'avais vu faire à de nombreuses reprises, durant la petite heure que j'ai passée en ville, j'ai craché par terre, juste avant de monter dans le taxi. À Rome, fais comme les Romains.

mardi 18 octobre 2011

Tu veux me voir nue ?


Bon, d'accord, mais alors vite fait, hein.

jeudi 13 octobre 2011

Paraphrase sur la sodomie


Il s'appelle Fredi Maque, mais il pourrait s'appeler Jules-Ahmed Dupont. Toutes les onze minutes (ou parfois dix-sept) je le vois passer sur ce blog. J'ai peur. J'ai peur des fous. Ça fait des mois que ça dure, il passe ses journées sur mon blog. Ce type est dingue, c'est sûr. Un jour, quelqu'un d'intelligent écrit sur son blog : « J'aimerais bien écrire quelque chose d'intelligent sur mon blog. » Fredi Maque commente : « Vous en êtes tout à fait capable. » Soit c'est un con fini, soit c'est un fou pas fini. Mais il paraît que je suis injurieux. Je ne supporte plus ceux qui parlent de "ce jour" (pour aujourd'hui) ou de "ce vendredi" (pour vendredi prochain). J'ai envie de les injurier. Intelligemment. Quand nous sommes samedi, ils parlent aussi de "ce vendredi", et l'on ne sait pas s'ils veulent dire "vendredi dernier" ou bien "vendredi prochain". Vous êtes des cons. Ou des fous, je ne sais plus très bien. Vous en êtes tout à fait capables : d'être fous et cons à la fois, je veux dire. Mais si. De toute façon, c'est assez simple, les blogueurs dans leur totalité sont des cons. Pas d'exception. Et une importante proportion de ceux-là sont fous, en plus. J'ai peur. La vieillesse fait peur, la jeunesse aussi, sans parler de l'âge que j'ai, qui change sans arrêt. La rumeur dit qu'on va bientôt payer pour envoyer des emails : je pense que c'est la meilleure nouvelle qu'on ait entendue depuis très longtemps. Il y a vraiment des femmes qui disent à leurs mecs : "tu mets ton gros boudin entre mes cuisses" ? Sûrement. Écoutez, ça donne : "Fredi, mets-moi ton gros boudin entre les cuisses." Entre les cuisses ? Ah, ce mot ! La cuisse, la coulisse, le cul, ho-hisse ! La messe. Ses cuisses, dimanche, à la messe… Fredi met son gros boudin entre les cuisses de mon blog, toute la journée, trente fois par jour, mon Père ! Mon blog commence à avoir l'entrecuisses irrité. Que faire ? Y a-t-il des pommades pour les blogs irrités ? Ça doit exister, mon fils, il n'y a aucune raison que ça n'existe pas. Tout existe, désormais, même Dieu. Ce qui n'existait pas la veille existe aujourd'hui, ou demain, au plus tard. Ce jeudi, ce midi, sur mon blog, tout doit exister, les vieilleries comme les péripéties innovantes et attractives. L'âge d'or est devant nous. Il nous a doublé. Personne ne l'a entendu klaxonner, il n'a pas fait d'appels de phares, mais il conduit un bolide : le "No souci". Pourquoi est-ce que je pense à cette femme qui, chaque jour, sur France-Culture, annonce les programmes de la soirée : "À vingteuh-deux heures, Ceci, à vingteuh-trois heures, Cela." Ils l'ont virée. Bien fait, mais ils l'ont remplacée par une autre qui dit la même chose, en pire, bien sûr. Je me demande si elle s'épilait le minou. C'est Brel qui voulait être "beau et con à la fois", il n'a pas vécu assez, le veinard, pour avoir connu les blogs. Ça l'aurait calmé. Que permettent les blogs ? La disparition de la rumeur. La rumeur ne peut exister quand tout est rumeur. La finance ? Un gros blog. Les marchés financiers ? Un super gros blog, un cartel de blogs. Ce samedi, Monsieur Les Marchés Financiers va prendre pour épouse Mademoiselle Rumeur de La Bloge, encore vierge (une vieillerie). La vieillerie Rumeur de La Bloge en a dans le pantalon, enfin, tout ça est placé, bien entendu, au meilleur taux, et son futur époux n'est pas fou. Il aurait d'ailleurs pu s'appeler Fredi Maque, mais non, il porte un patronyme vé-ri-ta-ble-ment (comme dirait Laurent Dramaturgie Goumarre) hype, et nous ne fréquentons pas la même bloge, moi qui suis du Grand Horion de la Transe, alors qu'il est de la Glue, nettement plus internationaliste. Le genre qui vous donne rendez-vous à dix-sept heures ce vendredi. Le genre gros-maçon qui roule de Porsche en Porsche, toujours en phrase avec l'âge d'or, sans casque. Le genre qui a toujours l'air d'avoir un hymen collé sur le pif tellement il déflore le réel toute la journée, et plutôt deux fois qu'une. Bref, pas un glandu qui tend l'oreille pour voir si le rapide de 20h12 est en train de lui foncer dessus, parce que le rapide de 20h12, c'est lui. Ruisselant, sortant de la douche, bandant comme un gorille, ayant oublié qu'Euridice l'attend au bar, il en remet une couche, c'est un peintre né qui jamais ne se retourne sur sa couleur, il tire sur le fil d'Ariane et son jet traverse la couche d'ozone, sa glu est son paraphe de nacre. Very attractive, le paraphe. Mais c'est toujours pas ça qui me débarrasse du Fredi Maque.

Le progrès n'a pas besoin d'être un progrès pour attirer les cons.

Boudin


Comme vous pouvez le vérifier, grâce à l'image que vous avez sous les yeux, on n'arrive pas ici par hasard, et nos lecteurs continuent, contre vents et marées, à utiliser le passé simple, ces deux constats étant un baume sur notre cœur meurtri par la désinvolture trop souvent de mise par ailleurs.

samedi 8 octobre 2011

Pour ou contre la théorie du genre


« Et pourtant, ils ne feraient pas de mal à une moche. » C'est Olivier Verley qui le dit. Enfin je crois.

Je voulais écrire sur les femmes moches mais je vois que quelqu'un d'autre l'a déjà fait. C'est très ennuyant cette manie qu'ont les gens de penser avant nous aux mêmes choses.

mardi 4 octobre 2011

XP déclare


« Moi, je suis un vrai lecteur de Muray. » Pas une faute, ni de frappe, ni d'orthographe, ni de grammaire, ni de syntaxe, ni de français, dans cette phrase de "XP". Vous ne connaissez pas "XP" ? Un pote à Didier Goux. Le rédacteur d'un "magazine informatique", le mec, si j'ai bien suivi. Un jeune. Un moderne. Un dans le coup. Un technophile. Un Ilysien.

Il prend deux mots, XP, "démocratie" et "atomique", et il les colle l'un à côté de l'autre. Pour voir. Il regarde. Il voit, et il se dit : "Cela est bon." XP est debout devant son établi immaculé. Il cligne de l'œil, cadre le concept entre quatre de ses doigts, et il est satisfait. "Yesss !" Suce un glaçon.

Je sais, je sais, vous allez encore me dire que je perds mon temps à défoncer des chatières ouvertes, qu'un "XP" est à peu près aussi intéressant à étudier qu'un Quark orphelin roulant à 30 km/h sur la bande d'arrêt d'urgence de la voie sucrée, et vous aurez raison. J'aime les causes perdues, j'ai de la tendresse pour ces minables plastifiés qui roulent les mécaniques, parce qu'ils ont trouvé un public à leur dimension, je suis comme ça.

J'en ai rencontré beaucoup, de ces minus qui pensent accéder au langage parce qu'il ont "manié du code". Ayant beaucoup utilisé l'informatique, dans mon métier, j'ai dû côtoyer ces zozos plus d'une fois, ces sortes d'amibes affolées qui se cognent aux murs de la pensée comme la boule du flipper une fois lancée dans la courte éjaculation qui lui tient lieue de vie. Comme ils ont l'esprit aussi vide qu'un adolescent en train de se polir le chinois, ils croient que la vitesse de leur main sur leur membre est synonyme d'intelligence, et ils prennent les étincelles que fait leur cortex raclant les parois de l'aquarium pour des éclairs de génie, et les zigzags incohérents de leurs idées pour des chemins de traverse. Ils sont toujours extrêmement arrogants, mais ce n'est pas vraiment de leur faute, c'est seulement qu'ils n'ont rencontré que d'autres amibes dans leur genre, et ne jugent qu'à l'aune de cette race qui ne connaît qu'un âge, l'enfance. Comme les mouches qui changent de direction selon un plan peut-être mystérieux mais certainement exaspérant, ils découragent toute velléité de les écouter, de les saisir, par leur constante et inutile agitation dont le labeur extrêmement apparent semble sans objet.

À leur échelle, il faut reconnaître que ce sont des dieux. Sur le territoire de silicone invisible à l'œil nu qui leur est attribué, ils règnent en maîtres absolus, avec le despotisme jaloux et intransigeant de ceux qui savent que moins on possède plus il convient de défendre ce peu avec l'énergie du désespoir, tous crocs et griffes dehors, même par le calme plat et désespérant qui règne en général à leurs frontières, que nul ne songe réellement à leur disputer.

« Moi, je suis un vrai lecteur de Muray. » La virgule après le "moi" n'est pas anodine. Il y a le moi, et il y a, ensuite, la phrase, l'affirmation, la déclaration. Est-ce que le je de la phrase désigne le même sujet que ce moi envirgulé, décalotté en son commencement turgescent ? Rien n'est moins sûr. Les sujets de ces contrées opaques sont des mutants, et s'ils n'ont pas un petit doigt qui les désigne comme tels, leur sexe, en quelque sorte encapsulé dans le morne calculateur à deux dimensions qui leur sert de cerveau, trône là comme un terrible et inutile appendice, héritier mort-né abandonné, atrophié et desséché. Si cet attribut morbide n'a plus de fonction, il lui reste pourtant une mémoire, et cette mémoire pèse de toute sa tristesse sur les prérogatives détimbrées de nos rois-nains. Donc, l'un d'entre eux, le Roi XP, est vrai lecteur de Muray, si l'on veut le croire, et l'on aimerait tant. Un "vrai lecteur de Muray" illustrerait-il les articles de sa Grande Revue (Ilys) par ces photographies, toutes plus tristes les unes que les autres, de "nudité féminine" ? Je pose la question par pure forme, bien entendu. Leur "nudité féminine" est à peu près à la femme et à l'érotisme (ne parlons même pas du sexe) ce que les Lettres sont à la littérature, ce que la sociologie est au réel, ce que les Beatles sont à la musique, ou ce que Villepin est à De Gaulle. (On notera d'ailleurs que leurs goûts musicaux sont en plein accord avec leurs vues sur la beauté féminine.) Je disais donc que la phrase vient après l'énoncé de la tautologie sans issue : Moi. Il ne savent pas s'y inclure, dans cette phrase, ils restent à l'extérieur, ils tournent autour comme des vautours énervés par l'odeur de la viande pas encore congelée dans le Frigidaire. Muray peut (mais Muray mort, car Muray vivant les aurait éloignés d'un rire), comme d'autres noms aux fragrances fortes, les énerver ainsi, de ne savoir être ni dedans ni dehors. Alors on les entend taper du pied au sommets de leurs dunes lunaires, et cette musique les enivre tant et si bien qu'ils pensent un instant exister parmi nous, et que si la Terre tourne, c'est à cette danse obstinée qu'elle le doit. Comme des enfants impatients et affamés auxquels on aurait arraché toutes les dents, ils croient mordre dans la tétine, mais la mère infâme se pâme ou se tord de rire. Ces sont des petits singes édentés, des chameaux sans bosses, des petits pains sans levain et sans sel, des humains blanchâtres sans matière, sans logos, sans poils. Plus ils s'énervent, moins on les remarque. Alors ils font ce que les hommes ont toujours fait dans ces cas-là, ils écrivent une légende dans laquelle ils se représentent vivants, innervés, pensants, vibrants, bandants, mordants… Ils écrivent l'histoire des vaincus du point de vue des vaincus qui ont vaincu. (Je me comprends.)

Seulement, toutes les légendes ont leurs limites, et, confrontées aux scènes de la vie quotidienne, montrent leurs muscles en ficelle et leur cœur en chiffon. C'est tellement triste, alors, de les voir dévoiler la machine et la tringlerie sous l'habit, et de continuer la geste grandiose alors que le pantin se défait, part en quenouille, qu'on en viendrait presque à les serrer contre nos cœurs pour leur raconter une belle histoire, une de plus. Le Roi XP, quand il sort de son royaume, en est certainement le plus poignant représentant : et lorsqu'on lui fait doucement remarquer qu'il ne sait pas écrire trois mots sans faire quatre fautes, il monte sur son tréteau branlant pour vitupérer contre ceux qui voudraient essayer de faire croire que le roi est nu comme un vermisseau, alors que, et qu'il le fait exprès, et qu'il n'a pas le temps de s'attarder à faire attention aux fautes de frappe, et que ce ne sont pas des fautes — comme si quelqu'un sachant écrire en français avait deux vies, l'une où il écrit bien (dans la légende) et l'autre où il n'a que faire de cette science des ânes (la vie trop vraie, trop cruelle, trop plate, trop agrippée à sa pauvre orthographe (qui n'est qu'un habit qu'on met quand on sort dans le monde)), alors que l'Esprit souffle, et que les trolls (son mot favori, son mot magique) devraient s'estimer bien heureux d'avoir ne serait-ce que des fautes d'orthographe, quand excrétées par un XP. D'ailleurs, il parle comme les enfants : « Moi, je suis un vrai lecteur de Muray, et je cherche pour de vrai à comprendre le monde qui m’entoure. » Si ça ne vous touche pas, ça, c'est vraiment que vous êtes des monstres ! Le monde qui l'entoure… Le Roi XP est entouré par le monde, encerclé, et le monde est vilain, effrayant, sans pitié pour les rois qui se promènent tout nus. Lui, XP, pourtant, il sait que l'habit qu'il porte est le plus beau, le plus riche, le plus seyant, mais on n'a pas traité le monde, qui croit voir ce qu'il voit, c'est à dire rien. Le monde est malade, aliéné, aveugle, et XP souffre, mais il ne peut pas le reconnaître, car le reconnaître le dénuderait à ses propres yeux. Non, XP doit passer, en coup de vent, et emporter un peu de sable sous ses semelles de plomb… De vent, pardon !

Quand on a l'habitude d'aller nu, on s'habille d'un rien. La pensée du Roi XP est à l'image de sa vêture : elle rappelle ces lofts des années 80 où deux poufs blancs et un matelas posé à-même le sol constituaient tout l'ameublement, avec le poster de 2001. Le Roi XP dispose ses poufs blancs (le pouf démocratie et le pouf atomique) sur son sol blanc laqué, s'asseoit entre les deux, une main sur chacun, et il se trouve bien. C'est un genre de Sam Suffit de la pensée nomade et hors sol, qui n'a d'attaches avec le monde que sous la forme du réseau, de la connexion. Il croit en un seul Dieu, le Cerveau global, l'intelligence connexe, les bits croisant les bits en de joyeuses partouzes numériques. Des livres ??? Quoi, ces machins, tous différents, qui jaunissent, qui se tachent, qui s'empilent en tas, véritables nids à poussière ? Et puis quoi encore ! Quoi, des disques, quoi, des auteurs, quoi, des siècles ??? Ah, comme tout cela sent le renfermé, le vieux, la tremblante et le papier d'Arménie ! Misère de l'étude, de la page cornée, du coup de crayon qui n'abolira jamais la distraction et la transe de ceux qui croient que le monde a été méchant avant eux, méchant et imbécile, imbécile et désinvolte avec ces nouveaux venus, les dépositaires naturels du Royaume, pour qui il aurait fallu faire place nette. Las, les écuries sont crasseuses, les femmes n'ont plus envie de faire l'amour, et les fleuves charrient des déchets pestilentiels. Rien n'est neuf. Sauf eux. Sauf l'atome, à jamais, sauf l'Individu, libéré du surmoi social. Ils vont devoir retrousser leurs manches, mais nous ne serons plus là pour les voir se salir les mains en s'enlevant la merde qu'ils ont dans les yeux. Même le roi XP ne verra pas les grands travaux, car dans quelques mois il aura oublié ses deux poufs et se sera meublé ailleurs, et tout cela ne le concernera plus. C'est du moins ce qu'on peut lui souhaiter, car ne jamais vieillir est la pire des malédictions, la plus sinistre des farces que le Temps joue à l'Homme.

dimanche 2 octobre 2011

Réclame


— T'as l'air en forme, ce matin, Georges ! Tu t'es mis au grec ancien, t'as passé la nuit avec Adjani ?

— Non, j'ai lu le blog de Didier Goux.

— Didier Goux, celui qui passe son temps à dire une chose et son contraire ? Celui qui annule en commentaire ce qu'il a écrit dans un billet, celui qui n'a aucune parole, qui oublie régulièrement ce qu'il a dit, ou fait (ou pas fait) ? Celui qui ne vit que par procuration ? Cette girouette, ce colporteur de ragots ? Celui qui efface ce qu'il écrit, ou qui écrit des secrets… sur le web ? Ce menteur professionnel, l'expert en martyrologie appliquée, qui n'est jamais responsable de rien, qui ne comprend jamais pourquoi on lui en veut, comment on peut lui reprocher quoi que ce soit ?

— Lui-même.

— Comprends pas.

— Je m'entraîne pour mon nouveau travail. Je suis dans la pub, maintenant.

— Je ne pige toujours pas.

— Il y a des barils de lessive qu'on préférerait ne pas vendre, mais on a quand-même une machine à laver et du linge sale.

— Ça me fait penser à un collègue que j'avais, dans une vie antérieure. Quand il prenait la parole, il commençait toujours par "Je sais que je vais encore dire une connerie, mais…" et j'avais immanquablement envie de lui rétorquer qu'il pouvait fermer sa gueule, alors. Ces types sont les incarnations vivantes de ce que Papa appelle "la figure belle", ce sont des experts en contre-discours, ils ne cessent de se rabaisser pour qu'on les admire, parce qu'ils n'ont jamais le cran et la simplicité d'affirmer ce qu'ils pensent en dehors d'une quelconque justification tierce. Il faut toujours qu'il y ait une autorité dans les parages, pour qu'ils puissent oser penser ce qu'ils pensent, faire ce qu'ils font, dire ce qu'ils disent. Tout en affirmant, bien entendu, qu'ils n'ont strictement aucun amour propre et qu'on peut très bien penser le contraire de ce qu'ils pensent sans que cela les émeuve ni ne les dérange. Le genre grand-seigneur qui mouille son froc si l'Autorité esquisse une caresse ou éternue dans la bonne direction. C'est du grandiloquentisme qui se cache derrière son majeur…

— Je ne suis pas certain d'avoir bien fait de te répondre.

— Ah, tu ne vas pas t'y mettre, toi aussi !

— L'épigonerie est une maladie qu'il faut prendre au sérieux. Il y a des tonnes de mecs qui passent leur vie à croire qu'ils parlent, alors qu'ils ventriloquisent. Ils passent leur temps à délayer le suc qu'ils chipent sur les ailes des autres, et qu'ils rapportent laborieusement à la maison, la nuit, sur des chemins sans lune, pour s'essayer au soluté, à la distillation, à l'enfleurage. Le drame de l'épigone est qu'il est pris entre deux attitudes antagoniques en apparence mais à peu près équivalentes dans leurs conséquences. Il peut épaissir le signifiant qu'il a découvert (un des traits du maître, qui l'ont saisi), et il sombre immédiatement dans le ridicule car plus rien ne se voit que cela. Lorsque l'épigone est plus âgé, ou plus intelligent, il fait le contraire, et c'est à effacer les traces des pas de celui qui lui montre la voie qu'il va s'appliquer, les diluant en un idiome qu'il croit synthétiser par sa rumination laborieuse. Si cette opération est moins sujette au ridicule que la première, elle a le grave inconvénient, gommant les aspérités irréductibles de l'original, d'en faire une solution au goût insipide, et dont c'est la banalité alors, et l'inutilité, qui sautent aux yeux de tous.
Il est toujours difficile de croiser la route d'esprits forts sans y laisser plus de force vitale que de cette bienfaisante nourriture qu'on trouve en eux. Ce qu'on appelle le bon goût n'est peut-être rien d'autre que l'équilibre, équilibre toujours momentané et incertain (et dangereux, en un sens) qu'un individu trouve dans l'économie des entrées/sorties culturelles et intimes qui le façonnent, et le font avancer dans la spirale toujours plus aiguë de l'exigence. Plus la nourriture est consistante (et fortifiante), plus le déchet est riche, c'est ainsi que l'abandon et le rejet font partie de la culture, contrairement à l'idée reçue et ressassée jusqu'à la nausée, aujourd'hui, qui voudrait que plus on aime plus on s'enrichit. Renaud Camus le dit en une formule condensée que je cite de mémoire : la culture d'un homme se voit au moins autant dans les livres qu'il ne possède pas que dans ceux qu'il possède. Ne pas posséder, ne pas écouter, ne pas voir, ne pas savoir, je veux dire "ne pas avoir la possibilité de" est devenu impossible, à l'heure d'Internet. La possibilité, tu l'as désormais toujours, quoi que tu fasses ou quoi que tu ne fasses pas. Virtuellement, tu as donc tout, ici et maintenant. Tout, c'est-à-dire le bon, le très bon, le mauvais, le très mauvais, mais aussi et surtout, l'insignifiant. Comme le dit l'enfant dans je ne sais plus quel film de Woody Allen : « À quoi bon étudier, si la fuite des galaxies est une chose avérée ? » À quoi bon apprendre, s'il suffit de prendre ? La culture, c'est choisir, c'est discriminer, ranger, ordonner, hiérarchiser, pour pouvoir ensuite faire des liens et des raccourcis (et aussi beaucoup de détours, mais c'est la même chose) ; c'est donc en premier lieu laisser. Si tu as ce tout, là, sous la main, à disposition perpétuelle, gratuitement, je crois que c'est fichu. La connaissance est née d'un désir et d'un manque, pas d'un trop plein. Mieux vaut le désert que l'inondation.

— Oui, bon, très bien, mais le rapport avec Didier Goux ?

— Non, tu as raison, aucun rapport, bien sûr… Et puis je noie le poisson, qui n'a besoin de personne pour se noyer.

— Écoute, je te propose d'ouvrir une porte derrière nous.

— Ça me va parfaitement.