Six heures vingt, au jardin. Réveillé à trois heures, levé à six. Sale nuit. Le temps est couvert, pas de soleil, pour l’instant. 26,3° au salon, et 23° à l’extérieur, avec 61 % d’humidité.
La disparition du soleil est un drame que je supporte mal, même si elle est momentanée, même si elle peut faire du bien, par contrecoup. Le sinistre rideau des nuages, à l’est, s’interpose entre la vie et moi, je n’arrive pas à voir autre chose, pour l’instant, que cette impossibilité de voir celui avec lequel je me suis levé depuis un mois, mon « accompagnant ».
J’ai passé beaucoup de temps à la correspondance (urgente). Il est maintenant neuf heures moins vingt. Le soleil s’est levé, mais il est toujours en grande partie caché derrière les nuages. Ce samedi matin est sinistre et moi je ne sais plus du tout de quoi je voulais parler.
Je pense au « Brin » de Luciano Berio, aux brins d’une guirlande éternelle, le livre de Douglas Hofstadter, au Presque rien N°1 de Luc Ferrari, je pense à brin/brimade, je pense à « tout peut arriver, dans la vie, surtout rien », de Houellebecq, je pense à Raymond (Chandler, Carver, Radiguet, Poincaré, Poulidor), qui est le prénom par lequel je m’adresse dorénavant à ChatGPT, je pense aux phrases qui n’ont qu’un seul mot, je pense aux coups d’archet, je pense à la voix de Sylvain Bourmeau, je pense à l’Andalousie, je pense à ma transcription des Mikrokosmos de Bartok, je pense au diapason, je pense aux montres bracelet, je pense à aller vers le moins, je pense à l’attention, je pense à l’ambition, à la jalousie, je pense à Robbe-Grillet, dont Houellecbecq dit souvent « qu’il est chiant », je pense à l’expression « être à sa place », je pense à Paul Celan, je pense à la répétition, je pense à la confusion entre “répondre” et “se manifester”, je pense au voisinage des mots, aux croisements des mots, je pense à « les mots sont des actes », je pense aux gestes annulés, je pense au compteur de la voiture.
Il y a des moments où l'on aimerait communier dans le plaisir qu'on a à écouter une chanson sentimentale (Suzanne, de Leonard Cohen, par exemple), mais immédiatement nous vient à l'esprit que les individus qui se sentiraient concernés sont précisément ceux avec lesquels on ne partage rien, et que leurs commentaires ne viendraient pas ajouter quelque chose à notre plaisir, mais au contraire l’annuler ou le rendre bête. Alors on le cantonne prudemment à la sphère privée. La communion a un prix, souvent très élevé. Au moins n’arrive-t-il jamais qu’un chrétien perde la foi pendant l’eucharistie.
On voit pas mal de gens passer avec armes et bagages d’un philosémitisme un tantinet exagéré à un antisémitisme délirant. Ce ne sont peut-être après tout que les deux faces d’une même pièce. J’ai toujours du mal avec ceux qui désirent être autre chose que ce que le destin a fait d’eux. Et je pense bien sûr à cette mode folle du transgenrisme, qui ne durera pas très longtemps mais qui aura eu le temps de faire beaucoup de dégâts. Enfin, je dis que ça ne durera pas, mais le fait est que les frontières entre les sexes sont déjà bien amochées, comme les frontières nationales, comme la frontière entre privé et public, comme la frontière entre culture et non-culture. Je suis bien content d’avoir connu un autre monde, d’avoir aimé dans un autre monde, d’avoir rencontré des corps qui appartenaient à cet autre monde.
Il y a une revanche contre la parole, dans le fait d’écrire. Ceux qui savent parler n’ont pas besoin d’écrire. J’ai souvent un sentiment de culpabilité, ou de honte, dès que j’ai terminé un texte. Le montrer m’exposera au malentendu, et va sans doute donner envie à ceux qui le liront de se détourner de moi. Puisqu’ils savent ce que j’ai écrit, pourquoi s’intéresseraient-ils à ce je pense ? Ça rend la rencontre inutile.
Certains mots sont des actes : promettre, baptiser, déclarer, marier, condamner. Certains actes sont des mots. Il retire lentement ses lunettes avant de répondre. Coup d’archet supplémentaire : « Le corps humain est la meilleure image de l’âme humaine. » Elle dit, elle ne fait pas. Je dépose des brins sur la page et je referme le cahier.