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vendredi 22 novembre 2019

(Bienveillance du vide)


Combien de victimes la vie fait-elle chaque année ? Et depuis le commencement de l'humanité, combien en a-t-elle fait ? Pour l'instant, elle m'a épargné. Pourtant, il lui aurait été facile de m'abattre. Je ne suis pas un chêne. 

Du chêne, il m'arrive d'avoir l'immobilité. Ça peut durer une après-midi entière. Durant une telle après-midi, je reste dans ma chambre. Je suis immobile, ou presque. (J'attends.) Un désir me tenaille, mais j'ignore de quoi il est le désir. Je pourrais travailler, je pourrais lire, je pourrais dormir, mais je préfère rester là sans rien faire qu'attendre. 

Ces soustractions que l'existence fait en moi ne servent à rien, en apparence. Elles m'ont pourtant accompagné tout au long de ma vie. Non seulement je les ai subies, mais je les aimées en secret, alors que souvent elles s'accompagnaient d'un pénible sentiment de culpabilité. 

Ces parenthèses sont l'occasion d'un double mouvement : je m'éloigne de moi jusqu'à me perdre de vue et de moi je m'approche au plus près, jusqu'à craindre de m'y noyer. 

J'entends la pluie. Le soir tombe. 

Quand j'étais enfant, je finissais souvent, facilité, par précipiter ce désir sans objet en un désir sexuel qui avait le goût de la poussière. Il fallait l'actualiser, le concrétiser. C'était beaucoup le réduire. C'était lui donner une forme et c'était me rassurer. Quelle petite chose que la jouissance sexuelle, quand on est face à l'immensité de l'inconnaissable ! Elle éteignait l'incendie, circonscrivait l'inondation, mettait fin à cette dérive silencieuse et infinie qui me retranchait de l'existence. J'ignorais qu'en empêchant la vie de fuir de moi je me coupais les ailes. Le ne pas savoir qui venait alors troubler mon être était plus précieux que toutes les assurances. Tout à coup, j'étais sans direction, sans autorité, littéralement désaxé. Ma vie pouvait aller dans n'importe quel sens ; j'avais retrouvé la totalité des occasions de celui qui arrive au monde, j'en étais revenu à l'hypothèse sans bords. Être, faire, devenir n'étaient plus les verbes dominants. Le sentiment de continuité était aboli — le sens suspendu. 

La maison est vide, sauf de moi. La maison et le temps et l'espace se confondent. Je suis aussi vide que la maison qui me contient. Le sens a fui, comme un gaz léger, et le temps est au plus faible de sa densité. 

J'entends la pluie. C'est encore trop dire, d'attendre. 

mardi 19 juillet 2011

La Voix


« Jéronimo… »

Il est assis sur le trône. Il ne voit que la pénombre, des couloirs sombres, et d'autres couloirs plus sombres encore. Des formes géométriques, des rectangles gris qui s'emboîtent, mal, les uns dans les autres. Chaque fois un peu plus profond, un peu plus sombre. On entend, comme venue de très loin, une voix, une soprano, qui murmure le Pie Jesu du Requiem de Duruflé. Elle a l'air de marcher sur des œufs, elle avance doucement, à travers les ombres. Elle ne veut pas déranger. Il reste assis, ne sachant quoi faire. Il observe, il écoute, il attend. Va-t-elle venir jusqu'à lui, va-t-elle venir s'asseoir à côté de lui, sur ce trône vide qui jouxte le sien ? Il la voit qui s'avance, mais, contre toute logique, elle n'approche pas. Plus elle vient vers lui plus elle s'éloigne, comme dans un effet de miroir. Son chant, pourtant, semble provenir de tout près, juste derrière l'oreille. Il connaît cette voix, il la connaît bien. Belle entre toutes, d'une douceur de paradis, portée sur un lit de cordes graves, diaphanes, légères, qui déposent des pétales de fleurs devant elle, là où elle va poser ses pieds nus. Il se sent descendre, descendre encore, sans fin. Est-ce l'amour ? Est-ce la mort ? Qui le sait ? Il n'ose pas bouger, il va rester là, sans un mouvement, jusqu'à la fin. Rien de mieux ne pourrait, ne pouvait, ne peut arriver. Il voudrait remercier, sans fin, mais à qui parler ? Celle qui écoutait n'est plus qu'une voix perdue, flottant dans l'infini, sans adresse.