samedi 30 décembre 2023

Nénette

 


Il est né le 31 janvier 1908, en Argentine, et mort le 23 mai 1992, à Nîmes. En 1948, après deux emprisonnements pour son appartenance au Parti communiste argentin, sous le régime de Juan Perón, Atahualpa Yupanki s'exile en France. Il fait ses débuts sur scène en 1950, présenté par Édith Piaf au théâtre de l'Athénée, à Paris. Il acquiert une certaine notoriété et il devient l’ami de Louis Aragon, Paul Éluard, Picasso, Rafael Alberti. Il multiplie les tournées en Europe et dans le monde entier. En 1952, Yupanqui rompt avec le communisme. 

Antoinette Paule Pepin Fitzpatrick, dite « Nénette », née le 9 April 1908, à Saint-Pierre-et-Miquelon est la fille d'Emmanuel Victor Pepin et d'Henriette Fitzpatrick. Elle épousa Héctor Roberto Chavero Aramburu  en 1946, à Montevideo, en Uruguay. Elle est morte le 14 novembre 1990, à Buenos Aires, en Argentine, à l'age de 82 ans. Pianiste et compositeur, elle signait du pseudonyme Pablo del Cerro les musiques qu'elle composait pour son mari. 

Je suis très touché par ces familles latino-américaines du commencement du XXe siècle, je ne sais pourquoi. Je pense à mon vieil ami Patricio, qui ressemble beaucoup au fils d'Atahualpa, sur la photo, et dont les quelques clichés en noir et blanc que j'ai vus, en compagnie de ses parents, au Chili, m'ont toujours bouleversé, mais je pense également à Carlos l'Argentin, qui est mort sans que je sache s'il a reçu et lu ma lettre.

Les Indiens et les Savoyards, dans le creux de la main… Il paraît qu'« Atahualpa Yupanki » signifie « celui qui vient de contrées lointaines pour dire quelque chose », en langue quechua. Dans l'âme d'un jeune garçon timide et provincial des années 60, il aura fallu quelques unes de ces paroles simples venues de loin pour que s'esquisse cet alphabet étrange et chaud qui disait quelque chose qu'on ne comprenait pas mais qui suscitait des sentiments et des émotions qui nous ouvrait littéralement le cœur : il y avait cette ardeur que nous n'avions pas encore éprouvée, mais aussi une simplicité et une fraternité qui s'accordaient bien à notre âge. 

Merci, Nénette.

dimanche 17 décembre 2023

Les minutes précieuses

Le rêve, toujours. Le rêve qui vient me sauver, au plus profond de la déréliction. 

Ce matin, avant six heures et demie, heure du réveil. Un quatuor, composé de trois merveilleuses jeunes filles… Un quatuor, à l'intérieur d'une assemblée plus grande, dix, douze personnes ? Invisibles, ou presque. Silencieuses. Concerto grosso. Le quatrième membre du quatuor, c'est moi. Je suis bien au chaud, sous mes trois couettes. Pas de douleurs, ce n'est pas le moment. Un adagio de Bach. Les cordes en pizzicato. Les minutes précieuses. Avant la chute. 

La première jeune fille est Anne-Sophie, la deuxième est Sarah. Elles ne sont pas elles-mêmes, bien sûr, mais pourtant c'est bien d'elles qu'il s'agit. La troisième (je suis presque sûr qu'il y a une troisième jeune femme), j'ignore de qui il s'agit : une de ces jeunes femmes qui reviennent dans mes rêves de manière récurrente, avec lesquelles je me dis que j'aurais pu faire ma vie, que je confonds avec des personnages ayant réellement existé, que je ne distingue plus du tout de la réalité, sans doute. Peu importe. Peu n'importe pas du tout, en réalité, mais je dis peu importe… pour l'instant. Adagio, ou plutôt andante. Ce trio, non, ce quatuor, est une partition insaisissable et lucide. Une proposition géométrique et sensible. Un ensemble miraculeux de forces subtiles et musicales. Oh, quel bonheur ! Nous parlons. Nous échangeons des propos à propos de la vie de ces trois jeunes filles. 

Générosité, secret, érotisme délicat, pensées à demi avouées, entrées-sorties, avances, courbes adoucies de la parole souple et teintée d'une retenue précieuse, ces minutes sont si précieuses qu'on croit rêver. Rêve-t-on ? Rien n'est moins sûr. Je rêve et je ne rêve pas. C'est tout un. Ce pays est autre. La lumière porte nos gestes de l'un à l'autre, sans accents inutiles, sans la moindre brutalité, sans la moindre vulgarité, surtout. Les sentiments passent de l'un à l'autre sans violence, les sentiments qui prédominent sont l'ouverture et la confiance. Pourtant, les choses, comme on dit, ne sont pas dites. Elle n'ont pas besoin de l'être. Elles sont dites d'une autre manière, c'est le Subtil, qui les porte de l'un à l'autre, dans notre quatuor. Cérémonie légère, propice. Comme ces instants sont précieux, doux, intelligents, malins ! Je suis débarrassé, pendant ces quelques minutes, ou secondes, qui durent des siècles, de toute la saleté poisseuse dans laquelle j'ai été plongé toute la semaine. C'est une épiphanie des sens et de l'esprit, mais aussi des corps qui se comprennent. Le Temps s'est ouvert et nous a accueilli. Nous y sommes. Toutes les lettres des mots que nous prononçons, et même de ceux que nous n'avons pas besoin de prononcer, résonnent entre elles, il n'y a aucune perte dans le signal. C'est une composition qui me fait penser à la musique du seizième siècle, une polyphonie très élaborée, à la fois complexe et agile, adroite, sans aucune lourdeur, sans pathos, sans notes inutiles et sans arrière-pensée. Le désir est sans péché, à la lettre impeccable, comme dans les meilleures fugues de Bach. Toutes les notes, tous les sons se tiennent. Les intervalles sont des refuges.

Songe… Quel beau mot ! L'extase légère de la conscience humaine a passé lentement à travers les filtres des siècles et de l'esprit. Songe des dieux, songes des royaumes, songes des bêtes solitaires, songes des abandonnés. Songe lucide et arachnéen, terre fertile et légère, ô combien nourrissante. Charme des noms qui parlent depuis l'extérieur de leur enveloppe imperceptible, le songe pénétrant et délié nous ramène au centre de l'esprit éternel, de l'esprit sensible, fin, aérien, dont le feu paisible soulève la paupière des morts-vivants que nous sommes, dans ces instants miraculeux. Le songe est le contraire du mensonge, c'est la vérité qui sort un instant de son linceul, qui ose se montrer, nue, fragile, transparente, mais d'une séduction infinie, d'une grâce inimaginable. C'est la Grâce même, qui parle la langue que nous adorons, devant laquelle nous nous agenouillons, le cœur léger. Principe de causalité ? Non. Ravissement du « bouche à oreille ». La voix aiguë et plane et dorée du soprano, dans le Miserere d'Allegri, qui perce les ténèbres, sans pourtant nous aveugler. 

Sans doute m'accusera-t-on d'épouser des chimères, ou de seulement les désirer de tout mon être. Mais savez-vous ce que vous perdez, vous qui vous bouchez les oreilles ? N'avez-vous jamais entendu cette voix, suave et prise en son tréfonds d'un feu calme, qui vient à nous quand nous perdons un instant le fil de notre récit ? Le Paradis est là, tout proche, si proche que nos yeux sont incapables d'accommoder, à cette distance. De la bouche à l'oreille un souffle léger, une langue si claire et si belle qu'elle nous semble un songe, à laquelle nous donnons tout ce que nous possédons, de bon cœur, avec une confiance aveugle. Le rêve n'est pas ce que vous croyez : il était là avant vous et sera là après vous. Vous en êtes seulement des émanations lourdes et encrassées, pénibles, fatiguées. Dans le songe il n'y a que des voyelles, des couleurs, une paix de lumière bien plus réelle et bien plus joyeuse que nos ébats sarcastiques et désespérés d'animaux pris dans le faisceau des phares sociaux. 

Toute ma vie, je n'aurais désiré qu'une chose : l'adresse. Être maladroit était la malédiction suprême, depuis l'enfance. J'ai cherché les gestes justes, je les cherche encore, jusque dans les mots, jusque dans le silence et la solitude. Je sais que je suis incapable de débarrasser mes phrases de tout l'inutile fatras psychologique et social, que j'en serai toujours incapable, que je serai toujours en-deçà de ce que mon oreille perçoit parfois, quand je me réveille d'un songe parfait, comme ce matin, et qui m'échappe en quelque secondes, mais jamais je ne renoncerai à ce paradis entraperçu, qui est là, bien réel, au fond de l'écho divin qui régulièrement revient se rappeler à moi. Alors, dans ces moments-là, mon seul viatique est la musique, qui me sauve, qui m'a toujours sauvé de la vulgarité hurlante. La musique dont je parle ici n'est pas le contraire du silence ; elle en est plutôt l'écrin et le porte-parole. Car le silence a du mal à se faire entendre. Il n'aime pas déranger. Il ne parle pas plus fort que vous. Si l'on ne lui fait pas place, il n'insiste pas, jamais. Il passe. Nous n'en percevons qu'un frôlement vite oublié, que nous prenons bêtement pour une illusion. Il faut se tenir prêt, il faut aller le recueillir à la source, quand elle n'est encore qu'un filet imperceptible, seulement porté par un souffle innocent. 

Quand j'écris l'adresse de quelqu'un à qui j'envoie une lettre, sur une enveloppe blanche, je suis pris d'une fièvre douce. Écrire un nom et une adresse dans un rectangle blanc : je ne vois rien de plus sacré, de plus simple et essentiel. L'enveloppe pourrait ne rien contenir, ne rien envelopper, que ce geste suffirait pourtant à me combler et à exprimer tout ce que je pense de la vie et tout ce qu'il y a à en retenir. Tout le sens est là, très simplement orthographié. Nommer et adresser. Mettre quelques phrases dans une enveloppe, quelques phrases qui sont sanctifiées (ou certifiées) par l'envoi. Dans le fond, tous les textes qui se trouvent ici sont des lettres adressées à des inconnus. Je sais que personne ne les lit vraiment, mais ça ne fait rien, il faut quand-même les envoyer, il faut quand-même faire comme si l'on s'adressait à quelqu'un, comme si quelqu'un, quelque part, recevait ces lettres et ces phrases sans timbre. Je ne sais pas, je l'avoue, faire la différence entre la littérature et la correspondance, entre la conversation et la fiction ; je sors d'un songe pour tomber dans un autre songe : j'ai eu le temps de m'apercevoir, depuis toujours, que personne ne répondait jamais à mes adresses. La musique m'a assez prouvé que personne n'écoutait personne, jamais, et que de cette infirmité première découlaient toutes les autres. Du Miserere d'Allegri, ils n'écoutent que les ornementations et les effets, pas la substance qui pourtant se donne ici comme jamais elle ne s'est donnée dans aucune musique. À qui s'adresse cette musique ? Qui l'a entendue ? Qui a pris le temps de songer à ses côtés, dans la solitude et le chagrin d'une nuit de décembre, dans le creux profond d'une vie encore intacte malgré les gesticulations désordonnées qui, croyons-nous, nous font exister un instant aux yeux des autres. Les lumières s'éteignent, une à une, les moines sont à genoux, les voix se taisent, l'une après l'autre, le chant s'achemine en toute connaissance de cause vers le silence de l'être et la paix invincible. Chaque son se retranche, chaque voix abdique, chaque présence se retire pour que la Présence advienne enfin, pour que l'Adresse soit enfin correctement orthographiée, que la phrase arrive à bon port, pour que le signe ininterrompu soit enfin délivré et se révèle comme Être, car il n'existe pas d'autre destination. Mais qui sera là ? Qui aura veillé jusque là ? 

Je ne peux me séparer de moi-même, sauf en de très rares moments, quand j'écoute de la musique polyphonique du XVe ou du XVIe siècle, que je me laisse habiter par toutes ces voix qui prennent la place de ma rêverie bavarde, qui se constituent en un réseau vibrant et ordonné qui me ramène à la vieille mémoire de l'humanité. La vie commence toujours demain matin, mais nous sentons bien qu'elle prend racine dans un passé vertigineux et immémorial, qui remonte jusqu'à nous par des voies secrètes. 

Elles ne sont pas elles-mêmes, et pourtant ce sont bien elles. C'est ça, la polyphonie. Exister dans le présent et la présence avec des corps multiples. Qui est la troisième ? La dissonance ? L'espérance ? La perte ? L'Oubli ? L'Origine ? La pause ? L'image effacée. Enfin ! Bien au chaud dans l'hiver qui vient. Sans douleurs. Dans la solitude inconnue et inconnaissable. Sans repères, sans bornes, sans issue. J'ai les yeux fermés, je ne bouge pas. Je reste là, dans le noir, dans la chambre silencieuse, je respire à peine. J'écoute mais il n'y a rien à entendre, et c'est cela, que j'entends, qu'il n'y a rien à entendre que l'absence. Alors je me réfugie dans une lucidité sans espoir. Il n'y a que ça, pendant quelques précieuses minutes que je tiens face à moi, comme un miroir merveilleux : ce que je vois là, personne ne l'a vu, je le jure. Je ne suis pas moi-même, c'est l'évidence, car j'étais un mensonge et le serai tout à l'heure. Pour l'instant, je coule à pic dans le Temps, les minutes et les heures s'écartent d'elles mêmes, se creusent, faisant une enveloppe dans laquelle j'entre, sur laquelle mon nom est inscrit. Je suis un voyageur immobile qui se vêt de son invisible tombeau. Vais-je enfin vivre, vais-je enfin faire ma vie ? C'est de cela qu'il s'agit ? Tout en moi s'ouvre, je ne suis plus qu'une immense oreille ouverte dans la nuit. Enfin la délivrance ? Avant la chute… Toutes les cellules de mes organes résonnent en un contrepoint grandiose. Je n'ai pas le temps d'avoir peur. La nuit se confond avec l'éblouissement vertical. Je suis avant la naissance, c'est ça ? L'alphabet est enfin disposé de manière à ce que la vie le traverse de part en part, toutes les lettres parlent à la fois, mais on comprend tout. C'est si simple ! C'était là depuis toujours, pourtant. Peu importe les noms, peu importe les corps, peu importe les craintes, les envies et les regrets, tout a été balayé par l'amour et la délicatesse de la Présence. Il n'est plus temps d'être maladroit. Laissons cela…

La semaine a été infernale et, n'était ce rêve, arrivé à point nommé, j'aurais pu sombrer dans un désespoir sans issue. Je ne sais trop pourquoi, mais j'ai voulu aller voir à quoi ressemblait le monde qui m'entoure, puisqu'il est désormais possible de le côtoyer sans le connaître. Le dégoût qui m'a pris était si violent que je me suis dit qu'il était impossible de vivre dans le même monde que ceux que j'ai croisés. Cyril Hanouna, Booba, GMK, Sarah Saldman, Jordan De Luxe, Thierry Ardisson, Benjamin Castaldi, Arthur, Laurent Ruquier, Yann Moix, Laurent Fontaine, Milla Jasmine, Magali Berdah, Nabilla Vergara, Moundir, Éric Naulleau, Nathan Devers, Simon Collin, Léa Elui, Tibo Inshape, Mayadorable, Léna Mahfouf, Amélie Cheval, Laurent Baffie, Mathilde Tantot, Squeezy, Jean-Marc Morandini, Léa Salamé, Natacha Polony, Aya Nakamura, Gilles Verdez, Polska, Géraldine Maillet, Ruby Nikara, j'en oublie beaucoup, la liste donne une idée de l'infini, de tous ces gens qui sont pour moi des figures à peu près interchangeables de l'enfer de vulgarité sans nom qu'est désormais le monde dans lequel nous survivons, à la marge. Cette mafia planétaire ne se tait jamais. Elle hurle à nos oreilles du matin au soir. Elle pérore, elle conseille, elle juge, elle distribue des certificats de conformité, elle condamne, elle se donne en exemple et n'hésite pas à menacer si on lui résiste, avec les bonnes vieilles méthodes de truand qui remontent tout naturellement à la surface. Derrière les caméras, les sicaires. Je me demandais par exemple ce qu'il pouvait y avoir dans l'esprit d'un type qui, en un an, s'achète une dizaine de voitures coûtant chacune entre 200 000 et 500 000 euros. Je pose la question très sérieusement. Qu'y a-t-il dans le cerveau de ces « youtubeurs » aux millions d'abonnés ? Que s'est-il passé, depuis vingt ans, dans l'âme du monde, qui a permis à des gens comme ça d'exister sans se cacher, sans mourir de honte ? C'est pour moi tout à fait incompréhensible, et, bien entendu, je regrette amèrement de m'être laissé aller à observer ce monde-là durant quelques jours. Je préfère et de loin les assassins aux Youtubeurs, je préfère les bandits et les fous à cette mafia tranquille qui a fait de la vulgarité et de la laideur la denrée la plus convoitée sur Terre. Le monde que j'ai connu naguère a été balayé, englouti, anéanti, humilié par ces faces rigolardes et vides, qui il y a seulement trente-cinq ans auraient été méprisées, ignorées, ou ridiculisées, si elles avaient eu l'inconscience de se montrer en public. Le renversement est si énorme, si radical et si spectaculaire qu'il est presque impossible d'en parler. En parler à qui ? Reste-t-il dix individus qui, comme moi, sont réellement épouvantées par ce paysage dévasté, par cette faune goguenarde et immorale qui désespérerait le plus placide des dieux ? Où faut-il se terrer pour ne plus en entendre parler ? Vend-on quelque part des kits de survie anti-youtubeurs, anti-journalistes, anti-peoples, anti-écrivains à la mode, anti-têtes de cul, anti-putes de luxe, anti-parvenus, anti-milliardaires, anti-stars du porno ? Je serais prêt à payer cher, moi, pour les oublier. 

Cette nuit, je suis tombé par hasard sur une chanson d'Atahualpa Yupanqui, qui était très à la mode dans mes jeunes années. Ce n'est même pas une chanson, c'est un morceau très simple joué à la guitare, sur deux accords, « Danza de la Paloma Enamorada ». Il y a dans cette petite chose humble mille fois plus de charme, de poésie, de musique et d'humanité que dans les milliards de « musiques » qui braillent depuis quarante ans à nos oreilles salies par tant d'étrons sonores. Je reviens souvent à la guitare, qui peut être le pire et le meilleur des instruments de musique. Le meilleur, dans la guitare, c'est cette humilité populaire, populaire au meilleur sens du terme, ce sont ces musiques qui naissent d'un récit ou d'une déploration simples et sincères, honnêtes et dignes, exprimées à mi-voix. La guitare a beaucoup en commun avec le violon, en ce sens-là. La vertu plutôt que la virtuosité, la morale plutôt que le théâtre, le récit plutôt que le spectacle, l'intimité franche. Nous écoutions aussi bien Yupanqui que Segovia, et la distance qui les sépare n'est pas si grande qu'on pourrait l'imaginer. C'est au terme d'un très long cheminement, patient, artisanal et humble, indépendant, que des hommes tels que ceux-là ont accédé au succès. Les micros sont venus après, ne parlons même pas des caméras… Ces hommes que j'ai aimés, il est impensable de les imaginer vivant au temps des réseaux sociaux et des téléphones portables, des écrans et des repas livrés à la maison. Ces deux mondes s'annulent l'un l'autre. Ce n'est même pas qu'ils sont antagonistes, c'est qu'ils ne peuvent s'imaginer dans un même esprit. Il y a eu une bifurcation fatale, j'en suis convaincu, même si je ne sais pas la dater précisément. Les minutes précieuses n'existent plus. On les a arrachées de la vie, comme des mauvaises herbes. On en a même perdu le souvenir, et je suis certain que tout le monde ici va s'insurger en disant que ma position est ridicule et intenable. Oui, elle l'est, et je m'en fous éperdument. Il y a des choses que l'on sait, même et surtout quand tout nous donne tort. Je n'ignore pas que je suis déjà mort, à vos yeux, il est inutile de me le rappeler. 

Le rêve. L'instant rêvé. La solitude dans laquelle on tombe comme dans un coma indicible et impartageable, c'est l'essence même de la poésie, de ce qui donne du prix et du goût à la vie. C'est de là que nous venons, tous autant que nous sommes. C'est l'enfance de l'art. C'est le Temps qui nous exauce, qui se donne à nous, amoureusement.

dimanche 10 décembre 2023

Boules et Mafia

Noël. Merde ! Crasse du printemps inversé. Miasmes dans tous les coins. Leur petit Jésus fourré à la pâte d'amande, leurs sapins, leurs sourires fondus au sucre, la pestilence des bons sentiments attardés, miélus, enrobés de douceur purulente et niaise, frelatées saucisses mijotées, guiboles flasques ou gamines anorexiques, tout ça me dégoûte. Qu'on ne vienne pas me faire chier le 24, surtout ! Uber Eats, Netflix, Amazon, Pfizer, + 224%, 24,996 milliards de dollars, 36 millions d'abonnés, de sept-cent cinquante mille salariés à un million et demi en 2021, plus 38% de chiffre d'affaire, hausse de la consommation d'alcool, de tabac, de cannabis, prise de poids, ça enfle partout, ça bouge plus, ça grignote devant l'écran, ça commande à tout va, livraisons, les trois géants de la crevure vaccinale, c'est mille dollars de bénéfice par… seconde, ce qui fait, pour les endormis, trois millions six cents mille dollars par heure, ou quatre-vingt-six millions quatre-cents mille dollars par jour, pour nourrir Cyril Hanouna et sa mère goinfre, GMK et ses bagnoles et son boucan, Guillaume Pley OK-OK-OK et sa touffe frisée, les actrices porno qui ont remplacé Claude Sautet, les enragées minables au cul refroidi et épilé qui courent après l'Ogre pour qu'il leur lâche un bout de son pactole, tous les coachs youtubisés qui nous partagent tout ce qui leur sort du bulbe, qui revisitent Platon, Montaigne et Nietzche, sponsorisés par Nord-VPN, mon café qui refroidit, la mafia planétaire, les députés illettrés, mes analyses d'urine, les médecins pressés de mon cul, deux kilos de bandaison, tout ce fatras hurlant et puant, ces gargouilles de vomi qui se déverse dans la mer, dans les étangs, sous la roche, sans transition, entre les épicéas, dans les calanques et jusque dans mon jardin, qui fait crever les vieux numérisés dans leur chambre, à distance, les méprisés tremblotants et à demi refroidis, sublimes bienheureux oubliés avec du pain d'épice rance en miettes dans leurs draps, dans quelques secondes il sera neuf heures comme tous les dimanches, deux hautbois deux cors, et on a déjà toute la tristesse sublime du Requiem : Mozart casse les codes, qu'il nous explique, l'autre empaffé, j'en peux plus, de leur ton, de leur parlure merdique, de leurs « posts », de leur connerie asymptomatique lavée à trente degrés sans essorage, la femme en eux, mauvaise apparition, coup de timbales qui crève l'hymen reconstitué, halètements mouillés, giclées de trouille glaireuse entre deux bâillements à l'ail, y a-t-il des clarinettes, ou non ? Saloperie de Noël ! La mafia partout partout, et quand ce n'est pas elle, c'est pire. La crotte au cul de cette époque est sombre, épaisse et dure. Ça pue partout, où qu'on aille on sent la merde qui remonte de partout ; je ne vais plus dans la rue car je sais à quoi m'attendre : la Bêtise est d'abord méchante, elle aime se montrer à son pire, elle ne vous loupe pas, dès qu'elle vous aperçoit elle fonce sur vous, les tibias en équerre, elle s'étale et vous prend dans ses bras louches. C'est la mort à crédit, un crédit aussi généreux que malfaisant : qui inspire l'autre ? La mort ou l'usure ? On regrette d'avoir cru, si vous saviez ! Mais vous ne pouvez pas savoir, car si vous saviez, vous ne me liriez pas. Il faut être à contretemps ou ne pas être. Rescapé absolu, mais coupable absolument. Mea culpa. Allez-y, je ne bouge pas : vous pouvez charger la mule. Je les vois, toutes les petites putes sur Facebook et ailleurs, elles ont la naïveté ordurière de la cendre refroidie et le front boutonneux en cloques. Cor de basset au creux du ventre, là où ça gargouille discrètement. Parlent par hoquets préhistoriques, le charbon de bois sur la paroi de leurs organes. La ruine dégouline en bougie quand elles se déshabillent : rien ne tient, sans Photoshop. Désir et culpabilité : le corps se tord sous un soleil froid. Le gros œil social les écartèle à mort. Je vois tout ça, je vous assure. Ça remonte, la nuit, comme une mousse aigre et bien humide. Les pauvres choses se croient vivantes parce qu'elles couinent en rythme. L'unisson est leur loi d'aisance. Trombones mystiques : l'Au-delà s'annonce tout en fausses notes. L'ironie est à son comble mais ils sont sérieux comme des papes. Dites-moi, mon brave, ça me manquerait pas un peu de bassons, votre histoire ? Que pense Bill Gates de l'humour chez Mozart ? Est-il suffisamment philanthropique, le divin Wolfgang ? Sa flore intestinale est-elle en bon état, digne d'être exposée sous un microscope électronique, cotée en bourse ? Ne serait-t-il pas un peu ordurier sur les bords, voire misogyne, ce petit salopard ? On ne lui ferait pas un petit procès par-dessus les siècles, pour l'amener au niveau d'un Depardieu, non ? Mozart en Corée du nord, voilà qui serait amusant. Il en aurait, à dire sur le cul des femmes, je vous assure ! Demandons à sa cousine, Maria-Anna. Ça se décline en quatre orchestres, au carré, bien avant Stockhausen. Procès en sorcellerie. Les compositeurs qui ne sont pas sorciers sont très ennuyeux. S'il fallait une seule preuve, ce serait la Gran Partita qui nous la fournirait. Théâtre et misère dans la chambre, à l'abri des regards. Il faut renouveler l'effervescence de l'ennui, il faut parodier la publicité et ses croyances, turqueries basaltiques — faute d'argent, se méfier de tout et de tous, passer par-derrière, piccolos, cymbales et grosse caisse sont là pour jeter l'encre à la face des gogos : les prêtres s'agenouillent en dépit du bon sens, au cimetière, sur leurs rotules décalcifiées. Ça ressemble à une grosse farce débile, avec tous ces noms que je refuse de donner, tous ces peoples cramoisis et glaireux qui salissent les mondes depuis Ibiza et Dubaï, jaloux butés bafouilleurs, minables prolos du luxe efflanqué, tout en dorure plaquée, hypnotisés par le vide et la rapacité des Péquenauds rutilants qu'ils imitent le temps d'une saison en enfer. Vous supportez, vous, de vivre dans le même monde qu'eux ? Comment fait-on pour se consoler, ou pour oublier qu'il y eut naguère un autre monde — que nous l'avons connu ? Oui, se consoler est impossible. Ce qu'il faut, c'est oublier, oublier pour toujours. Noël ? Il y a longtemps que c'est impossible, Noël ! Ridicule, obscène, dégueulasse, monstrueux, sale. Que vos sapins prennent feu, que vos bûches vous incendient, que vos mendiants vous assassinent, que votre champagne vous brûle le foie, c'est tout ce que je vous souhaite, à la pointe du mot, Sauvages ! Je hais vos fêtes et la pureté de vos intentions, abrutis cochons, vendus à toutes les sucreries morbides, sales menteurs attendris de vous-mêmes confits de mauvais goût surnaturel. Un cygne sur l'eau, seul, dans le froid, au nord. Il ne peut pas racheter l'ignominie de la Fête. Il le sait. C'est un âne, ce cygne. Un âne présomptueux et solitaire mais il n'en démord pas. Comme le talent court les rues ! Dis-donc, mon gros ! C'est fou ! Il suffit d'allumer la radio, de se mettre devant un écran, de se bronzer la couenne à la rumeur planétaire pour se réchauffer l'âme et vouloir faire corps avec le cirque mondial qui ne cesse de tambouriner aux fenêtres, comme ces filles qui parlent toujours d'amour sans jamais jouir : elles gardent bien leur talent à l'abri de la vérité, ces putes ! D'où vient l'immense Morale qui nous asphyxie depuis vingt ans, quel esprit malade a fomenté pareil renversement pervers, qui a fait de ce monde un cloaque puant ? Il n'y a plus que des Cyril Hanouna et des Bill Gates, les clowns et les banquiers se sont rejoints au centre du Cercle infernal, là d'où partent les avenues de la Publicité qui sont les seules voies que connaissent ceux que je refuse d'appeler mes contemporains. Ils ont sali tous les mots, falsifié toutes les images, ils ont crevé l'âme humaine et l'ont farcie de fumier. La Malversation est considérée comme le Grand Art. Je me bouche les oreilles, mais c'est en vain, puisque toute la réalité a été reconstruite de part en part. Rien n'échappe au Bobard central qui tourne à plein régime : nous sommes éjectés par une force inouïe aux confins de la réalité. Prenez n'importe quel visage croisé dans la rue, vous verrez à ses yeux fous que vous êtes un survivant anachronique et dangereux, pour lui. Ne le regardez pas en face ou il vous crèvera ! Il n'y a pas de place pour les survivants. Il voit immédiatement que vous ne jouez pas le jeu. Infaillible prunelle. Ils se reconnaissent entre eux, les consommateurs. Ils clignotent et vous êtes éteint. La Fête vous réclame : À LA CRÈCHE, salopard, saumon-foie gras-chocolat, prouvez que vous avez fait vos courses, vos boules en évidence ! L'Entreprise n'aime pas les traitres-à-la-consommation. Ils n'ont plus que des dents et des bouches et des langues qui ne parlent pas, tout occupés à digérer. Pas de répit, jamais. Passent de la table à la tombe sans soupçonner qu'il y eut jadis des temples, des déserts, des scènes et des orgies aimables, privées et littéraires. Ils ont tué la gourmandise comme ils ont déchiqueté l'amour et la sagesse, avec cette hargne sourde dont les bêtes auraient honte. On continue à employer les mêmes mots, comme si de rien n'était. Noël, sacré, Jésus, naissance, vie, musique, littérature, art, amour… On a fabriqué des sourds et des aveugles de naissance. L'imposture est invisible, inodore, silencieuse. Parfait canular. Quand tout est bluff, tout redevient vrai, et plus vrai que vrai, puisqu'il n'y a rien d'autre. Quand on naît dans un tombeau, on prend le tombeau pour un palace, forcément. Vieux chocolatiers pervers, les éditeurs font des additions et des soustractions, ils ont transformé les Lettres en pensionnats de jeunes filles traumatisées et hystériques. Chacun y va de sa revanche personnelle. Là non plus, personne ne voit que tout a changé, que rien n'a tenu ; les mots n'ont pas bougé, c'est tout ce qu'on demande. Ils sont au coffre, inviolables pourritures. Les mots ne sont ni des enfants abandonnés ni des fous sans mémoire, ils ont été créés par l'âme des peuples et par les siècles ; malheur à qui les profane et les dévitalise. On s'en rendra compte très vite car ils reviendront nous mordre dans le sommeil. Au diable le Public ! Je ferai la fête seul.

mardi 5 décembre 2023

5 décembre 2023

 

Menuhin dans le mouvement lent du concerto de Schumann, le 9 février 1938, avec Barbirolli et le New York Philharmonic. Après ça on peut bien se taire.  

En revenir aux racines, à la musique, dans ce qu'elle a de plus essentiel, de plus profond et de plus précieux. Schumann et le violon, Schumann et Menuhin — là aussi, un an avant la Guerre. Quand je pense que je me serai laissé intimider, tout au long de ma vie, que j'aurai essayé d'aimer l'opéra italien, et toutes ces sortes de choses dont j'ai toujours senti au plus profond de moi qu'elles ne valaient pas un clou, que j'aurai essayé d'aimer la même musique que les autres, et les chanteurs, et ça, et encore ça… Quelle perte de temps, mais surtout, quelle bêtise ! Le conformisme est vraiment la pire des choses. 

(Nous sommes le 5 décembre, date anniversaire de la mort de Mozart !)

Le lien à Schumann est le plus profond qui soit, surtout quand sa voix passe par le violon. 

(Ils sont tous à s'exciter avec Callas… Laissons-les.)

samedi 2 décembre 2023

Chambre

Plusieurs jours que je ne quitte pas mon lit. Douleurs de toutes sortes, angoisses, délire ou presque délire. J'ai du mal à rester à flot. Depuis des semaines, je reste dans cette zone cauchemardesque dans laquelle un marteau impitoyable me frappe un peu partout, au hasard semble-t-il. Mais le pire n'est pas la douleur, le pire, et de loin, c'est le sommeil qui se refuse à moi. La nuit dernière, j'ai dû me lever près de quinze fois. Dans ces conditions, il est difficile de se reposer, d'autant plus que trois fois sur quatre, je ne parviens pas à me rendormir, même pour une très courte durée. 

Il y a quelques jours, une chose étrange m'est arrivée. J'éprouvais un dégoût absolu pour toute forme d'alimentation (ça ne me dérange pas beaucoup, au contraire, sauf que le traitement antibiotique implique qu'on doive manger, au moins un peu, au moment de la prise du comprimé), mais ce qui est étrange est que ce dégoût avait contaminé la totalité des choses autour de moi. Comme je ne parvenais pas à dormir, j'ai voulu regarder un ou des films, sur l'ordinateur, et tout, mais alors absolument tout de ce que je pouvais voir et entendre me dégoutait absolument. Il y avait entre autres les Galettes de Pont-Aven, film que j'avais déjà vu avec plaisir, eh bien je n'ai pas été capable de le regarder jusqu'à la fin. Tout me sortait littéralement par les yeux et les oreilles. J'avais la sensation d'être mis face aux images de l'enfer. 

De retour d'une de ses dernières répétitions, avec Jessie Norman, dans la voiture qui le ramène chez lui, Karajan dit à sa femme Eliette : « C'est fini. » On le sent fatigué, très fatigué (il sait sans doute que c'est l'un de ses derniers concerts). Les époux se tiennent par la main. Sa femme lui répond : « Non, non, non, rien n'est fini, tout commence. » Les quelques notes de la répétition de la Mort d'Isolde, avec Jessie Norman, ont été plus que bouleversantes. On se tient là-devant en silence, pétrifié. Il est au-delà de la musique, au-delà du temps. 

Elle se lève lentement. Elle va chanter. La main gauche de Karajan caresse la voix de Jessie Norman. C'est bien au-delà du beau. C'est la fin. Il chante avec elle. 

Le 29 novembre 2020, j'écrivais : « Toutes mes nuits sont de puissantes fusées dont je ne sais jamais où elles vont me conduire. Je m'en remets au dieu facétieux de l'Indésirable. » Et aussi : « Celui qui affirme que “la vie est belle” manque cruellement d'imagination ou en possède énormément. »

Le 28 novembre 2017, j'écrivais ceci : « Il y a ce moment étrange où l'amour qu'on porte à une femme noircit, où le sentiment vient appuyer sur une partie inconnue de lui-même. Ce n'est pas qu'il se nie, ce n'est pas qu'il se renverse, non, ce serait trop simple, et ce serait un soulagement, c'est qu'il vient buter contre l'évidence, cet or changé en plomb. Il s'agit d'une réaction, d'une réaction chimique brutale, immédiate — immédiate au sens propre, en ce qu'elle n'offre aucune possibilité de médiation : elle parle une langue singulière, inconnue et intraduisible qui la rend impropre à la consommation, sans bénéfice d'aucune sorte. L'affreux vide qu'on trouve au fond de l'amour se tient là, comme une statue terrible et immobile, qui appuie en la signalant sur une région inconnue de nous, et cette place glacée en nous nous terrifie. Elle apparaît au plus profond de ce qui nous lie à celle qu'on aime mais son message est à tout jamais silencieux. On ignorait cette plaie béante que l'amour révèle. Cette opacité insondable provient je crois de la beauté — d'une forme particulière de beauté, d'une beauté arrêtée dans sa course. Le genre de femmes qui possèdent cette beauté ne la transmettent pas à leurs filles. Non seulement elles ne la transmettent pas, mais elles empêchent absolument qu'elle leur survive. »

Quand tout provoque en nous le dégoût, vers quoi se tourner, quand le silence et la paix du sommeil nous sont refusés ? 

J'ai fait un rêve. Encore un de ces rêves dont la simplicité fait peur. Je suis dans une file d'attente, chez le médecin. Nous sommes debout, nous les bien nommés patients, et nous piétinons d'impatience. En réalité il y a deux files : la file de gauche, dans laquelle je me trouve, et la file de droite, vide, que tout le monde rêve de rejoindre. Ça ne manque pas, un resquilleur nous dépasse tous par la droite, ce qui m'agace beaucoup. Pourtant je parviens aussitôt « de l'autre côté », qui ne ressemble pas du tout à un cabinet de médecin. Je me retrouve dans une sorte de véhicule cubique, transparent, vitré du sol au plafond, qui évoque un ascenseur, réduit à sa plus simple expression, mais un ascenseur qui se déplace horizontalement. Je vois le paysage défiler rapidement, et, à l'extérieur du compartiment en forme de cube dans lequel je me tiens, un gros câble qui, je ne sais pourquoi, me terrifie. Je sais que ce câble élégant et d'aspect discrètement sophistiqué « sait tout » sur moi, sur nous : on sent bien qu'il véhicule une quantité énorme d'informations. La scène se déroule dans une lumière aveuglante, dans une clarté impitoyable. Rien n'existe plus que cette clarté et la vitesse de déplacement de notre « véhicule ». La destination est inconnue mais la pensée des camps de concentration m'effleure. 

Vers quoi se tourner ? Si la mort était à portée de main, sans risque de ratage, sans douleur, et surtout sans délai, sans surséance, sans manœuvre dilatoire, et s'il suffisait pour cela d'appuyer sur un bouton, on y aurait recourt dans le quart d'heure qui vient. « L'affreux rire de l'idiot », on serait soulagé de l'entendre depuis une autre place que la nôtre.