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dimanche 6 juillet 2025

1h08, le pantographe

 


On ne m'ôtera pas de l'idée que les rêves sont la meilleure part d'une vie d'homme. La nuit a été riche en événements. Mais oh ! Calmons-nous un peu. La fin du monde est pour demain, ça nous laisse encore un peu de temps. Brouillards… Il y a toujours un moment où arrivent les quintes, chez Debussy. On les attend. 

Ce matin, les préludes, le deuxième cahier. La terrasse des audiences au clair de lune, un de mes préférés. Ce bruit inouï, à 1h08 du matin, qui me réveille en sursaut ! Que faire ? Lénine rêvait-il ? 

J'ai cassé ma lampe de chevet, la Maglite rouge que j'ai toujours près de moi dans la nuit ne fonctionne plus, j'ai dû aller chercher la noire, plus longue, en bas, celle que Guy avait réparée. 

La température est redescendue à 25° au salon (à 6h59), parce que j'avais ouvert en grand la porte-fenêtre à cinq heures. Je me suis rendormi ensuite. Je n'avais pas eu ma ration de rêves. Pas de plus grande frustration…

Je n'ai aucune imagination. Les fées sont d'exquises danseuses. Hier, je ne pouvais plus ouvrir le moindre de mes textes avec OpenOffice. Grok m'a dépanné. Avec compétence, patience, et même, dirais-je, gentillesse

Qu'on ne commence une lettre par « je », je le sais depuis l'enfance, mais j'y parviens toujours difficilement, à chaque fois je m'en étonne et souvent je néglige la règle. Je, je, et encore je. C'est pas joli joli, mais qu'y puis-je si je suis je, trop je, jusque dans mes rêves. Presque chaque nuit je rêve de Sarah, en ce moment. Camus dort dans les arbres. La machine à écrire de papa était verte. Le silence du dimanche matin me sauve.

J'ai enfin fait un modèle de page dans OpenOffice, ce qui m'évite d'avoir à refaire chaque fois les mêmes réglages (marges, saut de paragraphe, interlignage, police, etc.). J'ai trouvé la première phrase de mon livre : « J'ai eu raison de les aimer — toutes. » Jacques, aussi, est très présent, en ce moment, et Paco. « Ah oui ! », c'est ce qui revient le plus souvent dans mes soliloques. Ah oui, j'y pense ! Hier-soir, Vincent m'envoie And The Sun whose rays, et je ne sais même plus de quoi il s'agit, alors que j'adore cette petite merveille jouée (inventée) par Keith Jarrett.

Ce bruit ! Inouï, au sens propre, terrifiant ! Je suis resté longtemps immobile, assis au bord du lit, ne sachant pas quoi faire. Il est arrivé crescendo (mais un crescendo rapide, abrupt), est monté à un niveau de puissance incroyable, presque assourdissant, puis a disparu en queue de poisson. Je me suis levé, me suis approché de la fenêtre, effrayé, je n'ai rien vu. Je n'ai surtout rien compris. Je ne vois pas ce qui pourrait produire un bruit pareil. 

Tiens, j'avais toujours cru que Canope était « Canopes », au pluriel. 

Un bruit de feuilles mortes écrasées, broyées, oui, c'est assez proche de ça, mais jamais les quelques feuilles mortes qui se trouvent au jardin n'auraient pu produire un son d'une telle puissance. Néanmoins, j'ai longuement inspecté le jardin avec la Maglite. Rien. Je n'ai rien vu. Aucun animal, et de toute façon, il aurait fallu qu'il soit énorme. Au moins un sanglier, mais un sanglier ne serait pas resté sur place et aurait produit d'autres sons que ceux que j'ai entendus. Au début, quand la chose m'a réveillé, j'ai cru entendre le craquement sec de la foudre, oui, c'est la première idée qui m'est venue, j'ai regardé le ciel en pensant voir des éclairs, mais le ciel est resté muet, d'un noir obstiné. Il arrive en effet que la foudre qui claque le fasse un peu de cette manière, en un étagement de sons rythmés qui se superposent de façon géométrique, comme si les bruits suivaient le trajet en dent de scie de l'énergie électrique. Ç'aurait pu être ça, du point de vue de l'intensité sonore qui se libère très rapidement et de manière toujours surprenante (elle veut nous effrayer) ; j'aime beaucoup ces sons. Ce n'était pas ça. Ni feuilles mortes broyées par un animal ni foudre… Alors quoi ? J'hésite à téléphoner à mes voisins pour savoir s'ils ont entendu la même chose que moi. Je vais passer pour un fou. De toute façon ils dorment avec des boules Quiès et la fenêtre fermée. Ce qui était sidérant, dans ce son, c'est sa forme. Sa rapide montée en puissance, puis sa fin brusque. Quelque chose de très musical, de très beethovénien, qui remuait dans la nuit.

Que s'est-il passé dans le monde à 1h08 ? Si l'on pouvait savoir… Il y a forcément un lieu dans le vaste monde où il s'est passé quelque chose d'extraordinaire, au même moment — c'est ma conviction. Quelque chose d'inouï. Ces sons qui ne sont pas au catalogue m'impressionnent toujours beaucoup. En 95, lors du tremblement de terre, en Haute-Savoie, au milieu de la nuit, c'est ce qui m'avait le plus frappé, ce son et ce silence qui n'existaient pas, que je ne connaissais pas, qui n'appartenaient pas au monde. Anne-Sophie était montée me rejoindre dans la chambre du haut, tremblante, en petite culotte. Nous partions pour la Corse au matin. 5,5 sur l'échelle de Jacob, pardon, de Richter. 

Dans mes rêves, Sarah (avec un h, comme dirait Kundera à Sarah Knafo) est souvent en train de dormir dans des endroits improbables. C'est une squatteuse nocturne que je vais rejoindre avec un mélange de joie sexuelle et d'appréhension, car elle est toujours un peu étrange, un peu grunge, marginale et muette. Que pense-t-elle ? Elle n'a jamais son violoncelle avec elle.

Le début des tierces alternées, une improvisation, par groupes de quatre, comme se cherchant, puis le tapis soyeux et rapide qui se déroule comme dans un songe où l'on possède un corps subtil, souple, furtif. Debussy est un maître des rêves. 

Le bruit que j'ai entendu est l'écho d'une lointaine tragédie. Un grand pantographe l'a dessiné ici et maintenant. Il a traversé l'espace à la vitesse de la lumière, comme un renvoi, comme un signe, à l'échelle, il rétablit l'équilibre, sans doute. Feuilles mortes est le deuxième prélude du Deuxième cahier. Cet accord, l'accord initial, d'une matité géniale, que j'ai souvent employé dans mes pièces électroacoustiques, comme un punctum sans profondeur, comme la pointe du rêve qui vient ouvrir notre corps par le milieu, ouvrir un rêve dans le rêve, faire résonner un organe interne, le mettre en lumière, en exergue, le faire advenir à la conscience, ouvrir d'autres yeux en nous… Je ne peux imaginer la vie sans Debussy. Elle serait fanée, il lui manquerait une dimension, une dimension « à côté ». L'échelle de Richter et son homard. Les parapluies de Satie, not de Cherbourg. Les poignets de force de Czyffra. Les briquets précieux de maman, les boucles de cheveux de Jérôme. Autumn Leaves, ce standard que j'ai longtemps détesté et que j'aime aujourd'hui par-dessus tout. La trajectoire d'une vie passe par tant d'étapes qui semblent hasardeuses, par tant de sons et d'odeurs, de corps, de pages et de lits profonds, de grimaces, de revirements, de replis, d'élans brisés, de sarcasmes doux, de nécessaires oublis, de frayeurs : la somme de ces lieux communs nous aveugle souvent de trop d'évidence, alors nous la rejetons dans la marge infinie qui tapisse notre âme. C'est un feu d'artifice de sens, sans le son, qui s'imprime sous nos paupières collées par l'habitude. 

Le triton comme un empêcheur de rêver en rond. Le douzième prélude, avec ses pointes sèches (ré-la bémol) qui se détachent de la petite machinerie tourbillonnante en sextolets (notes blanches à la main gauche, notes noires à la main droite), virus excités par une ascèse méticuleuse, les mains se superposent, c'était le prélude favori de Carlos, qu'il jouait volontiers en bis. Zimerman le joue sans pédale (tout le contraire d'Arrau, qui patauge dans une flaque d'eau), ça crépite, ça va prendre feu : Feux d'artifices. Le glissando après la note la plus grave du piano, poisseux et foudroyant, qui ouvre une brèche dans la matière pour que le silence puisse revenir dans le noir du ciel. Si l'on écoute ce prélude tout bas, le début est un acouphène lancinant duquel se détachent des interjections : le piano est en train de nous faire une scène, ma parole ! C'est sa parole contre la nôtre. On grimpe à l'échelle à toute vitesse : que va-t-on trouver là-haut ? Un oiseau d'or et d'ébène pris dans une gaine d'aération. Tout le clavier est requis, de bas en haut et de haut en bas. Plus le temps de tergiverser. 

Il faut regarder les choses en face. Sans Debussy, sans Albeniz, nous n'avons pas de réalité, notre petit monde s'effondre à la vitesse d'un bruit nocturne. J'ai eu raison de les aimer, toutes. Oh oui, même les cinglées, même les inconsistantes, même les imbéciles, même les hystériques, même les ridicules. Elles sont encore là, dans nos fascias. Les fées sont d'exquises danseuses. Croyez-moi !

Qu'est-ce qui nous réveille ? Le bruit que fait le monde, ailleurs, et qui nous rejoint en traversant le temps et la matière, comme une ondine indifférente et fulgurante. Edward La Vine — eccentric — jouait du piano avec ses orteils (la partition est gravée en 1913). 

samedi 27 juillet 2024

Un samedi matin

 

Il aurait fallu me payer très cher pour que je regarde cette chose. Et plus encore pour que je la commente. 

Il va sans doute falloir subir durant des jours et des jours les échos, les critiques, les admirations, les discours et contre-discours, les interprétations, les analyses et les gueules enfarinées ou goguenardes des joueurs du Tambour médiatique habituels, tout le cinéma ordinaire qui accompagne toujours ce qu'ils nomment en bavant des “événements”, toute l'épilepsie sociale qui rythme inéluctablement le vide massif qui règne désormais sur ce qui fut jadis une Cité. 

Je n'ai besoin de personne pour imaginer. Je sais, je savais déjà ce que cette fête serait, bien avant qu'elle ne commence à produire son boucan infâme. Les images, nous les avons tous en tête depuis des mois, depuis des années. Toutes les manifestations (manifestation de quoi ?) de l'ère moderne produisent le même boucan, utilisent les mêmes musiques, les mêmes images, le même imaginaire, jouent sur les mêmes ressorts dramatiques, la festivité est festivité-en-soi, quel que soit le prétexte qui semble la faire surgir du néant. La nullité et l'arrogance ont été portées à leur paroxysme, diront certains ? Comme s'il pouvait en être autrement… Elle n'a pas d'autre but qu'elle-même et ne pourra donc jamais nous surprendre. 

De cette nuit, je retiendrai qu'il pleuvait à Paris et qu'il faisait très chaud dans ma chambre. J'ai lu une nouvelle de Salinger. Mon dîner se composait d'une salade composée délicieuse. J'ai écouté des Lieder d'Alma Mahler. J'ai imaginé la peine et le délire de Kokoschka, et les souffrances de Manon. Le néflier est resté digne et silencieux toute la nuit. Entre Paris et mon jardin, une éternité…

lundi 22 juillet 2024

GMK ou les prospérités du vide

 — Dépenses en assurances (pour les voitures) : 37 500 euros (par an)

— Dépenses en parking (pour les voitures) : 90 000 euros (par an)

— Dépenses en pneus (pour les voitures) : 15 000 euros (par an)

— Dépenses en révisions (pour les voitures) : 26 250 euros (par an)

— Dépenses en "covering" (pour les voitures) : 100 000 euros (par an)

— Dépenses en PV (pour les voitures) : 9 000 euros (par an)

— Dépenses pour les "frais annexes" (pour les voitures) : 15 000 euros (par an)

Soit un total de 296 500 euros par an, seulement pour l'entretien des voitures de GMK (hors achats de voitures, donc (une dizaine par an)). Il précise que s'il habitait en France, la facture s'élèverait à 896 500 euros, à cause du prix des vignettes et du “malus écologique” (60 000 euros par voiture neuve achetée). Tout cela n'est que le budget alloué aux voitures. Celui des montres est encore plus affolant (du moins pour un pauvre comme moi).

Il ne s'agit pas ici de pointer du doigt tel ou tel (je ne lui en veux pas du tout de dépenser son argent), mais seulement de montrer, très concrètement, ce que signifie "être riche", aujourd'hui. Et encore, je vous ai épargné le budget de ses autres « passions »… GMK est plutôt un gentil garçon, assez généreux (il donne facilement), et il ne fait pas du tout partie des “très riches”. Disons qu'il est “très à l'aise”. Seulement, lui, il le montre sans fard et très honnêtement, avec force détails, c'est pourquoi je l'ai pris en exemple. Il a un côté naïf qui le rend sympathique, malgré ses goûts de chiotte. Je ne refuserais pas de passer une soirée avec lui, si l'occasion m'en était donnée, car je pense qu'il a ce qu'on appelle un bon fond. On peut, et c'est mon cas, être consterné par le mauvais goût et l'absence totale d'imagination de ces gens, mais là n'est pas mon propos. Disons qu'il se situe entre deux mondes. Il lui arrive d'ailleurs d'en parler avec pas mal d'à propos et plus de finesse qu'on pourrait le penser. Il n'est pas si bête qu'il en a l'air. 

Je trouve qu'il faut être concret, dans ces affaires-là. On parle toujours de l'argent et de la richesse (et donc de la pauvreté, par contraste) d'une manière très abstraite, trop abstraite, sans savoir de quoi il retourne concrètement. Jamais l'écart entre les “très riches” et les pauvres n'a été aussi grand. Il faut se rendre compte de ce que cela signifie exactement, si l'on veut comprendre ce qui peut se passer dans l'esprit de ces nouveaux milliardaires dont nous entendons parler toute la journée, et chez lesquels nous avons ouvert des salons, sur Internet, si l'on veut surtout comprendre qu'entre eux et nous, la séparation est consommée. Quand on est plus riche qu'un État, on n'appartient plus au même monde que ceux qui se font encore appeler “citoyens”, ce vocable provincial montrant ici ses limites. On ne peut même pas leur reprocher de ne pas se sentir solidaires des vieilles nations dont ils sont les rivaux. Ce mot n'a plus de sens, pour eux. Nous habitons la même planète, c'est à peu près tout. 

Bien sûr, ce ne sont pas tous des psychopathes dangereux, comme peut l'être par exemple un Bill Gates, mais tous ils ont en commun de ne plus pouvoir penser comme nous. Même s'ils le voulaient, ils ne le pourraient pas. Et il est assez naturel qu'ils aient des projets qui soient radicalement en contradiction avec ce qui nous paraît relever du sens commun ou du bien commun. Ils s'octroient des droits (et des devoirs (et c'est sans doute le pire)) qui nous paraissent exorbitants simplement parce que nous ne voyons pas ce qu'ils voient. À cet égard, il pourrait être intéressant de comparer deux milliardaires américains qui ont eu des vies en quelque sorte parallèles, à la fois très similaires et très dissemblables, deux frères ennemis de la Silicon Valley, Bill Gates et Steve Jobs. Ils auraient dû être proches, mais Steve Jobs a eu un destin bien plus intéressant et tragique que son rival. Sa maladie, comme cela arrive souvent, a semble-t-il eu sur lui l'effet d'une prise de conscience ultime qui éclaire sa vie, rétrospectivement, d'une lumière toute différente et assez touchante. La force de l'habitude et du conformisme est telle qu'il faut presque toujours des événements ou des circonstances d'une violence formidable pour que nous changions de regard sur nous-mêmes et sur le monde. Nous nous agrippons à nos représentations mentales avec l'énergie du désespoir, toujours persuadés qu'en dehors de celle qui est en cours il n'est point de salut, jusqu'au jour où la force des choses nous prouve qu'il existe une autre réalité tout aussi valide, sinon plus. L'imagination n'est pas le fort de l'homme, et la paresse mentale est invincible chez la plupart d'entre nous ; c'est ce qui rend la maladie et la souffrance si déterminantes dans la vie d'un homme.

Je suis très frappé de voir que lorsqu'on interroge des gagnants au Loto ou à l'Euromillion, la première chose qu'ils font, dès qu'ils touchent leur chèque, est de changer de voiture. C'est la toute première idée qui leur vient à tous, sans exceptions. Ensuite seulement arrive la maison, et les voyages. Ah, ce n'est pas une sinécure, de dépenser de l'argent, contrairement à ce que croit Mme Michu. Il faut se creuser la tête ou il faut prendre exemple sur ceux qui ont l'habitude. Il est d'ailleurs très intéressant d'écouter les conseils avisés donnés aux nouveaux riches par la Française des jeux. Là aussi, le manque d'imagination est révélateur. Comme le dit Nicolás Gómez Dávila, les riches d'aujourd'hui ne sont que des pauvres avec de l'argent : ils continuent, même avec un compte en banque très substantiel, à être pauvres. Il faut toute une vie pour devenir riche, et même plus d'une vie, il faut plusieurs générations pour l'être vraiment — c'est-à-dire le temps d'oublier les moyens par lesquels on l'est devenu. L'expression « nouveau riche » qui avait cours dans mon enfance, avec une connotation très péjorative, dit très clairement la réalité des choses. Un nouveau riche est forcément un pauvre avec de l'argent, un pauvre qui ne sait pas quoi faire de son argent, et qui se signale par cette maladresse en quelque sorte congénitale, héritée. La discrétion fait partie intégrante de la vraie richesse, mais la discrétion ne s'apprend pas avec des tutos ou du coaching. C'est ce que nous nommions distinction, dans le monde qui m'a vu naître. Les montres (montrer) et les voitures vont à rebours de cette manière d'envisager la vie, puisqu'elles sont précisément une façon de se signaler au regard d'autrui. Georges Maroun Kikano (plus de deux millions de followers sur Youtube), par exemple, se signale beaucoup. Il se signale par ses voitures, par ses montres, par ses vidéos Youtube, par ses tatouages, par ses muscles, par son vocabulaire et par sa corpulence. Ce n'est pas un mauvais bougre, mais il n'existe que par la « montre », par le fait de se montrer ; c'est, au sens premier, un monstre, mais un monstre gentil. Il me fait un peu penser à Gwynplaine, le héros de L'Homme qui rit. Ses voitures, par exemple, ne le signalent pas seulement par leur aspect, ni par le prix exorbitant qu'elles portent pour ainsi dire sur le capot, mais aussi et peut-être surtout par le boucan qu'elles font. Pour la confrérie des passionnés de bagnole, le hurlement est peut-être l'élément le plus flagrant, en tout cas celui qui génère le plus de jouissance : il est le signe qui s'impose au public-malgré-lui avec une brutalité de bête, de prédateur, et il est évident qu'il ne s'agit pas du tout d'un hasard. Le bruit est la manifestation simpliste de la testostérone qui cherche à s'imposer sans avoir recours à la violence. Il faut avoir été près de l'une de ces voitures, quand elles produisent ce type de tapage, pour savoir ce qu'il peut avoir d'effrayant quand on ne s'y attend pas. Ce n'est pas anodin. Moi qui n'ai que mépris pour les voitures électriques, que je trouve parfaitement stupides et anti-écologiques, j'avoue être séduit par le seul de leurs attributs qui pourrait me les rendre désirables, le silence. Les nouveaux riches aiment se faire remarquer, il n'ont de cesse de faire en sorte qu'on les voie, qu'on les distingue, ce qui paradoxalement les fait disparaître du même mouvement (leur ôte toute distinction), car il font partie d'une théorie dont chaque membre est identique à l'autre, ce qui l'amène à chercher par tous les moyens à se faire entendre, d'où une perpétuelle et vaine surenchère. Le nouveau-riche se reconnaît à son bruit. 

Le vocable « influenceur » est intéressant. Ces apprentis nouveaux-riches s'influencent les uns les autres dans un processus maniaque sans queue ni tête, chacun pensant être l'origine et le modèle alors qu'ils sont tous prisonniers d'un mouvement brownien dépourvu de sens. L'image qui illustre le mieux ce mécanisme est celle de deux jeunes enfants en maillots de bain qui se font face. La petite fille, écartant à deux mains sa culotte, le visage incliné vers son bas-ventre, montre son sexe au jeune garçon qui se penche pour regarder lui aussi, et lui tient ce discours : « Tu vois, y a rien… mais c'est avec ça que je contrôlerai bientôt ta vie. » Les influenceurs ont compris qu'ils pouvaient contrôler la vie de leurs followers en leur montrant quelque chose qui n'a jamais été là. On comprend que ça fascine tant de jeunes gens qui n'en croient pas leurs yeux. Les influenceurs sont des femmes qui jouent aux hommes, des enfants très mal éduqués qui jouent à la marchande et au docteur avec le temps et le désir des autres. Le sexe absent, ou caché, est plus attrayant que celui qui se montre dans sa simple gloire. GMK a beau faire beaucoup de bruit avec ses bolides rutilants, il n'en exhibe pas moins un vide massif. Et tous de se précipiter avec avidité dans cette béance censée les amener à la fortune et à la gloire. Il a des talents d'hypnotiseur et de bateleur, il aurait tort de s'en priver. Et puis ça occupe la jeunesse… Tant qu'elle roule en Lamborghini, ou qu'elle en rêve, elle ne lit pas Georges de La Fuly. 

vendredi 7 décembre 2012

QUAND UN BRUIT VOUS ENNUIE, ÉCOUTEZ-LE




J'ai voulu me connecter à un site sur lequel je cherchais un renseignement. Pour éviter les robots, on m'a demandé, en guise de preuve d'humanité, de recopier les première, sixième, onzième, dix-neuvième, vingt-septième et dernière lettres de la phrase : QUAND UN BRUIT VOUS ENNUIE, ÉCOUTEZ-LE. Ça donne le mot : "Quinte". Donc, pour éviter les robots, le mot de passe est le premier intervalle consonnant après l'octave. Les humains se reconnaissent entre eux en utilisant des intervalles musicaux (on avait cru le remarquer). Mais pas n'importe lesquels ! La quinte de tous et celle de Charles… La même qui sépare les quatre cordes du violon, de l'alto et du violoncelle. L'intervalle le plus consonnant de tous, si l'on excepte l'octave qui est plus qu'une consonance, au moins dans notre système musical occidental. J'imagine donc qu'un site qui demanderait à ses adhérents de cocher la seizième, la dix-septième, la vingt-quatrième, la vingt-cinquième, la cinquième et la dernière leruitttre de la même phrase serait un site tenu par des machines, ou des machins. À bon entendeur, salut ! Les robots entrent chez nous comme dans un moulin, apparemment, mais, pour l'instant du moins, ils provoquent encore quelques dissonances. Ça ne durera pas, à mon avis, puisque depuis peu on lui élève des tours, à la dissonance, depuis lesquelles elle peut appeler les cons sonnant à la dérive, les convertis de frais et les égarés munis de cloches et de croix, de bérets et de baguettes. Quand un bruit vous ennuie, écoutez-le, ne vous bouchez surtout pas les oreilles, pauvres petits Français ! En l'écoutant attentivement, ce bruit, vous saurez précisément à quelle sauce vous serez mangés dans les mois ou les années qui viennent. 

Évidemment, une autre solution consiste à le faire sien, ce bruit, cet accent, à la faire vôtre, cette langue, et à ravaler celle avec laquelle vous êtes nés, à vous l'enfoncer dans la gorge comme d'autres ont avalé couleuvres, sabres et goupillons, en récitant des prières venues d'ailleurs, et c'est semble-t-il ce que vous avez choisi de faire, mais ne soyez pas surpris après ça que vos enfants ne le soient plus et que les miroirs vous renvoient une image qui vous écorche les oreilles. 

vendredi 3 février 2012

Bruits




Maintenant que Georges a fait (d'après Alexis) un excellent teasing pour cette revue, éditée par David Reinharc, il est temps de vous en donner un avant-goût très modeste et de vous inciter à l'acheter. Rendez-vous compte, une revue dans laquelle interviennent côte à côte Dijon Bourdier et Georges, on va dire que ce n'est pas tous les jours que vous trouverez une chose pareille dans votre librairie !

D'autres écrivants plus honorables sont au sommaire, Richard Millet, Robert Redeker, Xavier Raufer, Jean-Gérard Lapacherie, William Paris, Marcel Meyer… L'objet est très beau, carré, blanc et gris, bien mis en page (ce qui devient rare), la typographie impeccable, bien qu'un peu grosse, peut-être, c'est le seul minuscule reproche que je ferais quant à moi à cette publication dont le contenu est hautement recommandable. Je ne parle même pas de l'article introductif de Renaud Camus, fort, inspiré et courageux, ce qui ne surprendra pas, et qui donne envie de lire tout le volume sur la lancée, mais il est d'autres articles qui tranchent avec l'habituelle bouillie cléricale des publications françaises, dès qu'elle se mettent à parler de la réalité qui nous entoure, qui nous étouffe.

Il nous paraît plus qu'indispensable, par exemple, de se précipiter sur l'article que Marcel Meyer consacre au bruit, et j'ajouterai à son propos une note en bas de page, consécutive à la vision d'un film terrifiant sur Outreau. Le film s'intitule Présumé coupable, et relate, de manière extrêmement réaliste, autant qu'il me soit permis d'en juger, l'effroyable mésaventure d'un huissier de justice, accusé à tort dans ce procès dont on n'a pas fini de voir qu'il préfigure un monde tout proche. Je veux parler de l'arrivée en prison d'Alain Marécaux. Ce qui frappe, ce qui indique l'Enfer, dans cette arrivée, c'est le Bruit. L'Enfer est bruyant, il l'est terriblement, et il l'est à toute heure du jour et de la nuit, comme on pourra le constater dans la suite du film. J'ai souvent eu la tentation d'être mis en prison, d'être soustrait au monde social, mais à la condition expresse et "non-négociable", d'y être seul, rigoureusement, et dans un silence complet. À ces deux conditions, j'aimerais assez passer une année de ma vie en prison, je l'avoue, si je peux y emporter un carnet et quelques livres. Mais voilà, la prison, ce n'est pas ça du tout ! C'est même tout le contraire. La prison, en ce début de XXIe siècle, c'est le bruit et la foule, c'est le bruit porté à son paroxysme et c'est la foule portée à son paroxysme, c'est l'impossibilité sans trêve du privé (vous n'êtes privé de rien, contrairement à ce qu'on pourrait croire, vous avez accès à tout, en permanence, sauf à la privation). La prison, donc, est aujourd'hui très exactement un processus d'intense surexposition au social, sa brûlure inguérissable. Nul retrait, nulle retraite. Impossible de penser, impossible de mettre sa vie entre parenthèses, impossible de faire retour sur soi, ce qui semblerait pourtant le but (éminemment social, lui) d'une telle privation momentanée de liberté. C'est tout le contraire, encore une fois : vous êtes assommé du cri des damnés, on vous plonge dans une fournaise hurlante, sans jamais la possibilité, même brève, d'un repos, d'une halte, d'une clairière (même sombre). On nous rebat les oreilles de la dignité des prisonniers qui serait malmenée (et elle l'est, en effet !), mais pour de très mauvaises raisons. Il leur faudrait la télévision, les portables, la sexualité, la communication, la compagnie !? Et ceux qui osent contester ces "avancées du droit" sont évidemment taxés de fascistes inhumains, sont soupçonnés de vouloir le malheur de ceux qui ont une fois manqué à la Loi. Je dis que c'est tout le contraire, et que ceux qui veulent ces "biens" pour les prisonniers sont les pires bourreaux qui se peuvent concevoir : à strictement parler, des salauds ! N'importe qui d'à peu près normal deviendrait dément, en quelques jours de ce régime, et s'il ne le devient pas, c'est qu'il l'est en entrant, et qu'on désire qu'il le reste. Il existe une excroissance de la prison moderne, dans la société "libre", c'est la boîte de nuit, qui en est la version volontaire et sacrificielle. Entrer dans un "Macumba", j'imagine, est tout aussi traumatisant que d'entrer dans une prison française. Et pourtant les "Macumbas" sont pleins, chaque fin de semaine. On en redemande…

La prison est sortie de ses murs, comme l'école est sortie des siens. Par un processus également démocratique et compensatoire, on y a fait entrer le Démon. Pas de raison que celui-ci ne s'occupe que des citoyens "libres" ; les pauvres en avaient assez d'être les seules proies du Malin, et voulaient en faire profiter les proscrits. On pourrait aussi penser, ce qui revient au même, que la démocratie radicale n'aime rien tant que l'in-différence : puisque les uns souffrent, tous doivent souffrir. C'est sa conception de la justice. Vous êtes condamnés au social, toute la semaine, toute l'année, vous êtes sous la surveillance active et intraitable des mamans, des juges, des journalistes, et certains, en prison, y échapperaient, à l'abri de la déchéance ? Pas question ! Tout pour tous et tous contre tous, le malheur — et sa redistribution générale, c'est comme l'impôt, il doit s'inviter partout, toujours, et vous appuyer sur la tête jusqu'à ce que vous la rentriez dans les épaules. La Liberté, depuis la Révolution, est devenue sans doute la plus grande farce inventée par les hommes, c'est une pièce de théâtre qui se joue à guichets fermés, qui cartonne à longueur d'année, sur tous les boulevards. (Vous vous demandez à quoi ressemble la Liberté ? Observez par exemple le flux des voitures sur le Périphérique parisien, vers 6h du soir.) Il est assez facile d'en percer le petit mystère grimaçant : plus celui que vous avez en face de vous vous jure qu'il est libre, plus il est enfermé, tassé, tenu, aliéné, surveillé. C'est une loi qui ne souffre pas d'exception, c'est une loi qui se trouve comme chez elle dans le monde panoptico-numérique que vous adorez.

Et le bruit, dans tout ça ? Mais il est bien sûr le lubrifiant pestilentiel dont le Démon aime à se parfumer afin de se glisser partout, pour qu'on l'acclame comme le héraut de la Liberté qu'il n'est surtout pas ! La liberté est silencieuse, elle ne hait rien tant que les tambours et les trompettes, le moindre bruit la fait fuir, et son oreille est fine. Si j'affirme que la liberté s'est trouvée plus souvent et plus intensément en prison que sur les plages et sur les ondes, il faut comprendre que cette liberté-là n'existe plus qu'à l'état de miracle individuel, qu'elle coûte très cher, bien qu'elle soit tout à fait gratuite, et qu'elle ressemble à s'y méprendre à la grâce. Le bruit est un vêtement, un habit qui nous rend tous semblables, c'est un uniforme. Pas un hasard si cette société qui aime tant le bruit aime tant également le parfum : la caissière de Super U porte Jardins de Bagatelle, comme la femme que vous aimez, elles écoutent toutes les deux les tambours du Bronx, s'épilent le pubis, se trouent les oreilles et le bout des seins ? Eh bien voilà, vous y êtes, vous voilà à votre tour embarqué sur le manège de la Liberté, cette noble conquête sociale qui s'ébroue, transe sèche, de McDonalds à Séphora en passant par la FNAC et retour. Mais puisqu'ils vous disent qu'ils sont libres !

Je n'ai jamais réellement pensé être un dissident, ni un rebelle, ni un révolutionnaire, sauf peut-être à seize ans, quand j'ai fait partie très brièvement du Parti Communiste International, et encore était-ce plus à cause des jolies militantes que du "Programme communiste" et du "Prolétaire" que je n'ai jamais réussi à comprendre ni même à lire en entier, aussi est-il assez curieux de réaliser, à cinquante ans passés, qu'on n'arrive plus à se sentir partie prenante de ce qu'est devenu notre pays, et qu'on retrouve à cet âge avancé les réflexes et les sentiments de l'adolescent qui n'a pas envie de regarder là où on lui demande de regarder, même si ceux qui lui font cette demande aujourd'hui portent les noms des rebelles d'autrefois. Dans la France de De Gaulle, et même dans celle de Pompidou, et même encore un peu dans celle de Giscard, nous devions lutter contre le réel, avec sa pesanteur, sa lourdeur, son noir et blanc officiel. Nous devrions aujourd'hui, si nous étions conséquents et courageux, lutter pour le réel, car la grande marche du simulacre dépasse désormais son modèle, et de très loin, et menace d'en effacer jusqu'au souvenir. C'est cela la guerre d'aujourd'hui, contrairement à ce que continuent de psalmodier machinalement nos archéo-gauchistes en opposition de phase, mais l'armement de l'ennemi est autrement plus lourd et plus efficace que jadis, et les héros plus discrets, à moins qu'ils ne soient distraits.

jeudi 18 août 2011

H


En lisant Parti pris, le journal de Renaud Camus de l'année 2010, je retrouve étrangement ma petite mère (pourquoi étrangement, ce n'est pas si étrange…). Ces histoires de portes claquées, qui agacent tellement de monde (pas les portes claquées, mais le fait qu'il en parle tout le temps) parmi même les lecteurs religieux de Renaud Camus, moi je les comprends parfaitement. Parfois, je vais jusqu'à me dire que si j'ai aimé R., c'est parce qu'en parlant, la plupart du temps, elle chuchote. Les portes claquées, les talons qui claquent sur le sol, surtout dans les hôpitaux, ceux qui klaxonnent (quel verbe merveilleux !) pour un oui ou pour un non, ceux qui mettent la musique ou la radio ou la télé suffisamment fort pour que les voisins en profitent, les parents qui laissent crier leur progéniture dans les lieux publics (et même à la maison), ceux qui font hurler le moteur ou les pneus de leur voiture en partant de chez eux le matin, et ne parlons même pas des mobylettes (ah, les mobylettes !!!), ceux qui font du bruit au concert, ceux qui parlent fort dans le train, et ne parlons même pas du portable (ah, le portable, cette engeance absolue !!!), je les hais. Non seulement je comprends parfaitement ces histoires de portes, mais je comprends parfaitement que ce soit un des thèmes centraux dans l'écrit de Renaud Camus. En écrivant cela, j'entends distinctement (je peux comprendre ses paroles) mon voisin, l'avocat, qui parle dans son jardin, pourtant situé à plus de cent mètres de là ! C'est tellement parlant (c'est bien le cas de le dire…) que ce soit un avocat (et je ne parle évidemment pas de la profession, mais de la classe sociale) qui se comporte de cette manière-là. Sa femme est charmante et bien élevée, pourtant. (J'ai des preuves de ce que j'avance là, puisqu'en écrivant, je suis en train d'enregistrer, comme je le fais souvent le matin, au jardin).

Quand j'habitais place des Vosges, à Paris, et que j'avais comme voisin immédiat Maurizio Pollini, il m'était impossible de me faire comprendre de ma concierge — une femme pour qui j'avais beaucoup d'affection, une Portugaise au nom prédestiné, pour une concierge ayant des pianistes dans son écurie, Anna Cruz — en refusant d'ouvrir mes fenêtres, durant l'été. « Mais on ne vous entend jamais jouer ! » me disait-elle gentiment, en m'encourageant à "faire profiter de la musique" les habitants de la cour. Jamais je n'aurais pu faire une chose pareille, bien sûr, et pas seulement quand Pollini était là, ce qui heureusement était rare. (Alors, je ne touchais plus du tout mon piano…)

Quand nous étions enfants et que nous allions au restaurant avec nos parents, les tables (rares, très rares, faut-il le dire) où les convives parlaient à voix haute étaient immédiatement l'objet d'une forte suspicion de notre part, et de la part de tout le monde, je crois bien. Aujourd'hui, ce serait l'inverse : mais pourquoi chuchotent-ils, ceux-là, ils ont quelque chose à se reprocher, sûrement ! Oui, ils ont bien quelque chose à se reprocher : ils n'ont pas envie d'être pris pour des sans-gêne, ce qui est en soi, aujourd'hui, quelque chose de louche, sinon d'éminemment répréhensible. En effet, ceux que nous appelions jadis les "sans-gêne" étant devenus en quelques décennies les parangons de la juste manière de se tenir, il est tout à fait normal que les rares qui n'aiment pas les nouvelles manières passent pour des empêcheurs d'être-comme-on-est, au-naturel, et incarnent à leur tour l'anomalie, l'étrange, le "pas naturel".

Je me souviens d'un épisode pénible, qui m'avait mis en porte-à-faux vis à vis d'un ami cher, chez qui je passais une soirée, à Paris, dans le XIIIe arrondissement. Il y avait là quelques intimes, parmi lesquels une majorité de musiciens, l'un d'eux sortant d'ailleurs d'un concert du "Philhar", comme il aimait bien dire afin qu'on n'ignore pas qu'il en était. Mon ami, excellent hautboïste, et individu pourtant doté d'une profonde sensibilité, mettait la musique si fort que j'avais osé émettre une timide protestation, disant qu'on allait déranger les voisins (il ne devait pas être loin de minuit), à quoi il m'avait répondu que "ça n'avait aucune importance", et, joignant le geste à la parole, et sans doute dans le but de me faire une gentille "blague", il avait encore poussé le volume de l'ampli. Ce soir-là, j'ai compris que certaines choses étaient impossibles à dire en certaines compagnies, ou qu'on pouvait les dire, et qu'il fallait les dire, sans doute, mais qu'on n'avait aucune chance d'être entendu. On se sent très seul, dans des moments comme ceux-là.

Il y avait autrefois, mais peut-être est-ce toujours le cas, des panneaux de signalisation en forme de H, près de hôpitaux français, qui signifiaient qu'il fallait éviter autant que possible de faire du bruit dans ces parages. Même si ces panneaux existent toujours, je suis absolument certain que plus personne n'en connaît la signification, ou s'il la connaît, lui accorde la moindre importance. Ce H est pour moi hautement significatif, pourtant. L'humanité est un vaste hôpital où les gens souffrent, plus ou moins, et c'est plus que jamais vrai, car l'hôpital est le lieu central de nos sociétés : on y naît, et, désormais, on y meurt. Le sacré qui a déserté les églises a trouvé refuge dans les hôpitaux, mais quel refuse, quel pauvre refuge, saccagé, menacé, attaqué de toutes parts, par la bêtise, la vulgarité, l'indifférence et la déculturation terrifiante de ceux qui y officient autant que de ceux qui viennent "en visite". S'il y a un lieu où les portes et les talons claquent, c'est bien dans les hôpitaux, où presque tous les pensionnaires sont autant sensibles au bruit (enfin ! a-t-on envie de dire méchamment) que Renaud Camus.

Il me semble, mais je peux me tromper, que les amateurs de musique contemporaine (j'ai en tête la première sonate pour piano de Boulez) comprennent mieux que les autres la vertu essentielle du silence. Quand on a aimé, et travaillé, les Variations opus 27 de Webern, par exemple, on voit la vie différemment, j'en suis persuadé, et, en particulier, on envisage autrement l'économie du son dans les relations humaines. Renaud Camus parle dans ce tome de son journal, je ne sais plus où, d'une sorte de "festival du Silence" ou de quelque chose, en tout cas, où celui-ci, le silence, serait le luxe suprême, où l'on pourrait le goûter à loisir durant quelques heures ou quelques jours comme la denrée rare qu'elle est devenue. C'est une merveilleuse idée, dont devraient s'inspirer peu ou prou tous ces affreux festivals d'été où le bruit est l'invité d'honneur. Mais je rêve…

Je m'avise tout à coup que ce H (celui des hôpitaux, du silence, donc) signifie en notation musicale allemande la note si… Le même si que celui de la Messe de Bach, que celui de la Sonate de Liszt, et peut-être surtout celui de Wozzeck, le plus terrifiant si de toute la musique, et que cette note est la première syllabe du vocable "silence"…

À Pauline, à Glyne, mes Corses généreuses et discrètes