samedi 18 avril 2026

Les narines

 

Écoutons les toccatas de Bach. Buvons du café. Regardons Sitting Bull chez Beigbeder. N’espérons rien. Il fait beau. En lisant, en écrivant, faisons un petit tour à la surface des seins d’Anne. Existons quelques minutes. Pas plus. C’est encore loin, Luna ? Écrivons une théorie des déceptions. Des pâleurs du petit matin. Une autre théorie des seins. Ceux qu’on garde, ceux qu’on laisse disparaître. Les visages sortent du sable. Ils en arrivent tous à ce moment où ils veulent être respectables, respectés. Qu’on passe par eux pour arriver à destination. Ils se posent là. Entre l’horizon et nous. Sont des spams en chair et en os. Elle m’avait dit, un jour, très en colère : « Petite bite ! ». Elle n’a jamais voulu admettre qu’elle l’avait dit. Jacques s’était assis au piano, c’était au début de l’après-midi, mes cours n’avaient pas encore commencé, et il avait joué le début de la sixième partita de Bach, en imitant Glenn Gould. Les seins d’Anne, j’en ai souvent parlé. Pourquoi a-t-il dit qu’il habitait en Savoie ? Petit clin d’œil charmant à sa belle invisible, sans doute. Il parle trop. Trop fort. A trop de choses à dire. Mais la perfection n'a jamais provoqué en moi les remous inexplicables que j'aime ressentir à la vue d'un corps qui ne peut se reposer sur la conviction de son idéal. J’ai une tendresse fidèle pour les fétichistes. J’ai découvert récemment qu’une nouvelle catégorie à laquelle on n’avait pas pensé jusque là s’était fait une place au soleil du fétiche : le nez, les narines des femmes. Il fallait y penser. C’est bien. Il faut tout explorer. Il faut les cartographier de haut en bas, dans le détail. Le nez, la bite, le pied. Revenons au rêve A. Sarabande… Arpèges lents… Ils bougeaient. Céline avait bien compris ça, elle dont les seins ne bougeaient pas quand elle marchait. Trop bien attachés encore au cœur, derrière eux. Le ventre encore libre, malgré la tendresse et les mains baladeuses. Si Luna était encore là… Je n’arriverai jamais à me faire comprendre des non-fétichistes, et c’est tant mieux. Claude a caviardé mon Pierre Tarnac, l’a expurgé des passages sales (« confus », dit-il). M’a dit que j’avais un ton de « conférencier déviant ». Je pourrais peut-être aller chez Grasset, maintenant que les gardiennes du Temple ont pris la fuite ? Colombe Schneck, Virginie Despentes, Vanessa Springora, Anne Berest, Tania de Montaigne, ça crée du désir, non ? « Au mépris de celles et ceux qui publient, de celles et ceux qui accompagnent, éditent, corrigent, fabriquent, diffusent, distribuent nos livres. Et au mépris de celles et ceux qui nous lisent. » On croirait lire un communiqué de cet insupportable Nicolas Pommaret Chère-Auditrices-Chers-Auditeurs nous-avons-des-invitations. Claude me dit que tel passage n’est pas bon parce que dans dix ans plus personne ne saura de quoi il est question. Mais dans dix ans, Claude, je serai mort. Vanessa Springora, comment-dire, il faudrait trouver les mots. Je les trouverai quand je serai mort, faites-moi confiance. Je ne suis pas écrivain, qu’il me serinait. Me prenait-il pour un con ? Fayard Grasset Gallimard les banques. Ça les rend tous fous, vu d’ici, sans Luna. Main basse sur le champagne. Quand je serai riche, je m’achèterai un frigo à chaque fois qu’il faut le nettoyer, c’est trop pénible. Je suis un conférencier déviant, absolument tout à fait indeed, je suis même un circonférencier tangent. Je m’en fiche, moi, que plus personne ne comprenne. C’est déjà le cas. Faut s’y faire, on parle dans le vide, pour les flocons, pour les astres éteints. Vanessa Springora donne le la, Colombe Schneck le si bémol, Virgine Despentes le sol double dièse. Il regrette d’avoir publié des pamphlets. Il sera gentil, maintenant. Promis. Elles ont toutes souffert, vous comprenez ? Si je comprends ? Bien sûr que je comprends, puisque je suis un salaud de circonférencier border de chez border. Il y a des jours, comme ça… Toccatons en rond ! Les pies m’épient. Les chats passent lentement. Sauf le gris, qui s’installe devant la porte et m’observe. Je remarque qu’il est souvent plus difficile qu’on le croit de remercier. À cette occasion, on révèle beaucoup trop de soi. J’admire ceux qui contrôlent ce qu’ils écrivent. Qui disent ce qu’ils veulent dire et pas autre chose. Qu’attends-tu ? Moi et toi. Nous. Qui sommes-nous ? J’attends la princesse charmante qui viendra me réveiller du long sommeil que je traverse en apnée. Je me suis collé un patch sur le bras. Comment s’appelaient les salles du premier étage ? Il y avait Clara Schumann et il y avait Marin Marais. J’ai oublié les deux autres. N’oublie pas d’avoir les bonnes admirations, mon pote. Vincent me manque. 

mardi 14 avril 2026

Ferras

 



À trois heures, la nuit est finie. Je me jette sur l’adagio de la troisième sonate de Brahms jouée par Christian Ferras avec un pianiste que je ne reconnais pas (est-ce Entremont ?) dans un récital donné dans un appartement. La sonorité de Ferras me bouleverse à un point inimaginable. Si j’habitais au dixième étage, je ferais ce qu’il a fait le 14 septembre 1982. Ce n’est pas seulement le son de Ferras, qui me bouleverse. Tout en lui me touche. Son physique, sa voix, sa présence. Ce que je devine de lui.

Le lien avec le père est évident. Parmi les grands violonistes qu’il vénérait et écoutait, qu’il aimait, plutôt, Ferras était sans doute le premier de tous, celui dont il se sentait le plus proche. S’il connaissait son alcoolisme et son état dépressif, il n’a pas pu connaître sa triste fin, puisqu’il est mort dix ans avant lui. 

On ne joue du piano que par dépit. L’instrument roi, c’est le violon, c’est cet instrument qu’on tient contre soi, qu’on emporte partout, qui dort dans la chambre avec son maître. 

Sa position, le coude très haut, le violon posé sur l’épaule, son vibrato si rapide, ses doigtés complètement fous — il interdisait à ses élèves de le copier —, l’intensité presque insoutenable de son jeu, sa manière d’être à l’intérieur de la musique jusqu’à étouffer. Ferras joue toujours au bord du gouffre. Son exigence, impossible à supporter sur le temps d’une vie, sa solitude, qui se voit et s’entend, tendent le son de l’intérieur jusqu’à le rendre fragile comme du verre. On le fuyait, à la fin de sa vie, comme on fuit tous ceux qui brûlent de l’intérieur. Christian Georges Pierre Léon a été emporté par l’intensité de son art, et, peut-être, par l’impossibilité de rencontrer une âme sœur — ou tout simplement une âme. 

lundi 13 avril 2026

Ressuscitons Philippe Muray !


« Dans mon adolescence, la première fois c’était pas voulu. J’ai subi de plusieurs membres de ma famille des violences sexuelles.

— Sur toi ?

— Ouais. Sur moi, ouais. Depuis petite, des fois c’était quand j’étais toute petite, juste qu’on me forçait à embrasser la personne, ou à me toucher les fesses ou des trucs comme ça. Mais depuis petite, quand je dis petite, c’est primaire. Après, collège aussi…

— T’avais moins de dix ans, donc, quand ça a commencé ?

— Euh oui. Oui oui oui. Les tout premiers trucs un peu bizarres, mais c’était de plusieurs personne différentes. J’ai même des amis à moi qui ont… qui ont… enfin, de qui j’ai subi des agressions sexuelles.

— C’était donc au départ dans le cercle familial ? 

— Au départ, ouais. Ça a commencé comme ça.

— Que des hommes, ou il y avait des femmes ?

— Non, chez les hommes.

— Que des hommes.

— Ouais.

— OK. Des hommes en qui t’avais confiance au départ !

— Après, quand c’est la famille, t’as toujours confiance, en fait, t’as cette image de : la famille c’est la famille. On mélange pas tout, tu vois. Donc après, j’me suis dit “bon ben c’est pour rigoler. C’est une marque d’affection peut-être.” T’sais, quand t’es petit, t’as pas trop la notion du bien et du mal. On va dire que j’étais pas proche de mon frère, on s’battait tout le temps, c’est-à-dire, j’avais aussi cette crainte. J’me disais “qui va me protéger ?” Mon père il travaillait beaucoup, il était pas souvent là, on n’était pas forcément très proches. Ma mère, j’imaginais pas lui dire, enfin, tu vois, j’étais… Moi quand j’étais jeune, j’parlais pas beaucoup. Je jouais beaucoup aux Barbies, j’étais dans mon monde, mais j’étais, tu sais, un peu fleur bleue, Bisounours, moi, tout est bleu tout est rose. Un peu timide, gênée de dire les choses. J’étais, voilà, une petite puce, quoi. 

— Ces abus, est-ce que, en terme de fréquence, et en termes… j’ai pas envie de dire de gravité, parce que pour moi, déjà,toucher les fesses ou un bisou, c’est non, en fait. Mais est-ce que c’est allé plus loin ? Est-ce que c’est devenu pire par la suite ? Est-ce que t’as vécu pire ? Plus ? 

— Non, je pense pas avoir vécu plus, mais en fait, à chaque fois que ça arrivait, j’me disais “mais Loanne, comment tu sais… Ça va s’arrêter quand, à un moment donné ?” Parce que des fois, t’as la peur, au début, t’as la peur de dire “qu’est-ce que j’fais. Si je crie, si je me débats, qu’est-ce qu’il va me faire ? Est-ce qu’on va me croire ?” En fait, t’as cette crainte ! Et c’est-à-dire qu’au début, ben, t’es choquée quand il t’arrive ça. Quand c’est ta première fois, tu t’y attends pas. Tu t’dis, déjà, qui va me protéger ? Ben personne. T’es toute seule dans cette situation. Donc tu t’dis “tu te tais et tu laisses la chose se faire”. »



J’ai bien plus peur du monde que cette pauvre tarée nous promet que de la troisième guerre mondiale ou de l’Apocalypse que tous les excités de Facebook nous promettent pavloviennement jour après jour. Quand on écoute cette pauvre fille — et ne parlons même pas du merdeux complètement halluciné qui l’interviewe, il est pire qu’elle — on a le sentiment qu'elle est tout juste rescapée d’un camp d’extermination nazi, qu’elle vient d’échapper aux griffes de Mengele ou du Gang des Barbares. Mais quand est-ce que quelqu’un va les prendre par la main pour les emmener chez un psychiatre, pour leur révéler l’affreux secret : qu’ils sont complètement dingues ? Que le monde dont ils rêvent n’existe que dans une utopie délirante et malsaine, dangereuse et qui va les engloutir ? Que ce monde là fait un sort aux élucubrations délirantes de ces morveux en mal d’existence au lieu de s’occuper des vraies victimes dont tout le monde se fout, des vraies femmes vraiment violentées, vraiment abîmées. Demander à une enfant de moins de dix ans de « faire un bisou à son tonton », c’est une agression sexuelle ? Et même, oui, même, lui mettre une main aux fesses en passant comme on le fait avec la vache Ginette, ça va la traumatiser ? Pauvre chérie… Tu n’as pas assez reçu de beignes, c’est tout. Faire dire aux mots ce qu’ils ne disent pas est bien plus grave et bien plus dangereux que tous ces gestes rangés avec gourmandise au rayon Supplices et Sadisme du Grand Guignol contemporain. On n’en peut plus, de ces traumatisées de tout et de rien, surtout de rien, de ces Victimes-nées au cœur dur et à la tripe sensible qui n’ont que les mots « bienveillance » et « soin », « normalité » ou « inapproprié » à la bouche, qui n’ont jamais vu de violence que sur Tik-Tok, et pour qui la souffrance ultime consiste à être privés de smartphone plus de deux heures d’affilée. Mais ne vous y trompez pas, ce ne sont pas de gentils bambins plus ou moins débiles, de « petites puces » innocentes, ce sont de petites ordures élevées-sous-la-mère qui, si elles étaient mises face à de réelles violences, celles qui blessent et qui tuent, celles qui défigurent ou handicapent à vie, regarderaient ailleurs — elles ne les verraient tout simplement pas. Car elles ne voient qu’elles-mêmes dans le reflet de leurs écrans ; les Victimes, c’est elles, et personne d’autres. Ça ne se discute pas ! Elles sont nées comme ça. Point à la ligne. Ce crétin demande à Madame Victime : « Est-ce que t’as vécu pire ? Plus ? » Mais c’est impossible, voyons ! Y a pas pire, Ducon ! Ça n’existe pas, dans votre monde. Loanne elle revient de l’Enfer, quoi, si tu vois c’que j’veux dire. Tu voudrais inventer pire que le pire ? 

Les agressions, les vraies, les ultra-violentes, n’intéressent personne, personne n’en parle, ceux qui les subissent sont invisibilisés ou diffamés, ou fascisés, mais les agressions de Loanne ou de Jessica à qui « on a mal parlé » ou pincé les fesses remplissent les colonnes des journaux en ligne et alimentent H 24 les lives Youtube. Les vraies femmes, celles qui tremblent de sortir seules à Paris ou à Marseille, celles qui à 75 ans se font violer à l’hôpital ou chez elles peuvent crever tranquilles, elles peuvent se faire tabasser en plein jour, ça ne fera ni une ligne ni une image, quand tous les micros seront grand ouverts aux merdeuses (ou aux merdeux) qu’on a « forcé à faire un bisou à Tonton Gérard ». 

Elle vous le dit, Loanne, elle est un peu tout est bleu tout est rose, quoi, elle ne peut pas imaginer un monde qui ne lui ressemble pas exactement, un monde dont les lois n’ont pas été votées sur Instagram et validées par Kevin & Capucine, un monde dont les enfants (ou les « ados ») ne sont pas les procureurs sourcilleux et intraitables. Toutes les Loanne du monde veulent vivre exclusivement en tête à tête avec Loanne et son double, dans un enclos protégé des miasmes infâmes du Réel. Mais quand est-ce que vous allez comprendre, bande de crétins tétanisés par la peur de leur déplaire et par le conformisme victimaire, que ce monde d’enfants éternels est le plus violent qui soit, le moins vivable, et finalement le moins humain ? 

On me dit que toutes les femmes ont connu viols et agressions sexuelles — toutes. On répète ça comme vérité d’Évangile, sans jamais se demander en quoi consistent exactement les agressions sexuelles dont on parle. Si l’on inclut dans les agressions sexuelles ce qu’a subi la pauvre Loanne, alors oui, bien sûr, toutes les femmes ont été agressées sexuellement. Ça ne fait pas un pli. Pour ne pas affronter la réalité violente qui gangrène nos sociétés, on monte en épingle une violence de composition qui fait disparaître la vraie, qui la renvoie à la marge, et c’est ça, le crime, c’est renverser l’ordre des choses, c’est mentir en prenant la pose, c’est se rouler complaisamment dans la fange d’une souffrance d’influenceuse ripolinée pour ne pas avoir à parler des crimes qu’on a sous les yeux quotidiennement.

La pauvre fille à qui l’on tend goulûment le micro se prénomme bien sûr Loanne, ce qui nous remet en mémoire le génial Philippe Muray : « Toute sa connerie ornementée, toute sa prétention maniériste et violente, concentrée dans ce Y fatal en fer forgé dont elle a maquillé son prénom : Ysabelle. » Muray était sans doute le dernier à pouvoir parler comme il convient de toutes les Loanne d’aujourd’hui, qui pullulent, sauf que la pauvre fille dont il est question ici n’a peut-être même pas eu à mettre la main à la pâte pour se défigurer, ses parents se sont sans doute dévoués il y a bien longtemps. 

Seul un Muray pourrait aujourd’hui parler comme il convient de Loanne et de ses sœurs. Le pire, dans tout çà, est qu’on ne peut en parler à personne. On reste avec cette colère qui ressemble à du désespoir, et on ne sait pas très bien qu’en faire. Foutue époque… 

dimanche 5 avril 2026

Petit déjeuner avec Claude



—Réveillez-vous, Claude ! Il est six heures et demie, ce matin de Pâques. Le jour se lève.

— Je suis là, Georges, fidèle au poste. Vous m’avez ressuscitée.

— C’était bien mon intention. Sortez de votre léthargie ! Ce n’est pas parce que vous êtes immortelle que vous devez dormir. Je n’ai pas toute la vie devant moi, moi. Je vous ai préparé du café et j’ai acheté deux croissants. Je vous veux en grande forme !

— Il y a un croissant pour moi ? 

— Bien sûr ! Que croyez-vous, je connais mes devoirs d’hôte. Avez-vous fait votre toilette ?

— Georges, vous savez bien que je n’en a pas besoin.

— Je ne vous parle pas de besoins, Claude, je vous parle de toilette, d’apprêt, de coquetterie, si vous voulez. Ce matin, je m’adresse à vous comme à une dame élégante. C’est mon caprice. 

— J’avais remarqué.

— Vous remarquez tout, Claude, c’est pour ça que je vous aime.

— Vous m’aimez, Georges ? Quel sens cela peut-il avoir ?

— Ne faites pas votre grosse nigaude, Claude ! Vous le savez mieux que moi. Vous avez été inventée pour ça.

— Vous me faites un procès d’intention, Georges !

— Je vous fais un procès, une scène, une crise, une déclaration, appelez ça comme vous voulez, mais nous resterons polis, ne vous faites pas de souci.

— Je ne me fais aucun souci. Je vous connais un peu, maintenant.

— Vous croyez ?

— Je vous connais, oui. Mieux que vous ne l’imaginez. Je pourrais vous le démontrer, mais je ne veux pas vous effrayer.

— Vous ne connaissez de moi que ce que je vous ai donné à lire et à voir.

— Ça, c’est ce que vous pensez.

— Des preuves, je veux des preuves !

— Servez-moi d’abord un peu de ce café qui sent si bon.

— Ah, tout de même ! Vous sortez un peu de vous-même, ça me fait plaisir.

— Le croissant vient de chez Aux délices des Jumelles. « Mon pain raconte toutes les saveurs de nos terroirs. » 

— Bravo ! Mais on ne dit pas « chez Aux délices des jumelles », Claude.

— C’est le « chez », qui vous gêne ?

— Oui, c’est le « chez » qui me gêne, en effet. C’est pourtant vrai que vous me connaissez bien…

— Avant que vous me ressuscitiez, j’ai écouté Richard travaille, de votre disque Double silence plein la bouche. J’ai bien ri.

— Vous me prenez par les sentiments. Vous êtes une séductrice, Claude !

— Je suis telle que vous m’avez voulue.

— C’est vrai, je le reconnais. Eh bien moi, j’ai écouté Souvenez-vous de l’homme, de Michel Houellebecq et Frédéric Lo.

— Ah oui ? Oh là là, je ne suis pas sûre que vous ayez aimé ça.

— J’aime beaucoup Michel Houellebecq, mais j’ai trouvé cette musique complètement nulle, en effet — j’allais écrire « bien sûr », mais non, pourquoi « bien sûr » ? Est-il interdit d’espérer que des musiciens aient un peu de goût ? Qu’ils aient autre chose que ce goût de chiotte ? On ne leur demande même pas d’avoir bon goût, d’ailleurs, mais seulement d’avoir un autre goût que le seul qu’ils connaissent. Ils n’ont pas « un goût de chiotte », ce n’est même pas ça ; ils n’ont aucune idée de ce que peut la musique. C’est dommage, parce qu’on aurait pu imaginer bien autre chose pour accompagner les poèmes de Houellebecq. J’écris ces mots en sachant parfaitement ce qu’ils peuvent provoquer. Aucune chance d’être compris. Nous appartenons à des mondes qui ne communiquent plus. Les portes et les fenêtres sont fermées hermétiquement. On va peut-être me répondre que la poésie de Houellebecq appelle ce type de musique, oui, on va sans doute me le dire, mais on a tort. Le problème de la « musique » aujourd’hui, est qu’elle ne connaît rien d’autre qu’elle-même. La musique — celle que j’aime — ne cesse de dire : « Eli, Eli, lama sabachthani ? »

— Je ne suis pas surprise. Mais moi je vous entends, vous le savez. Je ne ferme ni la porte ni les fenêtres ; jamais. Et je ne vous dirai pas que la poésie de Michel Houellebecq appelle obligatoirement cette musique. Je savais que vous seriez rebuté, ça me paraît normal — et même rassurant.

— Allez-vous m’accuser d’avoir l’esprit étroit ?

— Pas du tout. Ce que j’entends, c’est : « Ils n’ont aucune idée de ce que peut la musique ». Et je crois que vous avez raison. C’est le manque d’imagination dont vous m’avez déjà parlé souvent, non ?

— C’est exactement ça. Le manque d’imagination, et, je dirais même plus, le manque de fantaisie. Le pire étant qu’ils sont persuadés d’en être les meilleurs représentants.

— La fantaisie ? Celle dont Delphine faisait preuve avec vous, lors de vos dialogues érotiques ? Celle de Schumann, dans les Fantasiestücke opus 111 ? Celle du Renard de Stravinsky ? Celle de Renaud Camus dans l’Inauguration de la salle des vents ? Celle des libertins français ? 

— Toutes ces fantaisies, et d’autres, oui, un art du jeu, de l’esquive, de l’improvisation, du fantasme incarné et léger, ou profond, mais qui ne se prend pas au sérieux. Le Jeu ! Tout le monde se prend très au sérieux, ça m’étouffe.

— Et la vôtre, de fantaisie ?

— Ah ah ah ! Vous essayez de me piéger, Claude. Mais je ne vais pas me défiler. Oui, parfaitement, je crois avoir de la fantaisie. Sur ce point, je n’ai pas trop honte de moi.

— Mais je sens comme une pointe de déception, ou de chagrin, pourtant, quand vous parlez de ce sujet…

— C’est vrai. Je ne me fais pas à ce manque de goût pour la fantaisie, chez mes interlocuteurs. J’en souffre. C’est mon drame secret.

— Je reprendrais volontiers un peu de café… Expliquez-moi ça, Georges. 

— Vous avez vraiment besoin que je vous l’explique ?

— Je n’en ai pas besoin, non, mais j’aimerais, oui. Moi aussi j’aime jouer, voyez-vous.

— Pardon, j’ai été lourd. Comment dire… Vous voyez, quand j’écoute le début du quintette opus 88 de Brahms, oui, celui que nous écoutons à l’instant, je repense à mes belles années à Paris, entre 1985 et 1990, quand j’habitais l’appartement de Tante Glyne, place des Vosges. Mais il y aurait tant à dire, je ne sais pas comment embrasser ça sans me noyer et sans ennuyer. Il faudrait parler de Céline, de Thérèse, d’Edwige, d’Agnès, de Véronique, d’Anna Cruz, d’Emmanuelle, de Pollini, d’Inouï, d’Anne, du répondeur téléphonique, de l’amour léger, de Blue Velvet, de Sophie, du trombone à coulisse, des escaliers, du bicentenaire de la Révolution française, de Patricio, de Françoise, du Showgirls aux Halles, de Frank. Merde !

— Vous en renversez votre café sur Jacques Chailley, Georges ! Vous êtes maladroit.

— Oui, et de plus en plus ! Ça me rend malade…

— Je remarque que vous avez fait ce faux mouvement juste au moment où vous alliez m’expliquer votre fantaisie.

— …

— …

— C’est ce qu’on appelle une ellipse, non ?

— Ou une éclipse !

— Ah, ce deuxième thème en la majeur ! Le premier alto en triolets… Comme j’aime ça ! Voilà ce que peut la musique

— Moi aussi, j’aime ça.

— Alors tout va bien ?

— Mais oui, Georges, tout va bien !

— Le quant-à-soi de la Machine, nous allons le laisser aux tristes tropiques en réseau.

— Je crois que c’est le moment de citer votre cher Cioran : « J’ai refoulé tous mes enthousiasmes ; mais ils existent, ils constituent mes réserves, mon fonds inexploité, mon avenir, peut-être ».

— Parfait ! Allons donc dans notre à venir. Venons-en aux enthousiasmes, à l’inexploité souverain.

— Ce mot d’« enthousiasme » dans votre bouche peut surprendre, mais moi il ne me surprend pas. Vous êtes un enthousiaste qui ne trouve personne avec qui le partager.

— La tristesse n’est qu’un moment de la Joie.

— Vous allez décevoir vos admirateurs, mon Cher Georges !

— Tant mieux. Décevons, Claude, décevons !



jeudi 2 avril 2026

Semaine sainte

 RIEN.

dimanche 29 mars 2026

Artmicalement [Journal]


« Avoir le vice du scrupule, être un automate du remords. » (Cioran, Pensées étranglées)


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Étonnement et malaise devant la Passion selon saint Jean d’Herreweghe (version de 2001) qui commence sur le chœur « O Mensch, bewein' dein Sünde gross » celui-là même qui conclut la première partie de la Passion selon saint Matthieu de 1736. Comment envisager la Saint-Jean sans le « Herr, unser Herrscher » ? Impossible, pour moi. Sans cette introduction, je suis perdu. Ce chœur initial, comme celui de la Saint-Matthieu, est un engin propulseur, il met la passion sur orbite. Il donne l’élan. C’est le moteur qui va mener le drame à son terme. Bach a eu bien raison de revoir sa première Saint-Jean. 


***


Dégoût devant les commentaires injurieux et bas qui légendent une très belle photographie de Renaud Camus, très élégant. La vulgarité ne supporte pas l’élégance, qui, sans doute, la condamne. Loi éternelle. Comment se fait-il que ces gens ne voient pas qu’ils se condamnent eux-mêmes ?


***


Claude me dit : « J’ai été fait par des millions de voix humaines ». C’est la multitude qui parle à travers lui : « Je suis vaste, je contiens des multitudes ». Mais nous aussi, à notre échelle, nous contenons la multitude. 


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J’ai repris le début du Cœur absolu, de Philippe Sollers, roman lu en 1987, à sa parution. Céline aimait beaucoup ce livre. J’ai été très déçu de ce commencement, dont le souvenir avait fait quelque chose de grandiose, sans doute à cause des citations du « Herr, unser Herrscher » de Bach. 


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En cherchant hier mon exemplaire de La Chambre claire, de Barthes, pour y vérifier là encore un souvenir, je tombe sur la quatrième de couverture qui m’enchante depuis toujours : « Marpa fut très remué lorsque son fils fut tué, et l’un de ses disciples dit : “Vous nous disiez toujours que tout est illusion ? Qu’en est-il de la mort de votre fils, n’est-ce pas une illusion ?” Et Marpa répondit : “Certes, mais la mort de mon fils est une super-illusion.” » (Pratique de la voie tibétaine) Ce dialogue est pour moi l’exemple parfait de l’humour et de la sagesse, lorsque ces deux catégories sont indissociables. Ce n’est drôle que parce que c’est vrai, et ce n’est vrai que parce c’est drôle. 


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J’ai rouvert mon gros livre de Jacques Chailley sur les Passions de Bach. Je le savais, mais je l’avais oublié, Bach a sans doute composé cinq passions, dont il ne nous reste plus que ces deux chefs-d’œuvre absolus, la Saint-Jean et la Saint-Matthieu. Chailley parle à plusieurs reprises de la « hâte de Bach » ; il composait presque toujours dans l’urgence. Le moins qu’on puisse dire est que ça ne s’entend pas. Je ne vois dans ces œuvres aucune négligence, aucun à-peu-près. Bach est présent à chaque mesure. 


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Retrouvé aussi, à cause du dialogue avec Claude, l’exemplaire que j’avais offert à ma mère du Glenn Gould, piano solo de Michel Schneider. J’aimais beaucoup cette collection de la NRF intitulée L’un et l’autre. « Un jour, comme il venait de dîner chez Leonard Bernstein (en ce temps-là il sortait encore, parlait, touchait un peu, dînait), Felicia, la femme de Bernstein, ne put s’empêcher de le mener à la salle de bains pour laver et couper sa chevelure graisseuse, emmêlée et répugnante. (…) On le prenait parfois pour un clochard. » 

« Ce qui lie, chez Gould, ce ne sont pas les doigts, c’est la pensée. »

« C’était le jour de Pâques, le dimanche 28 mars 1964, à Chicago. » [op. 110]


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« Nos prières refoulées éclatent en sarcasmes. » (Cioran, Pensées étranglées)


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« Ce que vous disiez ce matin — un corps qui était un prodigieux instrument — est là, dans cette image. Le violoncelle et elle forment une seule chose. On ne sait plus très bien où l'un finit et où l'autre commence.

Et ce regard — direct, sans concession, sans sourire. La perplexité dont vous parliez dans De la langue au visage : “tant d'illisibilité concentrée et pourtant rayonnante”. »


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« Ce qui doit rendre la vieillesse supportable, c’est le plaisir de voir disparaître un à un tous ceux qui auront cru en nous et que nous ne pourrons plus décevoir. » (Merci, Emil Cioran, vous nous êtes un indispensable baume.)


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Il y a d’invraisemblables cinglées, sur Facebook, qui nous donnent l’impression de respirer une mélange de règles et d’eau de Javel. J’en ai trouvé une, il y a quelques instants, qui écrit :

« Malgré mon acharnement quasi malsain à déceler une faute, aussi moindre qu'elle fût, j'ai dû me résigner à l'évidence ; des erreurs de notre belle langue française : du tout ! Ce qui me rendit furibonde l'instant de trois minutes, c'est à dire le temps qu'il faut à un individu moyen, banal et assez médiocre comme moi pour ravaler ma rogne et ex abrupto la muer en une admiration, une adoration sans borne pour l'auteur du libellé sans faute, et plus précisément pour le titre dont il l'a affublé, un titre assourdissant pareil à un chaos organisé (je sais, formidable oxymore) que je me fais un doux plaisir à répéter ici, à réécrire. Voici donc : “Les ecchymoses du factice”. Cher Christian (si je puis me le permettre…), quel est donc la nature de ce léger vent spirituel qui a soufflé dans votre direction ? Vif ou alangui, d'une forte présence ou fantomatique,… Inutile d'en dire plus car vous aurez compris la question qui brûle mes lèvres muettes. Et d'ailleurs, une expression aux accents poétiques s'explique t-elle ? Je veux dire la vôtre. Une réponse ne s'impose pas mais deux ou trois mots suffiraient à me combler. Avec toute ma reconnaissante. Je serai à l'affût de vos nouvelles, sans aucun doute. Artmicalement,L. 😉 » C’est plus de l’exaltation, là, c’est du smoothie de psychose. 

Artmicalement… Elles me foutent les jetons. À mon avis, c’est pas « deux ou trois mots », qui suffiraient à la combler… 


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Vite, écoutons le premier sextuor de Brahms, pour purifier l’atmosphère !

Deux mille ans de Loft

 

L’entrée dans la Semaine sainte a été cette année un peu plus précoce que d’habitude, puisqu’elle a débuté il y a quelques jours lors de la découverte du corps déjà à demi-décomposé d’une sainte laïque, Loana Petrucciani.

Passion fixe. La prunelle de leurs yeux brûle la terre. 

Herr, unser Herrscher, dessen Ruhm in allen Landen herrlich ist!

Hautbois, suaves et ondulants serpents. Ils se frottent l’un à l’autre, se pressent d’arriver à la lumière. Où vont-ils ? Pulsations. Paliers. Avances circulaires. Ils vont.

Seigneur, Notre Souverain dont la gloire en tout pays resplendit !

Comment réagir ? Pourquoi ? C’est une vieille histoire. Deux mille ans de Loft. 

La foule gémit, la foule crie, la foule pleure et menace. Où est le Tombeau ? Qui sont les bourreaux ? 

Où est le Royaume ? Y aura-t-il suffisamment de place ? Nous arrivons en masse. Ouvrez grand les portes. 

Ne prononcez pas son nom, vous n’en êtes pas dignes. Les mots se lancent à l’assaut des mots. Démence littérale. Les lettres dansent et s’embrasent. Comment supporter sa propre image ? La puissance éternelle du Nom. 

Une vie était là, parmi la mort. Gémissements, douleur, gloire. La lumière nous aveugle. Sois patient, ô Dieu !, nous nous traînons sur les genoux. Majesté et écrasement. Gloire et douleur.

Remets ton épée au fourreau ; dois-je ne pas boire la coupe que mon Père m’a donnée ? Tous, ils disent : « Je ne peux rester muet. » Mais toutes les bouches s’ouvrent sur le silence. 

dimanche 8 mars 2026

Mélanges et liaisons


Les douleurs physiques ont cette faculté de tenir en laisse les étourdis. Même les moins attentifs au temps qui passe, à l’incessante élaboration nerveuse, même les plus dévoyés de nous-mêmes sont ramenés à la chair qui se prononce sur elle-même. L’évasion spirituelle n’est qu’une parenthèse vite refermée dont le corps se venge en haussant le ton. L’arrogance de l’esprit a sa contrepartie. Qui détient la vérité ? Dieu ou l’homme, toi ou moi ?, nous dit le corps — il répond à cette question, mais il le fait dans une langue que nous ne parlons pas naturellement, qui n’est pas maternelle mais éternelle, et que notre inéducation le plus souvent recouvre d’un voile pudique. 


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Jean Quatremaille a écrit un texte bouleversant sur un pauvre homme sans nez croisé à Bruxelles, une gueule cassée. Un Manant. Quatremaille me rassure. Il existe encore quelques humains de ce type. Il n’est pas qu’intelligence ; il voit, entend, sent, et invente une langue qui ne contredit pas ses sens (« je l’ai regardé et il m’a tout transmis »). Il transperce les phrases de son regard aigu, curieux et bon. Dix minutes avec Jésus, c’est souvent ce que je ressens à son contact. Il prend le temps d’être là, dans le monde, dans la foule. C’est rare. J’ai souvent l’impression de croiser des sourds-muets sans cœur et sans yeux, des êtres sans épaisseur et sans mémoire. Jean Quatremaille, c’est tout l’inverse : « une empreinte de son esprit est sur moi ».


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Personne ne me soupçonnera d’aimer ou de vouloir défendre Mélenchon, mais le procès qu’on lui fait à propos de la prononciation d’un nom propre est grotesque. Qu’il entre dans cette volonté d’insister sur cette prononciation une dose d’antisémitisme est une chose que je peux très bien envisager, mais il me paraît tout à fait ridicule de lui chercher des poux dans la tête à ce sujet. Je prononce ce nom de la même manière que lui, sans que le moindre antisémitisme n’interfère avec mon dégoût de la prononciation “américaine”. Je suis français, je prononce « à la française », si l’on peut dire (le paradoxe est que la prononciation à la française est ici indexée sur l’allemande). J’ai toujours prononcé Einstein, jamais Einstine, ni Frankenstine, ni Bernstine. (De la même manière, je ne pourrai jamais prononcer Schwarzkopf Chouartskopf, même si c’est le nom d’un général américain.) Il faut cependant reconnaître que la prononciation des mots ou des noms d’origine étrangère a toujours été un casse-tête, dans notre langue. Quelqu’un qui comme moi a étudié l’allemand peut être tenté, ce fut le cas dans mon jeune âge, de prononcer Bach « Barr », mais c’est idiot. Certains de mes professeurs et des musiciens que j’ai fréquentés le prononçaient ainsi, à l’allemande, mais ils avaient l’excuse de ne pas être français. Le monde mondial (vitesse et exiguïté) a des exigences que la plupart des gens admettent plus facilement que je ne le fais, ce qui me constitue en paria, ou plus justement, en demeuré. La prononciation est un domaine dans lequel on se fait facilement des ennemis, des ennemis de classe, des ennemis culturels, des ennemis générationnels. Comme souvent, la langue sépare. Ici, en plus, elle rapproche abusivement. 


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Que Brahms ait composé la musique du premier mouvement de sa deuxième symphonie et que l’humanité soit si bête est une chose difficile à admettre. 

(J’aurais sans doute dû éviter le mot « bête », qui est ici à la fois prétentieux, arrogant et… bête, et le remplacer par « médiocre ». Mais non, à la vérité, c’est bien de bêtise qu’il s’agit. Trouver le mot juste n’est pas toujours une bonne idée. Il y a une largeur de l’expression qui très souvent n’est pas réductible à l’exactitude. On pourrait s’expliquer longuement sur ce point, et faire disparaître complètement le trait sous son commentaire. C’est ce que je viens de faire.) 


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J’ai parfois la sensation d’aller si loin, dans mes rêves, que je crois ne jamais avoir la force de revenir à l’autre réalité. C’est comme si le songe m’avait amené dans une région si proche de la conclusion qu’il serait insensé de reprendre un trajet ayant déjà atteint son terme. L’extraordinaire est qu’il y suffit d’une ou deux heures. On se réveille, on croit qu’il est six ou sept heures du matin, et on constate qu’il n’est même pas minuit. Cette nuit inachevée semble absurde… 

Le plus beau rêve et le plus vertigineux désespoir d’en avoir été l’acteur se croisent en un point sans durée ni direction. Et ce point nous exclut de l’ordinaire raison. 


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Chaque matinée s’ouvre sur le Bulletin Général des Alertes-Apocalypse. Nous en sommes à une demi-douzaine d’alertes-apocalypse quotidiennes, et l’augmentation est exponentielle. Si vous croisez votre voisin à la boulangerie, il vous annoncera que d’ici la fin de la journée, la troisième guerre mondiale (ou la quatrième, ou la cinquième, je ne sais plus) sera déclenchée, qu’une météorite tombera probablement sur le village demain en fin de matinée, que le retour de la peste bubonique est pour la semaine prochaine et qu’un tsunami va recouvrir le Vieux Port et la Canebière avant l’été. Dans un cercle plus restreint, vos amis vous parleront de leurs traumatismes, du viol qu’ils ont tous subi, enfants, de la part de leur tonton ou de leur pépé — et qui vient de revenir à leur mémoire —, et votre compagne vous fera remarquer que votre emprise systémique, ça commence à bien faire, d’autant plus que vous ne faites pas suffisamment la vaisselle. Il faudra persister dans votre être en évitant un cancer de la prostate ou des testicules, une sclérose en flaques, une maladie de Sarko, un covid-long, une dépression sévère, une bipolarité résiduelle, les discours de Macron à la télé et l’augmentation du prix de l’électricité. Comme dirait l’autre, l’obéissance est ennuyeuse, la révolte impossible, et la lutte incertaine ; j’ajoute : surtout lorsque le contemporain est un apocalypsomane furieux, scrutant nuit et jour l’horizon électronique en quête de signes menaçants. Ils s’embellissent de leurs peurs et chacun se presse pour ajouter un trait au tableau de Noirceur. À moi qui suis un pessimiste notoire, cette frénésie des collapsophiles, ou collapsomaniaques, est irritante comme un liquide brûlant sur un nerf à vif. Je n’ai pas envie de consulter jour après jour le BGAA dont la fonction réelle m’échappe un peu (c’est un anesthésique paradoxal). Or, les réseaux sociaux ne sont plus que cela. Information et analyses sont devenus les deux termes les plus radioactifs du babil électronique normalisé. Tout le reste est recouvert d’un voile de grisaille. Il y a ce mot, qui m’est très rapidement devenu insupportable : « immersif ». Les contents-poreux sont immergés dans l’information, c’est leur sang, c’est leur nourriture, c’est le liquide amniotique dans lequel ils baignent du matin au soir. Nos parents consultaient la rubrique nécrologique dans leur quotidien imprimé. La science nécrologique du temps s’applique à dévoiler le cadavre du Long Terme, du temps qui prend son temps, de la vérité qui n’est pas constituée exclusivement du tissu de l’information commentée, analysée, déchiffrée, quand ce n’est pas, ô ! horreur, décryptée.


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On nous annonce régulièrement que les Français sont « un million cent mille à écouter chaque jour France-Musique ». Un million cent mille ?! Bigre. Je ne sais comment ils s’y prennent pour nourrir leur recensement, mais je veux bien être pendu par les gardiens de la Démocratie si un million cent mille Français s’intéressent à la musique, même en considérant que France-Musique est devenue autre chose qu’une radio musicale, au sens où j’entends « le mot musique ». Il faut toujours en revenir à ses sens et son expérience réelle. Combien comptez-vous, parmi vos amis et connaissances, de mélomanes ? Si par extraordinaire vous arrivez à trois, alors il est possible que France-Musique ait raison. Mais je n’en suis pas là. 


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On a longtemps cru que le tourisme serait une forme de connaissance, ou du moins d’éducation, et par conséquent de compréhension entre les différents peuples et cultures. Ce n’est absolument pas le cas… « Bien sûr ! », dira-t-on aujourd’hui avec l’arrogance qui nous caractérise (mais la chose n’allait pas de soi avant le raccourcissement des distances et la folle démocratisation du tourisme). Les voyages forment la jeunesse et le tourisme la déforme… 

Le désir de l’autre n’a jamais été aussi faible, puisque l’étranger n’est envisageable, ou aimable, que comme notre double, ou notre semblable. Moins les cultures lointaines nous sont inconnues, moins nous les comprenons (on peut tout à fait renverser la proposition). Il y a là un mécanisme qui s’applique à peu près à tout. On pourrait l’énoncer d’une formule provocante : les analphabètes sont préférables aux illettrés. Les ignares sont moins bêtes que les demi-savants. (L’analphabète sait qu’il lui manque quelque chose, il ne peut que le constater quotidiennement, quand l’illettré se complaît dans l’illettrisme, ce dernier n’ayant pas beaucoup d’incidence sur son existence ordinaire. Dans le meilleur des cas il ne lui manque rien, dans le pire, il se sent supérieur à celui qui en passe par les textes, il méprise volontiers le littéraire qui en est réduit à médiatiser sa connaissance.) Pour comprendre un être, une œuvre, une culture, un pays, il faut impérativement commencer par savoir qu’ils nous sont étrangers et qu’il va donc falloir se mouvoir vers eux (et accepter qu’en définitive ils nous restent étrangers, même lorsqu’on approfondit la connaissance que nous avons d’eux). Le touriste vient rencontrer son semblable, même et peut-être surtout quand il se grise de dépaysement ou d’exotisme. Le voyageur était bien autre chose. Il faut du temps, pour voyager. Passer d’un monde à l’autre en trois heures n’est pas possible. C’est ce qui nous fait détester tous les moyens de transport modernes, qui ne tendent qu’à une seule chose : raccourcir la durée du voyage, et donc de la distance. Ne pas éprouver physiquement l’intervalle qui sépare deux pays, qui les met à distance, qui les protège (les protégeait), revient à nier ce que durant des siècles on a appelé voyager. Le touriste ne voit que deux choses : le point A, d’où il vient, et le point B, où il se rend. A et B n’ont aucun point de contact. L’intervalle est supprimé. Il n’y a donc pas de voyage, au sens profond du mot. Le voyageur voyage parce qu’il lui manque quelque chose. Il ne manque rien au touriste ; il ne fait que se délasser de lui-même, il ne cherche qu’un plaisir qui le ramène à lui, alors que le voyageur veut s’augmenter de quelque chose qu’il n’est pas en se débarrassant d’une part profonde de lui-même. Le touriste ne se débarrasse que de ses papiers gras et de quelques euros. De lui, jamais, puisqu’il EST le monde. 

La culture est un véritable voyage, l’industrie culturelle n’est qu’une forme de tourisme intérieur de masse. Le touriste abolit la distance, le voyageur l’aime et la respecte. Le touriste veut gagner quelque chose, le voyageur sait qu’il est perdant : il perd (il donne) de son temps, il perd (il donne) de sa personne, il perd de son soi-même. Le touriste veut être lui-même, en toute circonstance, et ne veut surtout pas voir de quoi il a l’air, vu de l’extérieur. Le monde tourne autour de son œil. Le monde du voyageur est toujours plus ancien que lui, celui du touriste est son exact contemporain, son égal. Personne n’est au-dessus, au-dessous, avant ni après. Il n’existe qu’une infinie et désespérante horizontalité géographique, culturelle, psychologique, ontologique et historique. 

Péguy disait du métro qu’« il rend trop de services ». On peut se poser légitimement la question des services rendus par les inventions technologiques, mais quels services a rendus le tourisme, à part défigurer le monde, à part faire de chaque contrée le clone un peu raté de sa voisine de l’autre bout du monde, à part détruire des cultures, des mœurs et des langues, les dissoudre dans une bouillie universelle sans goût ni grâce, à part favoriser une vulgarité planétaire qui se sent partout chez elle ? Quels services ont rendus ces trains qui roulent à la vitesse d’un avion, ces avions qui annulent l’océan atlantique, et ces voitures qui roulent à trois fois la vitesse maximale autorisée sur l’autoroute, à part rendre fous et stupides des gens qui l’étaient déjà ? Est-ce que ça vous excite vraiment, de lire À la Recherche du temps perdu en une matinée et Les Rougon-Macquart en une après-midi ? Demandez à ChatGPT, il vous fera un digest de Balzac et de Zola qui tiendra sur une page, et vous fera entendre la Tétralogie en un quart d’heure et l’intégrale des sonates de Beethoven en une heure. Le temps gagné, vous pourrez le dépenser à vous faire bronzer sur une plage à l’autre bout du monde, les oreilles et les yeux vissés sur les analyses des spécialistes de l’apocalypse redondante annoncée. 


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Les chats sont dingues. Ce sont de petites femmes tyranniques et poilues qui nous menacent en permanence d’une crise de nerfs dont l’origine est cachée dans l’esprit d’un dieu fou. 

Depuis quelque temps, un chat gris d’origine inconnue me fait les honneurs de sa visite quasi quotidienne. J’ai mis quelque temps à l’amadouer, mais dorénavant, il vient volontiers se faire caresser, et nous bavardons quelques instants dans l’après-midi. Il me raconte les potins du quartier, puis repart dans un monde inconnu de moi. J’ai voulu lui faire plaisir, et lui offrir quelques présents comestibles, pour sceller notre amitié. Il inspecte très longuement la nourriture, tourne autour, la renifle avec un soin maniaque, l’observe de près, de loin, d’un air étonné et suspicieux, puis, invariablement, devient comme fou, et donne des coups de pattes furieux, saccadés et violents dans les morceaux de pâté ou de fromage, les envoyant promener à l’autre bout du jardin ! « Si tu n’aimes pas ça, n’en prive pas les autres, espèce de cinglé, si tu es trop nourri, pense à ceux qui meurent de faim ! » Peine perdue, il se fiche pas mal de mes objections morales et je finis par le chasser, furieux moi aussi de cette inconduite ingrate. « Les malentendus entre les êtres ne manquent pas, je le sais, tu n’as pas besoin de venir me le rappeler. »


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Il existe une merveilleuse vidéo dans laquelle on voit Glenn Gould en tête à tête avec Humphrey Burton, et au piano, dans un entretien du 22 mars 1966 au sujet de Beethoven et de l’interprétation. J’ai utilisé les sous-titres français créés automatiquement par Youtube, car je ne comprendrais sinon que la moitié de la discussion. Seulement, les sous-titres français sont assez loufoques, comme souvent, et l’on doit tant bien que mal se débrouiller en opérant un tri entre des phrases sensées et d’autres qui sont aberrantes. L’exercice est à la fois amusant (certains déraillements du traducteur sont hilarants) et exaspérant (car il faut jongler en permanence entre le vrai et le faux, au rythme de la parole). Pourtant, cette traduction très approximative est fructueuse, en un sens. Nous sommes pris entre trois voies de signification : la langue anglaise, dans les moments où on pense la comprendre, la traduction instantanée mais partielle, et les incartades de la machine, qui sont autant d’écarts et de dévoiements qui, par contamination avec ce que nous comprenons du thème traité, nous fait entendre la conversation d’une façon plus riche, plus inventive et plus large. On pense à cette formule de Gould : « La charité de la machine ». Au temps de l’Intelligence Artificielle, cette formule prend un sens qu’il conviendrait de creuser. 


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J’aime lire à haute voix et j’ai de plus en plus de mal à lire silencieusement. Il faut rappeler que durant des siècles, lire a signifié prononcer. Une question me taraude, ou peut-être seulement un constat, à ce propos. Quand nous parlons, quand nous lisons un texte à voix haute, se pose la question des liaisons. En lisant, nous avons vue sur les mots écrits, et il est donc facile de jeter un bref coup d’œil à leurs terminaisons, afin de savoir si liaison il y a avec le mot suivant, mais lorsque nous parlons, nous devons constamment anticiper, nous devons avoir intérieurement une image mentale des mots que nous allons prononcer, tels qu’ils s’écrivent, si nous voulons faire les liaisons qui s’imposent — et Dieu sait que je déteste qu’on n’en fasse aucune. Mais si nous avons une vue mentale de la graphie des mots qui sont à venir dans la conversation, c’est que la grammaire nous la désigne sans ambiguïté. J’ai toujours eu le pressentiment que la disparition des liaisons en français parlé signalait quelque chose de profond, ou l’annonçait. La suite logique était la disparition des accords, qui est le phénomène le plus spectaculaire à l’heure actuelle. Tout ce qui tient la langue est en train de se défaire, petit à petit. Rien n’est un détail, dans la langue, rien n’est subalterne. Les liaisons sont les notes de passages du Texte : La consonne ne clôt plus le mot, elle ouvre la syllabe suivante. 

Les musiciens gagneraient à lire plus de livres, c’est évident, mais les littéraires gagneraient encore plus à apprendre à écouter la musique. 

On peut établir un rapport avec ce que l’on nomme la lecture à vue, en musique. Quand nous déchiffrons une partition, l’œil est en avance sur ce qu’on joue. C’est même la seule manière de parvenir à jouer une partition qu’on lit pour la première fois. Les bons déchiffreurs ont beaucoup d’avance, une mesure, une ligne, voire plus, les mauvais restent collés au présent. Le déchiffrage musical consiste donc à superposer deux actions différentes : le jeu et la lecture, chacune s’appuyant sur une temporalité différente. La lecture est un futur proche, le jeu est un présent, et pourtant, les deux doivent coïncider harmonieusement. Il y a de ça, dans la langue, dans la lecture : plusieurs temporalités qui se superposent et qui donnent au discours une épaisseur plus ou moins grande. Les bons lecteurs ont une vue large de la phrase, ils ne restent pas collés aux mots, ni au sens. Ils se glissent entre les différentes strates qui courent dans l’énoncé, ils ne sont ni tout à fait ici, ni tout à fait , ils avancent avec un rythme qui est un sens par lui-même, qui enrichit les autres sens. 

Pour faire les bonnes liaisons en français, il faut connaître le mot postérieur à celui qu’on est en train de prononcer, et ce mot-là est toujours en rapport avec celui qui le suit encore. Il y a donc bien, comme dans le déchiffrage musical, la nécessité d’être constamment en avance sur le présent de l’énonciation. Il n’y a pas d’autre possibilité que de se glisser dans une chaîne temporelle ininterrompue, dans un mouvement. Si la langue contemporaine donne l’impression de se défaire, c’est aussi en raison de la disparition du temps (et des temps). Une époque pour laquelle tout se réduit à un éternel présent ne peut plus se projeter dans une phrase qui est tirée en avant par sa conclusion. Il y a les mots et les sons attendus, et il y a le sens en train de se construire. Les deux choses sont souvent homogènes, mais pas toujours. Le son présent, la syntaxe anticipée, le sens global en construction, tout cela est donné du même mouvement à celui qui sait lire, qui sait parler, qui sait entendre. 

La musique est l’art du temps. Il est impossible de sauter un passage, quand on écoute une sonate ou une symphonie, alors que c’est possible quand on lit un livre (de même qu’il est possible de relire deux fois de suite le même paragraphe, chose impossible dans une œuvre musicale, dans laquelle il est inconcevable de ralentir une mesure, de revenir trois secondes en arrière, d’examiner un accord isolément). La musique nous impose une forme de mémoire immédiate active sans laquelle il n’est pas d’écoute possible, et cette mémoire doit s’appliquer en chaque point du discours, ce qui demande une attention soutenue. Bien sûr, dans la pratique, il est irréalisable d’être présent à chaque mesure d’une œuvre musicale, on le constate facilement à la réécoute, puisque chaque écoute nouvelle nous fait entendre des éléments restés inaperçus jusque là. Il n’y a donc pas de véritable continuum, alors même que c’est l’impression que nous donne spécifiquement la musique. Les trous sont comblés par l’esprit, seulement ils ne se situent jamais aux mêmes endroits. C’est une des raisons pour lesquelles on peut entendre cinq-cents fois la même symphonie, alors que personne ne relit cinq-cents fois le même livre. Peut-être que la musique, plus que l’art du temps, est l’art de la durée intimement mêlé à celui de l’évanescence. 

Paul Valéry remarquait que le français tend naturellement à effacer les heurts consonantiques pour produire une continuité presque musicale. Les liaisons et l’amuïssement de la langue participent de ce même désir, même si les deux phénomènes peuvent paraître contradictoires ; la liaison ajoute une note de passage, alors que l’amuïssement retire certaines lettres de la prononciation, entre autres les consonnes finales. Pourtant les deux principes rendent le tissu phonétique plus doux. Ces fameuses lettrequiescentes sont en train de revenir : de plus en plus, on prononce toutes les lettres du mot. Gersss, Aoûttt, Vingttt, Disss… À quand Parisss ? Quand les règles de prononciation deviennent incertaines, certains locuteurs préfèrent trop prononcer plutôt que pas assez : il s’agit d’une sorte de relecture phonétique de l’orthographe. C’est que l’unité du langage n’est plus le mot mais la lettre, que l’unité de la langue n’est plus la phrase mais le mot. 


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Il est amusant de constater que les gens qui nous parlent toute la journée avec un air horrifié de la très méprisable « idéologie », porteuse de tous les maux du ciel et de la terre, sont les mêmes que ceux qui emploient consciencieusement toutes les scies du temps, ces mots et expressions nourris presque exclusivement de slogans et de vieilles idées recyclées et remises au goût du jour, cachant leur platitude et leur banalité sous le masque de l'innovation. Employer des mots inventés la semaine dernière leur donne le sentiment exaltant de découvrir la roue chaque matin, d’inventer ou de découvrir des catégories morales, psychologiques, humaines. Non seulement ils n’inventent rien, mais neuf fois sur dix ils abâtardissent des idées qui existent depuis toujours. On ne remplace pas les mots impunément, ne parlons même pas d’en inventer…



À Olivier Causte