Six heures et demie, au jardin.
Il fait 26,3° au salon et 22° à l’extérieur. Réveillé et levé à six heures.
La nuit a été infernale. Je me suis levé huit fois au moins pour pisser. Sommeil paradoxal, oui, mais sommeil profond, non. Et mes rêves, alors !
Retour au 14 janvier 1966, dans les studios de la CBS. « Elisabeth ne peut pas travailler avec un type pareil ! » C’est Walter Legge qui appelle le soir-même le producteur de Glenn Gould. « Ce fut l’enregistrement le plus surréaliste de ma vie », dira Schwarzkopf. Commentaire de Lionel Esparza sur le disque qui ne sera publié que quinze ans plus tard : « Rétrospectivement, ça reste une curiosité. » Passons.
Face à moi, à l’est, un beau nuage gris en forme de soupière, effrangé de blanc par le soleil levant. Au-dessous de lui, du rose, et plusieurs épaisseurs de bleu-gris qui se laissent voir en transparence, contrepoint d’éloignement. Mais la soupière a maintenant une gueule, ouverte au nord, d’où s’échappent des filaments lumineux. Au-dessus d’elle, un autre nuage gris, étiré, semble l’accompagner comme un lézard qui veille sur une poule. On ne comprend pas comment le soleil, encore invisible, peut produire autant d’effets si variés. Tout cela vient de si loin, loin à tous les sens du mot, loin dans l’espace, loin dans le temps, loin du langage, loin d’un studio new-yorkais.
Dans une nouvelle de Cortazar intitulée Lieu nommé Kindberg, Marcello prend une fille en auto-stop. La jeune Lina « fredonne » Archie Shepp et les Mothers of Invention, de Frank Zappa, elle n’est « pas tango, il faut s’y faire ». Elle dit : « Je ne range jamais rien, moi, à quoi ça sert ». « Morveuse, va, pense Marcello ». Je suis à la fois Marcello et Lina. Il n’existe pratiquement aucune chance pour qu’une jeune femme rencontrée aujourd’hui, en 2026, connaisse l’existence d’Archie Shepp, encore moins qu’elle soit capable de reconnaître sa musique, à moins qu’il s’agisse d’une étudiante faisant une thèse sur les années 70, et encore. Elle ne sait pas comment elle a pu achever sa philo à Santiago. Patricio se moque gentiment de mes goûts, qu’il résume ainsi : Mozart-Cecil Taylor-tapenade. C’est en 76, j’ai tout juste vingt ans, cet été-là, à Valliguières. Le tango est venu plus tard. Après Billie Holiday et Ben Webster. J’étais un morveux, puisqu’il avait dix ans de plus que moi, et son frère Manuel était encore plus âgé. Elle avait le projet d’avaler Spinoza en six mois plus Allen Ginsberg mais j’avais succombé aux charmes de Catherine, la copine de Manuel qui avait mon âge et de gros seins. Drame. Manuel furieux. Ambiance. Christine observait sans rien dire. Petite revanche. Lina montrait à Marcello quelque chose qui n’était pas elle, mais quoi, il avait déjà un peu de ventre. On lui avait toujours prédit qu’elle deviendrait grosse. Catherine faisait du théâtre, elle était jolie mais parlait trop. Nous étions allé nous promener au Parmelan, au-dessus d’Annecy, elle m’avait exaspéré en m’expliquant tout du long que c’était beau, beau, beau, si beau, regarde ! Elle avait voulu m’accompagner au cinéma, à Avignon, où se donnait un Buster Keaton, et je portais, je m’en souviens, un pantalon rayé blanc et bleu très léger sous lequel je n’avais pas de slip. Impossible de dissimuler ma bandaison. Elle avait posé sa main sur mon sexe pour me calmer… La jeunesse ne pense qu’à s’amuser, Lina l’oursonne aussi. Qu’est-ce qu’on va bien dormir, après que tu m’auras branlé tendrement au ciné. Mais avec qui vas-tu dormir, au fait ? Où sont-elles passées, toutes ? Lina, Catherine, Christine, Françoise et les autres ? Catherine à plat-ventre, ses fesses bien dodues, blanches, pas tout à fait immobiles. Elle sait que je les regarde, bien sûr. Elle ronronne. Elle aime le sucre. Il n’y a rien d’autre. Je n’avais pas de ventre, alors, et j’avais l’érection facile, trop facile. Mais on ne disait pas ça, on ne parlait pas d’érection, on disait bander, on écoutait Archie Shepp et les Mothers of Invention, et aussi Mozart et Cecil Taylor. Récemment j’ai vu Frédéric Beigbeder qui portait un costume fait de ce tissu blanc et bleu rayé que j’aimais tant quand j’avais vingt ans, je ne sais pas comment ça s’appelle. Je n’ai rien rangé, dans ma vie, et tout ce fatras me tombe dessus quand j’ouvre les yeux sur ces nuages silencieux que personne ne regarde.
