dimanche 16 juin 2024

J'aurais voulu m'allonger

 

Elle me dit : « Cc. Écris-moi en privé. » Et je pense à Paulette. Paulette W. Rue des Blancs-Manteaux, fin des années 80. Les falafels, en sortant de chez elle, l'attente dans le square, avant, et la librairie, rue Vieille-du-Temple. Elle parle des « doubles silences », celui de A et celui de A, qui « vont tout au long de l'entreprise dérouler leurs lignes mélodiques selon des modes mineurs ou majeurs, juxtaposés ou alternés le plus souvent, interférents parfois, dissonants ou accordés, à l'unisson. » Le silence n'est pas seulement avant ou après, il est aussi pendant. La présence silencieuse est un appel, et l'on s'y engouffre comme un désespéré qui ne connaît pas d'autre chemin que celui de l'abandon. Faire l'amour. Dialoguer. Écouter. S'entendre. Traîner sur une syllabe, buter sur une consonne. Peace Piece, de Bill Evans, on voit qu'il a écouté Chopin (la Berceuse) et Messiaen. La remémoration, sur un fil… Le désir de savoir et le désir de transgresser, pourquoi se sent-on allumé alors qu'elles ne font que passer, les passantes ? Tout le monde veut la paix… Non, bien sûr, c'est la guerre, qu'on veut, entre deux silences ; la guerre des corps et des désirs juxtaposés, croisés, superposés. Il paraît qu'il devrait exister des sexualités non-louches. Laissez-nous rire. Peace and love, si j'ose dire, que je suis, mais il y a des limites à la connerie, tout de même. J'ai appris une chose merveilleuse : « Le mot “allumeuse” est apparu vers 1850, notamment dans l’argot des policiers, qui appellent ainsi une prostituée qui ne devait apparaître dans les rues qu’au moment de l’allumage des réverbères. » Aujourd'hui, les allumeuses se présentent à nous dès que le Wi-Fi fonctionne. Je n'ai pourtant allumé aucun réverbère, que je sache, mais ça ne l'empêche pas de me dire : Cc, écris-moi en privé.

Pour qu'il y ait un étant, encore faudrait-il qu'il y eût un été. De doubles silences en doubles paroles, nous avançons toujours en crabe dans les intermittences d'un cœur fêlé. La parole est d'argent, c'est déjà pas mal. Écris-moi en privé… Elle ne m'aurait jamais dit ça, Paulette, mais j'aurais voulu m'allonger, moi, j'aurais eu plus de facilités à lui raconter ce que je croyais être des horreurs. Elle avait ce petit sourire, parfois, rarement, le silence n'était pas seulement avant ou après, il était aussi pendant que nous étions assis et figés, dans la demi-obscurité utérine de son cabinet. J'aurais dû être plus agressif, brute. Après tout, c'est moi qui payais et je n'ai jamais réussi à être amoureux d'elle. Parfois, en sortant de chez elle, j'allais voir France, rue Blondel. C'était bien. On regardait la neige tomber, à poil, au chaud, et je la caressais gentiment. Je parlais plus facilement. Nous déroulions nos lignes mélodiques selon des modes mineurs ou majeurs, juxtaposés ou alternés le plus souvent, interférents parfois, dissonants ou accordés, à l'unisson. Rarement dissonants… Il y avait une amitié étonnée mais réelle, presque de la tendresse, sans qu'on ne demande rien. Pour moi elle quittait son air sévère et allongeait ses deux seins débordants contre mon flanc jusqu'au moment où ses consœurs frappaient à la porte parce que je restais trop longtemps. Alors je la regardais pisser dans le bidet, et se rhabiller paresseusement, et je rentrais chez moi à pied. On parle mieux allongé, je crois. Elle m'avait envoyé une carte postale de Martinique. Son écriture maladroite mais honnête m'avait bouleversé. 

Entre le cabinet du psychanalyste et la chambre des allumeuses, il me semble qu'il y a de nombreux points communs, et je ne dis pas cela en mauvaise part. Le corps parle autant que la bouche et l'on se sait jamais d'où viennent les phrases qui nous traversent. Les mots sont liquides et musards, on les voit qui s'écoulent mollement d'une chair à l'autre, qui prennent leur temps, qui se déforment, qui font halte en plein milieu du chemin, qui semblent hésiter. Nous savons que ces lieux sont protégés du regard de nos amis, qu'on peut y être celui que personne ne connaît. Ça repose et ça consolide la part de solitude qui nous fonde. 

On ne sait pas toujours distinguer le plaisir de la douleur, et c'est dans cet entre-deux incertain que se cueillent les joies les plus fécondes et l'exaltation la plus pure.

Drinks

 


« Nous sommes dans l'inconcevable, avec des repères éblouissants. »

Ils ouvrent plus souvent le frigo que le dictionnaire, parce que les mots ne sont pas des drinks, tous ces papiers, tous ces papiers sur la table, et les albums de photos, et les partitions, et les livres, tout ce papier étalé, en désordre, tous ces égoïsmes petits ou grands qui sont recouverts par des phrases et des images, la passacaille à trois temps se déploie dans la pièce à côté, la rumeur insistante qu'on essaie de faire taire en soi, et les lettres non ouvertes, elle parle, cette idiote, de populisme et de radicalisme, mais qui sont les « ils » et qui sont les « nous », et quelle main ouverte serait prête à accueillir la mienne, aux petites heures, avant la cantate ?

À ne pas paraître. À ne pas s'entendre. À ne pas s'aimer. Ces plaintes, qu'on aimerait calmer. À ne pas se voir, se toucher. Cette douleur, toujours, qu'on sent, et qui ne sait pas se dire.

Pourquoi cette photo plutôt qu'une autre, cette chanson, ce parfum. La séduction est une chose merveilleuse qui le plus souvent tourne au grotesque, par manque de générosité. Il aura suffi d'un mot, d'un geste ou d'une expression reprise. On sait immédiatement ce qu'il ne faudrait pas savoir. On lit par-dessus les paroles, comme si elles étaient sous-titrées en temps réel. Tais-toi. 

Les mots brûlent. On les sent circuler le long des veines, se montant dessus impitoyablement. Où courent-ils comme ça ? Sur quel corps vont-ils s'écraser piteusement ? Je suis un personnage de Jean-Michel Basquiat. (La Providence est généreuse, qui se refuse le plus souvent à exaucer nos souhaits les plus vifs.)

On ne sait pas toujours distinguer le plaisir de la douleur.

mercredi 12 juin 2024

Lendemain de cuite

 

C'est un lendemain de cuite. On n'entrera pas dans les détails, rassurez-vous. Il y a eu des élections, il y a eu la mort de Françoise Hardy, le décès, comme ils disent… d'autres choses encore. Immédiatement se lève une armée numérique de pleureurs et de commentateurs avisés de la vie politique française, sur Facebook ou ailleurs.

Les Français aiment les hommages, on le sait. Ils aiment surtout, les Français d'aujourd'hui, les épais roulements du Gros Tambour médiatique et numérique qui moi me casse les oreilles. Je ne reviens pas sur la mécanique dont j'ai déjà parlé ailleurs, qui est toujours la même, et c'est bien ce côté automatique et lancinant, radoteur et prévisible, qui est exaspérant et désespérant. L'emballement est d'autant plus fort que le sujet est mince, ou, sinon mince, défraichi, et même avariéÇa parle et ça ressasse pour remplir le vide, pour masquer les odeurs pestilentielles du corps social en état de putréfaction avancée, pour surtout ne pas parler de ce qui nous a conduit jusqu'ici, la déculturation radicale et générale qui emporte tout sur son passage depuis quarante ans, et dont les dégâts collatéraux se font jour au fur et à mesure de l'avancement du siècle. 

Ils ont des idoles. Qui n'en a pas ? On en déduit donc que « chacun les siennes »… Ça ne se discute pas, voyez-vous. Eh bien si, justement, on en revient toujours et éternellement là, à ce point nodal et si profond qu'on n'ose le toucher qu'avec de longues pincettes : les goûts, ça se discute ; il n'y a même que cette discussion qui ait un sens effectif, que ce conflit latent qui dise quelque chose de vrai et d'essentiel sur les hommes, leurs sociétés et leurs désirs. Le propre des idoles, c'est qu'il est impossible d'y toucher, dès lors qu'elles ont “le peuple” avec elles. Pourtant c'est la seule chose intéressante, de toucher aux idoles, mais c'est toujours une forme de suicide, de toucher à une idole, quelle qu'elle soit. 

Ils avaient eu leur Johnny, pourtant, et l'on pouvait espérer être tranquille durant quelque temps, mais c'était folie de le croire. Oh, je n'ai rien contre Françoise Hardy, rien du tout. Elle était plutôt sympathique et moins vulgaire que la moyenne. Et j'irais même jusqu'à penser qu'elle ne se faisait pas trop d'illusions sur son art. Ce n'est évidemment pas d'elle, que je parle, et les quelques réactions que je reçois à un minuscule tweet d'humeur le prouvent amplement. Je me fiche absolument de savoir s'il faut admirer ou non Françoise Hardy, si elle avait du talent ou pas, une voix ou pas, si elle était sympathique ou antipathique, généreuse ou pingre, morale ou immorale, intelligente ou bête. Ce n'est évidemment pas de ça que je parle, mais bien sûr on se précipite pour me reprocher mon « mépris », et ma « posture aristocratique ». Ah, le coup du mépris de classe, ça ne rate jamais ! On peut compter sur lui en toute occasion, je vous assure. Il y en même un qui me reproche de croire « appartenir à une race supérieure »… On en vient très vite là, dès que les goûts (les états culturels) sont de la partie, je ne cesse de le constater. On a toujours envie de leur répondre : qui se sent morveux se mouche. Ce n'est certainement pas moi qui parlerais de race supérieure ni même d'aristocratie, même si l'aristocratisme n'a rien en soi de déshonorant. Les susceptibilités sont vives, dès qu'on n'adore pas les mêmes veaux, dès qu'on affirme ne pas avoir les mêmes souvenirs, les mêmes références. Mais que leur enlève-ton, grand-dieu, en affirmant simplement nos goûts et nos dégoûts ? En quoi devraient-ils se sentir morveux, puisqu'il est bien évident que nous avons tort et eux raison ? On ne peut même pas avoir tort dans son coin, c'est encore trop. Même un millimètre cube de désaccord, c'est encore trop… C'est là qu'on voit comment fonctionne la petite-bourgeoisie. Si elle ne peut inclure, elle quitte le masque de la bonhommie et devient féroce. C'est chaque fois la même chose : ils ont le monde entier pour eux, les radios, les journaux, les “avis autorisés”, les spécialistes, les sociologues, la grande masse des internautes, toutes les voix de la rumeur, ils ont tous les tambours à leur disposition, toutes les justifications morales, toute la déferlante publicitaire, toutes les émotions bénies, ils sont tous d'accord entre eux, et ça ne leur suffit encore pas ! Ils exigent de venir rééduquer jusqu'au fond de leurs chiottes deux ou trois peigne-culs qui ont le front de penser un peu différemment et le culot d'exprimer leur mauvaise humeur passagère. Il est inenvisageable de ne pas hurler avec les lourds. Qu'on se le dise ! Même Éric Ciotti l'écrit : « Françoise Hardy, l’idole de toute une génération n’est plus. » Ici, les mots importants sont : « de toute une génération ».Toute une génération, c'est forcément la mienne, puisque Françoise Hardy était une idole dans mes jeunes années. Et si je me mettais, moi, à dire ici quelles étaient mes idoles, dans ces années-là, je me rendrais compte que celles-là sont à peu près inconnues… De là à penser qu'elles n'existent que dans mon imagination malade, il n'y a qu'un pas. 

En contrepoint, j'écoute Bill Evans, en trio, au tournant des années 60. C'est un antidote puissant, essentiel. La finesse, l'intelligence, l'aristocratisme, oui, de cette musique, me console et me venge de la bêtise lourde qui se sent visée au moindre désaccord. En général, il ne faut pas attendre longtemps avant de recevoir le reproche ultime, qui est qu'on n'aime rien. Et c'est cocasse car évidemment on aime et on admire beaucoup plus de choses, d'œuvres et d'artistes, en général, que ceux qui nous font ce reproche. Simplement, comme ils ne les connaissent pas, ils n'existent pas pour eux. 

Mais au fait, qu'avions-nous dit pour mériter de tels réactions outrées ? Très peu, en vérité. « Entre les hommages émus à Françoise Hardy et les commentaires politiques avisés, on a plus que jamais envie de fermer la porte définitivement. Ce monde n'est décidément pas fait pour nous. » Deux phrases, trente-deux mots, qui nous semblaient bien inoffensifs, bien anodins, même. Nous faisions état d'une humeur peut-être maussade, du sentiment d'irréalité qui nous prend très souvent à voir ce qui agite nos contemporains, rien de plus, et du fait que nous nous sentons étrangers sur Terre, le plus souvent. Tu parles d'un scoop ! Si nous nous épanchions vraiment, c'est tous les jours que nous ferions ce genre de déclaration, et sur un ton bien plus virulent. Le constat que nous habitons un monde inhospitalier et incompréhensible peuplé de gens avec lesquels nous ne partageons presque rien est d'une grande banalité, du moins le croyais-je. 

Rassurons-nous, il paraît que le vent de l'Histoire s'est enfin levé, et que nous allons voir ce que nous allons voir. Ça devrait mettre tout le monde d'accord… Jusqu'à la prochaine pandémie affective. 

samedi 8 juin 2024

DB

Je découvre un poète (Daniel Boulanger), un vrai, et ce n'est pas si courant. Rien n'arrive jamais par hasard.






dimanche 2 juin 2024

Maison V

 

C'est la première fois que ça m'arrive. Je ne sais pas quoi écrire, ce matin. Alors je mets ma cantate-joyeuse et je me revois dans le TGV pour Paris, à Aix, le matin. J'y suis. C'est donc ça, les jours-heureux ? C'était ça ? J'y étais, en plein dedans, et je ne le savais pas ? 

Quand du Parmelan nous

Revînmes à genou,

Elle fit voir son cul

À toute la tribu.

« Uranus et Jupiter mondiales circulent dans sa maison V, maison des amours, et elles sont en harmonie avec Mercure et Saturne, la planète des rencontres et Saturne le maître de son ascendant, toutes deux recevant la conjonction de Saturne. »

Herr, wie du willt, so schicks mit mir. Dispose de moi, Seigneur. Du fond de l'abîme, je crie vers toi : « Ne vas pas à Paris ! »

Rose des poteaux, Rose, 

Ouvre donc tes windows !

La béance à glucose

Est une apothéose !

Il fallait oser. Elle a osé. Rien ne dépasse la mise à nu du visage. Elles ne le savent pas. L'arrogance et la peur sont indémêlables, la honte, peut-être, tout cela dans une même seconde. — On est ébloui. 

Je circule dans la maison au milieu des fantômes. Je tremble. Seigneur, ne me juge pas. Pas encore. Le feu dans le sang. La lumière dorée de la voix de Barbara Schlick. Fenêtre ouverte sur le jardin. Le chat gris angora passe, s'arrête, me regarde sans s'attarder.

Je crie vers toi

Mercure et Saturne m'ont précédé. Les jours heureux… L'orgue positif et les hautbois. Cette qualité inimitable, ce tranchant lumineux et doux, la modulation franche et simple : fa dièse mineur, la majeur. Sans apprêt, sans appréhension, sans remords. Elle porte une petite robe courte et très simple. On voit ses cuisses dorées. Elle sent bon. Encore !

Allons à la ligne, vite ! Viens dans l'eau avec moi. Je vois son ventre qui tressaille. Le violoniste ukrainien est un con. Tête de con.

L'incident a fait pli. Elles parlent de leurs époux. Épouvantables époux. La maison des amours est vide, poussiéreuse. Un rayon de soleil perce la pénombre. Toute futilité a fui hors de la pièce, mais la joie aussi. On avance parmi des accords d'où la tendresse s'est absentée et l'on revient sur ses pas. Personne. Elle n'écoute pas. Je pisse et par la fenêtre ouverte je vois le grand arbre dont les branches et les feuilles sont agitées par le vent. 

N'allons pas à Paris ! Il n'y a plus rien, là-bas, que des cadavres suspendus aux toits et des trottoirs crottés.

dimanche 26 mai 2024

Les nouvelles confessions

« Que fait cet homme ainsi absorbé, retiré dans les profondeurs de sa conscience ? Vous le voyez bien : il s’expose. Mais que fait-il alors, ainsi exposé ? Vous le voyez bien : il se cache. »


Je passe beaucoup de temps penché sur des visages. Qu'il s'agisse de photographies que j'ai faites moi-même, de photographies de famille, de photographies d'amis ou d'amies, de photographies trouvées par hasard sur le Net, de photographies de presse, tous ces portraits me passionnent, et, souvent, il faut bien le dire, me dégoutent ou m'effraient. Les moments où je suis séduit sont très rares. Ce qui prédomine, c'est le sentiment qu'on voit, qu'on a accès à ce que les êtres dont les visages nous sont présentés aimeraient sans doute cacher. Dans la vie réelle, dans la vie animée, chacun se débrouille plus ou moins habilement pour masquer ces traits dont il sait obscurément qu'il vaut mieux les dissimuler ou les atténuer. Les mouvements d'un visage sont autant de stratégies pour enserrer ces traits, pour leur donner un contour acceptable, un contexte, pour les émousser, pour les rendre inoffensifs ou indolores, pour les noyer dans la masse. Le mouvement et la vie font passer un visage par des milliers et des milliers d'expressions qui n'ont pas le temps de laisser de traces pour l'observateur — qui n'ont pas le temps de prendre. Ce dernier n'en retient qu'une sur mille, aussitôt recouverte d'une autre, et d'une autre. Il faut la photographie pour arrêter l'écoulement infini de ces figures prises (ou plutôt non-prises) dans une fuite perpétuelle. En cela, la photographie est très différente de la peinture, car elle est neutre. Elle ne choisit pas. Elle montre, ou plutôt elle laisse voir. Le peintre, lui, consciemment ou inconsciemment, inclut dans le portrait qu'il fait ce qu'il a retenu, ce qu'il a vu dans le visage vivant, dans ses expressions, dans ses mouvements, ce qu'il sait, il met de la vie dans l'image qu'il produit, il la compose. La photographie, elle, met de la mort. La photographie exclut. C'est pourquoi elle ne ment pas. Ce peut-être le photographe, qui ment, qui triche, qui essaie de composer (de composer son cliché et de composer avec la réalité), mais quoi qu'il fasse, quel que soit son talent ou sa volonté, ou son désir, il ne peut pas faire que la photographie ne mette pas un point d'arrêt à la vie, il ne peut pas déroger au constat. Cela a été. Cela est, même si la disparition de ce qui est est inscrite dans l'être. 

Dans tout portrait photographique, il y a un double mouvement contraire. Exposition et cache ; de la part du sujet et de la part du photographe. Chacun veut montrer et cacher, mais ce ne sont pas les mêmes traits, ou les mêmes expressions, bien entendu, qu'il s'agit de dissimuler ou de mettre en exergue. De ces contradictions naît une vérité visible que nul ne peut prévoir ni maîtriser. De là sans doute vient l'effroi qui sourd de tout portrait photographique.

J'ai toujours eu une sainte horreur des photographies, dès lors que j'en étais le sujet. Je préfère mille fois montrer ma bite que mon visage. C'est beaucoup moins obscène. Ceux qui se prêtent à ces portraits photographiques m'apparaissent toujours comme des fous inconscients. Comment ne pas penser ici à toutes ces femmes qui de nos jours reçoivent par messages privés des dick pics. J'ignore ce qui peut pousser un homme à s'adonner à ce genre de pratique (sauf bien entendu avec sa maîtresse, dans le cadre d'un jeu érotique finalement très innocent), mais je m'étonne toujours des réactions prétendument outrées de celles qui en sont les destinataires. Si les agressions sexuelles se limitaient à cela, le monde serait un havre de paix pour les femmes. Qu'elles n'en veuillent pas est bien sûr tout à fait légitime, mais il me semble qu'il suffit de le signifier au monstre. Quel besoin ont-elles de monter sur les grands chevaux de l'outrage ? Les plus ridicules ici ne sont pas ceux qu'on croit. L'indignation a été galvaudée et ridiculisée, comme beaucoup de choses nobles et nécessaires le sont aujourd'hui. Mesdames, il n'y a pas que Dadou qui envoie sa bite à tout Paris, laissez donc ce pauvre garçon tranquille. Il veut seulement qu'on l'admire pour autre chose que son intelligence.

Je suis tombé l'autre jour, tout à fait par hasard, sur un cliché de presse montrant un couple célèbre, PPDA et Claire Chazal, et ce que j'ai vu m'a littéralement épouvanté. J'ai eu de la peine pour eux, car ce que l'instantané laisse voir révèle tellement qu'on est étonné qu'ils n'aient pas cherché par tous les moyens à en interdire la diffusion. Mais peut-être n'en ont-ils même pas conscience, c'est tout à fait possible. Peut-être aussi ne l'ont-ils même pas vue, cette photo. Ni lui ni elle ne sont là. Leurs visages sont désertés, morts, ils n'ont pas d'âme. Ils s'affaissent au fond de leurs yeux, en essayant de retrouver celui ou celle qu'ils furent mais c'est impossible. Ils rient jaune. Ça craque de partout. Ils sont affolés, et même terrifiés d'être là, encore là. Ils essaient désespérément de coller au masque qu'ils portent, qu'ils ont porté, mais ils savent bien qu'on les voit jusqu'au fond des pupilles malgré qu'ils se cachent comme des enfants apeurés. Tout le pouvoir qu'ils ont incarné leur fait ici défaut, c'est ce que cette photographie montre avec une cruauté terrible. Regardez ces pauvres enfants, et dites-moi si vous ne les plaignez pas… 

La voix trahit les femmes (et le vocabulaire), tous les maris jaloux le savent, mais les épouses ne se méfient pas assez de la photographie. Car Facebook porte bien son nom : le livre des visages. On y lit à livre ouvert les désirs et les secrets de ceux qui laissent ces traces sortir de sous l'écran, le crever. « À plein visage » signifiait autrefois « en face, ouvertement ». Les hommes d'une époque apprennent à lire les livres qu'ils ont à leur disposition, même quand ceux-ci n'ont plus de mots. On s'adapte tant bien que mal, avec plus ou moins d'adresse, aux indices disponibles. On dévisage ce qu'on a sous la main, ou sous le regard. Il sera toujours temps d'envisager, plus tard… Personne ne peut vivre sans les signes, sans les figures des autres, qui sont des théories de signes, des organisations, des compositions ou des improvisations. L'intuition géniale de Zuckerberg a été de sentir ce besoin et de croire qu'il suffirait à rendre désirables les solitudes juxtaposées. À l'heure où plus personne n'ose dévisager autrui dans la rue, il fallait transposer cela dans une dimension où l'on ne risque rien. Chacun est à sa fenêtre, qu'il ouvre, qu'il ferme, qu'il croit ouvrir ou fermer, et laisse voir ce qui se trouve derrière lui, dans la pénombre, et qu'il ignore lui-même. Il y a des souterrains, dans Facebook, mais ils sont éclairés comme en plein jour. C'est Fenêtre sur cour vingt-quatre heures sur vingt-quatre. L'impénétrable existe-t-il encore ? C'est un coït permanent de figures, qui épuise les corps et les âmes. Ils ne savent plus s'exprimer, alors ils délèguent à leur visage, à leur image, le soin de le faire. Je suis né dans un monde dans lequel on aimait faire l'amour avec son corps, je mourrai dans un monde dans lequel on fait la mort par visages interposés. 

À notre époque saturée d'images répond nécessairement un besoin accru de silence et de disparition. Parfois, ce silence et cette disparition sont présents au cœur d'un visage, et alors celui-là resplendit d'une beauté qui nous pétrifie, une beauté si rare et si oubliée qu'on a envie de la conserver à jamais — mais comment fait-on cela, dites-moi ! Cette innocence au second degré est plus précieuse que la beauté belle, en tout cas elle parle à mon cœur avec une puissance qui à chaque fois me bouleverse. 

Les confessionnaux, qui demandaient une culture et une expression codifiées et adossées au langage, à la langue et à une culture commune, sont vides. Il a bien fallu trouver quelque chose qui les remplace, même si le sens du mot confession a nécessairement changé. L'impuissance de monter jusqu'à Dieu est acceptée tranquillement et sans remords : on laisse désormais parler l'indicible, faute de mieux. Et l'indicible se dit par écrans interposés, jusque dans la lassitude des regards. 

vendredi 24 mai 2024

Quelque chose

Reconnaître le monde tel qu'il est, sans illusion ni désir de l'expliquer, en parcourir paisiblement quelques chemins, je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant. 

L’inflexion des voix chères qui se sont tues courbe le rythme de mes phrases, le modère et le calme. Je laisse faire. Personne ne m'aime et personne ne me comprend. 

Une seule rose suffit. J'écoute le son de la cloche qui emplit tout l'espace. Rien de plus. 

C'est une chose banale et éphémère, impossible à saisir. La chose telle qu'elle est et ne sera plus. 

Quelque chose a eu lieu.

dimanche 19 mai 2024

Radotages

        Le pire, dans les réseaux sociaux, c'est l'effet de radotage. C'est en tout cas ce qui moi me donne souvent envie de fuir très loin de ce gros tambour médiatique qui ne sait jouer que fortissimo et martellato. Le week-end dernier, “pont de l'Ascension”, fut particulièrement éprouvant pour les nerfs, de ce point de vue. L'Eurovision, cette cérémonie consacrée à “la chanson” (plutôt à ce qu'on appelait jadis “la variété”) dont absolument personne autour de moi, dans mes jeunes années, ne se fût soucié, et dont il m'aura fallu attendre plus de soixante ans pour que des échos me parviennent, occupa tout l'espace ou presque sur Facebook, qui reste mon lieu privilégié d'observation sociale, moi qui ne sors jamais de chez moi. On le sait, il y a des sujets qui déchaînent les passions telles qu'elles s'expriment sur les écrans du néo-monde. La flamme olympique et son transport, les diverses offensives “trans” conjuguées avec le nouvel-antisémitisme et une exacerbation hystérique du mauvais goût, et l'Eurovision, ont occupé sans partage le terrain des “statuts et commentaires Facebook” du matin au soir durant plusieurs jours. Une fois par mois environ, ces radotages cumulatifs se propagent comme une tumeur furieuse et s'imposent avec la force d'un cyclone très-petit-bourgeois. On a beau se boucher les yeux et les oreilles, ça entre par toutes les fissures des palissades mentales qu'on dispose entre le monde et soi. 

Je ne parviens pas à comprendre comment on peut se livrer corps et âme à ces pratiques rituelles qui relèvent pour moi de la maladie mentale. Radotages est encore un mot bien gentil, bien édulcoré, pour désigner la chose, mais il a tout de même l'avantage de laisser entendre la sénilité profonde qui prend les internautes dans ces moments-là sans qu'ils en aient conscience ; sénilité qui n'est pas du tout contradictoire avec un infantilisme virulent. Nos contemporains ont déserté massivement la partie adulte de la vie pour se réfugier à ses deux extrêmes, là où l'humain est normalement faible et sans défense. Je lis des statuts incroyables, d'une ineptie invraisemblable, qui ont la prétention de nous délivrer une vision du monde, alors qu'ils ne font que répéter ce que tout le monde peut entendre dès qu'il se hasarde à consulter un écran. Variations du Même. Langue des pauvres. Braillements débraillés et informes. 

Tout cela ressortit clairement pour moi à la sortie de la libido dont parlait Muray en 2000. Un monde dans lequel la sexualité a disparu ou n'a plus qu'une vague fonction de fétiche a besoin d'exutoires, de rituels expiatoires qui apaisent un peu le vide des entrailles. Je ne sais pas exactement à quelle date sont apparus les “réseaux sociaux” mais il ne m'étonnerait pas que leur naissance coïncide avec ce texte qui nous annonçait l'ère du post-coïtum triste. 

Écoutant Spring (Extras, Echo, From Before, Love Song, Tee), le disque que le génial Tony Williams enregistra en 1965 avec Wayne Shorter, Sam Rivers, Herbie Hancock et Gary Peacock, je comprends que ce qui me plaisait tant dans cette musique (le free jazz, ou ses prémisses, ou ses alentours), c'est précisément l'absence de radotage, ou son impossibilité. Nous étions lavés de toute la glu mélodique et harmonique qui s'était incrustée dans toutes les musiques populaires du dernier quart du XXe siècle, de tout un romantisme et une sentimentalité à bout de souffle, vidés de leur sens, vulgarisés, nous pouvions respirer librement et joyeusement au sein d'un lyrisme neuf. Je crois que le free jazz est quelque chose d'absolument impensable (et très impensé, d'ailleurs !) aujourd'hui, et c'est pourquoi il m'est si précieux, bien au-delà de ses réalisations souvent imparfaites ou parfois naïves. Il fallait le faire, et ce fut fait ! C'est un peu comme la musique dodécaphonique ou le nouveau roman. Les critiques que je lis à leur sujet sont toutes d'une grande bêtise. Elles traitent le problème comme quelque chose de figé, d'arrêté, avec une vision complètement anachronique et surtout avec un terrible manque d'humour, une lourdeur de plomb. 

Le XXe siècle était encore plongé dans la culture, c'est-à-dire dans le passé, un passé qui était encore vivant, même s'il commençait déjà à s'éloigner de nous. Nous n'avions pas encore largué les amarres, et le free jazz espérait trouver une corde sensible neuve en sortant de la route antique que le rythme et l'harmonie avaient creusée en nous depuis des siècles. Il y eut quelques rencontres avec la musique contemporaine de ces années-là, mais ces rencontres furent conflictuelles, et il fallut bien des années pour que leurs chemins paraissent converger. Ce n'est peut-être pas ce qui est arrivé de mieux au free jazz, mais nous avancions les yeux bandés et les tripes à l'air.

Maintenant que je suis à l'âge où l'on radote, j'essaie de faire de ce radotage quelque chose qui ait à voir avec la littérature. Il faut bien faire contre mauvaise fortune bon cœur et jouer avec le jeu dont on dispose. C'est pour cette raison que le radotage des réseaux sociaux m'est si insupportable. C'est un doublon vulgaire qui vient perturber le radotage intime dont je tente de suivre la trace. 

La seule chose dont nous désirons nous nourrir, à la fin du parcours, c'est l'enfance, c'est le génie de l'enfance, et les échos du monde médiatique et social sont des bruits terriblement vieux, qui sentent le cadavre, et qui semblent vouloir nous faire vieillir avant terme. Je constate que tout le monde exige de nous que nous nous intéressions à « ce qui se passe », à « l'actu », aux « grandes questions » qui agitent nuit et jour le peuple numérique. Il faut beaucoup de discipline pour jeûner, mais c'est bien la seule manière de survivre à l'étouffement. J'essaie de convaincre mes amis de la puissance extraordinaire du jeûne, mais bien peu me prennent au sérieux. Ils pensent qu'il s'agit d'une pratique à la mode, une lubie qui me passera quand j'en serai lassé. Rien n'est plus faux. 

Bouffer toute la journée, remplir ses journées et sa panse de nourriture ou d'information, c'est se suicider sans comprendre ce qu'on fait, c'est se suicider sans l'avoir décidé. Ils sont drogués de bruit et de sucre bien plus que d'alcool ou de champignons hallucinogènes. Le LSD, c'était tout de même autre chose ! L'“info”, l'“actu”, ça bousille l'esprit, ça le ronge comme l'acide ronge la peau, ça les défigure : leur visage prend une physionomie indistincte, brouillée et rébarbative, qui les fait ressembler à des journalistes et à des représentants de commerce. L'influençage est devenu la pathologie la plus commune et la plus vulgaire. Chacun veut influencer l'autre, les autres, et donc il parle fort et longtemps, il insiste, il radote pour la bonne cause, car il n'y a que des bonnes causes. Il faudrait s'intéresser aux cannasses qui « montent les marches », oui, je sais, on pourrait avoir des choses à en dire, éventuellement, et du Hamas aussi. Il faudrait mais non. Il ne faut pas. Ils sont tous « sur le coup ». Chacun pense avoir des choses essentielles à nous expliquer, chacun veut que nous comprenions ce que nous voyons, chacun voudrait que nous soyons lucides. Mais ils le sont pour mille, bon dieu ! Et ils parlent tellement fort, textes, images et vidéos à l'appui. Tous ces tunnels se croisent sous l'amer comme dans une gare de triage mondiale. Chaque discours s'ajoute à son voisin, le porte à nos pauvres tympans qui n'en peuvent mais, le multiplie et tente de s'imposer, ça joue des coudes comme lorsque des consommateurs hystériques se ruent sur les portes d'un magasin le premier jour des soldes, ils se montent tous dessus sans vergogne, quelle atroce partouze sans cul. C'est pas beau à voir, mais surtout, tous les discours s'annulent dans ce gigantesque pandémonium qui rend fou. Les cannasses c'est la canaille en plus mal habillé. Un jour elles pisseront du champagne. 

Alors ? Alors écoutons le saxophone de Wayne Shorter ou celui de Sam Rivers, par exemple, essayons de le suivre, de le précéder, d'entendre la trace qu'il laisse en nous, qui réveille nos vieux et jeunes fantômes, qui réactive des nerfs oubliés, une autre respiration, une liberté depuis trop longtemps enfouie sous des pages et des pages, sous des milliers de phrases vaines, écoutons Ornette Coleman dans Lonely Woman, John Coltrane dans My Favorite Things, Eric Dolphy dans Out To Lunch, Cecil Taylor et Archie Shepp dans Lazy Afternoon, soyons asociaux, arrêtons de participer, il y a urgence, je vous jure ! Retrouvons une sexualité vivante et privée, débranchée, éternelle, qui rit et se contrefout des MeTooïstes, nous sommes bien dans nos draps froissés, nous avons l'éternité devant nous, ils sont déjà morts, ils ne giclent que sur commande, laissez-les brailler devant leurs murs lamentables. Tant pis pour eux. 

Ils veulent avoir raison ? Ils ont raison ? Parfait ! Au moins pendant ce temps-là ils nous foutent la paix car nous avons tort, nous, jusque dans les arrières-boutiques du rêve. La Pentecôte et ses langues de feu sont venues dans la nuit nous lécher les syllabes. Et ça chatouille !

Faites-moi penser à écrire quelque chose sur le free-jazz.

dimanche 12 mai 2024

La vie sexuelle de Georges de La Fuly

 

Reprenant les Exorcismes spirituels de Philippe Muray, j'y relis un texte qui m'avait enthousiasmé à l'époque (2000) et qui me semble encore plus vrai aujourd'hui : Sortie de la libido, entrée des artistes. En épigraphe, cette phrase extraordinaire : « Celui qui promettrait à l'humanité de la délivrer de la sujétion sexuelle, quelque sottise qu'il dise, serait considéré comme un héros ». On a vraiment la sensation que Freud est là, parmi nous, témoin sidéré du grand délire dans lequel les femmes d'aujourd'hui nous entraînent en grinçant des dents et des cuisses.

Tout serait à recopier, dans ce texte magistral ! Qu'on me permette au moins de citer le premier paragraphe. « D'une façon générale, il devrait être maintenant possible de commencer à évoquer froidement ce qui reste de la vie sexuelle à la manière dont on décrit les monuments du passé, les cathédrales, les ouvrages d'art désaffectés, les palais inutiles et les châteaux déserts entre lesquels continue à se déplacer une humanité qui n'a plus avec ceux-ci le moindre rapport de cause à effet, mais qu'elle révère néanmoins en tant qu'objets de contemplation et prétextes de visites ; et sans doute avec d'autant plus de plaisir que ces objets ou ces prétextes, arrachés sans retour à ce qu'ils étaient, à leur quiddité pour parler un instant comme Heidegger, sont devenus de purs et simples éléments du décor photographiable et caméscopable jusqu'à plus soif. Il en va aujourd'hui de l'existence sexuelle, c'est-à-dire de l'avidité libidinale, comme de ces “lieux de mémoire” qui ne sont plus que des motifs d'attraction et d'animation pour une société toute nouvelle, après avoir été longtemps peuplés d'êtres en cohérence avec ce qui les environnait. »

Plus personne ne sait très bien à quoi pouvait servir le sexe dans les temps historiques… Depuis une vingtaine d'années, il disparaît progressivement de la vie et envahit les écrans. Et dans ma vie ?


L'un miaule et l'autre écrit. Je lis les poèmes de Vincent en écoutant les sonates pour violon et piano de Bach. Jaime Laredo. Dimanche. Le goût du pain beurré. Rayons de soleil sur les feuilles du néflier. Grand calme.

L'agitation est retombée. Je remarque que lorsque mes phrases sont bonnes, je change de manière de frapper les touches du clavier. Je sépare les lettres, j'enfonce les touches avec une sensation plus intense, plus réelle.

Goût sucré au fond de la bouche. Valérie voulait me donner un teckel mais je n'aime pas les petits chiens. 

et tu allais cul nu te baigner dans la mer.

J'ai un énorme fichier qui d'ailleurs augmente constamment, dit Michel Leiris à Madeleine Chapsal. Je m'aperçois tout à coup qu'entre tel fait et tel autre, il y a peut-être un certain rapport qu'il s'agit d'élucider. Le chat Bébert passe dans le jardin.

Nous vivons contents et doux, comme des fleurs sous les obus

Dans la nuit de vendredi à samedi, j'ai fait un rêve extraordinaire. Il suffit d'un rien dans un mail écrit trop rapidement pour que les gens se froissent. Ils ne le disent pas mais on le sent. J'ai passé un savon à Cora. 

La sujétion sexuelle… Parlons-en. Ou plutôt, n'en parlons pas, comme de tout ce dont il ne faut plus parler. Il ne faut pas parler de musique, il ne faut pas parler de langue, il ne faut pas parler de race, ni de Surveiller et Punir, ni d'elle, ni de lui, ni d'eux, ni des seins de Jo. Il faudrait tout de même que je cite l'extraordinaire poème que Vincent lui a consacré. Mais non. Ophélie a reparu dans un espace que je ne fréquente pas. Je ne suis pas un héros. Le son du violon, le son de la guitare. Le café.

Je me détruis j’envoie des lettres J’ai tout essayé pour te plaire

Était-ce la tempête solaire ? Je ne savais pas. Je dormais. Dans mon rêve, j'étais dans ma chambre d'enfant à Rumilly. Je dormais, et il y avait une lueur extraordinaire qui provenait de la porte ouverte, une lueur comme je n'en avais jamais vue, belle et inquiétante, blanche et diffuse, d'une blancheur qui contient toutes les couleurs. C'est cela qui m'a réveillé et qui m'a effrayé. Je me suis retourné vers la porte, toujours allongé, et alors je me suis réveillé dans un autre rêve. J'ai dû produire un effort extraordinaire pour me réveiller de ce second rêve, et dans la chambre, tout était noir. Je me suis apaisé. Ma mère et ses frasques… Méconnaissable, elle découchait et rentrait au petit matin, trop fraîche. Comment peux-tu me faire ça ? Ma mère et les chats. Mon père et les chiens.

Tes seins

se connaissent

et se reconnaissent comme des Anglaises à Piccadilly

On voudrait être léger. Plus léger encore. Foutre la paix à tout le monde. Ils n'y sont pour rien, contrairement à ce qu'on fait semblant de croire. La lettre de Yohann à VEOLIA, je la trouve extraordinaire ! 

On voudrait avoir du génie, n'est-ce pas. Ce serait bien.

— N'avez vous pas dit que vous écrivez pour être aimé ?

— C'est une chose que m'avait dite Genet, lorsque j'ai fait sa connaissance. 

J'ai commencé un nouveau cahier, le 11 mai. Je sais bien que tout finira à la poubelle, quoi qu'ils disent. 

Ce sera un beau matin Bleu et clair pour la saison Où

L'un miaule et l'autre écrit. Je me ferai un bortsch, mardi. Tant pis si ce n'est plus la saison. Avant que mes boyaux pourrissent au fond d'une chambre, quelque sottise que je dise. Je la suis dans la rue très-noire quand elle change d'avis comme de trottoir. Il faut prendre un peu de plaisir tout de même. Quel calme, avec la sicilienne de la quatrième sonate en ut mineur. Je suis un élément du décor, ni plus ni moins. Je peux me le permettre, puisque je suis seul. Vous pouvez bien dire ce que vous voulez, ça ne changera rien. J'ai de la sympathie pour Robbe-Grillet. Il était si drôle. C'était l'époque où le sexe existait encore, vous souvenez-vous, mes vieux compagnons ? Nous étions heureux. Pas du tout libérés, non, mais heureux. Libres. 

Oh, ça va bien ! Ne vous retournez pas, il n'y a rien derrière vous, que l'ombre si épaisse de notre avenir. On marche, on dort, on marche encore, on dort toujours, et les heures passent dans le jardin, avec l'odeur du seringat. Dimanche. Je n'ai pas de fureur en moi. 

J’ai beau me taire pour te plaire, Je suis silencieux pour toujours.

J'écoute toujours, jusqu'à ce que la réalité des choses soit enfin dissoute, sans qu'il y paraisse. Je passe ma main sur le bois de la table, je m'attends à ce qu'elle le traverse. Toutes les sensations de la vie sont bonnes. Il faut n'en perdre aucune. Soyez attentifs, pour avoir des souvenirs qui seront bientôt tout ce qui vous reste. 

En ce moment il y a des ciels sympas Et tout s’effondre en moi

Comme un colonel dans sa vodka

Son invisible galantin

Je serai jusqu'au dernier soir,

Bien caché derrière son miroir.

Tu ne dis rien ? Tu ne dis jamais rien, je sais bien. Chut ! C'est ton style. Comme des fleurs sous les obus… Tu dors peut-être, comme nous tous. Une péniche passe. C'est son nom. 

On ne remarque pas l'absence d'un inconnu.

Ce qu’on imite, c’est déjà et toujours une copie.

L'alphabet et moi nous inventons des aventures. Je cite Montaigne sans le vouloir. Je reprends du café. Le chat se met subitement à courir sans que je comprenne pourquoi. 

Rendez-nous le sexe !, dit-il, des sanglots dans la voix. Les mines s'allongent car personne ne sait de quoi il parle. Il doit être fou. Ils écoutent l'Eurovision, ils votent, ils boycottent, ils aboient, ils polémiquent, ils « postent ». Mais la mer passe par-dessus les toits et emporte les antennes. 

Comment est-ce possible ? I Hear A Rhapsody - Live

samedi 11 mai 2024

Sarcasmes contre dithyrambes

 

Bernard Pivot est mort il y a quelques jours. À cette occasion, on a vu fleurir sur le Net une profusion extraordinaire de dithyrambes. Un des mots qui revenaient le plus était « grand homme ». Bernard Pivot était le grand'homme qu'on n'avait pas su admirer autant qu'il aurait fallu, en son temps. Et puis ce fut évidemment l'occasion de ressortir son fameux texte « très chiant » sur la vieillesse, ce texte si mauvais qu'il semble avoir été écrit par l'une de nos journalistes ou, ce qui revient au même, par l'une des nos écrivaines vedettes. Je crois que c'est ce texte qui a fait déborder le vase de ma mauvaise humeur. On est toujours excédé quand on voit les admirations de ses contemporains, car c'est là que se révèlent leur goût épouvantable et leur soumission sans réserve aux poncifs et à la langue du jour. Mais c'est un détail, si l'on veut bien considérer le phénomène dans son ensemble.

Faut-il que l'époque soit misérable, et misérablement déculturée, pour qu'un Bernard Pivot lui semble incarner le nec plus ultra de la culture ! Il est merveilleusement significatif que ce nom soit devenu le symbole de la France littéraire. Mais je n'ai pas ici l'ambition de traiter ce sujet, sinon par la bande.

Ce qui m'intéresse au premier chef, ce sont les réactions qu'a provoquées une photographie qui laissait voir un court extrait (même pas la première page en intégralité) du texte écrit par Philippe Muray, « Pivot et son peuple », texte qui comporte huit pages, tel que publié aux éditions des Belles Lettres dans le troisième volume de ses Exorcismes spirituels. Dans tous les commentaires qui se trouvaient sous cette publication, ou disons dans 99% de ceux-là, se lisait la révolte du « peuple de Pivot », ce qui est parfaitement normal, puisque le texte de Muray vise moins Pivot que son peuple, c'est-à-dire la petite-bourgeoisie post-littéraire qui s'agite nerveusement à la moindre brise qui semble la moquer ou seulement la contredire. Et, comme par hasard, dans TOUS ces commentaires — mais vraiment tous ! —, dans tous les commentaires de ceux qui très visiblement n'avaient PAS lu le texte en question, Muray était orthographié Murray, alors même que le patronyme de l'écrivain figurait en tête de la page. (Un cas similaire et ô combien significatif est celui de notre ministre de l'Économie, Bruno Le Maire, que personne, sur internet, ne sait orthographier correctement. Il me semble pourtant que c'est précisément quand on attaque quelqu'un qu'on doit prêter attention à bien le nommer, sous peine de voir les critiques qu'on lui porte complètement dévaluées.) Comment mieux signifier que ces gens ne lisent pas, ne voient pas, très littéralement, ce qui est écrit, mais ce qu'ils veulent lire, ce qu'ils s'attendent à lire, ce qu'ils désirent lire. La violence des réactions sous ce « statut » Facebook était presque comique, mais on ne s'est tout de même pas aventuré à faire remarquer à leurs auteurs qu'ils réagissaient comme des poulets auxquels on a coupé la tête, car ces bêtes là mordent, quand on s'avise de montrer à quoi ils ressemblent, vus de l'extérieur. Ils aiment communier, soit. C'est une chose qu'ils font très bien et avec passion. Que la communion porte sur la détestation d'un écrivain qui ne braille pas dans le sens du vent, et elle atteint au sublime, car ils savent, dans le fond d'eux-mêmes, qu'il est question de quelque chose dont ils ignorent tout — et c'est bien cela qui les rend hystériques. La petite-bourgeoisie régnante n'aime pas, mais alors pas du tout, se sentir exclue. Elle a même fondé son projet sur le rejet de toute exclusion : l'inclusion est son idéal indépassable. Tout doit être POUR-TOUS, sous peine de ne pas exister ou d'être considéré comme un crime. La littérature restait encore vaguement, jusqu'en les derniers temps du siècle dernier, un de ces territoires auxquels on n'accédait qu'avec difficulté et effroi, et c'est bien ce qui est insupportable à ceux qui veulent se sentir partout chez eux. La morale du Touriste a depuis longtemps aboli tout réel sentiment d'étrangèreté, et toute possibilité d'être un véritable étranger en quelque domaine que ce soit. La morale littéraire est une de celles qui ont disparu corps et biens. L'exigence minimale qui consiste à lire un texte avant de le critiquer, ou seulement de s'en offusquer, semble aujourd'hui une de ces vieilleries qui font sourire les poulets sans tête pressés qui ont le doigt rivé sur leur smartphone, et qui exigent des réponses claires, univoques et immédiates à des questions binaires. Leur demander de lire le texte de Muray (huit pages !) serait presque les injurier : pour eux, la question n'est pas là ! Mais même avant de savoir s'ils accepteraient de lire le texte de Muray, il faudrait savoir s'ils ont appris à lire, car on ne lit qu'en fonction de ses autres lectures, autrement dit de cette faculté à relier les textes entre eux, à les faire dialoguer, faculté qui s'élabore lentement au fil des années. La réponse à cette question est trop bien connue, nous en avons de multiples preuves chaque jour — et d'ailleurs la littérature n'est pas seule en question. Dès qu'il s'agit d'apprendre, dès qu'il s'agit d'admettre que quelque chose nécessite un apprentissage, que rien n'est donné sans effort et temps (la question du temps est centrale, peut-être plus encore que celle de l'effort), que les goûts sont toujours et avant tout des états culturels, nos Modernes se rebiffent et en appellent à l'Égalité et à la Démocratie, instances qui s'empressent bien sûr de leur donner raison, en vertu des nouveaux « standards de la communauté », qui stipulent que chacun vaut chacun et que l'Immédiateté est le principe souverain.

La littérature occupe une place ambigüe dans les arts. Comme chacun s'exprime avec des mots et des phrases, chacun pense tout naturellement qu'elle est immédiatement accessible, qu'il sait de quoi il retourne, qu'il est en terrain conquis, et la distance qui dès l'origine a toujours été grande entre ce qui est de la littérature et ce qui n'en est pas s'en trouve vertigineusement augmentée, dans la mesure même où on a prétendu l'abolir. « À “Apostrophes”, comme à “Bouillon de culture”, et malgré tout ce qui se raconte depuis tant d'années, on ne parlait même pas des livres, on s'en débarrassait. » On voit bien, ici, comme il sera facile à celui qui lit littéralement de prétendre débusquer l'infamie et l'excès (qui, comme chacun sait, “est insignifiant”) de Muray. L'auteur est plus authentique que son œuvre, puisqu'il est incarné et qu'on peut assez facilement l'abattre : de là vient qu'on s'en prend à Murray, un Muray fantasmé qui serait plus réel que l'écrivain et ses textes. Ici comme ailleurs, il s'agit de faire rendre gorge à l'artiste, qui doit toujours rendre des comptes. Qu'avez-vous voulu dire ? Quelle est la vérité une et indivisible que vous prétendez exposer une fois pour toutes ? Quel est le sens de votre texte ? De quoi pourrons-nous vous accuser, in fine ? Qu'un écrivain puisse écrire une chose et son contraire, et que le contraire de la chose soit la chose même, la chose plus vraie qu'elle-même, stratifiée et donnée en ses occurrences paradoxales, voilà qui échappe complètement à ces assoiffés névrotiques de sens ; que le sens puisse avoir plusieurs sens, plusieurs étapes, plusieurs physionomies, plusieurs identités et plusieurs temporalités, voilà qui ne cadre pas du tout avec l'exigence de transparence de l'époque. Les écrivains véritables ne peuvent pas être délimités, ils ne peuvent pas être assignés à une identité simple, c'est ce que ne comprendront jamais ceux pour qui la littérature n'est que la somme de textes qui racontent des histoires ou qui empilent des vérités, fussent-elles personnelles. Comme on le fait des livres, on se débarrasse des écrivains, du moins de ceux qui croient encore qu'existe une chose qui s'appelle la littérature, qui ne doit rien aux « convictions » et aux « valeurs » de ce temps et de ceux qui le promeuvent du matin au soir sous les acclamations émues des nouveaux procureurs numériques. 

Que Bernard Pivot ait aimé sincèrement les livres, personne je crois n'en disconvient. Mais les livres, il y en aura toujours trop, contrairement à ce que croient devoir penser les perroquets dévots qui proclament leur amour des Lettres la main sur le cœur. On peut lire un livre par jour et ne pas savoir lire, c'est ce que je constate depuis très longtemps, on peut écouter de la musique toute la journée et ne pas avoir la plus petite idée de ce qu'elle est, on peut écrire de la poésie et l'enterrer bien profond sous des centaines de vers, on peut même être professeur des écoles et ne pas savoir écrire une phrase correcte, on peut être commissaire d'exposition et n'avoir de la peinture qu'une connaissance qui n'excède pas celle d'un honnête amateur du XIXe siècle… mais bien sûr que si l'on compare « la télé de Pivot » à ce que l'on peut voir aujourd'hui sur nos écrans, on a l'impression d'avoir perdu une chose précieuse. Pour Muray, faut-il le dire, la question n'était évidemment pas là, d'autant plus que son texte a été écrit en 2001, et pas du tout en 2024. Moi j'ai souvent aimé Apostrophes — parfois pour de mauvaises raisons, parfois pour de bonnes — et même si Pivot m'a exaspéré plus souvent qu'à son tour, j'ai de la sympathie pour ce journaliste passionné et travailleur. Je plaide néanmoins pour la liberté des écrivains à dire ce qu'ils voient, quitte à être violents et injustes, car ce sont eux seuls qui sont en mesure de faire résonner le monde en le frottant à leurs phrases. Les « grands hommes », ce sont les écrivains de race, pas les journalistes.

Pour reprendre les mots de Jean-Paul Brighelli, dans un article récent, Philippe Muray n'est pas « méchant », il est incisif. « Il plante le couteau dans la plaie, et il désosse » et il le fait avec une verve et une drôlerie enthousiasmantes, consolantes, même, quand on songe à tout ce qu'il nous faut endurer en silence. On ne va pas en plus lui demander de ne jamais se tromper, ou d'être impartial ! Ce serait la pire des bêtises. Et puis d'ailleurs j'en ai plus qu'assez, de cette accusation de méchanceté. La méchanceté n'est pas interdite à un écrivain, ni le sarcasme. Ce qui lui est interdit, c'est la platitude, la lâcheté et le conformisme — et la poésie poétique. 

dimanche 5 mai 2024

Journal de ma vessie

La fonction des « souvenirs » proposés par Facebook est très pédagogique et très morale. On tombe sur des choses qu'on a écrites il y a un, deux, trois, ou quatre ans, qu'on trouve pas mauvaises, et le premier mouvement est de les faire remonter à la surface. On s'apprête à le faire, et juste avant d'appuyer sur le bouton « envoi », on se rend compte que cela n'a aucun intérêt et l'on se trouve bien ridicule d'avoir eu l'idée de le faire. 

J'ai 956 amis sur Facebook. Nombre parfait. Il faudrait n'en ajouter aucun. 

Toutes les choses qu'il faut taire, dans un journal extime…

Je suis très heureux car j'ai enfin trouvé de l'excellent beurre cru.

J'ai vraiment un problème avec le « journal ». Pour moi, un journal digne de ce nom doit tout dire, ou, sinon tout dire, du moins dire avec le plus de vérité possible. En conséquence, il est impubliable. C'est d'ailleurs ce que prétendait Philippe Muray. Personne ne supporte la vérité. Tous ces journaux publiés n'en sont pas, pour moi. Ils peuvent bien entendu avoir une certaine forme de beauté, et certains sont même excellents, mais, par essence, ils ne sont pas « impeccables », ils sont dans le péché, ils ratent leur cible. J'en tenais un vrai, autrefois, quand j'étais professeur à Paris et que j'habitais en Haute-Savoie. C'est dans le train, principalement, que j'écrivais, et j'adorais ce moment. J'en ai rempli, des cahiers, dans ces voyages qui duraient quatre heures ! Comme je n'avais nullement l'intention de publier ces lignes, je pouvais laisser libre court à mes pensées, sans aucune censure, et ces onze années, de 1990 à 2001, ont été de ce point de vue extrêmement heureuses et bénéfiques. Je crois que la pratique du journal intime est essentielle pour un écrivain et j'essaie d'encourager mes amis à y avoir recours. Pourtant, je ne le tiens plus, ce journal. Si je ne suis pas « en déplacement », l'idée ne me vient pas, mais dès que je suis amené à faire un voyage (ce qui n'arrive que très rarement), ça se fait automatiquement. Le journal est un bout du foyer qu'on emporte avec soi. La parenthèse enchantée du train m'a beaucoup marqué, et je la regrette, même si l'idée de voyager, aujourd'hui, me semble la chose la moins désirable qui soit. 

Parlant de cela avec un ami proche, il y a peu, je lui avais exprimé mon regret de ne plus tenir de journal, et il m'avait alors répondu que mon blog était une sorte d'énorme journal. 

J'ai remplacé les trajets en train par le dimanche. 

Il avait raison, cet ami. J'ai longtemps cherché une forme, une forme heureuse, pour ces centaines de textes, pour les faire dialoguer entre eux, pour les réunir, et je la cherche encore. Désirant les publier, je cherchais un titre au volume, et je m'étais arrêté sur Cahiers de bouillon, ce qui, sans même m'en rendre compte, renvoyait encore à la forme journal. Le titre ne plaisait pas beaucoup à mes amis, et il finit par m'agacer moi-même. Je sais d'expérience que les jeux de mots vieillissent mal, dans les titres, même lorsque leur justification nous semble aller de soi. Facebook m'en a fourni tout naturellement un meilleur : Chiffré de bout en bout. Les textes que j'ai réunis pour ce volume, pour ces volumes, puisque la quantité interdit de se contenter d'un seul volume (j'avais dépassé les neuf cents pages), sont à l'évidence les pièces d'une machine à chiffrer et à déchiffrer. C'est bien le chiffre, ici, qui est l'essentiel. Le chiffre et le nombre. Le chiffre, c'est la manière de résister à ce qu'on attend de nous, de pervertir le message, de le rendre obscur en le mettant en pleine lumière. Depuis toujours, j'ai cette hantise, ou ce dégoût, figuré par celui ou celle qui passe la tête par dessus notre épaule et nous dit : tu devrais écrire ceci, et pas cela. Mais tous les lecteurs sont ce personnage, et c'est à lui qu'il faut résister (il arrive même qu'il soit nous-même). Le chiffre, c'est une manière d'écrire, une manière d'écrire qui interdit qu'on nous dise ce qu'on peut, ce qu'on doit écrire, et surtout ce qu'on ne doit pas écrire (ou qui du moins tente de l'empêcher) ; c'est un secret, c'est une clef secrète, c'est de l'ombre jetée sur la lumière, c'est un fil qui court souterrainement, qui réunit et qui donne une tonalité indéchiffrable, c'est un thème négatif, qu'on ne fait pas entendre, et dont on ne perçoit que l'écho, ou l'ombre, sans que l'origine ne soit jamais donnée. Ma vérité, je ne la connais pas, je n'en vois que les ombres projetées sur le murs de la caverne. 

« Il est interdit d'interdire », écrivait-on sur les murs de ma jeunesse, et ce slogan résonne encore en moi. Il m'est interdit de m'interdire mais je sais, dans le même temps, que je ne peux pas tout dire. C'est la quadrature du cercle ; d'autant plus à une époque où jamais la censure n'a été plus massive et plus brutale, ce qui conduit à une autocensure encore plus terrible. 

La question centrale, pour un homme, est de se tenir éloigné du péché, mais pour s'en tenir éloigné, il faut commencer par l'identifier, et c'est le plus difficile. Depuis l'enfance, je suis obnubilé par l'adresse. Ce qu'on pourrait appeler aussi la virtuosité — si l'on veut bien entendre la vertu que ce mot porte en lui-même. Être adroit. La maladresse m'a toujours fait horreur, ainsi qu'elle faisait horreur à mon père, dont c'était la bête noire. Il y a dans les réseaux sociaux une loi d'airain. Les commentaires sont là pour diminuer, et parfois annuler, ce qui a été dit, en rendre la substance bête, indigente, plate, vulgaire, transmuer l'or en plomb, l'originalité en banalité. Ils portent bien leur nom : comment taire, comment faire taire. Les réseaux sociaux sont le lieu où l'on répond toute la journée à cette question toujours d'actualité : qu'est-ce qu'un con ? Un con, c'est celui qui vous annule. Celui qui ne supporte pas que vous parliez, et qui parle plus fort car il ne connaît pas d'autre manière de vous faire taire. Il est tellement difficile d'écrire une phrase juste, et il est tellement facile d'en écrire mille qui sont fausses, inutiles, et qui pèchent contre l'esprit, et qui vont recouvrir la voix singulière et adroite qui avait réussi, l'espace d'un instant, à être juste. La maladresse, c'est la voix du ressentiment, car la maladresse est rarement innocente. Ce n'est pas par hasard que le vocable « sentence » porte en lui ce sens terrible. Le lieu commun est souvent une manière de faire taire. 

Juste avant d'appuyer sur le bouton « envoi »… Juste avant de laisser tomber la lettre dans la boîte jaune. Juste avant de dire, de prononcer. Les réseaux sociaux ont institué une nouvelle justice sans contradictoire. Y a pas de débat ! On entend de plus en plus cette phrase terrifiante : « ce n'est pas une opinion, c'est un délit », énoncée tranquillement. Laisser tomber la lettre, laisser tomber le mot, la phrase, c'est devenu le moment le plus dangereux. Alors un journal intime… Vous pensez ! Autant se suicider tout de suite. Autant adhérer à la grande confrérie des Délictueux, ceux qui portent une marque gravée sur le front. N'écrivez pas ! Taisez-vous ! C'est la voie de la sagesse. Comme j'étais tranquille, quand j'étais musicien…

J'ai voulu lire un livre. Je me suis aperçu que je ne savais plus lire. Alors j'ai pris un livre très simple, de Kawabata, La Danseuse d'Izu. Et j'ai lu, très lentement, mot à mot, en suivant les mots, et presque les lettres, avec mon doigt sur la page, comme un aveugle ou comme un enfant. « La rivière qui coulait en contrebas de la salle de bain, grossie par la pluie, semblait charrier des rayons de soleil. » Et j'ai continué ma lecture ainsi, avec un plaisir inconnu de moi. Nous lisons de plus en plus vite, au cours de notre vie, nous avalons les phrases comme des gloutons, sans les mâcher, pressés que nous sommes d'en venir au sens, comme on en vient aux mains, et le sens se rit de nous, peu à peu, et nous asphyxie, nous rendant bêtes et maladroits, couchant les lettres et les mots comme les blés hauts sous l'orage, et nous interdisant de les récolter. Il faut perpétuellement en revenir à la lenteur et au déchiffrage, puisque les chiffres se mettent en travers du sens et du style, ou plus simplement des phrases, et qu'une virtuosité sans vertu prend toute la place sans qu'on y prenne garde. « Je suivis des yeux la direction vers laquelle il pointait son index. » Et je continue à lire avec mon doigt contre les mots, mon doigt qui touche les lettres en même temps que mes yeux. « Puis aussitôt je vis une femme nue sortir en courant de la salle de bain sombre. » On peut s'arrêter, quand on lit, séparer les phrases les unes des autres. On ne le peut pas, quand on écoute une sonate. Et l'on ne choisit pas non plus le tempo, la vitesse d'énonciation. « Elle n'avait même pas une serviette sur elle. C'était la danseuse. » C'était la danseuse. C'est à la fois une phrase du livre et une réalité charnelle. Si la danseuse était là, je pourrais la toucher de mon doigt, mes doigts seraient mes yeux, je la lirais lentement, je lirais toutes les phrases de son corps, à mon tempo. Largo appassionato. Je la lirais de toute ma vertu, de toute mon attention, mot à mot ; sa nudité serait une partition, un paysage sonore, un journal intime écrit pour moi seul, chiffré et déchiffré, plein de silences et d'accords inouïs, au style impeccable et innocent. 

Le dimanche, je pisse toutes les demi-heures. Un paragraphe, un vidage de vessie. Je ne sais pas d'où provient toute cette urine. On dirait que les mots fabriquent une quantité de déchets liquides invraisemblable. L'écriture diurétique, j'aurais au moins inventé quelque chose dans ma vie…

Un vrai journal ne devrait même pas avoir d'ambition littéraire, sauf à entendre cet adjectif dans un sens autrement plus exigeant que celui qui intéresse le monde des Lettres. Faire de la littérature, ici, est une faute de goût : la seule exigence est la vérité, et, certes, pour y atteindre, il faut des phrases parfaites. Je pense très souvent à mon ami Jacques, qui écrivait sans vouloir être publié, et qui m'avait montré des pages de son manuscrit. « Tout est vrai », m'avait-il dit, et ce tout est vrai, j'en comprends seulement aujourd'hui le sens profond. Sa langue était juste. Et c'était magnifique. Quel courage il faut ! 

J'ai regardé hier un court extrait d'une émission télévisuelle dans laquelle une jeune femme parlait de ses seins, qu'elle avait très gros (110 H). Je ne sais ce qu'il en est à la télé, mais ici, reproduit dans une vidéo déposée sur Facebook, un nombre ridicule de mots par elle prononcés était censurés, masqués par des silences qui rendaient difficilement compréhensibles les phrases desquelles ces mots étaient bannis. Je n'en revenais pas. Il semble bien qu'il soit désormais interdit d'utiliser les mots seinsfessespoitrineculsexefantasme, et même soutien-gorge ! Il va devenir très vite difficile d'aller à la boulangerie acheter une baguette de pain. Mais comme la langue s'est de toute manière appauvrie vertigineusement, et que les élèves qui sortent de l'école ne savent plus rien, n'ont de la réalité qu'une vision d'insectes lymphatiques, j'imagine que cela ne gênera personne. « Nous avions formé le projet de quitter Yugashima le lendemain matin à huit heures. » Dans quelques années, même cette phrase sera réservée à des philologues célibataires enfermés hermétiquement dans des laboratoires enterrés au quatrième sous-sol et entourés de barbelés. Il est possible qu'on manque d'eau, dans quelque temps, mais ce qui manque déjà, c'est la langue, et ceux qui savent s'en servir. Chiffrés, nous le sommes de bout en bout, c'est indéniable, c'est même le projet du Numérique, et nous le serons cent fois plus dans quelques années, quand la parole sera devenue l'ennemie publique numéro un, quand la parole, la langue, les corps et le sens du toucher seront définitivement mis à l'index, isolés et séparés de nous. Mais dans le même temps, nous sommes mis en pleine lumière, éclairés comme en plein jour même au cœur de l'intime, soumis constamment à la loi de la Transparence maximale. Nous avons livré tous nos secrets, tout est en permanence sur l'écran global, à la disposition de tous, et ce grand écart permanent nous rend fous. 

La GPA est promise à un grand avenir, nous le savons, mais c'est la LPA, qui va plus généralement s'imposer, la Langue Pour Autrui. Il faudra bien en passer par des spécialistes, pour commercer ou s'injurier, et ces spécialistes sont déjà à l'œuvre sur les plateformes numériques, ce sont les robots qui suppléent aux bouches closes et botoxées des poupées contemporaines qui s'agitent sur nos écrans en nous proposant leurs *** et leurs ****. 

Mais j'ai trouvé un délicieux beurre cru et je pense que j'ai encore le droit d'en parler, du moins jusqu'à la semaine prochaine. Bernard Gaborit, merci !

dimanche 28 avril 2024

D. 887


Il y a tout dans cette musique. Combien de fois aurai-je prononcé cette phrase idiote ? Peu importe que ce soit faux, ou que ce ne soit ni entièrement vrai ni entièrement faux, l'important est qu'à l'instant où la musique entre en nous et nous transforme, ce soit la vérité. Entre la nuit et moi, en ce noir printemps 2024, il y a Schubert. On aimerait que tout ce qu'on écrit soit aussi inéluctable et nécessaire qu'un des contrepoints de l'Art de la Fugue et l'on écrit justement pour conjurer le mauvais sort qui nous maintient hors de cette voie. La musique romantique a lâché la rampe de la forme pour s'aventurer en des territoires où tout est à reconstruire, sans aucune assurance.

Il faut se méfier des phrases. Elles peuvent s'annuler les unes les autres sans même qu'on y prenne garde. On croit affirmer quelque chose, on tient un sujet, un thème, un motif, qu'on développe, qu'on varie, qu'on porte à un point d'incandescence, et voilà qu'une des propositions qui nous vient agit comme un dissolvant puissant. Elle recouvre toutes les autres phrases, les fait s'écrouler comme château de cartes, ou, pire, les fait passer pour des mensonges. La passion d'avoir raison est la pire de toutes. Le boniment pointe le bout de son nez à chaque articulation de la plus fervente rhétorique.

[Aller à la ligne. Remonter le courant. Re-commencer sans re-nier. Prendre un nouveau départ, à un autre niveau de la spirale. Encore et encore…]

Elles peuvent aussi, les phrases, instiller en leurs voisines des organismes invisibles qui les rongent silencieusement comme des vers de bois et n'en laissent en définitive qu'un squelette qui va tomber en poussière au moindre mouvement de la pensée, à la moindre interruption du sens ou du sentiment.

Est-ce que la musique nous transforme ? À l'instant où elle entre en nous, elle produit une transformation physiologique et chimique, j'en mettrais ma main au feu. Mais ça ne dure pas, car nous faisons tout notre possible pour rester celui que nous croyons être (la peur de la folie nous hante) ; il y a une homéostasie essentielle qui nous préserve de la digression radicale, ou de la perversion, du moins pour les plus sages d'entre nous. Ça ne dure pas mais ça laisse des traces, et c'est sur ces traces que les autres musiques trouvent un appui pour entrer dans la ronde. — Ce que j'appelle la ronde, c'est le goût.

Rarement l'impression d'une même musique se déclinant sous diverses formes dans les quatre mouvements nous sera donnée que dans ce quinzième et ultime quatuor de Schubert. Il parvient comme jamais à épuiser la substance qu'il porte ne lui, à la conduire à terme, à en exprimer tout le sens dormant. Il est probable que la concentration dans le temps (dix jours !) ait rendu possible ce tour de force inouï. Il faut tout de même essayer d'imaginer ce que c'est que de mourir à trente-et-un ans ! C'est une chose que d'envisager la fin quand on a soixante-dix ou quatre-vingts ans, et c'en est une autre de la pressentir à trente ans, alors que l'épuisement des ressources ne s'est pas encore manifesté de façon durable, qu'on n'a pas eu le temps de s'y habituer. Écoutant ce quatuor, on a à chaque instant le sentiment que la totalité des ressources de l'être sont mobilisées. Rien n'échappe à la musique, tout y conduit, jusqu'au vertige. Quel vide ce doit être, après ça ! On n'ose l'imaginer…

C'est l'art des très grands compositeurs : aucune des phrases de Schubert n'annule les précédentes, qui sont au contraire justifiées, magnifiées, portées plus loin et plus haut, sans qu'elles apparaissent moins essentielles que ce qui les élargit, les creuse et les multiplie d'un coefficient de temps qui leur confère une dimension qu'on n'avait pas imaginée lorsqu'elles avaient paru. Cette science de la mémoire en acte est un don que très peu possèdent. C'est une manière de raconter la vie humaine et le temps, qui, je crois, n'a jamais été égalée. On est effrayé, devant ce quatuor, comme devant notre propre tombe. C'est comme regarder à travers la mort et y apercevoir notre reflet dépouillé de tout ce qu'on pensait de nous-même.

dimanche 21 avril 2024

Chiffré en bout en bout (lettre d'amour)

La terreur me réveille. La vie vide qui ne lâche pas sa proie. Avoir tout raté, même le ratage, même l'absence. Les heures hurlantes, et même les minutes, les secondes ; leur fuite éperdue et féroce, sans aucun bénéfice. Je n'ai plus rien à quoi m'accrocher. Rien. Même les joies de l'art, sa luxure distinguée, semblent se perdre dans les ombres et les brouillards. Les auteurs et les textes que j'aimais ou vénérais me paraissent aujourd'hui insipides, quand ce n'est pas pire. On n'est plus rien, sans l'admiration et l'amour. Sans le désir, on est plus mort que mort.

Je me fiche éperdument de la littérature. J'ai cru l'aimer, j'ai voulu l'aimer, parce qu'il me fallait des mots pour me distraire de mon désespoir, mais ça n'aura pas fonctionné longtemps. Je ne sais pas écrire autre chose qu'une lettre d'amour, inachevée et interminable. J'ai besoin, stupidement, de m'adresser à quelqu'un. Les mots ne seront jamais pour moi qu'une manière d'atteindre qui je veux aimer, pour le séduire, le blesser ou le consoler. Les phrases sans adresse ont un goût de crotte et me donnent envie de hurler. 

Cette comédie a assez duré.

Depuis quinze ans, j'ai écrit des centaines et des centaines de pages dont je sais, sans avoir besoin de les relire, que la quasi-totalité ne vaut rien, et que j'en aurai honte bientôt. Je continue pourtant, parce que cette occupation est la seule qui me sauve parfois de l'angoisse. C'est mécanique. On peut évidemment se rassurer en se disant que d'autres, souvent publiés et reconnus, sont encore plus mauvais que nous, mais quelle misérable consolation, qui ne console que les minables ou les peureux. Oui, les peureux, car je suis convaincu que ceux qui se trouvent du talent, quand ce n'est pas du génie, et le disent, sont simplement trop trouillards pour s'observer tranquillement. On me dit souvent, ce qui m'agace prodigieusement, que je suis trop modeste. Je ne suis absolument pas modeste. J'essaie d'avoir les yeux ouverts, ce n'est pas du tout la même chose. 

Seule la musique résiste encore — pour combien de temps ? C'est le seul refuge qui paraisse sûr. Mais je suis pessimiste. J'ai vu ma mère grimacer en entendant la plus sublime des musiques, sur la fin. Et puis cet art est un continent désolé et impartageable, qui m'enferme encore plus en moi-même, et je retrouve l'antique souffrance de mes jeunes années, que j'avais réussi à tenir éloignée durant des décennies grâce au travail, à la pratique et à l'étude. À nouveau, la musique m'arrive d'un seul bloc et me suffoque. Je ne puis rien en dire à personne. Il faut se taire et subir ; pleurer ou étouffer seul. Quel programme ! Mon père m'a légué ce fardeau écrasant et je n'ai même pas la liberté de lui en vouloir : c'était ça ou rien. Je crois que c'est cela, être écrasé par une malédiction. Il y a de ces choses que jamais nous ne pourrons comprendre, qui nous traversent, mais qui ne nous appartiennent pas. Nous ne sommes que des véhicules plus ou moins solides qui transportons des substances explosives ou des fruits amers.

L'autre jour, avant d'aller dans le bain, j'ai attrapé au hasard un livre sur une pile qui se trouvait dans le salon, un livre que j'avais lu et aimé il y a trente ou quarante ans, un auteur que j'ai beaucoup pratiqué et beaucoup aimé. J'en ai lu quelques pages et le livre m'est tombé des mains ; je n'en revenais pas. Comment avais-je pu aimer cette langue, jadis ? Ça me paraissait impossible. Quel est le moi qui avait aimé ça ? Est-il encore vivant, ici ou là ? Ai-je le droit de le renier sans me renier, moi, sans me perdre ? 

Tout coûte cher. Tout a un prix exorbitant. Et je n'ai pas les moyens. C'est ça, ma vie. Que ceux qui voudraient êtres rassurés se tiennent éloignés de moi.

Il y a quelques jours, j'ai déposé sur Facebook une interview extraordinaire d'Oscar Peterson, ce fabuleux pianiste canadien, qui faisait une démonstration éblouissante de son savoir pianistique et musical. Il est capable de tout jouer, il connaît tout, c'est une bibliothèque à lui tout seul, et ses doigts ne le trahissent jamais — il me fait penser à quelqu'un qui parlerait vingt-sept langues couramment. Et j'ai pensé, en regardant ce spectacle prodigieux, à une autre interview, que j'avais vue des mois auparavant, et qui est tout à l'opposé de celle-ci, puisqu'il s'agit du vieux Keith Jarrett, méconnaissable, très diminué par une attaque cérébrale, paralysé du côté gauche. C'est Rick Beato qui se trouve au côté de Jarrett, chez lui, qui le fait parler et jouer un peu, douloureusement, de sa seule main droite, en cherchant ses notes comme un aveugle. Comme c'est poignant, de voir ça ! Keith Jarrett, qui était un lion flamboyant, toujours très sûr de lui et de son génie, arrogant, même, impitoyable, méprisant, souvent, comme peuvent l'être les génies, et qui ici est semblable à un vieil enfant qui essaie de marcher, risquant la chute ou le ridicule à tout instant. Peterson dans la plénitude de ses moyens, tranquille, calme, modeste, sage et joyeux, et Jarrett, défait, fragile, titubant et au seuil d'un monde qu'il ne connaît pas, qu'il ne reconnaît plus. On lui a tout volé, mais il se remémore avec émotion celui qu'il fut jadis (c'est ce qu'on lui dit, en tout cas), et son émotion est bouleversante, dans son impénétrable naïveté. J'en aurais pleuré, de voir ça. Même son visage est méconnaissable, et sa voix. Le rapprochement de ces deux pianistes est ici saisissant. Peterson est un pianiste monstrueux, avec des dons techniques inégalés, mais il n'a pas de génie. Jarrett, c'est tout le contraire. Je le soutiens depuis quarante ans sans faiblir, c'est sans doute le plus grand pianiste de jazz depuis un demi siècle. Il y a beaucoup de déchet, chez lui, il a joué sans s'arrêter, il n'arrêtait jamais, il a tout joué, de Bach à Chostakovitch en passant par Mozart et la chanson, et il a fait de l'improvisation un art à part entière, il en a exploré toutes les contrées et aussi tous les travers, mais il a eu des moments de grâce dont on ne savait même pas qu'ils existaient, et il a porté le piano à un degré inouï, dont on parlera encore dans un siècle ou deux. Son trio avec Jack DeJohnette et Gary Peacock est un sommet du genre, à l'instar de celui de Bill Evans avec Scott LaFaro et Paul Motian. On ne fera jamais mieux. 

La troisième plage du deuxième disque du trio, au milieu des années 80, à mon avis le meilleur de tous, s'intitule « In love in Vain ». Dans la chanson qui est à l'origine de ce standard, Robert Johnson parle d'un amour non partagé… Nous sommes quelques uns, je crois, à écrire sans relâche ces lettres d'amour ridicules et vaines dont les destinataires se fichent éperdument, et que nous maquillons maladroitement, comme des enfants qui, n'osant pas nommer l'inatteignable objet de leur désir, réclament autre chose à grands cris. Nous sommes chiffrés de bout en bout, un mot pour un autre, un corps pour un autre, tellement accoutumés au malentendu que l'éclat de la vérité nous casse les jambes et nous fait chuter au moment même où nos rêves deviennent réalité.

Il faudrait faire le portrait de celui que nous ne serons jamais, mais qui, tout au long de notre existence, aura prétendu nous représenter et parler en notre nom, nombres et déclarations à l'appui, non pas pour le démasquer, ce qui ne serait qu'une naïveté supplémentaire, mais pour nous prouver à nous-mêmes que le chemin que nous empruntons peut être tout de même grossièrement cartographié — en vain, bien sûr…

dimanche 14 avril 2024

La vie comme à Perpignan

« Chère Aïda, ce matin, j'ai rêvé que je vous enculais gentiment. Je vous embrasse. »

Comme la vie serait facile et belle, si l'on pouvait parler aussi simplement aux gens qu'on connaît ! Parfois il m'arrive de le faire, de dire très simplement, le plus simplement possible, ce que je pense, ou ce que je fais, ce qui m'a traversé l'esprit, mais c'est très rare, trop rare. On ne vit pas au Paradis, mon Coco ! Ce n'est possible qu'avec des gens qui sont exceptionnels, car sont exceptionnels ceux qui possèdent l'intelligence de la simplicité. L'écrit devrait selon moi permettre de dire à ceux qu'on aime ce qu'on ne pourrait pas leur dire oralement. Après tout, pourquoi Aïda devrait-elle s'offusquer de ce que j'aie rêvé d'elle en ces termes ? Je ne vois aucune bonne raison à cela. Je ne prétends pas faire ce dont je parle, ni même que j'en aie envie dans ma vie diurne, je dis simplement que j'en ai rêvé, ce qui est tout différent. Nos rêves ne nous demandent pas la permission d'être ce qu'ils sont, et c'est fort heureux. Quel ennui ce serait, sinon… La vie ennuyeuse, voilà bien une chose dont je me passerais, mais je vois bien que beaucoup la chérissent comme si elle devait les sauver de la vie.

Ce que j'aime, dans la correspondance, c'est qu'il nous incombe de trouver des voix (et des voies) différentes pour nous adresser à nos correspondants. C'est un peu comme de jouer de plusieurs instruments, ou, si l'on est plus modeste, d'interpréter des œuvres de différents compositeurs. J'ai une dizaine de correspondants réguliers, depuis quelques années. Ce n'est pas beaucoup, mais c'est suffisant pour éprouver la jouissance dont je parle ici. Tel correspondant a une tonalité schumanienne, quand tel autre est plutôt de type boulezien, ou bachien. Dès qu'on écrit, on éprouve. Je veux dire qu'en écrivant à quelqu'un, on est forcément conduit à éprouver quelque chose de l'autre, à aller à sa rencontre, ou au moins dans le territoire qui nous est commun, qui peut nous être commun, si l'on n'a pas peur de franchir le seuil qui nous en sépare.

J'entends, en écrivant ces lignes, le concerto pour deux violons de Jean-Sébastien Bach, interprété par Jascha Heifetz et Erick Friedman. C'est à chaque fois une grande joie de retrouver Heifetz. Il y a chez lui une qualité que je ne trouve nulle part ailleurs. Je ne suis pas sûr de pouvoir expliquer l'émotion que les mérites de ce violoniste extraordinaire provoquent en moi, mélange de vivacité d'esprit, d'élégance, d'exigence, de perfection sonore, et, surtout, de goût très sûr et d'autorité naturelle. Il y a sans doute plus de poésie et de profondeur chez Menuhin, peut-être même plus de vérité, mais je dois reconnaître que ma sympathie va très naturellement à Heifetz, le genre d'hommes qui existaient encore à l'époque de mon père. Ces gens-là étaient naturellement droits. Ils se tenaient. Il n'y a qu'à voir la tête d'Heifetz, sa posture, l'expression de sa figure, pour comprendre de quel genre d'être il s'agit. La synthèse de ces deux immenses violonistes pourrait être David Oïstrakh, miracle sonore, plus rond, plus sensible peut-être, plus séduisant, alliant l'intelligence musicale et l'intelligence instrumentale à un degré rarement atteint. C'était notre préféré, à la maison, quand j'étais enfant, mais mon père, lui, admirait Heifetz sans réserve, car il savait ce que ce violon avait dû vaincre pour obtenir ce résultat sonore, chose que nous ne pouvions que vaguement deviner.

Les concertos pour violon, à la maison, c'était sans arrêt. On ne pouvait pas y échapper. Si bien qu'aujourd'hui, il m'arrive fréquemment de les confondre. Bach, Mozart, Beethoven, Brahms, Mendelssohn, Sibélius, Bruch, Schumann, Lalo, Paganini, Tchaikovsky, Wieniawski, Vieuxtemps, Saint-Saëns, Berg… J'avais trouvé au galetas les vieilles partitions de mon père, à mes seize ans, et les avais écoutés d'une oreille plus aiguë, moins désinvolte. Celui de Berg me posait des problèmes, je l'avoue : j'avais à la fois beaucoup d'admiration pour la composition, en particulier pour ce début extraordinaire, cette manière si personnelle d'utiliser la dodécaphonie, de la marier avec la tonalité, et un plaisir relativement chiche. Il m'a fallu beaucoup de temps et d'écoutes pour aimer ce concerto. Aujourd'hui encore, ce n'est pas ce que je préfère de Berg, non plus que le Kammerkonzert qui se trouvait sur le même disque. Il ne paraît pas aussi inspiré qu'en d'autres partitions, mais il est possible que je me trompe complètement. J'aime énormément sa sonate pour piano, son opus 1, par exemple, mais est-ce que je l'aimerais autant si je ne l'avais pas tant jouée, si, là encore, sa manière compositionnelle, la façon si inventive et originale qu'il a d'agencer les motifs, de mélanger harmonie et contrepoint, de sembler chercher son chemin, ne me donnait pas autant de plaisir intellectuel. En revanche, dans Wozzeck, je trouve que son inspiration est éblouissante de bout en bout, que ses moyens musicaux sont en adéquation parfaite avec son “idée”. 

Pour revenir à Aïda, le Kagi que j'avais écrit il y a quelques années à son adresse ne me semble pas avoir trop mal vieilli :

Elle court les bois, les montagnes, et la nuit

Elle assiste les fées en leurs cérémonies

Quand du reste du monde elles sont l'insomnie,

Dévorant l'infini et le millepertuis.


Elle habite le grand secret,

Perpendiculaire au regret, 

Musclée de noir et amoureuse,

Sous le grand manteau de poudreuse.


Ses longues jambes boisées, surmontées

D'un sexe ombreux, consacré et fruité,

Sont en moi comme une tiare dressée

Au seuil de mes arrières-pensées.

Quel personnage étonnant, cette Aïda! Et quelle élégance ! J'ai gardé en mémoire sa belle voix grave et très calme. Même son tutoiement à mon égard, moi qui la vouvoie, ne me dérange pas ; en sa bouche, il n'est pas impoli. Il y a du tragique et du joyeux en elle, inséparables et parfois indiscernables. C'est une grande amoureuse, sans doute trop grande, trop absolue, et le feu ardent qu'on voit brûler en elle la protège du bruit du monde. Si je n'avais pas peur du ridicule, je dirais que cette femme est bénie. Ce n'est pas si courant. Combien de femmes de cette allure avons-nous rencontrées en une vie ? Elles se comptent sur les doigts d'une seule main. 

J'aime énormément ce mot d'« allure », qui avait cours dans ma jeunesse. « Elle a fière allure. » « Quelle allure ! » « À toute allure. » Je l'aime parce qu'il mêle intimement deux idées de natures différentes. L'aspect visible, le paraître, la distinction éventuelle, et la vitesse, le mouvement. Il s'applique donc parfaitement à un corps vivant et singulier, en perpétuelle transformation, qui ne se donne à nous que dans les infinies métamorphoses qui le font miroiter, mais qui possède néanmoins sa signature propre, de la même manière qu'un timbre signale et authentifie un instrument de musique.