Et vous, que faisiez-vous le 12 mars 1955 ?
« Au début, je suppose que Dizz ne s’est pas méfié. Il n’y a qu’à écouter les disques. Celui qui maîtrise le mieux, c’est lui. C’est même lui qui s’envole, à l’époque, le plus souvent. Mais justement, il fonce vers les nuages telle une fusée, on n’a plus qu’à se casser la nuque à essayer d’apercevoir ce petit point brillant dans le ciel, la main en visière sur les yeux. » Je parle dans le désert, je le sais bien. Un désert même pas silencieux, mais un désert quand-même. J’ai souvent dit que j’aurais pu passer ma vie à étudier le contrepoint chez Bach, ce qui est la pure vérité, mais cette vérité, comme toutes les vérités d’un peu d’envergure et de durée, demande à être corrigée par une autre, peut-être surprenante, et qui s’est frayé un chemin jusqu’à moi ce matin. À vrai dire, elle n’a jamais disparu de mon esprit, ni de mon corps, mais on sait ce que c’est, ces choses-là en passent parfois par des traversées du désert, elles empruntent des voies souterraines qui ne les font pas disparaître, mais qui les rendent silencieuses durant un temps plus ou moins long. Un peu comme un virus inactivé qu’on remet en circulation. Je croyais m’être embarqué dans une traversée au long cours en compagnie de Miles Davis (les 85 émissions qu’Alain Gerber lui a consacrées jadis), et je m’aperçois ce matin que c’est l’occasion de renouer avec l’un de mes vieux démons : Charlie Parker. Bird, le génie d’entre les génies. L’homme au sax en plastique. Si Miles Davis est Verlaine, Charlie Parker est Rimbaud. Il faut écouter et aimer cette musique, si l’on veut connaître la fulgurance. Personne ne m’écoute jamais, donc je peux bien le dire : S’il y a aujourd’hui une urgence, et une seule, c’est de faire redécouvrir le bebop aux jeunes générations qu’on voudrait sauver du Désastre. Je ne suis pas sûr de vouloir les sauver, moi, mais admettons. Je passerai in extremis pour un philanthrope, ce sera ma meilleure blague. « Pendant ce temps, Charlie prépare son coup dans nos jambes ; il rôde parmi nous comme un voleur de sacs à main dans un cinéma, il trafique, il grouille, il grenouille, il avise une faille dans ton corps, une faille dans ton âme, et il se glisse là-dedans, il s’infiltre en silence, alors que sa musique est en train de t’agiter toutes sortes de clochettes et de feux de Bengale devant la figure. »
Le jazz… Vaste sujet, comme dirait le Général. Un jour il faudra bien que je m’y colle, pourtant. Mais si je veux faire court, je vais directement au bebop, ça ne fait pas un pli. Et que trouve-t-on, à l’intérieur du bebop, au centre, au sommet, dans le réacteur nucléaire du bebop ? On trouve L’Oiseau. On peut oublier ça durant des années, mais ça revient toujours nous frapper en plein cœur un jour ou l’autre comme une évidence, un spasme vital, le moment où on reprend son souffle après une apnée involontaire. J’ai écouté tout à l’heure ses trente-deux mesures absolument inouïes dans Hot House, le Hot House de Tadd Dameron (contrafact fondé sur la grille harmonique de What Is This Thing Called Love ? de Cole Porter), enregistré le 11 mai 1945 à New York par le quintet de Dizzy Gillespie, avec Al Haig au piano, Curly Russell à la contrebasse et Sidney Catlett à la batterie. Quel âge avais-je, quand j’ai été mis face à cette fulgurance pour la première fois ? Je ne sais pas très bien. J’avais écouté Charlie Parker dans mon enfance, oui, mais je n’avais pas entendu, je n’avais pas l’oreille, pas encore. C’est plus tard, entre vingt et trente ans, que j’ai compris, que j’ai compris avec mes tripes et avec ma nouvelle oreille. Le son de cet homme n’est pas humain. Une tension pareille, ça fait crever n’importe qui de normalement constitué. « C’est une chose fabuleuse, ce feu d’artifice qu’il te tire sous le nez. Tu t’en souviendras toute ta vie, mon vieux. Tu le raconteras à tes petits enfants, mais ce dont tu ne te remettras jamais, c’est ce qu’il trafique à l’intérieur de toi, parce que cet oiseau-là n’a d’oiseau que le nom. En vérité il ressemble au serpent, il loge dans tes entrailles, il se colle à elles, il les digère ; un beau matin il les remplace. La musique de Dizz te nourrit, celle de Bird, elle, va te bouffer ; ou alors c’est que tu n’es pas comestible. Observez de quelle manière ce mec-là procède dans Hot House, en mai 45, au sein du All Stars de Dizz. Il donne l’impression de cabrioler ; en fait il rampe. Quelqu’un a-t-il jamais joué quelque chose de plus insinuant, quelqu’un a-t-il jamais joué quelque chose de moins solaire, que ces putains de 32 mesures ? L’instrument fait la toupie, les idées musicales font la roue, comme chez Dizzy, ni plus ni moins, de ce côté-là, mais ce qu’on vous raconte au moyen de toute cette pluie de confettis dorés et lumineux la nuit, ça vous arrive tel un murmure, un murmure à l’oreille, un écho, ruminant derrière votre nombril, prémonition de ce que vous entendrez dans la tombe. C’est une parole lente, sombre et douloureuse et sans pitié et qui durant quelques minutes vous arrache pourtant à votre vielle peau. Eh oui, pour un peu, la belle vie vous pendait au nez, il aurait suffi d’allonger le bras, le paradis perdu, c’est la porte à côté ; il est un peu tard, mais qu’est-ce qui empêcherait d’aller voir par là-bas ? Et puis, à quoi bon… la nostalgie, c’est déjà pas si mal : telle est la tentation du serpent. Charlie, il te met le paradis terrestre dans la tête en même temps qu’il le retire de sous tes pieds. » C’est Alain Gerber qui fait parler Miles Davis.
Louis Armstrong disait du bebop : « Ce sont des accords bizarres qui ne veulent rien dire. On ne retient pas les mélodies et on ne peut pas danser dessus. » Il n’avait pas tort, Armstrong. Danser sur du bebop, c’est à coup sûr se rompre les os. Personne n’a l’oreille harmonique qu’il y faudrait pour ne pas se tordre une cheville ou se froisser l’ego. Ces mecs-là sont des dingues. Dizzy, Bird, Max Roach, Monk, Charlie Christian, Bud Powell et les autres, Hugues Panassié les digérait mal, et il n’était pas le seul. En revanche, pour ce qui est des mélodies, il s’est sacrément gouré, le vieux Louis. Les mélodies du bebop restent gravées chez tous ceux qui ont eu la bonne idée d’en parcourir la nervure fraiche et astringente. Quand on est un jeune pianiste en herbe au fond de sa province, on peut avoir des orgasmes en chapelet en jouant Donna Lee, Koko, Anthropology, Ornithology, Billie’s Bounce, Confirmation, Groovin’ High, Dexterity, à l’unisson aux deux mains, pied au plancher, à peine réveillé. La tentation du serpent à l’heure du laitier : Hot House, la maison brûle, on est encore en pyjama. On n’avait pas encore de ventre, en ce temps-là, ni d’articulations qui grincent, ni d’insomnies qui bousillent la journée. On parlait déjà dans le désert mais on ne le savait pas. Le paradis n’était pas du tout perdu, il suffisait de sortir de la maison pour faire connaissance avec les anges, on les croisait en allant retrouver les copains, au bord du lac ou au bistrot. Les anges portaient des robes ou des salopettes. La fraicheur, c’est quelque chose qu’on n’oublie jamais.
Charlie Parker avait soudain décrété qu’il ne s’adjugerait plus que des quarts de chorus : 8 mesures au lieu de 32. Quelle prétention ! La plupart des musiciens ont tout juste le temps de s’échauffer, en huit mesures, mais lui, Bird, il avait dit tout ce qu’il avait à dire. Autant de substance musicale et de la même qualité dans quatre fois moins de temps qu’il n’en faut pour le dire : voilà ce que c’est, le bebop ; du moins le bebop de ce dingue de Charles Christopher Parker, Jr. Il faut le voir couper la parole à Coleman Hawkins d’un arrogant la bémol en coup de klaxon, dans une ballade suave jouée en compagnie de Buddy Rich, Hank Jones et Ray Brown. On le voit écouter Coleman Hawkins et on l’entend penser : « C’est joli, ce que tu joues, mec, c’est joli… » Il se marre doucement en fumant sa cigarette. Mais lui, évidemment, il n’est pas là pour jouer de jolies choses, il n’a pas que ça à foutre, l’Oiseau-Serpent ! Sa vie était bien trop courte et tendue comme une corde toujours sur le point de vous péter à la figure. Tout cela ne va pas assez vite pour lui, qui n’aura qu’une dizaine d’années pour percer le mur du son, pour laisser une empreinte indélébile dans l’esprit de ceux qui ont eu l’audace de lui confier même quelques minutes leurs oreilles naïves et pataudes. Cette densité-là était impensable, elle n’était prévue par personne. C’est ça, Bird.
Le bebop — et Parker en est le grand architecte, avec Dizzy — procède par substitution : là où la tradition voulait un accord, Parker entend l'accord voisin, celui qui frotte, qui tire, qui résout différemment, ou pas du tout, et parfois il en entend trois ou quatre à la place. Ce n'est pas de la transgression pour le geste, c'est une sur-audition du matériau existant. Il entendait plus de possibilités dans un standard de Tin Pan Alley que les compositeurs eux-mêmes n'en avaient prévu. La tonalité était pour lui une contrainte si bien connue qu'il pouvait en jouer comme d'un instrument supplémentaire. Charlie Parker est un orfèvre du “contrafact” : il s’est approprié les grilles des standards, en a fait des chapelles ardentes, des cathédrales dessinées sur l’ongle, des avions à réaction propulsés par l’angoisse d’être qui il était. Il a donc dévoré les entrailles des chansons qui passaient devant ses portées, les Cole Porter, les Gershwin, tout ce qu’on croyait connaître a pris une physionomie nouvelle, tout ce qui était là pour divertir, pour faire danser, est devenu le reflet de ce corps qui allait métaboliquement beaucoup trop vite : à trente quatre ans, le médecin qui l’a examiné à sa mort lui en donnait vingt de plus. La vitesse du bebop était aussi une manière d’empêcher les danseurs blancs de venir se trémousser sur la musique des Noirs, mais dans son cas, c’était beaucoup plus que ça. Chez lui, douleur et joie étaient une même matière tranchante, comprimée et aiguisée par la vitesse. Ce n’est pas la vitesse du jeu dont il est question, c’est la vitesse de la pensée, c’est la vitesse de la vie, qui n’a rien à voir avec l’habileté instrumentale. Souvenez-vous de Louis Armstrong : des accords bizarres qui ne veulent rien dire. L’Oiseau-serpent ne veut rien vous dire, mais à la deuxième mesure vous êtes déjà hypnotisés, et quelques secondes plus tard vous êtes si remplis de son venin que vous tanguez comme sous l’effet d’une drogue dure.
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J’avais commencé ce texte, hier, sans trop savoir où il me mènerait, comme d’habitude, et puis ce matin je me suis souvenu que j’avais déjà écrit sur Charlie Parker — il y a quelques années, croyais-je. Je me suis même rappelé le titre du texte : « Vite ! » Un titre inspiré d’un livre de Philippe Sollers : De Koonig, vite. J’ai donc cherché sur mon blog, et j’ai trouvé. Contrairement à ce que je croyais, le texte était publié l’année dernière, ce n’est donc pas si ancien. Et au mois de mai aussi ! Décidément, le mois de mai — ou le moi de mais… (Il est bien possible qu’il s’agisse d’un texte beaucoup plus ancien que j’aie décidé de republier en 2025, comme je le fais parfois.) J’ai donc relu ce texte qui avait presque complètement disparu de ma mémoire, et je me suis aperçu que je disais toujours la même chose, que mes obsessions n’avaient pas beaucoup changé. J’ai seulement creusé une ou deux idées en plus, j’ai seulement oublié deux ou trois choses importantes. La routine du semi-gâtisme, quoi… La vie… Dans les deux textes, le punctum, toujours le même, c’est cette incroyable vidéo de 1950 où on voit Parker et Coleman Hawkins avec Hank Jones. On dirait bien que je ne m’en suis toujours pas remis. Je pourrais évidemment fondre ces deux textes, n’en faire qu’un seul, plus complet, plus approfondi, plus rigoureux, mais non, ça n’aurait aucun intérêt, je ne suis pas musicologue, ni spécialiste de Charlie Parker, je n’ai pas le désir de l’essayiste qui a la prétention de tout dire sur son sujet, je n’ai aucune vérité à délivrer. La seule chose que j’aurais voulu réussir, c’est faire comprendre, ou plutôt entendre, ce que je ressens quand j’écoute Bird, non, même pas : ce que j’entends. Mais ça, je sais que je n’y parviendrai pas, que c’est au-delà de mes forces. Je vais donc rester comme un con avec mes sensations, comme n’importe quel abruti qui écoute quelque chose qui lui transperce le cœur, et qui ne sait pas quoi faire de cette sensation dont il sent bien qu’elle le transforme, alors qu’elle est unique et intraduisible. Je suis dans une vie qui ne sait pas s’arrêter, je suis pris dans ce courant puissant, et il m’arrive de sortir la tête de l’eau, un court instant, de jeter un coup d’œil au décor, en essayant de me repérer, de savoir où je vais, de vouloir maîtriser le temps, ou au moins le ralentir, ce n’est pas une tragédie, c’est le lot commun, mais on écrit pour croire qu’on voit, qu’on entend, qu’on est là, qu’il y a quelqu’un aux commandes. C’est comme une histoire d’amour : le mouvement est toujours le plus fort, mais moi j’aime bien me raconter que je comprends, que j’y suis, que je tiens quelque chose, en somme que je suis capable d’en faire quelque chose. Peut-être que dans un an, ou cinq, ou dix, je retenterai ma chance, que je reprendrai tout à zéro, avec un regard neuf, plus intelligent, ou moins intelligent, au contraire, mais plus sensible. Je n’en sais rien. Peut-être aussi que je serai si gâteux que j’aurai oublié jusqu’au nom de Charlie Parker, qu’il ne me restera plus que le souvenir d’un coup de tonnerre à New York et celui d’un petit saxophone en plastique que je ne saurai relier à rien d’autre qu’à ma peur de libérer le terrain et d’aller enfin rejoindre ceux que j’aime. C’est possible. Quand je pense que j’étais parti avec l’idée de passer quelques jours en compagnie de Miles Davis… C’est bien moi, ça. Je vais dans une pièce chercher une chemise et j’en reviens avec un portrait de Sarah. Qui c’est, celle-là ? Pourquoi me regarde-t-elle avec ce petit sourire que je ne comprends pas ? Respire-t-elle, au moment où j’écris ces mots ? L’ai-je aimée, elle aussi ? Après tout, Parker demandait bien à Sartre de quel instrument il jouait, c’est un peu ça, l’amour entre les hommes et les femmes… La musique est moins bête que la vie, je vous assure.
À Paris, Miles disait à René Urtreger, en parlant de Charlie Parker : « Fais pas attention à ce qu'il joue, sinon t'es foutu. Fais ton truc. Je sais jamais où j'en suis quand je joue avec lui. » Bird parlait dans le désert. Et dans le désert, on a des visions. Il ne faut pas faire attention à ce que j’écris. C’est un conseil que je vous donne. « On vous apprend qu'il y a des limites à la musique. Mais, franchement, l'art n'a pas de limites. »



