Sept heures et demie, au salon (quelques gouttes tombent).
Réveillé et levé à six heures. Hier, je suis allé marcher une heure et demie, et j’en suis revenu avec une douleur au tendon d’Achille gauche assez handicapante. C’est malin !
J’ai de l’esprit (enfin je crois), j’ai de la présence, mais je n’ai aucune présence d’esprit. Ces deux instances ne coïncident pas, chez moi. Elles se courent après mais elles n’ont pas été présentées l’une à l’autre.
Je continue de lire Les Profanateurs, de Jacques Henric. Beaucoup de passages très drôles, en particulier le récit du colloque de Cerisy, au début. Sollers le sale gamin, Kristeva en mère La Vérité est en haut de l’escalier, Guyotat bien ridicule (et d’autant plus ridicule qu’on le voit avec en arrière plan son Eden, Eden, Eden), Marcelin Pleynet assez filandreux, entre-les-gouttes. On relit (en pensée) leurs livres avec un œil forcément autre, on entend leurs voix qui résonnent désormais sous d’autres espèces de timbres, dans d’autres cavernes. Ainsi vont les siècles. À chaque moment d’une vie, un homme se croit unique, nécessaire, il parle depuis un lieu qu’il croit être le sien, mais à peine son cadavre est-il froid que sa voix prend une allure et un sens qu’il n’aurait jamais pu prévoir.
Est-ce qu’il est fatal que nous réévaluions nos amours ou nos amitiés à l’aune du présent, à chaque fois qu’une brouille les relègue au fond d’un tiroir ? En d’autres termes, est-il inévitable que le présent contamine le passé ? En ce qui me concerne, en tout cas, les deux tiroirs ne sont pas étanches, ça circule beaucoup entre eux. Tout ce qui nous apparaissait sous un jour éminemment positif peut, du jour au lendemain — et c’est surtout cela qui est étonnant — prendre un visage hideux. Nous ne vivons jamais dans notre temps, le temps-présent est toujours en train de glisser sur le temps-passé, des allers-retours incessants se font qui nous empêchent de savoir avec certitude quelle est notre situation réelle, à quoi ressemble notre être-là. C’est très inconfortable, mais d’un autre côté c’est je crois ce qui fait la richesse de notre être au monde.
À la boulangerie, l’employée me dit d’une voix larmoyante : « Il faudrait de la pluie… » Sa parole est si générale, si anonyme, que je me retourne pour voir si elle ne s’adresse pas à quelqu’un qui se trouverait derrière moi. On est toujours pris au dépourvu par ces voix qui ne disent rien, qui nous traversent sans nous atteindre, parce qu’elles s’adressent au général qu’elles ont perçu en nous. On ne sait pas comment y répondre. Cette frêle bonne femme de cinquante ans a une petite bouteille d’eau qui dépasse trop largement de la poche arrière de son pantalon.
Le DAB+ m’énerve. On ne peut plus arriver à la cuisine et tourner le bouton de la radio pour entendre France-Musique. Mon village fait partie de ceux qui sont depuis le 22 juillet privés de cette radio acheminée par la voie normale, par ce qu’on appelait jadis la FM, la modulation de fréquence. Si je veux écouter France-Musique, dorénavant, il faut en passer par Internet, et donc par l’ordinateur, ce qui change tout. C’est toute une procédure peu pratique qu’il faut mettre en œuvre, on perd le côté spontané et instantané de « la radio », ce que ne comprennent jamais ceux qui sont nés après 1980, pour qui la radio est une chose poussiéreuse et qui ne laisse pas le choix de ce qu’on écoute — alors que c’est précisément cela, le charme de la radio, de tomber sur quelque chose qu’on n’avait pas choisi, dont on n’avait jamais entendu parler. Si la radio n’avait pas existé, si elle n’avait pas été un des centres (la voix des ondes, comme dirait de Gaulle) de ma vie, depuis 1975 jusqu’à disons environ 2010, je serais passé au large de tout un pan de la culture, la culture musicale et la culture générale, puisque France-Culture a été très longtemps une des meilleures radios du monde — n’en déplaise à ceux qui aujourd’hui s’en moquent sans la connaître vraiment. Le choix n’est pas toujours un atout, loin de là. La radio est un instrument merveilleux qui sans cesse nous rappelle les nuances qui existent entre écouter et entendre, le plus souvent entre écouter et ouïr. Ouïr-écouter-entendre-comprendre, c’est un continuum à entrées multiples à travers lequel on se meut en permanence, avec plus ou moins de bonheur et de présence d’esprit. Mais l’enjeu est bien la transformation des corps par le sens de l’ouïe, le plus noble des sens. Et j’entends à l’instant la Chaconne de Bach-Busoni jouée par Yvonne Loriod (que je n’avais jamais entendue) le 12 décembre 1946 ! (CQFD) Retour du soleil. Petite ironie supplémentaire : si je tourne le bouton de la radio à la fréquence qui était naguère celle de France-Musique, je tombe sur France-Info. L’horreur absolue !
Il est déjà tard. Je n’ai plus l’habitude d’écrire à cette heure-là. Je me rends compte à cet égard que la pratique du journal journalier m’est revenue très naturellement à partir du moment où je me suis levé très tôt. Dans les années où j’ai tenu régulièrement un journal, cette pratique était directement conditionnée par deux situations : le voyage (j’ai énormément écrit dans le train), et l’aube, toujours très propice à l’écriture, l’écriture pas vraiment écrite, celle que je préfère. Dès que je me déplace, dès que je me lève tôt, le journal s’impose à moi. En dehors de ces deux situations, tenir un journal me semble toujours artificiel. Il faut écrire dans le moment où la nuit s’échange avec le jour.
Une idée déplaisante : ce que pensent les gens, leurs idées, leurs désirs, leurs opinions, leurs goûts, ne leur appartiennent pas vraiment. Ils ont les pensées, les idées, les opinions et les goûts de tout le monde mais ils ne le savent pas ou ne veulent pas le savoir. Hier, sur Facebook, je lis en passant que « la misogynie de Houellebecq est avérée ». C’est tellement bête qu’il n’y a rien à en dire. Seulement qu’il s’agit bien là de l’opinion de tout le monde, celle qui se répète et se transmet et qui n’existe que dans la répétition et la contagion. Dès qu’on s’arrête, dès qu’on va voir par soi-même, ces idées tombent d’elles-mêmes, mais il faut d’abord débrancher le tuyau, sortir du flux, faire un pas de côté — faire un pas de côté est toujours déplaisant, risqué, car on se retrouve seul. L’indiscutable n’est pas discutable. SIC. La seule chose qui est vraiment nôtre, c’est notre corps, mais on croit que c’est un détail, un véhicule, une charpente vide. Vieillir a au moins un avantage, mais il est énorme : on sait, sans l’ombre d’un doute, qu’il ne nous reste que ça, un corps singulier dont il faut prendre soin, que beaucoup de choses dépendent d’un tendon ou d’un foie.

