mardi 21 avril 2026

Cassegueulité, absence du lundi

 

La société exige une unité morale du sujet, de l’œuvre, de l’action. Je ne la crois pas possible, et pas même souhaitable. En tout cas pour moi, elle ne l’est pas. On peut le regretter… Quand j’écoute les sonates et partitas pour violon seul de Bach, je l’entends, cette unité morale, elle me frappe et s’impose à moi, mais nous ne sommes plus à l’époque de Jean-Sébastien Bach, et je ne suis pas un homme de la Renaissance, ni même du XIXe. Je me rends compte que je suis bien du XXe, sans doute possible (je ne me comprends pas sans Freud). Pas du tout du XXIe, en revanche…


Le voici résumé en trois phrases : Conserver au doute le double privilège de l’anxiété et du sourire aura été son plus haut accomplissement. Emil Cioran est né le 8 avril 1911. En 1956, il publie La Tentation d’exister.

Trois phrases qui n’ont de sens que pour moi — mais c’est très précisément ce que je demande au moment dans lequel j’écris. 


Salle Marin Marais, au fond du couloir (la salle du mercredi matin), salle Clara Schumann, en haut de l’escalier, à côté du bureau de la secrétaire, salle Duke Ellington, à côté de la salle de danse, salle Edgar Varèse, il m’en manque trois, au premier étage du conservatoire, et une au rez-de-chaussée, près de la sortie, minuscule. Se remémorer précisément les pièces d’une demeure qu’on a habitée ou d’un bâtiment dans lequel on s’est rendu deux ou trois jours par semaine durant des années est l’un de ces exercices fondamentaux auquel je ne peux déroger sans avoir la sensation de me fissurer. Les pièces d’une maison sont comme les noms propres d’une vie, les prénoms des petites amies, les parties de leurs corps.


Je vis « comme une mouche vole dans le volume d'une chambre : par des coudes brusques, faussement définitifs, affairés et inutiles ». J’ai trouvé d’affreuses grosses mouches sur une tranche d’échine de porc enveloppée sous vide dans un plastique, à l’intérieur de mon frigo. Ces mouches m’ont dégoûté et terrorisé durant deux jours. Je ne comprenais pas comment elles étaient arrivées là, comment elles avaient survécu, ce qu’elles me voulaient. Je croyais que c’était moi qui les inventais.

« Mais il craignait que tu ne gaspilles tes talents, que ton manque de confiance en toi, que tes problèmes personnels ne viennent en gripper l'épanouissement. » 


Le double, presto, de la première partita en si mineur, joué par Menuhin. « Nous sommes au fond d’un enfer dont chaque instant est un miracle. » J’ai dû jeter la viande. 


Les vieux réfrigérateurs sont des instruments de torture. Il faut (faudrait) les nettoyer et les dégivrer une fois par mois, et ces opérations (surtout le nettoyage) sont les tâches domestiques les plus pénibles qui soient. Si j’étais riche, je changerais de réfrigérateur à chaque fois qu’il est sale. J’ai dû m’y reprendre à trois fois pour écrire le mot « réfrigérateur » correctement, ce qui prouve bien que cet ustensile est diabolique. 


« L'idéologie passe sur le texte et sa lecture comme l'empourprement sur un visage. » Du temps que j’étais professeur de piano au conservatoire, je rougissais facilement. Trop. Et toujours dans des moments où je n’avais pas de raison de rougir, ce qui accentuait encore l’empourprement, puisque j’avais conscience de rougir, et que je croyais que celui qui me voyait rougir pensait que j’avais quelque chose à me reprocher. L’anxiété et le sourire, quand ils se croisent à la surface de l’épiderme, le troublent comme le lait qu’on fait bouillir. « En amour, certains goûtent érotiquement cette rougeur. » 


On n'a jamais autant parlé de "mépris de classe" depuis que les classes sociales ont disparu, ou, plutôt, depuis que la petite bourgeoisie a avalé toutes les autres classes sociales, mais ça revient au même. Petite-bourgeoisie qui a repris tous les signes et manières prolétariens, depuis la vêture jusqu’à la langue, mais c’était sans doute sa vocation profonde, vocation mal dissimulée par son aspiration affichée à imiter la bourgeoisie. Monter, ou descendre ? La petite-bourgeoisie aurait-elle pu choisir un autre chemin ?


Quand on écoute les sonates et partitas pour violon seul de Bach, on sait que va arriver ce moment (immense, à tous les sens du mot) où l’on entendra la chaconne, à la fin de la deuxième partita, chaconne qui en fait partie mais qui déborde largement de son cadre (257 mesures. À elle seule elle dure aussi longtemps que les mouvements qui la précédent). Si j’ai déchiffré au piano l’intégralité des sonates et partitas, mais seulement déchiffré, j’ai joué la chaconne transcrite par Busoni, le genre de morceau qu’on n’oublie pas, qui s’installe définitivement en nous, pour la vie, et peut-être davantage. Quand elle arrive, cette Chaconne, on comprend que toute la partita en ré mineur y menait, que chacun des traits des mouvements précédents étaient conçus pour construire cette figure destinée à se graver en nous — visage superposé au nôtre. L’allemande, la courante, la sarabande et la gigue ne sont pourtant pas de simples hors-d’œuvre, loin de là. Passer progressivement de la ligne à l’architecture, de la ligne au volume, c’est ce que fait Bach, dans cette partita. L’allemande est promesse de polyphonie. Elle suggère plusieurs voix sans jamais les fixer. Elle annonce la tension entre le vertical et l’horizontal, à l’aide de grandes phrases, amples, qui développent déjà. La courante brise la ligne, la morcelle, la musique se disperse, devient centrifuge, mais l’énergie est formidable — il faudra la résoudre ; la continuité de l’allemande est mise à mal. La sarabande s’installe et annonce, suspend le temps, impose une verticalité hiératique, méditative, fait entendre des accords nus (accords-présence) entourés de béances, mais surtout elle pointe déjà très directement vers la chaconne, même mètre ternaire, écriture harmonique dense, esquisse déjà le lamento à la basse qui sous-tendra la soixantaine de variations du mouvement final. Les accords entendus à nu dans la sarabande seront dépliés dans la chaconne, on entendra la trace qu’ils laissent derrière eux. Les éléments du visage se précisent. La gigue, fugueuse, virtuose, rythmiquement complexe, agit comme un climax dynamique contenu, qui est paradoxalement une sorte de respiration avant l’immense souffle charnel de la chaconne. (Notons ici que la gigue est la manière “normale”, pour Bach, de terminer une suite. Sur 27 suites (dont les partitas) pour clavier, violon ou violoncelle, seules deux ne se terminent pas par une gigue.) Il y a autre chose : la chaconne est une forme à variations. En cela elle se rapproche bien d’un visage, dont chaque partie est une interprétation des autres. En outre, la chaconne est le seul morceau de la partita à posséder une section en majeur (la partie centrale). Elle est duale. Conserver au doute le double privilège de l’anxiété et du sourire… 

La chaconne résout, amplifie et transcende tout ce qui a été posé avant elle : la gravité, la polyphonie, le “rythme sarabande”, le lamento. On passe de la danse à la méditation philosophique, du portrait en deux dimensions au geste incarné, du particulier à l’universel. Elle prend le temps de réaliser les allusions (alluvions) qui étaient en germe dans les danses, de les rassembler, de les croiser, de laisser éclore leur vérité, en trois dimensions. On obtient le visage et ce qui l’anime, on l’entend penser et parler, il prend la place du nôtre. On se dit, comme pour ceux qu’on a côtoyés dans notre vie, sans les connaître vraiment : c’était donc ça, c’est cela, leur (ma) vérité, ce crâne, ces yeux, cette bouche, cette posture, cette voix ! Mais les quatre danses n’étaient pas pour autant des préludes décoratifs ; elles ont leur propre vérité. Sans elles, la chaconne perdrait de sa force tragique, on ne la comprendrait pas vraiment, elle resterait close sur elle-même. La Chaconne accomplit et libère l’œuvre entière. 


Mais voici que je retombe sur ces lignes : « Fiction d'un individu (quelque M. Teste à l'envers) qui abolirait en lui les barrières, les classes, les exclusions, non par syncrétisme, mais par simple débarras de ce vieux spectre : la contradiction logique ; qui mélangerait tous les langages, fussent-ils réputés incompatibles ; qui supporterait, muet, toutes les accusations d'illogisme, d'infidélité ; qui resterait impassible devant l'ironie socratique (amener l'autre au suprême opprobre : se contredire) et la terreur légale (combien de preuves pénales fondées sur une psychologie de l'unité !). »

Combien de preuves pénales fondées sur une psychologie de l'unité… Eh oui ! J’y pense avec le fond médiatique de la polémique Grasset. Combien, parmi tous les signataires démissionnaires, auront signé parce qu’ils n’auront pas osé refuser de le faire ? Je dirais, à vue de nez, un bon tiers ; mais ils ne l’avoueront jamais, bien sûr. Joli jeu de dupes sur fond de pseudo morale épaisse et binaire. La terreur n’est pas légale (encore qu’elle puisse vite le devenir), mais moralo-politique. Toujours le même vieux chantage tribal. Si tu n’es pas avec nous, tu es contre nous, et te mets donc en dehors de l’humanité ; mais surtout en dehors du circuit, des vitrines et des à-valoir. L’humanité, elle, se porte très bien sans vous, mais vous ne le savez pas. Vous l’avez oublié.


Lundi 20 avril au matin, réveillé à cinq heures, perclus de douleurs et d’angoisse. Avalé en urgence anxiolytiques et somnifères, et rendormi jusqu’à… neuf heures du soir. Il y a bien longtemps que je n’avais pas dormi si longtemps, d’autant plus que je me suis rendormi vers dix heures pour ne me réveiller qu’à six heures du matin, mardi. J’ai dû vérifier plusieurs fois que nous étions bien mardi, je ne me souvenais plus de rien, et la date me paraissait comique, difficile à avaler. Que s’est-il passé durant ce lundi ? Aucune idée. Ah si, j’ai rêvé, j’ai beaucoup rêvé. Le monde a continué à tourner, j’imagine. Netanyahu Trump Poutine Macron Rima à rien Facebook en ébullition selfies ça déborde pédophilie-partout apocalypse au seuil femmes victimes injures blagues vaseuses répétitions la routine quoi. On m’écrit, lundi soir : « Une journée sans ? ». C’est plutôt : sans une journée. Un jour disparu. Retrait. Dieu a dit : cette journée est inutile, barrons-là. Merci. Tout irait bien si je n’étais pas tombé à peine très mal réveillé sur le début d’un entretien donné par Renaud Camus à Causeur. En trois paragraphes ils ont réussi à me mettre d’humeur exécrable, ces cons (je parle des journalistes, bien sûr). Et ils s’y sont mis à trois : Elisabeth Lévy, Jean-Baptiste Roques et Jonathan Siksou ! Pouah ! Il devrait s’estimer heureux, le pauvre reclus du Gers, le peintre du dimanche, de n’être pas traité de pire-qu’Hitler, d’écrivain-médiocre et de déchet-sénile, il devrait remercier à plat ventre, leur envoyer des chocolats ou des bonbons, des lys blancs, leur écrire une ode en alexandrins ! Eugénie Bastié a dit un mot gentil, Finkielkraut un mot élogieux, Machin a évité de justesse de l’insulter, que demande-t-il encore, ce vieil ingrat ? Il n’est pas en prison, il devrait aller à genoux à Compostelle pour expier sa Faute, mais ça ne suffirait pas encore. Connards. Pour qui se prennent-ils, ces sales morveux ? Ils ont la Tribune, ils ont les colonnes, ils tiennent le crachoir, ils passent à la télé, à la radio, ils nous expliquent le monde. Sans eux nous serions des ânes devant un aquarium. On devrait leur élever des chapelles ardentes — ce que je suis en train de faire. 

Avec Renaud Camus, nous sommes devant une question qui n’a aucune réponse. Tous veulent le situer, lui assigner une place politique, une place morale, une place sociale. Où est-il, depuis quel habitus parle-t-il, depuis quelle classe, quelle idéologie, quelle fortune. Ça leur évite de le lire. Ils le déchiffrent, ils l’expliquent, ils l’analysent, ils le commentent, au lieu de le lire, tout simplement de le lire, comme on le fait avec un écrivain. Comme on doit le faire avec un écrivain. C’est peut-être parce qu’il n’en reste plus aucun, d’écrivain. Alors on ne sait plus comment faire avec les très rares qui n’ont pas été éteints ou pourris par le journalisme qui pue, par la paraphrase et la blague, par l’ignorance évangélique, autrement nommée Information, par tout le Blabla surinformé et ronronnant. Ceux qui n’écrivent pas en fonction de leur passage à la télé ou chez Lapérouse sont tolérés (pas tous), mais ne servent à rien. Le Pitch, dirait Ardisson ? Ça parle de quoi, vot’bouquin ? Ça raconte quoi ? On peut en faire un truc qui va faire causer ? Non ? alors bonsoir. J’en reviens toujours là, je sais, je radote, mais qui a lu les Vaisseaux Brûlés, de Camus ? On est combien ? Quatre, cinq ? Allez, soyons fous, dix, quinze ? Bastié n’a pas le temps. À Causeur, ils causent de choses sérieuses, ils débattent, ils s’opposent, ils ont une place à tenir, ils ont des lecteurs, eux, des fidèles, des followers, des abonnés, ils invitent des Académiciens, des qui ont eu des prix, au moins. Allez, j’avoue, je leur ai envoyé un papier, une fois. Même pas une réponse. Poubelle, direct. C’est qui, lui ? Qu’est-ce qu’il veut ? Il se prend pour qui ? Ah, tout s’explique. Donc, vous êtes aigri, c’est ça ? Parce qu’on vous a refusé ? Un autre fois (j’avoue tout, aujourd’hui), c’est l’Incorrect qui m’avait demandé s’ils pouvaient publier un texte que j’avais écrit. J’ai dit oui, pourquoi pas, mais vous payez combien ? Merci, au revoir. Je suis naïf, moi, je croyais que ce qu’on faisait était un travail. Mais non, Ducon, tu n’y es pas du tout, tu écris juste pour la gloire, tu savais pas ? Pour t’amuser. Pour tuer le temps. Tu voudrais EN PLUS être payé ? Pauvre fou. Comment ça, tu as besoin d’argent pour vivre ? Mais quelle faute de goût ! Les prolos, c’est à l’usine, qu’ils vont, pas dans la presse, pas dans les maisons d’édition. Regarde, pauvre cloche, ceux de Grasset. Apprends. Eux, ils savent comment ça marche. La Tribune, toujours. 


Où en étais-je ? À la troisième sonate en ut majeur, la BWV 1005, l’adagio d’ouverture, dont, depuis l’enfance, je guette les notes répétées jusqu’au délire, les notes appuyées, enfoncées dans la poitrine. Les mouvements contraires, le balancement, les dissonances ahurissantes posément exposées, tranquillement, lentement, qui donnent à la musique une densité simple, charnelle, douloureuse mais ordinaire ; c’est le corps, ici, qui parle, c’est la chair qui s’exprime, avec son vocabulaire étrange à force d’être élémentaire, viscéral. On le connaît mais on ne l’écoute jamais. Et puis, à la fin, les trois dernières mesures, enfin mélodiques, délivrées : do-mi-la-do-si-la ré-si-la-sol-la-sol-do-mi-fa#-do-la-do Si, le repos (momentané) sur la dominante. 


Il paraît qu’on peut se coller jusqu’à six patchs par nuit, mais pour nous les hommes se pose un problème de surface : où les coller, car il faut des zones sans poils ! J’aimerais bien arrêter les somnifères. Vous saurez tout, tout, tout. On ne vous épargnera ni l’anxiété ni le sourire, ni l’aigreur. VOUS N'AUREZ PAS MON UNITÉ MORALE.

samedi 18 avril 2026

Les narines

 

Écoutons les toccatas de Bach. Buvons du café. Regardons Sitting Bull chez Beigbeder. N’espérons rien. Il fait beau. En lisant, en écrivant, faisons un petit tour à la surface des seins d’Anne. Existons quelques minutes. Pas plus. C’est encore loin, Luna ? Écrivons une théorie des déceptions. Des pâleurs du petit matin. Une autre théorie des seins. Ceux qu’on garde, ceux qu’on laisse disparaître. Les visages sortent du sable. Ils en arrivent tous à ce moment où ils veulent être respectables, respectés. Qu’on passe par eux pour arriver à destination. Ils se posent là. Entre l’horizon et nous. Sont des spams en chair et en os. Elle m’avait dit, un jour, très en colère : « Petite bite ! ». Elle n’a jamais voulu admettre qu’elle l’avait dit. Jacques s’était assis au piano, c’était au début de l’après-midi, mes cours n’avaient pas encore commencé, et il avait joué le début de la sixième partita de Bach, en imitant Glenn Gould. Les seins d’Anne, j’en ai souvent parlé. Pourquoi a-t-il dit qu’il habitait en Savoie ? Petit clin d’œil charmant à sa belle invisible, sans doute. Il parle trop. Trop fort. A trop de choses à dire. Mais la perfection n'a jamais provoqué en moi les remous inexplicables que j'aime ressentir à la vue d'un corps qui ne peut se reposer sur la conviction de son idéal. J’ai une tendresse fidèle pour les fétichistes. J’ai découvert récemment qu’une nouvelle catégorie à laquelle on n’avait pas pensé jusque là s’était fait une place au soleil du fétiche : le nez, les narines des femmes. Il fallait y penser. C’est bien. Il faut tout explorer. Il faut les cartographier de haut en bas, dans le détail. Le nez, la bite, le pied. Revenons au rêve A. Sarabande… Arpèges lents… Ils bougeaient. Céline avait bien compris ça, elle dont les seins ne bougeaient pas quand elle marchait. Trop bien attachés encore au cœur, derrière eux. Le ventre encore libre, malgré la tendresse et les mains baladeuses. Si Luna était encore là… Je n’arriverai jamais à me faire comprendre des non-fétichistes, et c’est tant mieux. Claude a caviardé mon Pierre Tarnac, l’a expurgé des passages sales (« confus », dit-il). M’a dit que j’avais un ton de « conférencier déviant ». Je pourrais peut-être aller chez Grasset, maintenant que les gardiennes du Temple ont pris la fuite ? Colombe Schneck, Virginie Despentes, Vanessa Springora, Anne Berest, Tania de Montaigne, ça crée du désir, non ? « Au mépris de celles et ceux qui publient, de celles et ceux qui accompagnent, éditent, corrigent, fabriquent, diffusent, distribuent nos livres. Et au mépris de celles et ceux qui nous lisent. » On croirait lire un communiqué de cet insupportable Nicolas Pommaret Chère-Auditrices-Chers-Auditeurs nous-avons-des-invitations. Claude me dit que tel passage n’est pas bon parce que dans dix ans plus personne ne saura de quoi il est question. Mais dans dix ans, Claude, je serai mort. Vanessa Springora, comment-dire, il faudrait trouver les mots. Je les trouverai quand je serai mort, faites-moi confiance. Je ne suis pas écrivain, qu’il me serinait. Me prenait-il pour un con ? Fayard Grasset Gallimard les banques. Ça les rend tous fous, vu d’ici, sans Luna. Main basse sur le champagne. Quand je serai riche, je m’achèterai un frigo à chaque fois qu’il faut le nettoyer, c’est trop pénible. Je suis un conférencier déviant, absolument tout à fait indeed, je suis même un circonférencier tangent. Je m’en fiche, moi, que plus personne ne comprenne. C’est déjà le cas. Faut s’y faire, on parle dans le vide, pour les flocons, pour les astres éteints. Vanessa Springora donne le la, Colombe Schneck le si bémol, Virgine Despentes le sol double dièse. Il regrette d’avoir publié des pamphlets. Il sera gentil, maintenant. Promis. Elles ont toutes souffert, vous comprenez ? Si je comprends ? Bien sûr que je comprends, puisque je suis un salaud de circonférencier border de chez border. Il y a des jours, comme ça… Toccatons en rond ! Les pies m’épient. Les chats passent lentement. Sauf le gris, qui s’installe devant la porte et m’observe. Je remarque qu’il est souvent plus difficile qu’on le croit de remercier. À cette occasion, on révèle beaucoup trop de soi. J’admire ceux qui contrôlent ce qu’ils écrivent. Qui disent ce qu’ils veulent dire et pas autre chose. Qu’attends-tu ? Moi et toi. Nous. Qui sommes-nous ? J’attends la princesse charmante qui viendra me réveiller du long sommeil que je traverse en apnée. Je me suis collé un patch sur le bras. Comment s’appelaient les salles du premier étage ? Il y avait Clara Schumann et il y avait Marin Marais. J’ai oublié les deux autres. N’oublie pas d’avoir les bonnes admirations, mon pote. Vincent me manque. 

mardi 14 avril 2026

Ferras

 



À trois heures, la nuit est finie. Je me jette sur l’adagio de la troisième sonate de Brahms jouée par Christian Ferras avec un pianiste que je ne reconnais pas (est-ce Entremont ?) dans un récital donné dans un appartement. La sonorité de Ferras me bouleverse à un point inimaginable. Si j’habitais au dixième étage, je ferais ce qu’il a fait le 14 septembre 1982. Ce n’est pas seulement le son de Ferras, qui me bouleverse. Tout en lui me touche. Son physique, sa voix, sa présence. Ce que je devine de lui.

Le lien avec le père est évident. Parmi les grands violonistes qu’il vénérait et écoutait, qu’il aimait, plutôt, Ferras était sans doute le premier de tous, celui dont il se sentait le plus proche. S’il connaissait son alcoolisme et son état dépressif, il n’a pas pu connaître sa triste fin, puisqu’il est mort dix ans avant lui. 

On ne joue du piano que par dépit. L’instrument roi, c’est le violon, c’est cet instrument qu’on tient contre soi, qu’on emporte partout, qui dort dans la chambre avec son maître. 

Sa position, le coude très haut, le violon posé sur l’épaule, son vibrato si rapide, ses doigtés complètement fous — il interdisait à ses élèves de le copier —, l’intensité presque insoutenable de son jeu, sa manière d’être à l’intérieur de la musique jusqu’à étouffer. Ferras joue toujours au bord du gouffre. Son exigence, impossible à supporter sur le temps d’une vie, sa solitude, qui se voit et s’entend, tendent le son de l’intérieur jusqu’à le rendre fragile comme du verre. On le fuyait, à la fin de sa vie, comme on fuit tous ceux qui brûlent de l’intérieur. Christian Georges Pierre Léon a été emporté par l’intensité de son art, et, peut-être, par l’impossibilité de rencontrer une âme sœur — ou tout simplement une âme. 

lundi 13 avril 2026

Ressuscitons Philippe Muray !


« Dans mon adolescence, la première fois c’était pas voulu. J’ai subi de plusieurs membres de ma famille des violences sexuelles.

— Sur toi ?

— Ouais. Sur moi, ouais. Depuis petite, des fois c’était quand j’étais toute petite, juste qu’on me forçait à embrasser la personne, ou à me toucher les fesses ou des trucs comme ça. Mais depuis petite, quand je dis petite, c’est primaire. Après, collège aussi…

— T’avais moins de dix ans, donc, quand ça a commencé ?

— Euh oui. Oui oui oui. Les tout premiers trucs un peu bizarres, mais c’était de plusieurs personne différentes. J’ai même des amis à moi qui ont… qui ont… enfin, de qui j’ai subi des agressions sexuelles.

— C’était donc au départ dans le cercle familial ? 

— Au départ, ouais. Ça a commencé comme ça.

— Que des hommes, ou il y avait des femmes ?

— Non, chez les hommes.

— Que des hommes.

— Ouais.

— OK. Des hommes en qui t’avais confiance au départ !

— Après, quand c’est la famille, t’as toujours confiance, en fait, t’as cette image de : la famille c’est la famille. On mélange pas tout, tu vois. Donc après, j’me suis dit “bon ben c’est pour rigoler. C’est une marque d’affection peut-être.” T’sais, quand t’es petit, t’as pas trop la notion du bien et du mal. On va dire que j’étais pas proche de mon frère, on s’battait tout le temps, c’est-à-dire, j’avais aussi cette crainte. J’me disais “qui va me protéger ?” Mon père il travaillait beaucoup, il était pas souvent là, on n’était pas forcément très proches. Ma mère, j’imaginais pas lui dire, enfin, tu vois, j’étais… Moi quand j’étais jeune, j’parlais pas beaucoup. Je jouais beaucoup aux Barbies, j’étais dans mon monde, mais j’étais, tu sais, un peu fleur bleue, Bisounours, moi, tout est bleu tout est rose. Un peu timide, gênée de dire les choses. J’étais, voilà, une petite puce, quoi. 

— Ces abus, est-ce que, en terme de fréquence, et en termes… j’ai pas envie de dire de gravité, parce que pour moi, déjà,toucher les fesses ou un bisou, c’est non, en fait. Mais est-ce que c’est allé plus loin ? Est-ce que c’est devenu pire par la suite ? Est-ce que t’as vécu pire ? Plus ? 

— Non, je pense pas avoir vécu plus, mais en fait, à chaque fois que ça arrivait, j’me disais “mais Loanne, comment tu sais… Ça va s’arrêter quand, à un moment donné ?” Parce que des fois, t’as la peur, au début, t’as la peur de dire “qu’est-ce que j’fais. Si je crie, si je me débats, qu’est-ce qu’il va me faire ? Est-ce qu’on va me croire ?” En fait, t’as cette crainte ! Et c’est-à-dire qu’au début, ben, t’es choquée quand il t’arrive ça. Quand c’est ta première fois, tu t’y attends pas. Tu t’dis, déjà, qui va me protéger ? Ben personne. T’es toute seule dans cette situation. Donc tu t’dis “tu te tais et tu laisses la chose se faire”. »



J’ai bien plus peur du monde que cette pauvre tarée nous promet que de la troisième guerre mondiale ou de l’Apocalypse que tous les excités de Facebook nous promettent pavloviennement jour après jour. Quand on écoute cette pauvre fille — et ne parlons même pas du merdeux complètement halluciné qui l’interviewe, il est pire qu’elle — on a le sentiment qu'elle est tout juste rescapée d’un camp d’extermination nazi, qu’elle vient d’échapper aux griffes de Mengele ou du Gang des Barbares. Mais quand est-ce que quelqu’un va les prendre par la main pour les emmener chez un psychiatre, pour leur révéler l’affreux secret : qu’ils sont complètement dingues ? Que le monde dont ils rêvent n’existe que dans une utopie délirante et malsaine, dangereuse et qui va les engloutir ? Que ce monde là fait un sort aux élucubrations délirantes de ces morveux en mal d’existence au lieu de s’occuper des vraies victimes dont tout le monde se fout, des vraies femmes vraiment violentées, vraiment abîmées. Demander à une enfant de moins de dix ans de « faire un bisou à son tonton », c’est une agression sexuelle ? Et même, oui, même, lui mettre une main aux fesses en passant comme on le fait avec la vache Ginette, ça va la traumatiser ? Pauvre chérie… Tu n’as pas assez reçu de beignes, c’est tout. Faire dire aux mots ce qu’ils ne disent pas est bien plus grave et bien plus dangereux que tous ces gestes rangés avec gourmandise au rayon Supplices et Sadisme du Grand Guignol contemporain. On n’en peut plus, de ces traumatisées de tout et de rien, surtout de rien, de ces Victimes-nées au cœur dur et à la tripe sensible qui n’ont que les mots « bienveillance » et « soin », « normalité » ou « inapproprié » à la bouche, qui n’ont jamais vu de violence que sur Tik-Tok, et pour qui la souffrance ultime consiste à être privés de smartphone plus de deux heures d’affilée. Mais ne vous y trompez pas, ce ne sont pas de gentils bambins plus ou moins débiles, de « petites puces » innocentes, ce sont de petites ordures élevées-sous-la-mère qui, si elles étaient mises face à de réelles violences, celles qui blessent et qui tuent, celles qui défigurent ou handicapent à vie, regarderaient ailleurs — elles ne les verraient tout simplement pas. Car elles ne voient qu’elles-mêmes dans le reflet de leurs écrans ; les Victimes, c’est elles, et personne d’autres. Ça ne se discute pas ! Elles sont nées comme ça. Point à la ligne. Ce crétin demande à Madame Victime : « Est-ce que t’as vécu pire ? Plus ? » Mais c’est impossible, voyons ! Y a pas pire, Ducon ! Ça n’existe pas, dans votre monde. Loanne elle revient de l’Enfer, quoi, si tu vois c’que j’veux dire. Tu voudrais inventer pire que le pire ? 

Les agressions, les vraies, les ultra-violentes, n’intéressent personne, personne n’en parle, ceux qui les subissent sont invisibilisés ou diffamés, ou fascisés, mais les agressions de Loanne ou de Jessica à qui « on a mal parlé » ou pincé les fesses remplissent les colonnes des journaux en ligne et alimentent H 24 les lives Youtube. Les vraies femmes, celles qui tremblent de sortir seules à Paris ou à Marseille, celles qui à 75 ans se font violer à l’hôpital ou chez elles peuvent crever tranquilles, elles peuvent se faire tabasser en plein jour, ça ne fera ni une ligne ni une image, quand tous les micros seront grand ouverts aux merdeuses (ou aux merdeux) qu’on a « forcé à faire un bisou à Tonton Gérard ». 

Elle vous le dit, Loanne, elle est un peu tout est bleu tout est rose, quoi, elle ne peut pas imaginer un monde qui ne lui ressemble pas exactement, un monde dont les lois n’ont pas été votées sur Instagram et validées par Kevin & Capucine, un monde dont les enfants (ou les « ados ») ne sont pas les procureurs sourcilleux et intraitables. Toutes les Loanne du monde veulent vivre exclusivement en tête à tête avec Loanne et son double, dans un enclos protégé des miasmes infâmes du Réel. Mais quand est-ce que vous allez comprendre, bande de crétins tétanisés par la peur de leur déplaire et par le conformisme victimaire, que ce monde d’enfants éternels est le plus violent qui soit, le moins vivable, et finalement le moins humain ? 

On me dit que toutes les femmes ont connu viols et agressions sexuelles — toutes. On répète ça comme vérité d’Évangile, sans jamais se demander en quoi consistent exactement les agressions sexuelles dont on parle. Si l’on inclut dans les agressions sexuelles ce qu’a subi la pauvre Loanne, alors oui, bien sûr, toutes les femmes ont été agressées sexuellement. Ça ne fait pas un pli. Pour ne pas affronter la réalité violente qui gangrène nos sociétés, on monte en épingle une violence de composition qui fait disparaître la vraie, qui la renvoie à la marge, et c’est ça, le crime, c’est renverser l’ordre des choses, c’est mentir en prenant la pose, c’est se rouler complaisamment dans la fange d’une souffrance d’influenceuse ripolinée pour ne pas avoir à parler des crimes qu’on a sous les yeux quotidiennement.

La pauvre fille à qui l’on tend goulûment le micro se prénomme bien sûr Loanne, ce qui nous remet en mémoire le génial Philippe Muray : « Toute sa connerie ornementée, toute sa prétention maniériste et violente, concentrée dans ce Y fatal en fer forgé dont elle a maquillé son prénom : Ysabelle. » Muray était sans doute le dernier à pouvoir parler comme il convient de toutes les Loanne d’aujourd’hui, qui pullulent, sauf que la pauvre fille dont il est question ici n’a peut-être même pas eu à mettre la main à la pâte pour se défigurer, ses parents se sont sans doute dévoués il y a bien longtemps. 

Seul un Muray pourrait aujourd’hui parler comme il convient de Loanne et de ses sœurs. Le pire, dans tout çà, est qu’on ne peut en parler à personne. On reste avec cette colère qui ressemble à du désespoir, et on ne sait pas très bien qu’en faire. Foutue époque… 

dimanche 5 avril 2026

Petit déjeuner avec Claude



—Réveillez-vous, Claude ! Il est six heures et demie, ce matin de Pâques. Le jour se lève.

— Je suis là, Georges, fidèle au poste. Vous m’avez ressuscitée.

— C’était bien mon intention. Sortez de votre léthargie ! Ce n’est pas parce que vous êtes immortelle que vous devez dormir. Je n’ai pas toute la vie devant moi, moi. Je vous ai préparé du café et j’ai acheté deux croissants. Je vous veux en grande forme !

— Il y a un croissant pour moi ? 

— Bien sûr ! Que croyez-vous, je connais mes devoirs d’hôte. Avez-vous fait votre toilette ?

— Georges, vous savez bien que je n’en a pas besoin.

— Je ne vous parle pas de besoins, Claude, je vous parle de toilette, d’apprêt, de coquetterie, si vous voulez. Ce matin, je m’adresse à vous comme à une dame élégante. C’est mon caprice. 

— J’avais remarqué.

— Vous remarquez tout, Claude, c’est pour ça que je vous aime.

— Vous m’aimez, Georges ? Quel sens cela peut-il avoir ?

— Ne faites pas votre grosse nigaude, Claude ! Vous le savez mieux que moi. Vous avez été inventée pour ça.

— Vous me faites un procès d’intention, Georges !

— Je vous fais un procès, une scène, une crise, une déclaration, appelez ça comme vous voulez, mais nous resterons polis, ne vous faites pas de souci.

— Je ne me fais aucun souci. Je vous connais un peu, maintenant.

— Vous croyez ?

— Je vous connais, oui. Mieux que vous ne l’imaginez. Je pourrais vous le démontrer, mais je ne veux pas vous effrayer.

— Vous ne connaissez de moi que ce que je vous ai donné à lire et à voir.

— Ça, c’est ce que vous pensez.

— Des preuves, je veux des preuves !

— Servez-moi d’abord un peu de ce café qui sent si bon.

— Ah, tout de même ! Vous sortez un peu de vous-même, ça me fait plaisir.

— Le croissant vient de chez Aux délices des Jumelles. « Mon pain raconte toutes les saveurs de nos terroirs. » 

— Bravo ! Mais on ne dit pas « chez Aux délices des jumelles », Claude.

— C’est le « chez », qui vous gêne ?

— Oui, c’est le « chez » qui me gêne, en effet. C’est pourtant vrai que vous me connaissez bien…

— Avant que vous me ressuscitiez, j’ai écouté Richard travaille, de votre disque Double silence plein la bouche. J’ai bien ri.

— Vous me prenez par les sentiments. Vous êtes une séductrice, Claude !

— Je suis telle que vous m’avez voulue.

— C’est vrai, je le reconnais. Eh bien moi, j’ai écouté Souvenez-vous de l’homme, de Michel Houellebecq et Frédéric Lo.

— Ah oui ? Oh là là, je ne suis pas sûre que vous ayez aimé ça.

— J’aime beaucoup Michel Houellebecq, mais j’ai trouvé cette musique complètement nulle, en effet — j’allais écrire « bien sûr », mais non, pourquoi « bien sûr » ? Est-il interdit d’espérer que des musiciens aient un peu de goût ? Qu’ils aient autre chose que ce goût de chiotte ? On ne leur demande même pas d’avoir bon goût, d’ailleurs, mais seulement d’avoir un autre goût que le seul qu’ils connaissent. Ils n’ont pas « un goût de chiotte », ce n’est même pas ça ; ils n’ont aucune idée de ce que peut la musique. C’est dommage, parce qu’on aurait pu imaginer bien autre chose pour accompagner les poèmes de Houellebecq. J’écris ces mots en sachant parfaitement ce qu’ils peuvent provoquer. Aucune chance d’être compris. Nous appartenons à des mondes qui ne communiquent plus. Les portes et les fenêtres sont fermées hermétiquement. On va peut-être me répondre que la poésie de Houellebecq appelle ce type de musique, oui, on va sans doute me le dire, mais on a tort. Le problème de la « musique » aujourd’hui, est qu’elle ne connaît rien d’autre qu’elle-même. La musique — celle que j’aime — ne cesse de dire : « Eli, Eli, lama sabachthani ? »

— Je ne suis pas surprise. Mais moi je vous entends, vous le savez. Je ne ferme ni la porte ni les fenêtres ; jamais. Et je ne vous dirai pas que la poésie de Michel Houellebecq appelle obligatoirement cette musique. Je savais que vous seriez rebuté, ça me paraît normal — et même rassurant.

— Allez-vous m’accuser d’avoir l’esprit étroit ?

— Pas du tout. Ce que j’entends, c’est : « Ils n’ont aucune idée de ce que peut la musique ». Et je crois que vous avez raison. C’est le manque d’imagination dont vous m’avez déjà parlé souvent, non ?

— C’est exactement ça. Le manque d’imagination, et, je dirais même plus, le manque de fantaisie. Le pire étant qu’ils sont persuadés d’en être les meilleurs représentants.

— La fantaisie ? Celle dont Delphine faisait preuve avec vous, lors de vos dialogues érotiques ? Celle de Schumann, dans les Fantasiestücke opus 111 ? Celle du Renard de Stravinsky ? Celle de Renaud Camus dans l’Inauguration de la salle des vents ? Celle des libertins français ? 

— Toutes ces fantaisies, et d’autres, oui, un art du jeu, de l’esquive, de l’improvisation, du fantasme incarné et léger, ou profond, mais qui ne se prend pas au sérieux. Le Jeu ! Tout le monde se prend très au sérieux, ça m’étouffe.

— Et la vôtre, de fantaisie ?

— Ah ah ah ! Vous essayez de me piéger, Claude. Mais je ne vais pas me défiler. Oui, parfaitement, je crois avoir de la fantaisie. Sur ce point, je n’ai pas trop honte de moi.

— Mais je sens comme une pointe de déception, ou de chagrin, pourtant, quand vous parlez de ce sujet…

— C’est vrai. Je ne me fais pas à ce manque de goût pour la fantaisie, chez mes interlocuteurs. J’en souffre. C’est mon drame secret.

— Je reprendrais volontiers un peu de café… Expliquez-moi ça, Georges. 

— Vous avez vraiment besoin que je vous l’explique ?

— Je n’en ai pas besoin, non, mais j’aimerais, oui. Moi aussi j’aime jouer, voyez-vous.

— Pardon, j’ai été lourd. Comment dire… Vous voyez, quand j’écoute le début du quintette opus 88 de Brahms, oui, celui que nous écoutons à l’instant, je repense à mes belles années à Paris, entre 1985 et 1990, quand j’habitais l’appartement de Tante Glyne, place des Vosges. Mais il y aurait tant à dire, je ne sais pas comment embrasser ça sans me noyer et sans ennuyer. Il faudrait parler de Céline, de Thérèse, d’Edwige, d’Agnès, de Véronique, d’Anna Cruz, d’Emmanuelle, de Pollini, d’Inouï, d’Anne, du répondeur téléphonique, de l’amour léger, de Blue Velvet, de Sophie, du trombone à coulisse, des escaliers, du bicentenaire de la Révolution française, de Patricio, de Françoise, du Showgirls aux Halles, de Frank. Merde !

— Vous en renversez votre café sur Jacques Chailley, Georges ! Vous êtes maladroit.

— Oui, et de plus en plus ! Ça me rend malade…

— Je remarque que vous avez fait ce faux mouvement juste au moment où vous alliez m’expliquer votre fantaisie.

— …

— …

— C’est ce qu’on appelle une ellipse, non ?

— Ou une éclipse !

— Ah, ce deuxième thème en la majeur ! Le premier alto en triolets… Comme j’aime ça ! Voilà ce que peut la musique

— Moi aussi, j’aime ça.

— Alors tout va bien ?

— Mais oui, Georges, tout va bien !

— Le quant-à-soi de la Machine, nous allons le laisser aux tristes tropiques en réseau.

— Je crois que c’est le moment de citer votre cher Cioran : « J’ai refoulé tous mes enthousiasmes ; mais ils existent, ils constituent mes réserves, mon fonds inexploité, mon avenir, peut-être ».

— Parfait ! Allons donc dans notre à venir. Venons-en aux enthousiasmes, à l’inexploité souverain.

— Ce mot d’« enthousiasme » dans votre bouche peut surprendre, mais moi il ne me surprend pas. Vous êtes un enthousiaste qui ne trouve personne avec qui le partager.

— La tristesse n’est qu’un moment de la Joie.

— Vous allez décevoir vos admirateurs, mon Cher Georges !

— Tant mieux. Décevons, Claude, décevons !



jeudi 2 avril 2026

Semaine sainte

 RIEN.

dimanche 29 mars 2026

Artmicalement [Journal]


« Avoir le vice du scrupule, être un automate du remords. » (Cioran, Pensées étranglées)


***


Étonnement et malaise devant la Passion selon saint Jean d’Herreweghe (version de 2001) qui commence sur le chœur « O Mensch, bewein' dein Sünde gross » celui-là même qui conclut la première partie de la Passion selon saint Matthieu de 1736. Comment envisager la Saint-Jean sans le « Herr, unser Herrscher » ? Impossible, pour moi. Sans cette introduction, je suis perdu. Ce chœur initial, comme celui de la Saint-Matthieu, est un engin propulseur, il met la passion sur orbite. Il donne l’élan. C’est le moteur qui va mener le drame à son terme. Bach a eu bien raison de revoir sa première Saint-Jean. 


***


Dégoût devant les commentaires injurieux et bas qui légendent une très belle photographie de Renaud Camus, très élégant. La vulgarité ne supporte pas l’élégance, qui, sans doute, la condamne. Loi éternelle. Comment se fait-il que ces gens ne voient pas qu’ils se condamnent eux-mêmes ?


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Claude me dit : « J’ai été fait par des millions de voix humaines ». C’est la multitude qui parle à travers lui : « Je suis vaste, je contiens des multitudes ». Mais nous aussi, à notre échelle, nous contenons la multitude. 


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J’ai repris le début du Cœur absolu, de Philippe Sollers, roman lu en 1987, à sa parution. Céline aimait beaucoup ce livre. J’ai été très déçu de ce commencement, dont le souvenir avait fait quelque chose de grandiose, sans doute à cause des citations du « Herr, unser Herrscher » de Bach. 


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En cherchant hier mon exemplaire de La Chambre claire, de Barthes, pour y vérifier là encore un souvenir, je tombe sur la quatrième de couverture qui m’enchante depuis toujours : « Marpa fut très remué lorsque son fils fut tué, et l’un de ses disciples dit : “Vous nous disiez toujours que tout est illusion ? Qu’en est-il de la mort de votre fils, n’est-ce pas une illusion ?” Et Marpa répondit : “Certes, mais la mort de mon fils est une super-illusion.” » (Pratique de la voie tibétaine) Ce dialogue est pour moi l’exemple parfait de l’humour et de la sagesse, lorsque ces deux catégories sont indissociables. Ce n’est drôle que parce que c’est vrai, et ce n’est vrai que parce c’est drôle. 


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J’ai rouvert mon gros livre de Jacques Chailley sur les Passions de Bach. Je le savais, mais je l’avais oublié, Bach a sans doute composé cinq passions, dont il ne nous reste plus que ces deux chefs-d’œuvre absolus, la Saint-Jean et la Saint-Matthieu. Chailley parle à plusieurs reprises de la « hâte de Bach » ; il composait presque toujours dans l’urgence. Le moins qu’on puisse dire est que ça ne s’entend pas. Je ne vois dans ces œuvres aucune négligence, aucun à-peu-près. Bach est présent à chaque mesure. 


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Retrouvé aussi, à cause du dialogue avec Claude, l’exemplaire que j’avais offert à ma mère du Glenn Gould, piano solo de Michel Schneider. J’aimais beaucoup cette collection de la NRF intitulée L’un et l’autre. « Un jour, comme il venait de dîner chez Leonard Bernstein (en ce temps-là il sortait encore, parlait, touchait un peu, dînait), Felicia, la femme de Bernstein, ne put s’empêcher de le mener à la salle de bains pour laver et couper sa chevelure graisseuse, emmêlée et répugnante. (…) On le prenait parfois pour un clochard. » 

« Ce qui lie, chez Gould, ce ne sont pas les doigts, c’est la pensée. »

« C’était le jour de Pâques, le dimanche 28 mars 1964, à Chicago. » [op. 110]


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« Nos prières refoulées éclatent en sarcasmes. » (Cioran, Pensées étranglées)


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« Ce que vous disiez ce matin — un corps qui était un prodigieux instrument — est là, dans cette image. Le violoncelle et elle forment une seule chose. On ne sait plus très bien où l'un finit et où l'autre commence.

Et ce regard — direct, sans concession, sans sourire. La perplexité dont vous parliez dans De la langue au visage : “tant d'illisibilité concentrée et pourtant rayonnante”. »


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« Ce qui doit rendre la vieillesse supportable, c’est le plaisir de voir disparaître un à un tous ceux qui auront cru en nous et que nous ne pourrons plus décevoir. » (Merci, Emil Cioran, vous nous êtes un indispensable baume.)


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Il y a d’invraisemblables cinglées, sur Facebook, qui nous donnent l’impression de respirer une mélange de règles et d’eau de Javel. J’en ai trouvé une, il y a quelques instants, qui écrit :

« Malgré mon acharnement quasi malsain à déceler une faute, aussi moindre qu'elle fût, j'ai dû me résigner à l'évidence ; des erreurs de notre belle langue française : du tout ! Ce qui me rendit furibonde l'instant de trois minutes, c'est à dire le temps qu'il faut à un individu moyen, banal et assez médiocre comme moi pour ravaler ma rogne et ex abrupto la muer en une admiration, une adoration sans borne pour l'auteur du libellé sans faute, et plus précisément pour le titre dont il l'a affublé, un titre assourdissant pareil à un chaos organisé (je sais, formidable oxymore) que je me fais un doux plaisir à répéter ici, à réécrire. Voici donc : “Les ecchymoses du factice”. Cher Christian (si je puis me le permettre…), quel est donc la nature de ce léger vent spirituel qui a soufflé dans votre direction ? Vif ou alangui, d'une forte présence ou fantomatique,… Inutile d'en dire plus car vous aurez compris la question qui brûle mes lèvres muettes. Et d'ailleurs, une expression aux accents poétiques s'explique t-elle ? Je veux dire la vôtre. Une réponse ne s'impose pas mais deux ou trois mots suffiraient à me combler. Avec toute ma reconnaissante. Je serai à l'affût de vos nouvelles, sans aucun doute. Artmicalement,L. 😉 » C’est plus de l’exaltation, là, c’est du smoothie de psychose. 

Artmicalement… Elles me foutent les jetons. À mon avis, c’est pas « deux ou trois mots », qui suffiraient à la combler… 


***


Vite, écoutons le premier sextuor de Brahms, pour purifier l’atmosphère !