dimanche 15 mai 2022

Mensonge et Vérité - la danse !

Je connais quelqu'un qui va répétant comme un dindon à qui on a coupé la tête : « Mentir peu mais mentir bien ». Évidemment, il ment beaucoup, et mal. En réalité, il ne sait plus différencier le mensonge de la vérité. C'est un peu ce qui nous arrive.

Ils n'ont pas aimé leur mère et se croient obligés, des années après sa mort, de lui inventer des qualités imaginaires. Leur inventer des qualités n'est pas un service à rendre à ceux qu'on aime — ou à ceux qu'on n'a pas su aimer. C'est les dévaloriser, que se croire obligé d'ajouter des qualités imaginaires à leurs qualités réelles. Attribuer à tort des qualités à un mort revient à se dénigrer soi-même, car nous ne le faisons que pour nous.

Pourquoi faut-il que tout le monde ricane, lorsque je dis le plus sincèrement du monde que je manque cruellement de talent, comme si je ne disais cela que pour déclencher la réponse automatique qui me démentira ? Est-ce que tout ceux qui réagissent ainsi pensent réellement que le talent est une chose si banale que la plupart en sont dotés, eux les premiers ? Je suis toujours extrêmement étonné de cette réaction. Pour moi, cela ne va pas de soi. Avoir du talent est l'exception qui confirme la règle. Toi, tu peux me comprendre. Nous n'appartenons pas à la race de ceux qui imaginent en être dotés naturellement. (Je me rappelle avec joie ta réponse à une question que je te posais sur la danse (« non, je ne danse pas, je ne m'aime pas assez pour ça ») J'ai toujours trouvé grotesques les danseurs, ceux qui aiment se montrer dansant. Quelle insupportable pornographie !). C'est une des choses qui me séparent de certains de mes amis. Mon sentiment est que si les gens réagissent ainsi, c'est parce qu'ils craignent d'en être privés.

Il ne faudrait faire de compliments que lorsque cela s'impose, ce qui est rare. Plus on en fait, moins nos compliments ont de valeur, mais à se restreindre trop on finit par juger que personne ne les mérite, comme nous ne les méritons que rarement. Alors, par un mouvement de balancier impossible à réfréner, nous nous grisons facilement de cette fausse générosité, de cette sympathique et dispendieuse bienveillance qui, pensons-nous, sera éternellement payée de retour. Or le retour en question est un acide puissant qui nous entraîne dans une spirale d'imposture difficilement résistible. 

La danse est un stigmate d'une radicale efficacité signalétique. Comme la piscine bleue près d'une belle maison ancienne, elle suffit à décrédibiliser, à abîmer durablement la beauté d'un être. On l'aura compris, je ne parle pas là de ces danses classiques et codifiées qui portent en elles une culture et une tradition, et qui ont des liens avec les arts, je parle des trémoussements inarticulés qui contrepointent si bien l'hébétude grégaire. Il en est de la danse, en nos sociétés post-littéraires et post-historiques, comme il en va de la musique ou de la culture : le nom ancien recouvre (mal) la saleté présente — le faux ridiculise la mémoire du vocable, comme une plaie purulente dont le maladroit s'enorgueillirait. "Tu bouges donc je bouge", "pas plus que moi tu ne bougeras", semblent dire ces corps dont la seule morale est de se conformer servilement au mouvement épileptique du troupeau. Étonnez-vous, après ça, de la covidose qui a sévi depuis plus de deux ans ! Il n'y a pas de vaccin, contre le grégarisme halluciné qui met la foule en transe. Les dictatures n'ont pas besoin de dictateurs pour persécuter les individus ; il suffit de la masse massifiée ou globalisée, dont on a retranché toute forme. Ou plutôt, ce ne sont pas les dictateurs qui font la dictature, mais le groupe qui implore le maître et la férule. Jadis, la transe était thérapeutique, elle était conduite par les magiciens et les sorciers ; aujourd'hui elle a pris le corps social tout entier, un corps sans tête, et ce n'est pas beau à voir. Les dindons se trémoussent jusqu'au délire, mais comme chacun se reconnaît dans l'autre, personne ne distingue l'éperdue dindonnerie. Celui qui ne reconnaît pas la figure du tortionnaire est un tortionnaire en puissance… Ce sont des aveugles qui imitent d'autres aveugles, ce sont des menteurs qui mentent en chœur, ce sont des corps dont les gigotements multipliés en échos brouillent la vue et l'ouïe et le sens. Vous les voyez, avec leur filtres à café sur le nez, robots stupéfiés qui errent parmi les décombres d'un monde désarticulé ? Où sont les masques, demandent-ils, tous alignés derrière leurs pseudos ! Leur chapeau mou est si gros qu'ils ont du mal à le manger. Quelle cruelle pantomime ! Quelle atroce machination ! On a le sentiment que même la guerre ne parviendrait pas à leur redonner un semblant de vérité et de dignité. Si le mensonge était un art et une exception, j'applaudirais au mensonge, mais comment se réjouir de cette imposture généralisée ? Plus on les gave de mensonges plus ils avalent comme des porcs, sans mâcher, comme si leur vie en dépendait, comme s'ils n'avaient plus que quelques instants à vivre. Le pli est pris parce que le pli était espéré. Depuis toujours, ils espéraient cette divine sanction : qu'on les débarrasse enfin du petit bout de liberté qui leur restait encore, et qui les empêchait de dormir. Ils veulent disparaitre dans la foule consentante et gentiment fascistoïde qui a pris corps depuis deux ans, ils veulent en être, ils veulent être sur la photo de classe, et au premier rang, encore. On les torture, ils applaudissent. On les humilie, la reconnaissance perle en bave à la commissure de leurs lèvres. Ils s'endorment au son des berceuses officielles, ils hoquettent de bonheur quand la schlague rougit leur épiderme, ils tachent leurs draps quand on borne leur existence, ils en redemandent quand on barre le sourire de leurs enfants. Ils ont voulu être dans le camp des intelligents, des prudents et de la Science, ils ont versé dans la secte des malins et de l'Intérêt. Quand les mots se mettent à mentir, tout devient possible — surtout le pire.

Ce n’est pas une question d’opinion. Je n’écris pas pour les convaincre. Eux (les masqués, les piqués, les QR-codés, les hypocondriaques larvés, sans gloire, les dindons trépignants de la farce, les suradaptés, les autobunkerisés, les veines-apparentes pavoisées) et moi sommes incompatibles, les corps parlent, les corps s'expriment, les corps participent, qu'on le veuille ou non. Je n'ai pas envie de m'adresser à eux, je n'ai pas envie de les raisonner, de leur expliquer en quoi ils se trompent eux-mêmes, en quoi ils sont trompés, bien sûr, ni en quoi ils sont ridicules. Ils ont aimé ce ridicule, ils ont aimé être trompés, ils ont aimé qu'on se foute d'eux, qu'on les traite comme des chiens d'incompagnie : qu'ils restent donc à la niche, avec leurs semblables, à s'observer méticuleusement comme des bêtes de laboratoire. Ils ont aimé l'euthanasie en douceur, le coma bénin, l'agonie lente et perfide, perfusée, qu'ils croupissent donc en famille dans les miasmes réchauffés de leur haleine angoissée. Ce sont des ustensiles. Ils ont perdu tous leurs attributs humains, leurs singulières aspérités, ils ont été rabotés en profondeur par les Saintes Narrations, ont versé leur sang pour défendre l'indéfendable. Qu'ils en crèvent, tudieu ! Que la Spike les morde jusqu'à l'ADN ! J'en connais même qui sont déjà estropiés et qui en redemandent. Que peut-on pour eux ?

Ce n'est pas (dieu sait !) la vertu médicale du “vaccin” qui incite les clébards 2.0 à se précipiter en masse pour se faire inoculer le brouet frelaté de Pfizer, comme d'autres avant eux se sont fait tatouer, c'est le certificat de conformité et d'obéissance qui l'accompagne et leur procure cette jouissance morne qu'on voit distinctement sur leur face blême de poissons d'élevage. 

Je fais mine de m'offusquer, mais je le savais, que ces couillons continueraient à porter le masque. Ils ont été ravis, ces blaireaux inconsistants, qu'on leur applique une muselière sur la tronche, ravis qu'on leur dise quoi faire, où, et quand, ravis qu'on leur demande de justifier le fait d'aller faire leurs courses à LIDL, ravis de se retrouver entre clébards dressés, et ravis, finalement, qu'on mette un peu d'ordre dans leur pauvre vie. La guerre se mène tout près des corps, au plus intime de la chair. À croire qu'ils ont compris, les Malfaisants, qu'il fallait aller à la racine, près de la vie et de la mort, là où discours et politique ne savent pas se tenir, n'ont plus d'efficience. Alors ils font peur, ils terrorisent, ils discréditent toutes les objections qui n'ont pas l'immortalité pour ligne d'horizon, ils s'en prennent au biologique, pour déborder la vieille morale. D'un côté la mort ou la déchéance, de l'autre l'immortalité : tu parles d'un choix ! Il n'était pas difficile de prévoir que pour beaucoup, pour la plupart, le retour à une-vie-sans-le-Covid (si tant est que cette opportunité nous soit offerte) serait vécu comme quelque chose de très difficile, voire d'insupportable. Pour la majorité de nos concitoyens, le masque, la vaccination, les foutus "gestes-barrière", et les nouvelles normes de contact social (et même privé) ont acquis une valeur positive, ces normes et ces règles sont devenues peu à peu synonymes de sécurité — d'urbanité, presque. Une nouvelle politesse sociale est née, induite par la peur et le conformisme. "Il y avait une attente", comme dirait l'autre… Le risque s'est peu à peu superposé avec les moyens de le prévenir, jusqu'à se confondre avec eux, comme le plaisir peut parfois se confondre avec la douleur. Nous entrons dans une ère sado-masochiste. Le pouvoir (qui EST le danger (et le mensonge)) se présente nécessairement comme le rempart contre le danger et le mensonge qui menacent ceux qu'il administre. Le pouvoir a dansé, le pouvoir s'est trémoussé, le pouvoir est en transe (pensez seulement à la si honnête nuit de la musique, à l'Élysée, en juin 2018, qui révélait tranquillement le pot-au-rose !) Après la fête et les gloussements fin de race des commencements sont vite venus la terreur grimaçante de la fin du quinquennat — à la Ceaușescu —, les élections-bouffes, et maintenant le chantage à la guerre, pour le nouveau départ (et la Très Longue Marche en Avant ?) et la Renaissance ! Bienvenue au pays du Nouveau Peuple !

Comme le disait très bien Anne-Sophie Chazaud, ce matin, le temps n'est plus aux indignations et aux harangues, aux alertes, au confort suranné du militantisme, non plus qu'aux oppositions partisanes dont nous avons trop l'habitude, en France. Nous sommes au cœur d'une lutte pour la survie de l'Être, et cette lutte ne peut désormais se mener qu'au cœur de catacombes bricolées qui ici et là commencent à s'édifier. Nous savions que ce temps viendrait, nous l'avions dit il y a longtemps déjà, mais nous ne savions pas qu'il viendrait si vite. Tout est nouveau, tout est vieux, tout est inversé, Mensonge et Vérité se marchent dessus, et les plus improbables accouplements intellectuels se font jour sous nos yeux. Il est très difficile d'articuler une pensée claire, et simple, car toutes les frontières et limites qui donnaient un sens et un cadre au monde que nous avons connu ont été abolies ou sont en passe de l'être. L'ermitage a des allures de palais du Facteur Cheval, et l'Université a été transformée en cour des Miracles, au cœur du bidonville global. Tous, nous sommes plongés dans un magma effroyable où tout est cul par-dessus tête. N'espérez pas vous sauver en revenant aux vieilles lois politiques. Elles aussi ont subi des mutations qui dans le meilleur de cas les rendent inopérantes et dans le pire produisent des effets inverses à ceux qui sont attendus. Le Bruit, la noise ont tout envahi. Ils n'oublient personne, ils épousent toutes les courbes du paysage mental. On le voit bien, en écoutant des sages devenir subitement aliénés ou imbéciles. Debord nous avait prévenu, il y a déjà longtemps : « Dans un monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux. »

samedi 14 mai 2022

S'adresser à l'hébétude (propagande et déculturation)

Plieux, jeudi 12 mai 2022, neuf heures et demie du matin. La publicité est la littérature épique des sociétés davocratiques négationnistes-génocidaires — leur récit fondateur, à la fois leur poésie lyrique et leur code civil, leur véritable Constitution. C’est elle qui dit le droit et qui dicte le rêve, le “narratif” imposé.

Alors que s’échangeaient les fonctions entre littérature et sciences humaines, tandis que l’une, ou ce qu’il en restait, héritait du réel, ou de ce qu’il en restait, alors que les autres, et notamment la sociologie, se chargeaient d’imposer de pures fictions,  le vivre ensemble, le niveau qui monte, la démocratisation de la culture, etc., il s’établissait entre les deux une vaste zone basse, large plaine opulente et fertile, dont la publicité était le principe général, naturellement (c’est tout le système remplaciste qui est par essence “publicitaire”), mais qui était bien loin de se limiter à elle : en relevaient toutes les formes modernes de la propagande, dont le désir, et notamment le désir érotique,  appuyé sur le désir mimétique, est le principal ingrédient. La publicité proprement dite s’y voyaient flanquée par le cinéma, en France tout particulièrement servile étant donné son étroite dépendance financière à l’égard du pouvoir, et presque entièrement publicitaire, donc irregardable, au service qu’il est du remplacisme global davocratique, du remplacement petit et grand ; et bien entendu par les séries, les téléfilms, le divertissement, déjà tout entier afro-américanisé — Plus belle la vie, qui s’arrête sa mission accomplie, crois-je comprendre, était la caricaturale quintessence de ce genre-là, publicité officiellement non-publicitaire n’en finissant pas de tracer les contours du mode de vie et du type de société requis par la gestion cybernétique et comptable du parc humain. 

Jadis la propagande se donnait pour instrument la culture et s’adressait à travers elle, pour les influencer, aux gens qui pensaient, au moins un peu. La propagande davocratique, dont il ne faut jamais oublier qu’elle est la simple superstructure économique et politique de la dictature de la petite bourgeoisie, est beaucoup plus intelligente que cela — c’est-à-dire qu’elle a compris qu’il fallait être beaucoup plus bête, si elle voulait réussir : qu’elle ne le serait jamais trop. Son story-telling ne s’adresse plus à la classe cultivée, qui d’ailleurs n’existe plus, elle y a veillé, ce fut même son premier soin. Il s’adresse, par le truchement de la publicité générale, à l’hébétude, qu’elle a non moins soigneusement créée. Elle s’y répand cent fois plus vite que selon les vieilles méthodes, et pratiquement sans résistance. La bêtise et le ressentiment sont naturellement remplacistes, car ce qui est remplacé ne leur est rien, sinon un objet de haine et de vindicte rageuse. 

Journal de Renaud Camus

Tes yeux

Les yeux bleus ont un grand inconvénient : on s'arrête souvent à leur surface — leur beauté nous aveugle. Il faut du temps et de l'attention pour crever cette surface réfléchissante. 

Je n'ai pas assez regardé tes yeux. J'ai regardé ton ventre (ah, ton ventre…), j'ai regardé tes pieds, j'ai regardé tes mains, j'ai regardé ta bouche, j'ai regardé ton sexe, j'ai regardé tes cuisses, j'ai regardé ton cul, avec attention, je crois, et amour, et désir, et timidité, et j'ai vu tes yeux regarder, et me regarder, mais je ne les ai pas assez regardés pour eux-mêmes. 

Les yeux sont la première chose qu'on voit, du visage et du corps d'un être aimé, ils sont toujours là, toujours présents, toujours actifs, car ils nous regardent, mais nous ne les regardons pas assez pour eux-mêmes, parce qu'il est difficile de regarder quelque chose qui nous voit. Les yeux sont en avance sur le corps qui les porte, ils entrent en nous avant que les nôtres se portent à la rencontre de celui qui nous saisit. Qui voit le premier a l'avantage et éblouit l'autre : c'est comme d'avoir les blancs aux échecs. (Nous ne voyons le plus souvent dans les yeux de l'aimé que l'amour que nous cherchons en vain en nous-mêmes.) 

Je les ai vus sans les regarder, ou je les ai regardés sans les voir. Je les ai vus me voir, ça oui, mais je n'ai pas vu ce qu'ils voyaient, je n'ai pas su déchirer le voile que mes yeux ont mis à tes yeux, et même si je les ai vus me voir, je n'ai pas compris ce qu'en moi ils venaient chercher. Tes yeux m'ont vu et ne m'ont pas vu, sans doute, mais je ne puis te le reprocher, moi qui n'ai pas su les voir. 

Tes yeux sont une chaconne de feu. En eux passe et repasse une basse vibrante et obstinée que les heures se chargent de varier. Il faut du temps pour que leurs motifs se révèlent à nous sous la forme de contrepoints escarpés et sibyllins : tu donnes, tu reprends, tu évites, tu fuis, tu contournes, et le reste nous est donné comme un fulgurant hiéroglyphe. 

Je n'oublierai pas ce premier soir où, depuis ta petite voiture bleue, tu avais jeté ton regard comme un harpon, sur moi, à travers le pare-brise et le portail de la maison. C'est le tout premier don que tu m'as fait, c'est la toute première entaille qui s'est faite en moi, qui s'est frayée un chemin jusqu'au plus profond de mes humeurs. Elle y est restée. Cela, tu ne pouvais pas le reprendre. 

vendredi 13 mai 2022

Je ne suis pas

La baignoire et l'automobile sont des véhicules qui se rencontrent rarement sans dommages. 

Je ne suis pas le poète que je voulais être. Je ne suis pas le musicien que je voulais être. Je ne suis pas l'homme que j'aurais voulu être. Je ne vis pas dans le monde que j'aurais voulu habiter. Je n'ai pas le visage ni le corps ni les mains ni la mémoire que j'aurais voulu avoir. Je n'ai pas la famille que j'aurais voulu avoir. Et pourtant je ne voudrais surtout rien changer à ma vie. 

Tout a commencé par les puces des chiens. Il faut aimer, boire et chanter. Je ne suis pas fou de cette marmelade. Être loin de chez soi, quelle souffrance ! Mais être chez les siens, c'est pire que tout ! Je veux bien  écrire, mais le désir me vient de n’écrire rien, de n’exprimer rien, de ne raconter rien, de n’exposer aucune opinion, de ne donner aucune information. Les femmes ne veulent pas montrer leurs seins car elles pensent en être propriétaires. Peu d'hommes osent les détromper car alors leur plaisir à les voir en serait amoindri. 

J'ai encore du texte, tu sais ! J'aimerais mieux m'en passer que de bouffer ça. Plutôt mort que sympa. Je suis passé brutalement du quintette pour clarinette de Brahms à Miles Davis. Le jazz m'aura sauvé bien des fois. Tu ne m'as pas laissé le temps de le dire. Ce serait possible, que tu écoutes ce qu'on te dit, parfois ?

Je marquais un temps. Marquer un temps, tu comprends ? La baignoire et l'automobile ! Il faut marquer un temps, pour voir les seins des femmes. C'est dans la brochure. Je veux bien écrire, mais écrire ne fait pas de moi le poète et le musicien que j'aurais voulu être. Écoute ce qu'on te dit ! Écoute ce que j'écris ! J'aurais voulu aimer, boire et chanter. J'aurais voulu ne jamais connaître Emmanuel Macron. 

Tout est raté. Je le pense vraiment. Tout est raté, à commencer par ma vie, ma vie de merde, mais je ne voudrais surtout pas en avoir eu une autre. Je marque un temps. Un temps dans ma vie de merde. Victor Hugo a écrit L'Homme qui rit. Il ne me reste plus qu'à écrire "jaune". Mais j'ai eu raison de rater ma vie ; c'est ma seule réussite incontestable. J'ai eu raison d'aimer celle qui ne m'aime pas. Rater, c'est l'ambition suprême. J'aime mieux écouter Beethoven que d'être Beethoven. Je marque un temps. Pourquoi ai-je accepté de jouer ce rôle ? Le jazz m'a sauvé bien des fois. Il faut aimer boire et chanter. Moi non plus. Je saute une réplique sur deux, je coupe les répliques des autres, je marque un temps. Je veux bien écrire, mais si personne n'écoute, je ris jaune. À la rigueur, je veux bien Giscard d'Estaing, mais après, non, non et non ! La baignoire et l'automobile, je ris jaune, même en marquant un temps. C'est dans la brochure. Je vais aller faire mon sac, mais je n'ai pas envie de partir. Rester ici est ma seule ambition. Être loin de chez soi, quelle souffrance ! Un grand lit ? Pour quoi faire ? La baignoire, oui, mais l'automobile, non. Je n'aurais donc jamais été sympa ?

J'étais sur la plage de La Baule, en compagnie de Christel. Nous marchions dans l'eau. C'était agréable. Je marque un temps, cependant. Pourquoi ai-je accepté de jouer ce rôle ? J'ai du linge sale dans ce sac en plastique. Trois chambres. Le chat s'appelle Mozart. Il est très antipathique. Il roule dans une grosse voiture électrique qui accélère très fort. Il faut qu'on lui organise une fête à tout casser. Il faut marquer le coup, et le temps. Ceux qui travaillent peuvent se dire, de temps à autre : aujourd'hui je ne fais rien. C'est un bonheur que je ne connais pas. Écoute ce que j'écris ! C'est ma seule réussite incontestable. Ne donner aucune information, ne pas leur donner ce qu'ils attendent — j'ai du linge sale dans ce sac en plastique, oh combien !

Salopard ! Elle a quatre-vingt-seize ans, on peut envoyer la petite musique ! Lacan, Sagan, Bataille, Borges, elle les a connus, la jeune momie à la grande bouche. Arrivait-on à un passage sublime, il ne manquait jamais de lancer ses souliers derrière lui sur les spectateurs. Et pourtant je ne voudrais surtout rien changer à ma vie. « Bonjour, Monsieur, je suis Isabelle Larmat. Je me suis égarée. Pouvez-vous me raccompagner chez moi ? » Il faut aimer boire et chanter.  J'ai vu à Bologne le plus avare des hommes jeter ses écus à terre, et faire une mine de possédé, quand la musique lui plaisait au plus haut degré. Salopard ! Aujourd'hui, je ne fais rien. Je marque un temps. Je suis venue ici vivre avec toi trop vite. On aurait dû attendre. 

Elle n'aurait pas pu attendre. La chienne s'appelait Luna. Elle était très sympathique. Je saute une réplique sur deux. « Putain ! Quelle merde de putain de merde ! » La plage de La Baule est très belle, à condition de ne jamais se retourner, et de ne pas voir trop loin. Je ne suis pas le poète que je voudrais être. Le jazz m'a sauvé bien des fois. Mais il est quelle heure, à la fin ? Il faut marquer le coup, car être chez les siens, c'est pire que tout. Marquons un temps, voulez-vous ? Sur la plage, les femmes ne montrent plus leurs seins. C'est dans la brochure. En revanche, on aperçoit des éoliennes, au loin. Les éoliennes méditent, au loin. Et nous les regardons méditer, à défaut de regarder les seins des femmes. En mai, fais ce qu'il te plaît. Nous avons donc mangé des asperges vertes sautées au beurre. Elle est égarée, sublime, elle jette son regard à travers le pare-brise ; l'écrire ne fait pas de moi le poète et le musicien que j'aurais voulu être. Je plonge mon visage dans son linge. Salopard ! J'ai désappris à dormir et j'ai appris à rêver. Rater, c'est l'ambition suprême. Il ne le comprend pas du tout. Je ris jaune, mais elle aussi, eux aussi. Je ne me suis pas baigné dans le Bandiat. Je ne veux rien changer à ma vie. Va lui faire comprendre ça… Tout le monde rit jaune. Et les éoliennes, au loin, ne disent rien. Le monde change, le monde a changé, et tout le monde rit jaune. Il m'a montré les maisons de tous les milliardaires. Combien ça coûte ? Je ne suis pas l'homme que j'aurais voulu être. Mais je ne vais pas répondre à un interrogatoire. Vous ne saurez rien de plus. Il faut aimer, boire et chanter. 

Ils se sont donc fait vacciner pour avoir le droit de prendre des avions dont les pilotes vaccinés meurent de crises cardiaques. Et vous voudriez changer le monde ? Aucun auteur n'aurait assez d'humour pour inventer une histoire pareille, c'est moi qui vous le dis. Jetons nos souliers par-dessus nos têtes en écoutant Beethoven ! Salopard ! Il faut marquer un temps. Il était fort doux et fort poli ; mais quand il se trouvait à un concert, et que la musique lui plaisait à un certain point, il ôtait ses souliers sans s’en apercevoir. Qu'ils viennent donc piquer un dolmen, ces fumiers ! Pourquoi Georges ? Salopard !

Je ne suis pas le poète que je voulais être, je ne suis pas le musicien que je voulais être, je ne suis pas l'homme que j'aurais voulu être, je ne vis pas dans le monde que j'aurais voulu habiter, je n'ai pas le visage ni le corps ni les mains ni la mémoire que j'aurais voulu avoir, je n'ai pas la famille que j'aurais voulu avoir, et pourtant je ne voudrais surtout rien changer à ma vie. Ce serait possible, que tu écoutes ce qu'on te dit, parfois ? Tout est raté.

dimanche 8 mai 2022

Éveil

Je m'éveille en pleine nuit et je pense à l'oiseau qui est passé dans le ciel sans laisser de trace. Je ne suis ni le ciel ni l'oiseau, et non plus la nuit. Je ne suis que celui qui s'éveille sans raison au milieu de la nuit. Cet éveil nocturne ne laissera aucune trace mais il aura existé, pourtant, je le sais puisque je le note au moment où il se produit. 

Ces mots que j'écris au moment de l'éveil ne sont rien que des mots écrits durant cet éveil. J'aurais pu ne pas les écrire, l'idée de les écrire aurait pu ne pas me venir, et j'aurais pu ne pas me réveiller au milieu de la nuit. C'eût peut-être été préférable, mais je suis heureux tout de même de m'être éveillé au milieu de la nuit, et, seul, dans cette chambre inconnue, d'avoir tracé ces quelques signes sur le papier. 


À Mme Elisabeth Schwal

mercredi 27 avril 2022

Petit portrait en prose (24)

« Joue comme si tu ne savais pas jouer », dit Miles à John McLaughlin, avant que celui-ci plaque un accord de mi majeur d'une innocence bouleversante. 

Les jeunes filles qui à l'orée de leur vie de femmes nous accueillent au fond d'elles sont des héroïnes. Leur chair entame son long voyage vers le pourrissement et, si elles ne le savent pas encore, elles oublieront tout du corps de feu et d'eau qu'elles ont eu avant d'être des mères. Elles ont partagé avec nous cette combustion lente à un âge où l'on n'a pas encore le goût des cendres. L'inhabituel est un absolu précaire.

Sur une photo de classe de mon lycée publiée sur Internet, je t'ai immédiatement reconnue. De Christine, d'Yves, aucune trace, non plus que de moi, d'ailleurs. Toi seule as traversé les cinquante années qui se sont écoulées, pour arriver jusqu'à aujourd'hui, intacte.

C'est au Semnoz, le bistrot qui faisait l'angle de la rue Sainte-Claire et de la rue du faubourg des Balmettes, que nous nous retrouvions chaque jour, aux portes du lycée et aux portes de la vie, que toutes les histoires d'amour commençaient ou finissaient, qu'Yves t'a embrassée pour la première fois. Je ne me rappelle plus ton nom mais je suis certain de ton prénom. Tu avais une jeune sœur, assez jolie, que tu surpassais de toutes tes chairs. 

C'était un monument, Joëlle. Tout à fait le genre de fille qui me faisait rêver, alors. Grande, grasse, plantureuse, elle avait la belle mollesse des Arabes d'anthologie, de celles qu'on imagine surtout allongées et oisives, voire végétatives — la langueur est leur plus belle parure. Elle était la meilleure amie de Christine et j'ai encore sa voix dans l'oreille, étonnement bien plus nette que celle de mon amie. 

Tous les quatre, nous étions allés à Terres-rouges, dans la Drôme, je crois bien, rejoindre les membres d'une communauté comme il en existait alors des dizaines. Nous y fûmes très mal reçus, à notre grand étonnement. Pour nous, les choses étaient simples : nous avions envie d'aller passer là-bas quelques jours de rêve, en été, et il ne faisait aucun doute qu'on serait content de nous accueillir. Pourquoi en aurait-il été autrement ? Mais les hippies dont on m'avait dit tant de bien n'étaient pas disposés à être nos hôtes sans que nous mettions la main à la pâte, ou au portefeuille que nous n'avions pas. Ils en avaient par-dessus la tête, des touristes adolescents qui venaient prendre du bon temps dans leur petit coin de paradis. Sans doute étaient-ils las de recevoir des enfants gâtés qui croyaient que le jardin d'Éden appartenait à tout le monde et qu'il n'y avait rien à faire pour le mériter ; peut-être avions-nous simplement des gueules qui ne leur revenaient pas. Toujours est-il qu'ils nous firent comprendre sans ménagement que nous n'étions ni à l'hôtel ni attendus comme le Messie. La douche était fraîche mais une nuit passée là-bas le fut moins. Dans un confort tout relatif évoquant l'étable de l'enfant-dieu, nous avons traversé la sorgue dans une promiscuité émouvante, et la présence de mon premier et grand amour ne m'empêcha pas d'être bouleversé par le corps triomphant de Joëlle, à l'instant où celle-ci se déshabilla pour entrer dans son sac de couchage : le moment en imposait. Joëlle troublait Jérôme, et Christine troublait Yves, au revers de nos deux couples ; c'était somme toute assez naturel et touchant, mais impossible à reconnaître alors, ce qui ajoutait encore à l'exquise fièvre qui m'avait pris au moment où j'aperçus le torse nu que Joëlle (me) laissait voir sans le montrer : le jeu était très sérieux, même si en nous n'existait alors aucun mot qui eût pu en rendre compte. Shhh – Peaceful…

D'Yves, je me rappelle sa petite maison semblable à toutes les autres, dans le quartier prolétaire d'un faubourg d'Annecy, près du cimetière de Loverchy, et ces jardins d'ouvriers que je voyais pour la première fois. Je me rappelle aussi sa susceptibilité et sa fierté quand il parlait de son père. 

Sa Joëlle était déjà maternelle et il arrivait qu'elle le traite comme l'enfant qu'il était encore, alors que Christine n'était qu'une jeune fille en gloire. Pour mon ami et moi, elles étaient nos premières aventures sérieuses, dont nous pensions qu'elles seraient les dernières. Je me rappelle ma surprise quand je vis qu'il ne cherchait pas à dissimuler sa jalousie, et qu'il entendait bien défendre sa conquête de toute convoitise, d'où qu'elle vienne (la jalousie n'était pas à la mode, en ce temps-là). Sans doute avait-il le sens du combat qui me faisait défaut, moi qui me laissais mener par les sentiments et le cours des choses. 

L'entrée dans le sac de couchage, dans la pénombre de l'étable, les seins opulents de Joëlle, aux larges aréoles pâles, sa lèvre inférieure un peu trop épaisse et qui tombait un peu, sa voix à la fois traînante et autoritaire, les longues attentes au bord de la route, car nous nous déplacions en auto-stop, et le désir, omniprésent, en suspension dans l'air chaud du sud, tout cela m'est revenu en entendant In A Silent Way, de Miles Davis — nervure souple d'un temps lisse et gorgé d'odeurs, répertoire de caresses et de non-dits. 

J'étais inconscient de tout mais mon corps était bien là, lui qui dans sa grande sagesse enregistrait en secret. 

dimanche 24 avril 2022

Dans le couloir de la mort


« Leur accord sur la taxation des plus-values avait d'emblée été total. » Joindre les détails cordialement, c'est important, mais Anne-Sophie pétait vraiment beaucoup, arrivée de toujours. Je me demande si c'est toujours le cas aujourd'hui. Océan-ocre-octave-oculus-odieux. Je demande parce que je sais aujourd'hui comment régler le problème, Anne-So, ce que j'ignorais à l'époque, qui t'en iras partout. Ton absence remplit complètement ma vie, et la détruit, crible les fléaux. Mais, heureusement, JEAN YVES RICHARD m'écrit pour me laisser toute sa fortune (2.000.000,00€) : suite à des anαlyse [il est] affecté par le Virus Covid-19 et [il a] un Cancer en phase terminale. Alors [il] souhaiterai[t] [me] fαire un doη de [sa] fortuηe. Ci-joint, les détails. Cordialement. Tout ce que je crois écrire revient me battre quand je sors, à commencer par le temps. Dans le couloir de la mort, nous y sommes bel et bien, quand je dors. Leur chapeau est si gros qu'ils ont du mal à le manger par la racine. Nous étions habitués, nous, les vieux, à un monde dans lequel la folie était certes bien présente mais circonscrite — Oh ! olive olfaction ombre omission. Il y avait des lieux pour elle, comme il y en avait pour la tolérance. La nouvelle Loi qui ordonne de briser toutes les frontières l'a fait sortir de ses gonds, et désormais elle se balade parmi nous — sans attestation. Ne cueille pas ces fleurs, Odalisque ! Prends tout le jardin (odeur ode, offense offerte) ! La folie, comme les hommes, a migré, et nous sommes en train d'apprendre à vivre (ensemble) avec elle. La force et la puissance sont tout entiers dans le beau geste. Ça s'entend, tu sais ! Un coup de ton doigt sur le tambour, elle ne se plaisait plus chez elle, elle voulait apporter au monde son monde à elle. On ne peut pas tricher avec ça. Un pas de toi, c'est la levée des nouveaux hommes. Peu de choses sont plus humiliantes que le spectacle d'une femme, acheminement vers la parole, qu'on aime ou qu'on a aimée, qui reçoit des compliments immérités, ou qui reçoit des compliments de crétins finis, à propos de photographies où elle est moche. Le phrasé, en musique, procède toujours d'un beau geste vers la parole, et la musique ne peut être que forte et puissante. Les idées viennent en écrivant vers la parole : personne ne t'a remplacée et commence la nouvelle harmonie. Quand on les attend, les idées (orgues), elles nous tirent la langue, cachées derrière leur mont chauve (orient, orteil ortolan), et c'est bien fait pour nous. Elle avait des gaz, comme on dit. Écoutez-les, ces quelques notes du commencement du premier nocturne de Chopin, qui tournoient autour du si bémol pour s'incliner sur le fa répété, alors la femme disparut, et reprendre ensuite leur cheminement ondulé vers le si bémol grave en faisant une brève étape sur le ré bémol. Il y a toujours un mont chauve pour nous séparer de nos idées. Heureusement. L'impression de se sentir étranger à sa propre vie a quelque chose de grisant qui nous force à trouver d'autres liens à nous-mêmes. Je sortis dans la ville sans fin, ce n'est pas toujours facile. La moindre faute de goût, ô, fatigue ! prouve qu'on a tort. Jamais, jamais, jamais elle ne m'a écrit de manière hideuse. Je fus très ému de même qu'une phrase écrite nous permet de connaître quelqu'un mieux que sa conversation (et tous les effacements revivent), la photographie, parce qu'elle arrête les visages, et je la vis dans mon lit, et les place dans une position où ils semblent inclure leur propre mort, toute à moi, nous montrent des choses, sans lumière, dans les êtres, que leur fréquentation (que la vie en eux) nous cache soigneusement. Si la musique fait tellement souffrir ceux qui l'aiment, noyés dans la nuit sourde, c'est parce qu'elle nous isole de la manière la plus radicale qui soit. J'aimerais manier les guillemets comme on pavoise, comme on porte haut les oriflammes, comme enfin on habille sa maîtresse (l'oubli n'est autre chose qu'un palimpseste), j'aimerais citer sans relâche, oubli ouaté, pour porter ma voix parmi les nombres (qu'un accident survienne, et tous les effacements revivent dans les interlignes de la mémoire étonnée), j'aimerais me frayer un étroit chemin, presque nu à travers les ombres et trouver là un peu de la lumière dont l'absence me brûle, j'aimerais ouvrir la bouche pour laisser parler les autres, et dans la fuite du bonheur, once, onde, rapporter, ondinisme ongle, faire écho, oui ourlé ouh là là ! laisser entendre, m'instruire enfin dans le bourdonnement infini de la conversation des écrivains (se taire, non, il n'en avait plus les moyens, même s'il connut un tremblement de haine et d'effroi à entendre sa voix remonter de l'abîme où il croyait l'avoir à tout jamais précipitée et perdue), être l'oreille qui se fait bouche, être le mot de passe, dans le couloir de la mort, la phrase de passage (non, il n'était déjà plus de force à lui résister : évanouie seulement, voilée peut-être, mais encore là, insistante, inébranlable, comme pour le prendre en défaut de vigilance et le rejeter dans un nouveau tourment), la fenêtre ouverte vers l'intelligence. Je lui suis infiniment reconnaissant d'avoir toujours fait attention à ce qu'elle m'écrivait, à ce qu'elle écrivait et à la manière dont elle l'écrivait, au ton qu'elle employait pour m'écrire. Ma dette est immense, je la pris. Onze opaques opéras. Jamais je ne pourrai m'en acquitter. C'est par là qu'il faut commencer, par la dette. La musique est la grande Séparatrice, avec la Mort et l'Amour. Ophélie, oblique obsession obvie. Les mots sont vivants ; eux aussi sont entourés de silence, d'espace. Eux aussi ont des organes vitaux ; ouvrir outre. Eux aussi sont mortels ; os, oser, ostracon. Je ne serai plus là depuis longtemps quand la vérité éclatera, mondaine qui se donnait, et d'ailleurs, elle n'éclatera pas. Elle est déjà là, mais on ne connaît pas sa physionomie, j'étais en haillons, moi. Visiblement, celle-là n'est pas en lien avec elle-même. La communication entre elle et son image est coupée, opium ophtalmique, car sinon on ne s'explique pas qu'elle choisisse presque systématiquement des représentations qui la montrent sous son plus mauvais jour, quand elle peut être si jolie. Le soleil est debout sur elle et sur ce trône le profane au rire effronté souffle gaiement des bulles rondes qui montent dans l'air rejoindre les mondes au fond de l'éther. On ne peut pas vivre sans déblatérer. Le crétin fini, lui, aime justement les images où la jolie femme ôter otarie ou est moche, car il ignore comme elle peut être jolie, il lui fallait s'en aller. La vie est vitesse, or, oreille-orgasme, alors que la photo c'est la mort instantanée. Le fondu-enchaîné que la vitesse amène avec elle gomme ces arrêtes — ordre orée orfraie. La photographie organe nous les rend visibles, car elle omet presque tout le reste. Or il est gris, ce dimanche, dans ma faiblesse indicible. Encore un qui me fait la gueule. Le crétin fini ne sait pas faire de compliment. Tout est dette. « Certains lundis de la toute fin novembre et du début de décembre, surtout lorsqu'on est célibataire, on a la sensation d'être dans le couloir de la mort. » Commencer un roman par une caricature de son propre style est aussi l'une des marques de génie de Michel Houellebecq. C'était comme une nuit d'hiver : ses compliments sont humiliants pour tout le monde. Il s'agit d'une vérité indiscutable. D'habitude, j'écoute les sextuors de Brahms (ogive Odette Olga objet) quand il fait beau, mais il faut de temps à autre passer outre. Vivre, c'est simplement être dans le couloir de la mort. Même quand elle utilisait un smiley, ovaire ovale, ce qui était rare, c'était fait avec grâce et intelligence, et surtout avec une légèreté ravissante. Lala & Fafali n'y sont pas, ni Clara, ni Marie-Claude, ni Sarah. Elle dit à son amie : « Je ne suis pas assez déprimée pour coucher avec toi. » Le globe lumineux et frêle prend un grand essor crève et crache son âme grêle comme un songe d'or. Et quand elle s'est mal conduite avec moi, elle n'a fait aucune difficulté à le reconnaître et à s'en blâmer. Et l'autre lui répond : « Moi non plus. Et puis toi tu sens mauvais la nuit. » Le crétin fini ignore qu'il trahit la beauté, car il n'a aucune idée de la beauté, ni aucune exigence. J'entends le crâne à chaque bulle prier et gémir : “Ce jeu féroce et ridicule, quand doit-il finir ? Car ce que ta bouche cruelle éparpille en l'air, monstre assassin, c'est ma cervelle, mon sang et ma chair !” Tout est dette, même O. Mémo. Némo. Même eau. Oxyde ozone. On ne peut pas vivre sans virgules. L'austère cataclysme que l'on voit se porter comme une ombre ajoutée à son lent paroxysme prévient de son soupir celle qui va florir. Elle ne sait pas ce que c'est que de se réveiller à côté de quelqu'un froid comme le marbre, celle-là ! Comme les choses étaient simples, pures, oui, oui, pures, je courais dans un jardin enseveli, comme c'était reposant, de ne pas entrer dans les habituels dénis et explications tordues auxquels on a droit en pareil cas, avec la plupart des gens. J'étais venu tellement de fois en espérant qu'elle serait là. Vous la croisez sans la reconnaître, ce n'est pas votre faute. Tellement de fois ! Vous êtes en état d'arrestation. Nous le sommes tous. Vivre sans virgules, c'est la certitude que nous avons d'être seul face à elle qui lui donne cette amplitude désaxante. Et puis elle était là mais je ne la reconnais pas. Le crétin fini croit qu'en faisant un compliment immérité il mérite gratification. Plus on les gave de mensonges plus ils avalent comme des porcs, sans manières et sans mâcher, comme si leur vie en dépendait, comme s'ils n'avaient plus que quelques instants à vivre, sans virgules. Je n'aimerais pas être leur estomac. La vaisselle est toujours là, et l'argenterie, et les journaux intimes. M. Camille Saint-Saens a disparu ! Lala & Fafali ne sont même pas au courant. On m'a repoussé. Quand je dors du côté gauche, je pense à Isabelle. Le docteur Moustache garde tous les dessins faits pas les enfants qu'il a soignés comme des porcs. Saint-Saens qui lui aussi sentait mauvais la nuit se précipite pour voir l'éruption de l'Etna et revient en toute hâte à Paris pour entendre son cœur s'ouvrir à la voix. Notre cerveau n'est pas fait pour la musique, ni pour l'amour. Alors elle déblatère : ta tête se détourne : le nouvel amour ! La jeune femme seule et malheureuse, frustrée à bien des égards, ne sait pas utiliser les talents réels qu'elle possède et préfère traîner là où elle n'a rien à faire. Le pouvoir se présente nécessairement comme le rempart contre le danger qui menace ceux qu'il administre. C'est peu de dire qu'elle n'a pas confiance en elle, mais, comme tous ceux qui n'ont pas confiance en eux, elle ne supporte pas que l'on puisse remettre en cause sa confiance en elle. Elle n'a pas vécu à fond les idéaux de la société permissive. Le risque s'est peu à peu superposé avec les moyens de le prévenir, jusqu'à se confondre avec eux, comme le plaisir peut parfois se confondre avec la douleur. Alors elle déblatère : je vois la cime du néflier. Le sado-masochisme devient la norme. Lala & Fafali s'en foutent complètement, de Samson & Dalila. Elle parle à la vitesse de la lumière, respire en syllabes, sans penser plus qu'une culotte mouillée, sans sortir du tunnel où elle se râpe les côtes, se contredit tous les huit mots, se prend les pieds dans des phrases disloquées et hirsutes qui font peur à ceux qui écoutent. Bruno était déjà le prénom du héros d'un des tous premiers roman de Houellebecq, Les Particules élémentaires. Ici c'est un ministre-endive en exercice. Les Français vont instinctivement au pouvoir ; ils n'aiment pas la liberté ; l'égalité seule est leur idole. Or l'égalité et le despotisme ont des liaisons secrètes. Anne-Sophie pétait beaucoup, et je tombai sur elle. En réalité, elle pétait tout le temps. Apparaît cette chose tout à fait extraordinaire, quand on jeûne : ce qu'on met dans sa bouche n'est pas indispensable, comme on l'avait toujours cru. Bruno était le demi-frère de Michel, et était né en 1956, comme moi, et comme Houellebecq. Bruno Le Maire est bien plus jeune, puisqu'il est né en 1969, année érotique. Leur mère, Janine, « a vécu à fond les idéaux de la société permissive ». Le pourtoussisme flambe d'une joie mauvaise. Pour 98% des gens, l'art n'est qu'un alibi. Ils n'en parlent jamais autant que lorsqu'il n'en est pas question. On mange pour beaucoup de raisons, on mange très rarement pour se nourrir. Le froid dans une demeure, le froid installé et dominateur, le froid qui se trouve chez lui dans toutes les pièces de la maison se conduit comme un garde-chiourme intraitable et sadique : il ne cesse de taper sur les os de son patient, Bruno ou Boris, ou Jérôme, dès que ça lui chante, dès que celui-ci baisse la garde. Alors elle déblatère : En lisant les premières pages du roman de Houellebecq, je retrouve le plaisir que j'ai à le lire, plaisir intimement lié à l'ennui. La raréfaction a beaucoup de vertus, comme tout ce qui préserve de l'habitude. Mais elle y mettait une grâce, elle avait un tel charme, quand elle disait « pardon ! » (elle prononçait "perdon"), en tordant la bouche avec un petit air faussement ingénu et honteux, que pour un peu on l'aurait encouragée à s'épancher davantage. Décharge tous les sons : péter avec grâce, voilà qui n'est pas donné à tout le monde. Quand les œuvres sont là, simplement là, à leur disposition, sans émettre de signes extrinsèques (scandaleux, politiques ou commerciaux), ils ne les voient pas. Il interdit à son hôte de se laisser aller jamais, de s'installer dans le creux des heures, il ne lui laisse le choix qu'entre l'activité perpétuelle et la déroute. L'ennui est l'une des grandes qualités de la prose houellebecquienne. C’est le suspens qu’il y a dans l’ennui que nous a fait entendre le jazz. Il a fait plus : le jazz, lui et lui et seul, nous l’a montré pour la première et unique fois. Son roman commence très justement par la mise en relation de deux faits essentiels : l'abolition de la sexualité et la querelle alimentaire. Il faut aussi parler à ceux qui ne nous écoutent pas. C'est le ciel de notre époque. On se surprend à sans cesse prévoir l'activité suivante, à en ressentir déjà les effets dans les muscles, dans la chair, dans le souffle, on ne peut jamais s'installer dans un état, quel qu'il soit. Pas de repos, pas de gentillesse, la maison est hostile, où qu'on se trouve. Qui d'autre que lui aurait pensé à rapprocher ces deux-là ? La première phrase du troisième chapitre, pour anodine qu'elle paraisse, et justement parce qu'elle est anodine, plate et banale, est essentielle : « Le ciel est bas, gris, compact ». Le jeûne a une vertu extraordinaire, à laquelle on ne pense pas immédiatement, qui est de dégager du temps, beaucoup de temps. Depuis deux jours, c'est un piège géant et trop petit. C'est un constat et c'est le ciel de notre époque, dont il n'y a peut-être rien d'autre à dire. Là où l'on devrait trouver la sécurité et la sérénité, c'est l'anxiété et la détresse qui règnent. Nous sommes coincés entre une terre inhospitalière (en train de se défaire, à ce qu'on nous dit) et un ciel plombé. Aucune échappatoire n'est envisagée depuis deux jours. Vous aussi, je le sais bien. M. Camille Saint-Saens peut bien disparaitre à nouveau. Le ciel est bas, gris, compact, depuis deux jours. La journée est méconnaissable, quand on jeûne ; débarrassée de ses trois repas, le temps a une physionomie toute différente, je ne sais pas, et l'on peine à reconnaître la vie dont nous avions l'habitude. On ne sait pas quoi faire de son dégoût. Cette fois j'ai pleuré plus que tous les enfants du monde. Bruno, Boris, Michel, Daniel, Jérôme, Emmanuel, aux heures des désirs de mort. Ce qui m'afflige, c'est que le meilleur de ce que j'ai écrit soit mauvais, et qu'un autre — s'il existait, cet autre dont je rêve — l'aurait fait bien mieux que moi. 

« Un lecteur français aux toilettes, ses habitudes interrompues à la mort de Victor Hugo, lit Mallarmé, ou plutôt essaie de le lire, ne peut que se déconcerter, car il y voit très mal. C’est ça, la rue de Brabant et il y en a désormais des dizaines dans chaque ville. À la radio, Hugo, dans sa tâche mystérieuse, rabattit toute la prose et la ballade de l'opus 118 de Brahms, philosophie, éloquence, histoire au vers. Par la fenêtre ouverte, et, comme il était le vers personnellement, les cigales assourdissantes, il confisqua chez qui pense, discourt ou narre, presque le droit à s'énoncer, un marteau-piqueur et les oiseaux. Arrivé au passage central de la Ballade, monument en ce désert, avec le silence loin, il en perd le fil, dans une crypte, n'arrive plus à en suivre les contours, la divinité ainsi d'une majestueuse idée inconsciente, les cigales ont pris le dessus, à savoir que la forme appelée vers, aidées par les oiseaux et le marteau-piqueur, est simplement elle-même la littérature, comme un gros insecte qui dort. C’était une Africaine bien ridée, régime dérogatoire, c’est-à-dire non voilée. » Ce n'est pas cela, cependant, que je ressens et qui m'afflige, au cours de ces lentes heures où je me relis. 

Pas un souvenir n'est resté. Depuis deux jours, j'essaie de faire quelque chose avec ce texte, c'est l'amère mêlée au soleil. Quand je suis face au texte lui-même, je ne sais pas, les idées que j'ai disparaissent, il ne reste plus que le texte, comme un bloc mort, dont je ne sais pas quoi faire. La vie a fini par se lasser, avec moi, des nuits du blond et de la brune. On peut la comprendre, le tour de bonté serait plus long à reproduire qu'une étoile. Mais c'est que la vie est aussi bête que les femmes. « Franchement, très franchement, si chaque matin je me disais que je vais peut-être écrire quelque chose, je serais au bout du rouleau. » (Voilà comme on est entendu.) À mon enterrement, je voudrais que Sarah joue la sarabande de la cinquième suite pour violoncelle de Bach, nue. Oui, la vie s'est refroidie. Ce sera mon dernier détour, pointe d'un fin poison trempée. On peut bien m'accorder ça, non ? C'est pas trop demander ? Les choses réalisées, que ce soient des phrases ou des empires, acquièrent, de ce seul fait, le pire côté des choses réelles, dont nous savons bien qu'elles sont périssables.

« Que vers il y a sitôt que s'accentue la diction, les tierces et les sixtes, rythme dès que style, on met la pédale, le vers, je crois, avec respect, les deux, attention à ne pas noyer la main droite, et attendit que le géant qui l'identifiait à sa main tenace, cette main gauche trop puissante et plus ferme toujours de forgeron, mais il n'entend pas, toute la langue, ajustée à la métrique, il devine seulement, et ça va revenir, y recouvrant ses coupes vitales, le staccato s'évade et vient à manquer, les accords bien pleins, selon une libre disjonction aux mille éléments simples, le petit doigt solide, pour, lui, se rompre, pas trop de pédale, et, je l'indiquerai, voyons, ne pas tomber sur les basses, pas sans similitude avec la multiplicité des cris d'une orchestration… » Je relis, lentement, lucidement, morceau par morceau, tout ce que j'ai écrit. Et je trouve que cela est nul est qu'il aurait mieux valu ne jamais l'écrire. 

En parlant d'une jeune fille, on dit une péteuse, ou une pisseuse, on dit aussi une chieuse. Tout ce qui sort de là, quoi… Les idées disparaissent. Elles nous fuient, avec une neige pour étouffer le monde. Les femmes sont aussi bêtes que la vie. Le soleil est debout sur elles, elles ont des étoiles autour de la tête. (Bruno Le Maire est extraordinaire.) Il y a des jours où j'aimerais avoir un cancer en phase terminale pour leur montrer que ça se guérit. Agnès est devenue extraordinairement moche, trois fois par jour. Ces poteaux ! On voit que sa laideur l'a rattrapée, elle n'a pas couru assez vite. Lisa prend de l'extasy et jouit trois fois par jour. Le gymnase de Rumilly, c'était un vrai cauchemar. Retour des angoisses, depuis deux jours, trois fois par jour, des vies flottantes, à demi-pleines, des datas rangées en listing, à demi-effacées et silencieuses. Elle a pas jaoui ? Charlotte Gainsbourg et Guillaume Canet ont des têtes d'enkulés — à mon humble avis. Ils doivent habiter le couloir de la mort, je ne vois que ça. Car c'est maintenant, l'éternité, non ? J'entends un camion au loin et des oiseaux stupides. La chaleur et le soleil entrent par la fenêtre ouverte, je vois la cime du néflier, je parle avec Vincent. Il est 13h27. Je ne suis pas en thérapie.

Personne ne t'a remplacée.

vendredi 22 avril 2022

Je suis propriétaire d'un sous-sol. Tu piges ?

Je crois que c'est du bla-bla, tout ça.

Une bourgeoise, c'est une nana qu'a pas peur de se mettre à poil quand elle vient chez un peintre. 

D'abord le nu ça marche pas. 

On est artiste ou on ne l'est pas. 

C'est pas facile de trouver un bon bouquin, c'est comme de trouver un beau tableau ou une belle nana.

Faut se la faire, la vie !

Je suis régulier avec moi-même, je suis régulier avec les autres.

Jamais planté un drapeau. Tu piges ?

Tu prends une fleur, elle s'épanouit, et puis paf !

C'est toujours les mêmes qui viennent me voir.

J'étais marié, une fois. Ça lui était interdit, d'entrer dans l'atelier.

Je ne fréquente pas les peintres. Les réunions de peintres, j'ai horreur de ça. Si j'étais croque-mort, j'aurais des réunions des croques-morts ?

Je suis un musicien de la feuille.

J'ai fait quand-même un an et demi de bagarre.

C'était la grande chance, parce que tous mes potes ont été butés.

Rembrandt, moi je le sens pas, ce mec-là.

J'ai l'air d'un chien qui court après sa queue. 

Je cherche à faire des progrès, mais c'est pas facile.

J'ai le sens des canons, aussi.

Tu me diras, Renoir a gardé sa cuisinière toute sa vie.

30 piges c'est déjà un peu grand-mère, hein.

On voit bien si la gonzesse est bien balancée ou si elle est mal roulée, tu piges ?

La beauté, ça compte !

Moi une grosse nana ça m'embarrasse, tu comprends. Si j'avais une grosse nana, elle me balancerait dehors avec ses débordements. 

Céline, il m'avait appris le massage chorégraphique.

Je sais ce que c'est qu'une jambe. Avec les mini-jupes, j'étais devenu expert en genoux. Les rotules cagneuses, tu comprends, ça se balade.

Elles se mettent à poil devant un PDG, mais devant un peintre, on passe pour des satyres, pour des dégueulasses, des pourris, des viceloques. 

La meilleure chose de l'homme c'est la curiosité. 

J'ai acheté une concession au cimetière Montmartre, dis-donc, si bien que je suis propriétaire d'un sous-sol !

« Un mort, c'est discret, et ça dort au frais. » C'est tout.

Moi je sais que je ne me sens pas naze. Tu piges ?

Petit portrait en prose (25)

Je l'ai reconnue immédiatement. 

Elle était juste devant moi, au bureau de vote, masquée de bleu clair, tremblotante d'exaltation seringuée, se frottant les mains comme d'autres se mettent la croupe en sang, avec une application virulente. Quand elle a glissé la petite enveloppe bleue dans la fente, j'ai compris que celle-là était grosse de cinquante bulletins à l'effigie de son dieu, car elle avait près d'un centimètre d'épaisseur. 

Savoir que son vote serait nul ne l'a pas dissuadée, car son geste était de l'ordre de la transe sacrale. La Voix lui avait dit de le faire : elle le fit, et se signa, avant de récupérer sa carte de Dévote et de quitter ce lieu en dérapant sur une flaque de gel hydro-alcoolique.

mardi 19 avril 2022

La place du mort

Les jours fériés sont des jours où l'on m'épie. Je ne les aime pas, pour cette raison, et pour d'autres raisons encore, mais j'aime le dimanche, car le dimanche je bois du café. 

Ce jour-là, j'étais dans une voiture, que conduisait un inconnu. Nous longions le désert, et par la fenêtre ouverte, je voyais des croix sur lesquelles on distinguait des hommes crucifiés. Ma situation, bien qu'assez peu enviable, était tout de même bien supérieure à celle de ces hommes en train de cuire au soleil. J'étais assis, transpirant, mais j'avais de l'air sur le visage. Bien que la suite de ma vie m'ait été absolument inconnue, et qu'elle aurait pu légitimement m'inquiéter, je me repaissais de ce moment présent, et du soleil sur ma face. En un mot, j'essayais de positiver et j'y arrivais pas trop mal. 

Le chauffeur ne disait pas un mot, et je sentais qu'il valait mieux ne pas lui adresser la parole en premier. Il avait l'air furieux, ou bien très angoissé, ou très en colère, je ne sais pas. En tout cas il ne souriait pas et il était mal rasé. Moi aussi, du reste, j'étais mal rasé. 

La route semblait interminable, mais nous finîmes tout de même par croiser une voie de chemin de fer sur laquelle circulait un train de marchandises. En tête du train se trouvaient trois locomotives bleues suivies d'une infinité de wagons de marchandises d'une couleur brun rouille. Il fallut laisser passer le train, ce qui prit un certain temps, car le nombre de wagons devait dépasser la trentaine. 

Je m'assoupis. Quand je rouvris les yeux, rien n'avait changé. Nous roulions toujours dans le même très beau paysage où seules les croix et le train avaient disparu. Je me risquai à demander où nous étions, mais l'homme ne sembla même pas entendre ma question. Il conduisait avec une attention sans faille, les yeux rivés à la route, sur laquelle, pourtant, il ne me semblait pas se passer grand-chose. On aurait même pu commencer à s'ennuyer ferme si l'absence totale de dialogue entre le conducteur et moi n'avait pas produit cette atmosphère légèrement oppressante qui sans doute m'avait réveillé. J'avais faim mais je m'abstins d'en faire état. Pas de provocation, me dis-je à part moi. J'étais à la place du mort, inutile d'en rajouter.

lundi 18 avril 2022

dimanche 17 avril 2022

Fait divers 30 ter

« L'oubli n'est autre chose qu'un palimpseste. Qu'un accident survienne, et tous les effacements revivent dans les interlignes de la mémoire étonnée. »

samedi 16 avril 2022

vendredi 15 avril 2022

mercredi 13 avril 2022

Fait divers 29


Une vieille poésie retrouvée par hasard, intitulée La chambre, sans doute écrite dans la chambre d'hôpital de ma mère, en 2003.


Nous sommes intouchables

Nous sommes invisibles.


Les perdus de l'après-midi,

Les oubliés de silence.


À l'heure dite, on ne viendra pas

La chambre leur fait peur

Par ici on demeure.


mardi 12 avril 2022

Fait divers 28

Je pourrais t'écrire une lettre, si je voulais.

Fait divers 27 (rêve)

C'est d'une beauté à couper le souffle et du souffle il m'en faut pour arriver jusqu'à elle. Jamais je ne serai capable de décrire ce que je vois, et je ne sais pas dessiner. C'est en descente : au bout de cette descente*, se trouve normalement Rumilly, et ma mère. Mais il y a des heures que je vole. Je commence à fatiguer. Et puis je n'arrive pas à accélérer. Je pense aux cerises à l'eau de vie, je voudrais lui parler de ça, je veux lui dire à quel point ces cerises à l'eau de vie me crèvent le cœur. De temps à autre, je reconnais, je suis à Annecy (alors que j'espérais n'être qu'à quelques centaines de mètres de la maison), mais j'ai peur de reconnaître Paris, oui, c'est Paris, c'est la Seine, je suis encore plus loin que je ne l'imaginais. 

(*) Cette descente, je la connais bien, mais je serais incapable de lui donner un nom. Elle n'existe pas et pourtant j'ai rêvé d'elle une vingtaine de fois au moins. C'est un mélange d'une descente parisienne (qui n'existe pas non plus, mais dont j'ai rêvé une centaine de fois déjà) et d'une descente annécienne (qui n'existe pas plus que l'autre). Deux cents fois j'ai rêvé que je les descendais en courant, ou en volant, que j'en admirais tous les détails architecturaux et "géologiques" (car elles présentent la caractéristique d'être à la fois très construites et très sauvages), que j'en éprouvais toutes les courbes, toutes les curiosités, toutes les aspérités, toutes les redondances, et toute l'extraordinaire beauté. 

Mais cette nuit, ce matin, plutôt, c'était mille fois plus long et détaillé que d'habitude, du moins en ai-je l'impression maintenant que je suis éveillé. Je me suis réveillé au moins trois fois, et à chaque fois je me suis rendormi immédiatement parce que je voulais poursuivre le rêve, et, surtout, rejoindre ma mère qui m'attendait à Rumilly. 

Il y avait cette porte fermée à clef qui obstruait une impasse, une porte brun-ocre que j'arrivais à ouvrir, mais qui donnait immédiatement sur une autre porte qui elle-même donnait sur un mur infranchissable. Deux fois je me suis heurté à cette même porte et j'ai dû rebrousser chemin, alors que j'étais déjà épuisé. 

Dans ce rêve, je suis extrêmement conscient. Ce n'est pas un vrai rêve. J'essaie, par exemple, très consciemment, de fermer les yeux, pendant que je vole, pour que le paysage change, et que découvre en les rouvrant que je suis à Rumilly, que je n'ai plus que quelques centaines de mètres à faire en volant pour arriver à la maison, mais quand je rouvre les yeux, c'est encore pire que ce que j'imaginais, je suis encore plus loin (Paris, et pas Annecy). Mais je continue, je continue, mes bras me font mal à force de voler, j'essaie toutes sortes de stratégies, et puis il y a ces groupes d'humains, au-dessous de moi, qu'il faut éviter à tout prix. 

Je suffoque. Je suis épuisé. J'ai tellement volé, depuis quatre ou cinq heures… Dans ce rêve le désespoir est intimement mêlé à l'admiration pour ce que je vois. La ville que je survole et donc que je vois comme personne ne la voit, est d'une beauté sublime. Mille détails retiennent mon attention et me font pousser des cris d'étonnement : je n'en reviens pas de tant de beauté. Je sais que demain ou après-demain, tout ça ou presque aura disparu, mais je sais aussi que ce rêve, je le continuerai une autre fois, comme je le continue depuis des années. Je connais ce monde, de monde-double, ce monde parallèle, j'y suis souvent invité. Il m'(appartient). 

Dans le rêve, il y avait aussi Babeth et Laura. Babeth était atteinte d'une très grave maladie qui la rendait méconnaissable (elle me cachait son visage). J'étais entré en voiture chez elles, à reculons, sans le faire exprès. Et nous nous sommes ensuite retrouvés dans leur cuisine, à parler, il y avait une troisième personne (une femme) que je n'ai pas identifiée. Elle était bègue et grosse, mais translucide. Elle parlait une langue que je ne connaissais pas mais que je comprenais très bien, en tout cas mieux que s'il s'était agi d'un langue connue de moi. En revanche, Laura l'écoutait avec colère, et semblait furieuse de ne pouvoir comprendre ce que cette grosse femme disait. Babeth me proposait de la soupe verte, mais je préférais boire le lait qui giclait de ses seins. Elle en mettait partout, c'était un peu du gâchis. La femme translucide se mit en colère et réclama aussi sa part de lait. Alors je renonçais à boire et m'enfuis en ricanant. Laura se mit à me courir après en me disant que jamais plus je ne trouverai un lait de cette qualité, mais elle me faisait pitié et je ne l'écoutais plus. 

Sur le pas de la porte, qui ressemblait à celle d'une agence bancaire tchèque, je rencontrai Sergiu Celibidache, avec sous le bras un gros livre que je reconnus immédiatement. Il s'agissait des Maîtres Menteurs. Quand il m'aperçut, il fit un signe de croix en se mettant à crier : « Rossini est un génie, La Fuly ! Je vous aurai prévenu. » Je crois qu'il m'a pris pour Gustave Flaubert, le fait qu'il m'ait appelé La Fuly étant à l'évidence une ruse grossière.

Fait divers 26

 

lundi 11 avril 2022

Fait divers 25

J'avais réglé l'appareil, avant d'entrer dans l'eau chaude, pour qu'il joue le quintette pour clarinette de Brahms. Je ne sais pas ce qui a contrarié la machine, mais après l'adagio (2e mouvement du quintette, qui en compte quatre) j'eus la surprise d'entendre le premier mouvement du quatuor américain de Dvorak. Mais l'étonnement vint surtout du fait que j'entendis la phrase d'alto avec un immense soulagement. Les machines (ou la chance) savent souvent mieux que nous ce que nous avons envie d'entendre. D'ailleurs, au moment où j'écris ces lignes, pour lesquelles il me semblait indispensable d'entendre le début du quatuor de Dvorak, la radio me propose La Rondine, de Puccini. Je ne puis que m'incliner devant tant d'à propos. « Je demeurerai tel que je suis, car l'or ne pourra m'apporter le bonheur. »

dimanche 10 avril 2022

Fait divers 24

« Le système tempéré, j'appelle ça "le fil à couper l'octave". »

Fait divers 23

 




Fait divers 22

 


Fait divers 21

 


Avec Sœur Marie-France.

Fait divers 20

A voté,

A fauté,

A douté.


Dans le décolleté de Dorothée

Il fut ballotté,

Avant de grelotter. 

Fait divers 19

 


Fait divers 18


 

ÉNERGIE NOIRE


REINE IGNORÉE


samedi 9 avril 2022

Fait divers 17

Quelle femme honnête sait être une salope, de nos jours ? Vous en connaissez, vous ? Il est à craindre que cette race ait été anéantie, comme bien d'autres. C'est désolant. Et bien triste. La disparition des salopes de bon aloi est une catastrophe écologique et morale au moins égale à celle du Grand Remplacement. 


vendredi 8 avril 2022

Fait divers 16

Durant cinq minutes j'ai cru que la troisième personne du pluriel du verbe être au passé simple était : « firent » ! 

C'est long, cinq minutes ! Même quand on se trouve dans son bain. 

Je venais de lire de travers, comme ça m'arrive souvent, avec mes mauvais yeux sans lunettes, une phrase extraite de La Montagne magique, de Thomas Mann : « Ils firent quelques pas sans souffler mot, puis Joachim demanda », phrase qui, dans mon esprit ramolli par l'eau du bain, devint, en sa signification : « Ils furent quelques pas sans souffler mot… [durant quelques pas ils restèrent sans souffler mot] ». J'en étais même à découvrir avec stupéfaction cette bizarrerie du français, qui est que "firent" était une forme identique pour deux verbes complètement différents, et même antinomiques, faire et être, et je m'apprêtais déjà à en tirer des conclusions dramatiques et merveilleuses !

Très déçu de constater mon erreur, je fus privé d'une découverte linguistique majeure qui aurait, je n'en doute pas un seul instant, fait date dans les annales de l'histoire de la pensée. 

Fait divers 15

Le violoncelliste entre en scène avec son instrument. L'altiste entre en scène avec son instrument. Le second violon entre en scène avec son instrument. Ils s'assoient et accordent leurs instruments. Une fois l'accord réalisé, ils attendent. Une minute passe, puis une deuxième, puis une troisième… Dix minutes ont passé. Ils regardent la salle, le public, leurs instruments, leurs partitions, posées sur les pupitres. L'altiste se gratte l'oreille. Le second violon sort un mouchoir de sa poche, s'essuie brièvement la moustache puis remet le mouchoir dans sa poche. Le violoncelliste se racle la gorge, éloigne ses lunettes de son visage, semble en inspecter les verres, puis les remet sur son nez. L'altiste a un tic : il tire les commissures de sa bouche vers les oreilles, de sorte qu'on pense qu'il sourit. Le second violon l'observe, lui sourit, puis se racle la gorge à nouveau. Quinze minutes ont passé. Le public est toujours silencieux. On entend quelques toux éparses mais rien d'alarmant. Le violoncelliste semble lire sa partition, comme s'il voulait la mémoriser, ou vérifier quelque chose. Le second violon tourne la tête vers les coulisses. Il se racle la gorge. L'altiste se gratte l'oreille et fait jouer les muscles de ses chevilles, ce qui a pour effet de soulever ses pieds, l'un après l'autre. Le second violon observe l'altiste, ses chaussures, puis relève la tête en se redressant sur sa chaise. Vingt minutes ont passé.

Le premier violon, une femme, entre en scène avec son instrument. Elle marche en frottant les cuisses l'une contre l'autre comme si elle avait peur de perdre sa culotte. Dès qu'elle est assise auprès de ses compagnons, les autres s'accordent à nouveau, mais elle ne bouge pas. Elle a posé son violon sur ses cuisses et le regarde avec une sorte de terreur sacrée. Son bras droit, celui avec lequel elle tient l'archet, pend le long de son corps. On voit qu'elle transpire. 

Marlène Schiappa applaudit très fort, sans raison apparente. Tous les regards se tournent vers elle, ce qui a pour effet de stopper net son élan. Au premier rang, une élégante remue son éventail et son voisin éternue. On entend du remue-ménage dans les coulisses, comme si l'on transportait des meubles très lourds. 

***

Tout est recouvert de blanc. On entend des gémissements, des craquements, des cris étouffés, puis à nouveau le silence. Pas un survivant.

Le président n'était pas là. 

***

Au début les musiciens jouaient. Ils savaient quoi jouer, ils avaient un programme. Maintenant, ils ne prennent même plus la peine d'avoir des partitions, de répéter. Ils viennent, ils s'assoient, ils attendent. Tout le monde attend. Il paraît que parfois le premier violon n'est pas plus violoniste que vous et moi. C'est lamentable. N'empêche, le système fonctionne plutôt bien, il faut le reconnaître. Est-ce que vous savez pourquoi on a interdit les signes religieux ? Ça me semble évident. Ah bon, vous trouvez ? Que craignent-ils ? 

***

Le président viendra-t-il ? Vous savez bien que non. Mais c'est impossible ! 

***

C'est complet, Madame. Je peux m'asseoir sur les marches. C'est interdit : raisons de sécurité. Mais enfin… N'insistez pas ou j'appelle la sécurité. 

***

Comment ont-ils réussi à apporter toute cette neige ? Je ne sais pas de quoi vous parlez. Pourquoi la neige ? Je ne sais pas de quoi vous parlez. Pourquoi la musique ? Je ne sais pas de quoi vous parlez.

***

Je la vois dans la glace de la salle de bains. Elle se passe de la crème sur le visage, sur le cou et sur la naissance des épaules. Puis elle prend sa brosse à dents et le tube de dentifrice. Je la regarde et je me dis que j'aime ça, qu'une femme qui s'apprête pour la nuit est la plus belle chose que je connaisse. Je la regarde, dans la glace, avec émerveillement, mais je constate que je n'y suis pas, dans la glace, et je comprends qu'elle est seule dans la salle de bains. J'étais à ce fichu concert, je revois la violoniste qui entre sur scène en frottant ses cuisses l'une sur l'autre. Je peux sentir l'odeur de la crème sur son visage et l'odeur de ses cheveux après qu'elle les a brossés. Elle masse, du bout de la main droite, le creux du cou, sur l'épaule, où elle pose son instrument. C'est légèrement bleuté.

***

Les deux femmes discutent en buvant un verre. À chaque fois que la caméra est sur A., il décompose le mouvement. Il fait des arrêts sur images, une centaine par plan, et il se dit : A., c'est ça plus ça plus ça plus ça plus ça… Toutes ces choses, tous ces visages qui s'enchaînent, toutes ces poses non pausées, tous ces visages arrêtés qui ne se laissent jamais arrêter, toutes ces infinies transitions, toutes ces notes de la mélodie de son visage, toutes ces modulations, et aussi toutes ces absences, c'est elle. Il voit son visage qui se découpe sur le blanc de la neige, son visage merveilleusement transparent en harmonie avec la neige, et il se dit qu'elle est intacte de lui, qu'il n'a jamais été en mesure d'altérer ce visage. Cette crème qu'elle se passe sur le visage, soir après soir, ce n'est pas pour protéger sa peau du vieillissement, non, c'est pour qu'il ne la touche pas, même pendant le sommeil. Même quand elle dort, même quand elle est nue dans ses bras, il n'a aucun accès à elle, il est enfoui sous des mètres de neige, dans la nuit du rêve, tandis qu'elle marche, seule, et il ne peut ni la suivre ni la faire dévier de son chemin. Les enfants qu'ils ont eus ensemble partiront de leur côté, elle continuera sa route, et lui restera là, assis dans la salle, à l'écouter jouer, en attendant d'être recouvert par des tonnes de neige. Il ne peut même pas crier, il ne peut même pas se plaindre. Il est assis dans la salle et regarde le spectacle, et, dans le public, on reste silencieux et immobile. 

***

Il fait nuit. Elle marche dans la neige. On entend le bruit de ses pas. Tout a disparu, il n'y a plus personne, il n'y a plus qu'elle, qui marche dans la neige. Sûrement, sous ses pas, par dizaines, des corps gisent, profondément enfouis sous la neige, qui a tout recouvert. Elle marche encore. Elle transpire. Elle se sert de son archet comme d'un bâton de ski, ou d'une canne. Elle déclenche des catastrophes et elle enterre les témoins. 

***

Le temps a passé. La neige a recouvert les hommes, les bêtes, et tout ce qui est vivant. Le président est arrivé et le quatuor va pouvoir commencer à jouer dans la grande salle très silencieuse. Tout danger a été écarté. 


Musique !

Fait divers 14

Prépare-toi à rester allongé très longtemps sans bouger, sans parler, sans dormir. Dès que tu viendras au monde, prépare-toi à mourir car cela viendra très vite. Fais-moi confiance, il n'y a rien de plus urgent. N'écoute pas ceux qui te parleront de la vie, de l'amour, du plaisir, des arts et de la connaissance. Laisse-les parler, fais comme si tu les écoutais, hoche la tête de temps en temps, mais, je t'en supplie, prépare-toi. Laisse tes membres à l'extérieur de ton corps, laisse tes yeux errer au hasard, laisse ton cœur battre à son propre rythme, laisse tes cheveux pousser, et tes ongles, et ta barbe, transpire, urine, défèque, mange, répète les paroles que tu entends, adapte-les, module-les, renvoie-les comme des échos déformés, plisse les yeux, fais avec les bras des gestes pour intimider tes semblables, additionne des nombres, scrute les heures à la pendule, observe les filles qui passent devant toi, mords dans le pain, dans la viande, avale de l'eau, du vin, du lait, pousse des hurlements terrifiants, geins comme un enfant, pleure comme une femme, scande les noms de tes ennemis, caresse ceux que tu aimes, sois patient et impatient, généreux et âpre, facile et retors, courageux et lâche, mais je t'en supplie, je t'en conjure, prépare-toi à mourir, dès le premier jour, dès ton premier souffle, dès qu'on te donnera un nom. 

Même en pleine action, même en pleine course, même quand tu seras en train de tuer celui qui se met en travers de ton chemin, même quand tu étrangleras l'amant de ta femme, même quand tu rêveras, même en nageant, en mangeant, même dans le coït, prépare-toi à mourir, sois prêt, sois tout à la mort qui vient, accueille-la, ne sois pas pris au dépourvu quand elle te frappera de son doigt glacé ou brûlant, quand elle dira ton nom dans le silence qui arrête le temps, quand elle tranchera le fil qui te relie à ce que tu prends pour toi. N'oublie pas que tu es un funambule qui parle à une mouette, à quatre cents mètres au-dessus de la terre. Pour l'instant tu danses sur le fil mais il va se rompre l'instant d'après et tu vas tomber et t'enfoncer profondément dans la terre. Je te parle de l'instant d'après, de cet instant qui se situe juste après la seconde où tu entends ma voix. Le fil est si fragile que ma parole va le briser ; dès l'instant que ma parole arrivera sur toi, le fil ne pourra plus supporter le poids de ton corps, il ne pourra plus supporter le temps qui s'est accumulé dès avant ta naissance, ce temps que tu amènes avec toi en venant à la vie. Il suffit de si peu. Prépare-toi !

Déjà, tu es allongé sur ce lit, comme je te l'avais prédit. Tu ne m'as pas écouté, pas assez, pas assez bien. Tu ne m'as pas cru. Tu as cru que j'exagérais pour t'effrayer. Tu as cru que je faisais de la philosophie, que je racontais une histoire édifiante, un conte, une parabole, tu as cru que je réduisais ta vie sensible à une épure, tu as cru que je voulais t'éduquer. Tu aurais dû m'écouter, tu aurais dû entendre ce que je disais, le prendre au sérieux, le comprendre au premier degré. Maintenant tu es là, allongé sur ce lit d'où tu ne te relèveras plus, ne t'avais-je pas décrit tout ce qui allait t'arriver ? Je ne parle qu'à toi, je ne m'occupe pas des autres, je ne parle pas de la vie en général, je ne suis ni professeur, ni philosophe, ni docteur, ni prédicateur, ni curé, ni sage-femme, ni sorcier, ni psychiatre, je ne suis que ta voix propre, celle qui te guide et celle qui veut te sauver de l'illusion. Regarde-toi, allongé, impuissant, impotent, implorant, regarde-toi qui regrette, regarde-toi qui m'écoute maintenant, qui semble tout à coup entendre ma voix, alors que j'ai toujours été là, que je t'ai toujours parlé ! Regarde comme tu as l'air idiot, simple, débile, incomplet, vois comme tu es à la merci des autres, de leurs volontés, de leurs désirs, de leur paresse, de leur égoïsme, de leur lâcheté, de leur pusillanimité, de leur peu de mémoire, de leur ingratitude et de leur bêtise. Je voulais t'éviter cela et toi tu as voulu vivre, tu as voulu faire comme les autres, tu as suivi leur chemin d'idiots, d'inconscients, d'enfants qui ne veulent pas savoir et qui rient jusqu'au moment où la lumière s'éteint brutalement. Personne ne rallumera la lumière pour toi, je peux te le dire, et maintenant, tu me crois. 

Tu regardes par la fenêtre ? Mon beau salaud ! Tu ressembles à un cheval. Un cheval couché sur le dos, ridicule, pitoyable, affolé. Tu n'as pas faim, tu n'as pas soif, tu ne veux pas parler, tu ne veux pas pisser, pourquoi regardes-tu par la fenêtre ? Ce que tu vois là-bas n'est plus pour toi. Ça ne t'appartient plus. Tu dois rendre tout ce à quoi tu prétendais, et même ce paysage, même ces arbres, même ces nuages ne sont plus en ta possession, ils se trouvent dehors, derrière la vitre, dans le monde des vivants, dans ce monde que tu avais cru pouvoir habiter, alors que je t'avais bien prévenu, pourtant, qu'il n'en était rien. Le monde n'est pas pour toi, mon beau salaud, et tu ne l'as jamais habité, tu ne lui as jamais appartenu et il t'a encore moins appartenu.

Voilà, nous sommes là, maintenant, dans cette chambre, et c'est la fin. Nous avons assez perdu de temps. Reste allongé, regarde par la fenêtre si ça peut te faire plaisir, reste là, sans bouger, sans parler, sans soupirer, reste là à attendre que la vie passe, tu n'as rien d'autre à faire. Nous n'avons pas besoin de toi.

Fait divers 13

 « Tu m'avais promis que tu m'achèterais une voiture, quand j'aurai mon bac. Tiens ta promesse, pour une fois ! 

— Tu m'avais promis que tu ne grandirais jamais, que tu resterais mon petit ange pour la vie. Tu t'es vue ? T'as même des nichons ! 

— Je suis une rock star, papa, une rock star, ça a des nichons !

— Une rock star, ça se paye sa voiture toute seule. 

— Tu sais que je tiens un blog ? J'ai quatre cents visiteurs par jour.

— C'est quoi, le nom de ton blog ?

— Tu ne crois quand-même pas que je vais te le dire ! Si tu le savais, je ne pourrais plus écrire ce que je veux, et la sincérité, sur un blog, c'est essentiel !

— Tu racontes que je vais te payer une voiture, sur ton blog ?

— Si tu me l'achètes, je te jure que j'en parlerai.

— Tu parles de moi, sur ton blog ?

— Ne pose pas de questions, ça vaudra mieux. 

— Alors pas de voiture.

— OK, je parlerai de toi. D'ailleurs, j'ai déjà parlé de toi. 

— Je sais, tu as dit que j'étais radin. 

— C'était pour que tu aies honte de toi.

— Tu n'as pas honte ?

— De moi ou de toi ?

— Mais dis-moi, pourquoi une rock star tient-elle un blog ? Pour que son papa lui paye une voiture ?

— Non, ce n'est pas pour ça. J'ai besoin de dire des choses, de m'exprimer autrement.

— Tu sais que tu as un début de double-menton ?

— J'ai essayé une Porsche, l'autre jour. On m'a dit que ça m'allait bien. 

— C'est possible mais moi je suis radin. 

— Tu ne vas quand-même pas m'acheter une de ces horribles Mercedes ?

— Ce que je ne comprends pas, c'est où passe l'argent de tes concerts ? 

— Ça t'intéresse, ça, hein ! Qu'est-ce qu'on s'en fout, de l'argent de mes concerts ! Je te parle de mon bac, et tu me parles d'argent. Tu es immoral tu sais !

— Viens dans mes bras. Viens là.

— Papa, je pourrais mourir dans tes bras tellement je m'y sens bien. Mais ce serait dommage que je meure avant que tu m'offres une Porsche…

— Gounod, tu connais ?

— L'hôtel ?

— Non, le compositeur. Charles Gounod. 

— Oui, je connais, l'air des bijoux ? Mais je préfère la Porsche. 

— J'ai une idée, Maurane. Et si tu apprenais la musique ? »