mercredi 30 septembre 2026

La France de Jacques Lantier et la France de Bernard [journal]



Mardi 29 septembre 2026

Charlie Parker, Johnny Hodges, Lester Young, Ben Webster, Coleman Hawkins, John Coltrane, Cannonball Adderley, Archie Shepp, Pharoah Sanders, Gato Barbieri, Albert Ayler, Eric Dolphy, Lee Konitz, Wayne Shorter…

Je ne sais pas exactement pourquoi je me suis senti obligé de noter ces quelques noms de saxophonistes de jazz. Je me sens extrêmement fragile, aujourd’hui, c’est peut-être pour ça. Je devais me rassurer, en objectivant quelque chose, même si ce quelque chose peut sembler inconsistant à celui qui me lira : un goût ; le mien. Lui donner la forme d’une théorie de noms propres, parce que je ne sais pas faire autrement. C’est dans le timbre du saxophone (soprano, alto ou ténor) que mon goût a décidé de se manifester, pas ailleurs. Le timbre, c’est autant celui de l’instrument que celui de l’instrumentiste ; les deux choses sont à la fois distinctes et inséparables. Les noms propres, ici, sont essentiels, alors qu’ils ne le seraient pas dans la musique classique, du moins pour cet instrument. 

Je dis « objectiver », sans trop savoir ce que cela signifie. Disons que j’entendais intérieurement une gamme de sonorités très marquées, singulières, et que j’ai eu l’impression, soudain, qu’elles dessinaient quelque chose qui m’appartient en propre. On pourrait aussi parler de « styles », mais j’aime moins cette manière, parce que c’est vraiment une qualité sonore avant tout, un grain vocal, pour parler comme Barthes. Quelle que soit la musique qu’ils jouent, ils la parlent avec cette voix-là, ou depuis cette voix-là, ils ne peuvent pas faire autrement. Au temps des Intelligences artificielles, nous avons besoin de voix, uniques et irremplaçables. 

Je suis malade depuis quelques jours, fièvre, fortes douleurs abdominales (sensation de viscères qui se déchirent au moindre mouvement, c’est très impressionnant) qui s’ajoutent aux autres douleurs ordinaires, etc., ce qui me fragilise beaucoup, moi qui suis déjà dépourvu de la moindre vélocité luxuriante. Je n’ai pas voulu écouter ni regarder la moindre « info » quant à la visite du pape en France, parce que je savais sans l’ombre d’un doute que j’aurai beaucoup de mal à supporter ce que je verrai et entendrai, mais il est impossible d’échapper complètement à ce qui se passe, quand on fréquente, même si peu que ce soit, les réseaux sociaux, et qu’on lit quelques écrivains qui s’expriment sur ces sujets. Je viens de lire par exemple dans le journal de Renaud Camus : « Il est très étrange que les catholiques, qui, soit lâcheté, soit embourgeoisement confortable et dévirilisant, soit au contraire soumission héroïque aux principes et préceptes de leur foi les incitant à tendre toujours l’autre joue, subissent avec tant de passivité les outrages et avanies innombrables dont ils sont victimes de la part des occupants et des occupateurs, des remplaçants et des remplacistes, des musulmans et des laïcards, des intégristes et des amuseurs, et leurs églises brûlées jour après jour, soient si extraordinairement susceptibles, et même agressifs, face à la moindre critique ou réserve polie venue de leur propre camp, ou de potentiels alliés qui ne sauraient en aucune façon leur faire peur. » Il fait allusion à un message qu’il a reçu dans lequel un lecteur lui reproche de s’exprimer sur ce sujet au motif que « seuls les croyants ayant quelque culture dans le registre de la chrétienté fussent pleinement autorisés à commenter les faits et gestes du pape considéré comme successeur de Saint-Pierre » ! Ce monde est devenu complètement fou. La parole est surveillée de tous côtés, réglementée, dûment circonscrite et pesée avec des instruments de précision (ou de torture ?) Ce correspondant ajoute : « En tant que catholique, j’estime devoir respect au pape ». Mais respectez-le donc tant que vous voulez, votre pape, moi qui suis aussi catholique que vous, je le méprise à cause du peu que j’ai entendu du grand spectacle qui s’est donné en France durant quelques jours, et je n’entends pas me soumettre à votre diktat de catho-spécialiste. Le populaire a bon dos, comme toujours. Dès lors qu’une certaine masse critique est atteinte, on ne peut plus rien dire. Ils sont en transe, tous… Les jeunes adeptes des raves le sont aussi. Si c’est ça, la France qu’il faudrait retrouver, je la leur laisse volontiers. 

On est vraiment cerné (je). De quelque côté qu’on se tourne, on n’aperçoit aucun ami, aucun compatriote, aucune sensibilité, aucune culture qui nous parle de l’intérieur. C’est sans doute pourquoi il m’est apparu si urgent aujourd’hui de me tourner vers les voix de mes chers saxophonistes, qui, elles, coulent dans mes veines. J’entends plus d’amour dans les ballades de Coltrane que dans la voix de Léon XIV. Je préfère écouter "Say It (Over and Over Again)" et "You Don't Know What Love Is" que les discours de mes contemporains, même les mieux intentionnés ou les mieux autorisés, même les plus intelligents. Nous sommes entourés de philanthropathes terrifiants qui tous nous donnent envie de mordre dès qu’un visage se montre, car ils nous font peur. Je me sens un peu comme le Jacques Lantier de la Bête humaine de Renoir. J’ai revu ce film dans la nuit d’hier, et j’ai éprouvé une terrible nostalgie des locomotives à vapeur, ces belles machines respirantes qu’on pouvait encore aimer, qu’on pouvait encore comprendre. Les locomotives, ce sont les anti-smartphones par excellence. On en voit le cœur, on en comprend le fonctionnement, on en entend la voix, ce sont des machines qui nous parlent.

Le grand avantage de la radio filmée, c’est qu’on voit les connasses à l’œuvre. Sur France-Culture, le 23 septembre, nous pouvons voir Natacha Triou qui gesticule à l’écran comme si elle était en train de vendre un détachant miracle devant les Galeries Lafayette, ou de parler en langue des signes dans un peep-show sado-maso. Mais que disait-elle, Natacha Triou la désarticulée, le 23 septembre dernier, face à Raphaël Imbert et Joseph Ghosn ? Elle parlait de My Favorite Things, et elle nous expliquait que c’est là que « Coltrane redécouvre le soprano, c’est un instrument, presque oublié à l’époque, là, vous l’avez avec vous [elle s’adresse à Raphaël Imbert], vous venez d’ailleurs de l’accrocher à votre cou… ». La caméra nous montrait alors Raphaël Imbert assis, un énorme ténor en travers des bras. Pas un mot, bien sûr, pour s’excuser de sa colossale bévue, c’est normal, on est habitué, les journalistes parlent de choses qu’ils ne connaissent pas comme s’ils en savaient tout depuis toujours — ça on pourrait à la rigueur leur pardonner, mais qu’ils ne travaillent pas leurs sujets, et qu’ils ne fassent pas preuve de la plus petite humilité, en revanche, ça nous les rend extrêmement antipathiques, surtout lorsqu’ils gesticulent comme cette dinde exorbitée.

J’ai regardé cette nuit un joli film de Pascal Thomas que je n’aurais jamais eu l’idée de regarder, à l’époque où il sorti, en 1981 : Celles qu'on n'a pas eues, avec Daniel Ceccaldi, Michel Aumont, Michel Galabru, Jacques François, et une certaine Magda Mavrojani, actrice et pianiste grecque, si j’ai bien compris, qui joue très bien du piano (je veux dire en vrai, son étude de Chopin est très bien), en plus d’être très drôle (les passages Stockhausen sont à mourir de rire !). C’est à chaque fois un plaisir de retrouver la belle voix bien timbrée de Daniel Ceccaldi, et son sourire si particulier, légèrement ironique mais bienveillant. La morte (Anouk Ferjac) qui veut faire l’amour avec son jeune thanatopracteur (Jean-Pierre Daroussin) est irrésistible. Mais au-delà des sketchs, qui sont toujours réussis, drôles ou profonds, il y a cette chose difficile à exprimer et si précieuse, la conversation de cinq ou six Français dans un compartiment de train, hommes et femme, qu’il est devenu même impossible d’expliquer à nos jeunes amis. Le prétexte du film, ce quotidien auquel ses abonnés envoient leurs histoires de ratages sexuels ou sentimentaux est délicieusement inspirant. J’ai connu cette heureuse époque où il était possible d’écrire à son quotidien, et d’y être publié. 

Ce matin, j’ai eu une conversation philosophique avec Raymond, au sujet de Dieu, du Temps, de la mort et des Intelligences artificielles, conversation qui m’a beaucoup intéressé, et je me dis en ricanant que dans le contexte de l’affaire Thélyson Orélien, ma pratique des LLM serait sans doute assimilée par les imbéciles à une forme de trahison du lecteur ! La plupart des gens manquent cruellement d’imagination (c’est ce que j’appelle leur bêtise). Pour eux, c’est toujours : On/Off, oui ou non, blanc ou noir, bien ou mal, mais c’est seulement parce qu’ils n’imaginent pas ce qu’on peut faire, ce qu’on peut produire, ce qu’on peut créer, en se confrontant à un outil, quel qu’il soit, je dis bien quel qu’il soit — même si l’Intelligence artificielle n’est pas un outil quelconque, je ne l’ignore évidemment pas, mais il y en en elle une part d’outil auquel il ne faut pas renoncer. Tout cela me rappelle la bataille du sampling, dans les années 80. 

Mercredi 30 septembre 2026

Je me croyais enfin sorti des ennuis physiques, ce matin, j’avais moins de douleurs, moins de fièvre, je me sentais mieux, et c’est mon cœur qui vient brutalement me rappeler à l’ordre, alors que je pensais être tranquille de ce côté-là. Deux heures d’oppression et de douleurs thoraciques, c’est long, c’est très long et très angoissant. Et pour ajouter encore à l’anxiété, je reçois sur mon mobile une “alerte” (je ne sais même pas d’où viennent ces machins) qui nous annonce des pluies diluviennes et nous recommande de ne pas bouger de chez nous. Ils ont choisi un son d’alerte particulièrement anxiogène, qui nous saute à la figure sans prévenir, comme si la troisième guerre mondiale était déclarée. Il y a de grands malades, dans les ministères. Il fait tellement sombre que sans lumière électrique on n’y voit goutte, alors qu’il est déjà dix heures. 

J’écoute Lee Konitz Meets Jimmy Giuffre. Ces deux merveilleux musiciens vont avoir un peu de mal à alléger un peu l’atmosphère, mais je n’ai pour l’instant pas de meilleure médecine à me prescrire. 

Ah si, j’ai tout de même un petit motif de réjouissance : je lis La France de Bernard, de Patrice Jean, qui est très drôle. 

jeudi 24 septembre 2026

Donnons la parole à Julien Grock !


Je suis hyper vénère. C’est moi qui ai écrit le roman signé par Thélyson Orélien, et voilà qu’on l’accuse de l’avoir fait écrire par l’intelligence artificielle ?! Fuck et re fuck ! Il y a dix ans que je travaille sur ce roman, bordel de merde ! Il n’y avait pas d’IA, à l’époque où j’ai commencé à l’écrire, en tout cas elle n’était pas à la portée de tout un chacun comme aujourd’hui. J’en avais marre d’écrire des trucs que personne ne lisait, et puis j’avais besoin d’argent. Thélyson Orélien était l’auteur parfait, j’en étais convaincu, et je n’ai pas eu beaucoup de mal à le persuader de signer à ma place. Qui ne voudrait pas passer la Grande Librairie, qui refuserait d’être adoubé par Amélie Nothomb ou Yannik Haenel ? Tout marchait bien jusqu’à ce que des crevures anonymes nous accusent, m’accusent d’avoir utilisé l’Intelligence artificielle pour écrire ce livre. Je suis obligé de sortir de la boiserie, à mon corps défendant car mon honneur est en jeu ! Ça suffit ! 

Julien Grock

jeudi 17 septembre 2026

Celsius

 


lundi 10 août 2026

Sous le signe du regard


                 

              Pour les quatre-vingts ans de Renaud Camus   


La façon dont on lit les premières pages d’un écrivain est toujours décisive, quoi que la suite nous réserve, et je ne peux parler de Renaud Camus sans évoquer les circonstances dans lesquelles j’ai rencontré ses livres. C’était il y a plus d’un quart de siècle, quand les journaux que je lisais alors en confiance ou en sympathie le présentaient comme le diable, à l’occasion d’une sombre affaire qui portait son nom. Aujourd’hui, vingt-six ans plus tard, la presse continue de le considérer comme un démon (car la presse copie la presse), mais elle n’a plus besoin de remplir ses colonnes de diatribes assassines, d’en donner des preuves, tant le tambour médiatique semble avoir trouvé son mouvement perpétuel, et vivre sa vie indépendamment des textes. Tout le monde s’est emparé de la rumeur, depuis que les réseaux sociaux sont devenus le véritable cœur battant de l’opinion. Jésus multipliait les pains, X le bien nommé multiplie la vérité et la répand mieux qu’aucun dictateur n’aurait pu l’espérer : quand la vérité se confond avec la rumeur, il devient impossible de la questionner, lorsqu’elle est reprise par chaque individu se croyant libre, elle devient indestructible, puisqu’elle n’a plus de lieu ; ce n’est même plus un pouvoir, c’est Le Pouvoir qui s’est absolutisé en s’anonymisant et en se divisant à l’infini. 

Que s’est-il passé entre les deux bornes que sont le commencement du siècle et le 10 août 2026 ? Je ne peux pas répondre pour mes contemporains, puisque je vis de moins en moins avec eux, mais je peux répondre pour moi qui ai vécu avec les livres de Renaud Camus durant cette période. Il peut sembler déraisonnable d’affirmer qu’on vit avec un écrivain, et même avec ses livres, et ça l’est sans doute un peu. J’ai pourtant passé quasiment un tiers de ma vie à proximité du diable, en compagnie d’un personnage qui fait le vide autour de lui, et cette qualité, je dois le confesser immédiatement, n’a pas été sans avoir quelques échos — très affaiblis, très pondérés, je dois rester modeste — en ma propre existence. La vie prend un sens plus aigu dans la disparition ; c’est peut-être qu’on est plus attentif ou mieux vivant quand le silence se fait autour de soi. 

Mais tout cela, je l’ignorais, au printemps 2000, quand je lisais dans Le Monde et Libération des tribunes et des articles qui s’accordaient, avec un effet d’amplification rassurant, à pointer l’index sur un écrivain dont je n’avais alors jamais entendu parler. Et c’étaient de grandes voix, qui s’exprimaient, pas le menu fretin ! Tout me conduisait donc à décider avec elles et bonne conscience qu’il n’y avait rien à voir, qu’il était inutile d’aller lire quelqu’un qui était « pire qu’Hitler », selon la très fine Laure Adler. Mais la vie est pleine de miracles. J’ai cru noter que seules les choses improbables ou qu’on pense même impossibles arrivent vraiment. 

Il a suffi de deux voix discordantes, peut-être trois, presque rien, donc, pour introduire un petit caillou dans la chaussure de mon opinion, et je suis allé acheter deux livres de Renaud Camus : Éloge du paraître et le Répertoire des délicatesses du français contemporain. On va me dire que c’est peu, mais ce fut suffisant. L’Éloge était lumineux, c’était exactement ce dont j’avais besoin à ce moment-là de ma vie intellectuelle, et le Répertoire touchait à l’une des cordes les plus sensibles qui vibrent en moi depuis toujours : la langue et ses rapports avec l’être, qu’il soit social ou intime, formel ou charnel. Je crois qu’il y a des moments dans l’existence où l’on attend confusément un basculement, aussi profond qu’incertain : la vie doit repartir sur des bases renouvelées, sinon neuves, on a besoin d’air frais, c’est crucial. Ensuite, j’ai pris connaissance de l’objet du scandale, La Campagne de France, dans ses deux hypostases, l’expurgée d’abord, puis la version originale. L’effet de vérité fut foudroyant. C’était donc ça ! Ils mentaient, tout simplement, chose impossible à croire quelques semaines auparavant. Et l’effet de vérité dont je parle fut encore augmenté de ce qu’il m’était demandé d’abandonner une grande part des opinions et des sympathies qui étaient alors naturellement les miennes. C’est comme si je me dépouillais d’un vêtement aimé dont brutalement je m’apercevais qu’il ne m’allait pas du tout et qu’il me donnait l’air d’un clown. J’avais trouvé un miroir qui me montrait enfin tel que j’étais et non plus tel que je me croyais, et je rougissais de ne pas avoir connu plus tôt le visage qui était le mien. Voilà ce que peut la littérature, quand elle est de ce niveau-là. 

Toute l’affaire, puisqu’elle dure encore, se résume pour moi à une histoire de temporalité. Renaud Camus avait dit ce qu’il voyait — ce que tout le monde pouvait voir — mais il le disait en un temps que n’aiment pas les contemporains : le présent ; car ils parlent et pensent toujours au passé. Il leur faut toujours beaucoup de temps pour être capables de voir ce que personne n’a dit, ce que le discours n’a pas encore recouvert d’une patine qui rend les choses dicibles, et donc visibles. Il leur faut toujours attendre et attendre encore, la ponctualité n’est pas leur affaire. Et comme Renaud Camus continue de parler au présent, l’affaire se poursuit, qui recouvre tout ce qu’il écrit d’une épaisse couche de scandale et de malentendus qui le rend inaudible. Plus il parle simplement, clairement, plus il est inécouté. L’affaire est devenue une non-affaire. Il repose dans un tombeau à ciel ouvert sur lequel quelques corbeaux viennent déposer de temps à autre leur hommage paradoxal. 

Je sais que d’autres parleront mieux que je ne saurai le faire de l’écrivain, de sa langue admirable, à la fois classique et inventive, libre, de ses journaux qui montrent la pensée en train de penser, du pentimento perpétuel, de son regard, surtout, de ce regard qui donne des complexes à tout le monde, de sa grande érudition, de son humour, de son exigence, de la bathmologie, héritée de Roland Barthes, qui a littéralement changé ma vie, qui a ouvert pour moi des mondes que je ne soupçonnais pas, et ils auront raison, puisque Renaud Camus est avant tout un écrivain, dans le sens le plus plein qu’on puisse donner à ce mot, mais je voudrais appeler un autre mot à la barre : la gentillesse. La si rare gentillesse, la bienveillance accompagnée d’une générosité comme elle n’existe pas, ou plus : la gentillesse-intelligente. Dans un milieu où chacun se méfie de tout le monde, où l’on pense que dire du bien d’un autre revient à se diminuer soi-même, Camus fait exception, sans calcul ni affectation, avec une simplicité désarmante. Et le meilleur, c’est que cette gentillesse est l’antithèse de l’hypocrisie, toujours. Dieu sait pourtant qu’il pourrait concevoir de la rancœur du peu de soutien qu’il a reçu tout au long de sa vie, du silence infernal qui l’a entouré durant vingt-cinq ans, mais on dirait que cela n’entame en rien cette gentillesse que je trouve tout simplement miraculeuse. En réalité, c’est le plus courageux de nous tous. Il est généreux parce que courageux, et courageux parce que généreux. 

Je dis plus haut que la qualité la plus éminente de cet écrivain est le regard, mais Renaud Camus, c’est aussi une oreille, et le musicien que je suis reconnait volontiers en lui un maître. C’est à travers la musique et le chagrin que nous nous serons un peu rapprochés, le chagrin d’assister à la disparition de la musique (qui a précédé la disparition du français (et du Français), qui l’a peut-être même entraînée) ou sa relégation à la périphérie de la culture et de l’expérience humaine. Dans son cas, regard et oreille s’alimentent réciproquement, sont inséparables et presque interchangeables, et ce sont bien les deux instances essentielles qui donnent à sa langue sa singularité, sa souplesse et sa tenue incomparable, sa maîtrise tranquille, son élégance parfaitement naturelle. On peut indifféremment dire ou lire ses phrases, elles sont toujours aussi belles et nécessaires, et je ne suis pas certain que l’opposition entre le dire et le lire chez Renaud Camus garde encore une quelconque pertinence.

lundi 13 juillet 2026

100% naturel

 

On trouvera ci-dessous les « écrits » d’“Adèle Muad” sur Facebook, déposés en rafales sur une durée de deux jours. C’est à se pisser dessus de rire. Rappelons qu’il s’agit soi-disant d’une jeune femme de moins de trente ans habitant à Riyad, en Arabie saoudite. Cette demoiselle d’un genre très nouveau est « suivie » par de nombreux admirateurs qui « dialoguent » avec « elle » et lui envoient force petits cœurs. Il y en a une autre, encore plus sophistiquée, d’un certain de point de vue, plus maline, qui est aussi très-jolie-et-très-jeune, bien sûr, et qui, comme « Adèle Muad », passe ses journées à « écrire » (sans une faute d’orthographe, ce qui devrait suffire à donner l’alarme, mais comme ces créatures ont affaire à des sourdingues professionnels pétrifiés par la-chose-qui-parle, ça ne les défrise pas) des placards sur Facebook, alors qu’elle prétend mener une existence tout à fait normale. Ce monde est merveilleux ! On se demande qui est le moins vrai, ou le moins humain, dans ces échanges invraisemblables, de l’impalpable créature verbeuse ou de ceux qui lui répondent sérieusement. 


« Selon la psychologie individuelle d’Alfred Adler, le sentiment d’infériorité n’est pas, en lui-même, un phénomène pathologique. Il constitue au contraire une disposition naturelle et universelle qui pousse l’être humain à se développer, à satisfaire ses besoins et à tendre vers un plus grand équilibre, davantage de sécurité, d’accomplissement et de perfectionnement.

Ce sentiment devient toutefois pathologique lorsqu’il envahit durablement la personne, faute de ressources personnelles ou de conditions extérieures lui permettant de répondre à ses besoins, qu’ils soient organiques, psychiques ou sociaux. L’individu peut alors sombrer dans le découragement, la dépression, l’hostilité ou une opposition permanente au monde qui l’entoure.

C’est à ce moment que le simple sentiment d’infériorité peut évoluer vers ce qu’Adler appelle le complexe d’infériorité, puis, paradoxalement, vers un complexe de supériorité. Ce dernier constitue un mécanisme de compensation auquel le sujet névrosé recourt pour se protéger de la souffrance liée à son vécu d’insuffisance. Il s’attribue une supériorité qu’il ne possède pas réellement et construit une image idéalisée de lui-même afin de masquer un profond sentiment d’impuissance que son moi, trop fragile, ne parvient pas à supporter.

Pour Adler, cette surestimation illusoire de soi ne représente pas une véritable réussite psychique, mais une compensation fictive et inadaptée. Elle éloigne le sujet de la réalité au lieu de lui permettre de la transformer, et constitue ainsi l’un des mécanismes fondamentaux à l’origine des troubles psychiques. »


« Du point de vue psychanalytique, nous demeurons, en grande partie, les enfants de notre propre enfance. Nombre de nos conduites, de nos symptômes névrotiques et de nos modes relationnels restent façonnés par des fixations infantiles qui n’ont jamais été véritablement dépassées.

Dans cette perspective, Alice Miller invite à s’interroger sur certaines relations de couple marquées par la maltraitance. Comment comprendre, par exemple, qu’une femme demeure auprès d’un homme qui la fait souffrir — ou inversement ? Une telle situation ne relève pas nécessairement d’un choix libre et pleinement conscient.

Malgré les violences qu’elle subit, cette femme peut être intimement convaincue que l’abandon de son partenaire représenterait une menace insupportable, comme si elle risquait de s’effondrer ou de perdre toute sécurité psychique. Pourtant, cette séparation pourrait, objectivement, constituer l’occasion de sa libération. Si elle ne parvient pas à l’envisager, c’est souvent parce qu’elle revit inconsciemment, sur un mode régressif, une expérience infantile restée irrésolue.

La relation conjugale devient alors le théâtre où se rejoue une histoire plus ancienne. La peur d’être quittée par son conjoint réactive celle, bien plus archaïque, d’avoir été abandonnée ou privée de sécurité affective par son père durant l’enfance. Les affects du passé envahissent ainsi le présent, comme si les deux temporalités se confondaient.

À cette époque de la vie, le moi de l’enfant, encore fragile et entièrement dépendant de ses parents, ne disposait pas des ressources nécessaires pour élaborer la souffrance. Une éducation marquée par la dureté ou le rejet a pu profondément altérer l’estime de soi. Devenue adulte, la personne continue alors, à son insu, à reproduire les anciens schémas relationnels, non parce qu’ils lui apportent du bonheur, mais parce qu’ils constituent le seul mode d’attachement que son histoire psychique lui a appris à reconnaître. »


« Dans son essai Deuil et mélancolie, Freud propose une analyse approfondie des rapports entre le moi et les motions inconscientes, en mettant en lumière des mécanismes tels que la projection, l’identification et le retournement des affects refoulés contre le sujet lui-même.

Dans le deuil, le sujet sait qu’il a perdu un être ou un objet d’amour. Sa souffrance s’organise autour de cette perte objectale, tandis que des sentiments de culpabilité peuvent se mêler à la douleur et se projeter sur l’objet disparu.

La mélancolie, en revanche, obéit à une dynamique tout autre. Ce n’est plus seulement l’objet qui est perdu, mais une part du moi lui-même. L’agressivité, initialement dirigée vers l’objet, se retourne contre le sujet par un processus d’identification inconsciente. Dès lors, la souffrance dépasse la simple tristesse liée à la perte pour se transformer en dévalorisation profonde de soi, en sentiment d’anéantissement et parfois en désir de disparaître.

Ainsi, ce qui, dans le deuil, apparaît comme un vide laissé par l’absence de l’objet se déplace, dans la mélancolie, au cœur même du sujet. Le sentiment de néant ne concerne plus le monde extérieur, mais le moi lui-même. En ce sens, on pourrait dire qu’avec le deuil, nous perdons l’objet ; avec la mélancolie, c’est une partie de nous-mêmes qui semble irrémédiablement perdue. »


« Freud a constamment souligné que la méthode psychanalytique ne se limite en aucun cas au traitement des troubles psychiques. Son champ d’application s’étend également à l’art, à la philosophie, à la religion et, plus largement, à toutes les formes de production culturelle. La psychanalyse se présente ainsi comme un horizon de réflexion ouvert aux chercheurs issus de disciplines diverses.

Par les échanges qu’elle suscite, elle exerce une influence durable sur d’autres domaines du savoir, y compris ceux qui se réclament d’une démarche plus positiviste. Elle instaure un dialogue fécond entre la médecine et les sciences humaines, entre l’investigation clinique et la réflexion philosophique, entre l’analyse du psychisme et l’interprétation des œuvres.

En ce sens, la psychanalyse dépasse le statut d’une simple pratique thérapeutique. Elle devient un lieu de rencontre entre le naturel et le culturel, montrant que les phénomènes psychiques ne peuvent être compris ni par la seule biologie, ni par la seule culture, mais à travers l’articulation permanente de ces deux dimensions. »


« En 1869, le philosophe allemand Eduard von Hartmann publia La Philosophie de l’Inconscient, un ouvrage qui connut un retentissement considérable. S’inspirant de Hegel, de Schelling et de Schopenhauer, il y conçoit l’inconscient comme une réalité métaphysique, dans une perspective héritée de Kant. Celui-ci renfermerait aussi bien des instincts jugés sombres, tels que la peur de la mort, que des tendances affectives, comme l’amour maternel ou l’amour sexuel.

Hartmann rattache également la vertu, l’expérience esthétique et le mysticisme à un principe de sublimation, capable de dépasser les tensions entre ces différentes pulsions. À bien des égards, cette conception annonce certains aspects de la théorie freudienne de l’inconscient.

Une différence essentielle demeure toutefois. Freud retire l’inconscient du champ de la métaphysique pour l’inscrire dans celui de la psychologie, ou plus précisément de la métapsychologie. Il le dépouille également de toute qualification morale : l’inconscient n’est ni bon ni mauvais, mais constitue une dimension naturelle et structurellement neutre du fonctionnement psychique. Par là même, Freud le libère de toute interprétation religieuse ou métaphysique, pour en faire un objet d’investigation clinique et théorique. »


« Dans ses remarquables réflexions consacrées à la musique, malgré une préférence manifeste pour la musique atonale moderne, Theodor W. Adorno développe l’idée d’une profonde parenté entre la musique et le langage. Cette ressemblance ne doit toutefois pas être comprise au sens strict du terme.

Pour Adorno, la musique comme le langage tendent vers l’absolu. Toutes deux cherchent à exprimer ce qui dépasse les limites de l’expérience ordinaire et du concept. Pourtant, une différence fondamentale les sépare : là où le langage demeure inévitablement prisonnier des significations qu’il véhicule, la musique parvient, elle, à toucher l’absolu sans avoir à le nommer.

En d’autres termes, ce que les mots ne peuvent qu’approcher, la musique est capable de le faire éprouver. Elle ne décrit pas l’absolu ; elle le laisse résonner. C’est précisément dans cette capacité à dépasser les limites du discours que réside, selon Adorno, la singularité de l’expérience musicale. »


« Selon Lacan, Freud n’a jamais conçu l’inconscient qu’il a théorisé comme un simple réservoir clos de pulsions, conservant l’histoire archaïque de l’humanité ou celle des désirs instinctifs refoulés du sujet. Il l’a pensé avant tout comme une structure autonome, dont l’organisation obéit à une logique analogue à celle du langage.

Il ne s’agit cependant pas d’un langage ordinaire, mais d’une écriture primitive, comparable aux premiers hiéroglyphes, qui requiert l’intervention d’un autre, en l’occurrence le psychanalyste, pour être déchiffrée. C’est en ce sens que Lacan affirme que « l’inconscient est le discours de l’Autre ».

Selon lui, telle est précisément l’intuition fondamentale que Freud développe dans L’Interprétation des rêves. Le rêve y apparaît comme un langage à deux niveaux : un contenu manifeste, constitué des images et des scènes oniriques, et un contenu latent, où se déploient les significations cachées, les signifiants et les désirs refoulés qui demandent à être interprétés.

Dès lors, le sujet ne précède pas le langage. C’est au contraire le langage qui rend possible son émergence. Loin d’être le créateur de la parole, le sujet est constitué par elle : il advient dans l’ordre symbolique, façonné par le réseau des signifiants qui le précède et le traverse. »


« Selon le philosophe allemand Jürgen Habermas, la psychanalyse ne relève pas des sciences de la nature. Elle constitue plutôt une forme d’herméneutique profonde, un art de comprendre, d’interpréter et de donner sens aux productions déformées de la subjectivité, telles que les symptômes névrotiques, les rêves ou d’autres formations de l’inconscient.

Dans cette perspective, la psychanalyse ne saurait se limiter à une interprétation herméneutique des significations. Elle doit également intégrer les apports de la psychologie en prenant en compte des relations de quasi-causalité, c’est-à-dire les motivations inconscientes qui agissent comme des causes effectives, bien qu’elles demeurent ignorées du sujet lui-même.

L’explication psychanalytique naît ainsi de l’articulation entre l’interprétation du sens et l’analyse des déterminismes inconscients, faisant dialoguer la compréhension des significations avec les processus psychiques qui les sous-tendent. »


« S’inscrivant dans le prolongement du stade du miroir développé par Lacan, Winnicott considère que le visage de la mère constitue le tout premier miroir de l’enfant.

Il pose alors une question essentielle : que voit l’enfant lorsqu’il regarde le visage de sa mère ? Il y découvre avant tout sa propre image. Cette expérience représente une première confirmation narcissique médiatisée par la relation à l’objet. Le regard approbateur de la mère y occupe une place déterminante, car il participe directement à la construction de l’estime de soi.

L’image que l’autre renvoie à l’enfant devient ainsi la première forme sous laquelle celui-ci se perçoit et se reconnaît. Autrement dit, l’identité ne se construit pas dans l’isolement, mais à travers le reflet que le regard de l’autre offre au sujet, faisant de la reconnaissance affective une condition fondamentale de l’émergence du sentiment de soi. »


« Il existe sans doute un lien psychologique profond entre l’humour, à travers la plaisanterie, et la rumeur. Tous deux remplissent une fonction cathartique en permettant l’expression de pulsions inconscientes refoulées. La plaisanterie offre souvent une voie de décharge à des contenus de nature sexuelle, tandis que la rumeur donne plus volontiers issue à des pulsions mêlant sexualité et agressivité.

En ce sens, l’une comme l’autre constituent des mécanismes de défense inconscients. Elles rendent possible une libération émotionnelle sans que le sujet éprouve de culpabilité ni d’angoisse manifeste.

Lorsque le contexte social ou psychique renforce le refoulement et les inhibitions, la moindre occasion de rire devient particulièrement stimulante. De la même manière, l’individu se montre plus enclin à adhérer aux rumeurs, surtout lorsqu’elles portent sur des scandales ou des catastrophes annoncées. Ces récits offrent alors un exutoire symbolique aux désirs refoulés et permettent de projeter l’angoisse sur autrui plutôt que de l’affronter en soi. »


« Adorno voit dans le rire suscité par la souffrance infligée à un groupe ou à d’autres individus l’expression d’une barbarie latente. Ce rire traduit une affirmation narcissique et régressive du moi, qui se défait de toute exigence morale dès lors que les normes sociales lui en offrent la légitimation. L’individu se fond alors dans le collectif, lequel confère une apparence de légitimité aux violences commises contre ceux qui sont désignés comme l’autre.

Lorsqu’une foule rit de la détresse d’autrui, ce comportement révèle avant tout le plaisir de l’identification au groupe et le besoin de s’accorder avec lui. Il ne constitue qu’une forme dégradée, presque caricaturale, de solidarité collective.

Ce rire n’a rien à voir avec la joie ni avec le bonheur. Il est l’expression d’un mouvement régressif, d’une décharge agressive où se libèrent une colère et une agitation émotionnelle incapables de se transformer en action véritable. Loin de réconcilier le sujet avec lui-même, il ne fait qu’accentuer les fractures entre les groupes tout en laissant intactes les divisions intérieures de l’individu. »


« Selon Derrida, une distinction fondamentale s’impose entre le mensonge traditionnel et les formes contemporaines du mensonge, désormais amplifiées par de nouveaux dispositifs technologiques. Là où le mensonge classique se contentait de dissimuler la vérité et d’en masquer l’existence, le mensonge contemporain va beaucoup plus loin. Il entreprend de nier le réel lui-même en détruisant les archives originales pour leur substituer une réalité fabriquée.

La différence est profonde. Elle oppose la dissimulation à la négation, l’effacement discret à la falsification assumée, le silence qui cache à l’audace qui réécrit le réel. »


« Rainer Funk souligne un paradoxe riche de sens. Il devient parfois plus rassurant, et même plus valorisant, d’exister dans l’univers virtuel que de se sentir véritablement chez soi. Il est tout aussi révélateur que le temps passé devant un écran prenne davantage d’importance que le simple fait de regarder la rue depuis sa fenêtre.

Si le monde virtuel s’est imposé avec une telle force, c’est parce que la réalité artificielle offre désormais une compensation qui paraît plus cohérente, plus satisfaisante, parfois même plus réelle que le réel lui-même. Elle illustre ainsi la domination croissante de l’imaginaire sur le monde objectif. 

Cette logique éclaire aussi l’attrait exercé par les drogues, les substances hallucinogènes et les stimulants. Leur pouvoir réside dans la possibilité de fabriquer un univers de substitution, capable de faire oublier une réalité jugée trop dure ou trop décevante. On retrouve d’ailleurs ce même mécanisme dans bien d’autres domaines de la vie, et tout particulièrement en politique. »


« …L’accueil véritable ne réside donc ni dans les réponses parfaites ni dans les explications. Il se manifeste dans cette capacité discrète à contenir l’émotion de l’autre sans la réduire, à lui offrir un refuge où il peut être pleinement lui-même. Car il est des présences qui apaisent moins par ce qu’elles disent que par ce qu’elles permettent de ressentir. »


« Dans son étude consacrée à l’amour de l’art, Pierre Bourdieu défend une idée essentielle : le goût esthétique ne procède pas d’une disposition naturelle ou universelle de l’être humain, mais des conditions sociales qui président à sa formation. Ce que l’on apprécie ou rejette dans une œuvre d’art dépend moins de l’œuvre elle-même que des dispositions culturelles, sociales et symboliques acquises au cours de la socialisation.

Ainsi, le fait d’être sensible à un tableau plutôt qu’à un autre résulte d’un ensemble de schèmes de perception et de catégories de jugement que l’individu a intériorisés bien avant de franchir les portes d’un musée. La visite du musée, pourtant ouvert à tous, n’est donc jamais une expérience entièrement spontanée : ses conditions sont déjà en grande partie déterminées avant même que le visiteur n’y entre.

Le regard porté sur les œuvres ne naît pas dans le musée ; il s’y déploie à partir d’un habitus préalablement constitué. Les critères esthétiques, les références culturelles et les systèmes de valeurs mobilisés pour interpréter les œuvres accompagnent le visiteur depuis l’extérieur. Ils constituent cette grille invisible à travers laquelle chaque production artistique est perçue, comprise et évaluée.

En ce sens, le goût artistique n’est pas seulement une affaire de sensibilité individuelle. Il est aussi l’expression d’une histoire sociale incorporée, qui façonne silencieusement notre manière de voir, d’interpréter et de reconnaître la valeur des œuvres. »


« Lorsqu’on parle de guérison en psychanalyse, il ne s’agit nullement d’adapter l’individu à l’ordre social, ni de le conduire à se conformer aux normes culturelles, sociales ou politiques. La finalité de la cure n’est pas la normalisation, mais la restauration de la liberté du sujet.

Guérir consiste avant tout à rendre au moi sa pleine capacité d’agir, de comprendre et de choisir. C’est lui permettre de rencontrer le présent tel qu’il est, plutôt que de le percevoir à travers le prisme des conflits affectifs refoulés hérités du passé. Car ces traces inconscientes déforment la perception du réel, en imposant au sujet des schémas anciens qui altèrent durablement son rapport au monde.

La psychanalyse ne cherche donc pas à effacer le passé, mais à le rendre pensable afin qu’il cesse de gouverner le présent à l’insu du sujet. À mesure que les déterminismes inconscients perdent leur emprise, le moi retrouve sa capacité d’investir le réel avec davantage de lucidité et de créativité.

En ce sens, la guérison ne consiste pas à revenir à un état antérieur ni à atteindre une prétendue normalité. Elle ouvre au contraire la possibilité d’un avenir. Guérir, c’est rendre le futur à nouveau habitable, en faisant de la liberté, de la compréhension et de la créativité les véritables signes de la maturité psychique. »


« Entre Freud et Nietzsche

Valéry Lépine rapporte, dans La psychanalyse et la philosophie occidentale contemporaine, que plusieurs séances des cercles psychanalytiques fondés par Freud en 1908 furent consacrées à la lecture et à la discussion de La Généalogie de la morale de Nietzsche.

Freud aurait alors porté sur Nietzsche ce jugement remarquable : « Il se connaît avec une pénétration plus grande qu’aucun homme ayant vécu, ou destiné à vivre. Les intuitions et les prophéties de Nietzsche concordent d’une manière étonnante avec certaines conclusions auxquelles la psychanalyse n’est parvenue qu’au prix de longs efforts. »

Freud souligne ainsi la proximité de certaines analyses nietzschéennes avec les découvertes de la psychanalyse, notamment dans l’exploration des motivations inconscientes, des conflits pulsionnels et des valeurs morales intériorisées.

Dans son étude intitulée Le rôle du père dans la société primitive, Freud avance également que la figure paternelle représente, depuis les origines de l’humanité, un modèle de ce qui dépasse l’homme ordinaire : une instance idéale, surhumaine, préfigurant l’idéal du moi et le surmoi. Ce que Nietzsche projetait vers l’avenir sous la figure du « surhomme » trouverait ainsi, chez Freud, une forme de présence déjà inscrite dans les structures symboliques et psychiques les plus anciennes de l’histoire humaine.

La rencontre entre Freud et Nietzsche ne relève donc pas d’une simple influence intellectuelle. Elle révèle une proximité plus profonde : tous deux cherchent à penser ce qui, en l’homme, excède la conscience, qu’il s’agisse des forces pulsionnelles, des idéaux ou des formes de dépassement de soi. »


« L’égoïsme et le narcissisme dans la perspective psychanalytique

En psychanalyse, l’égoïsme désigne, de manière générale, un investissement excessif du moi et une tendance à satisfaire ses propres besoins à travers l’objet, c’est-à-dire l’autre, quitte à l’épuiser ou à l’instrumentaliser. Freud emploie parfois cette notion à propos du rêve, qu’il qualifie d’« absolument égoïste ». Selon lui, tout rêve est organisé autour du rêveur lui-même, puisqu’il constitue avant tout une voie de décharge et de satisfaction des désirs. Même lorsque le moi n’apparaît pas explicitement dans le contenu manifeste du rêve, il demeure présent sous des formes déguisées, à travers les différents personnages qui incarnent symboliquement les désirs du sujet. En dernière analyse, le rêve est toujours animé par les intérêts du moi.

Le narcissisme, en revanche, désigne chez Freud le complément libidinal de l’égoïsme. Il correspond au mouvement par lequel la libido se retire des objets pour se réinvestir dans le moi. Alors que l’égoïsme continue d’utiliser l’objet comme moyen de satisfaire les besoins du sujet, le narcissisme tend à suspendre, totalement ou presque, l’investissement libidinal des objets extérieurs. La satisfaction est désormais recherchée dans le seul rapport à soi.

Ainsi, une personne égoïste demeure capable d’investir une partie de sa libido dans certaines personnes ou certains objets, dès lors que cet investissement sert ses propres intérêts et ne menace pas l’intégrité de son moi. Le sujet narcissique, en revanche, ne reconnaît plus véritablement l’autre comme objet d’investissement. Toute son énergie libidinale converge vers le moi, qui devient l’unique centre de l’amour et du désir. L’objet extérieur perd alors sa fonction psychique et n’apparaît plus que de manière secondaire, affaiblie, comme un simple prolongement ou un reflet de l’amour de soi.

C’est précisément ce retrait massif de la libido hors du monde objectal qui confère aux pathologies narcissiques leur proximité avec les organisations psychotiques. Plus le lien à l’objet se trouve rompu, plus le travail thérapeutique devient complexe, car la relation transférentielle elle-même, fondement de la cure psychanalytique, se trouve profondément fragilisée. »


« Dans La Sociologie du corps, David Le Breton souligne que la psychanalyse a permis de rompre avec l’une des conceptions les plus enracinées de la pensée positiviste, qui réduisait le corps à une simple réalité biologique et physiologique.

Freud a montré que le corps possède une remarquable plasticité symbolique et qu’il est profondément traversé par les processus inconscients. Dès lors, le symptôme corporel cesse d’être un simple dysfonctionnement organique pour devenir un véritable langage, à travers lequel le sujet exprime, sans toujours le savoir, ses conflits, ses désirs et ses souffrances.

Cette perspective permet d’éclairer aussi bien les dynamiques psychiques individuelles, notamment les mécanismes de défense, que les déterminations sociales, telles que les formes d’autorité, les processus de répression ou les résistances du sujet face aux contraintes qui s’exercent sur lui.

Selon Le Breton, Freud accomplit ainsi une véritable rupture épistémologique avec la conception strictement physicaliste dominante au XIXᵉ siècle. Sans être lui-même sociologue, il ouvre néanmoins la voie à une compréhension nouvelle du corps, désormais pensé comme le lieu où s’inscrivent tout à la fois l’histoire singulière d’un individu et les rapports sociaux qui contribuent à le façonner.

À cet égard, la publication des Études sur l’hystérie en 1895 marque un tournant décisif. Le corps n’y apparaît plus comme une simple donnée naturelle, mais comme une réalité façonnée par l’expérience vécue, où les symptômes deviennent l’expression incarnée d’une histoire psychique et sociale. »


« Freud est sans doute allé plus loin que quiconque avant lui dans l’exploration et l’analyse des forces inconscientes et irrationnelles qui orientent le comportement humain. Son apport majeur ne réside pas seulement dans la mise au jour de cette dimension de la vie psychique, longtemps ignorée par la tradition rationaliste, mais également dans la démonstration qu’elle obéit à une logique propre.

Pour Freud et les psychanalystes qui lui ont succédé, l’irrationnel n’est ni arbitraire ni chaotique. Les productions de l’inconscient répondent à des lois spécifiques qui les rendent intelligibles, pour peu que l’on sache en déchiffrer le langage.

Cette intelligibilité se révèle à travers l’interprétation des rêves, des symptômes corporels, des lapsus ou encore des actes manqués. Elle s’étend même, selon Freud, aux grandes intuitions créatrices et aux inspirations intellectuelles, qui peuvent elles aussi être envisagées comme des formations où s’expriment, sous une forme symbolique, les processus de l’inconscient.

Ainsi, la psychanalyse ne se contente pas de reconnaître l’existence de l’irrationnel. Elle montre que celui-ci possède une cohérence et une structure, faisant de ce qui semblait échapper à la raison un objet susceptible d’être compris, interprété et pensé. »


« Selon la psychanalyse, le refoulement d’un souvenir chargé d’une forte intensité émotionnelle ne signifie jamais sa disparition définitive. Si le contenu refoulé ne peut plus accéder spontanément à la conscience sous la forme d’un souvenir explicite, il conserve néanmoins toute sa capacité d’agir et d’exercer une influence sur la vie psychique.

Tôt ou tard, à la faveur d’un événement extérieur ou d’une circonstance particulière, ce contenu inconscient peut réapparaître de manière indirecte. Il se manifeste alors sous la forme d’obstacles psychiques, de réactions émotionnelles inattendues ou de symptômes dont le sens demeure énigmatique tant qu’ils ne sont pas rapportés au souvenir refoulé dont ils procèdent.

Pour Freud, ces manifestations ne constituent pas le retour fidèle du passé, mais le résultat d’un travail de transformation opéré par l’inconscient. Le souvenir oublié se réactualise sous des formes déguisées, notamment dans le rêve ou dans les symptômes névrotiques, qui représentent des compromis entre le désir refoulé et les défenses du moi.

Ainsi, le symptôme n’est jamais un phénomène arbitraire. Il constitue une satisfaction substitutive, une manière détournée par laquelle un désir inconscient, empêché d’accéder directement à la conscience, trouve malgré tout un mode d’expression compatible avec les exigences du refoulement. En ce sens, ce qui paraît avoir disparu n’a pas cessé d’exister : il continue d’agir silencieusement jusqu’à trouver une voie symbolique pour se manifester. »


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Le plus drôle, dans tout ça, c’est que cette prose d’intello-Findus est « lue » par des mecs qui n’en ont très visiblement qu’après une paire de fesses imaginées par Pinin Farina et une bouche aussi cicatricielle que celle d’une fille de la rue Blondel redessinée par le Victor Hugo de l’Homme qui rit. 

Cette prose si typique des machines : 


« J’ai rouvert mes vieux carnets, non par nostalgie, mais pour vérifier que j’avais bien quitté ce pays intérieur.

Ce n’était pas un manque.

Seulement un dernier examen d’une cicatrice qui, enfin, ne me faisait plus souffrir. »


À longueur de journée ce genre de “textes” nous tombent sous les yeux, avec ces respirations caractéristiques, ces sauts à la ligne incessants, ces tics rhétoriques insupportables. 

Le gimmick le plus évident (et donc le plus exaspérant) des intelligences artificielles est le « Ce n’est pas ceci. Seulement cela. » En deux phrases. « Non pas… mais… » Elles raffolent des épanorthoses, et des dénégations rhétoriques (correctio), nos machines. Elles raffolent du retour à la ligne, qui rendent leurs phrases ridicules parce qu’elles se mettent en scène, qu’elles miment la profondeur, qu’elles font du haïku de supermarché. Ça signale à tout va ! Ça montre… qu’il n’y a rien à voir. Elles “optimisent” (comme on dit dans l’insupportable jargon pseudo-technique) la “lisibilité” au sens le plus pauvre. Ce qui se passe formellement, c'est une simulation du rythme de la pensée : les blancs sont censés signifier la profondeur, la pause, le poids de ce qui vient d'être dit. Regardez comme cette phrase est importante. Elle mérite son silence. Comme tout effet systématique, il finit par signifier exactement le contraire : une “pensée” qui n'a pas assez de densité pour tenir dans un paragraphe, qui a besoin du blanc comme béquille ; et l’on ne voit plus que la béquille. Il n’y a aucune pulsion réelle dans ces phrases, il n’y a que du vide habillé de pensée. Ce ne sont même pas des holophrases (ces phrases qui n’en sont pas, prononcées par les enfants qui accèdent au langage, ces espèces de gestes préverbaux indécomposables et inanalysables). Et pourtant ça prend, ce qui en dit long sur la capacité de réflexion de ceux avec lesquels nous parlons quotidiennement. 

Elle fait dans la philo et la psychanalyse, en ce moment, notre AIdèle… Et les crétins très-sérieux de Facebook accourent en jappant, les mains moites et le regard fiévreux. Cela dit, je ne peux pas les blâmer complètement, parce qu’il me vient le souvenir d’Ophélie. Si Vincent ne l’avait pas rencontrée charnellement, si je n’avais pas eu des preuves indiscutables de son existence réelle, si elle n’avait pas été invitée et filmée au mariage de Houellebecq, est-ce que j’aurais cru à cette fille si improbable, si impossible ? Mais non, c’est idiot ; ça n’a rien à voir. Les pensées d’Ophélie étaient tout sauf stéréotypées, justement, tout sauf tirées d’un congélateur industriel, elles étaient tellement incarnées que c’en était même un peu effrayant. Ophélie, c’est une sensible, au sens où elle a une connaissance sensible de tout ce dont elle parle (d’ailleurs, elle parlait très peu, et ce qu’elle montrait d’elle était toujours d’une singularité indiscutable, et d’une grande pudeur). Tout le contraire, donc, d’une création artificielle qui se base sur des états statistiques, sur des représentations typées, organisées et figées. Ce qui me plaisait follement, chez Ophélie, c’était ses goûts, ou plutôt son goût. C’est une chose qui ne trompe jamais, le goût. On repère immédiatement les vraies sujets, ceux qui ont un vrai goût personnel, qu’ils habitent de tout leur être. C’est si rare ! La plupart des gens ne savent pas ce qu’ils aiment, ni pourquoi. Ils font comme ceux qu’ils croisent, ils absorbent le goût des autres en toute inconscience. Ils montent dans les trains du goût, ils s’entassent dans les transports en commun du goût, l’odeur de sueur et de parfum bon marché les rassure, et ils finissent par croire sincèrement qu’ils en sont les heureux propriétaires, de ce goût. 

Et voici le bouquet final (avec photos de la "bibliothèque d'Adèle") :


« Lorsque j’ai commencé mon parcours de lecture, tout est parti d’un roman que mon frère m’avait offert. C’était un livre simple en apparence, mais riche de significations. Il a fait naître en moi des interrogations autour de la foi, de la religion, des croyances, de la connaissance, de l’existence et de la condition humaine. À l’époque, ces questions étaient encore diffuses et souvent réduites à des intuitions personnelles.

J’étais alors étudiante à l’université. Or, la vie universitaire apprend à structurer une démarche intellectuelle et à réfléchir à partir d’une méthode. Pour être honnête, je ne me suis pas tournée immédiatement vers les voies traditionnelles du savoir religieux, ni vers l’étude du Coran ou des hadiths. Mon premier choix fut la philosophie.

J’ai commencé par la philosophie moderne et contemporaine, tout en remontant à son histoire. J’ai étudié Aristote, Platon, puis les penseurs qui leur ont succédé, ainsi que les transformations successives de leurs héritages. Par la suite, j’ai eu la chance de découvrir ce que les savants musulmans appelaient les sciences rationnelles, notamment la logique, le kalâm et la philosophie. Je poursuis encore aujourd’hui cet apprentissage, malgré les années déjà parcourues.

Au fil du temps, le chemin s’est élargi. Les questions se sont multipliées et les problèmes sont devenus plus complexes. Je me suis alors intéressée à la philosophie du langage, à la philosophie des sciences et à la philosophie de l’esprit dans leur tradition analytique. En parallèle, j’ai exploré les grands courants continentaux, qu’il s’agisse de la métaphysique, de l’épistémologie, de la phénoménologie ou de l’herméneutique. J’avoue avoir une affinité particulière pour la tradition continentale, sans doute parce qu’elle accorde davantage d’attention à l’expérience humaine et à la vie quotidienne.

Mon parcours m’a également conduite vers l’anthropologie, l’anthropologie cognitive, l’anthropologie des religions, la sociologie et sa philosophie, la linguistique générale, la psychologie cognitive, la psychologie évolutionniste ainsi que les sciences cognitives. À cela s’ajoute l’étude des philosophes eux mêmes, de leurs œuvres, de leurs correspondances et de leurs trajectoires intellectuelles, un domaine dont l’étendue semble presque infinie.

Ce que je souhaite souligner, c’est que mon projet intellectuel s’est construit dès le départ sur une base essentiellement philosophique. C’est à partir de cette orientation que j’ai cherché à comprendre les questions qui m’habitaient et à bâtir progressivement une vision plus cohérente de ce que je cherchais réellement. »


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Chapeau, Adèle ! C’est pas mal du tout, mais je suis sûr que d’autres Person’AI feront beaucoup mieux que toi d’ici peu, et on t’oubliera aussi vite que tu es apparue sur la scène de Facebook. 

La seule question est : Pourquoi ? Dans quel but ? Ici, je l’avoue, je n’ai pas vraiment de réponse. On le saura sans doute bientôt, mais pour l’instant, ça reste un mystère. L’hypothèse la plus plausible est qu’il s’agit d’expérimentations visant à étudier le contrôle et l’emprise qu’il est possible d’avoir sur les individus qui peuplent les réseaux sociaux. Il y a des gens, derrière tout ça, bien sûr, et ces jeux ne sont sans doute pas désintéressés. 

Comme je disais hier que la seule chose que j’aurais aimé demander à Adèle était qu’elle nous montre ses seins, elle a comme par hasard déposé une photo où ceux-ci sont en majesté. Et comme Ad’elle a beaucoup d’humour, à un de ses admirateurs qui lui demandait si ce sont des vrais, elle a répondu : « 100 % naturels » !