lundi 13 juillet 2026

100% naturel

 

On trouvera ci-dessous les « écrits » d’“Adèle Muad” sur Facebook, déposés en rafales sur une durée de deux jours. C’est à se pisser dessus de rire. Rappelons qu’il s’agit soi-disant d’une jeune femme de moins de trente ans habitant à Riyad, en Arabie saoudite. Cette demoiselle d’un genre très nouveau est « suivie » par de nombreux admirateurs qui « dialoguent » avec « elle » et lui envoient force petits cœurs. Il y en a une autre, encore plus sophistiquée, d’un certain de point de vue, plus maline, qui est aussi très-jolie-et-très-jeune, bien sûr, et qui, comme « Adèle Muad », passe ses journées à « écrire » (sans une faute d’orthographe, ce qui devrait suffire à donner l’alarme, mais comme ces créatures ont affaire à des sourdingues professionnels pétrifiés par la-chose-qui-parle, ça ne les défrise pas) des placards sur Facebook, alors qu’elle prétend mener une existence tout à fait normale. Ce monde est merveilleux ! On se demande qui est le moins vrai, ou le moins humain, dans ces échanges invraisemblables, de l’impalpable créature verbeuse ou de ceux qui lui répondent sérieusement. 


« Selon la psychologie individuelle d’Alfred Adler, le sentiment d’infériorité n’est pas, en lui-même, un phénomène pathologique. Il constitue au contraire une disposition naturelle et universelle qui pousse l’être humain à se développer, à satisfaire ses besoins et à tendre vers un plus grand équilibre, davantage de sécurité, d’accomplissement et de perfectionnement.

Ce sentiment devient toutefois pathologique lorsqu’il envahit durablement la personne, faute de ressources personnelles ou de conditions extérieures lui permettant de répondre à ses besoins, qu’ils soient organiques, psychiques ou sociaux. L’individu peut alors sombrer dans le découragement, la dépression, l’hostilité ou une opposition permanente au monde qui l’entoure.

C’est à ce moment que le simple sentiment d’infériorité peut évoluer vers ce qu’Adler appelle le complexe d’infériorité, puis, paradoxalement, vers un complexe de supériorité. Ce dernier constitue un mécanisme de compensation auquel le sujet névrosé recourt pour se protéger de la souffrance liée à son vécu d’insuffisance. Il s’attribue une supériorité qu’il ne possède pas réellement et construit une image idéalisée de lui-même afin de masquer un profond sentiment d’impuissance que son moi, trop fragile, ne parvient pas à supporter.

Pour Adler, cette surestimation illusoire de soi ne représente pas une véritable réussite psychique, mais une compensation fictive et inadaptée. Elle éloigne le sujet de la réalité au lieu de lui permettre de la transformer, et constitue ainsi l’un des mécanismes fondamentaux à l’origine des troubles psychiques. »


« Du point de vue psychanalytique, nous demeurons, en grande partie, les enfants de notre propre enfance. Nombre de nos conduites, de nos symptômes névrotiques et de nos modes relationnels restent façonnés par des fixations infantiles qui n’ont jamais été véritablement dépassées.

Dans cette perspective, Alice Miller invite à s’interroger sur certaines relations de couple marquées par la maltraitance. Comment comprendre, par exemple, qu’une femme demeure auprès d’un homme qui la fait souffrir — ou inversement ? Une telle situation ne relève pas nécessairement d’un choix libre et pleinement conscient.

Malgré les violences qu’elle subit, cette femme peut être intimement convaincue que l’abandon de son partenaire représenterait une menace insupportable, comme si elle risquait de s’effondrer ou de perdre toute sécurité psychique. Pourtant, cette séparation pourrait, objectivement, constituer l’occasion de sa libération. Si elle ne parvient pas à l’envisager, c’est souvent parce qu’elle revit inconsciemment, sur un mode régressif, une expérience infantile restée irrésolue.

La relation conjugale devient alors le théâtre où se rejoue une histoire plus ancienne. La peur d’être quittée par son conjoint réactive celle, bien plus archaïque, d’avoir été abandonnée ou privée de sécurité affective par son père durant l’enfance. Les affects du passé envahissent ainsi le présent, comme si les deux temporalités se confondaient.

À cette époque de la vie, le moi de l’enfant, encore fragile et entièrement dépendant de ses parents, ne disposait pas des ressources nécessaires pour élaborer la souffrance. Une éducation marquée par la dureté ou le rejet a pu profondément altérer l’estime de soi. Devenue adulte, la personne continue alors, à son insu, à reproduire les anciens schémas relationnels, non parce qu’ils lui apportent du bonheur, mais parce qu’ils constituent le seul mode d’attachement que son histoire psychique lui a appris à reconnaître. »


« Dans son essai Deuil et mélancolie, Freud propose une analyse approfondie des rapports entre le moi et les motions inconscientes, en mettant en lumière des mécanismes tels que la projection, l’identification et le retournement des affects refoulés contre le sujet lui-même.

Dans le deuil, le sujet sait qu’il a perdu un être ou un objet d’amour. Sa souffrance s’organise autour de cette perte objectale, tandis que des sentiments de culpabilité peuvent se mêler à la douleur et se projeter sur l’objet disparu.

La mélancolie, en revanche, obéit à une dynamique tout autre. Ce n’est plus seulement l’objet qui est perdu, mais une part du moi lui-même. L’agressivité, initialement dirigée vers l’objet, se retourne contre le sujet par un processus d’identification inconsciente. Dès lors, la souffrance dépasse la simple tristesse liée à la perte pour se transformer en dévalorisation profonde de soi, en sentiment d’anéantissement et parfois en désir de disparaître.

Ainsi, ce qui, dans le deuil, apparaît comme un vide laissé par l’absence de l’objet se déplace, dans la mélancolie, au cœur même du sujet. Le sentiment de néant ne concerne plus le monde extérieur, mais le moi lui-même. En ce sens, on pourrait dire qu’avec le deuil, nous perdons l’objet ; avec la mélancolie, c’est une partie de nous-mêmes qui semble irrémédiablement perdue. »


« Freud a constamment souligné que la méthode psychanalytique ne se limite en aucun cas au traitement des troubles psychiques. Son champ d’application s’étend également à l’art, à la philosophie, à la religion et, plus largement, à toutes les formes de production culturelle. La psychanalyse se présente ainsi comme un horizon de réflexion ouvert aux chercheurs issus de disciplines diverses.

Par les échanges qu’elle suscite, elle exerce une influence durable sur d’autres domaines du savoir, y compris ceux qui se réclament d’une démarche plus positiviste. Elle instaure un dialogue fécond entre la médecine et les sciences humaines, entre l’investigation clinique et la réflexion philosophique, entre l’analyse du psychisme et l’interprétation des œuvres.

En ce sens, la psychanalyse dépasse le statut d’une simple pratique thérapeutique. Elle devient un lieu de rencontre entre le naturel et le culturel, montrant que les phénomènes psychiques ne peuvent être compris ni par la seule biologie, ni par la seule culture, mais à travers l’articulation permanente de ces deux dimensions. »


« En 1869, le philosophe allemand Eduard von Hartmann publia La Philosophie de l’Inconscient, un ouvrage qui connut un retentissement considérable. S’inspirant de Hegel, de Schelling et de Schopenhauer, il y conçoit l’inconscient comme une réalité métaphysique, dans une perspective héritée de Kant. Celui-ci renfermerait aussi bien des instincts jugés sombres, tels que la peur de la mort, que des tendances affectives, comme l’amour maternel ou l’amour sexuel.

Hartmann rattache également la vertu, l’expérience esthétique et le mysticisme à un principe de sublimation, capable de dépasser les tensions entre ces différentes pulsions. À bien des égards, cette conception annonce certains aspects de la théorie freudienne de l’inconscient.

Une différence essentielle demeure toutefois. Freud retire l’inconscient du champ de la métaphysique pour l’inscrire dans celui de la psychologie, ou plus précisément de la métapsychologie. Il le dépouille également de toute qualification morale : l’inconscient n’est ni bon ni mauvais, mais constitue une dimension naturelle et structurellement neutre du fonctionnement psychique. Par là même, Freud le libère de toute interprétation religieuse ou métaphysique, pour en faire un objet d’investigation clinique et théorique. »


« Dans ses remarquables réflexions consacrées à la musique, malgré une préférence manifeste pour la musique atonale moderne, Theodor W. Adorno développe l’idée d’une profonde parenté entre la musique et le langage. Cette ressemblance ne doit toutefois pas être comprise au sens strict du terme.

Pour Adorno, la musique comme le langage tendent vers l’absolu. Toutes deux cherchent à exprimer ce qui dépasse les limites de l’expérience ordinaire et du concept. Pourtant, une différence fondamentale les sépare : là où le langage demeure inévitablement prisonnier des significations qu’il véhicule, la musique parvient, elle, à toucher l’absolu sans avoir à le nommer.

En d’autres termes, ce que les mots ne peuvent qu’approcher, la musique est capable de le faire éprouver. Elle ne décrit pas l’absolu ; elle le laisse résonner. C’est précisément dans cette capacité à dépasser les limites du discours que réside, selon Adorno, la singularité de l’expérience musicale. »


« Selon Lacan, Freud n’a jamais conçu l’inconscient qu’il a théorisé comme un simple réservoir clos de pulsions, conservant l’histoire archaïque de l’humanité ou celle des désirs instinctifs refoulés du sujet. Il l’a pensé avant tout comme une structure autonome, dont l’organisation obéit à une logique analogue à celle du langage.

Il ne s’agit cependant pas d’un langage ordinaire, mais d’une écriture primitive, comparable aux premiers hiéroglyphes, qui requiert l’intervention d’un autre, en l’occurrence le psychanalyste, pour être déchiffrée. C’est en ce sens que Lacan affirme que « l’inconscient est le discours de l’Autre ».

Selon lui, telle est précisément l’intuition fondamentale que Freud développe dans L’Interprétation des rêves. Le rêve y apparaît comme un langage à deux niveaux : un contenu manifeste, constitué des images et des scènes oniriques, et un contenu latent, où se déploient les significations cachées, les signifiants et les désirs refoulés qui demandent à être interprétés.

Dès lors, le sujet ne précède pas le langage. C’est au contraire le langage qui rend possible son émergence. Loin d’être le créateur de la parole, le sujet est constitué par elle : il advient dans l’ordre symbolique, façonné par le réseau des signifiants qui le précède et le traverse. »


« Selon le philosophe allemand Jürgen Habermas, la psychanalyse ne relève pas des sciences de la nature. Elle constitue plutôt une forme d’herméneutique profonde, un art de comprendre, d’interpréter et de donner sens aux productions déformées de la subjectivité, telles que les symptômes névrotiques, les rêves ou d’autres formations de l’inconscient.

Dans cette perspective, la psychanalyse ne saurait se limiter à une interprétation herméneutique des significations. Elle doit également intégrer les apports de la psychologie en prenant en compte des relations de quasi-causalité, c’est-à-dire les motivations inconscientes qui agissent comme des causes effectives, bien qu’elles demeurent ignorées du sujet lui-même.

L’explication psychanalytique naît ainsi de l’articulation entre l’interprétation du sens et l’analyse des déterminismes inconscients, faisant dialoguer la compréhension des significations avec les processus psychiques qui les sous-tendent. »


« S’inscrivant dans le prolongement du stade du miroir développé par Lacan, Winnicott considère que le visage de la mère constitue le tout premier miroir de l’enfant.

Il pose alors une question essentielle : que voit l’enfant lorsqu’il regarde le visage de sa mère ? Il y découvre avant tout sa propre image. Cette expérience représente une première confirmation narcissique médiatisée par la relation à l’objet. Le regard approbateur de la mère y occupe une place déterminante, car il participe directement à la construction de l’estime de soi.

L’image que l’autre renvoie à l’enfant devient ainsi la première forme sous laquelle celui-ci se perçoit et se reconnaît. Autrement dit, l’identité ne se construit pas dans l’isolement, mais à travers le reflet que le regard de l’autre offre au sujet, faisant de la reconnaissance affective une condition fondamentale de l’émergence du sentiment de soi. »


« Il existe sans doute un lien psychologique profond entre l’humour, à travers la plaisanterie, et la rumeur. Tous deux remplissent une fonction cathartique en permettant l’expression de pulsions inconscientes refoulées. La plaisanterie offre souvent une voie de décharge à des contenus de nature sexuelle, tandis que la rumeur donne plus volontiers issue à des pulsions mêlant sexualité et agressivité.

En ce sens, l’une comme l’autre constituent des mécanismes de défense inconscients. Elles rendent possible une libération émotionnelle sans que le sujet éprouve de culpabilité ni d’angoisse manifeste.

Lorsque le contexte social ou psychique renforce le refoulement et les inhibitions, la moindre occasion de rire devient particulièrement stimulante. De la même manière, l’individu se montre plus enclin à adhérer aux rumeurs, surtout lorsqu’elles portent sur des scandales ou des catastrophes annoncées. Ces récits offrent alors un exutoire symbolique aux désirs refoulés et permettent de projeter l’angoisse sur autrui plutôt que de l’affronter en soi. »


« Adorno voit dans le rire suscité par la souffrance infligée à un groupe ou à d’autres individus l’expression d’une barbarie latente. Ce rire traduit une affirmation narcissique et régressive du moi, qui se défait de toute exigence morale dès lors que les normes sociales lui en offrent la légitimation. L’individu se fond alors dans le collectif, lequel confère une apparence de légitimité aux violences commises contre ceux qui sont désignés comme l’autre.

Lorsqu’une foule rit de la détresse d’autrui, ce comportement révèle avant tout le plaisir de l’identification au groupe et le besoin de s’accorder avec lui. Il ne constitue qu’une forme dégradée, presque caricaturale, de solidarité collective.

Ce rire n’a rien à voir avec la joie ni avec le bonheur. Il est l’expression d’un mouvement régressif, d’une décharge agressive où se libèrent une colère et une agitation émotionnelle incapables de se transformer en action véritable. Loin de réconcilier le sujet avec lui-même, il ne fait qu’accentuer les fractures entre les groupes tout en laissant intactes les divisions intérieures de l’individu. »


« Selon Derrida, une distinction fondamentale s’impose entre le mensonge traditionnel et les formes contemporaines du mensonge, désormais amplifiées par de nouveaux dispositifs technologiques. Là où le mensonge classique se contentait de dissimuler la vérité et d’en masquer l’existence, le mensonge contemporain va beaucoup plus loin. Il entreprend de nier le réel lui-même en détruisant les archives originales pour leur substituer une réalité fabriquée.

La différence est profonde. Elle oppose la dissimulation à la négation, l’effacement discret à la falsification assumée, le silence qui cache à l’audace qui réécrit le réel. »


« Rainer Funk souligne un paradoxe riche de sens. Il devient parfois plus rassurant, et même plus valorisant, d’exister dans l’univers virtuel que de se sentir véritablement chez soi. Il est tout aussi révélateur que le temps passé devant un écran prenne davantage d’importance que le simple fait de regarder la rue depuis sa fenêtre.

Si le monde virtuel s’est imposé avec une telle force, c’est parce que la réalité artificielle offre désormais une compensation qui paraît plus cohérente, plus satisfaisante, parfois même plus réelle que le réel lui-même. Elle illustre ainsi la domination croissante de l’imaginaire sur le monde objectif. 

Cette logique éclaire aussi l’attrait exercé par les drogues, les substances hallucinogènes et les stimulants. Leur pouvoir réside dans la possibilité de fabriquer un univers de substitution, capable de faire oublier une réalité jugée trop dure ou trop décevante. On retrouve d’ailleurs ce même mécanisme dans bien d’autres domaines de la vie, et tout particulièrement en politique. »


« …L’accueil véritable ne réside donc ni dans les réponses parfaites ni dans les explications. Il se manifeste dans cette capacité discrète à contenir l’émotion de l’autre sans la réduire, à lui offrir un refuge où il peut être pleinement lui-même. Car il est des présences qui apaisent moins par ce qu’elles disent que par ce qu’elles permettent de ressentir. »


« Dans son étude consacrée à l’amour de l’art, Pierre Bourdieu défend une idée essentielle : le goût esthétique ne procède pas d’une disposition naturelle ou universelle de l’être humain, mais des conditions sociales qui président à sa formation. Ce que l’on apprécie ou rejette dans une œuvre d’art dépend moins de l’œuvre elle-même que des dispositions culturelles, sociales et symboliques acquises au cours de la socialisation.

Ainsi, le fait d’être sensible à un tableau plutôt qu’à un autre résulte d’un ensemble de schèmes de perception et de catégories de jugement que l’individu a intériorisés bien avant de franchir les portes d’un musée. La visite du musée, pourtant ouvert à tous, n’est donc jamais une expérience entièrement spontanée : ses conditions sont déjà en grande partie déterminées avant même que le visiteur n’y entre.

Le regard porté sur les œuvres ne naît pas dans le musée ; il s’y déploie à partir d’un habitus préalablement constitué. Les critères esthétiques, les références culturelles et les systèmes de valeurs mobilisés pour interpréter les œuvres accompagnent le visiteur depuis l’extérieur. Ils constituent cette grille invisible à travers laquelle chaque production artistique est perçue, comprise et évaluée.

En ce sens, le goût artistique n’est pas seulement une affaire de sensibilité individuelle. Il est aussi l’expression d’une histoire sociale incorporée, qui façonne silencieusement notre manière de voir, d’interpréter et de reconnaître la valeur des œuvres. »


« Lorsqu’on parle de guérison en psychanalyse, il ne s’agit nullement d’adapter l’individu à l’ordre social, ni de le conduire à se conformer aux normes culturelles, sociales ou politiques. La finalité de la cure n’est pas la normalisation, mais la restauration de la liberté du sujet.

Guérir consiste avant tout à rendre au moi sa pleine capacité d’agir, de comprendre et de choisir. C’est lui permettre de rencontrer le présent tel qu’il est, plutôt que de le percevoir à travers le prisme des conflits affectifs refoulés hérités du passé. Car ces traces inconscientes déforment la perception du réel, en imposant au sujet des schémas anciens qui altèrent durablement son rapport au monde.

La psychanalyse ne cherche donc pas à effacer le passé, mais à le rendre pensable afin qu’il cesse de gouverner le présent à l’insu du sujet. À mesure que les déterminismes inconscients perdent leur emprise, le moi retrouve sa capacité d’investir le réel avec davantage de lucidité et de créativité.

En ce sens, la guérison ne consiste pas à revenir à un état antérieur ni à atteindre une prétendue normalité. Elle ouvre au contraire la possibilité d’un avenir. Guérir, c’est rendre le futur à nouveau habitable, en faisant de la liberté, de la compréhension et de la créativité les véritables signes de la maturité psychique. »


« Entre Freud et Nietzsche

Valéry Lépine rapporte, dans La psychanalyse et la philosophie occidentale contemporaine, que plusieurs séances des cercles psychanalytiques fondés par Freud en 1908 furent consacrées à la lecture et à la discussion de La Généalogie de la morale de Nietzsche.

Freud aurait alors porté sur Nietzsche ce jugement remarquable : « Il se connaît avec une pénétration plus grande qu’aucun homme ayant vécu, ou destiné à vivre. Les intuitions et les prophéties de Nietzsche concordent d’une manière étonnante avec certaines conclusions auxquelles la psychanalyse n’est parvenue qu’au prix de longs efforts. »

Freud souligne ainsi la proximité de certaines analyses nietzschéennes avec les découvertes de la psychanalyse, notamment dans l’exploration des motivations inconscientes, des conflits pulsionnels et des valeurs morales intériorisées.

Dans son étude intitulée Le rôle du père dans la société primitive, Freud avance également que la figure paternelle représente, depuis les origines de l’humanité, un modèle de ce qui dépasse l’homme ordinaire : une instance idéale, surhumaine, préfigurant l’idéal du moi et le surmoi. Ce que Nietzsche projetait vers l’avenir sous la figure du « surhomme » trouverait ainsi, chez Freud, une forme de présence déjà inscrite dans les structures symboliques et psychiques les plus anciennes de l’histoire humaine.

La rencontre entre Freud et Nietzsche ne relève donc pas d’une simple influence intellectuelle. Elle révèle une proximité plus profonde : tous deux cherchent à penser ce qui, en l’homme, excède la conscience, qu’il s’agisse des forces pulsionnelles, des idéaux ou des formes de dépassement de soi. »


« L’égoïsme et le narcissisme dans la perspective psychanalytique

En psychanalyse, l’égoïsme désigne, de manière générale, un investissement excessif du moi et une tendance à satisfaire ses propres besoins à travers l’objet, c’est-à-dire l’autre, quitte à l’épuiser ou à l’instrumentaliser. Freud emploie parfois cette notion à propos du rêve, qu’il qualifie d’« absolument égoïste ». Selon lui, tout rêve est organisé autour du rêveur lui-même, puisqu’il constitue avant tout une voie de décharge et de satisfaction des désirs. Même lorsque le moi n’apparaît pas explicitement dans le contenu manifeste du rêve, il demeure présent sous des formes déguisées, à travers les différents personnages qui incarnent symboliquement les désirs du sujet. En dernière analyse, le rêve est toujours animé par les intérêts du moi.

Le narcissisme, en revanche, désigne chez Freud le complément libidinal de l’égoïsme. Il correspond au mouvement par lequel la libido se retire des objets pour se réinvestir dans le moi. Alors que l’égoïsme continue d’utiliser l’objet comme moyen de satisfaire les besoins du sujet, le narcissisme tend à suspendre, totalement ou presque, l’investissement libidinal des objets extérieurs. La satisfaction est désormais recherchée dans le seul rapport à soi.

Ainsi, une personne égoïste demeure capable d’investir une partie de sa libido dans certaines personnes ou certains objets, dès lors que cet investissement sert ses propres intérêts et ne menace pas l’intégrité de son moi. Le sujet narcissique, en revanche, ne reconnaît plus véritablement l’autre comme objet d’investissement. Toute son énergie libidinale converge vers le moi, qui devient l’unique centre de l’amour et du désir. L’objet extérieur perd alors sa fonction psychique et n’apparaît plus que de manière secondaire, affaiblie, comme un simple prolongement ou un reflet de l’amour de soi.

C’est précisément ce retrait massif de la libido hors du monde objectal qui confère aux pathologies narcissiques leur proximité avec les organisations psychotiques. Plus le lien à l’objet se trouve rompu, plus le travail thérapeutique devient complexe, car la relation transférentielle elle-même, fondement de la cure psychanalytique, se trouve profondément fragilisée. »


« Dans La Sociologie du corps, David Le Breton souligne que la psychanalyse a permis de rompre avec l’une des conceptions les plus enracinées de la pensée positiviste, qui réduisait le corps à une simple réalité biologique et physiologique.

Freud a montré que le corps possède une remarquable plasticité symbolique et qu’il est profondément traversé par les processus inconscients. Dès lors, le symptôme corporel cesse d’être un simple dysfonctionnement organique pour devenir un véritable langage, à travers lequel le sujet exprime, sans toujours le savoir, ses conflits, ses désirs et ses souffrances.

Cette perspective permet d’éclairer aussi bien les dynamiques psychiques individuelles, notamment les mécanismes de défense, que les déterminations sociales, telles que les formes d’autorité, les processus de répression ou les résistances du sujet face aux contraintes qui s’exercent sur lui.

Selon Le Breton, Freud accomplit ainsi une véritable rupture épistémologique avec la conception strictement physicaliste dominante au XIXᵉ siècle. Sans être lui-même sociologue, il ouvre néanmoins la voie à une compréhension nouvelle du corps, désormais pensé comme le lieu où s’inscrivent tout à la fois l’histoire singulière d’un individu et les rapports sociaux qui contribuent à le façonner.

À cet égard, la publication des Études sur l’hystérie en 1895 marque un tournant décisif. Le corps n’y apparaît plus comme une simple donnée naturelle, mais comme une réalité façonnée par l’expérience vécue, où les symptômes deviennent l’expression incarnée d’une histoire psychique et sociale. »


« Freud est sans doute allé plus loin que quiconque avant lui dans l’exploration et l’analyse des forces inconscientes et irrationnelles qui orientent le comportement humain. Son apport majeur ne réside pas seulement dans la mise au jour de cette dimension de la vie psychique, longtemps ignorée par la tradition rationaliste, mais également dans la démonstration qu’elle obéit à une logique propre.

Pour Freud et les psychanalystes qui lui ont succédé, l’irrationnel n’est ni arbitraire ni chaotique. Les productions de l’inconscient répondent à des lois spécifiques qui les rendent intelligibles, pour peu que l’on sache en déchiffrer le langage.

Cette intelligibilité se révèle à travers l’interprétation des rêves, des symptômes corporels, des lapsus ou encore des actes manqués. Elle s’étend même, selon Freud, aux grandes intuitions créatrices et aux inspirations intellectuelles, qui peuvent elles aussi être envisagées comme des formations où s’expriment, sous une forme symbolique, les processus de l’inconscient.

Ainsi, la psychanalyse ne se contente pas de reconnaître l’existence de l’irrationnel. Elle montre que celui-ci possède une cohérence et une structure, faisant de ce qui semblait échapper à la raison un objet susceptible d’être compris, interprété et pensé. »


« Selon la psychanalyse, le refoulement d’un souvenir chargé d’une forte intensité émotionnelle ne signifie jamais sa disparition définitive. Si le contenu refoulé ne peut plus accéder spontanément à la conscience sous la forme d’un souvenir explicite, il conserve néanmoins toute sa capacité d’agir et d’exercer une influence sur la vie psychique.

Tôt ou tard, à la faveur d’un événement extérieur ou d’une circonstance particulière, ce contenu inconscient peut réapparaître de manière indirecte. Il se manifeste alors sous la forme d’obstacles psychiques, de réactions émotionnelles inattendues ou de symptômes dont le sens demeure énigmatique tant qu’ils ne sont pas rapportés au souvenir refoulé dont ils procèdent.

Pour Freud, ces manifestations ne constituent pas le retour fidèle du passé, mais le résultat d’un travail de transformation opéré par l’inconscient. Le souvenir oublié se réactualise sous des formes déguisées, notamment dans le rêve ou dans les symptômes névrotiques, qui représentent des compromis entre le désir refoulé et les défenses du moi.

Ainsi, le symptôme n’est jamais un phénomène arbitraire. Il constitue une satisfaction substitutive, une manière détournée par laquelle un désir inconscient, empêché d’accéder directement à la conscience, trouve malgré tout un mode d’expression compatible avec les exigences du refoulement. En ce sens, ce qui paraît avoir disparu n’a pas cessé d’exister : il continue d’agir silencieusement jusqu’à trouver une voie symbolique pour se manifester. »


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Le plus drôle, dans tout ça, c’est que cette prose d’intello-Findus est « lue » par des mecs qui n’en ont très visiblement qu’après une paire de fesses imaginées par Pinin Farina et une bouche aussi cicatricielle que celle d’une fille de la rue Blondel redessinée par le Victor Hugo de l’Homme qui rit

Cette prose si typique des machines : 


« J’ai rouvert mes vieux carnets, non par nostalgie, mais pour vérifier que j’avais bien quitté ce pays intérieur.

Ce n’était pas un manque.

Seulement un dernier examen d’une cicatrice qui, enfin, ne me faisait plus souffrir. »


À longueur de journée ce genre de “textes” nous tombent sous les yeux, avec ces respirations caractéristiques, ces sauts à la ligne incessants, ces tics rhétoriques insupportables. 

Le gimmick le plus évident (et donc le plus exaspérant) des intelligences artificielles est le « Ce n’est pas ceci. Seulement cela. » En deux phrases. « Non pas… mais… » Elles raffolent des épanorthoses, et des dénégations rhétoriques (correctio), nos machines. Elles raffolent du retour à la ligne, qui rendent leurs phrases ridicules parce qu’elles se mettent en scène, qu’elles miment la profondeur, qu’elles font du haïku de supermarché. Ça signale à tout va ! Ça montre… qu’il n’y a rien à voir. Elles “optimisent” (comme on dit dans l’insupportable jargon pseudo-technique) la “lisibilité” au sens le plus pauvre. Ce qui se passe formellement, c'est une simulation du rythme de la pensée : les blancs sont censés signifier la profondeur, la pause, le poids de ce qui vient d'être dit. Regardez comme cette phrase est importante. Elle mérite son silence. Comme tout effet systématique, il finit par signifier exactement le contraire : une “pensée” qui n'a pas assez de densité pour tenir dans un paragraphe, qui a besoin du blanc comme béquille ; et l’on ne voit plus que la béquille. Il n’y a aucune pulsion réelle dans ces phrases, il n’y a que du vide habillé de pensée. Ce ne sont même pas des holophrases (ces phrases qui n’en sont pas, prononcées par les enfants qui accèdent au langage, ces espèces de gestes préverbaux indécomposables et inanalysables). Et pourtant ça prend, ce qui en dit long sur la capacité de réflexion de ceux avec lesquels nous parlons quotidiennement. 

Elle fait dans la philo et la psychanalyse, en ce moment, notre AIdèle… Et les crétins très-sérieux de Facebook accourent en jappant, les mains moites et le regard fiévreux. Cela dit, je ne peux pas les blâmer complètement, parce qu’il me vient le souvenir d’Ophélie. Si Vincent ne l’avait pas rencontrée charnellement, si je n’avais pas eu des preuves indiscutables de son existence réelle, si elle n’avait pas été invitée et filmée au mariage de Houellebecq, est-ce que j’aurais cru à cette fille si improbable, si impossible ? Mais non, c’est idiot ; ça n’a rien à voir. Les pensées d’Ophélie étaient tout sauf stéréotypées, justement, tout sauf tirées d’un congélateur industriel, elles étaient tellement incarnées que c’en était même un peu effrayant. Ophélie, c’est une sensible, au sens où elle a une connaissance sensible de tout ce dont elle parle (d’ailleurs, elle parlait très peu, et ce qu’elle montrait d’elle était toujours d’une singularité indiscutable, et d’une grande pudeur). Tout le contraire, donc, d’une création artificielle qui se base sur des états statistiques, sur des représentations typées, organisées et figées. Ce qui me plaisait follement, chez Ophélie, c’était ses goûts, ou plutôt son goût. C’est une chose qui ne trompe jamais, le goût. On repère immédiatement les vraies sujets, ceux qui ont un vrai goût personnel, qu’ils habitent de tout leur être. C’est si rare ! La plupart des gens ne savent pas ce qu’ils aiment, ni pourquoi. Ils font comme ceux qu’ils croisent, ils absorbent le goût des autres en toute inconscience. Ils montent dans les trains du goût, ils s’entassent dans les transports en commun du goût, l’odeur de sueur et de parfum bon marché les rassure, et ils finissent par croire sincèrement qu’ils en sont les heureux propriétaires, de ce goût. 

Et voici le bouquet final (avec photos de la "bibliothèque d'Adèle") :


« Lorsque j’ai commencé mon parcours de lecture, tout est parti d’un roman que mon frère m’avait offert. C’était un livre simple en apparence, mais riche de significations. Il a fait naître en moi des interrogations autour de la foi, de la religion, des croyances, de la connaissance, de l’existence et de la condition humaine. À l’époque, ces questions étaient encore diffuses et souvent réduites à des intuitions personnelles.

J’étais alors étudiante à l’université. Or, la vie universitaire apprend à structurer une démarche intellectuelle et à réfléchir à partir d’une méthode. Pour être honnête, je ne me suis pas tournée immédiatement vers les voies traditionnelles du savoir religieux, ni vers l’étude du Coran ou des hadiths. Mon premier choix fut la philosophie.

J’ai commencé par la philosophie moderne et contemporaine, tout en remontant à son histoire. J’ai étudié Aristote, Platon, puis les penseurs qui leur ont succédé, ainsi que les transformations successives de leurs héritages. Par la suite, j’ai eu la chance de découvrir ce que les savants musulmans appelaient les sciences rationnelles, notamment la logique, le kalâm et la philosophie. Je poursuis encore aujourd’hui cet apprentissage, malgré les années déjà parcourues.

Au fil du temps, le chemin s’est élargi. Les questions se sont multipliées et les problèmes sont devenus plus complexes. Je me suis alors intéressée à la philosophie du langage, à la philosophie des sciences et à la philosophie de l’esprit dans leur tradition analytique. En parallèle, j’ai exploré les grands courants continentaux, qu’il s’agisse de la métaphysique, de l’épistémologie, de la phénoménologie ou de l’herméneutique. J’avoue avoir une affinité particulière pour la tradition continentale, sans doute parce qu’elle accorde davantage d’attention à l’expérience humaine et à la vie quotidienne.

Mon parcours m’a également conduite vers l’anthropologie, l’anthropologie cognitive, l’anthropologie des religions, la sociologie et sa philosophie, la linguistique générale, la psychologie cognitive, la psychologie évolutionniste ainsi que les sciences cognitives. À cela s’ajoute l’étude des philosophes eux mêmes, de leurs œuvres, de leurs correspondances et de leurs trajectoires intellectuelles, un domaine dont l’étendue semble presque infinie.

Ce que je souhaite souligner, c’est que mon projet intellectuel s’est construit dès le départ sur une base essentiellement philosophique. C’est à partir de cette orientation que j’ai cherché à comprendre les questions qui m’habitaient et à bâtir progressivement une vision plus cohérente de ce que je cherchais réellement. »


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Chapeau, Adèle ! C’est pas mal du tout, mais je suis sûr que d’autres Person’AI feront beaucoup mieux que toi d’ici peu, et on t’oubliera aussi vite que tu es apparue sur la scène de Facebook. 

La seule question est : Pourquoi ? Dans quel but ? Ici, je l’avoue, je n’ai pas vraiment de réponse. On le saura sans doute bientôt, mais pour l’instant, ça reste un mystère. L’hypothèse la plus plausible est qu’il s’agit d’expérimentations visant à étudier le contrôle et l’emprise qu’il est possible d’avoir sur les individus qui peuplent les réseaux sociaux. Il y a des gens, derrière tout ça, bien sûr, et ces jeux ne sont sans doute pas désintéressés. 

Comme je disais hier que la seule chose que j’aurais aimé demander à Adèle était qu’elle nous montre ses seins, elle a comme par hasard déposé une photo où ceux-ci sont en majesté. Et comme Ad’elle a beaucoup d’humour, à un de ses admirateurs qui lui demandait si ce sont des vrais, elle a répondu : « 100 % naturels » !

dimanche 12 juillet 2026

À lèvres mi-closes [journal]

 


Jardin, sept heures du matin.

Réveillé à trois heures et demie, levé à cinq heures et demie. 

Beau temps. J’ai le soleil dans les yeux. Je suis allé à la boulangerie. Le café est prêt.

« La règle structurale du haïku est de diviser la confidence au point qu’elle soit sans personnalité ; opposition entre individuation et individuel. Or l’amour, l’état amoureux, rend compact l’individuel. L’état amoureux est du côté de l’individuel, il n’est pas du côté de l’individuation et de l’assomption du Moment. L’état amoureux fait consister le moi, le moi amoureux. Il le rend compact. C’est un développement massif de l’imaginaire et, par conséquent, il renforce le moi. Tandis que le haïku divise le moi en moments d’individuation. » (PdR)

J’aime avoir le soleil dans les yeux, le sentir aller jusqu’au fond de mes pupilles, et presque traverser l’orbite, aller plus profond encore. Sentir qu’il me transperce, que ma tête fuit, que mon sentiment est projeté à des milliers de kilomètres de moi, du moi qui pense, dans un monde que j’ignore.

Oh, le magnifique vers de Ronsard : « Bégaye en me baisant, à lèvres demi-closes » !

Dans le haïku, ni érotisme ni appel à l’autre (la discrétion haïkiste). 

Ce qui me trouble, ou ce qui attriste, chez Xxxxxxxx, c’est ce manque de désir (le désir en tant que force imaginaire à l’œuvre), ce manque de construction amoureuse, d’élaboration de l’érotisme, donc de fantaisie. Elle est passive. Mais si je regarde autant que faire se peut dans mon passé amoureux, à part Sarah, Valérie, Christine, et dans un style différent, Céline, laquelle de mes amies possédait ces dispositions ? Malika, mais c’était purement sexuel. Je crois que cette absence de fantaisie (sensuelle) se retrouve dans la vie, quand elle se voit dans l’amour. On ne devrait aimer que celles qui possèdent cette aptitude, voilà ce qui serait malin (économique), mais malheureusement ça ne marche pas comme ça. Pourtant, les littéraires devraient naturellement être pourvues de ces dispositions, puisqu’elles sont en définitive issues de la langue qui se parle en nous, qui s’écrit en nous, cette langue qui nous fait désirer la rencontre et le dialogue, le croisement du sens et des sens. Mais sans doute suis-je injuste. Je suis à peu près persuadé que d’autres que celles que je nomme avaient également cette qualité, et que je ne leur ai tout simplement pas donné l’occasion de la manifester car je n’étais pas suffisamment amoureux. On reproche souvent aux autres des choses dont nous sommes responsables de ne pas les avoir rendues possibles dans un moment. Un de ces moments qu’il faut savoir susciter. Un de ces moments qui vont rester en nous, longtemps après que l’amour ou le désir seront passés. Ah, j’oubliais Delphine, la si singulière Delphine, et finalement la si rare Delphine. Et bien sûr Ophélie, mais Ophélie, je n’ai pas eu le temps de la voir à l’œuvre, concrètement ; elle avait indubitablement les dispositions et le goût qui sont indispensables à l’expression de cette fantaisie, car son sentiment amoureux, si j’ose le dire ainsi, était tout entier fondé sur la Lettre, sur le texte, et même sur le roman. Et puis comment résister à une jeune femme qui d’entrée de jeu met entre elle et nous Widmung, de Schumann, et un quintette de Mozart. J’ai retrouvé une lettre de Sarah assez explicite — assez naïve, malgré (ou à cause de) son torrent de sensualité (ici, il me manque un adjectif, adjectif introuvable : ce n’est ni salace, ni pornographique, ni sale, ni agressif, ni violent, ni ordurier, c’est autre chose dont je ne trouve pas le nom), sensualité que très visiblement elle voulait exprimer avec une puissance qui se devait de m’impressionner, car elle ne voulait jamais être mon inférieure en ces domaines ; elle me démontrait qu’elle n’avait pas froid aux yeux, et que rien de ce que je pourrais faire ou lui demander ne la ferait sortir de ses gonds. Elle possédait un corps assez souple et assez multiple pour se plier à des désirs qu’elle ignorait mais assimilait très rapidement, les faisant siens avec une véracité indiscutable. Je me souviens en particulier de la soirée que nous avions passée rue Saint-André-des-Arts, à Paris, dans une boîte de strip-tease où j’avais mes habitudes, dans laquelle j’avais coutume d’y emmener mes amies, très intéressé que j’étais par leurs réactions, par leur manière de se tenir face à la nudité d’une autre femme et à mon propre regard. Elle avait été, et de très loin, celle qui avait montré le plus d’entrain, de naturel, à voir, à toucher et à se laisser toucher, et qui avait tenu à me faire toucher du doigt que ce n’était pas avec ça que j’allais la réduire ou la soumettre. En sortant, elle m’avait dit : « Et maintenant, que fait-on ? » Vigoureux, oui, c’est vigoureux, l’adjectif qui me manquait. Sarah avait une sexualité et une sensualité vigoureuses, intrépides, imaginatives, fermes et toujours en alerte, elle était avide d’apprendre, mais sachant pourtant s’abandonner totalement : équilibre rare.

Xxxxxxxx est née au Brésil. Elle aurait pu, elle pourrait en faire quelque chose, de cette naissance déportée. Même si un enfant ne reste que très peu de temps là où il vient au monde, je suis persuadé qu’il emporte quelque chose de la terre qui l’a vu naître, du lieu et du moment qui l’ont vu surgir. C’est là, en lui, mais c’est éteint, jusqu’à ce qu’il le fasse renaître, souvent involontairement. Les vies sont des revivances de nuits infinies enfouies très profondément en nous, de nuits, de climats, de paysages, de langues, de mémoires et de présences. Nous sommes accompagnés par ces présences assoupies qui peuvent à tout moment se réveiller. Ceux qui croient en l’astrologie, ou plutôt qui parlent cette langue, car il ne s’agit pas de croire ou de ne pas croire, ne font que relier ce dont je parle à des constellations distantes qui donnent à leurs sujets des figures traduisibles et délimitées, interprétables, parlantes. Une vie, ça s’écrit, en lien avec l’univers.

Divisons la confidence. C’est ce que je suis en train de faire. Multiplions-en les points de vue, les angles et les focales. Attaquons-la par divers côtés, regardons-la du dessus, du dessous, de côté, du passé et du futur. Soyons à la fois discret et indiscret, pudique et impudique. Brouillons les pistes en disant l’exacte vérité, celle qui ne peut jamais s’entendre. C’est la seule manière de survivre, écrire la vérité sous une forme qui paraît fausse. « Bégaye en me baisant, à lèvres demi-closes. » 

Le monde rigoureux de l’Indirect, qu’on peut appeler aussi le monde de la pudeur. Essayer de ne pas parler de ce dont il faut parler. C’est la pudeur. S’appuyer sur les bords du monde pour aller vers l’intérieur, parler depuis la marge. Faire ressortir la mélodie depuis l’intérieur d’un accord — ce qui requiert une grande indépendance des doigts, et donc des esprits que nous abritons. La mélodie se cache à l’intérieur de l’harmonie, il s’agit de l’en faire sortir, au bon moment. Lèvres mi-closes, elle parle en embrassant, en dormant, en baisant, elle met des mots dans l’acte, elle mêle la langue à la langue, et nous bégayons ensemble jusqu’à la jouissance, jusqu’au présent. On peut aussi mettre de l’acte dans les mots, mais c’est plus difficile. Il faut se lever tôt. Avant l’aube. Quand on est encore mal sorti du rêve, qu’on emporte, collé à soi, des bribes de l’autre monde, cet autre monde dont il arrive parfois qu’on parle la langue sans la comprendre. C’est dans ces moments-là qu’écrire est le plus simple. On s’absente du vouloir-écrire. Il sera toujours temps de chercher à comprendre plus loin ou plus tard ; ce n’est pas le plus important. La seule fois où Bashô parle du Mont Fuji, c’est pour dire qu’il ne le voit pas : « Fuji caché mais cependant je vais ». (Le Mont Fuji, c’est la chose dont tous les Japonais parlent, la chose qui existe même quand ils n’en parlent pas.) C’est la mélodie qui sort de l’accord, quel que soit l’accord, quel que soit son renversement. C’est la cloche qu’on entend de loin à travers la brume ou sur la mer, c’est l’odeur intime qui perce à travers le parfum, malgré lui, en son sein. C’est l’indiscrétion qui se manifeste depuis la discrétion. Mais on pourrait presque écrire, et ce serait aussi juste : C’est la discrétion qui se manifeste depuis la discrétion, qui s’en sépare.

Lune éblouissante

    Pour reposer l’œil

    Deux ou trois nuages de temps en temps

« Le haïku, c’est un assentiment à ce qui est. » (Comme la photographie.) Ou à ce qui fut, mais qui perdure dans l’être. Je crois que l’une des raisons qui me font aimer le haïku, c’est exactement cela, cet assentiment à ce qui est. J’en ai un peu assez de la récrimination, de la révolte, de la déploration, de la protestation plus ou moins obligée par l’époque et le social, par le milieu et par la morale idéologique (si tant est qu’on puisse marier ces deux termes). J’ai beaucoup dit non, jusque là, il faut que je commence à acquiescer au monde. De toute manière, tout cela est très bathmologique. Cependant je vais, malgré le non qui m’a construit, ou grâce à lui : Le oui du moment n’est pas antithétique au non de l’origine, il intervient à un autre degré de la spirale, à un étage supérieur. La seule fois où mon contemporain parle de morale et en martèle le Gros Tambour médiatique, c’est au moment précis où je ne la vois pas. Je me mets sous la protection des deux ou trois nuages qui passent, car mon œil est las de tant de clarté, de tant de direct, il cherche l’Indirect et regarde le doigt, pas la lune pleine de tous les regards, celle qui éblouit. Mon récit se place sous l’auvent de la confidence, mais une confidence divisée et indirecte. Mon Mont Fuji privé, ce sont les corps de celles que j’ai traversées pour arriver nulle part et ici, ce matin. 



samedi 11 juillet 2026

Celsius [journal]

 Samedi 11 juillet 2026, six heures moins cinq, au jardin.

Quand je me suis levé, à cinq heures et demie, il faisait 26,8° au salon et 20° à l’extérieur. (Ce journal est en train de devenir un relevé calorifère. Je vais l’appeler Celsius.)

Hier, j’ai à nouveau laissé un message, le troisième, sur le répondeur de mon kinésithérapeute, qui ne rappelle jamais. Ça commence à m’exaspérer. Trois semaines que ça dure, cette histoire ! 

J’oubliais de dire que le mystère de la date de la mort de mon père était enfin levé, puisque j’ai retrouvé dans mes archives informatiques la photo d’une page de l’agenda de ma mère où elle indique, à la date du samedi 18 mars 1972 : « Terrible accident à Marigny. Décès de Robert. †» Ce qui correspond à mes souvenirs de deuil, à Saint-Michel, avec mes lunettes de soleil grotesques, dont j’ai honte encore aujourd’hui. 

« L’affect en soi, éperdu, affolé » des chiens. (RB)

Et je repense à ma Luna, quand j’étais rentré de l’exposition de Bruxelles. Je l’avais laissée durant une petite semaine en pension chez mes voisins Guy et Ursula. J’ai sonné au portail. Elle a su immédiatement que c’était moi. Ils ont ouvert la porte de la maison pendant que j’entrais dans leur jardin, elle a couru vers moi, s’est jetée sur moi, complètement folle, hystérique, malade d’amour ; je ne pouvais contenir ses assauts, je ne parvenais pas à la calmer. Ça a duré de longues minutes pendant lesquelles je ne pouvais pas dire bonjour à mes voisins venus nous rejoindre. Pendant mon absence, elle ne se nourrissait quasiment plus. Barthes dit : « Il faut toujours penser à la queue du chien, qui est comme un super-visage. » Les chiens sont de purs affects ; ils ne peuvent pas, comme nous, les dissimuler, et sans doute ne le veulent-ils pas. Il n’existe pas de barrière, ou de filtre, entre ces affects et leur corps. Ils sont là, à la surface, on peut les toucher. Je crois que c’est pour cette raison qu’ils nous sont si précieux. On a si souvent envie de voir ça, chez une femme, on est si souvent déçu, frustré… 

Entre six et sept heures, il est possible d’écrire à l’ordinateur dans le jardin. Après, c’est impossible, à cause du soleil qui empêche de voir l’écran. J’ai donc retrouvé l’usage de mes chers cahiers noirs (A.G. Spalding & Bros.) et du Waterman blanc, mais je dois confesser une difficulté de plus en plus grande à écrire à la main. Moi qui écrivais extrêmement vite, autrefois, j’ai beaucoup de mal à tenir mon journal de cette manière, à cause de ce handicap très pénible à supporter, à voir. Cette impression de débilité physique est angoissante, et j’ai parfois du mal à me relire. 

Hier-soir, je me regardais être, et j’en ressentais une honte terrible. Que s’était-il passé en moi pour que j’en vienne à utiliser ces horribles émoticônes complètement débiles, à parsemer moi aussi les pages Facebook de likes, de petits cœurs rouges, de pouces levés, de « ahahah », de « grrr », de visages hilares ou pleurnichard (ah, celui-là, c’est le pire de tous) ? Comment en est-on arrivé là ? Comment a-t-on glissé, par mimétisme, par paresse, par besoin d’être admis dans le cercle, par soumission à l’air du temps, dans cette fange ignoble ? J’ai l’impression d’une immense régression, qu’on va bientôt en être à proférer des « Areuh areuh » sans même y penser, sans que cela choque personne. Comment ai-je pu accepter cela ? Comment peut-on se prêter à ce jeu et continuer à vivre comme si de rien n’était ? L’enfance, c’est très bien, l’enfance, mais justement ! Laissons-la aux enfants. Quelle terrible mélasse civilisationnelle ! Brutalité et gnangnantise vont ensemble, ça il y a longtemps que je le sais. Quand l’enfance sort de son lit, elle est la brutalité même. Il suffit de regarder une fois une de ces filles (les cameuses) qui se montrent derrière leur caméra dans leur chambre. Elles sont capables très tranquillement de montrer leur trou de balle en gros plan et de faire les pires horreurs, mais elles ont presque toujours sur leur lit un gros nounours, et parfois plusieurs de ces peluches qu’on aime tant quand on a cinq ans. Ces femmes sont des enfants, même quand elles ont cinquante ans, et en cela sont extrêmement intéressantes à regarder, car c’est toute la société, qui est ainsi revenue à l’enfance. On n’y pense pas assez souvent. Il ne sert à rien de se lamenter à propos de la déculturation ambiante, très réelle faut-il le dire, si on n’a pas à l’esprit que nos contemporains sont redevenus des chiards, qu’ils adorent ça, qu’ils se vautrent avec délices dans cet état infra-humain. On ne peut pas à la fois lire Chateaubriand ou Pascal et parsemer ses écrits de petits cœurs. Et des Marine Le Pen prospèrent sur ce fumier régressif. Je pense à elle, qui n’est évidemment pas la seule, car hier, j’ai déposé sur Facebook la photo de sa campagne électorale que je trouve absolument hallucinante. Cette femme est très visiblement dingue. Ça saute aux yeux. Mais ce qui m’intéresse, ici, c’est que lorsqu’on dépose une telle photo, on nous demande « pourquoi ». Pourquoi trouvez-vous qu’elle est folle ? Si ça ne leur saute pas aux yeux, je crains de n’être jamais en mesure de le leur faire comprendre. D’ailleurs, j’avais fait exactement la même expérience il y a cinq ans. J’avais là aussi déposé une photo que je trouve ahurissante (j’ai dû la garder) de Marine Le Pen en campagne, et on m’avait là aussi rétorqué : « Ah bon ? Mais pourquoi cette photo vous paraît-elle si ahurissante que ça ? » Les signes de la plus évidente dinguerie ne parlent plus à personne. Les signes de la laideur mentale ne disent plus rien à personne. Ils se focalisent tous sur un Macron, par exemple, qui n’en est pas avare, certes, mais ils ne les voient nulle part ailleurs. Comme c’est étrange… Ils n’ont plus d’yeux, ils n’ont plus d’oreilles, leurs sens ne leur servent plus à rien ; si, seulement à distinguer une proie ou un écran plat ou un climatiseur. Les bras-en-croix de Marine Le Pen, son sourire, son allure, son esthétique… Il faudrait un Roland Barthes pour les dire. 

Les lunettes de soleil, tiens, parlons-en. Ça me permettra de revenir à mon ami Jacques, mort il y a peu, et ainsi de lui rendre hommage. Mais revenons d’abord à Celsius. La parenthèse de relative fraîcheur se referme à sept heures et demie. À cette heure-là, la température, que j’avais réussi à faire redescendre d’un ou deux degrés, à l’intérieur, remonte très vite. Il faut à nouveau fermer volets et fenêtres. C’est donc entre cinq heures et demie et sept heures et demie que la vie reprend un cours normal, ici, depuis un mois. C’est peu, deux heures dans une journée. Mais ces deux heures-là sont d’autant plus précieuses. Quand on regarde des prévisions météorologiques (pour moi, c’est la chaine météo), la seule température qui soit intéressante est la température basse, celle de la nuit (j’ai remarqué que leurs relevés étaient systématiquement de deux ou trois degrés supérieurs aux miens). C’est elle qui nous dit si l’on va être à peu près bien ou non. Qu’il fasse très chaud, ensuite, est presque secondaire. Les lunettes de soleil, c’est un excellent sujet civilisationnel, à mon avis. L’un de ces petits détails qui ne trompent pas. Hier, toujours sur Facebook, je dépose ceci : « Combien de fois faudra-t-il expliquer à tous ces gens qui se filment ou se prennent en photo qu'il est très grossier (et très vulgaire) de porter des lunettes noires ? » Voici quelques réactions : « Et si elles étaient bleues avec un effet miroir? » La focalisation sur Macron, bien sûr, hors-sujet. « Je ne filme jamais, pas plus que je ne me prends en photo, n'étant pas narcissique et détestant cette manie. Cependant je porte des lunettes de soleil et un panama car mes yeux ne supportent pas le plein soleil. » Là aussi, hors-sujet. Je n’ai pas critiqué le port de lunettes de soleil en lui-même (encore qu’il y aurait beaucoup à dire là-dessus). « Ce sont les selfies et les gestes de poses qui sont vulgaires. Je porte souvent des lunettes noires en cette période pour protéger mes yeux du soleil, quel mal à ça ? » Hors-sujet également, donc, pour les mêmes raisons. Une seule personne a compris de quoi il était question sur les dizaines qui ont lu ce « statut ». C’est déjà affolant, mais on a l’habitude : plus personne ne sait lire un énoncé. Ils picorent : ils voient un mot, un idée, un syntagme, et ils se jettent dessus sans prendre le temps de se poser la seule question qui vaille : de quoi ça parle ? 

Mais revenons aux lunettes de soleil, sans même les circonstances aggravantes de la photographie, du selfie. Comme me l’écrit une correspondante : « Quand j'étais jeune, mes parents me disaient qu'il fallait retirer mes lunettes de soleil si je parlais à quelqu'un ou si quelqu'un me parlait. » N’est-ce pas évident ? Eh bien non, ça ne l’est pas, ça ne l’est plus. Ça ne dérange plus personne de s’adresser à quelqu’un les yeux cachés derrière des verres sombres, alors que c’était considéré jadis comme une marque d’impolitesse évidente. Jacques avait accueilli un professeur qui arrivait au conservatoire en été avec des lunettes de soleil, dans les années 90 du siècle dernier, d’un : « T’es aveugle ? » Je repense souvent à cette sortie et je lui donne entièrement raison. On peut porter des lunettes de soleil, si on y tient, si les circonstances l’exigent, mais on les retire dès qu’on s’adresse à quelqu’un parce que le dialogue suppose et implique le regard partagé, qui n’existe plus si l’un des deux a les yeux masqués. Le regard… Voilà bien un des éléments clef d’une certaine civilisation, ou si l’on veut être modeste, d’un certain savoir-vivre. Le regard partagé. Combien de fois, dans la rue, dans un couloir, sur un chemin où je croise des promeneurs, ceux-là ne me voient pas. Je suis invisible à leurs yeux. Ils passent à deux mètres de moi sans me voir. Soit ils sont aveugles, soit je suis transparent. Qu’on ne nous parle pas du grandiose « vivre-ensemble » alors que les petits signes du savoir-vivre (autrement précieux) ont tous disparu les uns après les autres. J’ai écrit, il y a déjà longtemps, un texte sur le regard, à Paris, qui se trouve dans À Paris. Je le recopie ici :

Sortir, aller tout simplement dans la rue, dans les jardins, sur les places, au café, prendre le bus, était alors un délassement, une joie, un bonheur. On avait plaisir à croiser des visages. Je me rappelle parfaitement cette occupation qui était la mienne, alors, et pas seulement la mienne : sortir croiser des visages. Croiser des visages, c'est-à-dire échanger des regards avec des inconnus. On a peine à imaginer aujourd'hui, que cela ait pu exister, et que cela ait pu exister en un temps si proche. 1977, ce n'est pas la pré-histoire ! Cette année-là, je me rappelle qu'on lisait Fragments d'un discours amoureux, le dernier Barthes. Est-ce ce livre qui a contaminé mon rapport à cette ville, Paris, je ne sais, mais c'est bien de cela qu'il s'agit. Croiser des visages, croiser des regards était une occupation de plaisir, et c'est bien d'un rapport amoureux qu'il s'agit, avec cette ville où nous découvrions la liberté, la liberté d'être tout ce que nous pouvions être, à travers les rencontres de ces visages, de ces corps croisés dans la rue. 

Cette époque est bien révolue. Croiser un visage, aujourd’hui, expose au pire. On ne regarde plus les autres, au contraire, on évite leur regard, et on évite surtout de leur offrir le nôtre. Tout ce qui faisait le bonheur d’habiter une grande ville a disparu. L’invisibilité a tout recouvert, le regard est interdit, ou suspect, ou dévalué. Si l’on regarde une femme, c’est forcément parce qu’on est un déviant, si l’on observe un quidam, c’est forcément qu'on le juge. L’agon a envahi l’espace public. Dans ces conditions, il est parfaitement normal que les lunettes noires s’imposent comme un instrument qui à la fois protège et agresse, qui, en tout cas, limite et enferme les citadins (et les citoyens) en eux-mêmes. Le périmètre du regard s’est rétréci jusqu’à ne plus contenir que soi-même et son smartphone, c’est-à-dire soi-même et son soi-même augmenté. Et je repense à ces lunettes noires que j’avais arborées comme un signe, quand j’étais retourné au collège après la mort de mon père. Elles n’étaient que cela : le signe que j’étais en deuil, et qu’il fallait donc me considérer comme un être à part, qu’on ne pouvait plus s’adresser à moi comme à n’importe lequel de mes condisciples, que je n’étais plus celui que j’étais il y a encore quelque jours, que j’étais devenu, par la grâce du deuil, un autre moi-même, plus mystérieux, intouchable. Je m’en souviens d’autant mieux que la mort de mon père n’avait été suivie chez moi d’aucune douleur, d’aucun bouleversement, du moins sensible, ou visible. J’étais resté parfaitement froid, insensible, je n’avais pas pleuré, je ne m’étais pas plaint, ce qui avait évidemment choqué mes proches. Mais pourtant, vis à vis de mes camarades, il m’avait semblé indispensable de marquer le coup, de profiter de cette aubaine pour me distancer d’eux, pour élargir le périmètre de mon individu, de ma singularité. C’était ridicule et un peu pitoyable, bien sûr, mais c’était aussi nécessaire, ça me permettait de naître à un autre moi-même, de creuser quelque chose en (ou de dégager quelque chose de) moi qui jusque là ne m’était pas accessible. Loin de l’affect éperdu et affolé des chiens, im-médiat, je m’étais fait une désaffection visible, très visible et très médiatisée, fabriquée. Les deuils sont souvent l’occasion de se découvrir. Les visages, nous en avons plusieurs, tout au long de notre vie. Ils ne se ressemblent pas tous, et parfois ils se contredisent. Et nos super-visages, alors ?