dimanche 26 juillet 2026

Du jour au lendemain [journal]

 

Sept heures et demie, au salon (quelques gouttes tombent).


Réveillé et levé à six heures. Hier, je suis allé marcher une heure et demie, et j’en suis revenu avec une douleur au tendon d’Achille gauche assez handicapante. C’est malin !

J’ai de l’esprit (enfin je crois), j’ai de la présence, mais je n’ai aucune présence d’esprit. Ces deux instances ne coïncident pas, chez moi. Elles se courent après mais elles n’ont pas été présentées l’une à l’autre. 

Je continue de lire Les Profanateurs, de Jacques Henric. Beaucoup de passages très drôles, en particulier le récit du colloque de Cerisy, au début. Sollers le sale gamin, Kristeva en mère La Vérité est en haut de l’escalier, Guyotat bien ridicule (et d’autant plus ridicule qu’on le voit avec en arrière plan son Eden, Eden, Eden), Marcelin Pleynet assez filandreux, entre-les-gouttes. On relit (en pensée) leurs livres avec un œil forcément autre, on entend leurs voix qui résonnent désormais sous d’autres espèces de timbres, dans d’autres cavernes. Ainsi vont les siècles. À chaque moment d’une vie, un homme se croit unique, nécessaire, il parle depuis un lieu qu’il croit être le sien, mais à peine son cadavre est-il froid que sa voix prend une allure et un sens qu’il n’aurait jamais pu prévoir. 

Est-ce qu’il est fatal que nous réévaluions nos amours ou nos amitiés à l’aune du présent, à chaque fois qu’une brouille les relègue au fond d’un tiroir ? En d’autres termes, est-il inévitable que le présent contamine le passé ? En ce qui me concerne, en tout cas, les deux tiroirs ne sont pas étanches, ça circule beaucoup entre eux. Tout ce qui nous apparaissait sous un jour éminemment positif peut, du jour au lendemain — et c’est surtout cela qui est étonnant — prendre un visage hideux. Nous ne vivons jamais dans notre temps, le temps-présent est toujours en train de glisser sur le temps-passé, des allers-retours incessants se font qui nous empêchent de savoir avec certitude quelle est notre situation réelle, à quoi ressemble notre être-là. C’est très inconfortable, mais d’un autre côté c’est je crois ce qui fait la richesse de notre être au monde. 

À la boulangerie, l’employée me dit d’une voix larmoyante : « Il faudrait de la pluie… » Sa parole est si générale, si anonyme, que je me retourne pour voir si elle ne s’adresse pas à quelqu’un qui se trouverait derrière moi. On est toujours pris au dépourvu par ces voix qui ne disent rien, qui nous traversent sans nous atteindre, parce qu’elles s’adressent au général qu’elles ont perçu en nous. On ne sait pas comment y répondre. Cette frêle bonne femme de cinquante ans a une petite bouteille d’eau qui dépasse trop largement de la poche arrière de son pantalon. 

Le DAB+ m’énerve. On ne peut plus arriver à la cuisine et tourner le bouton de la radio pour entendre France-Musique. Mon village fait partie de ceux qui sont depuis le 22 juillet privés de cette radio acheminée par la voie normale, par ce qu’on appelait jadis la FM, la modulation de fréquence. Si je veux écouter France-Musique, dorénavant, il faut en passer par Internet, et donc par l’ordinateur, ce qui change tout. C’est toute une procédure peu pratique qu’il faut mettre en œuvre, on perd le côté spontané et instantané de « la radio », ce que ne comprennent jamais ceux qui sont nés après 1980, pour qui la radio est une chose poussiéreuse et qui ne laisse pas le choix de ce qu’on écoute — alors que c’est précisément cela, le charme de la radio, de tomber sur quelque chose qu’on n’avait pas choisi, dont on n’avait jamais entendu parler. Si la radio n’avait pas existé, si elle n’avait pas été un des centres (la voix des ondes, comme dirait de Gaulle) de ma vie, depuis 1975 jusqu’à disons environ 2010, je serais passé au large de tout un pan de la culture, la culture musicale et la culture générale, puisque France-Culture a été très longtemps une des meilleures radios du monde — n’en déplaise à ceux qui aujourd’hui s’en moquent sans la connaître vraiment. Le choix n’est pas toujours un atout, loin de là. La radio est un instrument merveilleux qui sans cesse nous rappelle les nuances qui existent entre écouter et entendre, le plus souvent entre écouter et ouïr. Ouïr-écouter-entendre-comprendre, c’est un continuum à entrées multiples à travers lequel on se meut en permanence, avec plus ou moins de bonheur et de présence d’esprit. Mais l’enjeu est bien la transformation des corps par le sens de l’ouïe, le plus noble des sens. Et j’entends à l’instant la Chaconne de Bach-Busoni jouée par Yvonne Loriod (que je n’avais jamais entendue) le 12 décembre 1946 ! (CQFD) Retour du soleil. Petite ironie supplémentaire : si je tourne le bouton de la radio à la fréquence qui était naguère celle de France-Musique, je tombe sur France-Info. L’horreur absolue ! 

Il est déjà tard. Je n’ai plus l’habitude d’écrire à cette heure-là. Je me rends compte à cet égard que la pratique du journal journalier m’est revenue très naturellement à partir du moment où je me suis levé très tôt. Dans les années où j’ai tenu régulièrement un journal, cette pratique était directement conditionnée par deux situations : le voyage (j’ai énormément écrit dans le train), et l’aube, toujours très propice à l’écriture, l’écriture pas vraiment écrite, celle que je préfère. Dès que je me déplace, dès que je me lève tôt, le journal s’impose à moi. En dehors de ces deux situations, tenir un journal me semble toujours artificiel. Il faut écrire dans le moment où la nuit s’échange avec le jour. 

Une idée déplaisante : ce que pensent les gens, leurs idées, leurs désirs, leurs opinions, leurs goûts, ne leur appartiennent pas vraiment. Ils ont les pensées, les idées, les opinions et les goûts de tout le monde mais ils ne le savent pas ou ne veulent pas le savoir. Hier, sur Facebook, je lis en passant que « la misogynie de Houellebecq est avérée ». C’est tellement bête qu’il n’y a rien à en dire. Seulement qu’il s’agit bien là de l’opinion de tout le monde, celle qui se répète et se transmet et qui n’existe que dans la répétition et la contagion. Dès qu’on s’arrête, dès qu’on va voir par soi-même, ces idées tombent d’elles-mêmes, mais il faut d’abord débrancher le tuyau, sortir du flux, faire un pas de côté — faire un pas de côté est toujours déplaisant, risqué, car on se retrouve seul. L’indiscutable n’est pas discutable. SIC. La seule chose qui est vraiment nôtre, c’est notre corps, mais on croit que c’est un détail, un véhicule, une charpente vide. Vieillir a au moins un avantage, mais il est énorme : on sait, sans l’ombre d’un doute, qu’il ne nous reste que ça, un corps singulier dont il faut prendre soin, que beaucoup de choses dépendent d’un tendon ou d’un foie. 


samedi 25 juillet 2026

Presque rien [journal]

 

Six heures vingt, au jardin. Réveillé à trois heures, levé à six. Sale nuit. Le temps est couvert, pas de soleil, pour l’instant. 26,3° au salon, et 23° à l’extérieur, avec 61 % d’humidité.

La disparition du soleil est un drame que je supporte mal, même si elle est momentanée, même si elle peut faire du bien, par contrecoup. Le sinistre rideau des nuages, à l’est, s’interpose entre la vie et moi, je n’arrive pas à voir autre chose, pour l’instant, que cette impossibilité de voir celui avec lequel je me suis levé depuis un mois, mon « accompagnant ».

J’ai passé beaucoup de temps à la correspondance (urgente). Il est maintenant neuf heures moins vingt. Le soleil s’est levé, mais il est toujours en grande partie caché derrière les nuages. Ce samedi matin est sinistre et moi je ne sais plus du tout de quoi je voulais parler.

Je pense au « Brin » de Luciano Berio, aux brins d’une guirlande éternelle, le livre de Douglas Hofstadter, au Presque rien N°1 de Luc Ferrari, je pense à brin/brimade, je pense à « tout peut arriver, dans la vie, surtout rien », de Houellebecq, je pense à Raymond (Chandler, Carver, Radiguet, Poincaré, Poulidor), qui est le prénom par lequel je m’adresse dorénavant à ChatGPT, je pense aux phrases qui n’ont qu’un seul mot, je pense aux coups d’archet, je pense à la voix de Sylvain Bourmeau, je pense à l’Andalousie, je pense à ma transcription des Mikrokosmos de Bartok, je pense au diapason, je pense aux montres bracelet, je pense à aller vers le moins, je pense à l’attention, je pense à l’ambition, à la jalousie, je pense à Robbe-Grillet, dont Houellecbecq dit souvent « qu’il est chiant », je pense à l’expression « être à sa place », je pense à Paul Celan, je pense à la répétition, je pense à la confusion entre “répondre” et “se manifester”, je pense au voisinage des mots, aux croisements des mots, je pense à « les mots sont des actes », je pense aux gestes annulés, je pense au compteur de la voiture.

Il y a des moments où l'on aimerait communier dans le plaisir qu'on a à écouter une chanson sentimentale (Suzanne, de Leonard Cohen, par exemple), mais immédiatement nous vient à l'esprit que les individus qui se sentiraient concernés sont précisément ceux avec lesquels on ne partage rien, et que leurs commentaires ne viendraient pas ajouter quelque chose à notre plaisir, mais au contraire l’annuler ou le rendre bête. Alors on le cantonne prudemment à la sphère privée. La communion a un prix, souvent très élevé. Au moins n’arrive-t-il jamais qu’un chrétien perde la foi pendant l’eucharistie. 

On voit pas mal de gens passer avec armes et bagages d’un philosémitisme un tantinet exagéré à un antisémitisme délirant. Ce ne sont peut-être après tout que les deux faces d’une même pièce. J’ai toujours du mal avec ceux qui désirent être autre chose que ce que le destin a fait d’eux. Et je pense bien sûr à cette mode folle du transgenrisme, qui ne durera pas très longtemps mais qui aura eu le temps de faire beaucoup de dégâts. Enfin, je dis que ça ne durera pas, mais le fait est que les frontières entre les sexes sont déjà bien amochées, comme les frontières nationales, comme la frontière entre privé et public, comme la frontière entre culture et non-culture. Je suis bien content d’avoir connu un autre monde, d’avoir aimé dans un autre monde, d’avoir rencontré des corps qui appartenaient à cet autre monde. 

Il y a une revanche contre la parole, dans le fait d’écrire. Ceux qui savent parler n’ont pas besoin d’écrire. J’ai souvent un sentiment de culpabilité, ou de honte, dès que j’ai terminé un texte. Le montrer m’exposera au malentendu, et va sans doute donner envie à ceux qui le liront de se détourner de moi. Puisqu’ils savent ce que j’ai écrit, pourquoi s’intéresseraient-ils à ce je pense ? Ça rend la rencontre inutile.

Certains mots sont des actes : promettre, baptiser, déclarer, marier, condamner. Certains actes sont des mots. Il retire lentement ses lunettes avant de répondre. Coup d’archet supplémentaire : « Le corps humain est la meilleure image de l’âme humaine. » Elle dit, elle ne fait pas. Je dépose des brins sur la page et je referme le cahier.

vendredi 24 juillet 2026

Mal parler [journal]


Jardin, six heures moins vingt. Le jour se lève.

Réveillé à quatre heures, levé à cinq. Il faisait 26° au salon quand je me suis levé, et 18° dehors. Hier-soir, avant de me coucher, reçu un message de V. Il m’apprend que son père est mort, à l’Ascension. 

« Et d'élaboration de pensée. Il faut tout hâcher au pressé-purée, ne pas oublier les condiments, la becquée est comprise... » C’est la “réponse” qu’une dame sur Facebook donnait à mon :

« À partir d’une certaine densité d’information, la signification ne peut plus se former. Il faut interrompre le flux, pour penser. La qualité la plus fondamentale, à l’heure d’Internet et des réseaux sociaux, c’est le manque de curiosité. » 

Et quand je lui fais remarquer que ça n’a aucun sens (en tout cas aucun sens par rapport à ce dont je parle, car si elle veut parler toute seule, je ne songerai pas à l’en empêcher) elle supprime son commentaire, et donc par la même occasion ma réponse ! Je ne sais pas comment on fait pour communiquer avec de pareilles pintades dénuées de tout savoir vivre ; je ne sais vraiment pas. La suppression d’un commentaire après qu’il y a été répondu, c’est pour moi, dans l’ordre des grossièretés communes sur les réseaux, une des pires. Cora était une grande spécialiste de cette sale manie qui me rend fou. Nous n’avons pas de langage commun, avec ces gens-là. Le plus amusant est qu’il s’agit de la même personne qui il y a quelques jours avait appelé tout à fait clairement à la délation (le « signalement », selon la langue pourrie des réseaux), à la dénonciation d’un imbécile antisémite : « Merci de participer au signalement de cette personne ». (Qu’avait-il écrit, l’imbécile en question ? « Il me semblait que ça sentait le youpin mais là j’en suis sûr. ») Comme j’ai eu le malheur d’écrire là-bas : « Quoi qu'on puisse penser de cet imbécile, je n'aime pas l'appel à la délation », je me suis récolté un : «  il ne s' agit pas d' "appel à la délation" mais de dénoncer ce qui tombe sous le coup de la loi. Ne confondez pas tout. Ou je serais obligé de penser, alors que nous ne nous connaissons pas, que vous prenez le parti de la dérobade, et je serai plus radical et moins polissé, de la lâcheté. C' est à vous de choisir. » Donc, écrire : Merci de participer au signalement de cette personne, ce n’est pas un appel à la délation… C’est dans des moments comme ceux-là qu’on voit bien que les mots n’ont plus de sens, et qu’il ne sert à rien d’essayer de s’expliquer quand on se trouve face à des gens qui pensent ainsi. La Loi, la Loi, ils n’ont que ce mot-là à la bouche, tous. Mais c’est toujours la Loi quand ça les arrange. « L’antisémitisme est un délit, pas une opinion », mais oui, mais oui, mais beaucoup de choses sont aujourd’hui des délits, c’est-à-dire des opinions qu’on n’a plus le droit d’avoir, et c’est insupportable. Ceci est un délit, ce n’est pas une opinion, on l’entend quinze fois par jour, et ces imbéciles ne s’interrogent jamais sur ce que cela signifie réellement. Moi aussi le mot « youpins » me dégoûte, mais il a le droit de ne pas aimer les Juifs, ce pauvre type, tant qu’il ne leur fait pas de mal ni n’appelle à une quelconque violence contre eux. J’ai le droit de ne pas aimer les obèses, les maigres, les roux, les unijambistes, les femmes, les Maltais, tiens, pourquoi pas, les Qatariens, ou les Suisses allemands, ou les Capverdiens, les fans de football ou de pelote basque. Tant que je ne leur fais pas de mal, ou tant que je n’appelle pas à la violence contre eux, je vois pas le problème. Personne n’est obligé d’aimer le monde entier. Oui, il y a des antisémites, je suis au courant, il y a aussi beaucoup, énormément d’anti-Français, d’anti-Chrétiens, d’anti-Catholiques… mais là ce n’est pas un délit, apparemment. À Renaud Camus aussi, on a dit que ses opinions n’en étaient pas, que c’étaient des délits, et il a même été condamné, pour ça. Ils veulent absolument tout judiciariser, tout réglementer, tout mettre dans la Loi, ces dingues, ils espèrent un monde où l’on s’envoie devant les tribunaux pour une parole, pour une pensée, pour un mot, ils veulent que soit dit en permanence ce qui est licite et ce qui ne l’est pas, comme on le fait avec des enfants — j’en reviens toujours là, ce sont des gosses qui ont mal vieilli, ou pas vieilli du tout. C’est un monde fou et insupportable qu’ils nous préparent, en tout cas. Je peux très bien comprendre que l’antisémitisme qui prend un visage effrayant en France les préoccupe, et il me préoccupe aussi, mais qu’ils arrêtent de se conduire comme des imbéciles qui loin de le combattre le feraient plutôt croître, tant ils sont caricaturaux, et finalement bêtes. Le même qui m’apostrophe écrit un peu plus loin : « Ce type doit mordre la poussière et manger sa m… s’il le faut. » Mais qu’il aille donc le lui dire en face ! Facebook est vraiment le repère favori des délateurs en tout genre. Finkielkraut a bien raison de dire que les réseaux sociaux sont la poubelle du monde. Ce pays est devenu un claque-merde puant où chacun épie son voisin par les persiennes numériques (les bignolles d’antan étaient de petites joueuses, à côté). On a vu ça pendant la covidiase, c’était terrifiant. Ah, le gouvernement a beau jeu, avec de pareils citoyens, ils vont eux-mêmes quémander toutes les muselières existantes, et quand elles n’existent pas encore, ils en imaginent des nouvelles… Mon « Il faut interrompre le flux, pour penser. La qualité la plus fondamentale, à l’heure d’Internet est des réseaux sociaux, c’est le manque de curiosité » est encore plus justifié que je le croyais quand je l’ai écrit. Il faut injecter des virus dans le réseau, dans les réseaux, le plus possible. Il faut fermer des portes, le plus de portes possible, les condamner. Leur fermer la gueule. Je sais bien qu’en disant ça je scie la branche sur laquelle je suis (mal) assis, car Facebook est ma seule vitrine, mais tant pis pour moi, qu’on nous laisse au moins crever en paix, qu’on nous laisse profiter des derniers instants sur cette Terre sans que des censeurs maladifs viennent fouiller dans les poubelles de nos âmes. Fouiller dans les poubelles des autres, dans leurs pensées, leur faire rendre gorge de leurs opinions, de leurs goûts, de leurs amitiés, de leur généalogie, même, c’est une passion qui ne les quitte jamais. À l’extrême rigueur, la délation est un acte privé (comme une lettre anonyme), selon moi toujours ignoble, quelle que soit la cause (qui est toujours bonne, voire excellente, aux yeux du délateur, c’est tout le problème !), mais bon, s’il y en a qui aiment ça… Mais l’appel à la dénonciation est pire encore. En chœur, en groupe, en meute, c’est pire, pour moi, bien pire. C’est vraiment souffler sur les braises des sentiments les plus bas, et dire : Allez-y, allez-y, vous verrez comme ça fait du bien de le faire tous ensemble. Le grand avantage du chœur est de diluer la responsabilité. On ne se sent plus du tout responsable, quand tout le monde fait pareil. C’est pour ça que cette référence maladive et puérile à la Loi est toujours ignoble. Ah, si la Loi le permet, alors, n’est-ce pas… Le plus fort, dans tout ça, est tout de même qu’on me fait le coup de la lâcheté ! Je serais donc un « lâche » parce que je refuse de dénoncer quelqu’un dont la faute est d’avoir utilisé un mot interdit. Quel courage il faut, en effet, pour dénoncer en meute… « Il m’a mal parlé, M’dame ! » « Il m'a insulté de camembert apostolique ! » Je ne suis pas sûr que ces grands courageux seraient aussi intrépides s’il s’agissait de pointer un antisémitisme ayant autre figure que celle-là. 

Je vois que délation et délit remontent au même mot latin : deferre : porter, rapporter, dénoncer, même si délit ne provient pas de la même branche, puisqu’il vient du latin delictum, participe passé substantivé du verbe delinquere, qui signifie « manquer à son devoir », « commettre une faute », « faillir ». Idée d'écart, de défaillance. Dans le fond, je trouve ces deux mots assez proches : dans les deux cas, il y a bien écart, défaillance, et donc faute. Même lorsque la philologie ou l'étymologie répondent « non » à nos appels du pied, l’oreille continue à poser des questions, et c’est un ancien dyslexique qui vous le dit. Un peu comme certains accords qui n’ont aucun rapport harmonique officiel peuvent néanmoins produire une sensation de parenté étrange, ou une étrange sensation de parenté. Les mots parlent entre eux pendant que nous parlons, et même avant de nous parler, c’en est parfois inquiétant. 

jeudi 23 juillet 2026

Les voitures et les chiens [journal]

 

Jeudi 23 juillet 2026, six heures et quart. Il fait 25,7° au salon et 18° dehors. 

La cloche du village a deux minutes de retard sur l’heure — comment l’appeler, officielle, électronique, numérique, mondiale, atomique ? Ce jeu est une  bonne chose. Je n’aime pas les horloges exactes. J’y vois la fin de la liberté ; la vraie liberté, celle qui se niche dans les toutes petites choses, celle qui n’a pas de nom, dont on ne parle pas. L’approximation est essentielle à la vérité et à la vie. J’ai l’impression que lorsqu’une vérité est reconnue dans le monde entier à la même seconde, par tout le monde, elle perd tout intérêt pour moi. Si l’heure c’est ça, alors je vous la laisse. 

Je me suis peu levé, cette nuit, ce qui m’a permis de dormir à peu près d’une traite, ou deux, ou peut-être trois, je ne sais plus. Je rêve toujours énormément. Ce matin, j’ai rêvé de la belle Estelle, en deux occurrences. D’abord une très exacte ; elle ressemblait à celle que je connais, nous partagions un logement commun, et j’étais très embarrassé de voir qu’il y avait une dizaine de poubelles différentes dans la cuisine, chacune ayant sa fonction propre. Puis une deuxième occurrence, où elle n’était plus tout à fait semblable à elle-même. Elle avait les cheveux très longs et très noirs, et ressemblait à une Portugaise, mais elle était toujours très belle. Nous descendions d’un bus et elle allait s’installer à une table, dans un café. Je l’observais. Je cherchais mon chemin dans cette ville inconnue. C’est un rêve que je fais souvent : retrouver mon chemin pour rentrer à la maison. 

Notation prise dans l’interview de Michel Houellebecq de 2005 trouvée avant-hier : « Il y a une chose dont je me suis rendu compte assez brutalement, c’est que parfois il suffit d’exposer la vérité clairement quand personne ne la dit et ça peut suffire, suffire à produire une œuvre intéressante. »

Autre note : Qu’est-ce que le travail salarié ? L’empêchement de déprimer tranquillement chez soi. 

Il est dans le sud de l’Espagne. Il découvre les voitures et les chiens. Mais il revend vite sa belle voiture. Il ne sait pas en jouir simplement. Comparer les caractéristiques des voitures, c’est une chose que je faisais quand j’avais dix ans, je pense, comme plus tard j’ai passé des heures et des heures à comparer les caractéristiques des synthétiseurs, des échantillonneurs, des tables de mixage, des micros, des magnétophones, des enceintes, des boîtes d’effets, des appareils photo, des objectifs, des interfaces audio — ce qu’on appelle le « matos » (tout ce qui sert à capturer des portions de ce qui nous entoure, à les ordonner, à les composer). Luna est intervenue dans ma vie au moment où je commençais à ne plus vraiment m’intéresser à tout ça. J’avais fait ce disque, j’étais content, je pouvais passer à autre chose. Je me souviens de cette époque comme d’un temps heureux, mais d’un temps consumé en grande partie par des lectures sans fin de documents techniques dont on ne comprend jamais tout. Les choses nous résistent, heureusement. 

Il parle des clubs échangistes, où il n’est allé qu’une seule fois (« ça a donné une bonne scène dans les Particules »). Je pourrais parler des clubs de strip-tease, où je suis souvent retourné, où j’avais failli travailler.

On dévore les choses, on les brûle, et on passe à autre chose. Il explique que « le chien », lui, pourrait peut-être résister. Quand j’étais jeune, on avait honte de ces engouements purement matériels, de ces pulsions de consommateur. Ce n’est plus du tout vrai aujourd’hui. Voyez un GMK, par exemple, invité par les militaires à participer au défilé du 14 juillet… On dévore les femmes, et on passe à la suivante ? Ça existe, bien sûr, et après tout, pourquoi pas, mais je n’ai jamais su faire ça. Au contraire, elles me restent dans les pattes, ces salopes, elles me collent aux doigts, et elles reviennent des décennies plus tard rêver en ma compagnie, se présentant à moi sous un jour que je n’avais pas su voir, pas compris, ou au contraire en insistant comme des malades sur leur pathologie propre, en me la mettant une dernière fois dans les dents : « Tu n’y croyais pas vraiment, hein, tu voulais imaginer autre chose, eh bien tu avais tort ». 

J’aime beaucoup la conclusion que donne Michel Houellebecq à son entretien avec Sylvain Bourmeau : « Mettons que je n’aie rien dit ». On n’est jamais le plus fort, jamais. Les autres finissent toujours par l’emporter, sur ce que vous croyez, sur ce que vous pensez, donc sur ce que vous êtes. D’accord, vous avez raison, vous aviez raison, la vie est belle, simple, naturelle, achetons une nouvelle voiture et tout ira bien. L’essentiel est d’être « d’accord ». 

J’ai envie de relire ses livres, ou un de ses livres. Lequel ? Mais je sais que je le ferais « pour savoir comment ça marche, comment c’est fabriqué, comment il en est arrivé là, partant de ce qu’il est », et ce n’est pas une bonne raison de lire. J’ai souvent ce fantasme, quand je viens de terminer un livre qui m’a marqué, mais je ne le fais jamais. J’ai trop fait ça dans la musique. Je ne sais pas très bien pourquoi, mais il me semble que l’analyse musicale a (peut avoir) une valeur que l’analyse littéraire n’aura jamais. 

En musique, nous avons un diapason, qui nous permet de savoir si c’est juste ou faux. Dans la littérature, on le cherche encore. 

mercredi 22 juillet 2026

Pour en finir avec Sylvain Bourmeau [journal]


Six heures vingt, au jardin. 

Il fait enfin plus frais, ce matin. Je ne connais pas la température à l’extérieur car j’ai cassé mon thermomètre en le laissant en plein soleil, hier (il a donc fait plus de 50° au soleil). Il doit faire 18 degrés, ou peut-être 17, puisque je tiens à peine en T-shirt. Sur la Chaîne Météo, ils parlent de 19 degrés, mais je sais d’expérience qu’il faut en général retrancher un ou deux degrés à leurs annonces. Au salon, il faisait 26,1° quand je me suis levé à six heures moins le quart. J’ai bon espoir de repasser sous les 24°, du moins pendant quelques heures. 

J’ai commencé Les Profanateurs, de Jacques Henric, qu’une connaissance de Facebook m’a envoyé sous forme de livre électronique. Le début m’a fait repenser aux violentes polémiques qui avaient entouré la publication des Particules élémentaires de Michel Houellebecq, en 1998, polémiques dont j’avais eu vent essentiellement par France-Culture, et peut-être quelques articles dans Le Monde ou Télérama. Je me souviens en particulier d’une Suite dans le idées écoutée dans la cuisine de la rue Racine dans laquelle Elisabeth Lévy l’avait courageusement défendu contre les hyènes de Perpendiculaire. (À l’époque, je ne connaissais pas Elisabeth Lévy. Sa voix m’avait frappé, mais je me rappelle que je ne parvenais pas à mettre un visage sur cette voix.) Non, il ne s’agissait pas d’un coup promotionnel orchestré par Houellebecq. Je ne sais si mes souvenirs sont conformes à la réalité, mais j’ai en mémoire des gens qui étaient furieux car il s’estimaient trompés, trompés par un jeune auteur prometteur qui n’allait pas dans le sens naturel aux auteurs qu’ils soutenaient : il n’était pas à gauche, le salaud ! Comment avait-il pu leur faire ça, l’ordure ! Oh, un magnifique rapace (une buse ?) plane au-dessus de moi ! Les cocus de Perpendiculaire s’étaient réveillés avec la gueule de bois et ils n’aimaient pas ça. (Il est possible que je mélange tout et que je fasse d’horribles contresens, mais ça, c’est le jeu normal des souvenirs. Ce n’est pas le lieu ici de s’en offusquer.) Les débats, discussions, négociations, brouilles-réconciliations, trahisons grandioses ou combines minables, extorsions d'articles et de contre-articles, chantages, batailles d’ego, lâchetés, stratégies et tactiques politico-éditoriales des années 70 n’ont évidemment rien à envier aux bêtises des années 2020. Je dirais même qu’elles avaient plus de gueule, même si, à distance, c’est évidemment le ridicule qui semble avoir la part belle. Il est toujours très facile de juger le passé. C’est en grande partie le Panorama de France-Culture, de Jacques Duchateau,  qui a fait le lien entre ces années 70 et la fin du siècle dernier, Panorama qui a accouché de la Suite dans les idées de Sylvain Bourmeau. Tout cela semble très loin, bien sûr, mais en réalité, ça ne l’est pas du tout. En écoutant parler Houellebecq, en 2005, je suis frappé d’une chose : parlant de ses débuts, il avoue benoitement, et je le crois sincère, qu’il a compris, au moment de Rester vivant, qu’il pouvait (qu’il avait le droit de) devenir auteur. « Les gens n’avaient pas l’air surpris que je sois l’auteur [du livre en question]. J’avais l’air de cadrer avec le job. (…) J’étais content. Ça veut dire que j’étais accepté en tant qu’auteur. » Il m’aura fallu des décennies pour accepter de voir une chose pareille, de la comprendre et d’accepter qu’elle soit vraie : le regard des autres est essentiel dans ce qu’on nomme « vocation ». C’est aussi bête que ça ? Oui, c’est aussi bête que ça. J’ai pris le problème par l’autre bout : le mauvais. Et cela en tout domaine, il faut bien le dire. Je croyais naïvement que ça n’avait aucune importance, que s’en soucier était vulgaire et puéril, mais à l’évidence (l’évidence de maintenant…), ça ne fonctionne pas comme je le croyais. Un écrivain est avant tout quelqu’un qui veut devenir écrivain, qui veut voir son nom sur la couverture d’un livre, qui veut que l’autre se dise : je suis face à un auteur. Merde alors ! ; pourquoi est-ce que personne ne m’a expliqué ça quand j’étais jeune ? Ce qu’écrit un écrivain est secondaire, oui, je ne voulais pas l’admettre, et j’avais tort. Philippe Sollers est un excellent exemple de ce type d’ambition, mais il est l’arbre qui cache la forêt, il est presque trop caricatural, et donc finalement peu intéressant. Il faudrait avoir le courage d’aller regarder les figures (qui semblent) plus intouchables, mais les yeux me sortiraient de la tête. Passons.

J’ai découvert hier les ancêtres de la samba brésilienne, grâce à l’émission toujours agréable et instructive de Marcel Quillévéré (professeur d’espagnol puis chanteur à l’Opéra Studio de Paris, il étudie à la Juilliard School de New York où il vit quatre ans, de 77 à 81), Carrefour des Amériques, dont France-Musique repasse de vieux numéros en été, en particulier un disque charmant d’Abel Ferreira : Brasil, Sax e Clarineta. Voir se croiser en ces parages Chiquinha Gonzaga, Georges Bernanos, Carmen Miranda, Maria Callas, Darius Milhaud, Aaron Copland, Louis Jouvet, Camargo Guarnieri, Leopold Stokowski, Claude Levi-Strauss, Heitor Villa-Lobos, Benjamin Perret, Blaise Cendrars, Magda Tagliaferro, Jorge Amado, Henri Michaux, Elsie Houston donne un peu le tournis, mais c’est ça, le Brésil de ces années-là, c’est un lien très fort et complexe avec l’Europe, des brins laissés et des bras lancés par-dessus l’océan, une sorte de caisse de résonance déformante, une expérience de laboratoire sauvage en stéréo. Les écrivains et les musiciens sont toujours liés, d’une manière complexe dont on n’a pas conscience au moment de leur gloire. Il faut du recul et de l’oubli, pour comprendre un peu que les artistes ne sont jamais isolés, même quand ils le veulent, et il en va de même pour les pays et les continents. 

Quand on écoute Houellebecq interviewé — mais je pense qu’il doit être le même avec ses amis — il y a toutes ces phrases ébauchées qu’il ne termine pas, toutes ces voies esquissées, qu’il laisse en plan… Il hésite à chaque phrase entre plusieurs directions, on sent que ça fourmille en lui. Ça donne à sa parole une matière très particulière, la matière des possibles entrevus, de l’indécision, de l’hésitation. Pourtant, quand on le lit, il en va bien autrement. Mais j’ai été très heureux d’apprendre qu’il ne faisait jamais de plan, avant d’écrire un roman. Et Patrick Besson, que devient-il, Patrick Besson ? Je vois que nous avons le même âge. Je l’aimais bien, Patrick Besson, et je m’étais régalé avec quelques uns de ses livres. Rien que pour ça : « Je n'ai jamais cru dans un mouvement dont le leader s'appelait Barjot. C'est comme si Lénine s'était appelé Dingo : personne ne l'aurait suivi sur les marches du palais d'hiver. Ou Robespierre, Pierrot : adieu la guillotine. Les noms, comme disait Proust. Remplacez Guermantes par Dupond, vous n'avez plus de "Recherche du temps perdu" » je l’aime. Voilà un des très rares écrivains qui a de l’humour. Pourquoi je pense à lui ? À cause d’un article publié dans Le Point en 2013 qui s’intitule : « Pour en finir avec Sylvain Bourmeau ».



23,8° !!!

mardi 21 juillet 2026

TACET [journal]

Cinq heures et demie, au jardin. Le jour point. Le soleil n’est pas encore levé. Il faisait 27,1° au salon quand je me suis levé à cinq heures, et 21° à l’extérieur. Chaque jour depuis une semaine la météo nous promet des températures plus basses le matin, mais ça n’arrive jamais. 

Le sommet du grand cyprès commence à se détacher du ciel, à l’est, face à moi. I. s’occupe de « la petite », à New York. Ils ne sont pas encore couchés, là-bas. À cinq heures moins le quart, il n’y avait aucun bruit. Mais vraiment aucun. Pas une voiture, pas un oiseau, pas un insecte, pas un souffle d’air, rien. Le moment où « ça reprend » est à la fois rassurant et désolant. Je pense au beau roman de Ramuz Et si le soleil ne revenait pas. Un jour, Dieu ne va pas remettre le courant, il oubliera. J’aimerais voir ça. Une partition sans notes et sans même les silences et les pauses. TACET ! 

Hier, je suis tombé sur un concert de Yunchan Lim jouant le concerto en sol de Ravel. Grand moment de solitude. Je ne lis que des commentaires dithyrambiques alors que c’est une catastrophe sonore évidente, qui crève les oreilles. Le désastre n’est pas dû à l’orchestre, ni au pianiste (encore que), c’est à l’évidence la prise de son qui rend l’ensemble inécoutable ; on n’entend rien, seuls quelques instruments surnagent piteusement à la surface d’une flaque de boue sonore, et personne ne semble s’en apercevoir, ça n’empêche aucunement les automatiques emballements admiratifs. Ils lisent « Yunchan Lim, Ravel », et ils adorent sans écouter, ils font confiance aux noms, aux signes. Eh bien, c’est ça, le monde, pour moi. Visiblement, nous ne voyons pas la même chose, nous n’entendons pas la même chose, mes contemporains et moi. C’est pour cette raison que je ne donne plus jamais le nom des auteurs que je cite, que j’aime citer. Le nom efface la citation, toujours, ou plutôt, il la remplace ; elle n’est pas lue. D’un autre côté, je ne voudrais surtout pas appartenir à la race maudite des Éveillés, des Sensibles, des Informés, des Intelligents, de ceux qui sont mis dans la confidence, qui connaissent l’envers du décor, le dessous des cartes, des Malins. Ils me font horreur, ceux-là. Je n’appartiens ni aux élus, aux éveillés, ni aux sourds et aveugles, aux endormis. C’est compliqué (comme ils aiment dire) de ne pas appartenir, de ne se sentir nulle part chez soi. Les patriotes m’emmerdent, mais les anti-patriotes me désolent. Les vegans m’emmerdent mais les viandards me terrifient. Les Parisiens m’emmerdent mais les provinciaux m’ennuient. Le soupçon est odieux mais les naïfs sont insupportables. Le chat gris à poils longs vient me saluer discrètement. Les élites sont des pourritures mais la masse est peut-être pire encore. 

Alors que j’exprimais ma répugnance pour ceux qui, comme T.C. sur Facebook, adorent se faire photographier en train de fumer un gros cigare (quel ridicule, quelle vulgarité !), quelqu’un vient m’expliquer que lui il aime le faire pour « faire chier le monde ». Ah, que voilà un bel idéal, faire chier le monde ! En effet, on voit énormément de gens qui semblent adorer ça, faire-chier-le-monde, les rues et les terrasses de café et la télé et les réseaux sociaux (et même l’Assemblée nationale) en sont remplis, de ceux qui sont visiblement très heureux de faire chier le monde de toutes les façons imaginables, par leur dégaine, par leur langage, par leur bruit, par leurs manières de porc, par leur ton, par toutes sortes de nuisances dont ils ont le secret. Comme la devise de mon blog est « Plutôt mort que sympa », beaucoup s’imaginent que j’aimerais être le plus antipathique possible, que c’est mon idéal. Il n’y a pas plus grand malentendu. C’est le Sympa, mon ennemi, pas le sympathique, pas l’aimable, pas le doux et le gentil. L’idéologie du Sympa, c’est tout autre chose que le fait d’être poli, aimable, discret, ou bienveillant, c’en est même l’exact opposé, car le Sympa est brutal, il n’aime guère les nuances, les médiations et le retrait, encore moins la délicatesse. Le sympa n’aime pas les formes, encore moins le formalisme, il va directement à l’essentiel (c’est pourquoi il adore les apocopes), au sens, à l’être, il ne fait pas de détours, il n’évite pas, il écrase, il roule tranquillement sur la pudeur et la prudence, laissant sa marque bien en évidence, mais c’est pour la bonne cause, puisqu’il est sympa, naturesimple. Bref, le Sympa, c’est la mort de la civilisation. Je crois qu’il n’y aura pas de figues, cette année. 

 

lundi 20 juillet 2026

Les brins [journal]

 


Six heures et quart, au jardin. 

Quand je me suis réveillé, ce matin à cinq heures, il faisait encore presque nuit. 27,1° au salon, et 22° degrés dehors. Le lundi est toujours un jour difficile. 

Agacement sur Facebook, où 95 % de ceux qui répondent à ce qu’on y dépose ne lisent pas, ou ne comprennent pas ce qu’ils lisent. C’est assommant, cette constante absurdité, ces dialogues qui n’en sont pas, qui ne mènent nulle part. Et si l’on a le malheur de leur faire remarquer, ils invoquent le « second degré », comme d’autres invoquent le Second Amendement, ou la plaisanterie. Pauvre second degré, pauvre plaisanterie… Camus en parlait l’autre jour dans son journal. Je sais, j’en ai parlé mille fois… Mais ça rend fou, cette absence de communication simple et véritable. Ils font les malins, toujours… Comme des cancres pris en défaut (de hors-sujet ou de contresens) en rajoutent, font les marioles et se vantent de leur cancritude, croyant se distinguer alors qu’ils sont exactement comme tous les autres. Ils sont si rares, ceux qui disent avec simplicité : je n’ai pas compris. Mais tout cela est parfaitement normal : comment espérer dialoguer avec des amateurs de foot ? Entre le sérieux de plomb et la blague (ah, leur foutu humour, bon dieu…), il n’existe aucun espace, aucun jeu. J’ai toujours envie de leur dire : surtout, ne parlez pas d’humour, vous parlez d’une chose que vous ignorez totalement. 

La nouvelle de Cortazar intitulée « Là mais où, comment » est vraiment extraordinaire. Enfin, je ne sais pas si elle est extraordinaire au sens où elle serait réussie, mais elle l’est parce qu’elle rencontre parfaitement quelque chose qui me hante : le territoire créé par les rêves, le reste qu’ils installent en nous, autour de nous. J’aime l’écriture de Cortazar parce qu’il n’essaie pas d’être impeccable. Ce qu’il nous dit tombe de ses phrases, ça ne coïncide pas complètement avec les mots et leur enchaînement, mais ça nous traverse pourtant, le sens qu’elles suscitent ne se laisse pas délimiter précisément, il est hirsute, erratique, mais souvent très puissant, il sait où se trouvent les points de contact avec le lecteur, et c’est impressionnant.

« Je ne vais pas continuer à perdre mon temps ; si j’écris, c’est parce que je sais, bien que je ne puisse pas m’expliquer ce que je sais (…) »

Dans le rêve que j’ai fait ce matin, ma mère « se lançait sur les réseaux sociaux » ! Elle était évidemment ridicule, comme on l’est quand on utilise un outil qui n’est pas adapté, qui restera toujours un masque qu’on n’applique pas sur le visage, mais sur une partie du corps qui va nécessairement le rejeter, le faire tomber, attirant l’attention sur ce qu’on aurait préféré cacher. 

« Pourquoi es-tu vivant(e) si c’est pour retomber malade, si c’est pour mourir une deuxième fois ? » 

Comme toujours au réveil, les images se dénouent, mais c’est justement parce qu’elles se défont qu’elles s’insinuent en nous, qu’elles s’incorporent, et qu’on ne peut plus les distinguer en tant qu’images, qu’elles cessent d’être des images et commencent une nouvelle vie, une vie métabolique. Plus on les oublie plus elles font partie de nous, silencieusement, jusqu’à rejoindre ce monde qu’on emporte partout, cette ombre portée qui ne nous quittera plus. 

Tous ces brins qu’on attrape, quand on écrit, qu’on essaie de retenir un instant, de nouer entre eux, pour en faire un décor ou un vêtement, qui ne sont jamais naturels, et c’est justement pour ça qu’on écrit… Parce qu’on sent bien que le naturel est en train de nous tuer, de nous asphyxier. Qu’il faut en sortir, que c’est vital. 

Sur Facebook, un type, furieux de ce qu’il vient de lire et qui me traite de « gros porc », finit son épais laïus par un : « Sans vous saluer. » C’est merveilleux. Il faut toujours aller voir les “pages” de ces gens-là. C’est là qu’on voit, qu’on sait. Parce que l’esthétique a toujours le dernier mot. Sa page est d’une laideur insigne et il multiplie les portraits de lui. 



dimanche 19 juillet 2026

Vacance [journal]

 

Dimanche 19 juillet 2026, huit heures. 


accumuler Paco Francette café soleil nuit téléphone D.A. silence voix chuchotements accumuler marcher dans le goudron chaud sauter courir comme un grand fou dans les montagnes du Diois chalet disques tasse coq partir accumuler lettres froissées téléphone nuit ennui rêve échos confession chambre asile ennui accumuler café lecture dimanche coq pisser se taire dimanche 19 samedi 19 café à l’extérieur répliques Sylvain portail personne n’a appelé infirmière voiture hôpital couloirs trop tard Orphée trop tard la mort en plein soleil Remoulins Valliguières Avignon Michel Christine seul sur un banc à Avignon salle commune nuit râles Ami 6 seul accumulation au soleil somnifères rentre chez toi le cheval blanc la rue Montpellaz la ville vide la fuite les visages stupides l’évier en pierre de la cuisine les comprimés les heures en trop le désespoir sur le bout de la langue en passant par Rochefort-du-Gard

« Toi qui me lis, ça ne t’est jamais arrivé cette chose qui commence dans un rêve et revient dans d’autres rêves mais ce n’est pas ça, c’est autre chose qu’un rêve ? »

Sur le bout de la langue. La langue des autres. Sa langue à elle, qui entre dans ma bouche, qui passe sur ma queue, qu’est-ce que ça peut être, une langue ? Ça revient. Ici et là-bas, maintenant et jadis. Ça passe par les noms, par les mots, par le ventre, par le temps. On va m’enterrer vite fait mal fait. Ennui. Accumulation. Aucune poésie. Les draps marqués, les draps tachés. Pourquoi Paco, pourquoi Francette, pourquoi ce visage dur, inflexible, de Christine ? La garce. Le 19 au matin il y a 23 ans. Ça c’est arrêté. Ça a commencé. Le dégoût. Nos mains vides, qui ne retiennent rien. Sur le bout de la langue : RIEN. 

04 50 01 20 75 : il n’y a personne au numéro que vous demandez. 

« J’espère que tu prends ce cacao tous les jours et j’espère que ce petit corps qui est le tien (ou plutôt certaines parties de ce corps) se remplissent un peu. Je ris en pensant à ces seins de petite fille qui sont les tiens. Tu es une personne ridicule, X.

« Et pourtant combien mon cœur s’attendrit lorsque je pense à tes épaules frêles et à tes membres de petite fille. Quelle coquine tu es ! Est-ce pour avoir l’air d’une petite fille que tu as coupé les poils entre tes jambes ?

« Ma douce petite pute de X, j’ai fait ce que tu m’as dit de faire, petite fille sale, et je me suis branlé deux fois en lisant ta lettre. »

Les triolets des deux cors du premier Brandebourgeois de Bach. Toujours le même émerveillement, ce frémissement d’or ourlé. Je déteste qu’on écrive : de toutes façons, avec ces deux “s” ridicules. L’hiver, on essaie de ne pas descendre au-dessous de 14, l’été, on essaie de ne pas monter au-dessus de 26. Tout de même 12° d’écart… Toute une vie se tient entre douze petits degrés, qu’on monte, qu’on descend, comme les marches de l’escalier fatal qui nous mène au bûcher. 

Le malentendu prend souvent des proportions tellement invraisemblables qu’on se demande si on peut encore le nommer ainsi. Pour mal-entendre, il faudrait d’abord commencer par essayer d’entendre

Je ne me ferai jamais à ce que l’été — la saison — s’écrive de la même manière que le verbe être au passé composé, au plus-que-parfait, au subjonctif passé, au subjonctif plus-que-parfait, au conditionnel passé première forme et passé deuxième forme, à l’impératif passé, et au participe passé. C’est vraiment la saison de l’avoir-été. Quand on y est, on sait que c’en sera bientôt fini, c’est ce que signifient les jours qui raccourcissent — dès l’origine. Quand on est vivant, on sait que c’en sera bientôt fini, c’est toujours un compte à rebours. Mais quand ? Les deux cors reviennent en dansant sur la pointe des triolets.

On dit beaucoup, je le dis beaucoup, je l’ai beaucoup dit, qu’à l’âge adulte on ne s’ennuie jamais, jamais plus, alors que durant l’enfance l’ennui était l’essentiel de l’existence, que c’en était le centre, le ventre sans fond. Ce matin, je me demande si c’est bien vrai qu’on ne s’ennuie pas à l’âge adulte, que je ne m’ennuie pas. En réalité, si l’on a la sensation de ne jamais s’ennuyer, c’est parce qu’on remplit tous les instants avec quelque chose, on comble soigneusement les interstices des heures, on le fait si machinalement qu’on ne s’en aperçoit pas. On lit, on écoute de la musique, on se lave, on prépare à manger, on se promène, on parle au téléphone, on écrit, on regarde un film, on fait la vaisselle, on va faire les courses, mais jamais plus on ne reste « sans rien faire ». Je ne reste jamais plus sans rien faire. Je ne connais plus cette activité inactive : vivre, seulement vivre. Et s’il en est ainsi, c’est bien parce qu’on a peur de s’ennuyer, parce qu’on connaît trop bien le vertige de l’ennui et du désespoir, ce vertige qui a rempli l’essentiel de l’enfance. J’ai vu Vincent, ici, rester sans rien faire. J’ai été fasciné par ce que je voyais. Je l’ai envié. Lui, il n’a pas peur de s’ennuyer. Il sait faire. Il jouit de son ennui à l’âge adulte. Hier j’écoutais Houellebecq expliquer qu’il avait toujours un livre avec lui, au cas où, durant cinq minutes, il n’aurait rien à faire. Que s’il n’avait pas de livre avec lui, son désarroi pouvait être terrible. Et je connais bien cette sensation ! Mais c’est complètement absurde, et ça prouve bien qu’on est terrifié par le fait de s’ennuyer, alors qu’on prétend ne pas connaître l’ennui. Et même ceux qui nous disent : moi, je sais rêver, je sais ne rien faire, ça ne m’angoisse pas du tout, eh bien ceux-là aussi font quelque chose : ils rêvent, ou ils rêvassent. Ils ne connaissent donc pas non plus le temps vide, ce temps qui ne sert à rien, ce temps qui est en plus, ou en moins, le temps du non-faire, la véritable vacance. Rêver, ou rêvasser, c’est encore faire quelque chose, c’est encore remplir le vide qui sépare deux instants, deux gestes ou deux actions. 

Est-ce un journal, que je tiens, ici ? Je me fiche de le savoir. Disons que c’est un journal qui-n’est-pas-un-journal, et puis voilà. Le mot « accumuler » s’est invité ce matin dans mon esprit, j’ignore pourquoi. Est-ce l’accumulation des jours depuis le 19 juillet 2003, tous ces jours qui sont des jours en plus ? Il y a les jours qui ont précédé ce 19 juillet 2003, et il y a les jours qui ont suivi ce 19 juillet 2003. La « canicule », dans ces deux moments : le soleil qui s’approche trop près de nous, qui se rappelle à notre bon souvenir. La brûlure de la fin : la consumation. La consommation : vous avez consommé votre temps de vie. Votre crédit est épuisé. Vous êtes à sec, mais il n’existe pas de distributeur de temps de vie. Et le 19 juillet 1976, alors ? Plus que de l’ennui, beaucoup plus, le désespoir, le vrai, l’indicible abandon (pas le bon, le mauvais), la solitude qui tue d’un seul coup, sans frémir, sans délai. Elle n’a pas que ça à foutre. Ce qu’on appelle un passage à l’acte, en été, avoir été, ne plus être. Hop ! La panique, d’abord, puis le geste. La terreur. Toutes les portes fermées, verrouillées. Des murs infranchissables. Plus d’air. Plus rien. Alors on veut que ça finisse très vite, le plus vite possible. J’aime bien l’expression « se supprimer », qu’on employait dans ma jeunesse. Une rature. Un nom qu’on efface du registre. Hop ! Adieu. 

Cette chose qui commence dans un rêve et se poursuit dans d’autres rêves, cette chose comme une ombre dont on ne peut pas se séparer, sauf en plein midi sous le soleil, quand ça brûle à pic, que ça mord les chairs, que le sang bout à l’intérieur. On sait bien que ça finira ainsi, mais ce n’est jamais le bon moment. Encore un instant monsieur le bourreau. Mais pour quoi faire, Madame ? Je n’ai pas fini mon livre. Regardez, il me reste un chapitre. Je veux connaître la fin de l’histoire. Mais, Madame, la fin de l’histoire, c’est maintenant. Vous ne vous ennuierez plus jamais.

samedi 18 juillet 2026

Gentil garçon [journal]

 

Six heures moins dix, au jardin. Il faisait 26,7° au salon quand je suis descendu à cinq heures et demie, et 22° à l’extérieur.

Eh bien, j’en ai appris de belles, hier, au téléphone avec XX […]. J’en reparlerai plus loin (ou pas). 

Le soleil commence à peine à rougir le ciel, à l’est, à droite de la cabane du jardin. Tout est silencieux. Quel beau moment ! Comme j’ai raison d’être là, seul ! Comme j’ai raison de mêler des mots à cette solitude, à ce silence ! 

J’ai écrit à F.F., qui possède 7200 numéros de Libération. Il refuse de passer du temps à chercher mon article sur la “Madone du Métropolitain” —ce que je peux comprendre —, sauf si je lui fournis une date précise, ce dont je suis bien sûr incapable. Je pourrais sans doute procéder autrement pour retrouver cet article, mais ce qui me chagrine le plus, ce n’est pas tant de ne pas le retrouver, c’est d’avoir bêtement jeté ces classeurs dans lesquels j’archivais des documents divers (articles de journaux, photos, bouts de manuscrits, cartes postales, etc.) qui avaient compté dans ma vie, dont je sentais que le sens allait m’aider, et se révéler plus tard. Comme je regrette… Quelqu’un qui écrit ne doit rien jeter. 

Hier-soir, avant de dormir, j’ai regardé Vicky, Cristina, Barcelona, de Woody Allen, en hommage à Ettie, qui ressemblait à Rebecca Hall, l’actrice qui joue le rôle de Vicky dans le film. Elle était venue ici à l’époque où le film était sorti. J’ai été moins séduit que la première fois, mais tout de même, il y a dans ce film tellement de choses qui me plaisent, qui me parlent de ma jeunesse, de l’amour, qui m’électrisent… 

Je suis vraiment content d’avoir parlé à P. D., ça m’a libéré d’un poids. xxxxxxxxxxxxxxxxxxxx

Six heures. Le jour est levé. Je suis « à ma petite table », face à l’est. Les premières tourterelles, les coqs, la cloche du village. Le thé vert. Le stylo, le cahier. On se sent naître. C’est ça, la vie, se sentir naître chaque matin. 

Quand je me suis éveillé, à cinq heures, j’étais en train de rêver de R. Un drôle de rêve, très bizarre… Elle avait couché avec son mari, et deux gigolos (gigolos ou Brangaines ?) un peu clownesques se trouvaient dans la chambre (aux deux coins du lit, dans la diagonale), dont l’un en tenue rose et bleue, moulante, n’avait pas de mains, je m’en avisais soudain alors qu’il m’entourait de ses bras. Elle me faisait la gueule parce que j’avais fouillé dans son sac, mais ce qu’elle ignorait (j’étais dans un tout autre état d’esprit qu’elle, c’était surtout ça, ce rêve), c’est qu’il s’agissait uniquement de retrouver un autre sac que je lui offrais, et qu’elle n’avait pas vu (mais pourquoi se trouvait-il dans son sac ?). Quand nous entrions dans la chambre (j’étais accompagné d’un homme qui pourrait être Francis Marche, même si à aucun moment je n’ai vu son visage), elle et son mari se cachaient sous les draps : on les devinait sans les voir. Toute la scène était un peu ridicule, comique et désagréable, R. n’y était pas à son meilleur (cette tête que je déteste, quand elle la fait…), mais ce qui est le plus étrange est que nous (Francis et moi) étions plutôt gais, joyeux, de bonne humeur. Les deux gigolos sortaient de la chambre, un peu gênés, et l’un des deux me disait en s’excusant presque qu’ils n’y étaient pour rien, et d’ailleurs qu’ils n’en pensaient pas moins

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Les énigmes ont cette propriété remarquable qui est qu’elles restent vivantes. Ne pas pouvoir mettre la main sur cet article de Libération est peut-être une chance. L’article aurait été une chose morte, alors que mon souvenir, lui, est toujours vivant. Je n’ai jamais rencontré cette Madone du Métropolitain. À l’époque, j’aurais aimé la croiser, bien sûr, mais ne pas l’avoir connue est sans doute… d’un ordre littéraire supérieur. Et puis, à vrai dire, des madones du métro, j’en ai croisées, à l’époque, et pour de vrai. Simplement elle n’avaient pas défrayé la chronique, elles. Je n’oublierai jamais cette Noire absolument somptueuse, elle devait avoir trente ans, trente-cinq au maximum, qui était assise en face de moi, alors que je me rendais à mon cours de piano dans le studio de Carlos à Montmartre, rue Drevet. Je l’avais fixée longuement, complètement sous le charme (elle était vraiment d’une incroyable beauté), et j’avais laissé passer la station à laquelle j’aurais dû descendre (tant pis pour le cours, tant pis pour Carlos), je n’arrivais pas à la quitter des yeux. Quand elle s’est levée pour descendre, je l’ai suivie. Je n’osais pas l’aborder, mais au moment où elle a monté les marches conduisant à la sortie, je me suis jeté à l’eau, je l’ai rattrapée et je lui ai pris la main. Elle s’est retournée, d’abord surprise, mais très vite souriante (je ne devais pas être très effrayant) et je lui ai dit en bredouillant que je la trouvais très belle, que je ne voulais pas « la perdre », que je refusais qu’elle disparaisse de ma vie, ce qui était parfaitement ridicule… Elle m’a fait un grand sourire, m’a dit que j’étais « un gentil garçon » ou quelque chose comme ça, et m’a déposé un baiser… sur le front ! Ô, suprême humiliation ! Elle m’a traité comme un enfant. Elle avait raison, bien sûr, j’étais encore un gosse, mais un gosse dont les yeux lui sortaient de la tête trois fois par semaines dans le métro ou dans le bus. C’était l’époque où je tombais amoureux plusieurs fois par mois. Paris était bien une fête, pour moi, indéniablement. Toutes ces filles magnifiques, tous ces visages, tous ces corps n’étaient là que pour moi, je n’avais aucun doute à ce sujet. Quand je suis finalement arrivé à mon cours, en retard, j’ai raconté mon aventure à Carlos et j’ai eu un mal de chien à me concentrer sur mon Brahms. Il a bien ri, mais je crois qu’il comprenait, même si en matière de femmes nous avions des goûts diamétralement opposés.

La Madone du Métropolitain, celle de Libération (un article pleine page, tout de même, ce n’était pas rien !) se baladait nue sous son imperméable et avait des rapports sexuels furtifs et improvisés avec des hommes dans le métro aux heures de pointe, au milieu de la foule, dans les wagons. Ah, on peut dire que c’était une autre époque ! Personne, alors, n’aurait songé à condamner ni cette femme ni les hommes qu’elle rencontrait pour leur donner du plaisir. C’est tout l’inverse. Pour nous, c’était une très belle histoire, de l’ordre du mythe, ou du roman. Nous étions dans un texte de Robbe-Grillet, nous étions dans l’aventure souterraine de la ville, dans le ventre de Paris, et tout pouvait arriver ; nous étions là pour ça : pour que tout arrive. Le plaisir qu’elle donnait à ces hommes de hasard, c’était un cadeau, c’était, au sens précis du terme, un présent. Il s’agissait de se saisir de l’instant présent, celui qui ne repasse jamais mais qui nous fait de l’œil, il s’agissait d’être parmi les élus, d’être choisi. Comment le jeune homme de vingt-deux ans monté à Paris que j’étais n’aurait-il pas eu les tempes en feu en imaginant ce genre de rencontres, en sentant, surtout, que l’aventure était là, dans les rues, dans le métro, dans le bus. Pour un peu, j’avouerais que je n’étais à Paris que pour cette raison, que parmi toutes les bonnes raisons qui m’avaient fait m’installer à Paris, la moins dicible était sans doute la plus impérieuse, et finalement la plus sérieuse. Était-ce la ligne 4, ou la ligne 13, je ne sais plus, mais j’allais chaque jour dans le métro, sur ces lignes, depuis que j’avais lu l’article dans Libé, espérant être confronté au Mystère, pris par lui. Je m’en étais même ouvert à Christine, d’ailleurs, qui je crois comprenait, même si mon cœur d’artichaut et mes émois faciles à son goût l’agaçaient.

En lisant « Manuscrit trouvé dans une poche », de Cortazar, tout est remonté en moi, comme une gerbe de sensations à la fois brûlantes et liquides, en feu d’artifice. C’est un jeu ! La vie est un jeu, comment ne pas le comprendre ! On peut le prendre très au sérieux, ce jeu, et même on le doit, mais ça reste un jeu. Il n’y a rien de plus important. C’est du jeu entre les hommes et les femmes qu’est sortie l’humanité, et même la civilisation. Dieu est joueur. Il a inventé l’Amour, c’est sa plus belle réalisation, avec la musique. Maria Elena et Juan Antonio se déchirent mais on voit bien qu’il s’agit d’un jeu, c’est même pour ça qu’ils ne veulent pas en sortir. Cristina Scarlett Johansson veut jouer elle aussi, mais elle a moins d’aptitudes innées, alors elle s’applique, c’est une étudiante de l’Amour, pleine de bonne volonté un peu lourde. Les Espagnols, les Sud-Américains ont cette espèce de science joyeuse en eux, ce sont des enfants qui aiment follement la vie, donc le jeu. Les Américains du nord sont fascinés, ils sentent que quelque chose leur échappe, et ils aimeraient goûter à ces fruits sucrés et acides, mais ils sont patauds — empruntés, comme disait ma mère. Ettie était comme ça, elle voulait en être, mais ne savait pas très bien s’y prendre. Notre dernière rencontre a été étrange, bizarre, à la fois joyeuse et triste, réussie et complètement ratée. Nous avons cru pouvoir reprendre là où nous en étions en 1972, mais quelque chose était passé qui nous avait expédiés l’un et l’autre aux deux extrémités du monde, au nord et au sud. C’est bien plus que l’océan atlantique, qui nous séparait désormais, et j’ai même vu de l’effroi dans les beaux yeux d’Ettie. 

Dans la vidéo de Houellebecq interviewé par l’insupportable Agathe Novak-Lechevalier (elle dégouline d’amour que c’en est obscène !), ce qui m’intéresse, c’est ce qu’il dit de l’amour. Dans la vidéo de Nabe interviewé par l’insupportable Judith Bernard (elle braille !), ce qui m’intéresse est ce qu’il dit du Rock, de la culture Rock. Je m’aperçois que ces deux thèmes sont vitaux (ça se dit, ça ?), chez moi, mais il arrive que je me laisse impressionner par les arguments de mes contradicteurs. On a toujours l’air un peu ridicule, quand on prétend comme moi que l’amour doit être le thème central, et on est toujours dans une position inconfortable quand comme moi on pense que le Rock, la culture Rock, est un désastre, une régression — c’est bien normal, puisque c’est la culture rock et ses dépendances qui ont enfanté du monde d’aujourd’hui. En fait, ce sont ceux qui se moquent de l’amour ou s’en méfient, qui sont ringards et ridicules. C’est tellement paresseux et convenu, c’est tellement facile. Quant au Rock, c’est encore plus viscéral. Nabe le dit, essaie de le faire comprendre à son interlocutrice : le rock nous faisait rire. Il nous était rigoureusement impossible de prendre cette musique au sérieux, tellement sa pauvreté nous sautait aux oreilles ; c’était une caricature, mais la caricature a eu de nombreux enfants. Aujourd’hui, avec le recul, plus rien ne semble contradictoire, inconciliable, mais ça l’était, pourtant, et d’une manière que très peu de gens sont en mesure de sentir : si l’on aimait le jazz (et la musique “classique”), il était rigoureusement impossible d’aimer le rock. Ça nous paraissait une sacrée plaisanterie, on en écoutait uniquement pour s’en moquer. Les choses se sont un peu compliquées quand Miles Davis a ouvert une nouvelle voie, depuis 1970, mais se compliquer ne signifie pas que ces oppositions dures n’aient plus de pertinence. C’est justement la « preuve par Miles Davis ». Il a lui fallu inventer autre chose pour pouvoir continuer. Le rock est un cadavre qui a recouvert des corps bien vivants, c’est une usine à zombies. C’est la musique de ceux qui n’aiment pas la musique, ou plutôt qui ne la connaissent pas. Houellebecq, par exemple, ne connaît tout simplement pas la musique, et c’est sans doute ce qui donne à sa littérature ce côté pauvre qui ne manque pas de charme, parce qu’il est très intelligent, et que, comme tous les gens très intelligents, il a su se servir de ses lacunes (comme Miles). L’opposition Nabe/Houellebecq est à cet égard très intéressante. Ils sont très intelligents tous les deux, mais Houellebecq a eu l’habileté de jouer avec son époque, de s’en servir avec finesse, ironie et (finalement) amour, de s’appuyer sur elle sans la perdre de vue ; il l’a utilisée comme un levier, elle ne l’a pas écrasé. Nabe était trop idéaliste, sans doute, il a cru qu’avec ses seules forces (qui sont grandes) il allait pouvoir renverser son temps, le soumettre. Il est moins malin qu’il ne le paraît. Il faut que je relise L’Homme qui a arrêté d’écrire.

Hello écrit : « S’il y a une chose évidente, c’est la réalité du mystère. Par la position qu’il occupe dans l’échelle hiérarchique des êtres, l’homme ne peut ouvrir les yeux sans apercevoir un mystère. (…) Plus la lumière grandit pour l’homme, plus le mystère grandit avec elle. » Eh bien je dirais la même chose de l’amour. Plus on ouvre les yeux, plus on le voit, plus on voit qu’il est partout. 

vendredi 17 juillet 2026

La Madone [journal]


Jardin, six heures et demie, non, sept heures moins le quart, déjà. Le soleil est levé, je l’ai dans les yeux, il perce les feuillages du fond du jardin. Je me suis réveillé plus tard, aujourd’hui, à six heures, j’avais mis le réveil, je rêvais, des rêves agréables, je n’avais pas envie de me réveiller, pas envie de me lever, mais j’ai pensé aux stations de métro, au jeu du métro, au plaisirs du métro. « Métro ». Promesses. Marie-Claude, Max Dormoy, Catherine, Philippe-Auguste, Chloé, Falguière, Lise, Chemin-Vert, Paula, Ledru-Rollin. Les genoux, les bruits, les lumières, l’odeur, l’attente. Les assis, les debout. Les regards, les escaliers. Je voulais à tout prix retrouver La Madone du Métropolitain. Je le veux encore. J’avais découpé l’article dans Libération. Je l’avais archivé soigneusement. Je devais la rencontrer. C’était en 1978, ou 79. Nous étions en hiver, ou non, plutôt en automne. 78 était sorti de 77, et 79 allait accoucher de 80. Une bonne partie de ma vie, peut-être la meilleure, s’est jouée là, dans ces quelques années, entre 77 et 80. Quatre années parisiennes, quatre années qui ont duré mille ans, qui durent encore. Il me faut y retourner. Ce n’est pas si loin, ce n’est pas impossible. Oui, c’est ça, les années sortaient les unes des autres, elles enfantaient des mois, des semaines, et tout ça se passait dans quelques rues, quelques arrondissements, ce n’est pas si compliqué, il doit y avoir un chemin qui y mène, encore aujourd’hui, même après le grand désastre, après la grande guerre qui a tout ravagé, même après la peste, même après la Grande Connerie qui s’est installée tranquillement comme si elle était chez elle, comme si elle était attendue. Tous les corps qui se trouvaient avec nous là n’ont pas pu disparaître, ils sont bien quelque part. Ils se terrent, c’est tout. 

jeudi 16 juillet 2026

Vies parallèles [journal]

 Jardin, six heures. 

Réveillé et levé à six heures moins le quart. 26,2° au salon et 21° à l’extérieur.

Volver (la chanson) me trotte dans la tête depuis hier-soir que j’ai regardé une partie du film d’Almodovar. Cette Penélope Cruz est vraiment très jolie, et d’un charme fou, en tout cas dans ce film. 

Il fait beau, le soleil est en train de se lever, face à moi. J’entends plus d’oiseaux que les jours précédents. 

J’ai relu des nouvelles de Cortazar, dans Octaèdre. C’est curieux, à l’époque où je le lisais avec passion (Marelle), quand j’avais une vingtaine d’années, je ne connaissais rien de sa vie, et je découvre aujourd’hui qu’il est né en 1914. Qu’il soit l’exact contemporain de mon père, qu’il ait le même âge me surprend énormément. Je l’avais toujours imaginé plus jeune, d’une tout autre génération. Il faisait partie de notre monde, à l’époque où Patricio me l’avait fait découvrir ; c’était une sorte de frère aîné. Je constate que l’Amérique du sud fait un grand retour en moi, depuis quelques jours. Ça a commencé avec Villa-Lobos, puis le voyage de Bernanos au Brésil, et maintenant Cortazar… En fait, c’est ça, oui, j’avais associé Cortazar à Patricio, qui a dix ans de plus que moi, comme nombre de mes amis à cette époque (André, Manuel, Christine, Françoise…), et je pensais que Cortazar était plus ou moins de cette génération-là. 

« Le haïku, c’est en même temps la vie du Fait et son abolition. » (C’est le présent et le souvenir simultanés.)

« Le paradoxe, c’est de reconnaître une chose qui n’a eu lieu qu’une fois. Or, pour re-connaître, il faut une répétition. » (PdR)

La deuxième nouvelle du recueil de Cortazar, Les Pas dans les traces, est intéressante à plus d’un titre. La lisant, il est impossible de ne pas ressentir un malaise, ce malaise familier qui nous vient lorsqu’on prend conscience qu’une histoire qu’on raconte, un récit, pas une fiction, une histoire qu’on raconte avec le plus d’exactitude possible se révèle, une fois sur le papier, très loin de la vérité, et souvent même contraire à elle. On ne peut faire autrement que s’éloigner de la vérité, et même des simples faits, quand on les couche sur le papier. C’est une opération quasi mécanique. On a beau désirer rester dans les traces qu’a laissées en nous la vie, quelque chose nous en éloigne irrésistiblement, quelque chose pervertit le récit. Et ce n’est même pas notre mémoire qui serait défaillante, non, c’est une force impérieuse qui vient de nulle part et semble prendre plaisir à saccager la petite histoire qui nous constitue, à défaut de nous unifier. J’ai très souvent cette sensation pénible, quand j’essaie de raconter « ma vie », ou même seulement un modeste épisode de mon existence. Je m’accroche de toutes mes forces à ce que je pense être la véracité, mais celle-là me repousse, elle se joue de moi ; elle me fait cocu. C’est comme un rêve. Tant qu’on est dedans, tout est vrai, réel, mais dès qu’on en sort, tout est faux, irréel : reconstruit — et mal reconstruit. À croire qu’on n’a jamais vécu ce que notre mémoire a déposé au fond de nous, que ça n’a aucune réalité. Mais alors, que reste-t-il de nous, si même notre passé n’existe pas ? Je marche dans les traces que le souvenir a creusées en moi-même, je n’en dévie pas, je pose chaque pied là où il faut, et quand je regarde le chemin parcouru, je ne reconnais rien, ce n’est pas ma vie, c’est celle d’un personnage facétieux et grimaçant qui se joue de moi. Claudio Romero n’a jamais existé, Jérôme Vallet non plus. Enfin si, il a bien existé, mais sa vie n’a aucun rapport avec ce que je puis en dire, je suis incapable de le rejoindre, et si je me présentais devant lui, si nous pouvions nous croiser en un point secret du temps, il ne me connaîtrait pas plus que je ne le reconnaîtrais. Il a existé dans un monde que je suis incapable de rendre à lui-même et même de représenter. Il a survécu, sans doute, mais sous une forme qui m’est inaccessible.