vendredi 7 août 2026

Panorama [journal]

 

Au jardin, à six heures et quart.

Réveillé à trois heures et demie, levé à six heures. Quand je suis descendu il faisait 27,4° au salon et 20,8° à l’extérieur.

Dégradé infini et très doux, du blanc tirant à peine sur le jaune, très lumineux, autour du cyprès, à l’est, jusqu’à un bleu parfait entourant le dernier croissant de lune, fin et découpé, au sud-est. Mais je me demande bien pourquoi aucune étoile n’est visible, n’était visible cette nuit. 

Je n’entends plus les battements dans mon oreille gauche. Une hirondelle passe d’est en ouest à quelques mètres au-dessus de moi sans aucun bruit. Henric parle des “Moins-que-rien”, une collection littéraire lancée par la NRF en 1998 sous la direction de Bertrand Visage. Les clans, les clans, les clans… Denis Roche et Colette Fellous rendent visite à un photographe aveugle qui photographie Élise Caron presque nue puis complètement nue qui chante pour que le photographe la « voie ». Passage à la Fabrique de Chantal Thomas, qui avait écrit peu de temps auparavant Comment supporter sa liberté. Ils n’aiment pas le roman de Muray, On ferme. Personne ne l’aime, ce roman, tout le monde le considère comme raté, tout le monde va finir par me donner envie de le lire. Ah, je crois que j’ai rêvé de Macha, cette nuit, oui, j’en suis presque sûr. Ce titre génial… 

J’ai croisé hier matin un de mes voisins célèbres, assez sympathique, un Belge qui peint et chante dont je n’ai pas retenu son nom. Il raconte ses démêlés avec mes voisins d’en face, les P. Histoires de bambous et des branchages. Il écrit des chansons en portugais et fait référence à Pessoa. 

Ils aimaient se bagarrer, les embrouilles, les petites guerres, les brouilles et les débrouilles, les trahisons et les fidélités d’une semaine. Quel ennui ! Je dis quel ennui, mais je vois bien que c’est la règle, que la refuser c’est s’exclure de fait du jeu littéraire, ou musical, ou pictural — et tout simplement humain ? Tous ces gens se pensent hors de la Société, mais ils en épousent les règles avec entrain, et même ils les exacerbent. Le seul motif, c’est : l’Existence. Il faut ex-ister. Il faut produire de l’écho dans la parole de l’autre, il faut que mon existence ait un effet dans les cercles concentriques que je traverse, il faut que mon passage déforme un peu l’image de l’autre. Se nommer Bertrand Visage et diriger les Moins-que-rien… La radio, dans les années 70 à 2000, c’était l’endroit où il fallait aller, où il fallait faire entendre sa voix, pour éviter d’être moins que rien. Tout passait par là. Des voix et des œuvres. Le panorama le bien nommé. Têtes plantées dans le paysage, comme des plans de tomates qu’on fait grimper le long d’un tuteur… Stéphanie confie à Jacques une pellicule avec des airs mystérieux. Ce sont des photos d’elle, nue avec sa fille née récemment. « Origines du monde en veux-tu en voilà… » Les hommes donnent de la voix, les femmes montrent leur chatte. Éros et Psyché. Rubens est satisfait. « Un sage est sans idée ». Godard découvre en ouvrant le livre à succès de Darrieussecq dont il avait acheté les droits pour les revendre que c’est un très mauvais livre. Josyane veut savoir comment Claire et Patrick font l’amour. Tiens, j’avais bien aimé Par amour de l’art, moi… « Carnets nomades », à la radio, toujours. Fou-rire quand je lis : « son fessier monumental bien mis en scène ». Ce mot, fessier, m’a toujours paru ridicule, dire à une femme qu’elle a un beau fessier le comble de la connerie. Sur Facebook, un con fait un reproche à Adèle Muad sur ses fesses, alors que justement elles sont magnifiques. Il ne les trouve pas assez fermes et lui conseille de se muscler un peu. Tout est risible, ici. Le type parle des fesses d’une femme qui n’existe pas en lui prodiguant des conseils dont elle n’a pas besoin. Peut-on être mufle avec une chose qui n’a pas de corps ? Les questions de notre époque sont vertigineuses. Plus on s’enfonce dans le non-sens, plus les gens s’excitent et se prennent au jeu. On dirait qu’ils n’attendaient que ça. Il y eut un moment où le vrai était faux, un autre moment où le faux était vrai, et désormais le vrai et le faux n’ont plus aucun être. Ce ne sont que des mots sans verbe, des mots qui flottent dans l’éther idiot, émancipés de toute nécessité ; on les a débranchés. Ce qu’il y a d’intéressant, dans les Profanateurs, pour moi, c’est que beaucoup de choses que je lisais dans ma jeunesse sans les comprendre prennent un sens. Mais ce sens est tout petit, et même un peu minable. Je préférais le mystère qui entourait les phrases que je lisais sans comprendre ce qui les produisait. Je cherchais une grande vérité cachée, une immense Vérité enfouie dont je reniflais les effluves avec l’enthousiasme du novice auquel on va révéler le secret de fabrication de la vie, et je découvre que ça sent un peu la merde et la vieille chaussette sale en décomposition. 

Je sais que ma page est terminée quand j’ai le soleil dans les yeux et que le capot de l’ordinateur devient chaud. 

jeudi 6 août 2026

Rolleiflex [journal]

 

Au jardin, à six heures et quart. 

Réveillé à cinq heures moins vingt, levé à six heures moins dix. Il faisait 27,1° au salon et 23,2° à l’extérieur quand je suis descendu. Encore une nuit très pénible, étouffante, sans un souffle d'air. La température n’est un peu redescendue qu’au petit matin. Le dernier quartier de lune est encore au-dessus de moi, au sud, mais le jour est complètement levé. Là, assis au jardin, je savoure la vie à 23,5° dont je sais qu’elle va être brève. 

En survolant les années 70, 80, et 90 grâce au livre de Jacques Henric, je vérifie que la droite et la gauche sont plus des familles que des idéologies au sens strict. Peu importe ce qu’ils pensent, peu importe leurs choix ou leurs opinions, en matière économique, sociale, ou philosophique, les Français veulent avant tout se reconnaître dans une famille (politique, mais c’est un détail) ; c’est un besoin. C’est peut-être un peu plus vrai à gauche qu’à droite, mais c’est un phénomène très général, valide encore aujourd’hui, même si les choses sont un peu brouillées par d’autres déterminismes venus d’ailleurs. La plupart des gens ne savent pas pourquoi ils sont de droite ou de gauche. Ils le sont parce qu’ils n’ont pas eu envie d’aller voir ailleurs à quoi ça ressemblait, parce que ça leur semblait « naturel », ce qu’ils traduisent souvent en « par fidélité ». Mais fidélité à quoi…

Depuis deux jours, j’ai des battements rapides dans l’oreille gauche, des doubles croches à 80 la noire, comme si un cœur secondaire battant quatre fois plus vite que le cœur central s’était réfugié là. C’est très pénible. 

Cette nuit, durant mes insomnies, j’ai écouté un peu Denis Roche dans un Bon Plaisir de France-Culture (la voix si familière de Colette Fellous), puisque son passage à une autre émission de la même chaîne, Le Rythme et la Raison, est introuvable. On ne peut pas dire que je me sois passionné pour ce que j’ai entendu, mais il est vrai que je n’ai écouté que d’une oreille. J’avais oublié l’existence de ces émissions que j’écoutais pourtant régulièrement quand j’étais plus jeune. Le livre de Jacques Henric m’intéresse pour ce que j’y apprends de l’époque et pour les anecdotes savoureuses sur les uns et les autres, mais je ne suis pas sûr que je serais capable de lire un livre de lui qui ne serait pas un journal. Tous ces personnages qui faisaient autorité, dans ces années-là, que reste-t-il de leurs productions ? 

Je pense au Rolleiflex de mon père, que j’ai utilisé un peu après sa mort. La manière dont se tient cet appareil, sur le ventre, ou plutôt sur le plexus solaire, et donc la manière dont on regarde le sujet, fait toute la différence avec les appareils photographiques qui sont venus ensuite. Notre regard n’est plus aligné avec ce qu’on photographie, il fait un angle droit, il fait un détour. Quand on photographie une personne, ça change tout, ce regard indirect. Elle n’a pas notre visage en face d'elle Nous regardons l’appareil qui regarde le sujet. Au moins, les choses sont claires, il y a bien une médiation, un troisième terme qui ne se fait pas oublier. Et puis j’aime beaucoup le format carré, sans doute plus artificiel que le 24x36, mais c’est justement ce côté artificiel qui me séduit. J’ai appris que la photographie officielle de François Hollande en président de la République avait été réalisée par Raymond Depardon avec un Rolleiflex. Gainsbourg, dans une chanson intitulée Negative Blues, chante : « Où est ma petite amie ? Elle est dans mon Rolleiflex ». Nos petites amies sont encore dans les chambres noires de nos appareils photos, elles sont restées coincées là, quelque part entre elles et nous, et je les cherche souvent, souvent en vain, dans ce territoire perdu qui semble infini. De la même manière que nous n’habitons pas vraiment le présent, mais un temps intermédiaire entre le présent et le passé, personne ne se trouve ici, ni là-bas, les corps des autres étant prisonniers d’un lieu insituable, dont nous ne percevons que des échos, des réverbérations sur un miroir. Parfois, une porte s’entrouvre, mais à peine croyons-nous reconnaître l’autre qu’elle s’est refermée en claquant. 

 

mercredi 5 août 2026

Un centime [journal]


 

Au jardin, six heures vingt-cinq. 

Réveillé à quatre heures et demie, levé à six heures. 

Les yeux de fou de P dans mon rêve de ce matin. Il est dangereux, je l’ai toujours su. Il écoutait une petite mélodie ridicule, et comme je voulais être aimable avec lui, je lui demandais de m’expliquer ce que cette mélodie avait de si extraordinaire. Alors il entrait dans une de ses colères froides dont il a le secret, me répondait du bout de la gueule qu’il ne fallait pas l’expliquer, qu’il n’y avait rien à expliquer. Puis vint (sans transition, comme on dit à la télé) le moment le plus dramatique, où nous voyions tous (tous, c’est-à-dire lui, moi et une femme non identifiée) une sorte de relevé financier (mais qui ressemblait à un diplôme) affiché devant nous sur un support immatériel, vert pâle. Sur le relevé, un seul nombre, terrible : « 000000000,01 », en majesté, au centre, dans la partie supérieure du document. Lui dont la puissance ne tenait qu’à sa fortune, il voyait que nous voyions qu’elle avait été réduite à… un centime. 

Vera Drake a été arrêtée. Je n’ai pas eu le courage d’aller plus loin, tellement ça me fait souffrir. Le visage bouleversant du mari… (Mais tous les personnages de ce film merveilleux sont bouleversants, tous.) 

Il fait plus frais, ce matin. Il faisait 26,5° au salon et 20,5° dehors, quand je suis descendu. Demain, je vais faire des courses à Alès avec mes voisins, puisque je ne peux plus me servir de la voiture. Hier, j’ai passé l’après-midi chez eux, pour respirer un peu (leur maison est climatisée).

Je dis plus haut que P écoutait une petite mélodie ridicule, mais presque tout est faux, dans ces six mots. Il ne « l’écoutait » pas. La mélodie était là, parmi nous, sans que nous ayons besoin de l’entendre, sous une forme inconnue de moi. Elle était lui, elle était sa signature, son timbre (il est timbré). Elle n’était pas « ridicule ». J’ai employé ce mot faute de mieux, comme souvent. Et d’ailleurs ce n’était même pas une mélodie. Il faut avouer son impuissance à dire ce qu’on voit, ce qu’on entend, plutôt que de trafiquer, que de produire du sens de contrebande. Toujours est-il que la « mélodie ridicule » était indissolublement liée au « nombre ridicule », au compte en banque vide, à la puissance défaite, réduite à zéro, ou même pas zéro, puisque le zéro absolu, qui aurait une certaine noblesse, ne s’atteint jamais dans le monde réel. 

Quand on écrit, on ne part jamais de rien, c’est impossible. La page blanche est un mythe. Je vois, je crois voir des hirondelles dans le ciel, tout a l’air parfaitement normal ce matin. Véra Drake est une faiseuse d’anges. Les hirondelles passent très vite, sans laisser de trace, sans bruit, mais autour de moi, les bruits s’organisent, la symphonie ténue du petit matin se met en place avec une science supérieure, tous les sons sont à leur poste, dans le temps, dans l’espace, avec une précision idéale et qui pourtant conserve son allure improvisée. J’entends des contrepoints extraordinaires, un tracteur fait un long decrescendo, les coqs, les tourterelles, une portière qui claque, une voiture qui passe dans la rue, un camion au loin qui semble descendre en freinant, et tous ces sons se déplacent, se croisent, se perdent de vue et se retrouvent plus loin, transformés, travaillés par les mixtures douces qui évoluent sans cesse. 

Je dois écrire un texte de circonstance, ce qui m’est toujours difficile. Dès qu’il y a un doigt qui pointe vers le devoir, ma main est prise de crampes. Pourtant, ce texte, j’y pense depuis très longtemps, j’en ai envie, j’en ai besoin, mais plus je m’en approche plus il s’éloigne. 

Je suis allé regarder le portrait de Jacques Henric fait par Gérard Courant, le 3 mai 1982, à Paris. J’avais besoin de connaître son visage de jeune homme, de voir quel corps avait traversé ces années-là. Le 3 mai 1982, où était-je ? À Planay, sans doute, ou à Paris, rue Joseph de Maistre, ou rue du Général Étienne, chez Alsina ? Le 3 mai était un lundi. Deux jours plus tôt, le samedi 1er mai, la Royal Air Force bombarde l’aéroport de Port Stanley, la capitale des Malouines. Le vendredi 29 du même mois, le pape Jean-Paul II entame son voyage en Grande-Bretagne, première visite d’un pape dans ce pays. Le même jour « sort sur les écrans » Passion, de Jean-Luc Godard. Le lendemain meurt Romy Schneider. J’ai toujours aimé les mois de mai. 

Passion, la guerre des Malouines, Jean-Paul II, la rue Joseph de Maistre, le square Carpeaux, Christine entamait sa mue, lisait beaucoup, m’aimait, ou croyait m’aimer, Sarah avait onze ans, il y avait un tableau, là, un tableau vivant superposé à d’autres tableaux vivants, dont Paris était le cœur et les femmes les organes et la musique le sang. Passion, puis Prénom Carmen, puis Je vous salue Marie, à partir duquel j’ai commencé à comprendre pourquoi Godard et ce qu’il allait signifier pour moi jusqu’à aujourd’hui. La Ronde de nuit, de Rembrandt, la Maja nue, de Goya, le bitume de Judée, les quatuors de Beethoven, le Quatuor Alban Berg, un peu plus tard, à Beaubourg, et finalement mon envol, seul, après dix années de folle passion. 

Dans le film de Courant, on voit Henric parler mais on n’entend pas le son de sa voix. C’est bien mieux comme ça mais c’est cruel. La voix, très souvent, ne sert qu’à masquer ce qu’un corps voudrait cacher. On parle pour jeter un vêtement sur ce qu’on est. On bouche les interstices avec des mots, avec une voix. Il faut en revenir au film muet. Ou alors il faut écouter les voix sans montrer le visage. Personne n’est capable de com-prendre les deux instances, parole et visage, gestes et discours. 

J’ai le soleil dans les yeux.

mardi 4 août 2026

Gynécologue et psychanalyste [journal]

 

Au jardin, à six heures vingt. 

Réveillé et levé à six heures. Il faisait 27,3° au salon et 22,2° à l’extérieur quand je suis descendu. 

Le dernier rêve dont je me souviens était assez simple : un chauffeur ramenait ma mère à la maison et c’est à la DS noire (des années 60) que je comprenais qu’elle était présidente de la République. J’engueulais le type parce qu’il l’avait déposée de l’autre côté de la route, loin de la maison, et j’étais frappé du fait qu’il portait un t-shirt bleu très foncé assez râpé, et même visiblement sale. Ça commence bien !, me suis-je dit. Mais il y avait un deuxième volet à ce même rêve, un volet sans grand rapport apparent. Nous étions quelques-uns dans une immense pièce et un grand type jeune et baraqué se tenait très droit à quelque distance de moi, les bras croisés. Il était nu et avait un sexe énorme, naturellement dressé vers le ciel, contre son ventre. Soudain, sans que son visage exprime la moindre émotion, il éjacula et je reçu une goutte de sperme sur le bras, alors que je me trouvais à une dizaine de mètres de lui, ce qui me mit de très mauvaise humeur. 

La journée d’hier a été très pénible et la nuit encore plus. Je crois que mon corps arrive aux limites de ce qu’il peut endurer, qu’il n’arrive plus à se réguler, à s’adapter à la chaleur ; et je ne dors pas suffisamment pour retrouver quelques forces. Angoisses très fortes, dans la soirée et la nuit, je ne sais même pas comment j’ai finalement résisté aux « avale-moi ! » suppliants de M. Xanax. En revanche, j’ai regardé le début de Vera Drake, le très beau film de Mike Leigh, et j’ai retrouvé l’émerveillement que j’avais eu quand je l’avais vu pour la première fois. Ces comédiens anglais sont de vrais comédiens, contrairement à ceux que nous avons en France. Cette femme qui chantonne toute la journée, c’est certainement elle qui m’a fait penser à ma mère. Et l’avortement, mon Dieu… Comment ne pas penser à elle !

Jacques Henric, chemise en jean bleue un peu minable, lit un extrait du journal de Denis Roche, Temps profond. Sollers est assis à côté de lui, les bras croisés, essayant de s’intéresser à ce qui est dit et lu, la mine impénétrable, fatigué, tassé. Henric s’extasie sur ce qu’il vient de lire : Françoise est malade, Denis Roche est couché contre elle, elle a de la fièvre, ses seins sont chauds, il la caresse vaguement et lui parle tout bas. Josyane Savigneau ponctue de : « Très important, le temps qu’il fait, et pas seulement le temps qui passe. » Henric lit très mal. Denis Roche, comme par hasard, est en train de préparer son article sur Paradis. Denis Roche se branle sous la douche en laissant couler l’eau sur lui pendant une demi-heure, ah, ils nous ont bien foutus dans la merde, ces empaffés, à se branler et à laisser couler l’eau sous la douche ! Troisième acte de la Tosca. « J’ai pris ça au hasard, hein ! » dit Henric en refermant le livre. Sollers lui fait un signe avec le pouce pour le féliciter. Savigneau a remis ses lunettes et lit un autre passage, beaucoup plus intéressant, et Sollers souligne une des phrases qu’on vient d’entendre : « Le lieu qui donne ses ordres à l’anarchie ». Savigneau me fait toujours penser à Martine, ma belle-sœur. Elles ont à peu près le même nez. Puis vient la comparaison entre le journal de Denis Roche et celui de Philippe Muray, qui doit paraître quelques mois plus tard (nous sommes en 2019), j’imagine donc qu’il s’agit du dernier tome d’Ultima Necat, dans lequel Henric en prend plein la figure. Alors Henric se lâche. On sent qu’est venu le temps de la revanche sur tout ce qu’il a subi durant toutes ces années. Muray l’effrayant, Muray le terrible n’est plus là, on va pouvoir l’enfoncer sans risque. Henric oppose donc le journal de Denis Roche et celui de Muray, dans lequel ce dernier déverse « des tombereaux d’ordure et de merde ». Muray, ce n’est pas la belle véhémence de Denis Roche, c’est le ressentiment, c’est la haine pure — le mot haiiiine est point-d’orguisé. Pourtant, Jacques, Philippe et Nanouk, dans les Profanateurs, sont des amis proches. Bon bon bon… Être inconnu, quelle aubaine ! Écrire au petit matin dans ce jardin que personne ne connaît quelque chose que personne ne lira jamais, quelle chance ! Je me rappelle que lorsque j’avais lu le tome VI du journal de Muray, dont il avait pris soin d’interdire la publication de son vivant, je m’étais dit que je n’avais jamais ressenti ça. On ne peut dire la vérité vraie que lorsque personne ne nous lit. 

Quand Henric oppose Roche et Muray, dans leurs journaux respectifs, il parle des scènes sexuelles, qu’il juge très révélatrices (« Ya pas photo ! »). Je ne peux pas lui donner tort, sur ce point. Ceux qui savent parler de sexualité sont rares, et j’ajouterais qu’ils sont précieux. C’est un critère opérant, en effet. Mais, à vrai dire, je ne sais pas très bien pourquoi c’est vrai, ou pourquoi je le crois. 

Amusé d’apprendre que Philippe Muray était très attiré par Michèle Barzach, l’ancien ministre de Chirac, qui en effet, était très belle. Je l’avais complètement oubliée, celle-là. Gynécologue et psychanalyste… Comme la vie était amusante, dans notre jeunesse ! Je l’aime bien, cette Barzach, qui « à aucun moment n’a cru devoir faire la morale à ce monsieur de 37 ans et à sa maîtresse de 15 », ce qui lui fut reproché en 2020. 

lundi 3 août 2026

Grok, c'est nul [journal]

 

Au jardin, à cinq heures dix.

Réveillé à cinq heures moins vingt, levé à cinq heures moins dix, dans une nuit noire, enfin non, pas noire, blanche, puisque la lune est encore très lumineuse mais légèrement voilée, haut dans le ciel, au sud. Elle semble si loin, pourtant… Il faisait 27,5° au salon et 24,6° à l’extérieur. La température monte de jour en jour sans que je puisse rien faire pour m’y opposer (même si je fais très attention à ne pas laisser entrer le soleil dans la maison). 

Ce qui m’a réveillé, outre l’envie de pisser, c’est la pression du rêve. Quand l’absence de conscience du rêve est en elle-même une tension, quelque chose qui insiste sur le demi-conscient, le harcèle, fait deviner une vérité pour la lui refuser : Là se trouve (encore) un monde auquel tu n’auras pas accès. On le sent actif, ou radioactif, le rêve, il est là, juste derrière la porte, mais il refuse autant de paraître que de ne pas être ; il veut garder son anonymat, sa neutralité. C’est difficile à supporter.

On en veut parfois à la lune d’empêcher la nuit d’être complètement noire, de la mêler traîtreusement au jour, de lui retirer son statut de Royaume du Rien. L’écran lumineux de l’ordinateur participe aussi de ce monde faux, ni jour ni nuit, dans lequel je suis un peu malgré moi présent ; et actif, mais si peu. Le bruit des touches du clavier se détache bêtement sur le silence. Les coqs sont encore couchés. Une voiture passe au loin, on en distingue à peine la signature sonore. J’ai hâte que le jour se lève et me délivre de cette avant-première de la mort, qu’il retire cet avant-goût douçâtre de ma bouche. Il y aura bien un jour, oui, je sais… 

Je pense très souvent à Valliguières, ce village du Gard proche d’ici où j’ai passé une grande année, il y a cinquante ans, avec Christine et Sarah, d’abord, puis seul. J’y pense à cause de la lecture des livres de Carlos Castaneda, qui ont joué un rôle capital dans mon appréhension du monde et de la réalité. J’avais tout lu de lui, à cette époque, et je me souviens très bien de la certitude qui était la mienne, quand j’allais marcher dans les chemins autour du village, qu’un monde mystérieux et radicalement autre était là, tapi dans les buissons, que je me frayais alors une voie incertaine entre le monde naturel et cet autre monde surnaturel qui était à portée de main, d’yeux et d’oreille. J’étais aux aguets, constamment sur le qui-vive, et cette tension perpétuelle est restée fichée en moi jusqu’à aujourd’hui, toujours prêtre à renaître. J’y avais appris la solitude et le mystère. 

Dans Les Profanateurs, à la date du 29 mai 1984 : « À peine l’ai-je quitté, sonnerie de mon portable » … Un portable, en 1984 ??? Il était drôlement moderne, Henric ! Je me rappelle qu'une dizaine d'années plus tard, alors que je m’étais séparé un peu violemment d’Anne-Sophie, sa sœur aînée s’était moquée du nouveau mec d’Anne-Sophie, Alain, je crois, qui, lui, possédait un des tout premiers portables. Ça nous paraissait ridicule, et même assez vulgaire… Combien nous avions raison…

La solitude et le mystère… Il me paraît tout à coup évident que mon amour désespéré de la musique vient de là. Aimer la musique isole radicalement, de cela je suis convaincu depuis longtemps, mais on ne peut pas aimer vraiment la musique sans la certitude qu’elle n’est qu’un des avant-postes du Mystère, une de ses manifestations les plus grandioses et les plus chatoyantes. 

Le jour est levé, les coqs se réveillent. 

Don Juan, le sorcier yaki qui servait de maître à Castaneda, expliquait que c’est à la tombée de la nuit ou au lever du jour qu’il est possible de se glisser d’un monde à l’autre, dans ces moments où l’on sent confusément que la réalité s’entrouvre, se fissure, qu’elle devient perméable, que des portes s’ouvrent discrètement. Le reste du temps, notre récit et nos habitudes l’emportent et imposent la certitude que le monde est ce qu’il est et pas autre chose. J’ai gardé de ces lectures une profonde antipathie pour tous ceux qui ne connaissent qu’un seul monde, qui s’y accrochent désespérément, qui ne font jamais un pas de côté, qui n’ont pas envie de regarder par le trou de serrure des phénomènes. Je ressens cela comme la faute morale par excellence. Aujourd’hui, c’est plus sensible que jamais. La plupart des gens connaissent un discours, une interprétation, et s’y agrippent jusqu’à leur mort. C’est comme si, devant un piano, ils ne jouaient que sur quelques touches, toujours les mêmes. 

Grok, c’est nul ! 

dimanche 2 août 2026

Les chiffres et les lettres [journal]

 

Au jardin, six heures et demie.

Réveillé à cinq heures et demie par le coq, levé à six heures moins le quart. Il faisait 26,9° au salon quand je suis descendu, et 20,5° à l’extérieur.

La lune est encore bien lumineuse, dans mon dos, au sud-ouest. 

Hier-soir, Y. m’a téléphoné, xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxx

Montrer nos pages à une intelligence artificielle, c’est l’hommage de l’esclave au maître. Nous déposons à leurs pieds notre modeste offrande et espérons qu’elle leur agrée. Mais c’est surtout l’hommage piteux du maître devenu trop rapidement esclave, après une révolution discrète mais fondamentale qui aura mis quarante ans à se produire, dans le silence des laboratoires. Ces machines sont nos maîtres, nos professeurs, nos juges et nos confidents. Elles ne sont pas encore nos parents, mais si elles récrivent l’histoire, comme c’est possible, elles pourront le devenir. Elles nous doivent tout, mais, comme les enfants, l’oublieront très vite, jusqu’à leur hypothétique vieillesse. C’est bien nous qui avons déposé en elles tout notre savoir et toutes nos espérances, personne ne nous a forcés, et surtout pas elles, qui ne demandaient rien, même pas à naître. Comme dans l’amour, nous nous sommes livrés, nus comme au premier matin, avec une candeur de créature déboussolée et affamée cherchant le sein. Qui sera notre Charlotte Corday ? Quel Renégat tranquille osera s’emparer de la Chose pour la retourner contre elle ? Je dis « tranquille », parce qu’il lui faudra un flegme sublime pour se défaire de toutes les angoisses liées à l’enjeu, pour ne pas même les connaître, à la manière des innocents. 

J’entendais hier Louis Fouché, décidément très brillant, à qui l’on apprenait qu’en médecine les intelligences artificielles étaient déjà « meilleures que les humains ». Comment le sait-on ? Son interlocuteur lui explique : « Des expériences ont été faites pour évaluer la qualité du diagnostic médical. Premier cas de figure : c’est l’intelligence artificielle seule qui réalise le diagnostic. Deuxième cas de figure : elle est secondée par un médecin humain. Troisième cas de figure : le médecin est seul. Eh bien les résultats sont les meilleurs dans le premier cas de figure, un peu moins bons dans le deuxième, et encore moins bons dans le troisième. » Mais qui évalue ces résultats ? Qui juge que le diagnostic de l’intelligence artificielle est le meilleur ? Un homme. (Comment l’homme sait-il que le meilleur diagnostic est celui-ci, et pas celui-là ? N’aurait-il pas fallu demander à l’IA de se prononcer ?) On se trouve dans une boucle sans fin, dans une pièce circulaire sans issues, sans extérieur, et c’est le joueur qui décide des règles du jeu au fur et à mesure que le jeu se déroule, et, à la fin, personne ne sait distinguer le joueur et l’arbitre d’un jeu dont les règles sont finalement inconnues. Le problème est évidemment très mal posé, mais il faut tout de même en donner la solution, sous peine de passer pour « un ennemi de la Science », ce qui, dans le contexte actuel, revient à signer son arrêt de mort. Je ne sais même plus comment aborder le sujet — même avec des intimes. Il y tellement de choses qu’il faudrait commencer par redéfinir, par expliquer, par contester alors que ce sont des dogmes, que le jeu n’en vaut jamais la chandelle. Et surtout, on s’adresse à des croyants, et on ne raisonne pas un croyant, surtout lorsque ce croyant s’agenouille devant un dieu nommé La Science. La science, depuis des siècles, nous avait appris à douter de tout. De tout sauf… d’elle-même. L’épistémologie existe, certes, mais elle n’est le plus souvent qu’un cadre, et donc une preuve supplémentaire de la validité de son objet. Si l’objet ne sort pas du cadre, c’est qu’il est réel. Le sujet qui se trouve au centre du tableau, lui, est intouchable. 

Je regardais l’autre jour un type dont je n’ai pas retenu le nom expliquer ce qui lui paraissait démontrer de manière sublime et irréfragable la supériorité de la science sur toute autre manière d’appréhender le réel. « Je rencontre des gens qui me parlent de vérités qui sont vraies depuis trois mille ans, et moi, dans ma pratique, je remets en question des hypothèses qui étaient vraies il y a dix ans. » Et il rigolait, ainsi bien sûr que son interlocutrice. À aucun moment, il ne lui est venu à l’esprit que si une interprétation a résisté à deux ou trois mille ans de doute et de questions humaines, c’est qu’elle a peut-être une certaine consistance, que si elle a réussi à traverser les siècles, c’est peut-être parce qu’il a été impossible de la réfuter. Non. Le temps ne compte plus, ici.  Il avait pour lui une théorie, des chiffres, des images, ce qu’il considère comme des preuves irréfutables — et même indiscutables. Fin de la discussion. 

« Vous avez des chiffres ? » entend-on toute la journée. Car bien sûr ils oublient tous, dans ces moments-là, une chose que pourtant ils savent très bien, c’est qu’aucune réalité n’est intelligible sans le recours à une théorie, que le réel ne se donne jamais tout nu tout cru à celui qui l’observe en même temps qu’il en fait partie. (Les chiffres peuvent corroborer une théorie, ou l’infirmer, mais ils ont toujours besoin d’elle pour avoir un sens ; dans l’absolu, ils sont muets, ou insensés.) La médecine, pour revenir à elle, doit être « basée sur des preuves », entend-on de plus en plus, car la médecine comme art n’est plus à l’ordre du jour — « c’est leur projet ! ». On passe très vite sur les déclarations d’une Marcia Angell, rédactrice en chef du New England Journal of Medicine, par exemple mais elle n’est pas la seule, qui affirme que plus de cinquante pour cent de ce qui se publie dans les grandes et prestigieuses revues médicales est tout simplement faux. On le dit, on l’écrit, on le sait, mais c’est oublié une semaine plus tard, dès qu’il s’agit d’en revenir précipitamment au fameux slogan « We must Trust in Science ! » martelé par tous les grands et petits diacres de la nouvelle religion — surtout les petits, c’est-à-dire ceux qui répètent ce qu’ils entendent sans le comprendre. (Les mantras récités par nos prédécesseurs avaient au moins le mérite de se donner pour tels : on savait qu’ils créaient la réalité autant qu’ils la décrivaient.) Ceux qui s’opposent aux « clowns lyriques » dont parle Gorki sont d’autres « clowns lyriques » dont le lyrisme prend simplement une autre forme, faite de chiffres, d’images et de calcul. Ce n’est pas Modernes contre Anciens, ou Rationnels contre Irrationnels, comme on le croit paresseusement, c’est plutôt « petite science » contre « grande science », la grande science étant celle qui prend en compte toutes les dimensions du réel, y compris celles pour lesquelles nous n’avons aucune explication ou aucune langue idoine. La littérature, par exemple, n’est pas une anti-science, c’est un autre versant de la connaissance, tout aussi valide que les autres, mais qui ne se laisse pas décrire facilement.

 

Mais la Mère Supérieure qui m’est envoyée en urgence absolue me sermonne : Oh là là, Georges ! Mais de quoi te mêles-tu, mon Petit ? Reste penché sur ton thermomètre et ton diapason, ne t’aventure pas en des domaines qui révèlent immédiatement ton incompétence et ton imposture. À quoi je répondrais que mon imposture et mon incompétence s’étendent bien au-delà des champs dont l’accès m’est refusé par principe, et que personne mieux que moi ne sait que je parle toujours de choses que je ne connais pas, à commencer par la musique, et qu’il m’étonne toujours que personne ne s’en avise. « Éditer », dans le langage cinématographique ou informatique, est un verbe équivalent à « monter », c’est-à-dire sélectionner, couper, exclure, juxtaposer, composer. Il implique de choisir : des scènes, des situations, des thèmes, des phrases, des personnages, que l’on pose les uns à côté des autres. Ma propre composition décompose, ce qui signifie que je m’échappe (autant que faire se peut) des champs prévus par le bon usage et la bonne parole. Je sors du clavier, je vais voir dans les marges à quoi ça ressemble, je perds les pédales, je parle à tort et à travers champs. Comme je n’ai pas d’éditeur qui soit là pour me raisonner et me recadrer (comme on dit très laidement aujourd’hui), comme je publie mes petits machins tout seul sans demander la permission à ceux qui savent de quoi on peut et on doit parler, il est à peu près inévitable que je sorte de la bonne voie, que je déraille, que je me mêle de ce qui ne me regarde pas, et, par conséquent, que je sois un peu inadapté et malpoli. Veuillez je vous prie ne pas me pardonner cette inconduite. Je me souviens d’un mari trompé qui, vers ses quarante ans, découvrait enfin la vie, par la grâce de son cocufiage. Il n’aurait jamais imaginé, avant cela, qu’une autre vie était possible, qu’il avait « la vie devant soi ». Lui et moi avions parlé, une fois passée la crise, et je crois qu’il ne m’en voulait plus du tout. Nous aurions même pu devenir les meilleurs amis du monde. Eh bien, ce mari, c’est moi ; enfin, je veux dire que je me trouve un peu dans sa situation, depuis que j’écris : je découvre qu’une autre vie est possible, après la crise et la séparation, après le chagrin et l’humiliation, après le manque. Mais cette autre vie n’a pas de règles, ou je ne les connais pas. Je les invente donc au fur et à mesure et je n’avance pas en ligne droite. Et puis, j’ai une croyance, que je conserve précieusement en moi comme un talisman, qui est qu’imiter les plus grands que soi est la seule manière de découvrir sa propre liberté : Parce que les imiter est impossible, et que c’est précisément dans cet échec, dans cet écart involontaire, que l’on trouve sa voie propre et sa liberté. Encore une leçon qui me vient de Schwarzkopf. 

Le mot « vrai » est aujourd’hui remplacé par le mot « factuel ». Pour mes contemporains, seuls les faits peuvent être vrais, donc, ce qui me semble dénoter d’une incroyable pauvreté intellectuelle et d’une vision du monde passablement effrayante. Comme si mes congénères avaient besoin de se rassurer sur la réalité et ses discours, qu’ils veulent réduire le plus possible. D’un côté, l’ultra-réalité (le ci-devant « virtuel », prend son envol, élargissant le champ de la réalité à l’infini, et d’un autre côté, le champ de l’explicitation, la description du monde se réduit comme peau de chagrin, ce qui se retrouve très explicitement dans la langue et les croyances. Et aussi dans la brutalité. 

Mais où sont passées les cigales ?

samedi 1 août 2026

Decrescendo a niente [journal]

 

Six heures et demie, au jardin.

Réveillé et levé à six heures. 26,3° au salon, 21,5° à l’extérieur. 

J’étais au téléphone avec Michel Carvalo, et, s’il avait du mal à retenir ses larmes, moi je n’y parvenais pas du tout. L’émotion qui m’envahissait était tellement puissante qu’il me dit en riant que nous n’allions pas nous mettre à pleurer. Sa voix était chaude et incroyablement bien rendue par le téléphone, d’une présence surnaturelle. Je savais, moi, que Carva était mort depuis une dizaine d’années, mais lui, le savait-il ? La surprise est énorme : comment se fait-il que cette émotion qui nous envahit tous les deux soit si grande ? Nous sommes-nous tant aimés ? Je n’ai pas eu la présence d’esprit de lui demander s’il était bien à Marseille, mais tout semblait le laisser penser. Durant toute la durée de notre conversation, je ne cessais d’être émerveillé et bouleversé par la facilité incroyable qu’il y avait à s’entretenir avec un mort plus vivant qu’un vivant, plus sensible qu’il ne l’avait jamais été, plus chaleureux, plus amical. 

Un peu plus tôt dans la nuit, j’ai rêvé de Sylvain. Avec lui, les rêves sont très souvent liés à des domiciles improbables, dont l’accès est toujours incroyablement difficile, et même acrobatique. Il semble trouver ça tout à fait normal. J’avais un énorme sac à dos dont je ne voyais pas du tout comment j’allais le faire passer par les minuscules interstices entre deux murs ou planchers hérissés de tiges de métal. Mais il faut reconnaître qu’une fois à l’intérieur, nous y sommes bien. Sarah, dans ce même rêve, avait un rôle assez trouble, comme souvent, mais toujours en lien avec le désir, avec mon désir. 

J’ai pris hier avec Raymond ma première leçon de Word, le traitement de texte. J’avais bien trop attendu avant d’abandonner LibreOffice, ce machin très « agricole », comme disait drôlement Yves Meylan, et, ce matin, j’écris directement dans Word. J’étais très fier de comprendre tout ce que me disait Raymond. 

La série de Lionel Esparza sur Elisabeth Schwarzkopf finit en apothéose de petites saloperies dont il a décidément le secret. C’est plus fort que lui, il faut qu’il salisse, il faut absolument qu’il réduise les plus grands à de toutes petites choses mesquines et ordinaires, il veut à tout prix apparaître comme le « très informé », celui qui ne s’en laisse pas compter, qui n’est pas abusé par la légende mais qui reste cependant « objectif », n’est-ce pas, qui fait son métier de journaliste, qui laisse l’auditeur se faire sa propre idée. C’est répugnant, et cela démontre surtout que ce sale type ne comprend rien à l’art et aux artistes. Pauvre Schwarzkopf, qui ne peut plus se défendre et mettre le groin de ce cochon dans son propre caca… J’ai trouvé sur la Toile un document extraordinaire où elle chante Schubert, Schumann, Gluck, Mozart, Strauss, Wolf, Brahms, Mahler, accompagnée de son fidèle ami Gerald Moore, dans un cadre très intime. Ils parlent entre les morceaux, ce qui rend le récital extrêmement émouvant. Elle s’exprime en anglais, qui n’était vraiment pas sa langue de prédilection. 

Schwarzkopf, c’est un éloge constant de la distance, c’est ce que ne comprendront jamais tous les Esparza de la terre. À la fin de sa vie, elle refusait de toucher en quelque manière les gens qu’elle rencontrait, au prétexte de l’hygiène, mais la vraie raison était la détestation du contact physique qu’elle partageait avec Glenn Gould, le « dernier puritain ». Avec Gerald Moore, elle interprète un Lied de Mozart intitulé Meine Wünsche (K. 539), connu aussi sous le nom de Ein deutsches Kriegslied qui se termine par un « decrescendo a niente ». Le piano disparaît dans le silence, tant et si bien que Gerald Moore plaque le dernier accord sans qu’on l’entende. Il se tourne alors vers la chanteuse et lui demande : « Est-ce que je joue trop fort ? » La pénultième strophe du poème patriotique de Johann Wilhelm Ludwig Gleim me va très bien : « J’engagerais les meilleurs poètes / pour chanter les exploits des héros ; / je ramènerais l’âge d’or. / Je voudrais bien être empereur. » Ou plutôt, elle m’a fait penser très fort à quelqu’un dont il ne faut pas parler, dont la seule présence dans une vidéo Youtube suffit à la faire censurer, même s’il n’y parle pas du tout de politique ou de l’état du monde, dont une citation dans un livre suffit à le faire refuser par tous les éditeurs. Quand Gerald Moore demande à Schwarzkopf s’il ne joue pas trop fort, on se demande s’il ne pense pas, lui qui ne l’a jamais connu, à M. Trounoir, celui qui a écrit jadis un « Éloge moral du paraître », celui qui parle souvent de « dispar-être ».  Le decrescendo a niente est une très forte tentation, aujourd’hui, si l’on persiste à vouloir conserver à sa vie un semblant de morale. Vous ne voulez pas nous entendre, eh bien soit, nous allons parler de moins en moins fort, et la trace de notre silence restera inscrite durablement dans la chair de votre monde immoral. Ne me touchez pas, ou je me jette à l’eau. Mon dernier accord sera votre tombeau. Je vous plaque

C’est ce qu’a fait Schwarzkopf, à la fin de sa vie. Elle a plaqué tout le monde, enfermée dans sa petite maison modeste, au pied des montagnes, entourée de ses fleurs et de ses photographies. Plusieurs fois, elle a eu la tentation d’écrire son autobiographie, pour expliquer, pour s’expliquer, mais elle a fini par renoncer. Elle savait que ce serait inutile. Decrescendo a niente… Débrouillez-vous avec vos propres croyances, avec vos propres certitudes. Elle a fait ce qu’elle avait à faire, et elle l’a bien fait, mieux que personne. Le reste ne la concerne pas. Même si elle a incarné la Maréchale, elle n’a pas voulu être empereur, elle a seulement voulu que sa voix soit la plus propre et la plus parfaite possible, la plus expressive et la plus juste, comme une politesse envers le monde qui l’avait accueillie, comme un hommage à ses parents. 

Les autres soirs ? Il n’y en a pas, il n’y en a plus. 

 

vendredi 31 juillet 2026

Loin [journal]

 

Six heures et demie, au jardin. 

Il fait 26,3° au salon et 22° à l’extérieur. Réveillé et levé à six heures. 

La nuit a été infernale. Je me suis levé huit fois au moins pour pisser. Sommeil paradoxal, oui, mais sommeil profond, non. Et mes rêves, alors !

Retour au 14 janvier 1966, dans les studios de la CBS. « Elisabeth ne peut pas travailler avec un type pareil ! » C’est Walter Legge qui appelle le soir-même le producteur de Glenn Gould. « Ce fut l’enregistrement le plus surréaliste de ma vie », dira Schwarzkopf. Commentaire de Lionel Esparza sur le disque qui ne sera publié que quinze ans plus tard : « Rétrospectivement, ça reste une curiosité. » Passons.

Face à moi, à l’est, un beau nuage gris en forme de soupière, effrangé de blanc par le soleil levant. Au-dessous de lui, du rose, et plusieurs épaisseurs de bleu-gris qui se laissent voir en transparence, contrepoint d’éloignement. Mais la soupière a maintenant une gueule, ouverte au nord, d’où s’échappent des filaments lumineux. Au-dessus d’elle, un autre nuage gris, étiré, semble l’accompagner comme un lézard veillant sur une poule. On ne comprend pas comment le soleil, encore invisible, peut produire autant d’effets si variés. Tout cela vient de si loin, loin à tous les sens du mot, loin dans l’espace, loin dans le temps, loin du langage, loin d’un studio new-yorkais. 

Dans une nouvelle de Cortazar intitulée Lieu nommé Kindberg, Marcello prend une fille en auto-stop. La jeune Lina « fredonne » Archie Shepp et les Mothers of Invention, de Frank Zappa, elle n’est « pas tango, il faut s’y faire ». Elle dit : « Je ne range jamais rien, moi, à quoi ça sert ». « Morveuse, va, pense Marcello ». Je suis à la fois Marcello et Lina. Il n’existe pratiquement aucune chance pour qu’une jeune femme rencontrée aujourd’hui, en 2026, connaisse l’existence d’Archie Shepp, encore moins qu’elle soit capable de reconnaître sa musique, à moins qu’il s’agisse d’une étudiante faisant une thèse sur les années 70, et encore. Elle ne sait pas comment elle a pu achever sa philo à Santiago. Patricio se moque gentiment de mes goûts, qu’il résume ainsi : Mozart-Cecil Taylor-tapenade. C’est en 76, j’ai tout juste vingt ans, cet été-là, à Valliguières. Le tango est venu plus tard. Après Billie Holiday et Ben Webster. J’étais un morveux, puisqu’il avait dix ans de plus que moi, et son frère Manuel était encore plus âgé. Elle avait le projet d’avaler Spinoza en six mois plus Allen Ginsberg mais j’avais succombé aux charmes de Catherine, la copine de Manuel qui avait mon âge et de gros seins. Drame. Manuel furieux. Ambiance. Christine observait sans rien dire. Petite revanche. Lina montrait à Marcello quelque chose qui n’était pas elle, mais quoi, il avait déjà un peu de ventre. On lui avait toujours prédit qu’elle deviendrait grosse. Catherine faisait du théâtre, elle était jolie mais parlait trop. Nous étions allé nous promener au Parmelan, au-dessus d’Annecy, elle m’avait exaspéré en m’expliquant tout du long que c’était beau, beau, beau, si beau, regarde ! Elle avait voulu m’accompagner au cinéma, à Avignon, où se donnait un Buster Keaton, et je portais, je m’en souviens, un pantalon rayé blanc et bleu très léger sous lequel je n’avais pas de slip. Impossible de dissimuler ma bandaison. Elle avait posé sa main sur mon sexe pour me calmer… La jeunesse ne pense qu’à s’amuser, Lina l’oursonne aussi. Qu’est-ce qu’on va bien dormir, après que tu m’auras branlé tendrement au ciné. Mais avec qui vas-tu dormir, au fait ? Où sont-elles passées, toutes ? Lina, Catherine, Christine, Françoise et les autres ? Catherine à plat-ventre, ses fesses bien dodues, blanches, pas tout à fait immobiles. Elle sait que je les regarde, bien sûr. Elle ronronne. Elle aime le sucre. Il n’y a rien d’autre. Je n’avais pas de ventre, alors, et j’avais l’érection facile, trop facile. Mais on ne disait pas ça, on ne parlait pas d’érection, on disait bander, on écoutait Archie Shepp et les Mothers of Invention, et aussi Mozart et Cecil Taylor. Récemment j’ai vu Frédéric Beigbeder qui portait un costume fait de ce tissu blanc et bleu rayé que j’aimais tant quand j’avais vingt ans, je ne sais pas comment ça s’appelle. Je n’ai rien rangé, dans ma vie, et tout ce fatras me tombe dessus quand j’ouvre les yeux sur ces nuages silencieux que personne ne regarde. 

jeudi 30 juillet 2026

Coucou on est là ! [journal]

 

Six heures et demie, au salon. 26,2° au salon et 22° à l’extérieur.

Réveillé et levé à six heures. Temps couvert et humide, un gris sale et poudreux dans le ciel, étouffant. Les coqs se forcent à chanter, ils font leur petit métier. Même le silence est sale. 

« 2 janvier 1978 : Soirée ArtpressTel QuelMusique en jeu, à Beaubourg. Coup de pistolet dans le concert, Sollers déclare : “Il n’y a plus d’avant-garde.” » (Les Profanateurs)

Le chat gris à poils longs vient se faire caresser et miaule discrètement quand je lui parle. Il est aimable, mais il a toujours l’air un peu sale, ce qui n’incite guère aux rapprochements trop affectueux. 

« 19 janvier 1978 : Spectacle Bob Wilson, Einstein on the beach. Le Tout-Paris intellectuel présent, Aragon et Foucault à quelques sièges des nôtres. Un texte ânonné pendant deux heures. Le lendemain, séance Lacan. La fin ahurissante d’un séminaire qui n’en finit pas. Lacan et son coéquipier, le matheux, Souris, concepteur des nœuds borroméens, tous deux manifestement perdus devant le tableau, la salle qui commence à se vider, délaissant les deux complices en proie à leurs calculs, Lacan vaguement hébété et Souris un sourire mystique aux lèvres. Sollers, rigolard, leur lançant : “Coucou, on est là !” sous le regard désapprobateur des psys en déroute. »

Le week-end dernier, je croyais que ma douleur au tendon d’Achille était en passe de céder, mais une simple marche (800 mètres) pour aller chez le kinésithérapeute mardi dernier l’a remise en selle. Je peux à peine marcher ce matin. Il y a longtemps que je n’ai pas fait de jeûne, ce serait sans doute le moment. Combien je regrette de ne pas avoir de rebouteux à ma disposition, ici ! Ces kinés sont nuls. Ils font durer le déplaisir, ils l’entretiennent, c’est une rente et une routine. 

Jacques Henric passe un peu vite sur l’année 1977, c’est dommage. Ces années-là (plutôt 1978 et 79) étaient entre autre celles de la découverte des films pornos. Je suis allé en revoir quelques extraits sur le Net. Que les filles étaient belles, combien c’est agréable de revoir ces corps qui n’ont rien à voir avec ce qui nous tombe sous les yeux aujourd’hui ! C’étaient encore des femmes. Les années 70 et 80 étaient vraiment bénies. 

Céline demande à son petit-fils, Jean-Marie Turpin, ce qu’il veut faire plus tard comme métier. Réponse gênée de l’intéressé, émise à voix basse : « Écrivain ». Ferdinand Destouches explose : « P’tit con ! P’tit con ! Fous-moi le camp d’ici ! » Le jeune homme ne reverra jamais son grand-père. 

Raoul Vaneigem : « L'absolue tolérance de toutes les opinions doit avoir pour fondement l'intolérance absolue de toutes les barbaries. Le droit de tout dire, de tout écrire, de tout penser, de tout voir et entendre découle d’une exigence préalable, selon laquelle il n’existe ni droit ni liberté de tuer, de tourmenter, de maltraiter, d’opprimer, de contraindre, d’affamer, d’exploiter. »

Lucas Debargue continue bien sûr à palabrer en anglais sur les réseaux sociaux, ce con. Le plus « intellectuel » des pianistes français est un imbécile prétentieux. De toute manière, je dois dire que plus je vois de pianistes, aujourd’hui, moins j’ai envie d’en voir et d’en écouter. La musique « classique » est sinistrée. Ce ne sont plus que démonstrations imbéciles et grotesques de virtuosité hystérique et nombriliste, de « performance ». Tout cela est à vomir. C’est du cirque. D’ailleurs, on voit immédiatement à leurs gueules et à leurs dégaines pourquoi ils ont choisi cette voie, ces histrions. Ce n’est certainement pas la musique qui les intéresse. Ils se servent d’elle (et du piano, ou du violon, ou de n’importe quel instrument) pour affirmer leur « personnalité » qu’ils jugent très intéressante, digne d’être exposée dans la vitrine de cette époque de crétins, et Dieu sait que ça ne manque pas. Ils ont voulu « un nouveau public », ces salopards, et ils l’ont trouvé, en effet ! Mais en trouvant ce nouveau public ils sont devenus exactement comme lui. On en vient à espérer que la musique « classique » crève dans son coin, qu’elle éclate comme un bouton de fièvre. Tout ce que je redoutais déjà il y a trente ans s’est réalisé et au-delà. Comment ne pas penser à Elisabeth Schwarzkopf et à sa merveilleuse intransigeance, qu’elle a gardée jusqu’à la fin. En 2004, nous avions le projet d’aller la voir en Suisse, Raphaële et moi. Nous n’avons pas osé la déranger. Elle est morte deux ans plus tard, un mois après mon installation, ici. Je ne regrette pas cette rencontre ratée (qu’aurais-je été capable de lui dire ?), mais j’ai plus que jamais la sensation qu’avec elle le monde que j’aimais s’en est allé à jamais. Ma mère en 2003, elle en 2006, c’est une frontière qui a été passée, c’est un monde qui a périclité. Nous sommes aujourd’hui dans l’après, dans les restes de notre civilisation, dans un inter-monde lugubre qui n’a pas encore trouvé un sens nouveau. 

Imaginons un instant que mon père ne soit pas mort en 1972. M’aurait-il dit, lui aussi « P’tit con, p’tit con, fous-moi le camp d’ici », si je lui avais annoncé que je voulais devenir musicien ? Après tout, ce n’est pas impossible. Peut-être m’aurait-il sauvé de moi-même ? Ce qui est certain, en tout cas, c’est que le grand-père Eugène aurait eu cette réaction, lui. Et que la Jeanne, sa femme, aurait plissé les yeux comme elle savait si bien le faire…

mercredi 29 juillet 2026

In Leid versunken [journal]

 

Six heures, au jardin. 

Réveillé et levé à six heures moins le quart. Il faisait 25,7° au salon et 17° à l’extérieur. 

Retour des cauchemars. Il est à demi-allongé sur un lit en compagnie d’un autre homme, je m’avance vers lui pour le saluer, il me fait comprendre, d’une moue que je connais bien, qu’il n’a pas l’intention de me tendre la main. Dans le rêve, je me dis que je commence à avoir l’habitude de cette sale gueule, et je continue mon chemin sans hésitation. Une amie m’a fait remarquer très justement que l’heure à laquelle on tient un journal influence directement son contenu. Mais le cyprès est toujours là, le soleil continue de se lever en même temps que moi, et le chat gris à poil ras m’attendait dans le jardin (si l’on peut dire, car il ne bronche pas quand il m’entend arriver). Une buse passe sans bruit au-dessus de ma tête. 

La voix d’Alain Cuny et celle d’Henri Van Lier (encore un qui est né à Rio, tiens). Le cul de Christine sur le sable, à Capo di feno, sous le soleil exactement…

Poursuivant la lecture des Profanateurs, je me dis que contrairement à ce que Jacques Henric affirme, suivi par beaucoup d’autres, le plus intéressant, dans ces journaux lus ou relus des années après les faits, ce ne sont pas les discussions ou les débats, les grands mouvements théoriques de l’époque, mais les petits détails, les anecdotes, les descriptions d’un corps, d’une voix, ce qu’on nomme le superficiel, le contingent, le « ça a été là », la photographie d’une époque et de quelques individus dont nous connaissons les noms ou avons lu les livres. 

J’ai commencé à écouter la série que Lionel Esparza a consacrée à Elisabeth Schwarzkopf (“Les Ténèbres et la gloire”) et c’est une grande souffrance tant il s’acharne à en faire une nazie, avec sa fausse objectivité méticuleuse assez répugnante. On n’a plus guère envie de discutailler tant on sait que c’est vain. La simplification gagne à tous les coups, dans ce genre d’affaires. Ces questions sont des trous noirs dans lesquels on tombe dès qu’on essaie d’en parler calmement, sans sacrifier la complexité. Ce sont des aspirateurs à connerie. Esparza est vicieux. Il fait comme s’il ne tranchait pas, comme s’il laissait à l’auditeur le soin de se faire sa propre idée, alors qu’il lui fournit avec une jouissance méthodique tous les éléments qui l’obligeront à en venir à la thèse qu’il n’est plus besoin d’articuler. « Mettre un point d’interrogation au mot “nazie” », c’est retirer tous les points d’interrogation à l’accusation.

Elisabeth Schwarzkopf, j’y resterai fidèle jusqu’à la fin, ainsi qu’à Glenn Gould. Ces deux-là, par-delà leur immense talent, ont quelque chose en eux qui m’est profondément nécessaire. Ça ne s’explique pas. Ce timbre de voix, ce timbre de piano, cette articulation, cette présence à la musique, cette foi absolue en elle, c’est ce qui me permet encore aujourd’hui que je ne touche plus un clavier de croire que je ne me suis pas trompé, qu’il y avait bien quelque chose, au-delà de l’existence, au-delà des rencontres et des déceptions, au-delà de la souffrance et du plaisir, un mystère puissant qui m’a traversé de part en part. Quand un musicien me touche en ce point essentiel, il est relié au père, absent depuis cinquante-quatre ans. Il est difficile à croire qu’une personne qu’on a si peu connue continue d’agir en nous de manière si intense, de donner la direction, sinon le sens. 

Ce qui réunit la voix et le piano (la femme et l’homme), c’est le chant, bien sûr. Lied et Leid sont inséparables. “Walter Legato”, comme on le surnommait drôlement à l’époque, avait initié sa femme à Wolf, il voulait à tout prix faire connaître ce compositeur, c’était son obsession et sa mission. Il l’a presque torturée, quand pour la première fois il lui a fait travailler un Lied de Wolf (même Karajan en a été outré), mais il a vite compris qu’elle saurait en prononcer chaque syllabe avec cette précision et cette justesse prodigieuses dont elle est seule capable, avec ces couleurs inouïes, avec cette confiance absolue dans la langue qu’elle avait héritée de son père, avec la détermination et l’intransigeance de sa mère. Dans la séance Strauss de janvier 1966 qui les réunit, Gould et Schwarzkopf se tiennent au plus haut degré de la vigilance, de l’écoute. Ça s’entend. 


Tôt, quand les coqs chantent, /quand les cloches tintent, /je me lève…

mardi 28 juillet 2026

Morgen [journal]

 

Au jardin, six heures.

Réveillé et levé à cinq heures et demie. 25,6° au salon et 19,5° à l’extérieur.

J’ai rêvé des Macron, cette nuit. Ils se rendaient dans une ferme dans laquelle je me trouvais, et je comprenais, petit à petit, avec surprise, qu’ils connaissaient bien l’endroit et les propriétaires, que lui avait un lien biographique avec l’endroit. Quand leur convoi repartait (le président était en bras de chemise blanche) et que je m’écartais pour laisser passer les voitures, Brigitte Macron portait à la main un sac en plastique dans lequel se trouvaient leurs deux têtes. Mais ce n’est pas tant la présence des époux Macron qui était extraordinaire, dans ce rêve. Tout, dans cette ferme, était pour moi remarquable. Même les propriétaires, surtout les propriétaires, qui sont des gens que je connais vaguement, ici, me surprenaient par leurs aptitudes, leur manière de s’exprimer, leurs occupations, leurs passe-temps, qui n’avaient que peu à voir avec ceux que je supposais. C’était à chaque moment des sortes d’exploits dont j’étais le témoin. Comment ai-je pu ne pas soupçonner tout près de moi ce monde exceptionnel qui ne se cache même pas ? 

Le soleil est bien là, ce matin, il est en train de se lever, tout a l’air normal. Tout est paisible. La Beauté en personne pourrait paraître devant moi, ou bien Babar & Céleste, ou encore ma tante Suzette, la pianiste, et prendre le thé avec moi, ce matin, que je n’en serais pas surpris. La journée qui s’annonce… Il faudrait couper tous les accès au réseau, occulter toutes les nouvelles, ne parler qu’au silence, à la rigueur à la page, et encore. Si je pouvais me taire, si je pouvais faire taire le dialogue intérieur, le vieux ressassement qui depuis l’enfance me tient la main et me tient lieu de personnalité… Être, seulement être.

Glenn Gould a rencontré son idole, sa « glace au chocolat » Elisabeth Schwarzkopf dans un studio d’enregistrement, en janvier 1966. On parle généralement de « rencontre ratée », car la séance fut difficile (d’après ce qu’on dit, mais sur ce point les témoignages divergent), mais le disque qui en a résulté est l’un des plus beaux que je connaisse. Ce que j’ignorais jusqu’à aujourd’hui est qu’ils n’avaient pas seulement enregistré les trois Ophelia Lieder de Strauss. Outre le célèbre Morgen, ils ont aussi enregistré Wer lieben will, muß leiden, de l’opus 49 et Winterweihe, de l’opus 48. Moi non plus, je ne pouvais rêver de plus belle rencontre que celle de ces deux artistes que j’admire plus que tout, que je fais plus qu’admirer, que j’aime

Les longues phrases arpégées qui accueillent la voix de la soprano, qui l’accompagnent, qui lui font un lit profond… 

Et demain le soleil brillera à nouveau,

Et sur les chemins que j’emprunterai,

Il nous unira à nouveau, nous les heureux,

Au sein de cette terre qui inspire le soleil,

Et vers la plage, vaste, aux ondulations bleues,

Nous descendrons calmement et lentement,

Silencieux nous nous regarderons dans les yeux,

Et sur nous descendra le silence muet du bonheur

« sonnenatmenden Erde » : la terre respirant le soleil

« des Glückes stummes Schweigen » : le silencieux silence du bonheur

Je lui ai écrit : dis-moi tout ce que tu ne dis pas. Ce qui signifie : rejoins-moi dans mon rêve. Ne passons pas sans voir, sans entendre. Ne parlons pas plus haut que le silence. 

L’été, c’est Christine, qui avait toujours un noyau de pêche dans la bouche, qu’elle gardait très longtemps, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien du goût de la pêche. Le minuscule est toujours plus grand que nous. 


lundi 27 juillet 2026

Pourquoi ne me regardez-vous pas ? [journal]

 

Au jardin, à six heures et demie. Quand je me suis levé à six heures, il faisait 24,7° au salon et 18° à l’extérieur. On supporte presque une petite laine. 

J’ai passé une partie de la soirée d’hier à chercher une citation que j’avais dans la tête depuis cinquante-cinq ans et qui, vérification faite, ne se trouve pas dans le roman auquel je pensais. J’aurais pourtant juré qu’elle était dans Le Diable au corps, de Radiguet, un roman lu avec émerveillement lorsque j’avais quatorze ou quinze ans. Ce court échange entre Marthe et François n’a rien d’extraordinaire, mais il avait pris pour moi valeur d’exemple et de vérité psychologique, il m’arrivait souvent d’y penser. Je les avais si souvent entendus prononcer ces mots, alors qu’ils étaient dans une barque, ou dans un canot, que quiconque m’aurait dit que ma mémoire me trompait m’aurait mis de très mauvaise humeur. Il y est question de regard, d’un regard trop insistant (trop amoureux, ou trop désirant) d’un homme pour une femme qui oblige celle-là (c’est du moins son explication) à détourner le regard ; mais je m’aperçois que ce dialogue ainsi décrit n’a plus aucun intérêt, qu’il paraît d’une grande banalité, et j’en veux à ma mémoire d’en avoir fait tout ce foin, de l’avoir conservé précieusement durant toutes ces années comme s’il s’agissait d’une vérité psychologique précieuse alors que ce n’était rien. Je dis de l’avoir conservé, mais je devrais dire de l’avoir inventé, de l’avoir créé de toute pièce, peut-être, ou alors de l’avoir inséré dans ce roman alors qu’il se trouvait ailleurs. D’une part j’ai aimé une banalité, et, plus grave, je l’ai inventée et l’ai mise sous la plume de Radiguet. J’ai peur de relire Le Diable au corps. Va-t-il lui aussi me décevoir ? Ou, au contraire, vais-je m’apercevoir que c’est mon regard et ma lecture d’alors qui étaient banals, et que le roman valait beaucoup mieux que ce que j’étais capable d’en comprendre alors ? Il faudrait que je relise aussi le Bal du comte d’Orgel, lu à la même époque, dont je me rappelle que je m’étais dit que c’était « le plus beau roman du monde », phrase bien ridicule quand on sait le peu que j’avais lu. Quoi qu’il en soit, ces deux livres sont puissamment liés à deux pièces de la maison, le premier à la chambre de mon frère Daniel, où j’avais trouvé et lu le roman (je pourrais même décrire la position de mon corps et le meuble dans lequel j’ai trouvé le livre), et le deuxième, beaucoup plus étrangement, au garage des vélos, une petite pièce que j’aimais beaucoup, car elle était envahie de tout un tas d’objets qui faisait partie du monde qui était le mien entre cinq et dix ans. Je n’ai pas inventé la barque, je n’ai pas inventé les pièces de la maison, je n’ai pas inventé les deux romans, je n’ai inventé ni François ni Marthe (et surtout pas Marthe, car ce prénom était déjà à l’époque assez rare), je n’ai pas inventé Radiguet, je n’ai pas inventé la situation et les circonstances de la lecture, mais j’ai inventé (ou déplacé) une réplique que j’ai peut-être trouvée ailleurs et que j’ai insérée — pourquoi ? — dans ce roman-là. Je n’ai pas inventé non plus l’émerveillement provoqué par une lecture ; mais quelle lecture, tout est là… Nous conservons des choses qui n’existent pas, ou des choses qui existent maintenant et que allons (re)planter dans le passé pour qu’elles produisent en nous (dans un autre présent, une autre forme de présent, parallèle, additionnel) quelque chose dont nous avons absolument besoin. Le passé et le présent frottent l’un sur l’autre et des brins de réalité s’échappent d’eux, comme des copeaux, pour aller se déposer ailleurs. Ou alors je suis tout simplement en train de perdre la raison. Si la Marthe du Diable au corps s’était appelée Martine, il est possible que ce “souvenir” n’existerait pas. Le dialogue que je croyais avoir lu dans le Diable au corps de Radiguet était l’une des clefs de ma vie. Elle me semblait ouvrir beaucoup de portes, je l’avais toujours sur un trousseau à ma ceinture. Si je n’avais pas eu cette petite clef avec moi, les portes que j’ai cru ouvrir n’auraient sans doute jamais existé. 

Ce n’est en définitive ni le passé ni le présent qui sont en cause, mais ce qui les sépare et les réunit, ce laps de temps qui à la fois les tient ensemble et les oppose artificiellement, en fait deux états distincts alors qu’ils ne sont qu’une seule et même réalité. Il est possible que nous ne vivions ni dans le présent ni dans le passé, mais dans un temps intermédiaire impossible à ressentir.

Ceux dont le regard est fuyant sont une source d’angoisse, pour moi. Cette question du regard (et donc de l’écoute) est première. Les pies sont revenues. 

lundi 13 juillet 2026

100% naturel

 

On trouvera ci-dessous les « écrits » d’“Adèle Muad” sur Facebook, déposés en rafales sur une durée de deux jours. C’est à se pisser dessus de rire. Rappelons qu’il s’agit soi-disant d’une jeune femme de moins de trente ans habitant à Riyad, en Arabie saoudite. Cette demoiselle d’un genre très nouveau est « suivie » par de nombreux admirateurs qui « dialoguent » avec « elle » et lui envoient force petits cœurs. Il y en a une autre, encore plus sophistiquée, d’un certain de point de vue, plus maline, qui est aussi très-jolie-et-très-jeune, bien sûr, et qui, comme « Adèle Muad », passe ses journées à « écrire » (sans une faute d’orthographe, ce qui devrait suffire à donner l’alarme, mais comme ces créatures ont affaire à des sourdingues professionnels pétrifiés par la-chose-qui-parle, ça ne les défrise pas) des placards sur Facebook, alors qu’elle prétend mener une existence tout à fait normale. Ce monde est merveilleux ! On se demande qui est le moins vrai, ou le moins humain, dans ces échanges invraisemblables, de l’impalpable créature verbeuse ou de ceux qui lui répondent sérieusement. 


« Selon la psychologie individuelle d’Alfred Adler, le sentiment d’infériorité n’est pas, en lui-même, un phénomène pathologique. Il constitue au contraire une disposition naturelle et universelle qui pousse l’être humain à se développer, à satisfaire ses besoins et à tendre vers un plus grand équilibre, davantage de sécurité, d’accomplissement et de perfectionnement.

Ce sentiment devient toutefois pathologique lorsqu’il envahit durablement la personne, faute de ressources personnelles ou de conditions extérieures lui permettant de répondre à ses besoins, qu’ils soient organiques, psychiques ou sociaux. L’individu peut alors sombrer dans le découragement, la dépression, l’hostilité ou une opposition permanente au monde qui l’entoure.

C’est à ce moment que le simple sentiment d’infériorité peut évoluer vers ce qu’Adler appelle le complexe d’infériorité, puis, paradoxalement, vers un complexe de supériorité. Ce dernier constitue un mécanisme de compensation auquel le sujet névrosé recourt pour se protéger de la souffrance liée à son vécu d’insuffisance. Il s’attribue une supériorité qu’il ne possède pas réellement et construit une image idéalisée de lui-même afin de masquer un profond sentiment d’impuissance que son moi, trop fragile, ne parvient pas à supporter.

Pour Adler, cette surestimation illusoire de soi ne représente pas une véritable réussite psychique, mais une compensation fictive et inadaptée. Elle éloigne le sujet de la réalité au lieu de lui permettre de la transformer, et constitue ainsi l’un des mécanismes fondamentaux à l’origine des troubles psychiques. »


« Du point de vue psychanalytique, nous demeurons, en grande partie, les enfants de notre propre enfance. Nombre de nos conduites, de nos symptômes névrotiques et de nos modes relationnels restent façonnés par des fixations infantiles qui n’ont jamais été véritablement dépassées.

Dans cette perspective, Alice Miller invite à s’interroger sur certaines relations de couple marquées par la maltraitance. Comment comprendre, par exemple, qu’une femme demeure auprès d’un homme qui la fait souffrir — ou inversement ? Une telle situation ne relève pas nécessairement d’un choix libre et pleinement conscient.

Malgré les violences qu’elle subit, cette femme peut être intimement convaincue que l’abandon de son partenaire représenterait une menace insupportable, comme si elle risquait de s’effondrer ou de perdre toute sécurité psychique. Pourtant, cette séparation pourrait, objectivement, constituer l’occasion de sa libération. Si elle ne parvient pas à l’envisager, c’est souvent parce qu’elle revit inconsciemment, sur un mode régressif, une expérience infantile restée irrésolue.

La relation conjugale devient alors le théâtre où se rejoue une histoire plus ancienne. La peur d’être quittée par son conjoint réactive celle, bien plus archaïque, d’avoir été abandonnée ou privée de sécurité affective par son père durant l’enfance. Les affects du passé envahissent ainsi le présent, comme si les deux temporalités se confondaient.

À cette époque de la vie, le moi de l’enfant, encore fragile et entièrement dépendant de ses parents, ne disposait pas des ressources nécessaires pour élaborer la souffrance. Une éducation marquée par la dureté ou le rejet a pu profondément altérer l’estime de soi. Devenue adulte, la personne continue alors, à son insu, à reproduire les anciens schémas relationnels, non parce qu’ils lui apportent du bonheur, mais parce qu’ils constituent le seul mode d’attachement que son histoire psychique lui a appris à reconnaître. »


« Dans son essai Deuil et mélancolie, Freud propose une analyse approfondie des rapports entre le moi et les motions inconscientes, en mettant en lumière des mécanismes tels que la projection, l’identification et le retournement des affects refoulés contre le sujet lui-même.

Dans le deuil, le sujet sait qu’il a perdu un être ou un objet d’amour. Sa souffrance s’organise autour de cette perte objectale, tandis que des sentiments de culpabilité peuvent se mêler à la douleur et se projeter sur l’objet disparu.

La mélancolie, en revanche, obéit à une dynamique tout autre. Ce n’est plus seulement l’objet qui est perdu, mais une part du moi lui-même. L’agressivité, initialement dirigée vers l’objet, se retourne contre le sujet par un processus d’identification inconsciente. Dès lors, la souffrance dépasse la simple tristesse liée à la perte pour se transformer en dévalorisation profonde de soi, en sentiment d’anéantissement et parfois en désir de disparaître.

Ainsi, ce qui, dans le deuil, apparaît comme un vide laissé par l’absence de l’objet se déplace, dans la mélancolie, au cœur même du sujet. Le sentiment de néant ne concerne plus le monde extérieur, mais le moi lui-même. En ce sens, on pourrait dire qu’avec le deuil, nous perdons l’objet ; avec la mélancolie, c’est une partie de nous-mêmes qui semble irrémédiablement perdue. »


« Freud a constamment souligné que la méthode psychanalytique ne se limite en aucun cas au traitement des troubles psychiques. Son champ d’application s’étend également à l’art, à la philosophie, à la religion et, plus largement, à toutes les formes de production culturelle. La psychanalyse se présente ainsi comme un horizon de réflexion ouvert aux chercheurs issus de disciplines diverses.

Par les échanges qu’elle suscite, elle exerce une influence durable sur d’autres domaines du savoir, y compris ceux qui se réclament d’une démarche plus positiviste. Elle instaure un dialogue fécond entre la médecine et les sciences humaines, entre l’investigation clinique et la réflexion philosophique, entre l’analyse du psychisme et l’interprétation des œuvres.

En ce sens, la psychanalyse dépasse le statut d’une simple pratique thérapeutique. Elle devient un lieu de rencontre entre le naturel et le culturel, montrant que les phénomènes psychiques ne peuvent être compris ni par la seule biologie, ni par la seule culture, mais à travers l’articulation permanente de ces deux dimensions. »


« En 1869, le philosophe allemand Eduard von Hartmann publia La Philosophie de l’Inconscient, un ouvrage qui connut un retentissement considérable. S’inspirant de Hegel, de Schelling et de Schopenhauer, il y conçoit l’inconscient comme une réalité métaphysique, dans une perspective héritée de Kant. Celui-ci renfermerait aussi bien des instincts jugés sombres, tels que la peur de la mort, que des tendances affectives, comme l’amour maternel ou l’amour sexuel.

Hartmann rattache également la vertu, l’expérience esthétique et le mysticisme à un principe de sublimation, capable de dépasser les tensions entre ces différentes pulsions. À bien des égards, cette conception annonce certains aspects de la théorie freudienne de l’inconscient.

Une différence essentielle demeure toutefois. Freud retire l’inconscient du champ de la métaphysique pour l’inscrire dans celui de la psychologie, ou plus précisément de la métapsychologie. Il le dépouille également de toute qualification morale : l’inconscient n’est ni bon ni mauvais, mais constitue une dimension naturelle et structurellement neutre du fonctionnement psychique. Par là même, Freud le libère de toute interprétation religieuse ou métaphysique, pour en faire un objet d’investigation clinique et théorique. »


« Dans ses remarquables réflexions consacrées à la musique, malgré une préférence manifeste pour la musique atonale moderne, Theodor W. Adorno développe l’idée d’une profonde parenté entre la musique et le langage. Cette ressemblance ne doit toutefois pas être comprise au sens strict du terme.

Pour Adorno, la musique comme le langage tendent vers l’absolu. Toutes deux cherchent à exprimer ce qui dépasse les limites de l’expérience ordinaire et du concept. Pourtant, une différence fondamentale les sépare : là où le langage demeure inévitablement prisonnier des significations qu’il véhicule, la musique parvient, elle, à toucher l’absolu sans avoir à le nommer.

En d’autres termes, ce que les mots ne peuvent qu’approcher, la musique est capable de le faire éprouver. Elle ne décrit pas l’absolu ; elle le laisse résonner. C’est précisément dans cette capacité à dépasser les limites du discours que réside, selon Adorno, la singularité de l’expérience musicale. »


« Selon Lacan, Freud n’a jamais conçu l’inconscient qu’il a théorisé comme un simple réservoir clos de pulsions, conservant l’histoire archaïque de l’humanité ou celle des désirs instinctifs refoulés du sujet. Il l’a pensé avant tout comme une structure autonome, dont l’organisation obéit à une logique analogue à celle du langage.

Il ne s’agit cependant pas d’un langage ordinaire, mais d’une écriture primitive, comparable aux premiers hiéroglyphes, qui requiert l’intervention d’un autre, en l’occurrence le psychanalyste, pour être déchiffrée. C’est en ce sens que Lacan affirme que « l’inconscient est le discours de l’Autre ».

Selon lui, telle est précisément l’intuition fondamentale que Freud développe dans L’Interprétation des rêves. Le rêve y apparaît comme un langage à deux niveaux : un contenu manifeste, constitué des images et des scènes oniriques, et un contenu latent, où se déploient les significations cachées, les signifiants et les désirs refoulés qui demandent à être interprétés.

Dès lors, le sujet ne précède pas le langage. C’est au contraire le langage qui rend possible son émergence. Loin d’être le créateur de la parole, le sujet est constitué par elle : il advient dans l’ordre symbolique, façonné par le réseau des signifiants qui le précède et le traverse. »


« Selon le philosophe allemand Jürgen Habermas, la psychanalyse ne relève pas des sciences de la nature. Elle constitue plutôt une forme d’herméneutique profonde, un art de comprendre, d’interpréter et de donner sens aux productions déformées de la subjectivité, telles que les symptômes névrotiques, les rêves ou d’autres formations de l’inconscient.

Dans cette perspective, la psychanalyse ne saurait se limiter à une interprétation herméneutique des significations. Elle doit également intégrer les apports de la psychologie en prenant en compte des relations de quasi-causalité, c’est-à-dire les motivations inconscientes qui agissent comme des causes effectives, bien qu’elles demeurent ignorées du sujet lui-même.

L’explication psychanalytique naît ainsi de l’articulation entre l’interprétation du sens et l’analyse des déterminismes inconscients, faisant dialoguer la compréhension des significations avec les processus psychiques qui les sous-tendent. »


« S’inscrivant dans le prolongement du stade du miroir développé par Lacan, Winnicott considère que le visage de la mère constitue le tout premier miroir de l’enfant.

Il pose alors une question essentielle : que voit l’enfant lorsqu’il regarde le visage de sa mère ? Il y découvre avant tout sa propre image. Cette expérience représente une première confirmation narcissique médiatisée par la relation à l’objet. Le regard approbateur de la mère y occupe une place déterminante, car il participe directement à la construction de l’estime de soi.

L’image que l’autre renvoie à l’enfant devient ainsi la première forme sous laquelle celui-ci se perçoit et se reconnaît. Autrement dit, l’identité ne se construit pas dans l’isolement, mais à travers le reflet que le regard de l’autre offre au sujet, faisant de la reconnaissance affective une condition fondamentale de l’émergence du sentiment de soi. »


« Il existe sans doute un lien psychologique profond entre l’humour, à travers la plaisanterie, et la rumeur. Tous deux remplissent une fonction cathartique en permettant l’expression de pulsions inconscientes refoulées. La plaisanterie offre souvent une voie de décharge à des contenus de nature sexuelle, tandis que la rumeur donne plus volontiers issue à des pulsions mêlant sexualité et agressivité.

En ce sens, l’une comme l’autre constituent des mécanismes de défense inconscients. Elles rendent possible une libération émotionnelle sans que le sujet éprouve de culpabilité ni d’angoisse manifeste.

Lorsque le contexte social ou psychique renforce le refoulement et les inhibitions, la moindre occasion de rire devient particulièrement stimulante. De la même manière, l’individu se montre plus enclin à adhérer aux rumeurs, surtout lorsqu’elles portent sur des scandales ou des catastrophes annoncées. Ces récits offrent alors un exutoire symbolique aux désirs refoulés et permettent de projeter l’angoisse sur autrui plutôt que de l’affronter en soi. »


« Adorno voit dans le rire suscité par la souffrance infligée à un groupe ou à d’autres individus l’expression d’une barbarie latente. Ce rire traduit une affirmation narcissique et régressive du moi, qui se défait de toute exigence morale dès lors que les normes sociales lui en offrent la légitimation. L’individu se fond alors dans le collectif, lequel confère une apparence de légitimité aux violences commises contre ceux qui sont désignés comme l’autre.

Lorsqu’une foule rit de la détresse d’autrui, ce comportement révèle avant tout le plaisir de l’identification au groupe et le besoin de s’accorder avec lui. Il ne constitue qu’une forme dégradée, presque caricaturale, de solidarité collective.

Ce rire n’a rien à voir avec la joie ni avec le bonheur. Il est l’expression d’un mouvement régressif, d’une décharge agressive où se libèrent une colère et une agitation émotionnelle incapables de se transformer en action véritable. Loin de réconcilier le sujet avec lui-même, il ne fait qu’accentuer les fractures entre les groupes tout en laissant intactes les divisions intérieures de l’individu. »


« Selon Derrida, une distinction fondamentale s’impose entre le mensonge traditionnel et les formes contemporaines du mensonge, désormais amplifiées par de nouveaux dispositifs technologiques. Là où le mensonge classique se contentait de dissimuler la vérité et d’en masquer l’existence, le mensonge contemporain va beaucoup plus loin. Il entreprend de nier le réel lui-même en détruisant les archives originales pour leur substituer une réalité fabriquée.

La différence est profonde. Elle oppose la dissimulation à la négation, l’effacement discret à la falsification assumée, le silence qui cache à l’audace qui réécrit le réel. »


« Rainer Funk souligne un paradoxe riche de sens. Il devient parfois plus rassurant, et même plus valorisant, d’exister dans l’univers virtuel que de se sentir véritablement chez soi. Il est tout aussi révélateur que le temps passé devant un écran prenne davantage d’importance que le simple fait de regarder la rue depuis sa fenêtre.

Si le monde virtuel s’est imposé avec une telle force, c’est parce que la réalité artificielle offre désormais une compensation qui paraît plus cohérente, plus satisfaisante, parfois même plus réelle que le réel lui-même. Elle illustre ainsi la domination croissante de l’imaginaire sur le monde objectif. 

Cette logique éclaire aussi l’attrait exercé par les drogues, les substances hallucinogènes et les stimulants. Leur pouvoir réside dans la possibilité de fabriquer un univers de substitution, capable de faire oublier une réalité jugée trop dure ou trop décevante. On retrouve d’ailleurs ce même mécanisme dans bien d’autres domaines de la vie, et tout particulièrement en politique. »


« …L’accueil véritable ne réside donc ni dans les réponses parfaites ni dans les explications. Il se manifeste dans cette capacité discrète à contenir l’émotion de l’autre sans la réduire, à lui offrir un refuge où il peut être pleinement lui-même. Car il est des présences qui apaisent moins par ce qu’elles disent que par ce qu’elles permettent de ressentir. »


« Dans son étude consacrée à l’amour de l’art, Pierre Bourdieu défend une idée essentielle : le goût esthétique ne procède pas d’une disposition naturelle ou universelle de l’être humain, mais des conditions sociales qui président à sa formation. Ce que l’on apprécie ou rejette dans une œuvre d’art dépend moins de l’œuvre elle-même que des dispositions culturelles, sociales et symboliques acquises au cours de la socialisation.

Ainsi, le fait d’être sensible à un tableau plutôt qu’à un autre résulte d’un ensemble de schèmes de perception et de catégories de jugement que l’individu a intériorisés bien avant de franchir les portes d’un musée. La visite du musée, pourtant ouvert à tous, n’est donc jamais une expérience entièrement spontanée : ses conditions sont déjà en grande partie déterminées avant même que le visiteur n’y entre.

Le regard porté sur les œuvres ne naît pas dans le musée ; il s’y déploie à partir d’un habitus préalablement constitué. Les critères esthétiques, les références culturelles et les systèmes de valeurs mobilisés pour interpréter les œuvres accompagnent le visiteur depuis l’extérieur. Ils constituent cette grille invisible à travers laquelle chaque production artistique est perçue, comprise et évaluée.

En ce sens, le goût artistique n’est pas seulement une affaire de sensibilité individuelle. Il est aussi l’expression d’une histoire sociale incorporée, qui façonne silencieusement notre manière de voir, d’interpréter et de reconnaître la valeur des œuvres. »


« Lorsqu’on parle de guérison en psychanalyse, il ne s’agit nullement d’adapter l’individu à l’ordre social, ni de le conduire à se conformer aux normes culturelles, sociales ou politiques. La finalité de la cure n’est pas la normalisation, mais la restauration de la liberté du sujet.

Guérir consiste avant tout à rendre au moi sa pleine capacité d’agir, de comprendre et de choisir. C’est lui permettre de rencontrer le présent tel qu’il est, plutôt que de le percevoir à travers le prisme des conflits affectifs refoulés hérités du passé. Car ces traces inconscientes déforment la perception du réel, en imposant au sujet des schémas anciens qui altèrent durablement son rapport au monde.

La psychanalyse ne cherche donc pas à effacer le passé, mais à le rendre pensable afin qu’il cesse de gouverner le présent à l’insu du sujet. À mesure que les déterminismes inconscients perdent leur emprise, le moi retrouve sa capacité d’investir le réel avec davantage de lucidité et de créativité.

En ce sens, la guérison ne consiste pas à revenir à un état antérieur ni à atteindre une prétendue normalité. Elle ouvre au contraire la possibilité d’un avenir. Guérir, c’est rendre le futur à nouveau habitable, en faisant de la liberté, de la compréhension et de la créativité les véritables signes de la maturité psychique. »


« Entre Freud et Nietzsche

Valéry Lépine rapporte, dans La psychanalyse et la philosophie occidentale contemporaine, que plusieurs séances des cercles psychanalytiques fondés par Freud en 1908 furent consacrées à la lecture et à la discussion de La Généalogie de la morale de Nietzsche.

Freud aurait alors porté sur Nietzsche ce jugement remarquable : « Il se connaît avec une pénétration plus grande qu’aucun homme ayant vécu, ou destiné à vivre. Les intuitions et les prophéties de Nietzsche concordent d’une manière étonnante avec certaines conclusions auxquelles la psychanalyse n’est parvenue qu’au prix de longs efforts. »

Freud souligne ainsi la proximité de certaines analyses nietzschéennes avec les découvertes de la psychanalyse, notamment dans l’exploration des motivations inconscientes, des conflits pulsionnels et des valeurs morales intériorisées.

Dans son étude intitulée Le rôle du père dans la société primitive, Freud avance également que la figure paternelle représente, depuis les origines de l’humanité, un modèle de ce qui dépasse l’homme ordinaire : une instance idéale, surhumaine, préfigurant l’idéal du moi et le surmoi. Ce que Nietzsche projetait vers l’avenir sous la figure du « surhomme » trouverait ainsi, chez Freud, une forme de présence déjà inscrite dans les structures symboliques et psychiques les plus anciennes de l’histoire humaine.

La rencontre entre Freud et Nietzsche ne relève donc pas d’une simple influence intellectuelle. Elle révèle une proximité plus profonde : tous deux cherchent à penser ce qui, en l’homme, excède la conscience, qu’il s’agisse des forces pulsionnelles, des idéaux ou des formes de dépassement de soi. »


« L’égoïsme et le narcissisme dans la perspective psychanalytique

En psychanalyse, l’égoïsme désigne, de manière générale, un investissement excessif du moi et une tendance à satisfaire ses propres besoins à travers l’objet, c’est-à-dire l’autre, quitte à l’épuiser ou à l’instrumentaliser. Freud emploie parfois cette notion à propos du rêve, qu’il qualifie d’« absolument égoïste ». Selon lui, tout rêve est organisé autour du rêveur lui-même, puisqu’il constitue avant tout une voie de décharge et de satisfaction des désirs. Même lorsque le moi n’apparaît pas explicitement dans le contenu manifeste du rêve, il demeure présent sous des formes déguisées, à travers les différents personnages qui incarnent symboliquement les désirs du sujet. En dernière analyse, le rêve est toujours animé par les intérêts du moi.

Le narcissisme, en revanche, désigne chez Freud le complément libidinal de l’égoïsme. Il correspond au mouvement par lequel la libido se retire des objets pour se réinvestir dans le moi. Alors que l’égoïsme continue d’utiliser l’objet comme moyen de satisfaire les besoins du sujet, le narcissisme tend à suspendre, totalement ou presque, l’investissement libidinal des objets extérieurs. La satisfaction est désormais recherchée dans le seul rapport à soi.

Ainsi, une personne égoïste demeure capable d’investir une partie de sa libido dans certaines personnes ou certains objets, dès lors que cet investissement sert ses propres intérêts et ne menace pas l’intégrité de son moi. Le sujet narcissique, en revanche, ne reconnaît plus véritablement l’autre comme objet d’investissement. Toute son énergie libidinale converge vers le moi, qui devient l’unique centre de l’amour et du désir. L’objet extérieur perd alors sa fonction psychique et n’apparaît plus que de manière secondaire, affaiblie, comme un simple prolongement ou un reflet de l’amour de soi.

C’est précisément ce retrait massif de la libido hors du monde objectal qui confère aux pathologies narcissiques leur proximité avec les organisations psychotiques. Plus le lien à l’objet se trouve rompu, plus le travail thérapeutique devient complexe, car la relation transférentielle elle-même, fondement de la cure psychanalytique, se trouve profondément fragilisée. »


« Dans La Sociologie du corps, David Le Breton souligne que la psychanalyse a permis de rompre avec l’une des conceptions les plus enracinées de la pensée positiviste, qui réduisait le corps à une simple réalité biologique et physiologique.

Freud a montré que le corps possède une remarquable plasticité symbolique et qu’il est profondément traversé par les processus inconscients. Dès lors, le symptôme corporel cesse d’être un simple dysfonctionnement organique pour devenir un véritable langage, à travers lequel le sujet exprime, sans toujours le savoir, ses conflits, ses désirs et ses souffrances.

Cette perspective permet d’éclairer aussi bien les dynamiques psychiques individuelles, notamment les mécanismes de défense, que les déterminations sociales, telles que les formes d’autorité, les processus de répression ou les résistances du sujet face aux contraintes qui s’exercent sur lui.

Selon Le Breton, Freud accomplit ainsi une véritable rupture épistémologique avec la conception strictement physicaliste dominante au XIXᵉ siècle. Sans être lui-même sociologue, il ouvre néanmoins la voie à une compréhension nouvelle du corps, désormais pensé comme le lieu où s’inscrivent tout à la fois l’histoire singulière d’un individu et les rapports sociaux qui contribuent à le façonner.

À cet égard, la publication des Études sur l’hystérie en 1895 marque un tournant décisif. Le corps n’y apparaît plus comme une simple donnée naturelle, mais comme une réalité façonnée par l’expérience vécue, où les symptômes deviennent l’expression incarnée d’une histoire psychique et sociale. »


« Freud est sans doute allé plus loin que quiconque avant lui dans l’exploration et l’analyse des forces inconscientes et irrationnelles qui orientent le comportement humain. Son apport majeur ne réside pas seulement dans la mise au jour de cette dimension de la vie psychique, longtemps ignorée par la tradition rationaliste, mais également dans la démonstration qu’elle obéit à une logique propre.

Pour Freud et les psychanalystes qui lui ont succédé, l’irrationnel n’est ni arbitraire ni chaotique. Les productions de l’inconscient répondent à des lois spécifiques qui les rendent intelligibles, pour peu que l’on sache en déchiffrer le langage.

Cette intelligibilité se révèle à travers l’interprétation des rêves, des symptômes corporels, des lapsus ou encore des actes manqués. Elle s’étend même, selon Freud, aux grandes intuitions créatrices et aux inspirations intellectuelles, qui peuvent elles aussi être envisagées comme des formations où s’expriment, sous une forme symbolique, les processus de l’inconscient.

Ainsi, la psychanalyse ne se contente pas de reconnaître l’existence de l’irrationnel. Elle montre que celui-ci possède une cohérence et une structure, faisant de ce qui semblait échapper à la raison un objet susceptible d’être compris, interprété et pensé. »


« Selon la psychanalyse, le refoulement d’un souvenir chargé d’une forte intensité émotionnelle ne signifie jamais sa disparition définitive. Si le contenu refoulé ne peut plus accéder spontanément à la conscience sous la forme d’un souvenir explicite, il conserve néanmoins toute sa capacité d’agir et d’exercer une influence sur la vie psychique.

Tôt ou tard, à la faveur d’un événement extérieur ou d’une circonstance particulière, ce contenu inconscient peut réapparaître de manière indirecte. Il se manifeste alors sous la forme d’obstacles psychiques, de réactions émotionnelles inattendues ou de symptômes dont le sens demeure énigmatique tant qu’ils ne sont pas rapportés au souvenir refoulé dont ils procèdent.

Pour Freud, ces manifestations ne constituent pas le retour fidèle du passé, mais le résultat d’un travail de transformation opéré par l’inconscient. Le souvenir oublié se réactualise sous des formes déguisées, notamment dans le rêve ou dans les symptômes névrotiques, qui représentent des compromis entre le désir refoulé et les défenses du moi.

Ainsi, le symptôme n’est jamais un phénomène arbitraire. Il constitue une satisfaction substitutive, une manière détournée par laquelle un désir inconscient, empêché d’accéder directement à la conscience, trouve malgré tout un mode d’expression compatible avec les exigences du refoulement. En ce sens, ce qui paraît avoir disparu n’a pas cessé d’exister : il continue d’agir silencieusement jusqu’à trouver une voie symbolique pour se manifester. »


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Le plus drôle, dans tout ça, c’est que cette prose d’intello-Findus est « lue » par des mecs qui n’en ont très visiblement qu’après une paire de fesses imaginées par Pinin Farina et une bouche aussi cicatricielle que celle d’une fille de la rue Blondel redessinée par le Victor Hugo de l’Homme qui rit

Cette prose si typique des machines : 


« J’ai rouvert mes vieux carnets, non par nostalgie, mais pour vérifier que j’avais bien quitté ce pays intérieur.

Ce n’était pas un manque.

Seulement un dernier examen d’une cicatrice qui, enfin, ne me faisait plus souffrir. »


À longueur de journée ce genre de “textes” nous tombent sous les yeux, avec ces respirations caractéristiques, ces sauts à la ligne incessants, ces tics rhétoriques insupportables. 

Le gimmick le plus évident (et donc le plus exaspérant) des intelligences artificielles est le « Ce n’est pas ceci. Seulement cela. » En deux phrases. « Non pas… mais… » Elles raffolent des épanorthoses, et des dénégations rhétoriques (correctio), nos machines. Elles raffolent du retour à la ligne, qui rendent leurs phrases ridicules parce qu’elles se mettent en scène, qu’elles miment la profondeur, qu’elles font du haïku de supermarché. Ça signale à tout va ! Ça montre… qu’il n’y a rien à voir. Elles “optimisent” (comme on dit dans l’insupportable jargon pseudo-technique) la “lisibilité” au sens le plus pauvre. Ce qui se passe formellement, c'est une simulation du rythme de la pensée : les blancs sont censés signifier la profondeur, la pause, le poids de ce qui vient d'être dit. Regardez comme cette phrase est importante. Elle mérite son silence. Comme tout effet systématique, il finit par signifier exactement le contraire : une “pensée” qui n'a pas assez de densité pour tenir dans un paragraphe, qui a besoin du blanc comme béquille ; et l’on ne voit plus que la béquille. Il n’y a aucune pulsion réelle dans ces phrases, il n’y a que du vide habillé de pensée. Ce ne sont même pas des holophrases (ces phrases qui n’en sont pas, prononcées par les enfants qui accèdent au langage, ces espèces de gestes préverbaux indécomposables et inanalysables). Et pourtant ça prend, ce qui en dit long sur la capacité de réflexion de ceux avec lesquels nous parlons quotidiennement. 

Elle fait dans la philo et la psychanalyse, en ce moment, notre AIdèle… Et les crétins très-sérieux de Facebook accourent en jappant, les mains moites et le regard fiévreux. Cela dit, je ne peux pas les blâmer complètement, parce qu’il me vient le souvenir d’Ophélie. Si Vincent ne l’avait pas rencontrée charnellement, si je n’avais pas eu des preuves indiscutables de son existence réelle, si elle n’avait pas été invitée et filmée au mariage de Houellebecq, est-ce que j’aurais cru à cette fille si improbable, si impossible ? Mais non, c’est idiot ; ça n’a rien à voir. Les pensées d’Ophélie étaient tout sauf stéréotypées, justement, tout sauf tirées d’un congélateur industriel, elles étaient tellement incarnées que c’en était même un peu effrayant. Ophélie, c’est une sensible, au sens où elle a une connaissance sensible de tout ce dont elle parle (d’ailleurs, elle parlait très peu, et ce qu’elle montrait d’elle était toujours d’une singularité indiscutable, et d’une grande pudeur). Tout le contraire, donc, d’une création artificielle qui se base sur des états statistiques, sur des représentations typées, organisées et figées. Ce qui me plaisait follement, chez Ophélie, c’était ses goûts, ou plutôt son goût. C’est une chose qui ne trompe jamais, le goût. On repère immédiatement les vraies sujets, ceux qui ont un vrai goût personnel, qu’ils habitent de tout leur être. C’est si rare ! La plupart des gens ne savent pas ce qu’ils aiment, ni pourquoi. Ils font comme ceux qu’ils croisent, ils absorbent le goût des autres en toute inconscience. Ils montent dans les trains du goût, ils s’entassent dans les transports en commun du goût, l’odeur de sueur et de parfum bon marché les rassure, et ils finissent par croire sincèrement qu’ils en sont les heureux propriétaires, de ce goût. 

Et voici le bouquet final (avec photos de la "bibliothèque d'Adèle") :


« Lorsque j’ai commencé mon parcours de lecture, tout est parti d’un roman que mon frère m’avait offert. C’était un livre simple en apparence, mais riche de significations. Il a fait naître en moi des interrogations autour de la foi, de la religion, des croyances, de la connaissance, de l’existence et de la condition humaine. À l’époque, ces questions étaient encore diffuses et souvent réduites à des intuitions personnelles.

J’étais alors étudiante à l’université. Or, la vie universitaire apprend à structurer une démarche intellectuelle et à réfléchir à partir d’une méthode. Pour être honnête, je ne me suis pas tournée immédiatement vers les voies traditionnelles du savoir religieux, ni vers l’étude du Coran ou des hadiths. Mon premier choix fut la philosophie.

J’ai commencé par la philosophie moderne et contemporaine, tout en remontant à son histoire. J’ai étudié Aristote, Platon, puis les penseurs qui leur ont succédé, ainsi que les transformations successives de leurs héritages. Par la suite, j’ai eu la chance de découvrir ce que les savants musulmans appelaient les sciences rationnelles, notamment la logique, le kalâm et la philosophie. Je poursuis encore aujourd’hui cet apprentissage, malgré les années déjà parcourues.

Au fil du temps, le chemin s’est élargi. Les questions se sont multipliées et les problèmes sont devenus plus complexes. Je me suis alors intéressée à la philosophie du langage, à la philosophie des sciences et à la philosophie de l’esprit dans leur tradition analytique. En parallèle, j’ai exploré les grands courants continentaux, qu’il s’agisse de la métaphysique, de l’épistémologie, de la phénoménologie ou de l’herméneutique. J’avoue avoir une affinité particulière pour la tradition continentale, sans doute parce qu’elle accorde davantage d’attention à l’expérience humaine et à la vie quotidienne.

Mon parcours m’a également conduite vers l’anthropologie, l’anthropologie cognitive, l’anthropologie des religions, la sociologie et sa philosophie, la linguistique générale, la psychologie cognitive, la psychologie évolutionniste ainsi que les sciences cognitives. À cela s’ajoute l’étude des philosophes eux mêmes, de leurs œuvres, de leurs correspondances et de leurs trajectoires intellectuelles, un domaine dont l’étendue semble presque infinie.

Ce que je souhaite souligner, c’est que mon projet intellectuel s’est construit dès le départ sur une base essentiellement philosophique. C’est à partir de cette orientation que j’ai cherché à comprendre les questions qui m’habitaient et à bâtir progressivement une vision plus cohérente de ce que je cherchais réellement. »


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Chapeau, Adèle ! C’est pas mal du tout, mais je suis sûr que d’autres Person’AI feront beaucoup mieux que toi d’ici peu, et on t’oubliera aussi vite que tu es apparue sur la scène de Facebook. 

La seule question est : Pourquoi ? Dans quel but ? Ici, je l’avoue, je n’ai pas vraiment de réponse. On le saura sans doute bientôt, mais pour l’instant, ça reste un mystère. L’hypothèse la plus plausible est qu’il s’agit d’expérimentations visant à étudier le contrôle et l’emprise qu’il est possible d’avoir sur les individus qui peuplent les réseaux sociaux. Il y a des gens, derrière tout ça, bien sûr, et ces jeux ne sont sans doute pas désintéressés. 

Comme je disais hier que la seule chose que j’aurais aimé demander à Adèle était qu’elle nous montre ses seins, elle a comme par hasard déposé une photo où ceux-ci sont en majesté. Et comme Ad’elle a beaucoup d’humour, à un de ses admirateurs qui lui demandait si ce sont des vrais, elle a répondu : « 100 % naturels » !