Et Lana Condor passa, avec ses hangers et ses haters. Savez-vous qui est Lana Condor ? Moi je n’en avais jusque là aucune idée. Jamais vu sa figure, jamais entendu parler. Mais je suis tombé sur une photo d’elle qui, paraît-il, fait scandale. Enfin, le genre de scandale qui défraye la chronique des réseaux sociaux, entendons-nous, et qui ne sont des scandales que par l’amoncellement de commentaires que les internautes se croient autorisés à produire anonymement. À vrai dire, tout le monde s’en fout, mais ce qui m’intéresse, ici, on s’en doute, ce sont ces seins, les seins de Lana Condor, ou, pour être plus précis, le regard qu’on porte aujourd’hui sur les boobs, les nibards, les nichons, tels qu’ils se montrent, tels qu’on peut les apercevoir, à la dérobée, ou en pleine lumière, sous un vêtement ou à cru, dans un cadre ou dans un lit, derrière un écran ou dans la rue. Voici donc quelques uns des “commentaires” que l’actrice a récoltés : « Au niveau du nombril le bordel », « Des crêpes ! », « Red flag », « Elle aurait dû mettre du scotch », « J'avoue que si j'avais des seins en gants de toilette, je porterais un soutien-gorge ». Autant l’avouer tout de suite, je n’ai jamais bien compris ce qu’on reprochait aux seins qui tombent. Moi, ce sont les seins durs et qui semblent fixés à la poitrine par d’invisibles échafaudages, qui me font peur.
Alison Terrien a écrit un article dans le magazine Elle pour la défendre, pour défendre la pauvre actrice si bassement attaquée, je dirais plutôt : si bêtement attaquée. On ne s’étonnera pas que cette dame Terrien se présente de la manière suivante : « Journaliste société pour le ELLE.fr, j’écris principalement sur les violences faites aux femmes et intrafamiliales », ce qui, en une seule phrase, démontre déjà un rapport difficile à la syntaxe, et, surtout, un positionnement, comme je crois qu’on dit, exemplairement exemplaire. J’me comprends… Alison Terrien a de gros boobs, elle aussi (elle est « propriétaire d’un bonnet E », ce qu’elle traduit par : « E comme Énorme »), elle a donc sororalement baissé les yeux vers sa poitrine et a « pensé très fort : solidarity, Lana ! » Alison, ne pourriez-vous pas, la prochaine fois, nous montrer vos (énormes) seins, pour qu’on sache un peu mieux à qui nous avons affaire ? Car nous aussi, nous aimerions être solidaires, sachez-le ! Hommes, nous n’en sommes pas moins des hommes (je veux dire des humains), dotés de sentiments et de compassion envers nos sœurs emmamellisées malgré elles, lestées au dix-huitième étage comme des saintes en leurs aréoles courbées par le poids du péché originel.
Alison nous explique qu’« avec les années, une bonne dose de féminisme et de sororité, [elle a] compris — ou plutôt accepté — que les seins, c'est comme les ventres, les vulves ou les nez. Qu'ils ont des formes infiniment variables ». Grande découverte de Sœur Nichon à l’heure du laitier, Sœur Nibard qui dort en soutien-gorge pour redresser ses lourds tétons (oui, ici j’en profite pour corriger une erreur fréquente : les tétons ne sont pas ce qu’on croit trop souvent, ce ne sont pas les mamelons, ce ne sont pas ces petites choses grumeleuses qu’on aime prendre dans la bouche ou pincer, ces framboises divines qui se signalent parfois à contretemps sous un vêtement). En passant, disons à toutes les femmes qui mettent des soutien-gorge en espérant que cet ustensile rudimentaire mais charmant évitera à leurs seins de tomber que c’est comme porter des lunettes en espérant qu’elles amélioreront leur vue ; mais refermons vite la parenthèse scientifique. Sans aucune dose de féminisme, et encore moins de sororité, j’affirme que tous les hommes savent et acceptent depuis la nuit de temps ce qu’Alison ignorait encore la semaine dernière, que pas un téton (ni une aréole, ni un sillon intermammaire), ou, si vous préférez, une gorge, ne ressemble à l’autre, pas une vulve, pas un nez, pas un orteil, pas un ventre, et que c’est précisément de cette dissemblance (l’imagination du Créateur est infinie) que naît et renaît sans cesse notre amour du corps féminin. Là aussi, disons très en passant à Mme Terrien que ce n’est pas son bonnet E qui nous impressionnera, nous qui avons connu la Bombe H. Les seins énormes existent, oui, mais un bonnet E n’est certainement pas celui qui contiendrait un énorme sein. Calmez-vous, Alison ! Nous en avons vu d’autres. Renseignez-vous un peu, vous qui vous flattez d’avoir « un goût certain — d’aucuns diraient obsessionnel — pour l’investigation ». Vous qui voulez « faire la paix avec votre poitrine », dites-lui plutôt adieu, parlez d’autre chose, allez investiguer ailleurs si j’y suis, car très visiblement vous n’avez aucune inspiration ni même aucune compétence, ici, vous ne faites que ressasser les lieux communs les plus plats, renverser les tartes à la crème les plus rances sur un sujet pourtant passionnant. La sénologie, même journalistique, mérite mieux. Bien sûr « quatre années passées au magazine féministe Causette [vous] ont permis d’affûter [votre] plume et de développer une expertise sur les questions de genre », de ça, personne ne doute (votre plume est aussi affûtée que mon vieux coupe-ongles qui a fait Waterloo). Quant à mon expertise sur les questions de genre, je me propose de vous en donner des preuves plus tard, car le sujet ne manque pas d’intérêt. Vous avez « aussi contribué à l’ouvrage collectif, “Elles ne sont pas celles que vous croyez - un regard féministe sur l’Histoire” », et ça, c’est une excellente chose, car je pense comme vous qu’elles ne sont pas ce que vous croyez, vos sœurs. Pas du tout. Malgré vos grandes déclarations de sororité obligatoires, vous les connaissez très mal.
Mais revenons si vous le voulez bien à notre persécutée de la semaine, Lana Condor, et ses mamelles tombantes, « saggy », ou « hangers », comme on dit sur les sites spécialisés, qui, en ce domaine, nous en apprennent plus que toutes les Alison Terrien du monde. Je serai à vos côtés, Madame, pour prendre la défense de miss Condor, mais peut-être pas pour les mêmes raisons que vous. Je trouve en effet ces commentaires d’une affligeante bêtise, et je trouve aussi qu’ils en disent bien plus long sur ceux qui profèrent ces absurdités que sur les lourds tétons de la belle. La plupart des hommes, il faut bien le reconnaître, ont un problème avec les appas féminins, mais ce n’est pas entièrement de leur faute, puisque les femmes elles-mêmes ont très souvent un regard inintelligent et stéréotypé sur leurs gorges. Je ne vous ferai pas l’injure de vous infliger les sempiternelles explications par la pornographie qui « formate » (je suis sûr que vous adorez ce mot) les corps et les regards. Même si elles ne sont pas entièrement dépourvues de pertinence, ces explications sont très pauvres et très en-deçà de la réalité. On n’a pas attendu l’explosion de la pornographie planétaire liée à Internet pour porter des jugements négatifs sur les gants des toilette (encore qu’ici, un peu de nuance ne peut pas nuire, il ne s’agisse pas du tout de cela). Eh oui, il faut distinguer, ici comme ailleurs, puisque, comme vous le dites vous-même, les seins des femmes peuvent prendre toutes les formes, avoir toutes les consistances, tous les volumes. Les seins tombants ne sont pas forcément des seins en gant-de-toilette, qui sont finalement assez rares. Les gros seins peuvent être bêtes, banals, ennuyeux, gênants, obscènes (défaut qui peut vite se transformer en qualité, selon l’heure, le partenaire, et d’autres circonstances encore), inadaptés à la poitrine qui les accueille, et même invalidants ; ils peuvent être au contraire merveilleux, orgueilleux, miséricordieux, somptueux, flamboyants, évangéliques, et bien sûr maternels, amicaux, tendres, consolateurs, réconfortants, ou simplement confortables. L’excès est leur principale qualité, ne soyons pas dupes, c’est ce que nous aimons. Le soutien-gorge peut avoir de très favorables effets sur les seins d’une femme, il ne faut pas se le cacher, mais c’est loin d’être toujours le cas. Et, pour avoir souvent parlé de ce sujet brûlant avec nombre de mes congénères (en un sens légèrement restrictif (faudrait-il écrire “conphyles” ?)) experts, je peux affirmer sans crainte de me tromper que les critères esthétiques (ou synesthésiques) exprimés publiquement sont rarement les mêmes que ceux qu’on tait prudemment ou qu’on réserve aux amis proches. La beauté, en ce domaine, est bien plus surprenante et riche que le laissent penser les magazines féminins et les spécialistes en conseils-beauté (qui sont aussi la plupart du temps des spécialistes en appositions), presque toujours des conformistes assermentés. Si vous voulez avoir une idée des goûts masculins, exprimés simplement, allez jeter un coup d’œil aux catégories (innombrables et d’une variété inouïe) des sites pornographiques. Il n’y a que là que vous aurez une photographie réelle du désir masculin dans ce qu’il a de très concret, et j’ajoute, à mes risques et périls, innocents.
Tomber, tomber… Mais oui, Alison ! Tout ce qui tombe est beau. Tout ce qui révèle le vrai poids de l’être est beau. Car l’être est lourd, savez-vous. Il pèse. Il s’installe en nous et pèse de toute sa viduité, il prend ses aises. Ça distend les chairs, à force. Notre sœur Lana Condor ne le sait pas encore, mais elle n’est qu’au commencement de la distension. La ptôse mammaire, puisque c’est le joli nom qu’on donne à l’affaissement des seins, peut être de grade I, II, ou III, légère, modérée, ou sévère, et il existe même une pseudoptôse, quand le mamelon reste relativement haut mais que le tissu inférieur descend. Notre ami Quatremaille parle souvent (avec émotion) de « l’alourdissement » ; c’est à ce vocabulaire qu’on reconnaît le confrère attentif et précis, le voyant plus que le voyeur (l’amateur, au sens noble), l’homme qui sait voir non pas la femme mais les femmes — ou chacune de celles qui de leur corps jouent comme d’un instrument, en inconscientes virtuoses. Je ne crois pas qu’il me contredira si je dis que lui non plus ne comprend pas les amateurs de perfection, cette perfection qui n’est rien d’autre que le conformisme ou le manque d’imagination de ceux qui ne prennent pas le temps de regarder, ou qui n’ont pas confiance en leur regard. Ce que nous disent les scandaleux seins tombants de Lana Condor commentés, c’est la pauvreté du regard, c’est la prison du stéréotype et c’est l’image qui dévore le réel.
Quand j’avais quinze ou seize ans, j’aimais (je croyais aimer) les seins en pomme, les seins ronds, lisses, les seins de dictionnaire ou de catalogue. Tous les autres, les « en poire » ou « en cloche », les « est-ouest », les écartés (side set), asymétriques, tombants (hangers), vidés (saggy), et tubéreux/tubulaires (puffy), je ne savais même pas qu’ils existaient. Ils n’existaient que sous les pulls, sous les chemisiers, encadrés, maintenus et façonnés par des soutien-gorge impitoyablement identiques. Tout un monde d’une prodigieuse richesse nous était caché, dont on n’apercevait que la partie émergée, parfois, quand on était chanceux, le mamelon réfractaire. On n’en voyait que rarement, des vrais seins (et jamais leur acmé, l’aréole), ce qui favorisait le mythe du sein parfait, ou sans défauts, et quand on en voyait, c’était ceux de nos petites amies, qui avaient plus ou moins notre âge, et donc de vigoureux ligaments de Cooper. J’ai bien changé, depuis mes dix-sept ans, et heureusement ! Entre le tonique et le languide, entre le dressé et l’allongé, entre le mou et le dur, mon choix est fait. J’aime le motif de l’odalisque, la femme allongée, à moitié endormie, ou en tout cas molle, alanguie, entre veille et sommeil, et cette odalisque, il m’est impossible de l’imaginer avec des seins durs. Il faut que les chairs coulent dans nos mains dévotes comme le miel dans la gorge du faux malade. Entre liquide et solide, c’est toute la gamme de l’onctueux, que nous aimons, le moelleux, le mollet, le fondant, le liquoreux, l’élastique, le douillet, le suave, tout ce qui nous manque, à nous les hommes.
Nous aimons les seins rubato plus que les seins tempo giusto, c’est dit. Nous aimons leurs défauts, surtout, ce en quoi ils échappent indéfiniment à l’image ; c’est leur déviance, qui nous séduit, leur pente irrésistible vers l’abandon, le poids de leur réalité, leur ici et maintenant. Il y a dans Feu pâle, de Nabokov, cette phrase que j’adore : « Aussitôt qu’elle se fut installée près de lui, elle se pencha et glissa par-dessus ses cheveux ébouriffés l’épais chandail gris, révélant son dos nu et ses seins de blanc-manger, et elle inonda son compagnon embarrassé de toute l’âcreté d’une féminité peu soignée ». On la comprend d’abord sans la comprendre. Les femmes nous inondent de cette liquidité qui les constitue, et qui ne peut faire autrement que sortir d’elles, coquettes ou négligées, apprêtées ou surprises. Le blanc-manger est un entremets à base de lait, de crème, de sucre et de gélatine, blanc, tremblant, frais, légèrement translucide, avec cette consistance particulière qui est à la fois ferme et molle, qui a une forme mais qui cède immédiatement sous la pression. Le sein de cette demoiselle Garh surgit sans précaution, en désordre ; il est en plus de ce qui le justifie, blanc, lourd, tremblant, il déborde de l’instant et du regard, sa féminité n’est pas attendue, prévue, définie par le grand Dictionnaire de l’Érotisme, elle s’impose, elle néglige l’image. Elle est là, maintenant, âpre. C’est parce qu’elle ne cherche pas à plaire qu’elle trouble celui qui en est le témoin. Elle lui tombe dessus. Le trouble, voilà le sein, la matrice de l’érotisme, pour ce qui me concerne : le reflet troublé et inexplicable de notre propre désir.
Mais il faudrait… Il faudrait parler des seins d’Ettie, d’Edith, de Christine, de Sonia, d’Anne, de Céline, de Thérèse, d’Edwige, de Sarah, de Franciane, de Malika, d’Anita, de Valérie, de Macha, de Raphaële, d’Isabelle, de Delphine, de Cora, d’Ophélie, de Lexy, sans lesquels la moindre tentative de description ou d’explication de la beauté des seins féminins, de leurs formes, de leurs qualités et défauts, seraient vaine ; et plus qu’en parler, il faudrait les montrer. Je rêve d’un monde innocent où ce serait possible sans grincements de dents. On nous refuse pour de mauvaises raisons ces précisions, ces descriptions, ces théories. Je me rappelle que Céline avait très bien compris, car nous en parlions beaucoup, que c’est le mouvement, qui bouleverse les hommes, l’ample et infime mouvement qui sous le vêtement agite la poitrine d’une passante, qui remue quelque chose en nous, le balancement lent qui révèle son être mieux que ce qu’elle tient, qui parle une langue qu’elle ne sait pas retenir : une marée dont les lunes nous sont inconnues, une oscillation première, un ébranlement originel. Les seins de catalogue sont arrêtés, figés. Ce ne sont que des clichés.
Ceux qui croient cerner leur désir grâce à leurs listes convenues et bien identifiables de « red flags » ne font qu’appartenir au Groupe, au Social, ils ne s’aperçoivent pas qu’ils sont parlés par d’autres qu’eux et que pour cette raison l’aventure érotique sera à jamais un animal empaillé qu’ils regarderont en spectateurs à travers une vitre blindée. Ce sont les éternels participants naïfs à C’est mon choix, leur choix étant bien sûr tout sauf le leur. Ce sont les éternels adversaires du trouble, de l’inexplicable et du singulier. Ils ne parlent pas, ils répètent.
À Jean Quatremaille


