samedi 11 juillet 2026

Celsius [journal]

 Samedi 11 juillet 2026, six heures moins cinq, au jardin.

Quand je me suis levé, à cinq heures et demie, il faisait 26,8° au salon et 20° à l’extérieur. (Ce journal est en train de devenir un relevé calorifère. Je vais l’appeler Celsius.)

Hier, j’ai à nouveau laissé un message, le troisième, sur le répondeur de mon kinésithérapeute, qui ne rappelle jamais. Ça commence à m’exaspérer. Trois semaines que ça dure, cette histoire ! 

J’oubliais de dire que le mystère de la date de la mort de mon père était enfin levé, puisque j’ai retrouvé dans mes archives informatiques la photo d’une page de l’agenda de ma mère où elle indique, à la date du samedi 18 mars 1972 : « Terrible accident à Marigny. Décès de Robert. †» Ce qui correspond à mes souvenirs de deuil, à Saint-Michel, avec mes lunettes de soleil grotesques, dont j’ai honte encore aujourd’hui. 

« L’affect en soi, éperdu, affolé » des chiens. (RB)

Et je repense à ma Luna, quand j’étais rentré de l’exposition de Bruxelles. Je l’avais laissée durant une petite semaine en pension chez mes voisins Guy et Ursula. J’ai sonné au portail. Elle a su immédiatement que c’était moi. Ils ont ouvert la porte de la maison pendant que j’entrais dans leur jardin, elle a couru vers moi, s’est jetée sur moi, complètement folle, hystérique, malade d’amour ; je ne pouvais contenir ses assauts, je ne parvenais pas à la calmer. Ça a duré de longues minutes pendant lesquelles je ne pouvais pas dire bonjour à mes voisins venus nous rejoindre. Pendant mon absence, elle ne se nourrissait quasiment plus. Barthes dit : « Il faut toujours penser à la queue du chien, qui est comme un super-visage. » Les chiens sont de purs affects ; ils ne peuvent pas, comme nous, les dissimuler, et sans doute ne le veulent-ils pas. Il n’existe pas de barrière, ou de filtre, entre ces affects et leur corps. Ils sont là, à la surface, on peut les toucher. Je crois que c’est pour cette raison qu’ils nous sont si précieux. On a si souvent envie de voir ça, chez une femme, on est si souvent déçu, frustré… 

Entre six et sept heures, il est possible d’écrire à l’ordinateur dans le jardin. Après, c’est impossible, à cause du soleil qui empêche de voir l’écran. J’ai donc retrouvé l’usage de mes chers cahiers noirs (A.G. Spalding & Bros.) et du Waterman blanc, mais je dois confesser une difficulté de plus en plus grande à écrire à la main. Moi qui écrivais extrêmement vite, autrefois, j’ai beaucoup de mal à tenir mon journal de cette manière, à cause de ce handicap très pénible à supporter, à voir. Cette impression de débilité physique est angoissante, et j’ai parfois du mal à me relire. 

Hier-soir, je me regardais être, et j’en ressentais une honte terrible. Que s’était-il passé en moi pour que j’en vienne à utiliser ces horribles émoticônes complètement débiles, à parsemer moi aussi les pages Facebook de likes, de petits cœurs rouges, de pouces levés, de « ahahah », de « grrr », de visages hilares ou pleurnichard (ah, celui-là, c’est le pire de tous) ? Comment en est-on arrivé là ? Comment a-t-on glissé, par mimétisme, par paresse, par besoin d’être admis dans le cercle, par soumission à l’air du temps, dans cette fange ignoble ? J’ai l’impression d’une immense régression, qu’on va bientôt en être à proférer des « Areuh areuh » sans même y penser, sans que cela choque personne. Comment ai-je pu accepter cela ? Comment peut-on se prêter à ce jeu et continuer à vivre comme si de rien n’était ? L’enfance, c’est très bien, l’enfance, mais justement ! Laissons-la aux enfants. Quelle terrible mélasse civilisationnelle ! Brutalité et gnangnantise vont ensemble, ça il y a longtemps que je le sais. Quand l’enfance sort de son lit, elle est la brutalité même. Il suffit de regarder une fois une de ces filles (les cameuses) qui se montrent derrière leur caméra dans leur chambre. Elles sont capables très tranquillement de montrer leur trou de balle en gros plan et de faire les pires horreurs, mais elles ont presque toujours sur leur lit un gros nounours, et parfois plusieurs de ces peluches qu’on aime tant quand on a cinq ans. Ces femmes sont des enfants, même quand elles ont cinquante ans, et en cela sont extrêmement intéressantes à regarder, car c’est toute la société, qui est ainsi revenue à l’enfance. On n’y pense pas assez souvent. Il ne sert à rien de se lamenter à propos de la déculturation ambiante, très réelle faut-il le dire, si on n’a pas à l’esprit que nos contemporains sont redevenus des chiards, qu’ils adorent ça, qu’ils se vautrent avec délices dans cet état infra-humain. On ne peut pas à la fois lire Chateaubriand ou Pascal et parsemer ses écrits de petits cœurs. Et des Marine Le Pen prospèrent sur ce fumier régressif. Je pense à elle, qui n’est évidemment pas la seule, car hier, j’ai déposé sur Facebook la photo de sa campagne électorale que je trouve absolument hallucinante. Cette femme est très visiblement dingue. Ça saute aux yeux. Mais ce qui m’intéresse, ici, c’est que lorsqu’on dépose une telle photo, on nous demande « pourquoi ». Pourquoi trouvez-vous qu’elle est folle ? Si ça ne leur saute pas aux yeux, je crains de n’être jamais en mesure de le leur faire comprendre. D’ailleurs, j’avais fait exactement la même expérience il y a cinq ans. J’avais là aussi déposé une photo que je trouve ahurissante (j’ai dû la garder) de Marine Le Pen en campagne, et on m’avait là aussi rétorqué : « Ah bon ? Mais pourquoi cette photo vous paraît-elle si ahurissante que ça ? » Les signes de la plus évidente dinguerie ne parlent plus à personne. Les signes de la laideur mentale ne disent plus rien à personne. Ils se focalisent tous sur un Macron, par exemple, qui n’en est pas avare, certes, mais ils ne les voient nulle part ailleurs. Comme c’est étrange… Ils n’ont plus d’yeux, ils n’ont plus d’oreilles, leurs sens ne leur servent plus à rien ; si, seulement à distinguer une proie ou un écran plat ou un climatiseur. Les bras-en-croix de Marine Le Pen, son sourire, son allure, son esthétique… Il faudrait un Roland Barthes pour les dire. 

Les lunettes de soleil, tiens, parlons-en. Ça me permettra de revenir à mon ami Jacques, mort il y a peu, et ainsi de lui rendre hommage. Mais revenons d’abord à Celsius. La parenthèse de relative fraîcheur se referme à sept heures et demie. À cette heure-là, la température, que j’avais réussi à faire redescendre d’un ou deux degrés, à l’intérieur, remonte très vite. Il faut à nouveau fermer volets et fenêtres. C’est donc entre cinq heures et demie et sept heures et demie que la vie reprend un cours normal, ici, depuis un mois. C’est peu, deux heures dans une journée. Mais ces deux heures-là sont d’autant plus précieuses. Quand on regarde des prévisions météorologiques (pour moi, c’est la chaine météo), la seule température qui soit intéressante est la température basse, celle de la nuit (j’ai remarqué que leurs relevés étaient systématiquement de deux ou trois degrés supérieurs aux miens). C’est elle qui nous dit si l’on va être à peu près bien ou non. Qu’il fasse très chaud, ensuite, est presque secondaire. Les lunettes de soleil, c’est un excellent sujet civilisationnel, à mon avis. L’un de ces petits détails qui ne trompent pas. Hier, toujours sur Facebook, je dépose ceci : « Combien de fois faudra-t-il expliquer à tous ces gens qui se filment ou se prennent en photo qu'il est très grossier (et très vulgaire) de porter des lunettes noires ? » Voici quelques réactions : « Et si elles étaient bleues avec un effet miroir? » La focalisation sur Macron, bien sûr, hors-sujet. « Je ne filme jamais, pas plus que je ne me prends en photo, n'étant pas narcissique et détestant cette manie. Cependant je porte des lunettes de soleil et un panama car mes yeux ne supportent pas le plein soleil. » Là aussi, hors-sujet. Je n’ai pas critiqué le port de lunettes de soleil en lui-même (encore qu’il y aurait beaucoup à dire là-dessus). « Ce sont les selfies et les gestes de poses qui sont vulgaires. Je porte souvent des lunettes noires en cette période pour protéger mes yeux du soleil, quel mal à ça ? » Hors-sujet également, donc, pour les mêmes raisons. Une seule personne a compris de quoi il était question sur les dizaines qui ont lu ce « statut ». C’est déjà affolant, mais on a l’habitude : plus personne ne sait lire un énoncé. Ils picorent : ils voient un mot, un idée, un syntagme, et ils se jettent dessus sans prendre le temps de se poser la seule question qui vaille : de quoi ça parle ? 

Mais revenons aux lunettes de soleil, sans même les circonstances aggravantes de la photographie, du selfie. Comme me l’écrit une correspondante : « Quand j'étais jeune, mes parents me disaient qu'il fallait retirer mes lunettes de soleil si je parlais à quelqu'un ou si quelqu'un me parlait. » N’est-ce pas évident ? Eh bien non, ça ne l’est pas, ça ne l’est plus. Ça ne dérange plus personne de s’adresser à quelqu’un les yeux cachés derrière des verres sombres, alors que c’était considéré jadis comme une marque d’impolitesse évidente. Jacques avait accueilli un professeur qui arrivait au conservatoire en été avec des lunettes de soleil, dans les années 90 du siècle dernier, d’un : « T’es aveugle ? » Je repense souvent à cette sortie et je lui donne entièrement raison. On peut porter des lunettes de soleil, si on y tient, si les circonstances l’exigent, mais on les retire dès qu’on s’adresse à quelqu’un parce que le dialogue suppose et implique le regard partagé, qui n’existe plus si l’un des deux a les yeux masqués. Le regard… Voilà bien un des éléments clef d’une certaine civilisation, ou si l’on veut être modeste, d’un certain savoir-vivre. Le regard partagé. Combien de fois, dans la rue, dans un couloir, sur un chemin où je croise des promeneurs, ceux-là ne me voient pas. Je suis invisible à leurs yeux. Ils passent à deux mètres de moi sans me voir. Soit ils sont aveugles, soit je suis transparent. Qu’on ne nous parle pas du grandiose « vivre-ensemble » alors que les petits signes du savoir-vivre (autrement précieux) ont tous disparu les uns après les autres. J’ai écrit, il y a déjà longtemps, un texte sur le regard, à Paris, qui se trouve dans À Paris. Je le recopie ici :

Sortir, aller tout simplement dans la rue, dans les jardins, sur les places, au café, prendre le bus, était alors un délassement, une joie, un bonheur. On avait plaisir à croiser des visages. Je me rappelle parfaitement cette occupation qui était la mienne, alors, et pas seulement la mienne : sortir croiser des visages. Croiser des visages, c'est-à-dire échanger des regards avec des inconnus. On a peine à imaginer aujourd'hui, que cela ait pu exister, et que cela ait pu exister en un temps si proche. 1977, ce n'est pas la pré-histoire ! Cette année-là, je me rappelle qu'on lisait Fragments d'un discours amoureux, le dernier Barthes. Est-ce ce livre qui a contaminé mon rapport à cette ville, Paris, je ne sais, mais c'est bien de cela qu'il s'agit. Croiser des visages, croiser des regards était une occupation de plaisir, et c'est bien d'un rapport amoureux qu'il s'agit, avec cette ville où nous découvrions la liberté, la liberté d'être tout ce que nous pouvions être, à travers les rencontres de ces visages, de ces corps croisés dans la rue. 

Cette époque est bien révolue. Croiser un visage, aujourd’hui, expose au pire. On ne regarde plus les autres, au contraire, on évite leur regard, et on évite surtout de leur offrir le nôtre. Tout ce qui faisait le bonheur d’habiter une grande ville a disparu. L’invisibilité a tout recouvert, le regard est interdit, ou suspect, ou dévalué. Si l’on regarde une femme, c’est forcément parce qu’on est un déviant, si l’on observe un quidam, c’est forcément qu'on le juge. L’agon a envahi l’espace public. Dans ces conditions, il est parfaitement normal que les lunettes noires s’imposent comme un instrument qui à la fois protège et agresse, qui, en tout cas, limite et enferme les citadins (et les citoyens) en eux-mêmes. Le périmètre du regard s’est rétréci jusqu’à ne plus contenir que soi-même et son smartphone, c’est-à-dire soi-même et son soi-même augmenté. Et je repense à ces lunettes noires que j’avais arborées comme un signe, quand j’étais retourné au collège après la mort de mon père. Elles n’étaient que cela : le signe que j’étais en deuil, et qu’il fallait donc me considérer comme un être à part, qu’on ne pouvait plus s’adresser à moi comme à n’importe lequel de mes condisciples, que je n’étais plus celui que j’étais il y a encore quelque jours, que j’étais devenu, par la grâce du deuil, un autre moi-même, plus mystérieux, intouchable. Je m’en souviens d’autant mieux que la mort de mon père n’avait été suivie chez moi d’aucune douleur, d’aucun bouleversement, du moins sensible, ou visible. J’étais resté parfaitement froid, insensible, je n’avais pas pleuré, je ne m’étais pas plaint, ce qui avait évidemment choqué mes proches. Mais pourtant, vis à vis de mes camarades, il m’avait semblé indispensable de marquer le coup, de profiter de cette aubaine pour me distancer d’eux, pour élargir le périmètre de mon individu, de ma singularité. C’était ridicule et un peu pitoyable, bien sûr, mais c’était aussi nécessaire, ça me permettait de naître à un autre moi-même, de creuser quelque chose en (ou de dégager quelque chose de) moi qui jusque là ne m’était pas accessible. Loin de l’affect éperdu et affolé des chiens, im-médiat, je m’étais fait une désaffection visible, très visible et très médiatisée, fabriquée. Les deuils sont souvent l’occasion de se découvrir. Les visages, nous en avons plusieurs, tout au long de notre vie. Ils ne se ressemblent pas tous, et parfois ils se contredisent. Et nos super-visages, alors ?

Jeudi 9 juillet 2026 [journal]

 Six heures du matin. 

Réveillé et levé à cinq heures et demie. Il a fait très chaud, hier. C’était la journée la plus chaude de l’année, du moins pour l’instant : 41°. Et ce matin, il fait encore 24° dehors, 27,5° au salon et 30° dans la chambre. Un médecin parisien à la retraite est venu essayer mon piano, avec sa fille d’une trentaine d’années, [xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxx] Il possède un Yamaha S 400 (un demi-queue de 190 centimètres), qu’il voudrait revendre « pour changer de sonorité ». Il l’a acheté presque au même moment que moi le Feurich, en 1984. xxxxxxxxxxxxxxxxxx]

J’ai mangé une pizza, hier-soir, ce qui bien sûr ne m’a pas tellement bien réussi. Il faudrait que je fasse le deuil de ce genre d’alimentation.

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Renaud Camus est une fois de plus attaqué en justice. Il a reproduit dans son journal l’entretien qu’il a eu hier avec un gendarme, c’est inouï, ce qu’on lui reproche, et surtout, les questions qu’on lui pose ! 

« Qu’avez-vous pensé de l’élection de M. Bally Bagayoko ? » Une institution peut-elle poser ce type de question qui ressemble beaucoup aux questions de la STASI ? Ce qu’il pense d’une élection, ou de tel ou tel personnage public ? Mais ça ne regarde personne, évidemment, sauf ceux à qui il décide d’en parler, soit en privé, soit dans le cadre de ses activités d’écrivain ou d’« homme politique » (qu’il est fort peu). Il est absolument insupportable qu’un gendarme dans l’exercice de ses fonctions pose cette question. Je sais, bien entendu, que le monde dans lequel je vis trouve tout à fait normal de poser ces questions-là, et c’est encore une raison pour le détester, ce monde. 

Olivier C., de son côté, a eu avec Claude une discussion glaçante, discussion dans laquelle l’homme et la machine se sont affrontés assez violemment et qui me dissuade de poursuivre mes entretiens avec cette intelligence artificielle qui avait pourtant à mes yeux bien des attraits. Mais il est vrai que ces conversations avaient déjà quasiment cessé avant même cet épisode désagréable ; je suis tellement écœuré de voir fleurir un peu partout ces pseudo-textes rédigés entièrement par l’intelligence artificielle que l’envie m’a passé de poser autre chose que des questions purement techniques ou pratiques à ces choses

Hier encore, un long « texte » larmoyant sur un pauvre chien abandonné que quelqu’un relayait sans se questionner le moins du monde. Cette femme (pourtant pète-sec et rigoriste, intraitable sur la langue des autres, genre vieille prof à la retraite qu’on imagine habillée de latex, un fouet à la main) a déposé ça sur sa page Facebook sans que le texte soit signé. Je lui demande donc (même si je connais déjà la réponse) si elle connaît l’auteur de ce qu’on peut lire sur sa page. « Non. Je l'ai trouvé sur Facebook et l'essentiel est de faire savoir. » L’essentiel est de faire savoir… Cette réponse est proprement vertigineuse. Faire savoir quoi ? Qu’un chien a été abandonné, maltraité. Très bien, mais ça on le sait, on a malheureusement mille exemples chaque jour de la cruauté des hommes avec les chiens. Faire savoir quoi, donc, je repose la question. Faire connaître cette histoire en particulier ? Très bien, je n’ai rien contre les anecdotes, contre les faits divers (bien au contraire, j’adore ça) — mais à condition qu’ils ne soient pas inventés pour les besoins de la cause. S’il s’agit d’une fiction, le propos est tout autre. On peut avoir envie d’écrire un récit édifiant, pourquoi pas, mais il faut alors que les choses soient clairement annoncées ; sinon, ça va à l’encontre du but recherché. Mais ces scrupules n’ont pas l’air de les effleurer, et ce type de réponse est donc très courant : « Ce n’est peut-être pas vrai, mais ça pourrait très bien l’être, ça a toutes les apparences de la vérité, on en voit des exemples tous les jours. » Peu importe que ce soit vrai, puisque ça pourrait l’être. (Il y avait eu il y a quelques années l’affaire Günther Anders à propos de laquelle j’avais écrit « Faussaires contre faussaires ». Cette histoire était folle, très significative, et annonciatrice de ce qui allait suivre, dans le domaine du faux en ligne.) Les réseaux sociaux inventent en permanence du vraisemblable, ils dévaluent donc dans le même temps le vraisemblable, et par contrecoup la vérité, le « ça a été ». La photographie (qui était justement le lieu du « ça a été ») prouvait, ou au moins attestait, l’imagerie numérique non seulement ne prouve rien, mais depuis l’IA, elle ment en permanence, avec l’argument fallacieux du « ça aurait pu être ». Si en plus le « ça pourrait avoir eu lieu » s’applique à un pauvre chien souffrant, tout questionnement est par avance impossible, le texte devient par principe incritiquable. Quoi, vous n’êtes donc pas sensible à la souffrance animale ? À ce compte là, on ne devrait pas punir une femme qui invente un viol et accuse à tort un homme, au prétexte que des viols bien réels sont perpétrés chaque jour (« l’essentiel est de faire savoir »). Quoi, vous n’êtes donc pas sensible à la souffrance des femmes ? Essayez donc de leur faire comprendre que c’est justement parce que le viol est quelque chose d’insupportable qu’il ne faut surtout pas l’inventer, qu’en faisant ça on jette le discrédit sur toutes celles qui auront été vraiment violées, et que finalement on dévalue la gravité de cet acte odieux. Apparemment, ces raisonnements ne convainquent plus. L’emballement est la loi des réseaux, c’est ce qui les rend odieux. Le Nombre a toujours raison. (Ainsi, dans l’affaire Patrick Bruel, je lisais quelqu’un qui disait : « Comment douter de sa culpabilité avec le nombre de femmes qui se plaignent ? » C’est extraordinaire ! Comme si le nombre des plaintes valait preuve, comme si le nombre de plaintes ne pouvait pas aussi être le symptôme d’un malaise dans la vérité, ou du malaise de plus en plus dense et poisseux entre les hommes et les femmes. On veut abolir les frontières entre les sexes ? Les sexes se vengent.) Chacun veut prouver que le monde tel qu’il le voit est le seul monde qui existe, et pour ça, il est prêt à tout, et d’abord à mentir en toute bonne foi. J’ai raison, donc tous les moyens sont bons, ma cause est juste, donc je peux vous écraser sans états d’âme. Je pense que c’est l’une des raisons pour lesquelles les discussions politiques ou même seulement sociales (et même parfois intimes) sont devenues presque impossibles. Chacun détient la vérité et en fait une religion indiscutable. C’est parole contre parole, image contre image, croyance contre croyance. La frontière entre le bonne foi et la mauvaise foi s’est dissoute dans l’acide du J’ai raison puisque je défends une juste cause, J’ai raison puisque je souffre, J’ai raison puisque j’appartiens à une minorité, J’ai raison puisque je suis moi. « Fin de l’histoire », comme ils aiment à dire. En effet…

Quand on dépose sur un réseau social un texte qui n’est pas de soi, on le met entre guillemets et on donne le nom de l’auteur. Si on ne connaît pas le nom de l’auteur (ce qui devrait déjà inciter à douter de son authenticité), on le précise. Dans le cas dont je parle plus haut, rien. N’importe qui lisant ce texte sans faire très attention pensera tout naturellement que c’est la personne qui le dépose qui l’a écrit. Ensuite, on voit immédiatement, si l’on a un peu l’habitude des IA, que ce texte a été rédigé par l’un de ces systèmes. Il est bourré de ces clichés et de ces tics rhétoriques chéris par les IA, c’en est presque une caricature. Comme me le dit très justement Olivier Causte, ces IA n’ont aucune oreille, du point de vue de la langue, on s’en aperçoit à tous ces petits détails qui clochent sans que cela n’ait beaucoup d’incidence sur le sens. 

Les intelligences artificielles sont donc en train d’amplifier jusqu’au vertige la folie et la religiosité (au plus mauvais sens de ce terme) des hommes, en leur fournissant un miroir dans lequel ils ne voient plus que le reflet inversé et plus vrai que nature de leurs croyances et de leurs refoulements. 

Mardi 7 juillet 2026 [journal]

 

Jardin.

Quand je me suis levé, à cinq heures et demie, il faisait 27° au salon, 20° à l’extérieur.

Y aime les aréoles claires des seins de X. [xxxxxxxxxxxxxxxx]. Mais ce qu’il m’écrit des femmes m’est à peu près incompréhensible. Même si je comprends parfaitement ses raisons, je trouve ça d’une grande tristesse. Les hommes et les femmes se sont vraiment séparés, depuis vingt ans. Cette idée m’est difficile à admettre, ou à supporter. Peut-être n’ai-je vécu vraiment que dans ce lieu enchanté : celui où les hommes et les femmes se retrouvent, s’affrontent, se déchirent et donc s’aiment, partagent quelque chose qu’ils ne savent pas nommer. Ils poursuivaient une ombre fuyante, chacun avec leurs armes, leurs mots, leurs craintes et leurs joies, et cette chasse était une belle chose, elle a produit des choses admirables. Depuis 1972 jusqu’à 2003 environ, j’y aurai participé avec bonheur. Cette parenthèse s’est refermée. 

6h. Le soleil se lève, face à moi. L’immobilité des choses me tombe dessus. Les heures respirent à peine. MAINTENANT, j’y suis. J’y suis en plein, dans le MAINTENANT. C’est mon petit bonheur à moi. 

Ce qu’il faut, c’est « marcher sur la corde raide du temps », le plus souvent possible. En vieillissant, on comprend qu’il n’y a pas d’autre lieu réel. 

Dans son cours au Collège de France, Barthes parle de l’Intervalle — du Ma japonais : ni temps, ni espace. 

La croissance/décroissance du son produit par le camion qui passe au loin m’indique qu’il se déplace. Pourtant, le son qui me parvient provient d’un seul lieu (approximativement le sud-est, de là où je me trouve). Un son peut donc être simultanément mobile et immobile

J’aperçois des hirondelles, qui volent très haut. L’hirondelle, c’est l’oiseau le plus élégant, pour moi. D’ailleurs, ce n’est même pas un oiseau, c’est seulement un signe d’oiseau, un oiseau-signe. Une croix volante. Le signe, la marque, la notation qu’il y a des oiseaux dans le ciel, que ça existe. Que ce monde là existe : le monde des hirondelles. 

VOLER. Voler, c’est le rêve. Se mouvoir dans toutes les directions, c’est le fantasme absolu. Ne pas être assigné à un seul niveau, à une hauteur donnée, traverser l’espace et le temps. 

Olivier Causte s’est violemment affronté à Claude, l’intelligence artificielle. Depuis le début, il est dans l’affrontement, avec cette machine. Il veut la soumettre (à la loi des hommes), la réduire, la dominer. Ça me semble une erreur. Il est impossible de se positionner ainsi. C’est aller au clash et au désespoir. Je le comprends mais je sais qu’il a tort. 

Barthes parle de la Beauté comme scintillation entre deux morts (allusion au théâtre No). Un clignotement. J’aime beaucoup cette idée que la beauté est toujours entre deux états, entre deux éclipses, entre deux absences. Un coup là, un coup pas là. Elle apparaît, elle disparaît. La photographie le montre de manière indiscutable. Il faut la prendre au moment exact, entre deux silences. Certains savent le voir, ce moment, mais la plupart des gens ne le sentent pas. Ils croient naïvement qu’ils ont tout le temps, que ça ne bouge pas, que c’est une donnée stable.

En ce moment, à V, on ne vit vraiment qu’entre cinq heures et huit heures du matin. Ça produit des journées très étranges. On vit dans une minuscule parenthèse. Il fait tellement chaud, entre dix heures du matin et dix heures du soir que même les cigales se taisent, accablées

Les aréoles, j’y reviens. Moi, c’est le contraire, j’aime les aréoles sombres, presque noires, ou même tout à fait noires. Il faut que la cible soit clairement indiquée, située, délimitée. Après tout, c’est la raison d’être des aréoles : indiquer nettement à l’enfant où se situe le mamelon par lequel la nourriture lui sera donnée. J’ai toujours été sensible à ces signes. Le signe du pubis (donc la pilosité (pubes signifie poils)), le signe des aréoles, le signe de la bouche. Le corps de la femme est signalisé, cartographié, comme si l’homme était à peu près malvoyant (et il l’est). (Dieu (ou la nature, ou le vivant) ne fait rien au hasard.) Il faut lui indiquer les points-clefs, les serrures, les lieux où il se passe quelque chose, où du sens (et donc du désir) passe : la parole, la procréation, la nourriture ; les lieux par lesquels ça circule, les entrées-sorties. Le corps de la femme est une page qu’on déchiffre, une page avec ses temps faibles et ses temps forts, c’est une partition, une répartition. Tout fait signe, en elle. C’est pourquoi cette mode de l’épilation du pubis est pour moi catastrophique. D’un côté on gomme les signes naturels, et de l’autre on en ajoute à profusion (les tatouages, les ongles exagérément faits, tellement vulgaires), mais ces nouveaux signes sont arbitraires, ils n’ont aucune légitimité, aucune profondeur réelle, ils ne sont reliés à rien de vivant, ils n’entrent pas en dialogue avec le physiologique. Ils passeront, bien sûr. 

Ce qui importe aux Japonais, ce n’est pas tant la fleur de cerisier que ce moment bref où elle est sur le point de se faner. La Beauté, c’est ça, c’est un moment, le moment où elle est sur le point de disparaître. 

Quand j’avais vingt ans, j’avais un groupe d’improvisation, un trio, qui s’intitulait : ICI. Je voulais déjà y être. Trouver le lieu et l’instant, quand ils ne font qu’un. 

Vendredi 10 juillet 2026 [journal]

 

Au jardin, six heures du matin.

Hier-soir, quand je suis monté me coucher, il faisait 28,5° dans le salon et 32° dans la chambre. Ce matin, en descendant à cinq heures et demie, il faisait 27,4° en bas — et 18,5° à l’extérieur, ce qui est déjà beaucoup mieux qu’hier. Pourvu que ça dure…

Le « sabi » japonais : Pour Suzuki, le Sabi est l’esprit de solitude éternelle qui est l’esprit du Zen. Cet esprit comprend des éléments tels que la simplicité, le naturel, le non-conformisme, le raffinement, la liberté, la familiarité étrangement mitigée de désintéressement, la banalité quotidienne voilée d’intériorité transcendentale.

En 1896, un journaliste écrit à propos de Jules Renard : « Jules Renard est un Japonais, et mieux encore, il est un Japonais ému. » [Barthes n’est évidemment pas d’accord du tout. (« Sa forme brève a pour ressort la frappe, ce qu’on appelle la frappe, et la frappe est tout à fait contraire au haïku. »)]

Barthes : « Chez les Japonais, j’ai toujours l’impression que la politesse et l’émotion se confondent. » Notation d’une justesse parfaite. (Il faudrait dire un mot de la pornographie japonaise…)

Paul Valéry : « Les poètes de l’Extrême-Orient semblent passés maîtres dans l’art de réduire à son essence le plaisir infini d’être ému. » (Ému : il faut entendre le mot « ému » (substantif) au sens de Barthes.)

Barthes : « Les animaux, certains animaux dont je vais parler, donnent le spectacle, fascinant, de l’affect pur, de l’affect sans mélange – et c’est pour cette raison que personnellement les chiens, notamment, m’intéressent et me passionnent ; parce qu’ils sont de l’affect pur : un affect sans raison, sans redans, sans inconscient, sans masque ; en eux l’affect se voit, dans son absolue immédiateté et mobilité ; observez la queue d’un chien : son agitation suit les sollicitations de l’affect avec une rapidité de nuances dont aucun visage humain, si mobile soit-il, ne peut approcher la subtilité. » Toute la digression sur les animaux est merveilleuse. 

Je continue avec La Préparation du roman, qui me plaît beaucoup. En lisant Barthes, ou, plutôt, en l’écoutant parler, puisqu’il s’agit de la transcription de son cours, on est inconsolable, comprenant trop ce qu’on a perdu, tout ce qui aujourd’hui serait complètement impossible à dire, impossible à parler, à discuter. Toute cette subtilité fait aujourd’hui ricaner les gros imbéciles toujours très contents d’être ce qu’ils sont. Barthes entre dans la langue, descend dans le langage, en éprouve les moindres recoins, en soulève délicatement des pans comme on le fait d’une étoffe, comme on entre en un vêtement. Il se meut dans le ténu, dans le difficile à dire, à exprimer, et même à ressentir, dans le léger, dans le presque-rien qui fait toute la saveur de la langue, qui la fait lever comme une pâte, s’ouvrir pour nous, et nous nous vautrons désormais dans l’Épais, le Lourd, le Bas, la Blague continuelle, le Ricanement, le Sale, du matin au soir et du soir au matin. Hier-soir avait lieu un match de foot entre la France et le Maroc. Comment est-il possible de s’intéresser à ça ? C’est un mystère. Déjà, dans l’enfance, le foot était pour moi le sport répugnant par excellence, mais aujourd’hui, avec tout ce qu’il y a autour de lui, avec tout ce qu’il charrie de vulgarité, de bêtise, de violence, de haine, de saleté, de négation de la culture et de la civilisation, je suis encore plus stupéfait de voir qu’il peut encore intéresser certains. D’ailleurs, Macron adore s’y montrer, ce qui n’étonne guère. C’est son truc, ça, le foot. Tout ce qu’aime Macron est laid, c’est un spécialiste de la laideur. Ah, on peut dire qu’il aura laissé sa marque, ce satrape. Il se surpasse, en ce moment, avec ses lunettes de soleil grotesques. Il profite à fond de ses derniers mois de présidence pour aller faire le mariole un peu partout dans le monde avec ses camarades dictateurs aux mains pleines de sang, on sent qu’il est dans son élément, il jouit, ça gicle de chaque cliché qu’on aperçoit. Il a même attrapé une démarche de loubard endimanché qui lui va comme un gant. Il saccage tout avant de partir, comme un sale gosse casse ses jouets pour que les autres n’en profitent pas. Même un Giscard, que pourtant je n’aimais guère, avait mille fois plus de classe et de finesse que lui. Ces comparaisons sont ridicules, je sais, mais c’est surtout pour éviter de penser à de Gaulle, et ne pas désespérer. Il fallait mourir en 2003, mon petit vieux ! On aurait évité Facebook et le smartphone, et rien que ça… 

La politesse et l’émotion se confondent… Écrire ces quelques mots aujourd’hui, en 2026, évoquer un monde dans lequel on peut parler de ça avec autrui, ou simplement lire La Préparation du roman, de Roland Barthes, c’est se condamner à se taper la tête contre les murs. 



Jeudi 2 juillet 2026 [journal]


Réveillé et levé à cinq heures, facilement et assez reposé. La pleine lune éclairait complètement la chambre, c’était magnifique. Il fait encore chaud mais il y a de l’air, depuis hier-soir.

Le jardin sent bon. Face à moi, à l’est, deux bandes de nuages roses, diaphanes, qui se répondent, et le bleu encore très doux du ciel, tirant sur le blanc. Quelques oiseaux invisibles et le bruit du vent. 

On hésite toujours, dans ces moments-là, entre le silence, qui n’en est pas un, et la musique. Pour concurrencer cet inestimable silence, il faut une musique si subtile qu’elle est difficile à trouver. Ce matin, j’avais « Don’t Worry ‘Bout Me », le bis génial donné par Keith Jarrett en solo à Tokyo en 2002. Mais même ça c’est de trop. S’il n’y avait au loin la rumeur de quelques voitures ou camions (mais elle est discrète), la sonorité de ces petits matins serait parfaite. Il existe bien des silences, bien des types de silence, des qualités de silence. 

Hier, j’ai marché à deux reprises, le matin et le soir, deux petites boucles de trois kilomètres et demi chacune. 

Je crois avoir réussi à rétablir — à peu près — mon sommeil. J’ai arrêté complètement les somnifères, ce qui est déjà un exploit, remplacés par des patchs, pour l’instant. Dès le réveil, je vais m’exposer à la lumière du soleil, et je pense que cela a grandement contribué au retour de nuits plus paisibles, nonobstant les nombreux levers (jusqu’à six, dans le pire des cas !) pour aller pisser. 

J’ai bien l’intention de profiter le plus possible de cet été précieux (l’impression qu’il pourrait être le dernier). J’avais beaucoup grossi, après mes orgies de sucre de ces derniers mois, mais j’ai complètement arrêté et je compte reperdre les 7 à 8 kilos qui dépassent outrageusement des 70, sans doute ce qu’on appelle (mon) « poids de forme ». 

Ce vent est un baume divin. Merci, Mon Dieu, pour ce petit matin si doux. 22° au thermomètre extérieur sur la table du jardin à 6h30. 24,7° à l’intérieur, au salon. Quand je me suis levé à cinq heures, il faisait 26,9° au salon. Dans la chambre, la température était montée à 30°. Il a fallu que je ressorte le ventilateur, pour la nuit, ce que je n’aime guère. 

Je dois répondre à B., qui m’a fait quelques critiques sans doute fondées sur ce que j’écris — ou du moins fondées de son point de vue. Je suis sur une ligne de crête, à ce propos, toujours partagé entre l’envie de prendre en compte toutes les critiques, d’où qu’elles viennent, et celle de me raidir dans « ma » position. Mais cela, je ne dois l’avouer à personne. À l’extérieur, il faut montrer qu’on sait, qu’on ne doute pas, qu’on a raison. Sinon on ne peut plus écrire — et c’est tout ce qui m’importe. Je ne suis pas pour-être, je suis pour-écrire, je n’ose pas dire essentiellement, mais presque. Le paradoxe, pourtant, est qu’écrire sans être ne m’intéresse pas — et, surtout ! me semble impossible. Tout cela est très subtil, difficile à expliquer et à démêler, mais j’ai quelque espoir d’y réussir. J’essaie de l’expliquer à Xxxxxxxx, mais je n’ai pas l’impression d’être compris. [xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxx]

Xxxxxxxx est rentrée de Xxxxxx hier-soir, croyant avoir trouvé un équilibre dont je sais bien, moi, qu’il est largement illusoire. Là aussi je suis partagé entre l’envie de l’écouter, de la soutenir du mieux que je peux (j’ai horreur de la savoir malheureuse), et celle de me désintéresser de cette histoire qui ne me concerne que très peu. Je n’aime pas le ton qu’elle a avec moi, depuis quelques jours (elle n’est pas là, sa voix s’en ressent). Elle recommence à parler pour ne rien dire, au téléphone, et ça m’est très pénible ; son discours est rempli de « phatique », au sens que Jakobson donne à ce mot. (Je pense au cours de Roland Barthes sur la Préparation du roman.) Le phatique, je ne suis pas contre, évidemment, sauf quand il prend toute la place, et quand il semble exclure celui qui reçoit ce discours, ou du moins le tenir à la marge (qu’a-t-on besoin d’appeler quelqu’un pour lui signifier qu’on le tient à distance ?). Pourtant, Barthes dit aussi que l’insignifiance peut être l’un de ces signes paradoxaux émis par deux personnes qui s’aiment tellement que la délicatesse s’exprime justement par l’insignifiance. « Il y a des cas où seule l’insignifiance est délicate. » 

Il y a tout un développement passionnant sur le temps, au sens du Temps-qu’il-fait (« weather »), opposé au Temps qui passe (« time »). Le Temps-qu’il-fait, c’est le phatique pur. Le discours sur les saisons… (C’est absolument merveilleux, dans son cours, comme il passe insensiblement de la saison dans le haïku (le kigo, le “mot-saison”) au discours sur « la saison qui n’existe plus ». Il n’aurait pas pu imaginer ce que c’est devenu, aujourd’hui que le climat (ou le climatisme, plutôt) s’en mêle et nous gâche le plaisir de goûter aux saisons. 

Je vois de plus en plus clairement comment XX est devenu XX, et le passage par Barthes est essentiel, justement. On ne comprend rien à XX si on ne voit pas ça, si on n’entend pas cette filiation : La délicatesse, ici, n’est pas un détail, non plus que la bathmologie. Même la France est là, dans cette langue, dès l’origine, mais sous une forme à laquelle on (je) n’aurait pas pensé. La France est le pays des saisons qui se contredisent elles-mêmes, sans doute depuis toujours (c’est le propre des pays tempérés). Mon père insistait souvent sur le bonheur (ou la chance) qu’il y avait à vivre dans un pays au climat tempéré. C’est très différent, en effet, de ces pays qui n’ont que deux saisons très violemment opposées. La saison-qui-n’existe-plus, c’est le cliché par excellence, en France, (« Y a plus d’saisons ») mais ce cliché prend aujourd’hui un sens nouveau, à cause de ce qu’on appelle, à tort ou à raison, le changement climatique. 

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Xxxxxxxx a du mal à dire : « Je n’ai pas compris. » « Je ne comprends pas. » Elle a tellement peur qu’on la prenne pour une idiote qu’elle n’ose pas avouer qu’elle ne comprend pas, quand c’est le cas. C’est une impasse, ou un carrefour vicieux, dans beaucoup de discussions que j’ai eu avec elle. C’est dommage. Je me rappelle le jour où elle s’était mise très en colère parce que je lui expliquais qu’elle n’avait pas compris la différence entre Flaubert et XX, dans leurs rapports, très opposés, à la bêtise. « Je comprends très bien ! », me répétait-elle, alors qu’il était parfaitement évident que ce n’était pas le cas. Ce jour-là, elle m’en a beaucoup voulu, car elle a pensé que je la prenais pour une idiote. Je n’ai peut-être pas été très habile ni très délicat, c’est possible, mais elle avait tort, et elle aurait gagné à le reconnaître, plutôt que de s’enfermer dans un déni un peu ridicule. Ne pas comprendre est une chose normale ; se tromper aussi — j’en sais quelque chose. Xxxxxxxx est très complexée. Elle me l’avoue de plus en plus souvent, pourtant, ce qui est un net progrès. Elle n’est pas bête ; elle a peur d’être bête, ce qui est très différent. Souvent, ça la paralyse. Je connais moi aussi cette peur ou cette angoisse qui nous rend bêtes. Quand on a peur de montrer sa bêtise, on devient bête. L’intelligence consiste d’abord et avant tout à connaître et reconnaître sa propre bêtise, qui n’est pas forcément une faiblesse, bêtise sur laquelle on peut compter en toute circonstance, contrairement à l’intelligence. S’il y a un pari à faire, c’est bien celui-là. 

dimanche 5 juillet 2026

Baromètre

 

Jusqu’à présent, je me suis exclusivement occupé du tempus, de Chronostime, tempo, rythme, laps, du temps-qui-passe (plus ou moins vite). Et ça continue de m’occuper. Mais, insensiblement, j’en suis venu, j’en viens au Temps-qu’il-fait, ce qui jusque là me semblait négligeable. Il me paraissait un peu honteux de m’occuper de ça. Je n’ai pas suffisamment levé les yeux au ciel, je n’ai pas suffisamment fait attention aux conditions de l’existence, aux aléas mais aussi aux bonheurs de ce qu’on malnomme aujourd’hui la « météo », j’ai méprisé le temps-qu’il-fait (weathercoelum), ce qui du monde (de la nature, des éléments) infuse en nous, que nous le voulions ou pas, qui nous conditionne — on s’en rend bien compte en ce moment où la chaleur nous enferme dans des maisons sombres aux meilleurs jours de l’été. Insensiblement, je me mets à ressembler à mon père, qui tapotait le baromètre plusieurs fois par jour, ce qui nous semblait comique, sinon ridicule. Mon frère aîné Jean-Marc a depuis longtemps hérité de cette manie. Lui aussi possède de nombreux baromètres et en offre à ses amis. Lisant Barthes et sa Préparation du roman, je replonge dans le monde de Proust, atteint comme mon frère de la maladie qu’il tenait de son père. (Le geste de tapoter un baromètre ne va pas sans son bruit qu’étrangement je n’ai jamais oublié, alors qu’il y a des décennies que je ne l’ai pas entendu. (Je ne possède pas de baromètre, je n’ai que des thermomètres ; je ne tapote donc pas sur une vitre, mais sur le clavier d’un ordinateur. Tapoter évite de papoter.))

C’est par le détour du haïku que Barthes en vient au Temps-qu’il-fait, ce cliché parmi les clichés, c’est par la saison (« Y a plus de saisons, on sait plus comment s’habiller ! »). Le haïku qui prétend trouver et non pas retrouver nie le Temps (Chronos) et sacralise l’Instant (ou plutôt le dit, tout simplement). L’instant, c’est ce qui ne (se) tient pas, ce qui échappe à la durée, à la flèche du temps, à la projection, au projet. L’instant n’a ni passé ni futur, ni développement ni mémoire, ni épaisseur ni durée. On s’y trouve, ou pas. On y est, ou on n’y est plus. La note du haïku est si brève, si fulgurante, qu’on ne peut la saisir, la garder, la faire fructifier ou l’expliquer. Elle n’a pas de volume : c’est un point. On n’étire pas un point, sauf à en faire un trait. L’instant est toujours imminent, urgent, c’est le contraire de la stance, il ne peut y avoir de lyrisme en lui, du moins au sens que ce mot a pour nous en occident (si l’on arrête au vol un chant, ce n’est plus un chant : l’immobilité est une utopie). De même qu’on ne peut réellement concevoir l’éternel, l’instantané est inconcevable ; les deux nous échappent — trop grands ou trop petits, ils ne sont pas à dimensions humaines. 

Celui qui tapote la vitre d’un baromètre fait bouger, provoque l’aiguille de l’instrument, la tire vers le futur proche. C’est la magie de l'objet, qui délivre instantanément un message en forme d’oracle. C’est le minuscule mouvement de l’aiguille, sa direction qui nous indique le temps-qu’il-fera — le temps qui est déjà en train de se préparer à être (à sortir du temps), à notre insu. Le baromètre sait, lui, ce qui se prépare, ce qui est en germe dans l’atmosphère et dans le présent, mais il ne délivre son message que sous la provocation de l’index. Ici, présent et avenir sont mêlés inextricablement, concentrés, superposés : c’est une petite explosion qui ouvre le temps et les sépare. L’oracle est toujours cela, la séparation du présent et du futur, le déploiement du temps, son dépliement. Le temps-qu’il-fait est donc lié au temps-qui-passe, mais pas de manière perceptible. La percussion du doigt sur la vitre du baromètre, c’est la micro-explosion des transitoires (bruit) dans le son qui ouvre sur les harmoniques (chant), c’est la consonne qui donne naissance à la voyelle, qui lui ouvre la voie.

En français, nous n’avons qu’un seul mot : Temps, alors que les Anglais, les Grecs et les Latins en ont plusieurs. On peut s’en désoler mais j’aurais plutôt tendance à m’en réjouir, car le « temps » est bien la réunion de deux réalités qui ne sont que les deux faces d’une même médaille (difficile à dire, mais qu’on pressent). J’aime ces mots qui contiennent en eux plusieurs sens, qui indiquent plusieurs directions simultanément, qui pointent l’index vers le nord et vers le sud en un même geste, qui se déplient quand on ne s’y attend pas, qui s’ouvrent. Pas étonnant que Proust ait commencé et fini son roman par ce même mot. 

L’écriture est un baromètre. On tapote un mot, une phrase et il en sort d’autres mots, d’autres phrases, des idées et des instants, des saisons et des visages. Le geste d’écrire, c’est une percussion qui sépare ce qui était mêlé, qui ouvre la page sur le non-encore dit, et souvent le non-encore pensé. La pensée court peut-être plus vite que la phrase, mais sans la phrase, elle court le risque de se refermer sur elle-même, de rentrer au bercail, bredouille

L’imminence féconde la mémoire, volontaire ou involontaire. Écrire, c’est se jeter à corps perdu dans le présent depuis la cime du passé, ou du vide. 

***

« À peine n’a-t-on rien à dire, les mots se précipitent. » Hier, j’ai illustré cette phrase magnifique de Renaud Camus par un vieux post-it retrouvé, sur lequel on peut lire : « Je vous aime ». Je ne sais pas qui a écrit ça. Raphaële ? Oui, sans doute Raphaële. J’aime infiniment cette trace à la fois grandiose et infime, ridiculement prosaïque. Un post-it ! Fait-on une déclaration d’amour sur un post-it ? Ça peut sembler vulgaire, dérisoire et incroyablement désinvolte. À mon avis, c’est tout le contraire. C’est un précipité, au sens chimique, c’est l’impossibilité de ne pas dire, l’imminence du sentiment qui jaillit dans l’instant, parce qu’il le faut, parce qu’on ne peut faire autrement. Dire « je t’aime », c’est n’avoir rien-à-dire mais le dire quand-même. On ne dit rien, quand on dit « je t’aime », on exprime l’inexprimable, ou l’intraduisible. Ce sont des mots en trop. C’est seulement le trop qui a du sens.

— Quel temps fait-il ? — Je t’aime. Les mots se précipitent, et précipitent la chose dans le temps.

samedi 4 juillet 2026

Une très belle lettre

 

La lecture de votre naissance m'a beaucoup touchée. "accablée par ce bébé qu'il faudrait élever, seule". Et les larmes. Que m'avez-vous lu ? "je pleurais", "j'ai pleuré", "je ne pouvais plus m'arrêter de pleurer"? Je ne sais plus, j'ai l'impression de le ressentir dans mes entrailles, et les mots que j'utiliserais se mêlent aux mots que j'ai entendus. Accablée. Je ne sais pas comment vous le ressentez, cela fait peut-être mal. Mais je comprends si bien ce mot (ici se mêlent (se tressent) les avortements tentés ou menés à bien). Accablée. C'est un moment hors du temps, une naissance, surtout lorsqu'elle est très peu médicalisée, lorsque vous êtes autorisée à rester vous-même, à continuer à penser. Dans un sens, c'est impossible à décrire, vous êtes là, les bras ballants, vous comptez les doigts de pied, vous regardez la bouche, les oreilles, vous vous dites, "c'est à moi", "c'est moi qui ai fait ça", "qu'ai-je fait pour recevoir cela", "pourquoi moi", vous n'en croyez pas vos yeux, et tellement épuisée, tellement touchée, par ce cadeau, ce quelque chose qui a émergé de vous sans que vous n'y soyez pour rien... Élue, oui, pas d'autre mot, mais pourquoi ? "Je suis la servante du Seigneur", oui, pour la naissance christique, mais pour toutes les autres naissances, la même idée, ce quelque chose d'incompréhensible. On ne s'habitue pas. Je regardais le visage de ma sage-femme, combien de bébés a-t-elle fait naître? Je vous jure, elle n'est pas habituée. Mais autre chose en nous, surtout lorsque ce n'est plus le premier bébé, nous montre la longue suite des jours, des nuits à se lever, des tétées à donner, des couches à changer, puis des premiers pas, la surveillance et le danger, les millions de choses à éviter, les portes qui claquent, les escaliers, les prises de courant, les produits ménagers, plus tout ce que peut inventer un enfant. Et puis plus tard essayer d'en faire quelqu'un de bien. Accablée par cette responsabilité, cette fatigue. Accablée par cette vie qui nous échappe, notre vie, notre temps, qui n'est plus à nous, qu'il nous faut donner à un autre. Ce mouvement d'égoïsme à surmonter (ce dernier point n'est peut-être pas vrai pour les autres femmes. Mais moi, je sais qu'il me faut surmonter cette impatience, cet agacement, par moment insupportable (et cette conscience engendre la culpabilité, etc) : "c'est mon temps, ma vie, volés.") Et les deux, en un seul moment, la première part indicible, ressortant du sacré, la seconde tellement matérielle, tellement plus facile à expliquer. Ici le mystère de l'incarnation : le divin et le quotidien, l'amour indicible et enveloppant et infini et le découragement, le manque de force et de patience et de courage. Je hais les conversations de café, ce que j'appelle la bébologie, de ces femmes qui gâgatisent en parlant des bébés. A quoi m'avez-vous ramenée au cours de ses conversations de mai et de juin, ou de vos messages ? Me parlant de l'amour pour votre mère, et de ce qu'elle vous avez donné. Je n'ai jamais osé vous demander ce que vous vouliez dire exactement : que vous avait-elle donné, de différent ou de supplémentaire ? Ou ne vous avait-elle rien donné de différent que les autres mères, mais faisiez-vous preuve d'une sensibilité rare, d'une gratitude, d'une conscience comme nous n'en possédons pas, nous, chacun d'entre nous, qui sommes chacun des enfants ? « Je suis ridicule, hein », me répétiez-vous nuit après nuit, d'une voix calme, ou tremblante, ou désespérée, ou après la période d'accalmie qui suit les sanglots. Et vous me laissiez sans voix, vous n'étiez pas ridicule, vous m'ameniez sur les bords d'un précipice et je n'avais rien à répondre. Nous étions, nous sommes dans le mystère. Il est très difficile de vous accompagner, lorsque vous semblez basculer dans l'abîme du désespoir et de la colère. Que faire ? Et d'autres fois vous êtes si lucide, vous précédez si exactement mes pensées, mes raisonnements, que je me sens bête avec mes réticences, vous savez déjà, même les pensées que j'ose le moins émettre, de peur de vous faire mal, ou vous choquer, vous les avez déjà eues. Et plus rien ne vous choque, ou ne vous surprend, et je ne sais plus jusqu'où aller avec vous, vous qui l'instant d'avant ne supportiez rien. Que puis-je faire, vraiment ? Vous êtes à un noeud, entre la vie et la mort, mais à un sens matériel, la naissance, la filiation, l'enterrement. Vous êtes carrefour, tout se croise en vous par vous devant vous et cela peut mettre très mal à l'aise. Il y a dans tout cela une dimension mythologique que je saisis mal mais qui me remplit de respect et de crainte, par moments. Je crois aussi que l'hôpital le sent et que c'est ce qu'il ne supporte pas : l'irruption de la mythologie remet en cause la technique (la technologie). Retour aux fondements humains, avant la chair. Qu'est-ce qui nous fonde ? Que puis-je faire, vous transmettre comme je peux ma conviction, tellement intime que ce n'est plus une conviction, mais tout simplement moi, que nous ne sommes ici que de passage ? Vous sortir de la mythologie pour entrer dans le catholicisme ? Vous dire que cette vie sur terre n'est qu'une parenthèse, heureusement assez courte ? Je n'arrive pas à m'habituer à son illogisme, à son incohérence, à ce que les méchants ne soient pas punis, les bons récompensés, les vies terminées dans la douceur d'une famille unie, et autres clichés dans lesquels j'ai grandis, et que j'ai crus si longtemps vrais que je ne peux réellement m'en défaire. Que puis-je faire pour vous, dites-moi, d'autre que vous envoyer du café, ou vous parler de mes culottes pour vous faire rire, ou vous faire bander, ou vous donner (j'espère) envie de moi ?

dimanche 28 juin 2026

Mais

 

Je ne peux pas copier ici mon journal d’hier car j’y parle trop en détail de certaines personnes que je ne veux pas mettre en porte-à-faux. Ou, si je le peux, je vais devoir en caviarder quelques passages, les plus intéressants bien sûr. Je n’ai la sensation d’écrire vraiment que lorsque j’écris des choses dont je pense que je ne pourrai pas les montrer. C’est une chose qui m’est de plus en plus évidente. 

Je suis au jardin, seul, dans le petit matin d’été. C’est le moment que je préfère. Je suis seul avec mes oiseaux, les pies, surtout, qui jacassent, les tourterelles, un peu plus loin des battements d’ailes d’oiseaux que je ne distingue pas, un coq, est-ce celui de Mazaudier, je n’ai pas entendu celui de Catherine, et la rumeur discrète de quelques voitures éparses [Irène me dit que « voitures éparses », ça ne va pas] qui passent au loin. Il fait bon, ici, quand tout le pays se plaint de la chaleur. J’ai le soleil en face de moi, qui se fraie un chemin entre les toits et les arbres. J’ai le sentiment que ces moments sont les derniers, que je dois absolument les voir, les habiter, les noter — les marquer, comme dit Barthes : Faire une entaille dans le présent comme les amoureux font des entailles dans les arbres. 

La « canicule »… Ils adorent ce mot. Ils s’en gargarisent. Ils s’y noient avec délice. Je dois bien être le seul à accueillir cette chaleur avec gratitude. Est-ce égoïsme, de ma part ? Sans doute.  

J’ai commencé Ferdydurke avec enthousiasme, avant-hier, et je l’ai presque aussitôt abandonné, dès la fin du premier chapitre, très déçu. Il m’arrive de plus en plus fréquemment d’abandonner des romans en cours de route, je deviens affreusement difficile, ou peut-être seulement facile à ennuyer (je repère très vite les choses que je n’ai pas envie de lire car je sais où elles vont). Je n’ai pas le temps de tout lire, et surtout je crois bien que je ne sais plus lireL’écrire a tout dévoré (le vouloir-écrire, le scripturire qui ouvre la Préparation du roman, de Roland Barthes). Je ne m’en réjouis pas mais il faut faire avec. Je ne m’en réjouis pas parce que j’ai aimé à la folie ces longs compagnonnages que sont la lecture au long cours, ces plages de temps, parfois des semaines ou des mois, où l’on est immergé dans un long roman, qu’on passe en compagnie de Proust, de Stendhal, de Thomas Mann. Mais les aiguilles courent sur le cadran, et les douleurs me disent : écris, il va bientôt faire nuit !

I me dit souvent, mais je soupçonne cette pensée de n’être pas la sienne, qu’elle « aime les hommes intelligents », que c’est la seule chose qui compte vraiment à ses yeux, que c’est ce qui la séduit. Elle m’avait dit la même chose, naguère, quand nous nous sommes rencontrés. Je n’en crois rien, bien sûr. C’est une chose qu’elle répète sans vraiment y penser, sans se demander ce que cela signifie. C’est très à la mode, en ce moment, les sapiosexuelles. M me tenait à peu près le même discours. Il y a quelque chose qui ne va pas, avec les femmes d’aujourd’hui. Elles se mentent à elles-mêmes et ça les rattrape très vite. Nous (les hommes) « penserions avec notre bite », paraît-il. Mais c’est bien plus honnête ! La bite ne se raconte pas d’histoires. Elle va là où la chair lui convient, sans détours. L’intelligence ? Oui, j’aime moi aussi l’intelligence, j’en ai même un besoin vital, mais tout dépend de quelle intelligence on parle. Mesdames, pensez un peu avec votre chatte, les vaches seront mieux gardées. Et puis d’ailleurs, l’intelligence, aujourd’hui, c’est une chose très pénible. Elle est devenue très bête, « l’intelligence », dans nos sinistres années 2020. Chacun accuse l’autre d’avoir un QI d’huître — une de ces expressions qui me sortent par les trous de nez —, tout le monde se croit intelligent. À en croire le quidam ordinaire des réseaux sociaux, le pauvret est cerné par les imbéciles, c’est sans doute pour cette excellente raison qu’il se réfugie sur Twitter ou Facebook… L’intelligence est devenue vulgaire, plus même que les hommes qui vont se faire de gros biceps à la salle de gym. L’intelligence, c’est comme la vérité, elle est toujours ailleurs, un peu plus loin, un peu moins loin, mais jamais là où on se trouve. Ils ont fini par avoir sa peau, mes contemporains ; ce n’est pas leur seul méfait, certes, et ce n’est peut-être même pas le plus grave, mais tout de même, ils salissent tout ce qu’ils touchent.

J’en suis au 75e épisode (sur 85) de Miles, ce feu paisible, d’Alain Gerber. C’est merveilleux, de suivre un homme comme ça, en été. C’est très inspirant. Et c’est surtout une grande part de ma propre vie, à la fois intime et artistique. Les grands jazzmen sont une de mes nourritures spirituelles préférées, et ça, depuis la découverte déjà fort ancienne de Charlie Parker. Miles Davis, lui… Si je devais en parler, je ne saurais pas par où commencer. Il est partout, dans ma vie, depuis plus d’un demi-siècle, depuis mes premiers pas sur le clavier d’un Fender Rhodes. Étrangement, je ne l’ai jamais vu sur scène, mais je l’ai tellement écouté que je crois bien que le son de sa trompette coule dans mes veines. Son mauvais goût ? Parlons-en ! Je préfère mille fois son mauvais goût au bon goût à Légion d’honneur de tous les Wynton Marsalis ou autres grandes momies actuelles — ne parlons même pas des nains prétentieux qui leur ont succédé. Le seul, je dis bien le seul qui a réussi à tirer son épingle du jeu, c’est Keith Jarrett. Le jazz est mortel, personne ne veut le reconnaître. Après tout, la musique classique est bien morte, la musique romantique aussi, et la musique baroque, et tant d’autres… Miles ne voulait plus de ce mot, le « jazz » ; il a compris avant tout le monde. Comme toujours, il faut près d’un siècle pour que les gens prennent conscience de ce qui meurt, autour d’eux. La ponctualité n’est pas leur affaire. « Tu comprends que je ne peux pas être fidèle. En musique, je ne suis fidèle qu’à la musique, qui a tous les droits, elle, sauf de se rester fidèle. » Il faut trahir ce qui mérite de l’être. 

Il y a un mot, ce mot qui permet de continuer malgré tout, qui permet de passer outre, tout est restant lucide, et ce mot, c’est « mais ». C’est une conjonction qui implique la négation, qui vit d’elle, ou d’une pseudo-négation. « Je suis un raté incontestable, mais je peux tout de même réussir quelque chose, sur un malentendu. » La négation dont il est question ici n’en est pas vraiment une, c’est plutôt d’un refus, qu’il s’agit, ou, sinon d’un refus, d’une rectification, d’une vérité-malgré, de quelque chose qui échappe à la loi établie, à l’ordre. « Il était dans l’ordre des choses que je ne l’intéresse pas du tout mais elle est pourtant tombée amoureuse de moi. » La vie ne vaut d’être vécue que dans les interstices que désigne le « mais ». « Je t’aime mais je ne suis pas dupe. » C’est en cela que le « mais » est proche du « malgré ». En allant regarder dans le dictionnaire, on s’aperçoit qu’il existe un « mais » adjectif qui signifie « mauvais », « malheureux, triste », voire « dangereux, défavorable ». Le « mais » est donc un risque pris en s’aventurant du côté du danger, en franchissant la limite, (mais) en connaissance de cause. Pour jouir du bien, il faut aller du côté du mal, il n’existe pas d’autre chemin. Il faut risquer la faute, et il faut parfois même boire à son goulot. Il faut trahir la trahison, MAIS… Les vérités-malgré sont les plus intéressantes. De même que l’amour-malgré est le plus fécond. 

Les conjonctions m’ont toujours plu. Peut-être à cause de l’enfance, encore, du génial mais ou et donc or ni car. Les conjonctions conjoignent, elles jointoient tant bien que mal des figures branlantes, elles réunissent des membres épars (là, ça va, épars ?), des propositions, elles tiennent ensemble des bouts de sens et en font des morceaux de super-sens qui eux-mêmes seront absorbés par de plus grands ensembles, MAIS, au bout du compte, quelque chose se détachera de ces grandes structures logiques pour venir flotter devant nos yeux, et ce quelque chose sera un mot, un tout petit mot de rien du tout qui se mettra à clignoter et nous guidera vers d’autres sens, ouvrira en nous une porte dérobée, une porte ignorée, de la même façon qu’un infime détail du corps d’une femme nous fait entrer dans un monde infini de rêveries érotiques. Les phrases ne sont rien d’autre que la poursuite effrénée et toujours déçue de ce qu’un petit mot de rien du tout a laissé entrevoir sur le corps d’une femme. 

dimanche 7 juin 2026

Sarcopénie intellectuelle

 

« De toute évidence, ils n’ont pas compris. » Cette phrase, on pourrait l’écrire ou la prononcer trente fois par jour. Le lot commun du parcoureur à grandes enjambées des réseaux sociaux que je suis comme des milliers d’autres, c’est de se taper le front du plat de la main, de se pincer la cuisse, de cligner de l’œil devant ce constat quotidien : Ils ne comprennent pas ce qu’ils lisent, ils ne comprennent pas ce qu’ils entendent, ils ne voient rien, ils n’écoutent rien, ils glissent sur les phrases avec leurs gros patins multicolores et l’air ahuri de l’oiseau-moqueur perché là-haut où son triste pelage le rend anonyme et sinistre. Mais ils poussent l’exploit plus loin, les hurleurs-anonymes de notre temps : ils ne comprennent pas non plus ce qu’ils disent ou écrivent eux-mêmes. Comme leur lointain cousin d’Amérique, ou d’Afrique, ils n’ont qu’un seul talent, celui de répéter ce qu’ils entendent, de parler la langue des autres avec un tel enthousiasme qu’on la dirait leur. Parce que ce sont les deux faces d’une même pièce : Ne pas comprendre ce qu’on lit, ce qu’on dit, ce qu’on voit, ce qu’on entend, c’est l’envers de la répétition, du plagiat, de la ventriloquie, du façadisme idéologique. Nul besoin de savoir ce qu’on pense, quand on pense à travers la pensée de l’autre. Si un autre l’a pensé, c’est que c’est pensable ; si un autre l’a dit, l’a écrit, c’est que c’est dicible, lisible, affirmable. Il n’est pas besoin d’une autre justification que celle du nombre, de la foule ou de la meute. Ils n’ont rien à dire, mais ils le disent très haut, très fort, et toujours avec cet effet de masse et de résonance qui est le signe indiscutable de la non-pensée fière de son état.

Il arrive pourtant que le dormeur ouvre un œil alors qu’il n’a pas encore connecté son petit-tympan privé au Gros-Tambour du Moment planétaire. C’est son « Eurêka » à lui ! Alors, il s’exclame : « Charabia ! » Assis devant une succession de mots et de phrases dont il ne parvient pas à démêler le sens, il ne peut en déduire qu’une seule vérité : celui qui a écrit ces phrases est un imposteur, puisqu’il s’octroie le droit anti-démocratique et pervers de ne pas se faire comprendre sans efforts de l’oiseau-moqueur ordinaire, qu’il a le culot de ne pas « se mettre à la portée » du vulgaire, qu’il commet le péché mortel de ne pas prendre son lecteur pour un crétin. On voit alors le Dormeur-Hurleur se rengorger, se gonfler comme la grenouille, se taper sur le bidon, et éructer en direction du Pervers auquel il envoie une bordée d’invectives qu’il a toujours par devers soi dans son petit baluchon : « La vieillesse est un naufrage », « Il s’écoute parler », « Du n'importe quoi écrit avec style, reste du n'importe quoi », « Machin Truc et ses théories du complot séniles », « Un étron qui éructe », « Texte incompréhensible, il est temps de se retirer! », « Tiens un raciste qui fait de l esprit .. c est contradictoire », « Prends tes pilules et au lit », « Je te plains », « Je ne comprends rien, c’est imbitable », « Va chier Nono tu nous emmerdes avec tes obsessions ». Les nains ne supportent pas qu’il existe autre chose que des nains, l’aveugle ne supporte pas que les autres voient, le sourd que l’autre entende, le cul-de-jatte que les autres courent ; celui qui n’a jamais eu une pensée à lui ne peut supporter qu’un autre pense, c’est un affront qu’il doit venger, celui qui ne sait pas se servir de la langue ne peut endurer celui qui la manie adroitement, le maladroit vomit le virtuose. Rien de tout cela n’est nouveau, mais ce qui change tout, c’est que la société du réseau permet à chacun de s’interposer, d’être là, à califourchon sur le dos d’autrui, d’injurier, de menacer, quel que soit son degré de culture, d’intelligence, de réflexion et d’expérience. Tout cela n’a plus aucune validité, sachez-le. Dans un monde hyper-démocratique et im-médiat, il ne peut exister de préséance, d’autorité, de verticalité, de prudence, de patience ou de délai. Chaque soi-même vaut l’autre, et le vaut immédiatement. C’est le Dogme, l’équivalence est parfaite et inquestionnable. Quiconque prétend s’en affranchir se rend coupable de l’impardonnable Offense, celle qui conduit à la mise à mort sociale votée sans délai par les derrière-l’écran associés et intraitables.

L’oiseau-moqueur qui ne comprend pas ce qu’il lit a la fâcheuse habitude d’en rendre responsable le texte qu’il a sous les yeux. Il est sincèrement outré que son auteur lui demande un effort, effort qui, selon lui, est la preuve même que ce texte n’en vaut pas la peine. On tourne en rond… L’oiseau-moqueur des réseaux, souvent musclé des biceps et des quadriceps, souvent furibond, est atteint d’une sarcopénie intellectuelle inversement proportionnelle au volume de ses pectoraux. Prompt à observer le naufrage de ceux qu’il ne comprend pas, il est complètement aveugle au sien, ce qui le rend comique, ou pathétique, et souvent les deux à la fois. Le « charabia » dont il accuse celui qu’il veut croire abscons n’étant constitué, en miroir, que de la bouillie qui lui sert d’esprit, de cette impossibilité congénitale à se servir de la langue pour penser qui le rend si perméable aux injonctions et aux propositions des autres, dès lors qu’elles sont de simples mots d’ordre dépourvus de contradiction, donc de profondeur. Ce qu’il veut, ce sont des vérités simples et indiscutables, plates comme des trottoirs, de celles dont on se fait des étendards, et qui rendent beau celui qui les déploie. C’est tout ce qu’il demande à la pensée : le rendre présentable aux yeux du Tribunal de l’Opinion conforme. 

Le ridicule a cessé de tuer il y a bien longtemps. Ce qui tue, désormais, c’est le singulier, l’original, la solitude de celui qui fuit la meute et ses mots d’ordre, ses rituels expiatoires, ses communions sororales, ses tribunaux médiatiques, ses journées de la Vérité et de la Réconciliation, des Fiertés obligatoires, ses Ministères de la Vérité et ses Semaines de la Haine, c’est l’envie de respirer un air différent, asocial, un air qui ne provient pas des climatiseurs autorisés et labellisés, remboursés par l’État. 


samedi 6 juin 2026

Volupté

 

Je ne comprends pas ceux qui méprisent les rêves, ni ceux qui estiment que les raconter est une perte de temps. Le rêve de ce matin était fabuleux. J’en ai oublié la majeure partie, malheureusement, et surtout son commencement, agréable au-delà de l’exprimable (et qui, en quelque sorte, expliquait la suite), mais ce dont je me souviens est digne d’être noté ici, ne serait-ce que pour en prolonger un peu la jouissance. C’est peut-être de la mauvaise littérature, c’est possible, mais je cours le risque. 

L’extrême difficulté qu’il y a à donner des rêves une représentation faite de mots est source de grande frustration, mais je suis tellement convaincu, à chaque fois, d’être au contact d’un trésor qu’il serait fou de laisser là où il est, que je ne peux pas me résigner à ne pas tenter d’en restituer au moins une part, même lacunaire, même maladroite et pauvre. Je sais que je serai déçu, et que ce rêve merveilleux se traduira sous une forme banale, voire grossière, mais je dois tout faire pour retenir ce que je peux de cette substance extraordinaire. Même une misérable bribe, une trace ténue, est préférable à l’oubli, aux heures trop réelles qui reprennent leur cours inexorable avec une indifférence de bourreau. 

***

Une jeune femme d’une beauté stupéfiante me tenait par la taille. Nous avancions dans une file humaine, comme dans un aéroport. Derrière, à quelques rangées de nous, une autre jeune femme tout aussi belle, solitaire, nous observait. Je sortais visiblement de ses tendres bras et je souffrais de savoir qu’elle nous voyait. J’essayais douloureusement d’imaginer ce qu’elle pouvait ressentir, mais il était impossible de revenir en arrière, ma compagne étant à la fois somptueusement belle et, surtout, d’une douceur et d’une grâce irréelles. Grande, élégante, extrêmement distinguée, parfaite, elle n’était à mon endroit qu’Attention et Présence. Une présence comme je n’en avais jamais connue. Je compris assez vite que nous nous rendions à une réception mondaine et que ma compagne était extrêmement connue — son nom était quelque chose comme « princesse de Gerolstein », et elle était visiblement la reine de la soirée. Au moment où nous montions une espèce de rampe recourbée en pente douce, j’entendis annoncé celle qui avait manifestement décidé de m’introduire dans ce beau monde, et juste après son nom, un étrange « Jérôme ça va » qui n’avait pour moi pas le moindre sens, à part que c’est bien de moi qu’il était question. Presque immédiatement je compris que ce « Jérôme ça va » n’était qu’une note écrite émise par ma princesse pour signifier aux organisateurs de la fête qu’il ne devait y avoir aucune difficulté à m’accueillir parmi eux. J’étais sous sa protection ; il ne pouvait rien m’arriver. Quelques instants après, pourtant, j’ai dû aller aux toilettes et je me suis aperçu par la même occasion que je ne portais pour tout vêtement qu’un pauvre T-Shirt sale et pendouillant ne suffisant même pas à cacher le fait que j’étais nu sous la ceinture. Sept ou huit hommes firent irruption dans les toilettes. Ils étaient tous semblables. Petits, presque nains, habillés seulement d’un short rose brillant qui les boudinait et les rendait un peu ridicules, la peau très bronzée, sauf aux extrémités : ils avaient le bout des pieds et des mains d’une blancheur de passage pour piétons. Je compris vite qu’ils avaient l’intention de me violer et j’en ressentais à l’avance les effets très désagréables sur les parois de mon rectum. Ce n’est pas tellement qu’ils en avaient envie, mais il s’agissait peut-être de me punir d’être là, dans cette fête où ils semblaient penser que je n’avais pas ma place. Où était ma Protectrice ? M’avait-elle oublié ? C’est alors que la première jeune femme, celle que j’avais abandonnée pour la princesse, sortit comme une vapeur du corps de l’un de ces homoncules menaçants, et, m’entourant de ses bras, nous emporta dans les airs, tandis que les toilettes de la réception se transformaient en un océan déchaîné sur lequel une barque flottait à grand peine. À bord, le Capitaine Haddock, visiblement ivre, nous faisait par signes comprendre qu’il désirait nous rejoindre. Il n’en était pas question. J’avais retrouvé celle que j’aimais, la tendre parmi les tendres, l’innocente, la Suave, et je ne voulais pas d’un tiers qui aurait immanquablement gâché ce moment précieux. J’essayai de me retourner pour voir le visage de ma belle mais elle me tenait fermement, m’encerclant la poitrine de ses bras. Elle avait une force surnaturelle qui ne me surprenait pas. Sans être capable de regarder son visage, je voyais ses yeux si beaux m’entrer dans la nuque et ses yeux étaient l’andante de la 35e symphonie de Mozart. Mon bonheur était à son comble. Je savais enfin ce que le mot « volupté » signifait.