Jardin, sept heures du matin.
Réveillé à trois heures et demie, levé à cinq heures et demie.
Beau temps. J’ai le soleil dans les yeux. Je suis allé à la boulangerie. Le café est prêt.
« La règle structurale du haïku est de diviser la confidence au point qu’elle soit sans personnalité ; opposition entre individuation et individuel. Or l’amour, l’état amoureux, rend compact l’individuel. L’état amoureux est du côté de l’individuel, il n’est pas du côté de l’individuation et de l’assomption du Moment. L’état amoureux fait consister le moi, le moi amoureux. Il le rend compact. C’est un développement massif de l’imaginaire et, par conséquent, il renforce le moi. Tandis que le haïku divise le moi en moments d’individuation. » (PdR)
J’aime avoir le soleil dans les yeux, le sentir aller jusqu’au fond de mes pupilles, et presque traverser l’orbite, aller plus profond encore. Sentir qu’il me transperce, que ma tête fuit, que mon sentiment est projeté à des milliers de kilomètres de moi, du moi qui pense, dans un monde que j’ignore.
Oh, le magnifique vers de Ronsard : « Bégaye en me baisant, à lèvres demi-closes » !
Dans le haïku, ni érotisme ni appel à l’autre (la discrétion haïkiste).
Ce qui me trouble, ou ce qui attriste, chez Xxxxxxxx, c’est ce manque de désir (le désir en tant que force imaginaire à l’œuvre), ce manque de construction amoureuse, d’élaboration de l’érotisme, donc de fantaisie. Elle est passive. Mais si je regarde autant que faire se peut dans mon passé amoureux, à part Sarah, Valérie, Christine, et dans un style différent, Céline, laquelle de mes amies possédait ces dispositions ? Malika, mais c’était purement sexuel. Je crois que cette absence de fantaisie (sensuelle) se retrouve dans la vie, quand elle se voit dans l’amour. On ne devrait aimer que celles qui possèdent cette aptitude, voilà ce qui serait malin (économique), mais malheureusement ça ne marche pas comme ça. Pourtant, les littéraires devraient naturellement être pourvues de ces dispositions, puisqu’elles sont en définitive issues de la langue qui se parle en nous, qui s’écrit en nous, cette langue qui nous fait désirer la rencontre et le dialogue, le croisement du sens et des sens. Mais sans doute suis-je injuste. Je suis à peu près persuadé que d’autres que celles que je nomme avaient également cette qualité, et que je ne leur ai tout simplement pas donné l’occasion de la manifester car je n’étais pas suffisamment amoureux. On reproche souvent aux autres des choses dont nous sommes responsables de ne pas les avoir rendues possibles dans un moment. Un de ces moments qu’il faut savoir susciter. Un de ces moments qui vont rester en nous, longtemps après que l’amour ou le désir seront passés. Ah, j’oubliais Delphine, la si singulière Delphine, et finalement la si rare Delphine. Et bien sûr Ophélie, mais Ophélie, je n’ai pas eu le temps de la voir à l’œuvre, concrètement ; elle avait indubitablement les dispositions et le goût qui sont indispensables à l’expression de cette fantaisie, car son sentiment amoureux, si j’ose le dire ainsi, était tout entier fondé sur la Lettre, sur le texte, et même sur le roman. Et puis comment résister à une jeune femme qui d’entrée de jeu met entre elle et nous Widmung, de Schumann, et un quintette de Mozart. J’ai retrouvé une lettre de Sarah assez explicite — assez naïve, malgré (ou à cause de) son torrent de sensualité (ici, il me manque un adjectif, adjectif introuvable : ce n’est ni salace, ni pornographique, ni sale, ni agressif, ni violent, ni ordurier, c’est autre chose dont je ne trouve pas le nom), sensualité que très visiblement elle voulait exprimer avec une puissance qui se devait de m’impressionner, car elle ne voulait jamais être mon inférieure en ces domaines ; elle me démontrait qu’elle n’avait pas froid aux yeux, et que rien de ce que je pourrais faire ou lui demander ne la ferait sortir de ses gonds. Elle possédait un corps assez souple et assez multiple pour se plier à des désirs qu’elle ignorait mais assimilait très rapidement, les faisant siens avec une véracité indiscutable. Je me souviens en particulier de la soirée que nous avions passée rue Saint-André-des-Arts, à Paris, dans une boîte de strip-tease où j’avais mes habitudes, dans laquelle j’avais coutume d’y emmener mes amies, très intéressé que j’étais par leurs réactions, par leur manière de se tenir face à la nudité d’une autre femme et à mon propre regard. Elle avait été, et de très loin, celle qui avait montré le plus d’entrain, de naturel, à voir, à toucher et à se laisser toucher, et qui avait tenu à me faire toucher du doigt que ce n’était pas avec ça que j’allais la réduire ou la soumettre. En sortant, elle m’avait dit : « Et maintenant, que fait-on ? » Vigoureux, oui, c’est vigoureux, l’adjectif qui me manquait. Sarah avait une sexualité et une sensualité vigoureuses, intrépides, imaginatives, fermes et toujours en alerte, elle était avide d’apprendre, mais sachant pourtant s’abandonner totalement : équilibre rare.
Xxxxxxxx est née au Brésil. Elle aurait pu, elle pourrait en faire quelque chose, de cette naissance déportée. Même si un enfant ne reste que très peu de temps là où il vient au monde, je suis persuadé qu’il emporte quelque chose de la terre qui l’a vu naître, du lieu et du moment qui l’ont vu surgir. C’est là, en lui, mais c’est éteint, jusqu’à ce qu’il le fasse renaître, souvent involontairement. Les vies sont des revivances de nuits infinies enfouies très profondément en nous, de nuits, de climats, de paysages, de langues, de mémoires et de présences. Nous sommes accompagnés par ces présences assoupies qui peuvent à tout moment se réveiller. Ceux qui croient en l’astrologie, ou plutôt qui parlent cette langue, car il ne s’agit pas de croire ou de ne pas croire, ne font que relier ce dont je parle à des constellations distantes qui donnent à leurs sujets des figures traduisibles et délimitées, interprétables, parlantes. Une vie, ça s’écrit, en lien avec l’univers.
Divisons la confidence. C’est ce que je suis en train de faire. Multiplions-en les points de vue, les angles et les focales. Attaquons-la par divers côtés, regardons-la du dessus, du dessous, de côté, du passé et du futur. Soyons à la fois discret et indiscret, pudique et impudique. Brouillons les pistes en disant l’exacte vérité, celle qui ne peut jamais s’entendre. C’est la seule manière de survivre, écrire la vérité sous une forme qui paraît fausse. « Bégaye en me baisant, à lèvres demi-closes. »
Le monde rigoureux de l’Indirect, qu’on peut appeler aussi le monde de la pudeur. Essayer de ne pas parler de ce dont il faut parler. C’est la pudeur. S’appuyer sur les bords du monde pour aller vers l’intérieur, parler depuis la marge. Faire ressortir la mélodie depuis l’intérieur d’un accord — ce qui requiert une grande indépendance des doigts, et donc des esprits que nous abritons. La mélodie se cache à l’intérieur de l’harmonie, il s’agit de l’en faire sortir, au bon moment. Lèvres mi-closes, elle parle en embrassant, en dormant, en baisant, elle met des mots dans l’acte, elle mêle la langue à la langue, et nous bégayons ensemble jusqu’à la jouissance, jusqu’au présent. On peut aussi mettre de l’acte dans les mots, mais c’est plus difficile. Il faut se lever tôt. Avant l’aube. Quand on est encore mal sorti du rêve, qu’on emporte, collé à soi, des bribes de l’autre monde, cet autre monde dont il arrive parfois qu’on parle la langue sans la comprendre. C’est dans ces moments-là qu’écrire est le plus simple. On s’absente du vouloir-écrire. Il sera toujours temps de chercher à comprendre plus loin ou plus tard ; ce n’est pas le plus important. La seule fois où Bashô parle du Mont Fuji, c’est pour dire qu’il ne le voit pas : « Fuji caché mais cependant je vais ». (Le Mont Fuji, c’est la chose dont tous les Japonais parlent, la chose qui existe même quand ils n’en parlent pas.) C’est la mélodie qui sort de l’accord, quel que soit l’accord, quel que soit son renversement. C’est la cloche qu’on entend de loin à travers la brume ou sur la mer, c’est l’odeur intime qui perce à travers le parfum, malgré lui, en son sein. C’est l’indiscrétion qui se manifeste depuis la discrétion. Mais on pourrait presque écrire, et ce serait aussi juste : C’est la discrétion qui se manifeste depuis la discrétion, qui s’en sépare.
Lune éblouissante
Pour reposer l’œil
Deux ou trois nuages de temps en temps
« Le haïku, c’est un assentiment à ce qui est. » (Comme la photographie.) Ou à ce qui fut, mais qui perdure dans l’être. Je crois que l’une des raisons qui me font aimer le haïku, c’est exactement cela, cet assentiment à ce qui est. J’en ai un peu assez de la récrimination, de la révolte, de la déploration, de la protestation plus ou moins obligée par l’époque et le social, par le milieu et par la morale idéologique (si tant est qu’on puisse marier ces deux termes). J’ai beaucoup dit non, jusque là, il faut que je commence à acquiescer au monde. De toute manière, tout cela est très bathmologique. Cependant je vais, malgré le non qui m’a construit, ou grâce à lui : Le oui du moment n’est pas antithétique au non de l’origine, il intervient à un autre degré de la spirale, à un étage supérieur. La seule fois où mon contemporain parle de morale et en martèle le Gros Tambour médiatique, c’est au moment précis où je ne la vois pas. Je me mets sous la protection des deux ou trois nuages qui passent, car mon œil est las de tant de clarté, de tant de direct, il cherche l’Indirect et regarde le doigt, pas la lune pleine de tous les regards, celle qui éblouit. Mon récit se place sous l’auvent de la confidence, mais une confidence divisée et indirecte. Mon Mont Fuji privé, ce sont les corps de celles que j’ai traversées pour arriver nulle part et ici, ce matin.
