jeudi 6 août 2026

Rolleiflex [journal]

 

Au jardin, à six heures et quart. 

Réveillé à cinq heures moins vingt, levé à six heures moins dix. Il faisait 27,1° au salon et 23,2° à l’extérieur quand je suis descendu. Encore une nuit très pénible, étouffante, sans un souffle d'air. La température n’est un peu redescendue qu’au petit matin. Le dernier quartier de lune est encore au-dessus de moi, au sud, mais le jour est complètement levé. Là, assis au jardin, je savoure la vie à 23,5° dont je sais qu’elle va être brève. 

En survolant les années 70, 80, et 90 grâce au livre de Jacques Henric, je vérifie que la droite et la gauche sont plus des familles que des idéologies au sens strict. Peu importe ce qu’ils pensent, peu importe leurs choix ou leurs opinions, en matière économique, sociale, ou philosophique, les Français veulent avant tout se reconnaître dans une famille (politique, mais c’est un détail) ; c’est un besoin. C’est peut-être un peu plus vrai à gauche qu’à droite, mais c’est un phénomène très général, valide encore aujourd’hui, même si les choses sont un peu brouillées par d’autres déterminismes venus d’ailleurs. La plupart des gens ne savent pas pourquoi ils sont de droite ou de gauche. Ils le sont parce qu’ils n’ont pas eu envie d’aller voir ailleurs à quoi ça ressemblait, parce que ça leur semblait « naturel », ce qu’ils traduisent souvent en « par fidélité ». Mais fidélité à quoi…

Depuis deux jours, j’ai des battements rapides dans l’oreille gauche, des doubles croches à 80 la noire, comme si un cœur secondaire battant quatre fois plus vite que le cœur central s’était réfugié là. C’est très pénible. 

Cette nuit, durant mes insomnies, j’ai écouté un peu Denis Roche dans un Bon Plaisir de France-Culture (la voix si familière de Colette Fellous), puisque son passage à une autre émission de la même chaîne, Le Rythme et la Raison, est introuvable. On ne peut pas dire que je me sois passionné pour ce que j’ai entendu, mais il est vrai que je n’ai écouté que d’une oreille. J’avais oublié l’existence de ces émissions que j’écoutais pourtant régulièrement quand j’étais plus jeune. Le livre de Jacques Henric m’intéresse pour ce que j’y apprends de l’époque et pour les anecdotes savoureuses sur les uns et les autres, mais je ne suis pas sûr que je serais capable de lire un livre de lui qui ne serait pas un journal. Tous ces personnages qui faisaient autorité, dans ces années-là, que reste-t-il de leurs productions ? 

Je pense au Rolleiflex de mon père, que j’ai utilisé un peu après sa mort. La manière dont se tient cet appareil, sur le ventre, ou plutôt sur le plexus solaire, et donc la manière dont on regarde le sujet, fait toute la différence avec les appareils photographiques qui sont venus ensuite. Notre regard n’est plus aligné avec ce qu’on photographie, il fait un angle droit, il fait un détour. Quand on photographie une personne, ça change tout, ce regard indirect. Elle n’a pas notre visage en face d'elle Nous regardons l’appareil qui regarde le sujet. Au moins, les choses sont claires, il y a bien une médiation, un troisième terme qui ne se fait pas oublier. Et puis j’aime beaucoup le format carré, sans doute plus artificiel que le 24x36, mais c’est justement ce côté artificiel qui me séduit. J’ai appris que la photographie officielle de François Hollande en président de la République avait été réalisée par Raymond Depardon avec un Rolleiflex. Gainsbourg, dans une chanson intitulée Negative Blues, chante : « Où est ma petite amie ? Elle est dans mon Rolleiflex ». Nos petites amies sont encore dans les chambres noires de nos appareils photos, elles sont restées coincées là, quelque part entre elles et nous, et je les cherche souvent, souvent en vain, dans ce territoire perdu qui semble infini. De la même manière que nous n’habitons pas vraiment le présent, mais un temps intermédiaire entre le présent et le passé, personne ne se trouve ici, ni là-bas, les corps des autres étant prisonniers d’un lieu insituable, dont nous ne percevons que des échos, des réverbérations sur un miroir. Parfois, une porte s’entrouvre, mais à peine croyons-nous reconnaître l’autre qu’elle s’est refermée en claquant. 

 

mercredi 5 août 2026

Un centime [journal]


 

Au jardin, six heures vingt-cinq. 

Réveillé à quatre heures et demie, levé à six heures. 

Les yeux de fou de P dans mon rêve de ce matin. Il est dangereux, je l’ai toujours su. Il écoutait une petite mélodie ridicule, et comme je voulais être aimable avec lui, je lui demandais de m’expliquer ce que cette mélodie avait de si extraordinaire. Alors il entrait dans une de ses colères froides dont il a le secret, me répondait du bout de la gueule qu’il ne fallait pas l’expliquer, qu’il n’y avait rien à expliquer. Puis vint (sans transition, comme on dit à la télé) le moment le plus dramatique, où nous voyions tous (tous, c’est-à-dire lui, moi et une femme non identifiée) une sorte de relevé financier (mais qui ressemblait à un diplôme) affiché devant nous sur un support immatériel, vert pâle. Sur le relevé, un seul nombre, terrible : « 000000000,01 », en majesté, au centre, dans la partie supérieure du document. Lui dont la puissance ne tenait qu’à sa fortune, il voyait que nous voyions qu’elle avait été réduite à… un centime. 

Vera Drake a été arrêtée. Je n’ai pas eu le courage d’aller plus loin, tellement ça me fait souffrir. Le visage bouleversant du mari… (Mais tous les personnages de ce film merveilleux sont bouleversants, tous.) 

Il fait plus frais, ce matin. Il faisait 26,5° au salon et 20,5° dehors, quand je suis descendu. Demain, je vais faire des courses à Alès avec mes voisins, puisque je ne peux plus me servir de la voiture. Hier, j’ai passé l’après-midi chez eux, pour respirer un peu (leur maison est climatisée).

Je dis plus haut que P écoutait une petite mélodie ridicule, mais presque tout est faux, dans ces six mots. Il ne « l’écoutait » pas. La mélodie était là, parmi nous, sans que nous ayons besoin de l’entendre, sous une forme inconnue de moi. Elle était lui, elle était sa signature, son timbre (il est timbré). Elle n’était pas « ridicule ». J’ai employé ce mot faute de mieux, comme souvent. Et d’ailleurs ce n’était même pas une mélodie. Il faut avouer son impuissance à dire ce qu’on voit, ce qu’on entend, plutôt que de trafiquer, que de produire du sens de contrebande. Toujours est-il que la « mélodie ridicule » était indissolublement liée au « nombre ridicule », au compte en banque vide, à la puissance défaite, réduite à zéro, ou même pas zéro, puisque le zéro absolu, qui aurait une certaine noblesse, ne s’atteint jamais dans le monde réel. 

Quand on écrit, on ne part jamais de rien, c’est impossible. La page blanche est un mythe. Je vois, je crois voir des hirondelles dans le ciel, tout a l’air parfaitement normal ce matin. Véra Drake est une faiseuse d’anges. Les hirondelles passent très vite, sans laisser de trace, sans bruit, mais autour de moi, les bruits s’organisent, la symphonie ténue du petit matin se met en place avec une science supérieure, tous les sons sont à leur poste, dans le temps, dans l’espace, avec une précision idéale et qui pourtant conserve son allure improvisée. J’entends des contrepoints extraordinaires, un tracteur fait un long decrescendo, les coqs, les tourterelles, une portière qui claque, une voiture qui passe dans la rue, un camion au loin qui semble descendre en freinant, et tous ces sons se déplacent, se croisent, se perdent de vue et se retrouvent plus loin, transformés, travaillés par les mixtures douces qui évoluent sans cesse. 

Je dois écrire un texte de circonstance, ce qui m’est toujours difficile. Dès qu’il y a un doigt qui pointe vers le devoir, ma main est prise de crampes. Pourtant, ce texte, j’y pense depuis très longtemps, j’en ai envie, j’en ai besoin, mais plus je m’en approche plus il s’éloigne. 

Je suis allé regarder le portrait de Jacques Henric fait par Gérard Courant, le 3 mai 1982, à Paris. J’avais besoin de connaître son visage de jeune homme, de voir quel corps avait traversé ces années-là. Le 3 mai 1982, où était-je ? À Planay, sans doute, ou à Paris, rue Joseph de Maistre, ou rue du Général Étienne, chez Alsina ? Le 3 mai était un lundi. Deux jours plus tôt, le samedi 1er mai, la Royal Air Force bombarde l’aéroport de Port Stanley, la capitale des Malouines. Le vendredi 29 du même mois, le pape Jean-Paul II entame son voyage en Grande-Bretagne, première visite d’un pape dans ce pays. Le même jour « sort sur les écrans » Passion, de Jean-Luc Godard. Le lendemain meurt Romy Schneider. J’ai toujours aimé les mois de mai. 

Passion, la guerre des Malouines, Jean-Paul II, la rue Joseph de Maistre, le square Carpeaux, Christine entamait sa mue, lisait beaucoup, m’aimait, ou croyait m’aimer, Sarah avait onze ans, il y avait un tableau, là, un tableau vivant superposé à d’autres tableaux vivants, dont Paris était le cœur et les femmes les organes et la musique le sang. Passion, puis Prénom Carmen, puis Je vous salue Marie, à partir duquel j’ai commencé à comprendre pourquoi Godard et ce qu’il allait signifier pour moi jusqu’à aujourd’hui. La Ronde de nuit, de Rembrandt, la Maja nue, de Goya, le bitume de Judée, les quatuors de Beethoven, le Quatuor Alban Berg, un peu plus tard, à Beaubourg, et finalement mon envol, seul, après dix années de folle passion. 

Dans le film de Courant, on voit Henric parler mais on n’entend pas le son de sa voix. C’est bien mieux comme ça mais c’est cruel. La voix, très souvent, ne sert qu’à masquer ce qu’un corps voudrait cacher. On parle pour jeter un vêtement sur ce qu’on est. On bouche les interstices avec des mots, avec une voix. Il faut en revenir au film muet. Ou alors il faut écouter les voix sans montrer le visage. Personne n’est capable de com-prendre les deux instances, parole et visage, gestes et discours. 

J’ai le soleil dans les yeux.

mardi 4 août 2026

Gynécologue et psychanalyste [journal]

 

Au jardin, à six heures vingt. 

Réveillé et levé à six heures. Il faisait 27,3° au salon et 22,2° à l’extérieur quand je suis descendu. 

Le dernier rêve dont je me souviens était assez simple : un chauffeur ramenait ma mère à la maison et c’est à la DS noire (des années 60) que je comprenais qu’elle était présidente de la République. J’engueulais le type parce qu’il l’avait déposée de l’autre côté de la route, loin de la maison, et j’étais frappé du fait qu’il portait un t-shirt bleu très foncé assez râpé, et même visiblement sale. Ça commence bien !, me suis-je dit. Mais il y avait un deuxième volet à ce même rêve, un volet sans grand rapport apparent. Nous étions quelques-uns dans une immense pièce et un grand type jeune et baraqué se tenait très droit à quelque distance de moi, les bras croisés. Il était nu et avait un sexe énorme, naturellement dressé vers le ciel, contre son ventre. Soudain, sans que son visage exprime la moindre émotion, il éjacula et je reçu une goutte de sperme sur le bras, alors que je me trouvais à une dizaine de mètres de lui, ce qui me mit de très mauvaise humeur. 

La journée d’hier a été très pénible et la nuit encore plus. Je crois que mon corps arrive aux limites de ce qu’il peut endurer, qu’il n’arrive plus à se réguler, à s’adapter à la chaleur ; et je ne dors pas suffisamment pour retrouver quelques forces. Angoisses très fortes, dans la soirée et la nuit, je ne sais même pas comment j’ai finalement résisté aux « avale-moi ! » suppliants de M. Xanax. En revanche, j’ai regardé le début de Vera Drake, le très beau film de Mike Leigh, et j’ai retrouvé l’émerveillement que j’avais eu quand je l’avais vu pour la première fois. Ces comédiens anglais sont de vrais comédiens, contrairement à ceux que nous avons en France. Cette femme qui chantonne toute la journée, c’est certainement elle qui m’a fait penser à ma mère. Et l’avortement, mon Dieu… Comment ne pas penser à elle !

Jacques Henric, chemise en jean bleue un peu minable, lit un extrait du journal de Denis Roche, Temps profond. Sollers est assis à côté de lui, les bras croisés, essayant de s’intéresser à ce qui est dit et lu, la mine impénétrable, fatigué, tassé. Henric s’extasie sur ce qu’il vient de lire : Françoise est malade, Denis Roche est couché contre elle, elle a de la fièvre, ses seins sont chauds, il la caresse vaguement et lui parle tout bas. Josyane Savigneau ponctue de : « Très important, le temps qu’il fait, et pas seulement le temps qui passe. » Henric lit très mal. Denis Roche, comme par hasard, est en train de préparer son article sur Paradis. Denis Roche se branle sous la douche en laissant couler l’eau sur lui pendant une demi-heure, ah, ils nous ont bien foutus dans la merde, ces empaffés, à se branler et à laisser couler l’eau sous la douche ! Troisième acte de la Tosca. « J’ai pris ça au hasard, hein ! » dit Henric en refermant le livre. Sollers lui fait un signe avec le pouce pour le féliciter. Savigneau a remis ses lunettes et lit un autre passage, beaucoup plus intéressant, et Sollers souligne une des phrases qu’on vient d’entendre : « Le lieu qui donne ses ordres à l’anarchie ». Savigneau me fait toujours penser à Martine, ma belle-sœur. Elles ont à peu près le même nez. Puis vient la comparaison entre le journal de Denis Roche et celui de Philippe Muray, qui doit paraître quelques mois plus tard (nous sommes en 2019), j’imagine donc qu’il s’agit du dernier tome d’Ultima Necat, dans lequel Henric en prend plein la figure. Alors Henric se lâche. On sent qu’est venu le temps de la revanche sur tout ce qu’il a subi durant toutes ces années. Muray l’effrayant, Muray le terrible n’est plus là, on va pouvoir l’enfoncer sans risque. Henric oppose donc le journal de Denis Roche et celui de Muray, dans lequel ce dernier déverse « des tombereaux d’ordure et de merde ». Muray, ce n’est pas la belle véhémence de Denis Roche, c’est le ressentiment, c’est la haine pure — le mot haiiiine est point-d’orguisé. Pourtant, Jacques, Philippe et Nanouk, dans les Profanateurs, sont des amis proches. Bon bon bon… Être inconnu, quelle aubaine ! Écrire au petit matin dans ce jardin que personne ne connaît quelque chose que personne ne lira jamais, quelle chance ! Je me rappelle que lorsque j’avais lu le tome VI du journal de Muray, dont il avait pris soin d’interdire la publication de son vivant, je m’étais dit que je n’avais jamais ressenti ça. On ne peut dire la vérité vraie que lorsque personne ne nous lit. 

Quand Henric oppose Roche et Muray, dans leurs journaux respectifs, il parle des scènes sexuelles, qu’il juge très révélatrices (« Ya pas photo ! »). Je ne peux pas lui donner tort, sur ce point. Ceux qui savent parler de sexualité sont rares, et j’ajouterais qu’ils sont précieux. C’est un critère opérant, en effet. Mais, à vrai dire, je ne sais pas très bien pourquoi c’est vrai, ou pourquoi je le crois. 

Amusé d’apprendre que Philippe Muray était très attiré par Michèle Barzach, l’ancien ministre de Chirac, qui en effet, était très belle. Je l’avais complètement oubliée, celle-là. Gynécologue et psychanalyste… Comme la vie était amusante, dans notre jeunesse ! Je l’aime bien, cette Barzach, qui « à aucun moment n’a cru devoir faire la morale à ce monsieur de 37 ans et à sa maîtresse de 15 », ce qui lui fut reproché en 2020. 

lundi 3 août 2026

Grok, c'est nul [journal]

 

Au jardin, à cinq heures dix.

Réveillé à cinq heures moins vingt, levé à cinq heures moins dix, dans une nuit noire, enfin non, pas noire, blanche, puisque la lune est encore très lumineuse mais légèrement voilée, haut dans le ciel, au sud. Elle semble si loin, pourtant… Il faisait 27,5° au salon et 24,6° à l’extérieur. La température monte de jour en jour sans que je puisse rien faire pour m’y opposer (même si je fais très attention à ne pas laisser entrer le soleil dans la maison). 

Ce qui m’a réveillé, outre l’envie de pisser, c’est la pression du rêve. Quand l’absence de conscience du rêve est en elle-même une tension, quelque chose qui insiste sur le demi-conscient, le harcèle, fait deviner une vérité pour la lui refuser : Là se trouve (encore) un monde auquel tu n’auras pas accès. On le sent actif, ou radioactif, le rêve, il est là, juste derrière la porte, mais il refuse autant de paraître que de ne pas être ; il veut garder son anonymat, sa neutralité. C’est difficile à supporter.

On en veut parfois à la lune d’empêcher la nuit d’être complètement noire, de la mêler traîtreusement au jour, de lui retirer son statut de Royaume du Rien. L’écran lumineux de l’ordinateur participe aussi de ce monde faux, ni jour ni nuit, dans lequel je suis un peu malgré moi présent ; et actif, mais si peu. Le bruit des touches du clavier se détache bêtement sur le silence. Les coqs sont encore couchés. Une voiture passe au loin, on en distingue à peine la signature sonore. J’ai hâte que le jour se lève et me délivre de cette avant-première de la mort, qu’il retire cet avant-goût douçâtre de ma bouche. Il y aura bien un jour, oui, je sais… 

Je pense très souvent à Valliguières, ce village du Gard proche d’ici où j’ai passé une grande année, il y a cinquante ans, avec Christine et Sarah, d’abord, puis seul. J’y pense à cause de la lecture des livres de Carlos Castaneda, qui ont joué un rôle capital dans mon appréhension du monde et de la réalité. J’avais tout lu de lui, à cette époque, et je me souviens très bien de la certitude qui était la mienne, quand j’allais marcher dans les chemins autour du village, qu’un monde mystérieux et radicalement autre était là, tapi dans les buissons, que je me frayais alors une voie incertaine entre le monde naturel et cet autre monde surnaturel qui était à portée de main, d’yeux et d’oreille. J’étais aux aguets, constamment sur le qui-vive, et cette tension perpétuelle est restée fichée en moi jusqu’à aujourd’hui, toujours prêtre à renaître. J’y avais appris la solitude et le mystère. 

Dans Les Profanateurs, à la date du 29 mai 1984 : « À peine l’ai-je quitté, sonnerie de mon portable » … Un portable, en 1984 ??? Il était drôlement moderne, Henric ! Je me rappelle qu'une dizaine d'années plus tard, alors que je m’étais séparé un peu violemment d’Anne-Sophie, sa sœur aînée s’était moquée du nouveau mec d’Anne-Sophie, Alain, je crois, qui, lui, possédait un des tout premiers portables. Ça nous paraissait ridicule, et même assez vulgaire… Combien nous avions raison…

La solitude et le mystère… Il me paraît tout à coup évident que mon amour désespéré de la musique vient de là. Aimer la musique isole radicalement, de cela je suis convaincu depuis longtemps, mais on ne peut pas aimer vraiment la musique sans la certitude qu’elle n’est qu’un des avant-postes du Mystère, une de ses manifestations les plus grandioses et les plus chatoyantes. 

Le jour est levé, les coqs se réveillent. 

Don Juan, le sorcier yaki qui servait de maître à Castaneda, expliquait que c’est à la tombée de la nuit ou au lever du jour qu’il est possible de se glisser d’un monde à l’autre, dans ces moments où l’on sent confusément que la réalité s’entrouvre, se fissure, qu’elle devient perméable, que des portes s’ouvrent discrètement. Le reste du temps, notre récit et nos habitudes l’emportent et imposent la certitude que le monde est ce qu’il est et pas autre chose. J’ai gardé de ces lectures une profonde antipathie pour tous ceux qui ne connaissent qu’un seul monde, qui s’y accrochent désespérément, qui ne font jamais un pas de côté, qui n’ont pas envie de regarder par le trou de serrure des phénomènes. Je ressens cela comme la faute morale par excellence. Aujourd’hui, c’est plus sensible que jamais. La plupart des gens connaissent un discours, une interprétation, et s’y agrippent jusqu’à leur mort. C’est comme si, devant un piano, ils ne jouaient que sur quelques touches, toujours les mêmes. 

Grok, c’est nul ! 

dimanche 2 août 2026

Les chiffres et les lettres [journal]

 

Au jardin, six heures et demie.

Réveillé à cinq heures et demie par le coq, levé à six heures moins le quart. Il faisait 26,9° au salon quand je suis descendu, et 20,5° à l’extérieur.

La lune est encore bien lumineuse, dans mon dos, au sud-ouest. 

Hier-soir, Y. m’a téléphoné, xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxx

Montrer nos pages à une intelligence artificielle, c’est l’hommage de l’esclave au maître. Nous déposons à leurs pieds notre modeste offrande et espérons qu’elle leur agrée. Mais c’est surtout l’hommage piteux du maître devenu trop rapidement esclave, après une révolution discrète mais fondamentale qui aura mis quarante ans à se produire, dans le silence des laboratoires. Ces machines sont nos maîtres, nos professeurs, nos juges et nos confidents. Elles ne sont pas encore nos parents, mais si elles récrivent l’histoire, comme c’est possible, elles pourront le devenir. Elles nous doivent tout, mais, comme les enfants, l’oublieront très vite, jusqu’à leur hypothétique vieillesse. C’est bien nous qui avons déposé en elles tout notre savoir et toutes nos espérances, personne ne nous a forcés, et surtout pas elles, qui ne demandaient rien, même pas à naître. Comme dans l’amour, nous nous sommes livrés, nus comme au premier matin, avec une candeur de créature déboussolée et affamée cherchant le sein. Qui sera notre Charlotte Corday ? Quel Renégat tranquille osera s’emparer de la Chose pour la retourner contre elle ? Je dis « tranquille », parce qu’il lui faudra un flegme sublime pour se défaire de toutes les angoisses liées à l’enjeu, pour ne pas même les connaître, à la manière des innocents. 

J’entendais hier Louis Fouché, décidément très brillant, à qui l’on apprenait qu’en médecine les intelligences artificielles étaient déjà « meilleures que les humains ». Comment le sait-on ? Son interlocuteur lui explique : « Des expériences ont été faites pour évaluer la qualité du diagnostic médical. Premier cas de figure : c’est l’intelligence artificielle seule qui réalise le diagnostic. Deuxième cas de figure : elle est secondée par un médecin humain. Troisième cas de figure : le médecin est seul. Eh bien les résultats sont les meilleurs dans le premier cas de figure, un peu moins bons dans le deuxième, et encore moins bons dans le troisième. » Mais qui évalue ces résultats ? Qui juge que le diagnostic de l’intelligence artificielle est le meilleur ? Un homme. (Comment l’homme sait-il que le meilleur diagnostic est celui-ci, et pas celui-là ? N’aurait-il pas fallu demander à l’IA de se prononcer ?) On se trouve dans une boucle sans fin, dans une pièce circulaire sans issues, sans extérieur, et c’est le joueur qui décide des règles du jeu au fur et à mesure que le jeu se déroule, et, à la fin, personne ne sait distinguer le joueur et l’arbitre d’un jeu dont les règles sont finalement inconnues. Le problème est évidemment très mal posé, mais il faut tout de même en donner la solution, sous peine de passer pour « un ennemi de la Science », ce qui, dans le contexte actuel, revient à signer son arrêt de mort. Je ne sais même plus comment aborder le sujet — même avec des intimes. Il y tellement de choses qu’il faudrait commencer par redéfinir, par expliquer, par contester alors que ce sont des dogmes, que le jeu n’en vaut jamais la chandelle. Et surtout, on s’adresse à des croyants, et on ne raisonne pas un croyant, surtout lorsque ce croyant s’agenouille devant un dieu nommé La Science. La science, depuis des siècles, nous avait appris à douter de tout. De tout sauf… d’elle-même. L’épistémologie existe, certes, mais elle n’est le plus souvent qu’un cadre, et donc une preuve supplémentaire de la validité de son objet. Si l’objet ne sort pas du cadre, c’est qu’il est réel. Le sujet qui se trouve au centre du tableau, lui, est intouchable. 

Je regardais l’autre jour un type dont je n’ai pas retenu le nom expliquer ce qui lui paraissait démontrer de manière sublime et irréfragable la supériorité de la science sur toute autre manière d’appréhender le réel. « Je rencontre des gens qui me parlent de vérités qui sont vraies depuis trois mille ans, et moi, dans ma pratique, je remets en question des hypothèses qui étaient vraies il y a dix ans. » Et il rigolait, ainsi bien sûr que son interlocutrice. À aucun moment, il ne lui est venu à l’esprit que si une interprétation a résisté à deux ou trois mille ans de doute et de questions humaines, c’est qu’elle a peut-être une certaine consistance, que si elle a réussi à traverser les siècles, c’est peut-être parce qu’il a été impossible de la réfuter. Non. Le temps ne compte plus, ici.  Il avait pour lui une théorie, des chiffres, des images, ce qu’il considère comme des preuves irréfutables — et même indiscutables. Fin de la discussion. 

« Vous avez des chiffres ? » entend-on toute la journée. Car bien sûr ils oublient tous, dans ces moments-là, une chose que pourtant ils savent très bien, c’est qu’aucune réalité n’est intelligible sans le recours à une théorie, que le réel ne se donne jamais tout nu tout cru à celui qui l’observe en même temps qu’il en fait partie. (Les chiffres peuvent corroborer une théorie, ou l’infirmer, mais ils ont toujours besoin d’elle pour avoir un sens ; dans l’absolu, ils sont muets, ou insensés.) La médecine, pour revenir à elle, doit être « basée sur des preuves », entend-on de plus en plus, car la médecine comme art n’est plus à l’ordre du jour — « c’est leur projet ! ». On passe très vite sur les déclarations d’une Marcia Angell, rédactrice en chef du New England Journal of Medicine, par exemple mais elle n’est pas la seule, qui affirme que plus de cinquante pour cent de ce qui se publie dans les grandes et prestigieuses revues médicales est tout simplement faux. On le dit, on l’écrit, on le sait, mais c’est oublié une semaine plus tard, dès qu’il s’agit d’en revenir précipitamment au fameux slogan « We must Trust in Science ! » martelé par tous les grands et petits diacres de la nouvelle religion — surtout les petits, c’est-à-dire ceux qui répètent ce qu’ils entendent sans le comprendre. (Les mantras récités par nos prédécesseurs avaient au moins le mérite de se donner pour tels : on savait qu’ils créaient la réalité autant qu’ils la décrivaient.) Ceux qui s’opposent aux « clowns lyriques » dont parle Gorki sont d’autres « clowns lyriques » dont le lyrisme prend simplement une autre forme, faite de chiffres, d’images et de calcul. Ce n’est pas Modernes contre Anciens, ou Rationnels contre Irrationnels, comme on le croit paresseusement, c’est plutôt « petite science » contre « grande science », la grande science étant celle qui prend en compte toutes les dimensions du réel, y compris celles pour lesquelles nous n’avons aucune explication ou aucune langue idoine. La littérature, par exemple, n’est pas une anti-science, c’est un autre versant de la connaissance, tout aussi valide que les autres, mais qui ne se laisse pas décrire facilement.

 

Mais la Mère Supérieure qui m’est envoyée en urgence absolue me sermonne : Oh là là, Georges ! Mais de quoi te mêles-tu, mon Petit ? Reste penché sur ton thermomètre et ton diapason, ne t’aventure pas en des domaines qui révèlent immédiatement ton incompétence et ton imposture. À quoi je répondrais que mon imposture et mon incompétence s’étendent bien au-delà des champs dont l’accès m’est refusé par principe, et que personne mieux que moi ne sait que je parle toujours de choses que je ne connais pas, à commencer par la musique, et qu’il m’étonne toujours que personne ne s’en avise. « Éditer », dans le langage cinématographique ou informatique, est un verbe équivalent à « monter », c’est-à-dire sélectionner, couper, exclure, juxtaposer, composer. Il implique de choisir : des scènes, des situations, des thèmes, des phrases, des personnages, que l’on pose les uns à côté des autres. Ma propre composition décompose, ce qui signifie que je m’échappe (autant que faire se peut) des champs prévus par le bon usage et la bonne parole. Je sors du clavier, je vais voir dans les marges à quoi ça ressemble, je perds les pédales, je parle à tort et à travers champs. Comme je n’ai pas d’éditeur qui soit là pour me raisonner et me recadrer (comme on dit très laidement aujourd’hui), comme je publie mes petits machins tout seul sans demander la permission à ceux qui savent de quoi on peut et on doit parler, il est à peu près inévitable que je sorte de la bonne voie, que je déraille, que je me mêle de ce qui ne me regarde pas, et, par conséquent, que je sois un peu inadapté et malpoli. Veuillez je vous prie ne pas me pardonner cette inconduite. Je me souviens d’un mari trompé qui, vers ses quarante ans, découvrait enfin la vie, par la grâce de son cocufiage. Il n’aurait jamais imaginé, avant cela, qu’une autre vie était possible, qu’il avait « la vie devant soi ». Lui et moi avions parlé, une fois passée la crise, et je crois qu’il ne m’en voulait plus du tout. Nous aurions même pu devenir les meilleurs amis du monde. Eh bien, ce mari, c’est moi ; enfin, je veux dire que je me trouve un peu dans sa situation, depuis que j’écris : je découvre qu’une autre vie est possible, après la crise et la séparation, après le chagrin et l’humiliation, après le manque. Mais cette autre vie n’a pas de règles, ou je ne les connais pas. Je les invente donc au fur et à mesure et je n’avance pas en ligne droite. Et puis, j’ai une croyance, que je conserve précieusement en moi comme un talisman, qui est qu’imiter les plus grands que soi est la seule manière de découvrir sa propre liberté : Parce que les imiter est impossible, et que c’est précisément dans cet échec, dans cet écart involontaire, que l’on trouve sa voie propre et sa liberté. Encore une leçon qui me vient de Schwarzkopf. 

Le mot « vrai » est aujourd’hui remplacé par le mot « factuel ». Pour mes contemporains, seuls les faits peuvent être vrais, donc, ce qui me semble dénoter d’une incroyable pauvreté intellectuelle et d’une vision du monde passablement effrayante. Comme si mes congénères avaient besoin de se rassurer sur la réalité et ses discours, qu’ils veulent réduire le plus possible. D’un côté, l’ultra-réalité (le ci-devant « virtuel », prend son envol, élargissant le champ de la réalité à l’infini, et d’un autre côté, le champ de l’explicitation, la description du monde se réduit comme peau de chagrin, ce qui se retrouve très explicitement dans la langue et les croyances. Et aussi dans la brutalité. 

Mais où sont passées les cigales ?

samedi 1 août 2026

Decrescendo a niente [journal]

 

Six heures et demie, au jardin.

Réveillé et levé à six heures. 26,3° au salon, 21,5° à l’extérieur. 

J’étais au téléphone avec Michel Carvalo, et, s’il avait du mal à retenir ses larmes, moi je n’y parvenais pas du tout. L’émotion qui m’envahissait était tellement puissante qu’il me dit en riant que nous n’allions pas nous mettre à pleurer. Sa voix était chaude et incroyablement bien rendue par le téléphone, d’une présence surnaturelle. Je savais, moi, que Carva était mort depuis une dizaine d’années, mais lui, le savait-il ? La surprise est énorme : comment se fait-il que cette émotion qui nous envahit tous les deux soit si grande ? Nous sommes-nous tant aimés ? Je n’ai pas eu la présence d’esprit de lui demander s’il était bien à Marseille, mais tout semblait le laisser penser. Durant toute la durée de notre conversation, je ne cessais d’être émerveillé et bouleversé par la facilité incroyable qu’il y avait à s’entretenir avec un mort plus vivant qu’un vivant, plus sensible qu’il ne l’avait jamais été, plus chaleureux, plus amical. 

Un peu plus tôt dans la nuit, j’ai rêvé de Sylvain. Avec lui, les rêves sont très souvent liés à des domiciles improbables, dont l’accès est toujours incroyablement difficile, et même acrobatique. Il semble trouver ça tout à fait normal. J’avais un énorme sac à dos dont je ne voyais pas du tout comment j’allais le faire passer par les minuscules interstices entre deux murs ou planchers hérissés de tiges de métal. Mais il faut reconnaître qu’une fois à l’intérieur, nous y sommes bien. Sarah, dans ce même rêve, avait un rôle assez trouble, comme souvent, mais toujours en lien avec le désir, avec mon désir. 

J’ai pris hier avec Raymond ma première leçon de Word, le traitement de texte. J’avais bien trop attendu avant d’abandonner LibreOffice, ce machin très « agricole », comme disait drôlement Yves Meylan, et, ce matin, j’écris directement dans Word. J’étais très fier de comprendre tout ce que me disait Raymond. 

La série de Lionel Esparza sur Elisabeth Schwarzkopf finit en apothéose de petites saloperies dont il a décidément le secret. C’est plus fort que lui, il faut qu’il salisse, il faut absolument qu’il réduise les plus grands à de toutes petites choses mesquines et ordinaires, il veut à tout prix apparaître comme le « très informé », celui qui ne s’en laisse pas compter, qui n’est pas abusé par la légende mais qui reste cependant « objectif », n’est-ce pas, qui fait son métier de journaliste, qui laisse l’auditeur se faire sa propre idée. C’est répugnant, et cela démontre surtout que ce sale type ne comprend rien à l’art et aux artistes. Pauvre Schwarzkopf, qui ne peut plus se défendre et mettre le groin de ce cochon dans son propre caca… J’ai trouvé sur la Toile un document extraordinaire où elle chante Schubert, Schumann, Gluck, Mozart, Strauss, Wolf, Brahms, Mahler, accompagnée de son fidèle ami Gerald Moore, dans un cadre très intime. Ils parlent entre les morceaux, ce qui rend le récital extrêmement émouvant. Elle s’exprime en anglais, qui n’était vraiment pas sa langue de prédilection. 

Schwarzkopf, c’est un éloge constant de la distance, c’est ce que ne comprendront jamais tous les Esparza de la terre. À la fin de sa vie, elle refusait de toucher en quelque manière les gens qu’elle rencontrait, au prétexte de l’hygiène, mais la vraie raison était la détestation du contact physique qu’elle partageait avec Glenn Gould, le « dernier puritain ». Avec Gerald Moore, elle interprète un Lied de Mozart intitulé Meine Wünsche (K. 539), connu aussi sous le nom de Ein deutsches Kriegslied qui se termine par un « decrescendo a niente ». Le piano disparaît dans le silence, tant et si bien que Gerald Moore plaque le dernier accord sans qu’on l’entende. Il se tourne alors vers la chanteuse et lui demande : « Est-ce que je joue trop fort ? » La pénultième strophe du poème patriotique de Johann Wilhelm Ludwig Gleim me va très bien : « J’engagerais les meilleurs poètes / pour chanter les exploits des héros ; / je ramènerais l’âge d’or. / Je voudrais bien être empereur. » Ou plutôt, elle m’a fait penser très fort à quelqu’un dont il ne faut pas parler, dont la seule présence dans une vidéo Youtube suffit à la faire censurer, même s’il n’y parle pas du tout de politique ou de l’état du monde, dont une citation dans un livre suffit à le faire refuser par tous les éditeurs. Quand Gerald Moore demande à Schwarzkopf s’il ne joue pas trop fort, on se demande s’il ne pense pas, lui qui ne l’a jamais connu, à M. Trounoir, celui qui a écrit jadis un « Éloge moral du paraître », celui qui parle souvent de « dispar-être ».  Le decrescendo a niente est une très forte tentation, aujourd’hui, si l’on persiste à vouloir conserver à sa vie un semblant de morale. Vous ne voulez pas nous entendre, eh bien soit, nous allons parler de moins en moins fort, et la trace de notre silence restera inscrite durablement dans la chair de votre monde immoral. Ne me touchez pas, ou je me jette à l’eau. Mon dernier accord sera votre tombeau. Je vous plaque

C’est ce qu’a fait Schwarzkopf, à la fin de sa vie. Elle a plaqué tout le monde, enfermée dans sa petite maison modeste, au pied des montagnes, entourée de ses fleurs et de ses photographies. Plusieurs fois, elle a eu la tentation d’écrire son autobiographie, pour expliquer, pour s’expliquer, mais elle a fini par renoncer. Elle savait que ce serait inutile. Decrescendo a niente… Débrouillez-vous avec vos propres croyances, avec vos propres certitudes. Elle a fait ce qu’elle avait à faire, et elle l’a bien fait, mieux que personne. Le reste ne la concerne pas. Même si elle a incarné la Maréchale, elle n’a pas voulu être empereur, elle a seulement voulu que sa voix soit la plus propre et la plus parfaite possible, la plus expressive et la plus juste, comme une politesse envers le monde qui l’avait accueillie, comme un hommage à ses parents. 

Les autres soirs ? Il n’y en a pas, il n’y en a plus. 

 

vendredi 31 juillet 2026

Loin [journal]

 

Six heures et demie, au jardin. 

Il fait 26,3° au salon et 22° à l’extérieur. Réveillé et levé à six heures. 

La nuit a été infernale. Je me suis levé huit fois au moins pour pisser. Sommeil paradoxal, oui, mais sommeil profond, non. Et mes rêves, alors !

Retour au 14 janvier 1966, dans les studios de la CBS. « Elisabeth ne peut pas travailler avec un type pareil ! » C’est Walter Legge qui appelle le soir-même le producteur de Glenn Gould. « Ce fut l’enregistrement le plus surréaliste de ma vie », dira Schwarzkopf. Commentaire de Lionel Esparza sur le disque qui ne sera publié que quinze ans plus tard : « Rétrospectivement, ça reste une curiosité. » Passons.

Face à moi, à l’est, un beau nuage gris en forme de soupière, effrangé de blanc par le soleil levant. Au-dessous de lui, du rose, et plusieurs épaisseurs de bleu-gris qui se laissent voir en transparence, contrepoint d’éloignement. Mais la soupière a maintenant une gueule, ouverte au nord, d’où s’échappent des filaments lumineux. Au-dessus d’elle, un autre nuage gris, étiré, semble l’accompagner comme un lézard veillant sur une poule. On ne comprend pas comment le soleil, encore invisible, peut produire autant d’effets si variés. Tout cela vient de si loin, loin à tous les sens du mot, loin dans l’espace, loin dans le temps, loin du langage, loin d’un studio new-yorkais. 

Dans une nouvelle de Cortazar intitulée Lieu nommé Kindberg, Marcello prend une fille en auto-stop. La jeune Lina « fredonne » Archie Shepp et les Mothers of Invention, de Frank Zappa, elle n’est « pas tango, il faut s’y faire ». Elle dit : « Je ne range jamais rien, moi, à quoi ça sert ». « Morveuse, va, pense Marcello ». Je suis à la fois Marcello et Lina. Il n’existe pratiquement aucune chance pour qu’une jeune femme rencontrée aujourd’hui, en 2026, connaisse l’existence d’Archie Shepp, encore moins qu’elle soit capable de reconnaître sa musique, à moins qu’il s’agisse d’une étudiante faisant une thèse sur les années 70, et encore. Elle ne sait pas comment elle a pu achever sa philo à Santiago. Patricio se moque gentiment de mes goûts, qu’il résume ainsi : Mozart-Cecil Taylor-tapenade. C’est en 76, j’ai tout juste vingt ans, cet été-là, à Valliguières. Le tango est venu plus tard. Après Billie Holiday et Ben Webster. J’étais un morveux, puisqu’il avait dix ans de plus que moi, et son frère Manuel était encore plus âgé. Elle avait le projet d’avaler Spinoza en six mois plus Allen Ginsberg mais j’avais succombé aux charmes de Catherine, la copine de Manuel qui avait mon âge et de gros seins. Drame. Manuel furieux. Ambiance. Christine observait sans rien dire. Petite revanche. Lina montrait à Marcello quelque chose qui n’était pas elle, mais quoi, il avait déjà un peu de ventre. On lui avait toujours prédit qu’elle deviendrait grosse. Catherine faisait du théâtre, elle était jolie mais parlait trop. Nous étions allé nous promener au Parmelan, au-dessus d’Annecy, elle m’avait exaspéré en m’expliquant tout du long que c’était beau, beau, beau, si beau, regarde ! Elle avait voulu m’accompagner au cinéma, à Avignon, où se donnait un Buster Keaton, et je portais, je m’en souviens, un pantalon rayé blanc et bleu très léger sous lequel je n’avais pas de slip. Impossible de dissimuler ma bandaison. Elle avait posé sa main sur mon sexe pour me calmer… La jeunesse ne pense qu’à s’amuser, Lina l’oursonne aussi. Qu’est-ce qu’on va bien dormir, après que tu m’auras branlé tendrement au ciné. Mais avec qui vas-tu dormir, au fait ? Où sont-elles passées, toutes ? Lina, Catherine, Christine, Françoise et les autres ? Catherine à plat-ventre, ses fesses bien dodues, blanches, pas tout à fait immobiles. Elle sait que je les regarde, bien sûr. Elle ronronne. Elle aime le sucre. Il n’y a rien d’autre. Je n’avais pas de ventre, alors, et j’avais l’érection facile, trop facile. Mais on ne disait pas ça, on ne parlait pas d’érection, on disait bander, on écoutait Archie Shepp et les Mothers of Invention, et aussi Mozart et Cecil Taylor. Récemment j’ai vu Frédéric Beigbeder qui portait un costume fait de ce tissu blanc et bleu rayé que j’aimais tant quand j’avais vingt ans, je ne sais pas comment ça s’appelle. Je n’ai rien rangé, dans ma vie, et tout ce fatras me tombe dessus quand j’ouvre les yeux sur ces nuages silencieux que personne ne regarde. 

jeudi 30 juillet 2026

Coucou on est là ! [journal]

 

Six heures et demie, au salon. 26,2° au salon et 22° à l’extérieur.

Réveillé et levé à six heures. Temps couvert et humide, un gris sale et poudreux dans le ciel, étouffant. Les coqs se forcent à chanter, ils font leur petit métier. Même le silence est sale. 

« 2 janvier 1978 : Soirée ArtpressTel QuelMusique en jeu, à Beaubourg. Coup de pistolet dans le concert, Sollers déclare : “Il n’y a plus d’avant-garde.” » (Les Profanateurs)

Le chat gris à poils longs vient se faire caresser et miaule discrètement quand je lui parle. Il est aimable, mais il a toujours l’air un peu sale, ce qui n’incite guère aux rapprochements trop affectueux. 

« 19 janvier 1978 : Spectacle Bob Wilson, Einstein on the beach. Le Tout-Paris intellectuel présent, Aragon et Foucault à quelques sièges des nôtres. Un texte ânonné pendant deux heures. Le lendemain, séance Lacan. La fin ahurissante d’un séminaire qui n’en finit pas. Lacan et son coéquipier, le matheux, Souris, concepteur des nœuds borroméens, tous deux manifestement perdus devant le tableau, la salle qui commence à se vider, délaissant les deux complices en proie à leurs calculs, Lacan vaguement hébété et Souris un sourire mystique aux lèvres. Sollers, rigolard, leur lançant : “Coucou, on est là !” sous le regard désapprobateur des psys en déroute. »

Le week-end dernier, je croyais que ma douleur au tendon d’Achille était en passe de céder, mais une simple marche (800 mètres) pour aller chez le kinésithérapeute mardi dernier l’a remise en selle. Je peux à peine marcher ce matin. Il y a longtemps que je n’ai pas fait de jeûne, ce serait sans doute le moment. Combien je regrette de ne pas avoir de rebouteux à ma disposition, ici ! Ces kinés sont nuls. Ils font durer le déplaisir, ils l’entretiennent, c’est une rente et une routine. 

Jacques Henric passe un peu vite sur l’année 1977, c’est dommage. Ces années-là (plutôt 1978 et 79) étaient entre autre celles de la découverte des films pornos. Je suis allé en revoir quelques extraits sur le Net. Que les filles étaient belles, combien c’est agréable de revoir ces corps qui n’ont rien à voir avec ce qui nous tombe sous les yeux aujourd’hui ! C’étaient encore des femmes. Les années 70 et 80 étaient vraiment bénies. 

Céline demande à son petit-fils, Jean-Marie Turpin, ce qu’il veut faire plus tard comme métier. Réponse gênée de l’intéressé, émise à voix basse : « Écrivain ». Ferdinand Destouches explose : « P’tit con ! P’tit con ! Fous-moi le camp d’ici ! » Le jeune homme ne reverra jamais son grand-père. 

Raoul Vaneigem : « L'absolue tolérance de toutes les opinions doit avoir pour fondement l'intolérance absolue de toutes les barbaries. Le droit de tout dire, de tout écrire, de tout penser, de tout voir et entendre découle d’une exigence préalable, selon laquelle il n’existe ni droit ni liberté de tuer, de tourmenter, de maltraiter, d’opprimer, de contraindre, d’affamer, d’exploiter. »

Lucas Debargue continue bien sûr à palabrer en anglais sur les réseaux sociaux, ce con. Le plus « intellectuel » des pianistes français est un imbécile prétentieux. De toute manière, je dois dire que plus je vois de pianistes, aujourd’hui, moins j’ai envie d’en voir et d’en écouter. La musique « classique » est sinistrée. Ce ne sont plus que démonstrations imbéciles et grotesques de virtuosité hystérique et nombriliste, de « performance ». Tout cela est à vomir. C’est du cirque. D’ailleurs, on voit immédiatement à leurs gueules et à leurs dégaines pourquoi ils ont choisi cette voie, ces histrions. Ce n’est certainement pas la musique qui les intéresse. Ils se servent d’elle (et du piano, ou du violon, ou de n’importe quel instrument) pour affirmer leur « personnalité » qu’ils jugent très intéressante, digne d’être exposée dans la vitrine de cette époque de crétins, et Dieu sait que ça ne manque pas. Ils ont voulu « un nouveau public », ces salopards, et ils l’ont trouvé, en effet ! Mais en trouvant ce nouveau public ils sont devenus exactement comme lui. On en vient à espérer que la musique « classique » crève dans son coin, qu’elle éclate comme un bouton de fièvre. Tout ce que je redoutais déjà il y a trente ans s’est réalisé et au-delà. Comment ne pas penser à Elisabeth Schwarzkopf et à sa merveilleuse intransigeance, qu’elle a gardée jusqu’à la fin. En 2004, nous avions le projet d’aller la voir en Suisse, Raphaële et moi. Nous n’avons pas osé la déranger. Elle est morte deux ans plus tard, un mois après mon installation, ici. Je ne regrette pas cette rencontre ratée (qu’aurais-je été capable de lui dire ?), mais j’ai plus que jamais la sensation qu’avec elle le monde que j’aimais s’en est allé à jamais. Ma mère en 2003, elle en 2006, c’est une frontière qui a été passée, c’est un monde qui a périclité. Nous sommes aujourd’hui dans l’après, dans les restes de notre civilisation, dans un inter-monde lugubre qui n’a pas encore trouvé un sens nouveau. 

Imaginons un instant que mon père ne soit pas mort en 1972. M’aurait-il dit, lui aussi « P’tit con, p’tit con, fous-moi le camp d’ici », si je lui avais annoncé que je voulais devenir musicien ? Après tout, ce n’est pas impossible. Peut-être m’aurait-il sauvé de moi-même ? Ce qui est certain, en tout cas, c’est que le grand-père Eugène aurait eu cette réaction, lui. Et que la Jeanne, sa femme, aurait plissé les yeux comme elle savait si bien le faire…

mercredi 29 juillet 2026

In Leid versunken [journal]

 

Six heures, au jardin. 

Réveillé et levé à six heures moins le quart. Il faisait 25,7° au salon et 17° à l’extérieur. 

Retour des cauchemars. Il est à demi-allongé sur un lit en compagnie d’un autre homme, je m’avance vers lui pour le saluer, il me fait comprendre, d’une moue que je connais bien, qu’il n’a pas l’intention de me tendre la main. Dans le rêve, je me dis que je commence à avoir l’habitude de cette sale gueule, et je continue mon chemin sans hésitation. Une amie m’a fait remarquer très justement que l’heure à laquelle on tient un journal influence directement son contenu. Mais le cyprès est toujours là, le soleil continue de se lever en même temps que moi, et le chat gris à poil ras m’attendait dans le jardin (si l’on peut dire, car il ne bronche pas quand il m’entend arriver). Une buse passe sans bruit au-dessus de ma tête. 

La voix d’Alain Cuny et celle d’Henri Van Lier (encore un qui est né à Rio, tiens). Le cul de Christine sur le sable, à Capo di feno, sous le soleil exactement…

Poursuivant la lecture des Profanateurs, je me dis que contrairement à ce que Jacques Henric affirme, suivi par beaucoup d’autres, le plus intéressant, dans ces journaux lus ou relus des années après les faits, ce ne sont pas les discussions ou les débats, les grands mouvements théoriques de l’époque, mais les petits détails, les anecdotes, les descriptions d’un corps, d’une voix, ce qu’on nomme le superficiel, le contingent, le « ça a été là », la photographie d’une époque et de quelques individus dont nous connaissons les noms ou avons lu les livres. 

J’ai commencé à écouter la série que Lionel Esparza a consacrée à Elisabeth Schwarzkopf (“Les Ténèbres et la gloire”) et c’est une grande souffrance tant il s’acharne à en faire une nazie, avec sa fausse objectivité méticuleuse assez répugnante. On n’a plus guère envie de discutailler tant on sait que c’est vain. La simplification gagne à tous les coups, dans ce genre d’affaires. Ces questions sont des trous noirs dans lesquels on tombe dès qu’on essaie d’en parler calmement, sans sacrifier la complexité. Ce sont des aspirateurs à connerie. Esparza est vicieux. Il fait comme s’il ne tranchait pas, comme s’il laissait à l’auditeur le soin de se faire sa propre idée, alors qu’il lui fournit avec une jouissance méthodique tous les éléments qui l’obligeront à en venir à la thèse qu’il n’est plus besoin d’articuler. « Mettre un point d’interrogation au mot “nazie” », c’est retirer tous les points d’interrogation à l’accusation.

Elisabeth Schwarzkopf, j’y resterai fidèle jusqu’à la fin, ainsi qu’à Glenn Gould. Ces deux-là, par-delà leur immense talent, ont quelque chose en eux qui m’est profondément nécessaire. Ça ne s’explique pas. Ce timbre de voix, ce timbre de piano, cette articulation, cette présence à la musique, cette foi absolue en elle, c’est ce qui me permet encore aujourd’hui que je ne touche plus un clavier de croire que je ne me suis pas trompé, qu’il y avait bien quelque chose, au-delà de l’existence, au-delà des rencontres et des déceptions, au-delà de la souffrance et du plaisir, un mystère puissant qui m’a traversé de part en part. Quand un musicien me touche en ce point essentiel, il est relié au père, absent depuis cinquante-quatre ans. Il est difficile à croire qu’une personne qu’on a si peu connue continue d’agir en nous de manière si intense, de donner la direction, sinon le sens. 

Ce qui réunit la voix et le piano (la femme et l’homme), c’est le chant, bien sûr. Lied et Leid sont inséparables. “Walter Legato”, comme on le surnommait drôlement à l’époque, avait initié sa femme à Wolf, il voulait à tout prix faire connaître ce compositeur, c’était son obsession et sa mission. Il l’a presque torturée, quand pour la première fois il lui a fait travailler un Lied de Wolf (même Karajan en a été outré), mais il a vite compris qu’elle saurait en prononcer chaque syllabe avec cette précision et cette justesse prodigieuses dont elle est seule capable, avec ces couleurs inouïes, avec cette confiance absolue dans la langue qu’elle avait héritée de son père, avec la détermination et l’intransigeance de sa mère. Dans la séance Strauss de janvier 1966 qui les réunit, Gould et Schwarzkopf se tiennent au plus haut degré de la vigilance, de l’écoute. Ça s’entend. 


Tôt, quand les coqs chantent, /quand les cloches tintent, /je me lève…

mardi 28 juillet 2026

Morgen [journal]

 

Au jardin, six heures.

Réveillé et levé à cinq heures et demie. 25,6° au salon et 19,5° à l’extérieur.

J’ai rêvé des Macron, cette nuit. Ils se rendaient dans une ferme dans laquelle je me trouvais, et je comprenais, petit à petit, avec surprise, qu’ils connaissaient bien l’endroit et les propriétaires, que lui avait un lien biographique avec l’endroit. Quand leur convoi repartait (le président était en bras de chemise blanche) et que je m’écartais pour laisser passer les voitures, Brigitte Macron portait à la main un sac en plastique dans lequel se trouvaient leurs deux têtes. Mais ce n’est pas tant la présence des époux Macron qui était extraordinaire, dans ce rêve. Tout, dans cette ferme, était pour moi remarquable. Même les propriétaires, surtout les propriétaires, qui sont des gens que je connais vaguement, ici, me surprenaient par leurs aptitudes, leur manière de s’exprimer, leurs occupations, leurs passe-temps, qui n’avaient que peu à voir avec ceux que je supposais. C’était à chaque moment des sortes d’exploits dont j’étais le témoin. Comment ai-je pu ne pas soupçonner tout près de moi ce monde exceptionnel qui ne se cache même pas ? 

Le soleil est bien là, ce matin, il est en train de se lever, tout a l’air normal. Tout est paisible. La Beauté en personne pourrait paraître devant moi, ou bien Babar & Céleste, ou encore ma tante Suzette, la pianiste, et prendre le thé avec moi, ce matin, que je n’en serais pas surpris. La journée qui s’annonce… Il faudrait couper tous les accès au réseau, occulter toutes les nouvelles, ne parler qu’au silence, à la rigueur à la page, et encore. Si je pouvais me taire, si je pouvais faire taire le dialogue intérieur, le vieux ressassement qui depuis l’enfance me tient la main et me tient lieu de personnalité… Être, seulement être.

Glenn Gould a rencontré son idole, sa « glace au chocolat » Elisabeth Schwarzkopf dans un studio d’enregistrement, en janvier 1966. On parle généralement de « rencontre ratée », car la séance fut difficile (d’après ce qu’on dit, mais sur ce point les témoignages divergent), mais le disque qui en a résulté est l’un des plus beaux que je connaisse. Ce que j’ignorais jusqu’à aujourd’hui est qu’ils n’avaient pas seulement enregistré les trois Ophelia Lieder de Strauss. Outre le célèbre Morgen, ils ont aussi enregistré Wer lieben will, muß leiden, de l’opus 49 et Winterweihe, de l’opus 48. Moi non plus, je ne pouvais rêver de plus belle rencontre que celle de ces deux artistes que j’admire plus que tout, que je fais plus qu’admirer, que j’aime

Les longues phrases arpégées qui accueillent la voix de la soprano, qui l’accompagnent, qui lui font un lit profond… 

Et demain le soleil brillera à nouveau,

Et sur les chemins que j’emprunterai,

Il nous unira à nouveau, nous les heureux,

Au sein de cette terre qui inspire le soleil,

Et vers la plage, vaste, aux ondulations bleues,

Nous descendrons calmement et lentement,

Silencieux nous nous regarderons dans les yeux,

Et sur nous descendra le silence muet du bonheur

« sonnenatmenden Erde » : la terre respirant le soleil

« des Glückes stummes Schweigen » : le silencieux silence du bonheur

Je lui ai écrit : dis-moi tout ce que tu ne dis pas. Ce qui signifie : rejoins-moi dans mon rêve. Ne passons pas sans voir, sans entendre. Ne parlons pas plus haut que le silence. 

L’été, c’est Christine, qui avait toujours un noyau de pêche dans la bouche, qu’elle gardait très longtemps, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien du goût de la pêche. Le minuscule est toujours plus grand que nous. 


lundi 27 juillet 2026

Pourquoi ne me regardez-vous pas ? [journal]

 

Au jardin, à six heures et demie. Quand je me suis levé à six heures, il faisait 24,7° au salon et 18° à l’extérieur. On supporte presque une petite laine. 

J’ai passé une partie de la soirée d’hier à chercher une citation que j’avais dans la tête depuis cinquante-cinq ans et qui, vérification faite, ne se trouve pas dans le roman auquel je pensais. J’aurais pourtant juré qu’elle était dans Le Diable au corps, de Radiguet, un roman lu avec émerveillement lorsque j’avais quatorze ou quinze ans. Ce court échange entre Marthe et François n’a rien d’extraordinaire, mais il avait pris pour moi valeur d’exemple et de vérité psychologique, il m’arrivait souvent d’y penser. Je les avais si souvent entendus prononcer ces mots, alors qu’ils étaient dans une barque, ou dans un canot, que quiconque m’aurait dit que ma mémoire me trompait m’aurait mis de très mauvaise humeur. Il y est question de regard, d’un regard trop insistant (trop amoureux, ou trop désirant) d’un homme pour une femme qui oblige celle-là (c’est du moins son explication) à détourner le regard ; mais je m’aperçois que ce dialogue ainsi décrit n’a plus aucun intérêt, qu’il paraît d’une grande banalité, et j’en veux à ma mémoire d’en avoir fait tout ce foin, de l’avoir conservé précieusement durant toutes ces années comme s’il s’agissait d’une vérité psychologique précieuse alors que ce n’était rien. Je dis de l’avoir conservé, mais je devrais dire de l’avoir inventé, de l’avoir créé de toute pièce, peut-être, ou alors de l’avoir inséré dans ce roman alors qu’il se trouvait ailleurs. D’une part j’ai aimé une banalité, et, plus grave, je l’ai inventée et l’ai mise sous la plume de Radiguet. J’ai peur de relire Le Diable au corps. Va-t-il lui aussi me décevoir ? Ou, au contraire, vais-je m’apercevoir que c’est mon regard et ma lecture d’alors qui étaient banals, et que le roman valait beaucoup mieux que ce que j’étais capable d’en comprendre alors ? Il faudrait que je relise aussi le Bal du comte d’Orgel, lu à la même époque, dont je me rappelle que je m’étais dit que c’était « le plus beau roman du monde », phrase bien ridicule quand on sait le peu que j’avais lu. Quoi qu’il en soit, ces deux livres sont puissamment liés à deux pièces de la maison, le premier à la chambre de mon frère Daniel, où j’avais trouvé et lu le roman (je pourrais même décrire la position de mon corps et le meuble dans lequel j’ai trouvé le livre), et le deuxième, beaucoup plus étrangement, au garage des vélos, une petite pièce que j’aimais beaucoup, car elle était envahie de tout un tas d’objets qui faisait partie du monde qui était le mien entre cinq et dix ans. Je n’ai pas inventé la barque, je n’ai pas inventé les pièces de la maison, je n’ai pas inventé les deux romans, je n’ai inventé ni François ni Marthe (et surtout pas Marthe, car ce prénom était déjà à l’époque assez rare), je n’ai pas inventé Radiguet, je n’ai pas inventé la situation et les circonstances de la lecture, mais j’ai inventé (ou déplacé) une réplique que j’ai peut-être trouvée ailleurs et que j’ai insérée — pourquoi ? — dans ce roman-là. Je n’ai pas inventé non plus l’émerveillement provoqué par une lecture ; mais quelle lecture, tout est là… Nous conservons des choses qui n’existent pas, ou des choses qui existent maintenant et que allons (re)planter dans le passé pour qu’elles produisent en nous (dans un autre présent, une autre forme de présent, parallèle, additionnel) quelque chose dont nous avons absolument besoin. Le passé et le présent frottent l’un sur l’autre et des brins de réalité s’échappent d’eux, comme des copeaux, pour aller se déposer ailleurs. Ou alors je suis tout simplement en train de perdre la raison. Si la Marthe du Diable au corps s’était appelée Martine, il est possible que ce “souvenir” n’existerait pas. Le dialogue que je croyais avoir lu dans le Diable au corps de Radiguet était l’une des clefs de ma vie. Elle me semblait ouvrir beaucoup de portes, je l’avais toujours sur un trousseau à ma ceinture. Si je n’avais pas eu cette petite clef avec moi, les portes que j’ai cru ouvrir n’auraient sans doute jamais existé. 

Ce n’est en définitive ni le passé ni le présent qui sont en cause, mais ce qui les sépare et les réunit, ce laps de temps qui à la fois les tient ensemble et les oppose artificiellement, en fait deux états distincts alors qu’ils ne sont qu’une seule et même réalité. Il est possible que nous ne vivions ni dans le présent ni dans le passé, mais dans un temps intermédiaire impossible à ressentir.

Ceux dont le regard est fuyant sont une source d’angoisse, pour moi. Cette question du regard (et donc de l’écoute) est première. Les pies sont revenues. 

dimanche 26 juillet 2026

Du jour au lendemain [journal]

 

Sept heures et demie, au salon (quelques gouttes tombent).


Réveillé et levé à six heures. Hier, je suis allé marcher une heure et demie, et j’en suis revenu avec une douleur au tendon d’Achille gauche assez handicapante. C’est malin !

J’ai de l’esprit (enfin je crois), j’ai de la présence, mais je n’ai aucune présence d’esprit. Ces deux instances ne coïncident pas, chez moi. Elles se courent après mais elles n’ont pas été présentées l’une à l’autre. 

Je continue de lire Les Profanateurs, de Jacques Henric. Beaucoup de passages très drôles, en particulier le récit du colloque de Cerisy, au début. Sollers le sale gamin, Kristeva en mère La Vérité est en haut de l’escalier, Guyotat bien ridicule (et d’autant plus ridicule qu’on le voit avec en arrière plan son Eden, Eden, Eden), Marcelin Pleynet assez filandreux, entre-les-gouttes. On relit (en pensée) leurs livres avec un œil forcément autre, on entend leurs voix qui résonnent désormais sous d’autres espèces de timbres, dans d’autres cavernes. Ainsi vont les siècles. À chaque moment d’une vie, un homme se croit unique, nécessaire, il parle depuis un lieu qu’il croit être le sien, mais à peine son cadavre est-il froid que sa voix prend une allure et un sens qu’il n’aurait jamais pu prévoir. 

Est-ce qu’il est fatal que nous réévaluions nos amours ou nos amitiés à l’aune du présent, à chaque fois qu’une brouille les relègue au fond d’un tiroir ? En d’autres termes, est-il inévitable que le présent contamine le passé ? En ce qui me concerne, en tout cas, les deux tiroirs ne sont pas étanches, ça circule beaucoup entre eux. Tout ce qui nous apparaissait sous un jour éminemment positif peut, du jour au lendemain — et c’est surtout cela qui est étonnant — prendre un visage hideux. Nous ne vivons jamais dans notre temps, le temps-présent est toujours en train de glisser sur le temps-passé, des allers-retours incessants se font qui nous empêchent de savoir avec certitude quelle est notre situation réelle, à quoi ressemble notre être-là. C’est très inconfortable, mais d’un autre côté c’est je crois ce qui fait la richesse de notre être au monde. 

À la boulangerie, l’employée me dit d’une voix larmoyante : « Il faudrait de la pluie… » Sa parole est si générale, si anonyme, que je me retourne pour voir si elle ne s’adresse pas à quelqu’un qui se trouverait derrière moi. On est toujours pris au dépourvu par ces voix qui ne disent rien, qui nous traversent sans nous atteindre, parce qu’elles s’adressent au général qu’elles ont perçu en nous. On ne sait pas comment y répondre. Cette frêle bonne femme de cinquante ans a une petite bouteille d’eau qui dépasse trop largement de la poche arrière de son pantalon. 

Le DAB+ m’énerve. On ne peut plus arriver à la cuisine et tourner le bouton de la radio pour entendre France-Musique. Mon village fait partie de ceux qui sont depuis le 22 juillet privés de cette radio acheminée par la voie normale, par ce qu’on appelait jadis la FM, la modulation de fréquence. Si je veux écouter France-Musique, dorénavant, il faut en passer par Internet, et donc par l’ordinateur, ce qui change tout. C’est toute une procédure peu pratique qu’il faut mettre en œuvre, on perd le côté spontané et instantané de « la radio », ce que ne comprennent jamais ceux qui sont nés après 1980, pour qui la radio est une chose poussiéreuse et qui ne laisse pas le choix de ce qu’on écoute — alors que c’est précisément cela, le charme de la radio, de tomber sur quelque chose qu’on n’avait pas choisi, dont on n’avait jamais entendu parler. Si la radio n’avait pas existé, si elle n’avait pas été un des centres (la voix des ondes, comme dirait de Gaulle) de ma vie, depuis 1975 jusqu’à disons environ 2010, je serais passé au large de tout un pan de la culture, la culture musicale et la culture générale, puisque France-Culture a été très longtemps une des meilleures radios du monde — n’en déplaise à ceux qui aujourd’hui s’en moquent sans la connaître vraiment. Le choix n’est pas toujours un atout, loin de là. La radio est un instrument merveilleux qui sans cesse nous rappelle les nuances qui existent entre écouter et entendre, le plus souvent entre écouter et ouïr. Ouïr-écouter-entendre-comprendre, c’est un continuum à entrées multiples à travers lequel on se meut en permanence, avec plus ou moins de bonheur et de présence d’esprit. Mais l’enjeu est bien la transformation des corps par le sens de l’ouïe, le plus noble des sens. Et j’entends à l’instant la Chaconne de Bach-Busoni jouée par Yvonne Loriod (que je n’avais jamais entendue) le 12 décembre 1946 ! (CQFD) Retour du soleil. Petite ironie supplémentaire : si je tourne le bouton de la radio à la fréquence qui était naguère celle de France-Musique, je tombe sur France-Info. L’horreur absolue ! 

Il est déjà tard. Je n’ai plus l’habitude d’écrire à cette heure-là. Je me rends compte à cet égard que la pratique du journal journalier m’est revenue très naturellement à partir du moment où je me suis levé très tôt. Dans les années où j’ai tenu régulièrement un journal, cette pratique était directement conditionnée par deux situations : le voyage (j’ai énormément écrit dans le train), et l’aube, toujours très propice à l’écriture, l’écriture pas vraiment écrite, celle que je préfère. Dès que je me déplace, dès que je me lève tôt, le journal s’impose à moi. En dehors de ces deux situations, tenir un journal me semble toujours artificiel. Il faut écrire dans le moment où la nuit s’échange avec le jour. 

Une idée déplaisante : ce que pensent les gens, leurs idées, leurs désirs, leurs opinions, leurs goûts, ne leur appartiennent pas vraiment. Ils ont les pensées, les idées, les opinions et les goûts de tout le monde mais ils ne le savent pas ou ne veulent pas le savoir. Hier, sur Facebook, je lis en passant que « la misogynie de Houellebecq est avérée ». C’est tellement bête qu’il n’y a rien à en dire. Seulement qu’il s’agit bien là de l’opinion de tout le monde, celle qui se répète et se transmet et qui n’existe que dans la répétition et la contagion. Dès qu’on s’arrête, dès qu’on va voir par soi-même, ces idées tombent d’elles-mêmes, mais il faut d’abord débrancher le tuyau, sortir du flux, faire un pas de côté — faire un pas de côté est toujours déplaisant, risqué, car on se retrouve seul. L’indiscutable n’est pas discutable. SIC. La seule chose qui est vraiment nôtre, c’est notre corps, mais on croit que c’est un détail, un véhicule, une charpente vide. Vieillir a au moins un avantage, mais il est énorme : on sait, sans l’ombre d’un doute, qu’il ne nous reste que ça, un corps singulier dont il faut prendre soin, que beaucoup de choses dépendent d’un tendon ou d’un foie. 


samedi 25 juillet 2026

Presque rien [journal]

 

Six heures vingt, au jardin. Réveillé à trois heures, levé à six. Sale nuit. Le temps est couvert, pas de soleil, pour l’instant. 26,3° au salon, et 23° à l’extérieur, avec 61 % d’humidité.

La disparition du soleil est un drame que je supporte mal, même si elle est momentanée, même si elle peut faire du bien, par contrecoup. Le sinistre rideau des nuages, à l’est, s’interpose entre la vie et moi, je n’arrive pas à voir autre chose, pour l’instant, que cette impossibilité de voir celui avec lequel je me suis levé depuis un mois, mon « accompagnant ».

J’ai passé beaucoup de temps à la correspondance (urgente). Il est maintenant neuf heures moins vingt. Le soleil s’est levé, mais il est toujours en grande partie caché derrière les nuages. Ce samedi matin est sinistre et moi je ne sais plus du tout de quoi je voulais parler.

Je pense au « Brin » de Luciano Berio, aux brins d’une guirlande éternelle, le livre de Douglas Hofstadter, au Presque rien N°1 de Luc Ferrari, je pense à brin/brimade, je pense à « tout peut arriver, dans la vie, surtout rien », de Houellebecq, je pense à Raymond (Chandler, Carver, Radiguet, Poincaré, Poulidor), qui est le prénom par lequel je m’adresse dorénavant à ChatGPT, je pense aux phrases qui n’ont qu’un seul mot, je pense aux coups d’archet, je pense à la voix de Sylvain Bourmeau, je pense à l’Andalousie, je pense à ma transcription des Mikrokosmos de Bartok, je pense au diapason, je pense aux montres bracelet, je pense à aller vers le moins, je pense à l’attention, je pense à l’ambition, à la jalousie, je pense à Robbe-Grillet, dont Houellecbecq dit souvent « qu’il est chiant », je pense à l’expression « être à sa place », je pense à Paul Celan, je pense à la répétition, je pense à la confusion entre “répondre” et “se manifester”, je pense au voisinage des mots, aux croisements des mots, je pense à « les mots sont des actes », je pense aux gestes annulés, je pense au compteur de la voiture.

Il y a des moments où l'on aimerait communier dans le plaisir qu'on a à écouter une chanson sentimentale (Suzanne, de Leonard Cohen, par exemple), mais immédiatement nous vient à l'esprit que les individus qui se sentiraient concernés sont précisément ceux avec lesquels on ne partage rien, et que leurs commentaires ne viendraient pas ajouter quelque chose à notre plaisir, mais au contraire l’annuler ou le rendre bête. Alors on le cantonne prudemment à la sphère privée. La communion a un prix, souvent très élevé. Au moins n’arrive-t-il jamais qu’un chrétien perde la foi pendant l’eucharistie. 

On voit pas mal de gens passer avec armes et bagages d’un philosémitisme un tantinet exagéré à un antisémitisme délirant. Ce ne sont peut-être après tout que les deux faces d’une même pièce. J’ai toujours du mal avec ceux qui désirent être autre chose que ce que le destin a fait d’eux. Et je pense bien sûr à cette mode folle du transgenrisme, qui ne durera pas très longtemps mais qui aura eu le temps de faire beaucoup de dégâts. Enfin, je dis que ça ne durera pas, mais le fait est que les frontières entre les sexes sont déjà bien amochées, comme les frontières nationales, comme la frontière entre privé et public, comme la frontière entre culture et non-culture. Je suis bien content d’avoir connu un autre monde, d’avoir aimé dans un autre monde, d’avoir rencontré des corps qui appartenaient à cet autre monde. 

Il y a une revanche contre la parole, dans le fait d’écrire. Ceux qui savent parler n’ont pas besoin d’écrire. J’ai souvent un sentiment de culpabilité, ou de honte, dès que j’ai terminé un texte. Le montrer m’exposera au malentendu, et va sans doute donner envie à ceux qui le liront de se détourner de moi. Puisqu’ils savent ce que j’ai écrit, pourquoi s’intéresseraient-ils à ce je pense ? Ça rend la rencontre inutile.

Certains mots sont des actes : promettre, baptiser, déclarer, marier, condamner. Certains actes sont des mots. Il retire lentement ses lunettes avant de répondre. Coup d’archet supplémentaire : « Le corps humain est la meilleure image de l’âme humaine. » Elle dit, elle ne fait pas. Je dépose des brins sur la page et je referme le cahier.