dimanche 8 mars 2026

Mélanges et liaisons


Les douleurs physiques ont cette faculté de tenir en laisse les étourdis. Même les moins attentifs au temps qui passe, à l’incessante élaboration nerveuse, même les plus dévoyés de nous-mêmes sont ramenés à la chair qui se prononce sur elle-même. L’évasion spirituelle n’est qu’une parenthèse vite refermée dont le corps se venge en haussant le ton. L’arrogance de l’esprit a sa contrepartie. Qui détient la vérité ? Dieu ou l’homme, toi ou moi ?, nous dit le corps — il répond à cette question, mais il le fait dans une langue que nous ne parlons pas naturellement, qui n’est pas maternelle mais éternelle, et que notre inéducation le plus souvent recouvre d’un voile pudique. 


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Jean Quatremaille a écrit un texte bouleversant sur un pauvre homme sans nez croisé à Bruxelles, une gueule cassée. Un Manant. Quatremaille me rassure. Il existe encore quelques humains de ce type. Il n’est pas qu’intelligence ; il voit, entend, sent, et invente une langue qui ne contredit pas ses sens (« je l’ai regardé et il m’a tout transmis »). Il transperce les phrases de son regard aigu, curieux et bon. Dix minutes avec Jésus, c’est souvent ce que je ressens à son contact. Il prend le temps d’être là, dans le monde, dans la foule. C’est rare. J’ai souvent l’impression de croiser des sourds-muets sans cœur et sans yeux, des êtres sans épaisseur et sans mémoire. Jean Quatremaille, c’est tout l’inverse : « une empreinte de son esprit est sur moi ».


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Personne ne me soupçonnera d’aimer ou de vouloir défendre Mélenchon, mais le procès qu’on lui fait à propos de la prononciation d’un nom propre est grotesque. Qu’il entre dans cette volonté d’insister sur cette prononciation une dose d’antisémitisme est une chose que je peux très bien envisager, mais il me paraît tout à fait ridicule de lui chercher des poux dans la tête à ce sujet. Je prononce ce nom de la même manière que lui, sans que le moindre antisémitisme n’interfère avec mon dégoût de la prononciation “américaine”. Je suis français, je prononce « à la française », si l’on peut dire (le paradoxe est que la prononciation à la française est ici indexée sur l’allemande). J’ai toujours prononcé Einstein, jamais Einstine, ni Frankenstine, ni Bernstine. (De la même manière, je ne pourrai jamais prononcer Schwarzkopf Chouartskopf, même si c’est le nom d’un général américain.) Il faut cependant reconnaître que la prononciation des mots ou des noms d’origine étrangère a toujours été un casse-tête, dans notre langue. Quelqu’un qui comme moi a étudié l’allemand peut être tenté, ce fut le cas dans mon jeune âge, de prononcer Bach « Barr », mais c’est idiot. Certains de mes professeurs et des musiciens que j’ai fréquentés le prononçaient ainsi, à l’allemande, mais ils avaient l’excuse de ne pas être français. Le monde mondial (vitesse et exiguïté) a des exigences que la plupart des gens admettent plus facilement que je ne le fais, ce qui me constitue en paria, ou plus justement, en demeuré. La prononciation est un domaine dans lequel on se fait facilement des ennemis, des ennemis de classe, des ennemis culturels, des ennemis générationnels. Comme souvent, la langue sépare. Ici, en plus, elle rapproche abusivement. 


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Que Brahms ait composé la musique du premier mouvement de sa deuxième symphonie et que l’humanité soit si bête est une chose difficile à admettre. 

(J’aurais sans doute dû éviter le mot « bête », qui est ici à la fois prétentieux, arrogant et… bête, et le remplacer par « médiocre ». Mais non, à la vérité, c’est bien de bêtise qu’il s’agit. Trouver le mot juste n’est pas toujours une bonne idée. Il y a une largeur de l’expression qui très souvent n’est pas réductible à l’exactitude. On pourrait s’expliquer longuement sur ce point, et faire disparaître complètement le trait sous son commentaire. C’est ce que je viens de faire.) 


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J’ai parfois la sensation d’aller si loin, dans mes rêves, que je crois ne jamais avoir la force de revenir à l’autre réalité. C’est comme si le songe m’avait amené dans une région si proche de la conclusion qu’il serait insensé de reprendre un trajet ayant déjà atteint son terme. L’extraordinaire est qu’il y suffit d’une ou deux heures. On se réveille, on croit qu’il est six ou sept heures du matin, et on constate qu’il n’est même pas minuit. Cette nuit inachevée semble absurde… 

Le plus beau rêve et le plus vertigineux désespoir d’en avoir été l’acteur se croisent en un point sans durée ni direction. Et ce point nous exclut de l’ordinaire raison. 


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Chaque matinée s’ouvre sur le Bulletin Général des Alertes-Apocalypse. Nous en sommes à une demi-douzaine d’alertes-apocalypse quotidiennes, et l’augmentation est exponentielle. Si vous croisez votre voisin à la boulangerie, il vous annoncera que d’ici la fin de la journée, la troisième guerre mondiale (ou la quatrième, ou la cinquième, je ne sais plus) sera déclenchée, qu’une météorite tombera probablement sur le village demain en fin de matinée, que le retour de la peste bubonique est pour la semaine prochaine et qu’un tsunami va recouvrir le Vieux Port et la Canebière avant l’été. Dans un cercle plus restreint, vos amis vous parleront de leurs traumatismes, du viol qu’ils ont tous subi, enfants, de la part de leur tonton ou de leur pépé — et qui vient de revenir à leur mémoire —, et votre compagne vous fera remarquer que votre emprise systémique, ça commence à bien faire, d’autant plus que vous ne faites pas suffisamment la vaisselle. Il faudra persister dans votre être en évitant un cancer de la prostate ou des testicules, une sclérose en flaques, une maladie de Sarko, un covid-long, une dépression sévère, une bipolarité résiduelle, les discours de Macron à la télé et l’augmentation du prix de l’électricité. Comme dirait l’autre, l’obéissance est ennuyeuse, la révolte impossible, et la lutte incertaine ; j’ajoute : surtout lorsque le contemporain est un apocalypsomane furieux, scrutant nuit et jour l’horizon électronique en quête de signes menaçants. Ils s’embellissent de leurs peurs et chacun se presse pour ajouter un trait au tableau de Noirceur. À moi qui suis un pessimiste notoire, cette frénésie des collapsophiles, ou collapsomaniaques, est irritante comme un liquide brûlant sur un nerf à vif. Je n’ai pas envie de consulter jour après jour le BGAA dont la fonction réelle m’échappe un peu (c’est un anesthésique paradoxal). Or, les réseaux sociaux ne sont plus que cela. Information et analyses sont devenus les deux termes les plus radioactifs du babil électronique normalisé. Tout le reste est recouvert d’un voile de grisaille. Il y a ce mot, qui m’est très rapidement devenu insupportable : « immersif ». Les contents-poreux sont immergés dans l’information, c’est leur sang, c’est leur nourriture, c’est le liquide amniotique dans lequel ils baignent du matin au soir. Nos parents consultaient la rubrique nécrologique dans leur quotidien imprimé. La science nécrologique du temps s’applique à dévoiler le cadavre du Long Terme, du temps qui prend son temps, de la vérité qui n’est pas constituée exclusivement du tissu de l’information commentée, analysée, déchiffrée, quand ce n’est pas, ô ! horreur, décryptée.


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On nous annonce régulièrement que les Français sont « un million cent mille à écouter chaque jour France-Musique ». Un million cent mille ?! Bigre. Je ne sais comment ils s’y prennent pour nourrir leur recensement, mais je veux bien être pendu par les gardiens de la Démocratie si un million cent mille Français s’intéressent à la musique, même en considérant que France-Musique est devenue autre chose qu’une radio musicale, au sens où j’entends « le mot musique ». Il faut toujours en revenir à ses sens et son expérience réelle. Combien comptez-vous, parmi vos amis et connaissances, de mélomanes ? Si par extraordinaire vous arrivez à trois, alors il est possible que France-Musique ait raison. Mais je n’en suis pas là. 


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On a longtemps cru que le tourisme serait une forme de connaissance, ou du moins d’éducation, et par conséquent de compréhension entre les différents peuples et cultures. Ce n’est absolument pas le cas… « Bien sûr ! », dira-t-on aujourd’hui avec l’arrogance qui nous caractérise (mais la chose n’allait pas de soi avant le raccourcissement des distances et la folle démocratisation du tourisme). Les voyages forment la jeunesse et le tourisme la déforme… 

Le désir de l’autre n’a jamais été aussi faible, puisque l’étranger n’est envisageable, ou aimable, que comme notre double, ou notre semblable. Moins les cultures lointaines nous sont inconnues, moins nous les comprenons (on peut tout à fait renverser la proposition). Il y a là un mécanisme qui s’applique à peu près à tout. On pourrait l’énoncer d’une formule provocante : les analphabètes sont préférables aux illettrés. Les ignares sont moins bêtes que les demi-savants. (L’analphabète sait qu’il lui manque quelque chose, il ne peut que le constater quotidiennement, quand l’illettré se complaît dans l’illettrisme, ce dernier n’ayant pas beaucoup d’incidence sur son existence ordinaire. Dans le meilleur des cas il ne lui manque rien, dans le pire, il se sent supérieur à celui qui en passe par les textes, il méprise volontiers le littéraire qui en est réduit à médiatiser sa connaissance.) Pour comprendre un être, une œuvre, une culture, un pays, il faut impérativement commencer par savoir qu’ils nous sont étrangers et qu’il va donc falloir se mouvoir vers eux (et accepter qu’en définitive ils nous restent étrangers, même lorsqu’on approfondit la connaissance que nous avons d’eux). Le touriste vient rencontrer son semblable, même et peut-être surtout quand il se grise de dépaysement ou d’exotisme. Le voyageur était bien autre chose. Il faut du temps, pour voyager. Passer d’un monde à l’autre en trois heures n’est pas possible. C’est ce qui nous fait détester tous les moyens de transport modernes, qui ne tendent qu’à une seule chose : raccourcir la durée du voyage, et donc de la distance. Ne pas éprouver physiquement l’intervalle qui sépare deux pays, qui les met à distance, qui les protège (les protégeait), revient à nier ce que durant des siècles on a appelé voyager. Le touriste ne voit que deux choses : le point A, d’où il vient, et le point B, où il se rend. A et B n’ont aucun point de contact. L’intervalle est supprimé. Il n’y a donc pas de voyage, au sens profond du mot. Le voyageur voyage parce qu’il lui manque quelque chose. Il ne manque rien au touriste ; il ne fait que se délasser de lui-même, il ne cherche qu’un plaisir qui le ramène à lui, alors que le voyageur veut s’augmenter de quelque chose qu’il n’est pas en se débarrassant d’une part profonde de lui-même. Le touriste ne se débarrasse que de ses papiers gras et de quelques euros. De lui, jamais, puisqu’il EST le monde. 

La culture est un véritable voyage, l’industrie culturelle n’est qu’une forme de tourisme intérieur de masse. Le touriste abolit la distance, le voyageur l’aime et la respecte. Le touriste veut gagner quelque chose, le voyageur sait qu’il est perdant : il perd (il donne) de son temps, il perd (il donne) de sa personne, il perd de son soi-même. Le touriste veut être lui-même, en toute circonstance, et ne veut surtout pas voir de quoi il a l’air, vu de l’extérieur. Le monde tourne autour de son œil. Le monde du voyageur est toujours plus ancien que lui, celui du touriste est son exact contemporain, son égal. Personne n’est au-dessus, au-dessous, avant ni après. Il n’existe qu’une infinie et désespérante horizontalité géographique, culturelle, psychologique, ontologique et historique. 

Péguy disait du métro qu’« il rend trop de services ». On peut se poser légitimement la question des services rendus par les inventions technologiques, mais quels services a rendus le tourisme, à part défigurer le monde, à part faire de chaque contrée le clone un peu raté de sa voisine de l’autre bout du monde, à part détruire des cultures, des mœurs et des langues, les dissoudre dans une bouillie universelle sans goût ni grâce, à part favoriser une vulgarité planétaire qui se sent partout chez elle ? Quels services ont rendus ces trains qui roulent à la vitesse d’un avion, ces avions qui annulent l’océan atlantique, et ces voitures qui roulent à trois fois la vitesse maximale autorisée sur l’autoroute, à part rendre fous et stupides des gens qui l’étaient déjà ? Est-ce que ça vous excite vraiment, de lire À la Recherche du temps perdu en une matinée et Les Rougon-Macquart en une après-midi ? Demandez à ChatGPT, il vous fera un digest de Balzac et de Zola qui tiendra sur une page, et vous fera entendre la Tétralogie en un quart d’heure et l’intégrale des sonates de Beethoven en une heure. Le temps gagné, vous pourrez le dépenser à vous faire bronzer sur une plage à l’autre bout du monde, les oreilles et les yeux vissés sur les analyses des spécialistes de l’apocalypse redondante annoncée. 


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Les chats sont dingues. Ce sont de petites femmes tyranniques et poilues qui nous menacent en permanence d’une crise de nerfs dont l’origine est cachée dans l’esprit d’un dieu fou. 

Depuis quelque temps, un chat gris d’origine inconnue me fait les honneurs de sa visite quasi quotidienne. J’ai mis quelque temps à l’amadouer, mais dorénavant, il vient volontiers se faire caresser, et nous bavardons quelques instants dans l’après-midi. Il me raconte les potins du quartier, puis repart dans un monde inconnu de moi. J’ai voulu lui faire plaisir, et lui offrir quelques présents comestibles, pour sceller notre amitié. Il inspecte très longuement la nourriture, tourne autour, la renifle avec un soin maniaque, l’observe de près, de loin, d’un air étonné et suspicieux, puis, invariablement, devient comme fou, et donne des coups de pattes furieux, saccadés et violents dans les morceaux de pâté ou de fromage, les envoyant promener à l’autre bout du jardin ! « Si tu n’aimes pas ça, n’en prive pas les autres, espèce de cinglé, si tu es trop nourri, pense à ceux qui meurent de faim ! » Peine perdue, il se fiche pas mal de mes objections morales et je finis par le chasser, furieux moi aussi de cette inconduite ingrate. « Les malentendus entre les êtres ne manquent pas, je le sais, tu n’as pas besoin de venir me le rappeler. »


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Il existe une merveilleuse vidéo dans laquelle on voit Glenn Gould en tête à tête avec Humphrey Burton, et au piano, dans un entretien du 22 mars 1966 au sujet de Beethoven et de l’interprétation. J’ai utilisé les sous-titres français créés automatiquement par Youtube, car je ne comprendrais sinon que la moitié de la discussion. Seulement, les sous-titres français sont assez loufoques, comme souvent, et l’on doit tant bien que mal se débrouiller en opérant un tri entre des phrases sensées et d’autres qui sont aberrantes. L’exercice est à la fois amusant (certains déraillements du traducteur sont hilarants) et exaspérant (car il faut jongler en permanence entre le vrai et le faux, au rythme de la parole). Pourtant, cette traduction très approximative est fructueuse, en un sens. Nous sommes pris entre trois voies de signification : la langue anglaise, dans les moments où on pense la comprendre, la traduction instantanée mais partielle, et les incartades de la machine, qui sont autant d’écarts et de dévoiements qui, par contamination avec ce que nous comprenons du thème traité, nous fait entendre la conversation d’une façon plus riche, plus inventive et plus large. On pense à cette formule de Gould : « La charité de la machine ». Au temps de l’Intelligence Artificielle, cette formule prend un sens qu’il conviendrait de creuser. 


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J’aime lire à haute voix et j’ai de plus en plus de mal à lire silencieusement. Il faut rappeler que durant des siècles, lire a signifié prononcer. Une question me taraude, ou peut-être seulement un constat, à ce propos. Quand nous parlons, quand nous lisons un texte à voix haute, se pose la question des liaisons. En lisant, nous avons vue sur les mots écrits, et il est donc facile de jeter un bref coup d’œil à leurs terminaisons, afin de savoir si liaison il y a avec le mot suivant, mais lorsque nous parlons, nous devons constamment anticiper, nous devons avoir intérieurement une image mentale des mots que nous allons prononcer, tels qu’ils s’écrivent, si nous voulons faire les liaisons qui s’imposent — et Dieu sait que je déteste qu’on n’en fasse aucune. Mais si nous avons une vue mentale de la graphie des mots qui sont à venir dans la conversation, c’est que la grammaire nous la désigne sans ambiguïté. J’ai toujours eu le pressentiment que la disparition des liaisons en français parlé signalait quelque chose de profond, ou l’annonçait. La suite logique était la disparition des accords, qui est le phénomène le plus spectaculaire à l’heure actuelle. Tout ce qui tient la langue est en train de se défaire, petit à petit. Rien n’est un détail, dans la langue, rien n’est subalterne. Les liaisons sont les notes de passages du Texte : La consonne ne clôt plus le mot, elle ouvre la syllabe suivante. 

Les musiciens gagneraient à lire plus de livres, c’est évident, mais les littéraires gagneraient encore plus à apprendre à écouter la musique. 

On peut établir un rapport avec ce que l’on nomme la lecture à vue, en musique. Quand nous déchiffrons une partition, l’œil est en avance sur ce qu’on joue. C’est même la seule manière de parvenir à jouer une partition qu’on lit pour la première fois. Les bons déchiffreurs ont beaucoup d’avance, une mesure, une ligne, voire plus, les mauvais restent collés au présent. Le déchiffrage musical consiste donc à superposer deux actions différentes : le jeu et la lecture, chacune s’appuyant sur une temporalité différente. La lecture est un futur proche, le jeu est un présent, et pourtant, les deux doivent coïncider harmonieusement. Il y a de ça, dans la langue, dans la lecture : plusieurs temporalités qui se superposent et qui donnent au discours une épaisseur plus ou moins grande. Les bons lecteurs ont une vue large de la phrase, ils ne restent pas collés aux mots, ni au sens. Ils se glissent entre les différentes strates qui courent dans l’énoncé, ils ne sont ni tout à fait ici, ni tout à fait , ils avancent avec un rythme qui est un sens par lui-même, qui enrichit les autres sens. 

Pour faire les bonnes liaisons en français, il faut connaître le mot postérieur à celui qu’on est en train de prononcer, et ce mot-là est toujours en rapport avec celui qui le suit encore. Il y a donc bien, comme dans le déchiffrage musical, la nécessité d’être constamment en avance sur le présent de l’énonciation. Il n’y a pas d’autre possibilité que de se glisser dans une chaîne temporelle ininterrompue, dans un mouvement. Si la langue contemporaine donne l’impression de se défaire, c’est aussi en raison de la disparition du temps (et des temps). Une époque pour laquelle tout se réduit à un éternel présent ne peut plus se projeter dans une phrase qui est tirée en avant par sa conclusion. Il y a les mots et les sons attendus, et il y a le sens en train de se construire. Les deux choses sont souvent homogènes, mais pas toujours. Le son présent, la syntaxe anticipée, le sens global en construction, tout cela est donné du même mouvement à celui qui sait lire, qui sait parler, qui sait entendre. 

La musique est l’art du temps. Il est impossible de sauter un passage, quand on écoute une sonate ou une symphonie, alors que c’est possible quand on lit un livre (de même qu’il est possible de relire deux fois de suite le même paragraphe, chose impossible dans une œuvre musicale, dans laquelle il est inconcevable de ralentir une mesure, de revenir trois secondes en arrière, d’examiner un accord isolément). La musique nous impose une forme de mémoire immédiate active sans laquelle il n’est pas d’écoute possible, et cette mémoire doit s’appliquer en chaque point du discours, ce qui demande une attention soutenue. Bien sûr, dans la pratique, il est irréalisable d’être présent à chaque mesure d’une œuvre musicale, on le constate facilement à la réécoute, puisque chaque écoute nouvelle nous fait entendre des éléments restés inaperçus jusque là. Il n’y a donc pas de véritable continuum, alors même que c’est l’impression que nous donne spécifiquement la musique. Les trous sont comblés par l’esprit, seulement ils ne se situent jamais aux mêmes endroits. C’est une des raisons pour lesquelles on peut entendre cinq-cents fois la même symphonie, alors que personne ne relit cinq-cents fois le même livre. Peut-être que la musique, plus que l’art du temps, est l’art de la durée intimement mêlé à celui de l’évanescence. 

Paul Valéry remarquait que le français tend naturellement à effacer les heurts consonantiques pour produire une continuité presque musicale. Les liaisons et l’amuïssement de la langue participent de ce même désir, même si les deux phénomènes peuvent paraître contradictoires ; la liaison ajoute une note de passage, alors que l’amuïssement retire certaines lettres de la prononciation, entre autres les consonnes finales. Pourtant les deux principes rendent le tissu phonétique plus doux. Ces fameuses lettrequiescentes sont en train de revenir : de plus en plus, on prononce toutes les lettres du mot. Gersss, Aoûttt, Vingttt, Disss… À quand Parisss ? Quand les règles de prononciation deviennent incertaines, certains locuteurs préfèrent trop prononcer plutôt que pas assez : il s’agit d’une sorte de relecture phonétique de l’orthographe. C’est que l’unité du langage n’est plus le mot mais la lettre, que l’unité de la langue n’est plus la phrase mais le mot. 


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Il est amusant de constater que les gens qui nous parlent toute la journée avec un air horrifié de la très méprisable « idéologie », porteuse de tous les maux du ciel et de la terre, sont les mêmes que ceux qui emploient consciencieusement toutes les scies du temps, ces mots et expressions nourris presque exclusivement de slogans et de vieilles idées recyclées et remises au goût du jour, cachant leur platitude et leur banalité sous le masque de l'innovation. Employer des mots inventés la semaine dernière leur donne le sentiment exaltant de découvrir la roue chaque matin, d’inventer ou de découvrir des catégories morales, psychologiques, humaines. Non seulement ils n’inventent rien, mais neuf fois sur dix ils abâtardissent des idées qui existent depuis toujours. On ne remplace pas les mots impunément, ne parlons même pas d’en inventer…



À Olivier Causte

dimanche 1 mars 2026

Insomnie 6 (Inventions)

 

Impossible de dormir la nuit dernière, à cause des Inventions de Bach. J’essayais de m’en débarrasser en me passant mentalement une autre Invention, mais comme il y en a trente, c’était sans fin. La musique est ce qu’il y a de pire, pour un insomniaque ; il est très dangereux de la laisser entrer dans l’esprit. La présence sonore est mille fois plus forte que celle d’un texte, par exemple, ou d’une idée. Une fois qu’une mélodie est là, il est pratiquement impossible de s’en défaire. On dit qu’on a « un air » en tête, et c’est bien ça : le cerveau ne respire plus que cet air-là, toutes les autres voies sont bouchées, asphyxiées ou asphyxiantes. Et la chose est encore aggravée par les défaillances de la mémoire : s’aperçoit-on qu’il nous manque quelques notes, l’effort fait pour retrouver ces sons manquants vient redoubler la présence musicale qui devient un tyran impitoyable. Parmi les trente mélodies des Inventions de Bach, certaines donnaient lieu seulement à cette présence sonore insupportable, mais certaines avaient, en plus, la faculté maligne d’obliger à bouger les doigts. 

Je me rends compte qu’une bonne nuit de sommeil change absolument tout à ma vie. Les somnifères n’ont plus d’effet, ou seulement une nuit sur six ou sept. Je ne peux pourtant pas augmenter les doses indéfiniment. C’est ce qui s’appelle je crois l’entrée en tolérance. Que faire ? 

Ne plus écouter de musique ? Ça ne changerait rien. Je n’avais pas écouté (ni joué) ces inventions de Bach depuis au moins quinze ans. Invention du supplice ou supplice de l’Invention. 


samedi 28 février 2026

La meute et sa marionnette (Dhellemmes et Faye à Plieux)

Notes à l'adresse du lecteur : Ces lignes sont extraites du texte publié dimanche dernier, légèrement augmentées pour les publier à part.



« Le fascisme peut revenir sur la scène à condition qu’il s’appelle anti-fascisme. » 

(Pier Paolo Pasolini, Lettres luthériennes, 1976)




Il faut commencer par là : Les éditeurs sont fous, ou méprisables, ou les deux. Le fait que Renaud Camus n’ait pas d’éditeur depuis des années est un scandale absolu. Cette unique raison suffirait à les discréditer à jamais, ne parlons même pas des journaux qui ne font pas état de ses livres, sauf pour rendre compte des derniers ragots concernant la figurine en carton-pâte qu’ils inventent pour justifier le silence ou la haine, et parfois les deux.

Lire Eugénie Bastié est une sérieuse épreuve pour les nerfsLes quelques phrases d’elle lues depuis deux jours sont du genre à me faire monter la moutarde au nez. Ce pauvre Renaud Camus est bien mal loti, avec de pareils “défenseurs”. En règle générale, d’ailleurs, ses partisans sont presque toujours ses pires ennemis. J’avoue avoir eu quelques noms d’oiseau en tête, en parcourant rapidement, ce matin, les quelques papiers ou vidéos consacrés à la nouvelle “affaire”. Les partisans de l’écrivain, du moins ceux qui, comme Bastié, ont lu Camus, ont moins d’excuses que ceux qui n’ont jamais ouvert un livre de lui. Les entendre enfourcher en toute bonne conscience les pires canassons et reprendre sans honte les clichés les plus bêtes traînant partout est désespérant. C’est un anti-Camus, que je vois se dessiner, même quand le propos se donne pour lui être favorable. Ainsi est-il présenté comme un « reclus ». Je ne connais personne qui le soit moins. Camus a la frénésie du voyage, de la découverte, il a le pied alerte d’un jeune homme de vingt ans, une curiosité à nulle autre pareille, un appétit de connaissance du monde que je n’avais jamais rencontré, appétit aussi développé que celui qui lui fait ouvrir tous les livres et écrire dans tous les genresIl a le goût de l’ailleurs,de l’étranger, de l’étrangèreté, dirait-il, autant que celui de l’absence, mais c’est finalement la Présence, qu’il désire, la présence réellecelle qui est débarrassée de ses oripeaux vulgaires et qui ne doit rien à la contingence — je pense ici au dernier intermezzo de l’opus 118 de Brahms : ce qui est profondément en nous est ce qui, en nous, n’est pas tout à fait au mondeCamus cède la place à autre chose que lui-mêmeet constammentIl fait volontiers place à l’origine, à la chair du monde, à l’autre, oui, à l’Autre, ce que refusent de comprendre ceux qui ne l’ont pas lu ou qui ne savent pas (le) lire. Quand j’entends dire en 2026 qu’il est antisémite, ou raciste, ou xénophobe, je sais que ceux qui emploient ces mots n’en connaissent pas le sens. Ne parlons même pas de l’insupportable « pédophile ». Ces pseudo-biographes, qui ne lui imaginent que des motivations basses, intéressées, tordues et vulgairessont tellement aux antipodes de la vérité qu’on en vient à se demander si les contredire est une bonne idéeEst-ce raisonnable ? Il faudrait que j’aie le courage de regarder à nouveau les quelques extraits vidéo dans lesquels j’ai entendu ces deux imbéciles se vautrer dans le mensonge et le délire, insinuersurtout, mais où trouver la force… La référence à « l’autre Camus », jusque dans le titre, est un indicatif assez sûr de leur crasse mentale et du cercle étroit dans lequel ces gens-là se meuventJe suis très habitué, et depuis de nombreuses années, à lire des absurdités à propos de cet écrivain si rare, que ce soit dans la presse ou sur les réseaux sociaux, et j’avais depuis longtemps pris le parti de ne plus relever, de ne plus m’énerver, de ne plus argumenter avec des gens, soit mauvaise foi soit pure ignorance, avec lesquels il est rigoureusement impossible d’avoir une conversation sensée — avec tous ceux qui parlent sans savoir, et surtout sans vouloir savoirIserait pourtant injuste et honteux de rester silencieux devant cette énième affairedevant ces bassesses insupportablesJl’écris plus haut, c’est un anti-Camus, qui nous est dépeintun personnage de fiction qui n’est mis sous les projecteurs que pour donner matière à la vindicte et à la calomnie. Renaud Camus est le papegai de tous ceux qui cherchent à plaider leur innocence de principeleur moralité de pacotille, et qui pour cela ont besoin de façonner sur mesure des bêtes-noires parfaitement conformes à ce qu’il est avantageux de honnirCeux qui aiment marcher à quatre pattes ont toujours eu de l’aversion pour ceux qui se tiennent debout, ce n’est pas une découverte. Ils en ont peur, car ceux-là les renvoient brutalement à leur médiocrité et à leurs pauvres arrangements avec la réalitéLes pingres méprisent les généreux, les crétins raillent les génies, et Eugénie Bastié voit des costumes cintrés dans le miroir de son dressing.

« Il n’y a aucun effort de compréhension, ni même de lecture, parce que son œuvre est abyssale. » dit Alain Finkielkraut du livre de Gaspard Dhellemmes et Olivier Faye. Même si l’œuvre de l’écrivain n’était pas abyssale, même s’il n’avait écrit qu’un seul livre, le défaut de lecture n’en resterait pas moins condamnable ; condamnable mais si ordinaire qu’on doute un peu de soi-même au moment de le condamner. On le constate quotidiennement, la lecture est une activité qui désormais est lettre morte, en France, toujours confondue qu’elle est avec le fait de s’informer, d’apprendre, de se renseigner. Même si les gens “lisent”, achètent des livres et les parcourent du regard, prennent connaissance d’une histoire ou d’une thèse, avalent des mots et des phrases, ils ignorent ce qu’est la lecture, en tant que pratique indexée sur la littérature, la lecture comme déchiffrement du monde et de ses contradictions, de son épaisseur et de sa complexité. (Un écrivain digne de ce nom ne pense pas en ligne droite et n’en reste pas à la surface polie du miroir.) Dorénavant, on ne lit que pour confirmer ce qu’on pense, ce qu’on croit, pour se trouver des alliés ou des ennemis, les inventer s’il le faut, et participer à la gigantesque chasse à courre qu’est devenue la société médiatique française. Le renseignement et la dénonciation ont annexé la littérature, en ont fait un appendice fragile et toujours au bord de la syncope, un alibi. L’œuvre des “biographes” de Renaud Camus n’est qu’un acte d’accusation bâclé, minable et sans imagination, la proie rapportée au maître par l’animal de compagnie, comme preuve de son obéissance. Ils aboient au signal de celui qui les tient en laisse. Comment en irait-il autrement, puisque l’écrit n’est aujourd’hui plus comptable que de cela, que les écrans ne s’ouvrent plus que sur des salles d’audience, que le procès et la sentence morale sont devenus la seule vérité, que derrière tout citoyen se profile un procureur implacable, arrogant et sûr de lui, un dénonciateur et finalement quelqu’un qui « fait du renseignement ».

Il arrive que s’arracher au silence soit difficile… L’intermezzo en la majeur, deuxième pièce de l’opus 118 de Brahms, par Glenn Gould : « Je ne vois pas ce qu’on peut faire de mieux », dit Claude Maupomé à Michel Schneider, dans une émission de France-Musique de 1989. « C’est comme s’il fallait chanter pour pouvoir parler, comme s’il fallait aller plus loin que la parole pour pouvoir retrouver le contact avec l’autre. » Longtemps que je n’avais pas écouté ça. Cet intermezzo que j’ai tant joué, ces derniers opus de Brahms, de 116 à 119, qui m’ont accompagné durant plus de quarante ans, et l’opus 3 de Strauss, injustement méprisé par Michel Schneider. Aller plus loin que la parole : cette solitude creusée de l’intérieurJe me rappelle avoir envoyé un courriel à Renaud Camus, il y a plus de vingt ans, courriel dans lequel je lui parlais de l’interprétation de la première des cinq pièces de l’opus 3 de Strauss, message auquel il avait répondu qu’il ne comprenait à peu près rien, mais qu’il était heureux qu’il en soit ainsi. Il était question du double, de la gémellité, de l’octave, de l’épaisseur de la chair sonore et de sa dispersionde la polyphonie intérieure, et même si je crains d’avoir été abscons et maladroit, alors, je n’éprouve aucun remords d’avoir tenté d’exprimer comme je le pouvais ce que mes doigts essayaient de faire entendre. Je crois bien que c’était la toute première fois que j’écrivais réellement, et c’est contre et grâce à eux que je le faisais, tout contre et grâce à Brahms, Strauss, Glenn Gould et Renaud Camus. On n’écrit jamais sans s’appuyer sur autrui. En tout cas, moi je ne sais pas le faire. Michel Schneider dit de cet opus 3 de Strauss que c’est du sous-Brahms. On pourrait le dire, beaucoup de signes vont dans ce sens, en effet, mais c’est à mon avis passer complètement à côté de cette musique qui est bien autre chose qu’un exercice de style de jeune compositeur : tout dépend de la manière dont on la joue(Si Gould n’était pas passé par là…) Schneider dit aussi que le pianiste est en-dessous de lui-même, dans ce disque ultime enregistré le 3 septembre, soit exactement un mois avant sa mort, le 4 octobre 1982J’entends autre chose, même si j’entends également les inhabituelles et ô combien touchantes défaillances du pianiste.Il parle ici sans presque être pianiste, il est déjà ailleurs, et la confidence qu’il nous fait est d’autant plus précieuseCe n’est pas seulement en raison de sa grande fidélité au compositeur que Glenn Gould a enregistré ces pièces du jeune Richard Strauss. Il y a autre chose, qui nous bouleverse : quand on est écœuré du contemporain, c’est ce qu’il faut écouter. L’avenir ne concernait pas Strauss, et même en ses débuts, il s’exprime depuis une place indifférente à l’époque et aux époques. Ce n’est pas par légèretéencore moins par inculture, que sa langue musicale résiste au présentc’est parce qu’il habite un corps singulier auquel il ne renonce pas, même lorsque tout lui prouve qu’il a tort. (« Le monde est rempli de gens qui ont raison. Et c'est pour ça qu'il écœure. ») Il le démontrera de somptueuse manière dans ses crépusculaires et bouleversantes Métamorphoses pour 23 cordes solistes, composées en 1945. Inactuel, il le fut jusqu’à la fin. Qu’on songe par exemple à la première sonate de Boulez, composée à la même époque. La révolution n’était pas le genre de Richard Straussmais le conformisme encore moins. Don DeLillo écrit : « Suis-je quelqu’un, ou sont-ce les mots seulement qui me font penser que je suis quelqu’un ? » Gould était de ces musiciens dont seules la musique et la pensée les rendent vivants, réels et fréquentablesCes êtres-là ne peuvent pas s’en tenir à l’actuel, quel qu’il soit. Il faut savoir l’écouter, c’est-à-dire entendre autre chose que du piano, et c’est difficileLui non plus n’a pas raison. Il se contente de nous accueillir dans un monde différent de tout ce qu’on n’aurait jamais été capable d’imaginer. Le monde sans Glenn Gould, le monde sans Richard Strauss, c’est un monde trop vivable, un monde qui va trop de soi, un monde unidimensionnel  et arrêté :quelle chance nous avons d’être venus au monde avec ou après eux ! Et je pourrais dire la même chose de Renaud Camus. Quelques âmes seulement savent nous attirer dans ce royaume où le plaisir spéculatif n’est pas dissociable du plaisir des sens, où les sons, les mots, la chair et l’espritl’idée et la forme, ont les mêmes attraitss’échangent en permanence leurs figures et leurs raisons, se font et sdéfont selon une exigence supérieure qu’on discerne à peine mais qui nous font autres que nous-mêmes, à jamais. Si vous voulez rester vous-mêmes, passez votre chemin. La seule fréquentation indispensable est la fréquentation de nos dissemblables« Quand la réponse n’est pas exactement celle que souhaite celui qui pose la question, c’est comme s’il n’y avait pas de réponse » écrit Camus quelque partC’est exactement comme ça que je vois notre époque sinistre, qui pose des questions dont les réponses sont déjà inscrites dans un marbre noirdans le socle commun sur lequel chacun se tient, croyant dur comme fer que la vérité lui vient spontanément, que ses goûts lui sont propres, que ses opinions lui appartiennent, qu’il est libre de penser ce qu’il pense. 

Les Epstein-files sont en passe de supplanter l’Ancien et le Nouveau Testament, l’Odyssée et Don Quichotte. Les Révélations contre la Révélation. Le Renseignement contre la Littérature. J’entends une folle qui hurle : « C’était un pé-do-phi-le. J’ai des preuves. » À chaque syllabe elle a un orgasme. J’écoute Renaud Camus en direct à Radio Courtoisie. Je trouve Rémi Soulié excellent, comme souvent. Enfin quelqu’un qui sait de quoi il parle, enfin quelqu’un qui a lu. On en avait perdu l’habitude. En revanche, André Bercoff est pénible. Lourd et confus, alors qu’il n’a que le mot de confusion à la bouche. On l’entend ne pas comprendre les mots qu’il emploie, qu’il extirpe de sous son T-shirt charien comme un bébé régurgite sa bouillie, échos mal dirigés qui viennent cogner en désordre sur les parois de mes tympans. Mais au moins il accueille Camus-le-pestiféré, celui à qui on n’accorde même pas la possibilité de se défendre (exactement comme cela fut le cas en 2000), c’est déjà énorme. Bravo ! Il pleut, il pleut, il pleut. C’est fou ce qu’il pleut, depuis deux ans. Ce pays est une baignoire qui fuit au-dessus de ma tête. Camus est beau, élégant, digne, et même séduisant, légèrement ironique, mais toujours courtois. Il dit peu, il dit énormément, il en met trop à la fois. Il faut savoir entendre. Il veut se faire comprendre, il est là pour ça, mais il sait que ses phrases et ses idées se perdent presque à chaque coup dans la centrifugeuse médiatique, cet indifférent tombeau aux murs hérissés de malveillance. Ses paroles font des ricochets, et il arrive que quelqu’un soit touché, par hasard ou par nécessité. Mais il s’agit toujours d’une exception. On lui demande constamment des “preuves”. C’est un jeu de fous, de dupes et de menteurs. J’ai aimé que Soulié fasse allusion à la Théorie des exceptions, de Sollers. À chaque fois, on croit que l’affaire du jour ou de la semaine va enterrer toutes les autres, qu’elle résume l’époque, l’explique, la synthétise, en exprime la quintessence, mais une autre est déjà là qui renvoie la première à ses ridicules et à sa nature de signe, de stigmate éphémère, de bulle de savon sentant déjà le rance. Nos contemporains se noient dans les mots et les formules, qu’ils secouent comme des crécelles, qu’ils s’injectent comme des sérums antipoison censés les préserver (ou les délivrer) du Mal. Complotismepédophilieracismepédocriminalitéantisémitismegénocidairecollaborationpervers (narcissique), tolérance, etc. C’est leur came. On n’en finirait pas d’en dresser la liste, qui s’allonge de jour en jour et qui dévitalise chaque jour davantage le vocabulaire. Il n’est pas question de nier que ces mots portent en eux une part de vérité, mais on les utilise comme s’ils avaient le pouvoir d’expliquer, de révéler et de guérir, par leur seule présence, alors que la vérité partielle mais spectaculaire qu’ils contiennent étouffe les autres vérités, plus subtiles et plus riches, et en tout cas distinctes de la voie unique qui a les faveurs de la clameur. Et plus on les utilise, souvent et généreusement, ces mots magiques, moins ils sont pertinents, moins ils dévoilent et plus ils obscurcissent, exterminent la nuance, obstruent les voies secondaires empruntées par la réalité non univoque qui coule pourtant à flot, là où personne ne l’attend. Ce sont des mots qui tranchent, qui écartent, qui simplifient, qui délimitent, et qui agrègent à eux de petits affects racornis et cette sorte de morale à petit m, la morale médiatique et instantanée, qui est le contraire de la Morale, celle qui s’inscrit dans le temps et ne se dit pas, ou tout bas. La parole est une maladie. L’écriture aussi, mais c’est une maladie qui a l’avantage de nous rendre odieuse la parole et sa répétition. J’écoute le bruit du feu, le bruit des gestes sous la tente, dans la tempête, le bruit de la neige dans laquelle les pas s’enfoncent, ce son merveilleux, à la fois riche et pauvre, onctueux et sec, le bruit du chien qui s’amuse avec un bout de bois, le chien qui gronde pour prévenir d’un danger, dans la nuit. Le chien se couche contre son maître sur l’étroite banquette, ils se tiennent chaud, ils vont passer la nuit ainsi, l’un contre l’autre, en confiance. Je regarde ces extraordinaires vidéos, si apaisantes, si douces, qui montrent ce que Dieu voit, dès lors que l’homme reste silencieux. La parole abîme, elle flétrit le monde et ses créatures. L’écrit aussi, parce qu’il ne peut s’empêcher d’expliquer, de justifier, de montrer sous son meilleur jour celui qui pense l’instrumentaliser pour tenter de le faire aimer à d’autres que lui, et peut-être d’abord à lui-même. Dans son “documentaire” intitulé The Solitude Trilogy, Glenn Gould fait parler. Il fait parler d’autres que lui, mais la somme, la conjugaison, ou plutôt la composition des voix superposées, son contrepoint, le fait entendre, lui, mieux encore, peut-être, que lorsqu’il joue du piano. J’ai découvert ces documentaires il y a déjà quarante ans, et j’ai su immédiatement que là se trouvait quelque chose d’essentiel, et qui mettrait beaucoup de temps à se donner à moi. Qui a le cœur le plus profond ? Le chien. Dieu nous a donné une créature qu’il a privée de parole afin que cette absence soit un baume pour nos cœurs encombrés de mots entassés comme des pointes rouillées. Les chiens sont les exceptions du Bon Dieu. La Douceur offerte sans contrepartie à l’homme. Renaud Camus est une sorte de chien. C’est une exception, lui aussi. Un homme qui, parmi les hommes, ne connaît pas le ressentiment, ce ressentiment, cette envie et cette aigreur dont Gaspard Dhellemmes et Olivier Faye l’accusent avec un manque d’à propos révoltant (ou une mauvaise foi trop prévisible). D’ailleurs, le manque absolu de ressentiment s’accompagne souvent d’un humour et d’un sentiment de la langue dont bien entendu ils ne font pas mention non plus, ce qui est parfaitement normal, puisqu’ils ne connaissent pas ces choses-là et qu’ils ne l’ont pas lu. La plupart des gens sont incapables d’imaginer que ce qu’ils ne connaissent pas existe pourtant, existe dans un monde auquel ils n’ont pas accès. Le manque d’imagination, toujours, conduit à la bêtise. Le contresens est ici total, comme il l’avait été en 2000 lors de la première « Affaire Camus ». La chose qui m’étonne, moi, c’est la raison pour laquelle ces gens ne reconnaissent pas tout simplement qu’ils se sont trompés, au bout d’un certain temps, qu’ils n’ont fait que répéter les bruits qu’ils entendaient, la noise produite par le tambour médiatique, par le bégaiement moral, pourquoi jamais ils ne disent tout simplement qu’ils sont dans l’erreur, volontaire ou non ; en quoi reconnaître une erreur pourrait les tuer, c’est ce que je ne comprends pas. Il est impossible de ne pas en prendre conscience un jour ou l’autre. Ils sont en service commandé, certes, ils ont intérêt à écrire ce qu’ils écrivent, certes, ils n’occupent les places qu’ils occupent que parce qu’ils écrivent ce qu’ils écrivent, que parce qu’ils refusent de voir ce qu’ils voient, que parce qu’ils font allégeance aux mots d’ordre obligés de la Machination, d’accord, tout cela est facile à comprendre, mais ce que je ne comprends pas, c’est que ces raisons ne s’épuisent pas au fur et à mesure, car la charge morale doit être tout de même très lourde. On peut mentir ponctuellement, tout le monde le fait, mais mentir (ou se mentir à soi-même) sur le long terme est beaucoup plus difficile, car cela met en branle des milliers de petites choses avec lesquelles il faut vivre jour après jour ; il faut aménager sa vie de manière à ce qu’elle permette cette cohabitation de tous les instants. Lire consiste à se libérer du bruit et de la répétition, à mettre une distance entre la logorrhée et soi. Pourquoi ne parlent-ils pas de Du SensLa Dépossession, Les InhéritiersLa Civilisation des prénomsLes Vaisseaux brûlésLa Dictature de la petite-bourgeoisieLe Petit Remplacement, le Dictionnaire des délicatesses du français contemporainLe Mot “musique”Le Mot “race”La Grande DéculturationDécivilisationLa Seconde Carrière d’Adolf HitlerØropBuena Vista Park, si ce n’est pas parce qu’ils ont une trouille folle d’être soudain libérés du potin ambiant qui leur donne le droit d’affirmer ce qu’ils veulent, de ce tapage qui préserve de la lecture ; ils ne désirent qu’une seule chose : amener à la lumière tout ce qui peut nuire à Renaud Camus et le réduire à un pantin ridicule et méprisable, à un médiocre influenceur d’extrême-droite (dès qu’on parle de Camus comme étant d’« extrême-droite », je sais qu’on a affaire à des imbéciles). Gaspard Dhellemmes et Olivier Faye affirment avoir lu les centaines de milliers de pages du Journal de Camus. Je n’en crois rien. Ces gens-là n’ont pas le temps de lire. Ils n’aiment pas ça. Ils vont seulement à la pêche aux phrases dont ils ont besoin pour instruire le procès de celui qu’ils présentent comme un idéologue alors qu’il s’agit d’un écrivain (c’est-à-dire l’exact contraire d’un idéologue, et même d’un intellectuel). En réalité, toute l’affaire repose sur cette confusion. C’est pourquoi l’immense majorité de ceux qui soutiennent Renaud Camus (« à droite », comme on dit) n’ont pas la moindre idée non plus de ce qu’il est, je le constate tous les jours quand il m’arrive d’avoir le courage, ou l’inconscience, de traverser quelques écrans. Plus personne ne sait lire. Il suffirait pour s’en convaincre de faire la liste des invités à la télévision dans ce qui se nomme encore une « émission littéraire » ; même s’il arrive que des écrivains y soient conviés, c’est le plus souvent pour parler d’autre chose que de littérature, pour qu’ils nous livrent un témoignage ou parlent en spécialistes de « l’industrie-culturelle », pour qu’ils viennent pointer à la télé comme on va pointer au commissariat ou à l’usine. Ils pointent beaucoup, les nouveaux écrivains, ils ne tirent presque jamais. On les voit régulièrement venir aiguiser leur bâton de marche-dans-le-monde au coin d’une caméra, augmenter leur visibilité et leur sphère d’influence, mais surtout répéter le catéchisme du moment et prononcer les mots magiques qui seuls permettent de survivre socialement.

Camus n’est pas un homme de catéchismes. Il aime parler lui-même, depuis sa langue à la fois singulière et admirablement classiquecette langue si riche et si nuancée, qui ne va pas tout droit mais qui va pourtant irrésistiblement au butavec une implacable précision, qui néglige les pare-feux et les précautions idéologiques indispensables à la pensée qui ne pense pas, à tout ceux qui sont empêchésqui regardent par-dessus leur épaule avant de dire ce qu’ils voient et entendent, et qui, ça arrive, sont obligés de désavouer Camus alors qu’ils pensent exactement la même chose. 

Ils voient tout en petit, comment comprendraient-ils quelqu’un qui voit grand ? Il suffit pourtant de lire ces lignes, écrites tout récemment, pour comprendre qui est Renaud Camus : « Tout est désolé, tristement chaotique, crayeux, dans une lumière sans lumière d’après la catastrophe. L’âme ne sait où risquer un pied, ni l’œil se poser. Même la voiture semble avoir peur, hésite, toussote et tremble un peu. Or tout à coup, miracle : à la radio, au cours d’un hommage à Michel Portal, qui vient de mourir, le concerto pour clarinette de Mozart. Renversement à vue : c’est ça, c’est exactement ça ! Et tout ce qui était affreux et radicalement inhabitable devient d’un beauté bouleversante, à cause de la seule musique. Ce gris-beige de la terre et du ciel devient celui de l’adagio magnifique, l’air lourd et gorgé d’eau est celui de la clarinette, d’étouffant qu’il était il se fait enchanteur, entre les essuie-glace. Ce n’est pas que tout rentre dans l’ordre, c’est que tout passe à un ordre supérieur, où le malheur n’est jamais qu’une coquetterie du sort, et la laideur un raffinement suprême de la beauté, une sorte de pudeur de la sublimité. » Quand j’ai découvert Renaud Camus, en 2000, c’est sa langue que j’ai aimée d’abord (Rémi Soulié parle très justement d’« un écrivain qui habite la syntaxe »), sa langue et son oreille (ces deux éléments ne sont évidemment pas séparables). J’ai en outre découvert un écrivain qui avait une connaissance approfondie et sensible de la musique, connaissance excessivement rare parmi les écrivains français, hormis peut-être un Richard Millet — j’ai un peu honte de l’avouer, mais il m’a fait découvrir des compositeurs que j’ignorais. Et c’est encore sous sa plume que je trouve la formule qui lui convient : il est de ces rares écrivains qui nous permettent de « passer à un ordre supérieur », qui nous y incitent, qui nous y aident, et c’est le cadeau le plus précieux qu’on puisse recevoir en lisant. 

On sait que, bien souvent, l’esclave broyé par le tyran ne se révolte pas contre le tyran, mais broie seulement l’esclave qui se trouve plus bas de lui. Ces deux journalistes sont des esclaves qui préfèrent s’en prendre à celui qui, ils le savent très bien, n’aura aucun moyen de se défendre sérieusement, très peu de défenseurs autorisés et aucune tribune où faire entendre sa voix, celle-là même que des biographes dignes de ce nom auraient eu à cœur de laisser s’exprimer, quitte ensuite à la confronter à leur interprétation, à leur théorie. Mais l’essentiel, ici, est de colorer de brun un portrait, une caricature, de l’affubler de tous les stigmates de l’extrémisme et de l’oindre délicatement d’un fumet de collaborationnisme, comme le souligne très justement Olivier Causte dans son bel article publié sur Facebook le 13 février dernier. On connaît les recettes efficaces, dans le monde du journalisme. On les applique servilement. 

Lundi 16 février, Camus note dans son agenda qu’il est pressé d’en revenir à l’univers des ÉgloguesComme on le comprend. Laisser la boue derrière soi, laisser la boue recouvrir la boue, laisser les obsédés et les dénonciateurs jouer avec leur propres excréments. Les Églogues, voilà bien un registre dont les journalistes dont nous parlons ici ne feront jamais mention. C’est pourtant le fond de l’écriture de Renaud Camus. Le passage, les passages entre les signifiants, les noms, les vocables, la langue qui s’écoute, de variations en reprisescomme les sujets d’une fugue infinie et profonde comme la merIl y aurait eu, il y a tellement à dire, sur cette œuvre d’une richesse vertigineuse, qu’on pourrait creuser sa matière vingt ans sans l’épuiser. Mais ça n’intéresse pas les boulimiques du ragot, ceux qui se délectent de ne rien entendre, et qu’on acclame pour cette seule raison qu’ils ne savent pas de quoi ils parlent, et s’adressent seulement à ceux qui veulent continuer à ne pas savoir. Pour retrouver le contact avec l’autre, avec l’intelligence et la culture, pour sortir du sillon fermé du gramophone, il faut lire Camus et ne pas se laisser impressionner par le ressassement pavlovien de la meute. 



« Je suis profondément convaincu que le vrai fascisme est ce que les sociologues ont trop gentiment nommé “la société de consommation”, définition qui paraît inoffensive et purement indicative. Il n’en est rien. » (Pier Paolo Pasolini, Écrits corsaires, 1976)