Six heures et demie, au salon. 26,2° au salon et 22° à l’extérieur.
Réveillé et levé à six heures. Temps couvert et humide, un gris sale et poudreux dans le ciel, étouffant. Les coqs se forcent à chanter, ils font leur petit métier. Même le silence est sale.
« 2 janvier 1978 : Soirée Artpress, Tel Quel, Musique en jeu, à Beaubourg. Coup de pistolet dans le concert, Sollers déclare : “Il n’y a plus d’avant-garde.” » (Les Profanateurs)
Le chat gris à poils longs vient se faire caresser et miaule discrètement quand je lui parle. Il est aimable, mais il a toujours l’air un peu sale, ce qui n’incite guère aux rapprochements trop affectueux.
« 19 janvier 1978 : Spectacle Bob Wilson, Einstein on the beach. Le Tout-Paris intellectuel présent, Aragon et Foucault à quelques sièges des nôtres. Un texte ânonné pendant deux heures. Le lendemain, séance Lacan. La fin ahurissante d’un séminaire qui n’en finit pas. Lacan et son coéquipier, le matheux, Souris, concepteur des nœuds borroméens, tous deux manifestement perdus devant le tableau, la salle qui commence à se vider, délaissant les deux complices en proie à leurs calculs, Lacan vaguement hébété et Souris un sourire mystique aux lèvres. Sollers, rigolard, leur lançant : “Coucou, on est là !” sous le regard désapprobateur des psys en déroute. »
Le week-end dernier, je croyais que ma douleur au tendon d’Achille était en passe de céder, mais une simple marche (800 mètres) pour aller chez le kinésithérapeute mardi dernier l’a remise en selle. Je peux à peine marcher ce matin. Il y a longtemps que je n’ai pas fait de jeûne, ce serait sans doute le moment. Combien je regrette de ne pas avoir de rebouteux à ma disposition, ici ! Ces kinés sont nuls. Ils font durer le déplaisir, ils l’entretiennent, c’est une rente et une routine.
Jacques Henric passe un peu vite sur l’année 1977, c’est dommage. Ces années-là (plutôt 1978 et 79) étaient entre autre celles de la découverte des films pornos. Je suis allé en revoir quelques extraits sur le Net. Que les filles étaient belles, combien c’est agréable de revoir ces corps qui n’ont rien à voir avec ce qui nous tombe sous les yeux aujourd’hui ! C’étaient encore des femmes. Les années 70 et 80 étaient vraiment bénies.
Céline demande à son petit-fils, Jean-Marie Turpin, ce qu’il veut faire plus tard comme métier. Réponse gênée de l’intéressé, émise à voix basse : « Écrivain ». Ferdinand Destouches explose : « P’tit con ! P’tit con ! Fous-moi le camp d’ici ! » Le jeune homme ne reverra jamais son grand-père.
Raoul Vaneigem : « L'absolue tolérance de toutes les opinions doit avoir pour fondement l'intolérance absolue de toutes les barbaries. Le droit de tout dire, de tout écrire, de tout penser, de tout voir et entendre découle d’une exigence préalable, selon laquelle il n’existe ni droit ni liberté de tuer, de tourmenter, de maltraiter, d’opprimer, de contraindre, d’affamer, d’exploiter. »
Lucas Debargue continue bien sûr à palabrer en anglais sur les réseaux sociaux, ce con. Le plus « intellectuel » des pianistes français est un imbécile prétentieux. De toute manière, je dois dire que plus je vois de pianistes, aujourd’hui, moins j’ai envie d’en voir et d’en écouter. La musique « classique » est sinistrée. Ce ne sont plus que démonstrations imbéciles et grotesques de virtuosité hystérique et nombriliste, de « performance ». Tout cela est à vomir. C’est du cirque. D’ailleurs, on voit immédiatement à leurs gueules et à leurs dégaines pourquoi ils ont choisi cette voie, ces histrions. Ce n’est certainement pas la musique qui les intéresse. Ils se servent d’elle (et du piano, ou du violon, ou de n’importe quel instrument) pour affirmer leur « personnalité » qu’ils jugent très intéressante, digne d’être exposée dans la vitrine de cette époque de crétins, et Dieu sait que ça ne manque pas. Ils ont voulu « un nouveau public », ces salopards, et ils l’ont trouvé, en effet ! Mais en trouvant ce nouveau public ils sont devenus exactement comme lui. On en vient à espérer que la musique « classique » crève dans son coin, qu’elle éclate comme un bouton de fièvre. Tout ce que je redoutais déjà il y a trente ans s’est réalisé et au-delà. Comment ne pas penser à Elisabeth Schwarzkopf et à sa merveilleuse intransigeance, qu’elle a gardée jusqu’à la fin. En 2004, nous avions le projet d’aller la voir en Suisse, Raphaële et moi. Nous n’avons pas osé la déranger. Elle est morte deux ans plus tard, un mois après mon installation, ici. Je ne regrette pas cette rencontre ratée (qu’aurais-je été capable de lui dire ?), mais j’ai plus que jamais la sensation qu’avec elle le monde que j’aimais s’en est allé à jamais. Ma mère en 2003, elle en 2006, c’est une frontière qui a été passée, c’est un monde qui a périclité. Nous sommes aujourd’hui dans l’après, dans les restes de notre civilisation, dans un inter-monde lugubre qui n’a pas encore trouvé un sens nouveau.
Imaginons un instant que mon père ne soit pas mort en 1972. M’aurait-il dit, lui aussi « P’tit con, p’tit con, fous-moi le camp d’ici », si je lui avais annoncé que je voulais devenir musicien ? Après tout, ce n’est pas impossible. Peut-être m’aurait-il sauvé de moi-même ? Ce qui est certain, en tout cas, c’est que le grand-père Eugène aurait eu cette réaction, lui. Et que la Jeanne, sa femme, aurait plissé les yeux comme elle savait si bien le faire…
