samedi 29 août 2026

56018 [journal]


« Que faire pour se stimuler lorsque l'on est fatigué et dégoûté de soi ? L'un recommande la table de jeu, l'autre le christianisme, le troisième l'électricité. Mais le mieux, mon cher mélancolique, reste encore : beaucoup dormir, au sens propre et au sens figuré ! Ainsi l'on retrouvera son matin ! Le tour d'adresse de l'art de vivre consiste à intercaler au bon moment le sommeil sous toutes ses formes. »

 

Au jardin, à six heures moins le quart.

Réveillé à cinq heures et levé à cinq heures vingt. Il faisait 24,3° au salon et 13,7° à l’extérieur quand je suis descendu. Longue et pénible insomnie causée par des maux de ventre. J’écris sous les étoiles. La lune, pleine et très lumineuse, au sud-ouest, renverse complètement le paysage, et me renverse, moi : le ciel, à l’est, est encore plongé dans la nuit et je peux voir mon ombre devant moi sur la table. J’ai du mal à comprendre ce que je vois, ce que je suis. 

Regardé un peu d’une épouvantable adaptation du roman de Stendhal, le Rouge et le noir. Les acteurs sont exécrables, les dialogues extrêmement pénibles, les anachronismes langagiers constants, et même leur utilisation de Schubert, Mozart ou Chopin est bête, souligne leur bêtise. Pourquoi ces gens s’intéressent-ils à Stendhal, pourquoi n’en restent-ils pas à leurs obsessions habituelles ? Il est tellement évident que cette langue leur est complètement étrangère, qu’elle ne leur dit rien, qu’ils ne peuvent que la massacrer, dès qu’ils ont l’idée saugrenue de s’en emparer. Ça joue faux, ça parle faux. Et puis Victor Belmondo en Julien Sorel, vraiment…  C’est la belle Virginie Ledoyen qui m’a donné envie de regarder ça.

L’astéroïde 56018 porte son nom. J’ai regardé hier un petit reportage sur Yuja Wang, la jeune pianiste chinoise qui m’horripile si souvent — surtout à cause de ses tenues extrêmement sexy et de sa manière de se casser en deux comme un automate en saluant. Je dois admettre qu’elle m’a très fort impressionné dans le deuxième concerto de Prokofiev, sous la direction de Lionel Bringuier. Son scherzo est fou. Quand elle arrive à la fin de cet interminable trait en doubles-croches à l’unisson aux deux mains, sur le ré aigu, et que la tension retombe brutalement, on voit à son visage qu’elle a joui. Yuja transpire très rarement, et très peu. Elle jette un bref coup d’œil au chef, sourit comme on le fait lorsqu’on a été pris sur le fait et se reconcentre en une seconde — le concerto n’est pas terminé. Je pense qu’elle est la seule pianiste au monde à être capable de jouer en une seule soirée les quatre concertos de Rachmaninov et la Rhapsodie sur un thème de Paganini, près de trois heures, plus de 620 pages de musique, 97 000 notes de piano — et bien sûr, une tenue différente pour chaque concerto. Sa fréquence cardiaque est montée à 149 pulsations par minute dans le finale du quatrième concerto, mais le plus intéressant est que contrairement à ce qu’on aurait pu croire, et à ce qu’elle pensait elle-même, au moment du pire passage pour un pianiste, dans le troisième concerto, celui qu’on appelle « la page noire » sur la partition, parce qu’elle est presque noire de notes, sa fréquence cardiaque était seulement de 84 pulsations par minute. Yuja Wang nous aura donné, à nous les hommes, une belle leçon sur les cuisses féminines. Pour son récital au Carnegie Hall, elle portait deux tenues, d’abord la rouge, puis la noire. 

« J’ai fait Paris-Dieppe en 4 L et dormi face à la mer pour apprendre que je possédais quelque part, dans une région que je ne pouvais pas voir et que je n’avais pas encore imaginée, une ouverture, une cavité si souple et si profonde que le prolongement de chair qui faisait qu’un garçon était un garçon, et que je n’en étais pas un, pouvait y trouver place. »

Un journal n'est pas une œuvre qui avance en laissant derrière elle des morceaux périmés. Si notre vie est entièrement variation, alors reprendre une phrase ancienne dans un contexte nouveau n'est pas une répétition : c'est précisément une variation, ou une reprise. La phrase n'est plus la même parce que celui qui la reprend n'est plus le même et que ce qui l'entoure a changé. Je me sens bien seul. Il arrive que ce journal ne pense plus rien du tout ; admettons. Retrouver le matin est ma seule loi. Je me connais si mal qu’il m’arrive de confondre la mort avec la vie. 

On peut dire qu’il s’agit d’une page arrachée !

vendredi 28 août 2026

La Simplification [journal]


Six heures et demie, au jardin.

Il faisait 25,4° au salon et 24° à l’extérieur quand je suis descendu. On ne voit pas la lune. De gros nuages très sombres s’entassent à l’horizon, à l’est, mais on dirait qu’au-dessus le ciel est bleu — c’est difficile à dire avec certitude pour l’instant. Entre les deux, une mince frange gris-rose se déplace très lentement vers le nord. Mais à peine ai-je fini d’écrire ces quelques phrases que ce qu’elles décrivent n’est plus. Rien de ce que je vois n’a d’existence puisque tout se transforme. Rien de ce que j’écris n’est vrai car il suffit que je lève la tête de cet écran pour que la réalité ne soit plus la réalité que je tente de fixer. Le temps est la seule chose qui ne varie jamais, la variation est la seule chose sur laquelle nous pouvons compter. 

Nous serons bientôt en septembre, je frémis en écrivant ce mot. 

Bernanos écrivait en 1946, dans La France contre les robots : « Je prédis que la multiplication des machines développera d’une manière presque inimaginable l’esprit de cupidité. » Ce qui me ramène (malheureusement) à Elon Musk et à ses milliards. La multiplication indéfinie des moyens techniques appelle une multiplication indéfinie du désir de posséder, de conquérir, de produire et d'accumuler. Pour aller sur Mars, il a besoin de cette fortune immense et ridicule, mais le « pour aller sur Mars » n’est un but que dans le but de cesser de l’être. Musk n’est pas cupide au sens ordinaire du terme, mais cupide, il l’est forcément, mécaniquement, il n’a pas le choix, la volonté d’augmenter sans cesse la puissance technique demande des moyens qui cessent très vite d’être des moyens ; le passage de moyen à fin est indolore et même insensible — d’ailleurs je suis persuadé que cette différence essentielle n’existe pas, chez ces êtres. On lui suppose des buts généreux, ou libertaires, ou du moins bénéfiques au reste de l’humanité, mais cette manière de voir les choses me semble folle et dangereuse. Je ne suppose rien, je regarde et j’écoute. Elon Musk est un homme dont la capacité de lecture est limitée à trois lignes. Au-delà, il cesse de lire. Ça ne vous rappelle rien ? Ce n’est évidemment pas un hasard s’il racheté au prix fort un réseau social dont la particularité était un mode d’expression en 180 caractères maximum. Dans ses voitures, il n’y a pas de bouton pour ouvrir la boîte à gants. Il faut passer par l’écran, par un menu sur un écran, cet écran énorme et ridicule qui trône au milieu de l’habitacle. Ce détail minuscule me semble gigantesque : ce n’est pas un détail. Musk veut simplifier. Simplifier est son maître-mot. Mais la simplification qu’il a imposée, contre la volonté et les mises en garde de tous ceux qui travaillaient sous ses ordres, complique la vie des usagers de ses voitures. Il n’en a cure. Il a atteint son but, son utopie s’est réalisée, il a imposé sa vision. Quand en 2018, je crois, les équipes qui travaillaient sur je ne sais quel modèle de ses voitures lui en ont présenté le prototype, il a piqué une terrible crise de nerfs… parce que la voiture avait un volant ! Un volant ? Mais pour quoi faire ? Ça ne sert à rien, un volant, c’est débile, puisque ces voitures n’auront plus de conducteurs. On a essayé de lui expliquer que c’était impossible, du moins dans l’immédiat, avec les réglementations qui existent — et qu’on ne choisit pas — mais peu importe, il a imposé une voiture sans volant, ce qui a obligé les ingénieurs à fabriquer (en secret, car on ne s’oppose pas à Musk) deux prototypes : un avec volant, qu’on ne lui a pas montré, et un sans volant, pour le satisfaire, pour atteindre cette fameuse simplification qui est son credo. Tout juste s’il a accepté que les clignotants aient leur commodos, qu’on ne soit pas obligé de passer par un menu sur un écran pour les actionner. L’utopie doit primer, toujours, puisqu’elle sera la réalité de demain, quelles qu’en soient les conséquences. Ce que je vois, moi, ce sont des voitures dont l’intérieur est de très mauvais goût, avec cet écran omnipotent et décentré qui oblige en permanence le regard de l’usager à quitter la route. Tout ce qui relève du libre arbitre du conducteur, de ses choix, de ses habitudes ou de ses caprices, doit disparaître. C’est superflu. En revanche, tout ce qui relève du libre arbitre du consommateur (de jeux vidéo, puisque la vie n’est plus qu’un gigantesque jeu vidéo), de ses choix, de ses habitudes ou de ses caprices, doit s’imposer. L’ado a remporté la victoire sur l’adulte. L’anecdote du volant est très significative. L’humanité (celle qui n’est pas encore éclairée) désire encore conduire, c’est-à-dire choisir sa destination et peut-être même les moyens de s’y rendre. Musk, comme tous ceux qui « ont une vision », qui savent ce que doit être l’avenir, pense qu’un volant n’est qu’une survivance ridicule du monde d’avant, celui où l’on tâtonnait, où l’on hésitait, on l’on flânait, peut-être, où l’on pouvait bifurquer, revenir sur ses pas, faire une halte, un monde dans lequel les chemins ne sont pas déterminés uniquement par la nécessité, par le calcul, par la production et l’accumulation de richesses (qu’ils nomment opportunités). Pour un Muskien de stricte obédience, se rendre d’un point A à un point B doit nécessairement se faire le plus rapidement possible, sans escale et sans incident. Le déplacement doit être programmé, calculé, puis réalisé le plus vite possible, sans s’écarter du chemin prévu. Ce qui se passe entre A et B n’a aucun intérêt et doit être le plus possible raccourci, invisibilisé, annulé (d’où l’Hyperloop et les tunnels sous les villes). Le voyage a vécu. On ne fait plus que se déplacer. Leur utopie est la téléportation. Je rapproche ça de la disparition de la sexualité, de la sexualité libre et ludique des années 70, remplacée par la pornographie, et je rapproche ça aussi de l’utopie vaccinale qui tend à s’imposer. La hantise du symptôme, c’est-à-dire du corps qui parle (qui sait des choses que nous ne savons pas) et sa réduction à tout prix. Un corps considéré comme une machine ne peut pas être intelligent… C’est une insulte à la technologie et à l’esprit des Visionnaires.

On attend des hommes providentiels, qui vont nous tirer de la nasse dans laquelle nous nous sommes mis nous-mêmes en les attendant. Ça n’arrivera pas. Godot a autre chose à foutre. Il a tellement rajeuni qu’il s’est installé au volant d’une Tesla envoyée en orbite dans l’espace. Dans un monde resté encore un peu humain, Lanza del Vasto demanderait : « Quelle vie humaine voulez-vous ? » Ivan Illich : « À partir de quel seuil votre outil cesse-t-il d'être au service de l'homme ? » Et Simone Weil demanderait peut-être : « Quelle nouvelle aliénation imposez-vous à ceux qui dépendront de vos machines ? » Moi je me demande ce qu’on fuit, ce qu’on ne voit pas, ce qu’on abandonne avec la désinvolture caractéristique des adolescents à l’égard de ce qu’ils ne comprennent pas, avec cette foi absurde dans les utopies techniques qui sont censées résoudre tous les problèmes humains, qu’ils soient d’ordre politique, médical, sociétal ou civilisationnel. Les adolescents éternels sont ceux qui ne sont formés depuis l’enfance qu’à désirer seulement ce que peuvent offrir les machines. Derrière les machines, sachons voir l’armée de machins qu’elles ont produits silencieusement. En réalité, ce que ces gens haïssent, c’est l’autre, c’est le mystère infini du singulier irréductible et d’une nature qui ne nous a pas attendus pour élaborer une « pensée » qui lui permet de durer et de s’étendre, en un mot de « vivre » et de nous accueillir. Ils aiment trop le Nombre pour supporter le singulier, le non-nécessaire, le non-reproductible, l’irremplaçable. Le monde vivant est complexe, et les adorateurs du Nombre aiment le Simple, parce qu’il est manipulable et reproductible. 

 

« La Civilisation des Machines est la civilisation de la quantité opposée à celle de la qualité. Les imbéciles y dominent donc par le nombre, ils y sont le nombre. J’ai déjà dit, je dirai encore, je le répéterai aussi longtemps que le bourreau n’aura pas noué sous mon menton la cravate de chanvre : un monde dominé par la Force est un monde abominable, mais le monde dominé par le Nombre est ignoble. La Force fait tôt ou tard surgir des révoltés, elle engendre l’esprit de Révolte, elle fait des héros et des Martyrs. La tyrannie abjecte du Nombre est une infection lente qui n’a jamais provoqué de fièvre. Le Nombre crée une société à son image, une société d’êtres non pas égaux, mais pareils, seulement reconnaissables à leurs empreintes digitales. » (Georges Bernanos, La France contre les robots)

jeudi 27 août 2026

Nu [journal]

 

Six heures et demie, au jardin.

Réveillé à quatre heures et demie, levé à six heures. Il faisait 24,5° au salon et 22° à l’extérieur quand je suis descendu. Temps couvert. Le jour est bien levé, mais il fait très sombre. C’est tout juste si une faible lueur très circonscrite découpe la silhouette du cyprès, à l’est. 

Hier, nous avons eu une très longue coupure des télécommunications, de neuf heures du matin à quatre heures de l’après-midi. Plus de téléphone (ni le fixe ni le réseau 4G) ni d’Internet (j’ignorais que ces choses-là étaient interdépendantes). Comme à chaque fois qu’une panne survient dans ce domaine, je m’en réjouis. Passé le premier moment de légère angoisse et d’incompréhension, c’est le soulagement qui domine. Au moins le silence de ce côté-là… La chose ennuyeuse est que la musique est aujourd’hui dématérialisée (je n’ai plus de CD) et qu’elle n’est donc accessible que par Internet. Et comme je n’ai plus France-Musique à la radio… Quand la communication est coupée d’un côté renaît le besoin de la renouer par ailleurs : j’ai passé une heure en compagnie de mes charmants voisins, à parler des failles sous-marines. 

La Vie sexuelle de Catherine M. est un livre très surprenant, bien meilleur que je ne l’aurais cru. Je pourrais en recopier de très nombreux passages, qui sont indiscutablement ceux d’un écrivain. Catherine Millet possède un regard, mais elle possède aussi une langue qui sait fouiller adroitement les recoins les plus singuliers de l’expérience, en déplier tranquillement les feuillets, et pas seulement de l’expérience sexuelle. 

« Là où ma fente intime a livré passage, j’ai ouvert grands les yeux. »

Sa mémoire visuelle est impressionnante, et je l’envie beaucoup. C’est vraiment quelque chose qui me manque cruellement.

« Si cela avait été possible, j’aurais aimé chaque matin ouvrir les yeux sur les ombres d’un plafond encore inexploré et, au sortir des draps, rester quelques secondes vacillante dans le no man’s land d’un appartement dont on a oublié depuis la veille dans quelle direction se trouve le couloir menant aux toilettes. Dans cet instant, seul l’autre corps qu’on laisse étendu derrière soi, ne le connaît-on que depuis quelques heures, mais qui vous a nourri tout ce temps de sa consistance et de son odeur, vous procure l’ineffable bien-être du contact familier. »

Au-dessus de ma tête, les nuages formidables se déplacent lentement du sud-est vers le nord-ouest. 

« Plus spécifiquement : je n’ai pas mon pareil pour retrouver mon chemin sur des routes étrangères. Peut-être l’aptitude à passer, dans un groupe, d’un homme à un autre, ou à naviguer, comme ce fut le cas pendant certaines périodes de ma vie, entre plusieurs relations amoureuses, appartient-elle à la même famille de prédispositions psychologiques que le sens de l’orientation. »

« Au début de notre vie commune, lorsque nous rentrions tard, Claude et moi, dans notre petit appartement de banlieue, il m’arrivait de marcher devant lui et de remonter sans prévenir ma jupe au-dessus du globe nu, non pour l’inviter à me baiser là (je ne crois pas que nous l’ayons jamais fait), ni pour choquer un hypothétique passant, mais pour aspirer la rue, en accrocher la traîne fraîche à ma raie frémissante. »

Ouvrir grand les yeux, je peux dire que j’aurai essayé, même si mes dispositions sont assez pauvres, en ce domaine. Ouvrir les yeux, ouvrir les oreilles, c’est une obsession, chez moi. Ouvrir les narines, aussi. Malgré tout, j’ai la sensation d’avoir traversé l’existence plus ou moins endormi, la vie que je n’ai fait qu’entrapercevoir à travers des meurtrières. 

« Mes premières expériences sexuelles, et beaucoup d’autres par la suite, se sont situées dans des environnements qui conduisent à penser que l’oxygène agit sur moi comme un aphrodisiaque. Je ressens ma nudité plus complète en plein air que dans une pièce fermée. Lorsque la température ambiante, quelle qu’elle soit, est perçue par un carré de peau auquel elle n’accède pas normalement, par exemple au creux des reins, le corps cesse de faire obstacle à l’air, il est traversé par lui, donc plus ouvert, plus réceptif. Quand l’atmosphère qui embrasse le vaste monde adhère comme le feraient mille ventouses à la surface de ma peau, ma vulve elle aussi semble aspirée et se dilate délicieusement. Qu’un peu de vent se glisse sur son seuil, il amplifie la sensation : les grandes lèvres me paraissent encore plus grandes, gorgées de l’air qui les effleure. »

Accrocher la traîne fraiche de la rue à sa raie des fesses, offrir chaque parcelle de son corps aux rayons du soleil, à l’air, les sentir prendre possession de l’épiderme, c’est une chose que j’ai follement aimé. Ceux qui n’ont jamais pratiqué le nudisme ne peuvent pas comprendre ça. Nager nu, vivre nu, même si c’est dans un périmètre bien délimité, même si c’est pour quelques heures seulement, c’est une expérience irremplaçable. Le vent, l’espace, les odeurs, la chaleur du soleil ou la fraicheur de l’eau, toutes ces dimensions de la vie sont à la fois indépendantes et pourtant nous relient au monde d’une façon qui donne un sens évident à notre présence. C’est comme si l’espace autour de nous nous observait, nous faisait une place, la place qui n’appartient qu’à nous-mêmes. 

« Qu’on sache déjà que la moindre caresse capable de réveiller ce passage ignoré qui relie la petite dépression anale du triangle où se rejoignent les grandes lèvres, cette ornière méprisée entre le trou du cul et l’embrasure du con, est une de celles qui m’assujettissent le plus sûrement et que l’air rendu palpable à cet endroit m’enivre plus que la haute altitude. J’aime offrir l’écartement de mes fesses et de mes jambes à la circulation de l’air. »

Il y a bien du sexuel dans la présence d’un corps nu dans la nature, mais c’est un sexuel tellement agrandi par l’immensité qui nous entoure, tellement dilaté par les éléments qu’on a du mal à comprendre que ces expériences se recoupent, que les corps en quelque sorte se diluent dans quelque chose de plus grand qu’eux et semblent oublier ce qui les a fait naître — il y a plus urgent. Les naturistes ne veulent pas voir la dimension sexuelle, ils l’ignorent par idéologie, et sans doute aussi pour des raisons pratiques, bêtement sociales. Mais c’est le sentiment physiologique de cette dissémination que je trouve si exaltant et si bienfaisant. Le moment où l’on abandonne la protection de ses vêtements, où l’on accepte le regard des autres, sur une plage, est un moment que tout le monde s’accorde à trouver libérateur et apaisant. Passé le bref moment de peur et de honte, c’est tout autre chose, qui se révèle. J’ai très souvent initié mes amies au nudisme, et leur réaction a toujours été la même : quelle folie de n’avoir pas connu ça avant ! Comme elles étaient joyeuses, alors, oui, joyeuses, c’est le mot qui convient, de recevoir la caresse des éléments sur leur peau et de s’y abandonner sans remords : c’est une joie profonde. Comme on se sent bête d’avoir tant redouté ce passage, une fois qu’on est de l’autre côté ! Nous ne sommes pas séparés du monde, c’est une illusion, c’est un discours appris et répété qui se défait si rapidement et si simplement qu’on en est tout étonné. 

« Dans le taxi où brusquement retombe toute l’agitation qui précède le départ, ou bien dans la semi-inconscience où l’on sombre pendant une attente dans un aéroport, il m’arrive d’éprouver cette sensation parfaitement identifiée d’une main de géant qui, de l’intérieur de mon corps, en presse les entrailles et en extrait une volupté qui irrigue jusqu’aux plus fines terminaisons, exactement comme lorsqu’un homme pose sur moi un regard qui signifie qu’il se rapproche mentalement. »

La volupté, voilà la matière et le sujet essentiel. Le mot est superbe, c’est l’un de ceux que je préfère, mais surtout il crée autour de lui, quand il rencontre un homme ou une femme, des remous qui séparent les êtres en deux colonies : les bienheureux et les autres — ceux qui restent à l’intérieur d’eux-mêmes, dont les sens n’osent pas lancer leurs filets hors de leur caverne. La volupté est une onde que nous avons au fond de nos entrailles, et qui parfois remonte à la surface en brisant les barrières qui nous retiennent prisonniers de l’idée qu’on se fait de soi-même. La volupté est un enfant tumultueux du regard et de l’attention qui signale un autre monde en approche. Ce n’est même pas d’un mystère, qu’il s’agit, mais plutôt d’un pays qu’on reconnaît. On l’avait seulement perdu de vue. La volupté nous fait vaciller et tressaillir dans ce moment merveilleux où l’on entre dans un corps neuf et très ancien. 

Je m’aperçois à la relecture que le mot découvrir, que je n’ai pas employé, possède un double sens qui est ici bienvenu.

lundi 10 août 2026

Sous le signe du regard


                 

              Pour les quatre-vingts ans de Renaud Camus   


La façon dont on lit les premières pages d’un écrivain est toujours décisive, quoi que la suite nous réserve, et je ne peux parler de Renaud Camus sans évoquer les circonstances dans lesquelles j’ai rencontré ses livres. C’était il y a plus d’un quart de siècle, quand les journaux que je lisais alors en confiance ou en sympathie le présentaient comme le diable, à l’occasion d’une sombre affaire qui portait son nom. Aujourd’hui, vingt-six ans plus tard, la presse continue de le considérer comme un démon (car la presse copie la presse), mais elle n’a plus besoin de remplir ses colonnes de diatribes assassines, d’en donner des preuves, tant le tambour médiatique semble avoir trouvé son mouvement perpétuel, et vivre sa vie indépendamment des textes. Tout le monde s’est emparé de la rumeur, depuis que les réseaux sociaux sont devenus le véritable cœur battant de l’opinion. Jésus multipliait les pains, X le bien nommé multiplie la vérité et la répand mieux qu’aucun dictateur n’aurait pu l’espérer : quand la vérité se confond avec la rumeur, il devient impossible de la questionner, lorsqu’elle est reprise par chaque individu se croyant libre, elle devient indestructible, puisqu’elle n’a plus de lieu ; ce n’est même plus un pouvoir, c’est Le Pouvoir qui s’est absolutisé en s’anonymisant et en se divisant à l’infini. 

Que s’est-il passé entre les deux bornes que sont le commencement du siècle et le 10 août 2026 ? Je ne peux pas répondre pour mes contemporains, puisque je vis de moins en moins avec eux, mais je peux répondre pour moi qui ai vécu avec les livres de Renaud Camus durant cette période. Il peut sembler déraisonnable d’affirmer qu’on vit avec un écrivain, et même avec ses livres, et ça l’est sans doute un peu. J’ai pourtant passé quasiment un tiers de ma vie à proximité du diable, en compagnie d’un personnage qui fait le vide autour de lui, et cette qualité, je dois le confesser immédiatement, n’a pas été sans avoir quelques échos — très affaiblis, très pondérés, je dois rester modeste — en ma propre existence. La vie prend un sens plus aigu dans la disparition ; c’est peut-être qu’on est plus attentif ou mieux vivant quand le silence se fait autour de soi. 

Mais tout cela, je l’ignorais, au printemps 2000, quand je lisais dans Le Monde et Libération des tribunes et des articles qui s’accordaient, avec un effet d’amplification rassurant, à pointer l’index sur un écrivain dont je n’avais alors jamais entendu parler. Et c’étaient de grandes voix, qui s’exprimaient, pas le menu fretin ! Tout me conduisait donc à décider avec elles et bonne conscience qu’il n’y avait rien à voir, qu’il était inutile d’aller lire quelqu’un qui était « pire qu’Hitler », selon la très fine Laure Adler. Mais la vie est pleine de miracles. J’ai cru noter que seules les choses improbables ou qu’on pense même impossibles arrivent vraiment. 

Il a suffi de deux voix discordantes, peut-être trois, presque rien, donc, pour introduire un petit caillou dans la chaussure de mon opinion, et je suis allé acheter deux livres de Renaud Camus : Éloge du paraître et le Répertoire des délicatesses du français contemporain. On va me dire que c’est peu, mais ce fut suffisant. L’Éloge était lumineux, c’était exactement ce dont j’avais besoin à ce moment-là de ma vie intellectuelle, et le Répertoire touchait à l’une des cordes les plus sensibles qui vibrent en moi depuis toujours : la langue et ses rapports avec l’être, qu’il soit social ou intime, formel ou charnel. Je crois qu’il y a des moments dans l’existence où l’on attend confusément un basculement, aussi profond qu’incertain : la vie doit repartir sur des bases renouvelées, sinon neuves, on a besoin d’air frais, c’est crucial. Ensuite, j’ai pris connaissance de l’objet du scandale, La Campagne de France, dans ses deux hypostases, l’expurgée d’abord, puis la version originale. L’effet de vérité fut foudroyant. C’était donc ça ! Ils mentaient, tout simplement, chose impossible à croire quelques semaines auparavant. Et l’effet de vérité dont je parle fut encore augmenté de ce qu’il m’était demandé d’abandonner une grande part des opinions et des sympathies qui étaient alors naturellement les miennes. C’est comme si je me dépouillais d’un vêtement aimé dont brutalement je m’apercevais qu’il ne m’allait pas du tout et qu’il me donnait l’air d’un clown. J’avais trouvé un miroir qui me montrait enfin tel que j’étais et non plus tel que je me croyais, et je rougissais de ne pas avoir connu plus tôt le visage qui était le mien. Voilà ce que peut la littérature, quand elle est de ce niveau-là. 

Toute l’affaire, puisqu’elle dure encore, se résume pour moi à une histoire de temporalité. Renaud Camus avait dit ce qu’il voyait — ce que tout le monde pouvait voir — mais il le disait en un temps que n’aiment pas les contemporains : le présent ; car ils parlent et pensent toujours au passé. Il leur faut toujours beaucoup de temps pour être capables de voir ce que personne n’a dit, ce que le discours n’a pas encore recouvert d’une patine qui rend les choses dicibles, et donc visibles. Il leur faut toujours attendre et attendre encore, la ponctualité n’est pas leur affaire. Et comme Renaud Camus continue de parler au présent, l’affaire se poursuit, qui recouvre tout ce qu’il écrit d’une épaisse couche de scandale et de malentendus qui le rend inaudible. Plus il parle simplement, clairement, plus il est inécouté. L’affaire est devenue une non-affaire. Il repose dans un tombeau à ciel ouvert sur lequel quelques corbeaux viennent déposer de temps à autre leur hommage paradoxal. 

Je sais que d’autres parleront mieux que je ne saurai le faire de l’écrivain, de sa langue admirable, à la fois classique et inventive, libre, de ses journaux qui montrent la pensée en train de penser, du pentimento perpétuel, de son regard, surtout, de ce regard qui donne des complexes à tout le monde, de sa grande érudition, de son humour, de son exigence, de la bathmologie, héritée de Roland Barthes, qui a littéralement changé ma vie, qui a ouvert pour moi des mondes que je ne soupçonnais pas, et ils auront raison, puisque Renaud Camus est avant tout un écrivain, dans le sens le plus plein qu’on puisse donner à ce mot, mais je voudrais appeler un autre mot à la barre : la gentillesse. La si rare gentillesse, la bienveillance accompagnée d’une générosité comme elle n’existe pas, ou plus : la gentillesse-intelligente. Dans un milieu où chacun se méfie de tout le monde, où l’on pense que dire du bien d’un autre revient à se diminuer soi-même, Camus fait exception, sans calcul ni affectation, avec une simplicité désarmante. Et le meilleur, c’est que cette gentillesse est l’antithèse de l’hypocrisie, toujours. Dieu sait pourtant qu’il pourrait concevoir de la rancœur du peu de soutien qu’il a reçu tout au long de sa vie, du silence infernal qui l’a entouré durant vingt-cinq ans, mais on dirait que cela n’entame en rien cette gentillesse que je trouve tout simplement miraculeuse. En réalité, c’est le plus courageux de nous tous. Il est généreux parce que courageux, et courageux parce que généreux. 

Je dis plus haut que la qualité la plus éminente de cet écrivain est le regard, mais Renaud Camus, c’est aussi une oreille, et le musicien que je suis reconnait volontiers en lui un maître. C’est à travers la musique et le chagrin que nous nous serons un peu rapprochés, le chagrin d’assister à la disparition de la musique (qui a précédé la disparition du français (et du Français), qui l’a peut-être même entraînée) ou sa relégation à la périphérie de la culture et de l’expérience humaine. Dans son cas, regard et oreille s’alimentent réciproquement, sont inséparables et presque interchangeables, et ce sont bien les deux instances essentielles qui donnent à sa langue sa singularité, sa souplesse et sa tenue incomparable, sa maîtrise tranquille, son élégance parfaitement naturelle. On peut indifféremment dire ou lire ses phrases, elles sont toujours aussi belles et nécessaires, et je ne suis pas certain que l’opposition entre le dire et le lire chez Renaud Camus garde encore une quelconque pertinence.

lundi 13 juillet 2026

100% naturel

 

On trouvera ci-dessous les « écrits » d’“Adèle Muad” sur Facebook, déposés en rafales sur une durée de deux jours. C’est à se pisser dessus de rire. Rappelons qu’il s’agit soi-disant d’une jeune femme de moins de trente ans habitant à Riyad, en Arabie saoudite. Cette demoiselle d’un genre très nouveau est « suivie » par de nombreux admirateurs qui « dialoguent » avec « elle » et lui envoient force petits cœurs. Il y en a une autre, encore plus sophistiquée, d’un certain de point de vue, plus maline, qui est aussi très-jolie-et-très-jeune, bien sûr, et qui, comme « Adèle Muad », passe ses journées à « écrire » (sans une faute d’orthographe, ce qui devrait suffire à donner l’alarme, mais comme ces créatures ont affaire à des sourdingues professionnels pétrifiés par la-chose-qui-parle, ça ne les défrise pas) des placards sur Facebook, alors qu’elle prétend mener une existence tout à fait normale. Ce monde est merveilleux ! On se demande qui est le moins vrai, ou le moins humain, dans ces échanges invraisemblables, de l’impalpable créature verbeuse ou de ceux qui lui répondent sérieusement. 


« Selon la psychologie individuelle d’Alfred Adler, le sentiment d’infériorité n’est pas, en lui-même, un phénomène pathologique. Il constitue au contraire une disposition naturelle et universelle qui pousse l’être humain à se développer, à satisfaire ses besoins et à tendre vers un plus grand équilibre, davantage de sécurité, d’accomplissement et de perfectionnement.

Ce sentiment devient toutefois pathologique lorsqu’il envahit durablement la personne, faute de ressources personnelles ou de conditions extérieures lui permettant de répondre à ses besoins, qu’ils soient organiques, psychiques ou sociaux. L’individu peut alors sombrer dans le découragement, la dépression, l’hostilité ou une opposition permanente au monde qui l’entoure.

C’est à ce moment que le simple sentiment d’infériorité peut évoluer vers ce qu’Adler appelle le complexe d’infériorité, puis, paradoxalement, vers un complexe de supériorité. Ce dernier constitue un mécanisme de compensation auquel le sujet névrosé recourt pour se protéger de la souffrance liée à son vécu d’insuffisance. Il s’attribue une supériorité qu’il ne possède pas réellement et construit une image idéalisée de lui-même afin de masquer un profond sentiment d’impuissance que son moi, trop fragile, ne parvient pas à supporter.

Pour Adler, cette surestimation illusoire de soi ne représente pas une véritable réussite psychique, mais une compensation fictive et inadaptée. Elle éloigne le sujet de la réalité au lieu de lui permettre de la transformer, et constitue ainsi l’un des mécanismes fondamentaux à l’origine des troubles psychiques. »


« Du point de vue psychanalytique, nous demeurons, en grande partie, les enfants de notre propre enfance. Nombre de nos conduites, de nos symptômes névrotiques et de nos modes relationnels restent façonnés par des fixations infantiles qui n’ont jamais été véritablement dépassées.

Dans cette perspective, Alice Miller invite à s’interroger sur certaines relations de couple marquées par la maltraitance. Comment comprendre, par exemple, qu’une femme demeure auprès d’un homme qui la fait souffrir — ou inversement ? Une telle situation ne relève pas nécessairement d’un choix libre et pleinement conscient.

Malgré les violences qu’elle subit, cette femme peut être intimement convaincue que l’abandon de son partenaire représenterait une menace insupportable, comme si elle risquait de s’effondrer ou de perdre toute sécurité psychique. Pourtant, cette séparation pourrait, objectivement, constituer l’occasion de sa libération. Si elle ne parvient pas à l’envisager, c’est souvent parce qu’elle revit inconsciemment, sur un mode régressif, une expérience infantile restée irrésolue.

La relation conjugale devient alors le théâtre où se rejoue une histoire plus ancienne. La peur d’être quittée par son conjoint réactive celle, bien plus archaïque, d’avoir été abandonnée ou privée de sécurité affective par son père durant l’enfance. Les affects du passé envahissent ainsi le présent, comme si les deux temporalités se confondaient.

À cette époque de la vie, le moi de l’enfant, encore fragile et entièrement dépendant de ses parents, ne disposait pas des ressources nécessaires pour élaborer la souffrance. Une éducation marquée par la dureté ou le rejet a pu profondément altérer l’estime de soi. Devenue adulte, la personne continue alors, à son insu, à reproduire les anciens schémas relationnels, non parce qu’ils lui apportent du bonheur, mais parce qu’ils constituent le seul mode d’attachement que son histoire psychique lui a appris à reconnaître. »


« Dans son essai Deuil et mélancolie, Freud propose une analyse approfondie des rapports entre le moi et les motions inconscientes, en mettant en lumière des mécanismes tels que la projection, l’identification et le retournement des affects refoulés contre le sujet lui-même.

Dans le deuil, le sujet sait qu’il a perdu un être ou un objet d’amour. Sa souffrance s’organise autour de cette perte objectale, tandis que des sentiments de culpabilité peuvent se mêler à la douleur et se projeter sur l’objet disparu.

La mélancolie, en revanche, obéit à une dynamique tout autre. Ce n’est plus seulement l’objet qui est perdu, mais une part du moi lui-même. L’agressivité, initialement dirigée vers l’objet, se retourne contre le sujet par un processus d’identification inconsciente. Dès lors, la souffrance dépasse la simple tristesse liée à la perte pour se transformer en dévalorisation profonde de soi, en sentiment d’anéantissement et parfois en désir de disparaître.

Ainsi, ce qui, dans le deuil, apparaît comme un vide laissé par l’absence de l’objet se déplace, dans la mélancolie, au cœur même du sujet. Le sentiment de néant ne concerne plus le monde extérieur, mais le moi lui-même. En ce sens, on pourrait dire qu’avec le deuil, nous perdons l’objet ; avec la mélancolie, c’est une partie de nous-mêmes qui semble irrémédiablement perdue. »


« Freud a constamment souligné que la méthode psychanalytique ne se limite en aucun cas au traitement des troubles psychiques. Son champ d’application s’étend également à l’art, à la philosophie, à la religion et, plus largement, à toutes les formes de production culturelle. La psychanalyse se présente ainsi comme un horizon de réflexion ouvert aux chercheurs issus de disciplines diverses.

Par les échanges qu’elle suscite, elle exerce une influence durable sur d’autres domaines du savoir, y compris ceux qui se réclament d’une démarche plus positiviste. Elle instaure un dialogue fécond entre la médecine et les sciences humaines, entre l’investigation clinique et la réflexion philosophique, entre l’analyse du psychisme et l’interprétation des œuvres.

En ce sens, la psychanalyse dépasse le statut d’une simple pratique thérapeutique. Elle devient un lieu de rencontre entre le naturel et le culturel, montrant que les phénomènes psychiques ne peuvent être compris ni par la seule biologie, ni par la seule culture, mais à travers l’articulation permanente de ces deux dimensions. »


« En 1869, le philosophe allemand Eduard von Hartmann publia La Philosophie de l’Inconscient, un ouvrage qui connut un retentissement considérable. S’inspirant de Hegel, de Schelling et de Schopenhauer, il y conçoit l’inconscient comme une réalité métaphysique, dans une perspective héritée de Kant. Celui-ci renfermerait aussi bien des instincts jugés sombres, tels que la peur de la mort, que des tendances affectives, comme l’amour maternel ou l’amour sexuel.

Hartmann rattache également la vertu, l’expérience esthétique et le mysticisme à un principe de sublimation, capable de dépasser les tensions entre ces différentes pulsions. À bien des égards, cette conception annonce certains aspects de la théorie freudienne de l’inconscient.

Une différence essentielle demeure toutefois. Freud retire l’inconscient du champ de la métaphysique pour l’inscrire dans celui de la psychologie, ou plus précisément de la métapsychologie. Il le dépouille également de toute qualification morale : l’inconscient n’est ni bon ni mauvais, mais constitue une dimension naturelle et structurellement neutre du fonctionnement psychique. Par là même, Freud le libère de toute interprétation religieuse ou métaphysique, pour en faire un objet d’investigation clinique et théorique. »


« Dans ses remarquables réflexions consacrées à la musique, malgré une préférence manifeste pour la musique atonale moderne, Theodor W. Adorno développe l’idée d’une profonde parenté entre la musique et le langage. Cette ressemblance ne doit toutefois pas être comprise au sens strict du terme.

Pour Adorno, la musique comme le langage tendent vers l’absolu. Toutes deux cherchent à exprimer ce qui dépasse les limites de l’expérience ordinaire et du concept. Pourtant, une différence fondamentale les sépare : là où le langage demeure inévitablement prisonnier des significations qu’il véhicule, la musique parvient, elle, à toucher l’absolu sans avoir à le nommer.

En d’autres termes, ce que les mots ne peuvent qu’approcher, la musique est capable de le faire éprouver. Elle ne décrit pas l’absolu ; elle le laisse résonner. C’est précisément dans cette capacité à dépasser les limites du discours que réside, selon Adorno, la singularité de l’expérience musicale. »


« Selon Lacan, Freud n’a jamais conçu l’inconscient qu’il a théorisé comme un simple réservoir clos de pulsions, conservant l’histoire archaïque de l’humanité ou celle des désirs instinctifs refoulés du sujet. Il l’a pensé avant tout comme une structure autonome, dont l’organisation obéit à une logique analogue à celle du langage.

Il ne s’agit cependant pas d’un langage ordinaire, mais d’une écriture primitive, comparable aux premiers hiéroglyphes, qui requiert l’intervention d’un autre, en l’occurrence le psychanalyste, pour être déchiffrée. C’est en ce sens que Lacan affirme que « l’inconscient est le discours de l’Autre ».

Selon lui, telle est précisément l’intuition fondamentale que Freud développe dans L’Interprétation des rêves. Le rêve y apparaît comme un langage à deux niveaux : un contenu manifeste, constitué des images et des scènes oniriques, et un contenu latent, où se déploient les significations cachées, les signifiants et les désirs refoulés qui demandent à être interprétés.

Dès lors, le sujet ne précède pas le langage. C’est au contraire le langage qui rend possible son émergence. Loin d’être le créateur de la parole, le sujet est constitué par elle : il advient dans l’ordre symbolique, façonné par le réseau des signifiants qui le précède et le traverse. »


« Selon le philosophe allemand Jürgen Habermas, la psychanalyse ne relève pas des sciences de la nature. Elle constitue plutôt une forme d’herméneutique profonde, un art de comprendre, d’interpréter et de donner sens aux productions déformées de la subjectivité, telles que les symptômes névrotiques, les rêves ou d’autres formations de l’inconscient.

Dans cette perspective, la psychanalyse ne saurait se limiter à une interprétation herméneutique des significations. Elle doit également intégrer les apports de la psychologie en prenant en compte des relations de quasi-causalité, c’est-à-dire les motivations inconscientes qui agissent comme des causes effectives, bien qu’elles demeurent ignorées du sujet lui-même.

L’explication psychanalytique naît ainsi de l’articulation entre l’interprétation du sens et l’analyse des déterminismes inconscients, faisant dialoguer la compréhension des significations avec les processus psychiques qui les sous-tendent. »


« S’inscrivant dans le prolongement du stade du miroir développé par Lacan, Winnicott considère que le visage de la mère constitue le tout premier miroir de l’enfant.

Il pose alors une question essentielle : que voit l’enfant lorsqu’il regarde le visage de sa mère ? Il y découvre avant tout sa propre image. Cette expérience représente une première confirmation narcissique médiatisée par la relation à l’objet. Le regard approbateur de la mère y occupe une place déterminante, car il participe directement à la construction de l’estime de soi.

L’image que l’autre renvoie à l’enfant devient ainsi la première forme sous laquelle celui-ci se perçoit et se reconnaît. Autrement dit, l’identité ne se construit pas dans l’isolement, mais à travers le reflet que le regard de l’autre offre au sujet, faisant de la reconnaissance affective une condition fondamentale de l’émergence du sentiment de soi. »


« Il existe sans doute un lien psychologique profond entre l’humour, à travers la plaisanterie, et la rumeur. Tous deux remplissent une fonction cathartique en permettant l’expression de pulsions inconscientes refoulées. La plaisanterie offre souvent une voie de décharge à des contenus de nature sexuelle, tandis que la rumeur donne plus volontiers issue à des pulsions mêlant sexualité et agressivité.

En ce sens, l’une comme l’autre constituent des mécanismes de défense inconscients. Elles rendent possible une libération émotionnelle sans que le sujet éprouve de culpabilité ni d’angoisse manifeste.

Lorsque le contexte social ou psychique renforce le refoulement et les inhibitions, la moindre occasion de rire devient particulièrement stimulante. De la même manière, l’individu se montre plus enclin à adhérer aux rumeurs, surtout lorsqu’elles portent sur des scandales ou des catastrophes annoncées. Ces récits offrent alors un exutoire symbolique aux désirs refoulés et permettent de projeter l’angoisse sur autrui plutôt que de l’affronter en soi. »


« Adorno voit dans le rire suscité par la souffrance infligée à un groupe ou à d’autres individus l’expression d’une barbarie latente. Ce rire traduit une affirmation narcissique et régressive du moi, qui se défait de toute exigence morale dès lors que les normes sociales lui en offrent la légitimation. L’individu se fond alors dans le collectif, lequel confère une apparence de légitimité aux violences commises contre ceux qui sont désignés comme l’autre.

Lorsqu’une foule rit de la détresse d’autrui, ce comportement révèle avant tout le plaisir de l’identification au groupe et le besoin de s’accorder avec lui. Il ne constitue qu’une forme dégradée, presque caricaturale, de solidarité collective.

Ce rire n’a rien à voir avec la joie ni avec le bonheur. Il est l’expression d’un mouvement régressif, d’une décharge agressive où se libèrent une colère et une agitation émotionnelle incapables de se transformer en action véritable. Loin de réconcilier le sujet avec lui-même, il ne fait qu’accentuer les fractures entre les groupes tout en laissant intactes les divisions intérieures de l’individu. »


« Selon Derrida, une distinction fondamentale s’impose entre le mensonge traditionnel et les formes contemporaines du mensonge, désormais amplifiées par de nouveaux dispositifs technologiques. Là où le mensonge classique se contentait de dissimuler la vérité et d’en masquer l’existence, le mensonge contemporain va beaucoup plus loin. Il entreprend de nier le réel lui-même en détruisant les archives originales pour leur substituer une réalité fabriquée.

La différence est profonde. Elle oppose la dissimulation à la négation, l’effacement discret à la falsification assumée, le silence qui cache à l’audace qui réécrit le réel. »


« Rainer Funk souligne un paradoxe riche de sens. Il devient parfois plus rassurant, et même plus valorisant, d’exister dans l’univers virtuel que de se sentir véritablement chez soi. Il est tout aussi révélateur que le temps passé devant un écran prenne davantage d’importance que le simple fait de regarder la rue depuis sa fenêtre.

Si le monde virtuel s’est imposé avec une telle force, c’est parce que la réalité artificielle offre désormais une compensation qui paraît plus cohérente, plus satisfaisante, parfois même plus réelle que le réel lui-même. Elle illustre ainsi la domination croissante de l’imaginaire sur le monde objectif. 

Cette logique éclaire aussi l’attrait exercé par les drogues, les substances hallucinogènes et les stimulants. Leur pouvoir réside dans la possibilité de fabriquer un univers de substitution, capable de faire oublier une réalité jugée trop dure ou trop décevante. On retrouve d’ailleurs ce même mécanisme dans bien d’autres domaines de la vie, et tout particulièrement en politique. »


« …L’accueil véritable ne réside donc ni dans les réponses parfaites ni dans les explications. Il se manifeste dans cette capacité discrète à contenir l’émotion de l’autre sans la réduire, à lui offrir un refuge où il peut être pleinement lui-même. Car il est des présences qui apaisent moins par ce qu’elles disent que par ce qu’elles permettent de ressentir. »


« Dans son étude consacrée à l’amour de l’art, Pierre Bourdieu défend une idée essentielle : le goût esthétique ne procède pas d’une disposition naturelle ou universelle de l’être humain, mais des conditions sociales qui président à sa formation. Ce que l’on apprécie ou rejette dans une œuvre d’art dépend moins de l’œuvre elle-même que des dispositions culturelles, sociales et symboliques acquises au cours de la socialisation.

Ainsi, le fait d’être sensible à un tableau plutôt qu’à un autre résulte d’un ensemble de schèmes de perception et de catégories de jugement que l’individu a intériorisés bien avant de franchir les portes d’un musée. La visite du musée, pourtant ouvert à tous, n’est donc jamais une expérience entièrement spontanée : ses conditions sont déjà en grande partie déterminées avant même que le visiteur n’y entre.

Le regard porté sur les œuvres ne naît pas dans le musée ; il s’y déploie à partir d’un habitus préalablement constitué. Les critères esthétiques, les références culturelles et les systèmes de valeurs mobilisés pour interpréter les œuvres accompagnent le visiteur depuis l’extérieur. Ils constituent cette grille invisible à travers laquelle chaque production artistique est perçue, comprise et évaluée.

En ce sens, le goût artistique n’est pas seulement une affaire de sensibilité individuelle. Il est aussi l’expression d’une histoire sociale incorporée, qui façonne silencieusement notre manière de voir, d’interpréter et de reconnaître la valeur des œuvres. »


« Lorsqu’on parle de guérison en psychanalyse, il ne s’agit nullement d’adapter l’individu à l’ordre social, ni de le conduire à se conformer aux normes culturelles, sociales ou politiques. La finalité de la cure n’est pas la normalisation, mais la restauration de la liberté du sujet.

Guérir consiste avant tout à rendre au moi sa pleine capacité d’agir, de comprendre et de choisir. C’est lui permettre de rencontrer le présent tel qu’il est, plutôt que de le percevoir à travers le prisme des conflits affectifs refoulés hérités du passé. Car ces traces inconscientes déforment la perception du réel, en imposant au sujet des schémas anciens qui altèrent durablement son rapport au monde.

La psychanalyse ne cherche donc pas à effacer le passé, mais à le rendre pensable afin qu’il cesse de gouverner le présent à l’insu du sujet. À mesure que les déterminismes inconscients perdent leur emprise, le moi retrouve sa capacité d’investir le réel avec davantage de lucidité et de créativité.

En ce sens, la guérison ne consiste pas à revenir à un état antérieur ni à atteindre une prétendue normalité. Elle ouvre au contraire la possibilité d’un avenir. Guérir, c’est rendre le futur à nouveau habitable, en faisant de la liberté, de la compréhension et de la créativité les véritables signes de la maturité psychique. »


« Entre Freud et Nietzsche

Valéry Lépine rapporte, dans La psychanalyse et la philosophie occidentale contemporaine, que plusieurs séances des cercles psychanalytiques fondés par Freud en 1908 furent consacrées à la lecture et à la discussion de La Généalogie de la morale de Nietzsche.

Freud aurait alors porté sur Nietzsche ce jugement remarquable : « Il se connaît avec une pénétration plus grande qu’aucun homme ayant vécu, ou destiné à vivre. Les intuitions et les prophéties de Nietzsche concordent d’une manière étonnante avec certaines conclusions auxquelles la psychanalyse n’est parvenue qu’au prix de longs efforts. »

Freud souligne ainsi la proximité de certaines analyses nietzschéennes avec les découvertes de la psychanalyse, notamment dans l’exploration des motivations inconscientes, des conflits pulsionnels et des valeurs morales intériorisées.

Dans son étude intitulée Le rôle du père dans la société primitive, Freud avance également que la figure paternelle représente, depuis les origines de l’humanité, un modèle de ce qui dépasse l’homme ordinaire : une instance idéale, surhumaine, préfigurant l’idéal du moi et le surmoi. Ce que Nietzsche projetait vers l’avenir sous la figure du « surhomme » trouverait ainsi, chez Freud, une forme de présence déjà inscrite dans les structures symboliques et psychiques les plus anciennes de l’histoire humaine.

La rencontre entre Freud et Nietzsche ne relève donc pas d’une simple influence intellectuelle. Elle révèle une proximité plus profonde : tous deux cherchent à penser ce qui, en l’homme, excède la conscience, qu’il s’agisse des forces pulsionnelles, des idéaux ou des formes de dépassement de soi. »


« L’égoïsme et le narcissisme dans la perspective psychanalytique

En psychanalyse, l’égoïsme désigne, de manière générale, un investissement excessif du moi et une tendance à satisfaire ses propres besoins à travers l’objet, c’est-à-dire l’autre, quitte à l’épuiser ou à l’instrumentaliser. Freud emploie parfois cette notion à propos du rêve, qu’il qualifie d’« absolument égoïste ». Selon lui, tout rêve est organisé autour du rêveur lui-même, puisqu’il constitue avant tout une voie de décharge et de satisfaction des désirs. Même lorsque le moi n’apparaît pas explicitement dans le contenu manifeste du rêve, il demeure présent sous des formes déguisées, à travers les différents personnages qui incarnent symboliquement les désirs du sujet. En dernière analyse, le rêve est toujours animé par les intérêts du moi.

Le narcissisme, en revanche, désigne chez Freud le complément libidinal de l’égoïsme. Il correspond au mouvement par lequel la libido se retire des objets pour se réinvestir dans le moi. Alors que l’égoïsme continue d’utiliser l’objet comme moyen de satisfaire les besoins du sujet, le narcissisme tend à suspendre, totalement ou presque, l’investissement libidinal des objets extérieurs. La satisfaction est désormais recherchée dans le seul rapport à soi.

Ainsi, une personne égoïste demeure capable d’investir une partie de sa libido dans certaines personnes ou certains objets, dès lors que cet investissement sert ses propres intérêts et ne menace pas l’intégrité de son moi. Le sujet narcissique, en revanche, ne reconnaît plus véritablement l’autre comme objet d’investissement. Toute son énergie libidinale converge vers le moi, qui devient l’unique centre de l’amour et du désir. L’objet extérieur perd alors sa fonction psychique et n’apparaît plus que de manière secondaire, affaiblie, comme un simple prolongement ou un reflet de l’amour de soi.

C’est précisément ce retrait massif de la libido hors du monde objectal qui confère aux pathologies narcissiques leur proximité avec les organisations psychotiques. Plus le lien à l’objet se trouve rompu, plus le travail thérapeutique devient complexe, car la relation transférentielle elle-même, fondement de la cure psychanalytique, se trouve profondément fragilisée. »


« Dans La Sociologie du corps, David Le Breton souligne que la psychanalyse a permis de rompre avec l’une des conceptions les plus enracinées de la pensée positiviste, qui réduisait le corps à une simple réalité biologique et physiologique.

Freud a montré que le corps possède une remarquable plasticité symbolique et qu’il est profondément traversé par les processus inconscients. Dès lors, le symptôme corporel cesse d’être un simple dysfonctionnement organique pour devenir un véritable langage, à travers lequel le sujet exprime, sans toujours le savoir, ses conflits, ses désirs et ses souffrances.

Cette perspective permet d’éclairer aussi bien les dynamiques psychiques individuelles, notamment les mécanismes de défense, que les déterminations sociales, telles que les formes d’autorité, les processus de répression ou les résistances du sujet face aux contraintes qui s’exercent sur lui.

Selon Le Breton, Freud accomplit ainsi une véritable rupture épistémologique avec la conception strictement physicaliste dominante au XIXᵉ siècle. Sans être lui-même sociologue, il ouvre néanmoins la voie à une compréhension nouvelle du corps, désormais pensé comme le lieu où s’inscrivent tout à la fois l’histoire singulière d’un individu et les rapports sociaux qui contribuent à le façonner.

À cet égard, la publication des Études sur l’hystérie en 1895 marque un tournant décisif. Le corps n’y apparaît plus comme une simple donnée naturelle, mais comme une réalité façonnée par l’expérience vécue, où les symptômes deviennent l’expression incarnée d’une histoire psychique et sociale. »


« Freud est sans doute allé plus loin que quiconque avant lui dans l’exploration et l’analyse des forces inconscientes et irrationnelles qui orientent le comportement humain. Son apport majeur ne réside pas seulement dans la mise au jour de cette dimension de la vie psychique, longtemps ignorée par la tradition rationaliste, mais également dans la démonstration qu’elle obéit à une logique propre.

Pour Freud et les psychanalystes qui lui ont succédé, l’irrationnel n’est ni arbitraire ni chaotique. Les productions de l’inconscient répondent à des lois spécifiques qui les rendent intelligibles, pour peu que l’on sache en déchiffrer le langage.

Cette intelligibilité se révèle à travers l’interprétation des rêves, des symptômes corporels, des lapsus ou encore des actes manqués. Elle s’étend même, selon Freud, aux grandes intuitions créatrices et aux inspirations intellectuelles, qui peuvent elles aussi être envisagées comme des formations où s’expriment, sous une forme symbolique, les processus de l’inconscient.

Ainsi, la psychanalyse ne se contente pas de reconnaître l’existence de l’irrationnel. Elle montre que celui-ci possède une cohérence et une structure, faisant de ce qui semblait échapper à la raison un objet susceptible d’être compris, interprété et pensé. »


« Selon la psychanalyse, le refoulement d’un souvenir chargé d’une forte intensité émotionnelle ne signifie jamais sa disparition définitive. Si le contenu refoulé ne peut plus accéder spontanément à la conscience sous la forme d’un souvenir explicite, il conserve néanmoins toute sa capacité d’agir et d’exercer une influence sur la vie psychique.

Tôt ou tard, à la faveur d’un événement extérieur ou d’une circonstance particulière, ce contenu inconscient peut réapparaître de manière indirecte. Il se manifeste alors sous la forme d’obstacles psychiques, de réactions émotionnelles inattendues ou de symptômes dont le sens demeure énigmatique tant qu’ils ne sont pas rapportés au souvenir refoulé dont ils procèdent.

Pour Freud, ces manifestations ne constituent pas le retour fidèle du passé, mais le résultat d’un travail de transformation opéré par l’inconscient. Le souvenir oublié se réactualise sous des formes déguisées, notamment dans le rêve ou dans les symptômes névrotiques, qui représentent des compromis entre le désir refoulé et les défenses du moi.

Ainsi, le symptôme n’est jamais un phénomène arbitraire. Il constitue une satisfaction substitutive, une manière détournée par laquelle un désir inconscient, empêché d’accéder directement à la conscience, trouve malgré tout un mode d’expression compatible avec les exigences du refoulement. En ce sens, ce qui paraît avoir disparu n’a pas cessé d’exister : il continue d’agir silencieusement jusqu’à trouver une voie symbolique pour se manifester. »


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Le plus drôle, dans tout ça, c’est que cette prose d’intello-Findus est « lue » par des mecs qui n’en ont très visiblement qu’après une paire de fesses imaginées par Pinin Farina et une bouche aussi cicatricielle que celle d’une fille de la rue Blondel redessinée par le Victor Hugo de l’Homme qui rit

Cette prose si typique des machines : 


« J’ai rouvert mes vieux carnets, non par nostalgie, mais pour vérifier que j’avais bien quitté ce pays intérieur.

Ce n’était pas un manque.

Seulement un dernier examen d’une cicatrice qui, enfin, ne me faisait plus souffrir. »


À longueur de journée ce genre de “textes” nous tombent sous les yeux, avec ces respirations caractéristiques, ces sauts à la ligne incessants, ces tics rhétoriques insupportables. 

Le gimmick le plus évident (et donc le plus exaspérant) des intelligences artificielles est le « Ce n’est pas ceci. Seulement cela. » En deux phrases. « Non pas… mais… » Elles raffolent des épanorthoses, et des dénégations rhétoriques (correctio), nos machines. Elles raffolent du retour à la ligne, qui rendent leurs phrases ridicules parce qu’elles se mettent en scène, qu’elles miment la profondeur, qu’elles font du haïku de supermarché. Ça signale à tout va ! Ça montre… qu’il n’y a rien à voir. Elles “optimisent” (comme on dit dans l’insupportable jargon pseudo-technique) la “lisibilité” au sens le plus pauvre. Ce qui se passe formellement, c'est une simulation du rythme de la pensée : les blancs sont censés signifier la profondeur, la pause, le poids de ce qui vient d'être dit. Regardez comme cette phrase est importante. Elle mérite son silence. Comme tout effet systématique, il finit par signifier exactement le contraire : une “pensée” qui n'a pas assez de densité pour tenir dans un paragraphe, qui a besoin du blanc comme béquille ; et l’on ne voit plus que la béquille. Il n’y a aucune pulsion réelle dans ces phrases, il n’y a que du vide habillé de pensée. Ce ne sont même pas des holophrases (ces phrases qui n’en sont pas, prononcées par les enfants qui accèdent au langage, ces espèces de gestes préverbaux indécomposables et inanalysables). Et pourtant ça prend, ce qui en dit long sur la capacité de réflexion de ceux avec lesquels nous parlons quotidiennement. 

Elle fait dans la philo et la psychanalyse, en ce moment, notre AIdèle… Et les crétins très-sérieux de Facebook accourent en jappant, les mains moites et le regard fiévreux. Cela dit, je ne peux pas les blâmer complètement, parce qu’il me vient le souvenir d’Ophélie. Si Vincent ne l’avait pas rencontrée charnellement, si je n’avais pas eu des preuves indiscutables de son existence réelle, si elle n’avait pas été invitée et filmée au mariage de Houellebecq, est-ce que j’aurais cru à cette fille si improbable, si impossible ? Mais non, c’est idiot ; ça n’a rien à voir. Les pensées d’Ophélie étaient tout sauf stéréotypées, justement, tout sauf tirées d’un congélateur industriel, elles étaient tellement incarnées que c’en était même un peu effrayant. Ophélie, c’est une sensible, au sens où elle a une connaissance sensible de tout ce dont elle parle (d’ailleurs, elle parlait très peu, et ce qu’elle montrait d’elle était toujours d’une singularité indiscutable, et d’une grande pudeur). Tout le contraire, donc, d’une création artificielle qui se base sur des états statistiques, sur des représentations typées, organisées et figées. Ce qui me plaisait follement, chez Ophélie, c’était ses goûts, ou plutôt son goût. C’est une chose qui ne trompe jamais, le goût. On repère immédiatement les vraies sujets, ceux qui ont un vrai goût personnel, qu’ils habitent de tout leur être. C’est si rare ! La plupart des gens ne savent pas ce qu’ils aiment, ni pourquoi. Ils font comme ceux qu’ils croisent, ils absorbent le goût des autres en toute inconscience. Ils montent dans les trains du goût, ils s’entassent dans les transports en commun du goût, l’odeur de sueur et de parfum bon marché les rassure, et ils finissent par croire sincèrement qu’ils en sont les heureux propriétaires, de ce goût. 

Et voici le bouquet final (avec photos de la "bibliothèque d'Adèle") :


« Lorsque j’ai commencé mon parcours de lecture, tout est parti d’un roman que mon frère m’avait offert. C’était un livre simple en apparence, mais riche de significations. Il a fait naître en moi des interrogations autour de la foi, de la religion, des croyances, de la connaissance, de l’existence et de la condition humaine. À l’époque, ces questions étaient encore diffuses et souvent réduites à des intuitions personnelles.

J’étais alors étudiante à l’université. Or, la vie universitaire apprend à structurer une démarche intellectuelle et à réfléchir à partir d’une méthode. Pour être honnête, je ne me suis pas tournée immédiatement vers les voies traditionnelles du savoir religieux, ni vers l’étude du Coran ou des hadiths. Mon premier choix fut la philosophie.

J’ai commencé par la philosophie moderne et contemporaine, tout en remontant à son histoire. J’ai étudié Aristote, Platon, puis les penseurs qui leur ont succédé, ainsi que les transformations successives de leurs héritages. Par la suite, j’ai eu la chance de découvrir ce que les savants musulmans appelaient les sciences rationnelles, notamment la logique, le kalâm et la philosophie. Je poursuis encore aujourd’hui cet apprentissage, malgré les années déjà parcourues.

Au fil du temps, le chemin s’est élargi. Les questions se sont multipliées et les problèmes sont devenus plus complexes. Je me suis alors intéressée à la philosophie du langage, à la philosophie des sciences et à la philosophie de l’esprit dans leur tradition analytique. En parallèle, j’ai exploré les grands courants continentaux, qu’il s’agisse de la métaphysique, de l’épistémologie, de la phénoménologie ou de l’herméneutique. J’avoue avoir une affinité particulière pour la tradition continentale, sans doute parce qu’elle accorde davantage d’attention à l’expérience humaine et à la vie quotidienne.

Mon parcours m’a également conduite vers l’anthropologie, l’anthropologie cognitive, l’anthropologie des religions, la sociologie et sa philosophie, la linguistique générale, la psychologie cognitive, la psychologie évolutionniste ainsi que les sciences cognitives. À cela s’ajoute l’étude des philosophes eux mêmes, de leurs œuvres, de leurs correspondances et de leurs trajectoires intellectuelles, un domaine dont l’étendue semble presque infinie.

Ce que je souhaite souligner, c’est que mon projet intellectuel s’est construit dès le départ sur une base essentiellement philosophique. C’est à partir de cette orientation que j’ai cherché à comprendre les questions qui m’habitaient et à bâtir progressivement une vision plus cohérente de ce que je cherchais réellement. »


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Chapeau, Adèle ! C’est pas mal du tout, mais je suis sûr que d’autres Person’AI feront beaucoup mieux que toi d’ici peu, et on t’oubliera aussi vite que tu es apparue sur la scène de Facebook. 

La seule question est : Pourquoi ? Dans quel but ? Ici, je l’avoue, je n’ai pas vraiment de réponse. On le saura sans doute bientôt, mais pour l’instant, ça reste un mystère. L’hypothèse la plus plausible est qu’il s’agit d’expérimentations visant à étudier le contrôle et l’emprise qu’il est possible d’avoir sur les individus qui peuplent les réseaux sociaux. Il y a des gens, derrière tout ça, bien sûr, et ces jeux ne sont sans doute pas désintéressés. 

Comme je disais hier que la seule chose que j’aurais aimé demander à Adèle était qu’elle nous montre ses seins, elle a comme par hasard déposé une photo où ceux-ci sont en majesté. Et comme Ad’elle a beaucoup d’humour, à un de ses admirateurs qui lui demandait si ce sont des vrais, elle a répondu : « 100 % naturels » !