« Le doute isole. »
On aimerait que nos pleurs soient sans cause mais ce monde est bien trop généreux et oblige à la rage. Il ne peut pas s’empêcher de se signaler à nous, de nous enfoncer sa langue et ses certitudes révoltantes dans la gorge.
Il n’est pas un seul jour sans qu’on se sente sali humilié à la lecture/vision de notre stupéfiante époque. On ouvre la fenêtre de l’écran, ou la page, et l’on voit surgir : « Diète de sardines, comment vous sentez-vous ? », « Patrick Bruel doit renoncer à ses concerts », « Yaël Braun-Pivet sur l’aide à mourir », « Confirmation, ce sont bien des fascistes ! », « Lio veut qu’il se fasse soigner », « Nigeria, 46 personnes enlevées, principalement des enfants », « Juliette Mita : “Le rap a permis une démocratisation totale de l’écriture et donc de la littérature” », « X, Y, Z, A, B, C, D, E, F : “J’étais une proie” », « Le tout nouvel iPhone Air est si prodigieusement fin et léger dans votre main qu’il semble défier les lois de la physique », « Il est comment, Mélenchon, en vrai ? », « Une femme qui ne s’épile pas, c’est répugnant », « Mohamed Bakkali va sortir de prison », « Finance-nous, Enculé ! », « Le Burkina Faso ferme des laboratoires et interdit le projet de Bill Gates », « L’agenda de la Peur », « L'IA est en train de diluer les idées à la con. », « Réveillez-vous ! », « État d’alerte nationale », « Ah non, pas ça, je déteste la chaleur ! », « Ma mère ne me l’aurait pas pardonné ! », « Si vous êtes sur Tik-Tok, suivez-moi », « Un métier qu’on apprend 2h le soir au lieu de scroller sur son téléphone », « Qu’ont-ils fait à Demi Moore ? », « Marc Lavoine dans le lit de ma fille », « En tant que membre de ma communauté, je veux que tu saches que l’alcool est un poison », « Révélations de Myriam Abel sur Patrick Bruel », « Je vous donne rendez-vous demain à 8h30 sur France Info », « Maria-Carolina : la compagne de Jordan Bardella fait une apparition remarquée au festival de Cannes dans une tenue spéciale », « Face aux graves accusations de son ex, Adrianna Karembeu étrenne une nouvelle coupe sur le tapis rouge », « Flavie Flament brise le silence après sa plainte pour viol », « Elle expulse son squatteur par la force et finit condamnée à 12 mois de prison », « 13 vaccins ! », « Les criminels ont choisi le mauvais virus », « Encore plus belle sans lunettes : Isabelle Adjani (70 ans) hypnotisante grâce à ce détail beauté qui illumine son regard azur », « Nos couches ont la plus haute qualité possible ! », « Des chercheurs du CHU de Lille ont mis au point le tout premier stérilet pour hommes », « Emmanuel Moulin à la Banque de France, un très bon choix, selon Bruno Le Maire », « Linky sait tout sur vous », « Il faut séparer l’homme de l’artiste ! », « 30 plaignantes ne peuvent pas mentir », « Simone de Beauvoir, imposture morale blindée du XXe siècle », « Le cheval de Troie de la facturation électronique », « Les retraités peuvent réduire le prix de leur mutuelle santé de 50 % », « Elle révèle un passé bouleversant », « Léa Salamé (46 ans) et son décolleté fatal : soutien-gorge apparent, elle se lâche loin de Paris, un look décontracté qui fait mouche », « Hantavirus, ce sondage montre que 44 % des Français redoutent désormais ce virus en forte médiatisation », « “Je l’ai vu se déguiser en Hitler ou en travelo” », « Déjà il faut arrêter de regarder les merdias », « Baptiste tend la main, révélations en vue », « De 50 à 74 ans, faites votre test de dépistage tous les deux ans et avant tout symptôme », « Cyril Hanouna calme le jeu en direct », « Alerte Choc : “Une décision diabolique” », « Les fuites vous freinent ? Essayez dès aujourd’hui les protections Invizi », « “On sera confronté à une autre pandémie, c'est inéluctable”, alerte Yannick Simonin, virologue à Montpellier », « Sandrine Rousseau députée écolo veut remplacer "entrecôte" par "cadavre de vache" pour conscientiser les consommateurs », « Les gens disent que je suis dégoûtante parce que j'ai couché avec 300 personnes l'année dernière, ce n'est pas juste », « La Bd de Ruffin est raciste », « Épidémie d'Ebola en RDC et Ouganda : l'urgence mondiale est lancée, et maintenant quel plan d'action ? », « Boomers et Climat », « Transparent, Innovant, Irrésistible », « N'est-elle pas mignonne Tata Asselineau ? », « RIP »… Je ne choisis pas, je note ce qui arrive.
C’est laid, c’est bête, c’est vulgaire, c’est répétitif, c’est indigne, c’est ce qu’on a sous les yeux et dans les oreilles toute la journée, douze mois sur douze, depuis quinze ans. Impossible d’y échapper. D’une manière ou d’une autre, la glu publicitaire et médiatique passe toutes les portes, franchit tous les seuils, c’est un poison visqueux qui vient se coller à l’esprit, le durcir, l’alourdir et l’engourdir, l’étouffer. Il n’y a pas d’antidote. Pas d’échappatoire. Il n’existe pas de protection, de masques, de combinaisons, de filtres qui nous mettent à l’abri de ce déversement continu de merde. Le seul anticorps imaginable, c’est la parole d’Alfred Cortot ou d’Yvonne Loriod, les écouter raconter leur vie, leurs rencontres, leurs passions, écouter leurs voix et leur langue, surtout, passer des heures très lentes en leur compagnie, respirer à leur rythme, écrans fermés, radio éteinte, les écouter jouer Debussy ou Messiaen, Mozart ou Schumann, retourner dans le monde habitable qui n’existe plus qu’à l’état de souvenir ou de rêve, voir la main de Cortot posée sur l’épaule de Chouchou ou serrant une raquette de tennis.
Laissez-moi tranquille ! Je ne veux pas connaître votre monde. Vous êtes cons, vous êtes dingues, vous êtes répugnants. Je ne veux pas être au courant, je ne veux pas être informé, je ne veux pas savoir ce qui se trame, je ne veux pas connaître le dessous des cartes, le fin mot de l’histoire, le dernier canular qui vous fait vous esclaffer. Laissez-moi ignorer le dernier buzz, la dernière manigance. Ce qui se passe plus loin que le bout de ma rue, je ne veux pas en entendre parler, vos histoires ne m’intéressent pas, vos blagues m’emmerdent, votre humour me désespère, vos angoisses me laissent froid, vos enthousiasmes m’ennuient, vos indignations m’irritent, vos passions me rendent mauvais. Vos traumatismes me font ricaner, il est inutile de m’en parler. Si je disais ici le dixième de ce que ce monde m’inspire, je serais en prison ce soir ; et d’ailleurs, s’il existait une prison vide, une prison silencieuse, une prison sans écrans ni journaux ni portables ni promiscuité, je ferais ce qu’il faut pour y être conduit. Tout plutôt que de subir ce bruit infect, cette purulence, la pire inondation que le monde ait connue depuis que j’en ai entendu parler.
Je parcourais des yeux il y a dix minutes les phrases ahurissantes d’une espèce de cinglée qui partageait (que faire d’autre, en ces temps infâmes ?) « son intime conviction » à propos de Bruel (mais vous pouvez remplacer Bruel par Berry, par qui vous voulez, ça marche aussi). Elle en rajoute même une couche, un peu plus loin : « je ne me trompes jamais sur quelqu'un » [j’offre les fautes d’orthographe qui font partie du lot]. L’intime conviction suffit. Il faut de toute urgence supprimer les tribunaux, la justice, les magistrats, les juges, les avocats, les huissiers, les procureurs, la présomption d’innocence et la prescription, le contradictoire et même la contradiction, ne parlons même pas de la nuance et des degrés dans la faute. Rien de tout cela ne sert plus à rien, rien de tout cela ne saurait être justifié. Nous allons pouvoir faire des économies énormes, et la justice sera rendue dans l’immédiat des réseaux sociaux. Il suffira de comptabiliser le nombre de voix, et basta. Gain de temps, gain d’argent, chacune et chacun seront le procureur du voisin qui lui-même jugera de tout et de tous. Quelle enjambée majestueuse vers les matins qui braillent ! Ils ont tous leur mot à dire, leurs mots à écrire, ils ont tous ces mots à nous planter dans le lard. Ils sont tous plantés au sommet de leur Mont Certitude, observant le monde depuis l'intime-conviction qu’ils nous partagent. Le doute, la contradiction, le délai, le détour, la forme, ils ne connaissent pas ; ce sont des Clairvoyants, et on ne contredit pas un Clairvoyant. Il est toujours au fond (en même temps qu’au sommet), il a le Sens et la Vérité vissés en lui jusqu’au trognon, il en est issu, c’est papa-maman et c’est l’Illumination incréée qui parlent à travers lui. Il ne connaît qu’une seule note : la note ultime, le 1 qui s’oppose au 0. Il n’est même pas binaire, il est Unaire. Et c’est dans cette race-là, bien sûr, que ça se vante de « signaler », comme on dit pudiquement sur les réseaux — autre verbe pour dire la sale délation, l’ignominie labellisée. Nul hasard, bien entendu. Quand il y a de la meute, il y a de la lapidation, toujours. Un ami me dit : « Avec la gueule de la meute qu’il a aux fesses, il en devient sympathique. » Oui. La morale de la rue, ça pousse au crime : On va finir pas trouver tous les coupables sympathiques et tous les saints dégueulasses, avec ces meutes de Maintenant-que-j’y-pense aux gencives rougeoyantes qui poussent comme du chiendent après la pluie. Ces meutards-que-jamais nous dégoûtent, c’est bien trop peu de l’écrire. C’est tous les jours que j’en découvre de nouveaux parmi les « amis-d’amis ». C’est une saloperie de marée noire qui est en train de nous engloutir.
« Ce n’est pas le doute, c’est la certitude qui rend fou. »