Jardin, six heures.
Réveillé à cinq heures, levé à cinq heures et demie.
Il faisait 26,6° au salon quand je suis descendu, et 21° à l’extérieur.
Le soleil se lève seulement. Les jours ont bien raccourci. N’y pensons pas…
« Il aurait fallu que je rencontre des gens très extraordinaires, pour qu’ils puissent rivaliser avec une sonate de Schubert ou les Variations Goldberg. » (Sergei Babayan)
Avant-hier, j’ai écrit xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxx. Je ne sais pas.
Sergei Babayan à Daniil Trifonov en répétition (ils jouent la Valse de la suite N° 2 de Rachmaninov) : « Non, c’est un tempo de professeur, ça. C’est très ennuyeux. » Trifonov répond : « Je n’ai pas pris de petit déjeuner, ce matin ». Il est délicieux et intelligent, ce Trifonov. Comme un chien. Babayan est un ours, Trifonov un chien.
Babayan dit cette chose que je comprends très bien : « Je suis tombé amoureux de mes professeurs à cause de la manière dont ils s’exprimaient, le langage qu’ils adoptaient. » Je suis tombé amoureux de Carlos à cause de ça, à cause de la manière dont il s’exprimait, cette langue si singulière et séduisante faite de mots, de gestes, d’intonations, de regards et de postures qu’il inventait pour me transmettre cette chose qu’on appelle la musique. C’est très important, ça, dans la relation entre un maître et son élève, dès lors qu’il s’agit de musique. On aime autant la musique qu’on est en train de faire et d’étudier que celui qui nous l’enseigne. Ça ne peut pas se séparer. Si l’on arrive à séparer les deux choses, c’est qu’on est en présence d’un professeur, pas d’un maître. Ce n’est pas ce qu’ils nous disent, qui importe, mais ce qu’ils sont, ce qu’ils incarnent.
Mon jardin est enfin fréquentable, grâce à Stella, qui est venue hier avec sa jeune chienne Nova aux yeux bleus, très belle et très sympathique, touchante et affectueuse.
J’écoute la sonate pour deux pianos de Mozart, par Radu Lupu et Murray Perahia. Je n’avais jamais vraiment fait très attention à cette sonate, je le confesse. Mieux vaut tard que jamais. Où il se confirme que Mozart est le grand pourvoyeur de joie, et même de bonheur, ici-bas. Quel dommage que XX soit imperméable à cette musique, et à la musique classique en général. Il passe à côté de bien des plaisirs. Je n’échangerais ça contre rien au monde. Je me rappelle une chose que m’avait dite Alsina, juste avant de jouer à la radio le 24e concerto de Mozart. Il s’était plaint à moi que les derniers mouvements des concertos soient souvent inférieurs (en intensité) au reste, et surtout au mouvement lent, qu’ils venaient comme annuler. Je ne suis pas du tout d’accord avec ça. C’est rater ce qui fait tout le prix de Mozart, justement, à mon sens : l’espèce de légèreté qu’il instille souvent dans les finales, qui ne déparent pas du tout l’ensemble de l’œuvre, mais au contraire lui donne son équilibre, et un sens incomparable et unique, qui n’existe que chez lui. Il ne veut jamais sombrer définitivement dans la mélancolie ou la douleur, ce n’est pas son genre. Tout ceci n’est qu’un jeu, semble-t-il nous dire, même quand il nous a amenés au bord des larmes. Et quand il est dans la joie la plus exubérante — ou la plus innocente —, on sent bien, de la même manière, qu’elle n’est qu’un tableau en trompe-l’œil qu’il dresse devant nos yeux pour nous empêcher de pleurer. Quel est le dernier mot de Mozart ? Il n’y en a pas. Il est ailleurs. On le sent, ou on ne le sent pas.
Et je lis ceci, à l’instant, publié sur Facebook hier-soir : « HELP ! Aujourd’hui à la gare de Lyon, le grand violoniste Régis Pasquier s’est fait voler sa valise. Dedans, des trésors de partitions, notamment cette partie de violon de la Sonate de Ravel annotée par Ravel lui même ! Si quelqu’un la trouve (autour de la gare de Lyon ?) message en MP svp ! »
Il aurait fallu que je rencontre des gens très extraordinaires, pour qu’ils puissent rivaliser avec la sonate de Liszt, avec les Fantasiestücke op. 12 de Schumann, avec Mozart, avec Scarlatti, avec Bach, avec les ballades op. 10 de Brahms ou la Chaconne de Busoni. Oui, mais on ne le dit pas, et ils ne le comprennent pas. On est seulement un type qui a des manies, qui préfère rester assis à son piano durant des journées entières, s’enfermer avec la partition d’une symphonie de Beethoven ou de Mahler que d’aller discuter au café. Mais on aime ça, discuter au café. On aime beaucoup ça. Mais quand on y est, on ne peut pas parler de ce qui compte vraiment, et peut-être que c’est mieux ainsi. Les goûts nous séparent des autres, toujours, quand ils sont vrais, intimes.
« Il est moral d’aimer, quel que soit l’aimé, et même si l’aimé n’est pas aimable, c’est-à-dire ne mérite pas l’affection que nous lui portons : car l’amour, s’il est sincère et passionné, a une valeur catégorique et justifie à lui seul les aberrations les plus singulières de l’amant. Une fois au moins dans sa médiocre vie, l’homme le plus sec, tandis qu’il était amoureux, aura connu la grâce de vivre pour un autre. » C’est Jankélévitch qui écrit ça dans le Traité des vertus de 1949. Comme je comprends ça… Il est agréable d’être aimé, bien sûr, mais c’est aimer, qui est incomparable, essentiel, c’est aimer, qui nous change. La grâce de vivre pour un autre que soi, c’est-à-dire de sortir de soi, quoi qu’il en coûte. Celui qui n’a pas connu ça est passé à côté de l’essentiel. C’est en ce sens, que c’est « moral ».
Hier, j’ai montré mon journal du jour à Claude et à ChatGPT, ce que je n’avais pas fait depuis longtemps. Leurs commentaires étaient bêtes. Ils auraient voulu que je corrige certains passages pour être plus littéraire, mais je m’en fiche, moi, d’être littéraire, justement, ce n’est pas ce que je cherche, ici. Je n’ai pas tenté de leur expliquer. D’ailleurs, à la réflexion, c’est très rarement ce que je cherche, et pour ainsi dire jamais. FUCK ! J’emmerde les littéraires. Plus ces machines se veulent intelligentes, plus elles sont bêtes.
