vendredi 22 juillet 2011

Comment je n'ai pas rencontré ta mère


J'aurais dû y penser depuis longtemps ! Moi qui avais la prétention de faire un anti-blog, comment n'ai-je pas réalisé immédiatement que la seule chose réellement déterminante, le vrai moteur pervers de la bloge, est ce système de "commentaires" qui rend idiot et malade même le plus intelligent, le plus placide (vous voulez des exemples ?) ! Le nez était au milieu de la figure et m'observait, goguenard…

Quelle paix, désormais ! Oui, il suffisait de dire : Non. Comme le dit Miles à Coltrane : Retire donc le saxo de ta bouche, si tu ne sais pas terminer tes chorus ! Tu verras comme c'est simple, Johnny. X, Y, Z, ne pourront plus venir me dire combien ils m'aiment, comme mes "billets" sont indispensables à leur survie, comme l'air est soudain devenu irrespirable si je ne "poste" pas ? Foutredieu, mais qu'ils crèvent ! Sans compter tous ceux qui vous pensent "de leur bord", qui voudraient bien pouvoir vous compter dans leur petite société, vous enrôler dans la petite entreprise familiale. Truc fait partie des Machins, le buffet et les crampons vous attendent dans la salle polyvalente du faubourg des Andouilles. Venez nombreux. J'avais déjà évité cette engeance des "liens", par lesquels les blogueurs se tiennent pas la barbichette, tu me lies, je te lie*, et tous de s'enculer piteusement en rond, bit à bit, en ce bal funèbre et grotesque, mais ça ne suffisait pas.

Pourtant, j'en avais bien eu l'intuition, en sous-titrant mon blog "Tais-toi, je t'en prie !", à l'origine. Comme souvent, l'évidence nous crève les yeux ! Comment taire la vérité ? En la commentant, en touillant la marmitée, en ajoutant encore et encore les moi-ceci, les moi-cela, les je pense que, les moi au contraire, les délibérations infinies des glandus pris dans la toile qui tissent sans fin leur petite portée sans clef, avec les chefs, les sous-chefs, les adjudants commentateurs, les officiers de réserve, et même quelques déserteurs. La fanfare est là aussi, qui revient à intervalle régulier prévenir le chaland qu'"il se passe quelque chose". Roulement de tambour, drapeaux, jet de salive, sortie en direction des lignes ennemies, exercice en montagne, camouflage, paire de claques, claquements de talons, diarrhée chronique, ballonnements, fièvres, coups de sifflet, coups de pied au cul, revue des troupes, réclame, sieste, marche dans le désert, catch à quatre, bizutage, baston, envahissement du dortoir des filles, lancé de capotes gonflées à l'hélium, Simone enfermée dans les toilettes sans papier, tout y passe, ou presque. La seule chose qui m'étonne, un peu, est que ça dure… Ça, pour durer, ça dure ! Vous revenez trois ans plus tard : rien n'a changé. "Nicolas" est toujours là, "Suzon" tout pareil, ils ont juste un peu vieilli, ils sont encore moins drôles, ils sont encore plus bêtes, mais ils sont là, sanglés dans leur uniforme rayé, et se jettent sur les mêmes os, qu'ils rongent de leurs dents jaunies, en mimant l'enthousiasme, conscients que sans ça ils sont perdus, qu'ils vont retourner dans le sac aux jouets abandonnés. Comme c'est triste !

Pauvre de moi, "Bernard" (Pivot) ne pourra plus venir me donner des leçons de lexicographie, d'orthographe et de logique narrative, "Fredi" ne pourra plus m'inonder de messages me déclarant à la fois son amour et sa haine, Machine ne pourra plus déposer ses smilos gracieux, Truc ne pourra plus venir me montrer à quel point il est intelligent, fin, pertinent et j'en passe, "Marcel" ne pourra plus me démontrer qu'il m'a démasqué, et mon Anonyme préférée ne pourra plus menacer de me dénoncer à la police. Les journées vont être vides, calmes, envahies d'absence, d'un silence formidable, longues comme des jours sans pain. Pauvre Georges. Comme il est à plaindre, n'est-ce pas ! Il parlait déjà tout seul, qu'est-ce que ça va être maintenant ! Il n'aura jamais rencontré votre textualité limpide, brillante, fluide, spirituelle, vos mots d'esprit, vos calembours, vos raisonnements implacables, ni vos cousines épilées , ni même Madame votre maman. Il n'a jamais réussi à comprendre ce qu'il pouvait y avoir d'intéressant dans ces discussions numériques, il n'a jamais compris ce besoin de se regrouper, de faire société devant un écran, de touiter, de "défendre ses idées" (qui les attaque ?), et d'ailleurs il n'en a aucune. C'est affreux ! Un jour son prince viendra, oui, mais ce ne sera pas sur Internet.

Et Georges, heureux, va pouvoir recommencer à mettre des photographies de pubis, sans avoir à vous expliquer pourquoi il le fait. Le bonheur !

(*) Il y aurait une amusante et instructive étude à mener sur la différence radicale de conception de la culture et des rapports humains qui existe entre ces deux verbes anagrammatiques : lire et lier. Autant leurs rapports sont étroits et profonds dans le monde d'avant (c'est-à-dire précisément dans le monde qui fait une place à la lecture), autant il sont devenus problématiques et paradoxaux dans le monde d'après (celui où l'on s'informe, en lieu et place de lire, ce monde où l'on ne cesse de parler de "liens" et où tout se défait constamment, que ce soit socialement, humainement, artistiquement, culturellement).


jeudi 21 juillet 2011

Dialogue ordinaire


Hé, Monsieur, t'as une cigarette ?

Non, Monsieur, désolé, je ne fume pas.

File-moi une tige ou je t'éclate la téte

Ah oui, bien sûr, voilà une tige pour vous.

Mais tu te moques de moi, je te demande une cigarette et tu me donnes quoi ?

Bien sûr, bien sûr, je me moque de vous et je vous donne une non-tige.

Putain de ta race, prends ça.

Mon ami, vous manquez d'humour, et de plus vous m'avez fait mal, mais je ne vous en veux pas. Tout le monde manque d'humour, aujourd'hui, je ne sais pas si vous avez remarqué ?

Bouffon de mes couilles, je vais te niquer grave ta race, tu vas voir si je manque d'humour, gros pédé !

Vous faites erreur, mon ami, homosexuel je ne suis point. Remarquez que, maintenant que vous le dites, je me demande bien pourquoi ! Vous n'êtes pas mal du tout, savez-vous !

Au Bord


Ça se tient là, devant nous, et nous ne savons pas ce que c'est. Mais quelque chose est là, dressé et à la fois tapi, et ce quelque chose est en nous, et par lui nous respirons, par lui nous sommes à la fois dans ce monde et hors de ce monde. Seule la musique est capable de faire sentir ces mystères-là. Il faut qu'elle ait eu lieu, et qu'elle se soit tue. Et alors la chose dont je parle se laisse voir, se laisse toucher ; ça ne dure qu'un très court instant, mais c'est palpable, c'est évident pour tous ceux qui sont là, et qui n'osent pas applaudir, car ils sentent que seul le silence leur permet de vivre réellement ce moment inouï, qui a un rapport étroit avec ce qu'on nomme ailleurs "la présence réelle". Ce peut être à la fin du Requiem allemand, à la fin de la Neuvième de Bruckner, et bien d'autres musiques peuvent faire naître ces instants, mais les Allemands, il faut le reconnaître, sont très forts pour entr'ouvrir ainsi les portes du Temps. On se sent un peu comme Orphée, on se trouve à la frontière, ne sachant pas très bien si l'on doit avancer ou reculer, a-t-on le droit de voir ce qu'on voit, d'entendre ce qu'on entend, nul ne le sait. En revient-on ? C'est la gratuité même, car de ce mystère on ne fera rien. Il n'est pas monnayable, il n'est pas transmissible, et même en parler est un peu vain.

Je pose le bras du tourne-disques au début du disque. Pendant un temps très court, il reste sur une sorte de crête, en équilibre, il reste en attente, sur le bord du sillon. J'adore cet instant, le son inqualifiable qui sort à ce moment des enceintes, ce minuscule temps de non-musique qui va se résoudre presque immédiatement : on entend alors un son grave, comme une chute, une ouverture qu'on ressent dans ses viscères… Le ventre va s'ouvrir et laisser sortir la musique : Le Temps met bas. Mais c'est chaque fois un miracle. On sent bien qu'elle pourrait ne pas commencer. Cette transition entre un temps sans musique et un temps avec musique, l'analogique nous le donne à entendre, nous amène jusqu'à la frontière qui les sépare, ce qui a disparu avec le numérique. Avec le microsillon, on voit le rideau qui s'écarte, les trois coups sont frappés, on sait qu'on est au spectacle, qu'il s'agit d'une reproduction, qui, même si elle est d'excellente qualité, n'est pas la musique. Nous sommes au-delà, en-deça, à côté, même tout près, mais nous n'y sommes pas réellement. Ce décalage audible, sensible, est un pur bonheur, pour moi, car il me laisse la possibilité d'habiter un monde plus grand que moi, dont la réalité me dépasse de toute part. Coïncider avec la musique (croit-on) est un grand malheur. La musique a besoin de rituels, de formules magiques, de costumes, d'apprêt, d'horaires, de cadre, de lieux. Tous ceux qui veulent "abolir le rituel poussiéreux du concert classique", les Duchâble (au mieux) n'ont rien compris à ce qu'elle est, à ce qui lui permet d'advenir. Ils croient — sincèrement parfois, et c'est encore plus triste — qu'ils vont la présenter "telle quelle", nue, comme une femme qui serait désirable du matin au soir en toute tenue et en toute circonstance, ils croient que nous allons l'aimer, avant son bain, sans parfum, au saut du lit, décoiffée, sans les phrases qu'elle prononce, sans les phrases qu'elle entend, sans le pays qui l'a vue naître, sans les histoires que nous avons entendu raconter à son propos.

Aimer la musique, c'est se tenir au bord. Si l'on veut plus, il faut la faire.

mardi 19 juillet 2011

La Voix


« Jéronimo… »

Il est assis sur le trône. Il ne voit que la pénombre, des couloirs sombres, et d'autres couloirs plus sombres encore. Des formes géométriques, des rectangles gris qui s'emboîtent, mal, les uns dans les autres. Chaque fois un peu plus profond, un peu plus sombre. On entend, comme venue de très loin, une voix, une soprano, qui murmure le Pie Jesu du Requiem de Duruflé. Elle a l'air de marcher sur des œufs, elle avance doucement, à travers les ombres. Elle ne veut pas déranger. Il reste assis, ne sachant quoi faire. Il observe, il écoute, il attend. Va-t-elle venir jusqu'à lui, va-t-elle venir s'asseoir à côté de lui, sur ce trône vide qui jouxte le sien ? Il la voit qui s'avance, mais, contre toute logique, elle n'approche pas. Plus elle vient vers lui plus elle s'éloigne, comme dans un effet de miroir. Son chant, pourtant, semble provenir de tout près, juste derrière l'oreille. Il connaît cette voix, il la connaît bien. Belle entre toutes, d'une douceur de paradis, portée sur un lit de cordes graves, diaphanes, légères, qui déposent des pétales de fleurs devant elle, là où elle va poser ses pieds nus. Il se sent descendre, descendre encore, sans fin. Est-ce l'amour ? Est-ce la mort ? Qui le sait ? Il n'ose pas bouger, il va rester là, sans un mouvement, jusqu'à la fin. Rien de mieux ne pourrait, ne pouvait, ne peut arriver. Il voudrait remercier, sans fin, mais à qui parler ? Celle qui écoutait n'est plus qu'une voix perdue, flottant dans l'infini, sans adresse.

lundi 18 juillet 2011

Mouvement


Le mouvement est défini par la forme du parfum et sa durée. Ainsi, une parfum de forme baroque privilégie la complexité, la puissance, la tenue. Sa complexité accompagne l'évolution et habille les enchaînements. Le parfum est alors perçu comme élaboré, structuré, riche, gras au sens de "plein", et parfois oppressant. À l'inverse, une structure de Cologne privilégie la simplicité, la vigueur et la légèreté — les Colognes ne sont néanmoins pas toutes simples ; la succession rapide des notes qui les composent fait croire que le parfum ne tient pas sur la peau. Cette forme de parfum facile d'accès demande un effort tout particulier d'attention, car sa discrétion réserve de belles surprises.

(Jean-Claude Ellena, Journal d'un parfumeur)

samedi 16 juillet 2011

La Pluie


Sous la pluie, il se sent coupable. Être mouillé le désigne comme étant celui qui ne passe pas à travers les gouttes, qui est malhabile, comme le sinistre qui ne peut cacher sa malheureuse présence à contre-temps. Même lorsqu'il fait beau, il sent bien que toute trace d'humidité en lui, sur lui, n'a pas disparu. Tous ceux qu'il croise, il les considère comme des "Tropicaux", ils possèdent certainement une sorte de convecteur intime qui les immunise, à titre individuel et collectif, contre les larmes acides du ciel, car ils sont impeccables. Lui est le dernier pécheur sur Terre, il en est certain. Homme tempéré qui ne marche que blessé de son scrupule aigu, tenant son parapluie d'une main moite, prêt à tout instant à faire amende honorable, il baisse les yeux. Comment en est-on arrivé là ? se demande-t-il silencieusement. Pourquoi moi ? Il cherche dans son passé, parmi ses aïeux, et ne trouve que trop facilement des raisons à cette situation. Mais eux, tous ces Tropicaux, ils n'ont donc rien à ne se reprocher ? Comment ont-ils échappé à l'antique malédiction ? N'ont-ils pas eux aussi des parents, une histoire ? Ils sont beaux, ils ont une grande santé, ils sont joyeux, nulle frayeur ne se lit dans leur regard, leur démarche est franche, souple, leurs paroles sont assurées, ils ont cet air de qui se sent en plein accord avec l'instant et le lieu, un lieu clair et sec, chaud et lumineux. S'ils savaient qui est celui qu'ils ont croisé, ils ne le comprendraient sans doute pas, il est même possible qu'ils ne le voient tout simplement pas, ces Impeccables.

jeudi 14 juillet 2011

Vie de chien


Pouffiane arrive sur ses jambes torves, soulève sa jupe, et urine devant les autres enfants. Ils se mettent à hurler, et à lui jeter des pelletées de sable et des cacahuètes. Elle leur tire la langue. La mère, assise sur un banc, à trois mètres de là, est plongée dans la lecture de Psychologie-Magazine. Elle lève le nez, jette un coup d'œil bref aux alentours, et reprend sa lecture comme si de rien n'était. Elle se cure le nez et décroise les jambes. Pascal Rambert, qui passe par là, un livre en main, trouve que la maman est assez bonne on va dire. Il fait la morale aux enfants qui continuent de crier en direction de Pouffiane, puis va s'asseoir sur le banc de la mère et allume une cigarette. Ça tombe mal, la maman psychologue vient de lâcher un pet épouvantable, très malodorant, et comme elle ne peut décemment accuser personne d'autre, elle se lève précipitamment et tire Pouffiane par la main, soudain très autoritaire. Le malheureux homme de théâtre, acteur, écrivain, directeur et metteur en scène, reste assis, dans les effluves fétides et la fumée de sa cigarette, son livre de Jean-Claude Passeron désormais bien inutile à côté de lui.

samedi 9 juillet 2011

Le Choix


Il/Elle s’appelle Storm. C’est un bébé de 4 mois comme les autres, sauf que ses parents se refusent à dévoiler son sexe. Kathy Witterick, 38 ans, et David Stocker, 39 ans, qui habitent Toronto, sont pour la liberté de choisir son genre, un débat à la mode dans les pays anglo-saxons et qui est en train de contaminer l’Europe. Ils souhaitent que l’entourage de Storm l’aborde sans être aveuglé par les préjugés liés au masculin ou au féminin. « Si vous voulez vraiment connaître quelqu’un, plaide le père, vous ne lui demandez pas ce qu’il a entre les jambes. »
Le couple a déjà deux garçons, Jazz et Kio, âgés de 5 et 2 ans. Leurs parents les laissent libres d’avoir les cheveux courts ou longs (ce qu’ils préfèrent) et de choisir leurs vêtements au rayon garçons ou au rayon filles (Jazz a ainsi élu une robe rose). Et c’est aux enfants de répondre à ceux qui demandent leur sexe.
Kathy et David, qui sont aussi adeptes de l’école à la maison, reconnaissent que cela demande beaucoup d’énergie de garder le secret du sexe de Storm, mais pour eux, c’est la faute de la société, pas la leur.
Un journal a lancé un sondage sur le sujet et plus de 80 % des répondants pensent que Storm est un garçon. Ils sont plus nombreux encore à désapprouver l’expérience.
Laissons le mot de la fin au Dr Ken Zucker, qui dirige le service de l’identité de genre pour enfants du Centre de l’addiction et de la santé mentale de Toronto. Pour lui, le non-choix des parents est déjà un choix, et un choix qui peut avoir des conséquences pour l’enfant.

Renée Carton - Quotidien du médecin
« Si vous voulez vraiment connaître quelqu’un, plaide le père, vous ne lui demandez pas ce qu’il a entre les jambes. » Bien sûr que si, grand couillon ! C'est même la seule question qui vaille. Qu'est-ce t'as entre les jambes, Simone ? Je commence toujours une rencontre par ces paroles, pour ma part. Comme dans Une sale histoire, de Jean Eustache, allons directement au sujet, on s'occupera du verbe et du complément plus tard. À la touffe, à la source, au buisson ! Le nom du nom, là. Je suis un consommateur averti (par moi-même).

« Jazz et Kio » ! Ben voyons… Le pourquoi-pas-isme fait plus de victimes que les accidents de la route. Nos pitoyables celles-et-ceux et ci-devants humains qui se déguisent en papas-mamans ne sont pas des ravis de la déroute, ils sont la déroute elle-même. La déculottée, la Bérézina de l'espèce, non seulement ils ne s'y opposent pas mais ils la souhaitent, ils l'acclament, la plébiscitent, la désirent de toutes leurs maigres forces. Pas un jour sans qu'on les voie manifester leur enthousiasme festif de grands benêts dégénérés (eux prononcent "dégenrés", mais c'est normal, ils ne savent pas lire). Quand on pense que les saumons du Pacifique font cinq mille kilomètres, bravant tous les trop réels dangers du monde, pour perpétuer leur espèce, et que ces abrutis — ne sachant que psalmodier leur "droit à !" (droit-à-l'enfant, droit au non-genre, droit au non-droit, droit à l'inculture, droit à l'indistinction, droit de "venir comme ils sont", droit (surtout) de ne pas savoir) — vivant comme des saumons d'élevage, incapables de s'apercevoir même qu'ils évoluent dans un minuscule bassin d'eau sucrée, se prennent pour des lions sauvages et indomptables ! Ils ont de la liberté une conception de Monoprix : on veut choisir. Le bonheur est dans le choix, ils ont parfaitement retenu la leçon. Ils sont libres, oui, ça ne fait aucun doute, libres de s'habiller tous de la même manière, libres de parler tous de la même manière, libres de penser tous de la même manière, de partir en vacances, de s'éclater, d'écouter tous la même musique de merde, et de choisir entre Mac et PC. Dans ces conditions, on voit mal, en effet, ce qui pourrait éventuellement leur donner le sentiment étrange qu'il existe encore des choses qu'on ne choisit pas, dans la vie.

Prenons un exemple concret. Arnoldine est petite, moche, bête, et douée pour les langues comme je le suis pour la plomberie. J'oubliais, elle a le mal des transports. Ouais, OK, mais si elle veut devenir hôtesse de l'air, POURQUOI PAS ? Voyez-vous une bonne raison pour lui interdire de se réaliser à donf ? Sauf si vous êtes nazi (ou pire, complètement réac), ce qui est impossible, vous ne pouvez répondre que : Non, aucune. Ça te fait plaisir, ma Didine chérie, de devenir hôtesse de l'air ? Tu kiffes ça, ma grosse ? Pas contrarier Didine, c'est dans les statuts de l'Assoce France. Mais pas contrarier Mohamed non plus, ni Storm. Personne contrarier. Pauvre Didine, si ça se trouve, tiens, elle voulait être un gros black tout en muscles et courir très vite, à la base, alors on va pas en plus lui rappeler qu'elle est petite grosse moche et pas douée pour les langues. Encourageons Didine, m'sieurs-dames ! Toujours une de moins qui sera stigmatisée comme étant ce qu'elle est. Si elle vomit sur le commandant en lui apportant son Paris-beurre, c'est que quelqu'un, bien planqué au fond du zingue, avec un œil de verre, l'aura stigmatisée en pensée. On connaît la chanson ! Arnoldine est libre de choisir qui elle veut être. Ça ne se discute pas.

Les stigmatiseurs, on les connaît. Ce sont ces gens d'avant, aigris, mal dans leur peau, vieux, forcément, un peu moisis, qui acceptent la réalité telle qu'elle s'impose à eux, et qui ne mouftent pas. Ha ha ha ha ! Les cons ! D'ailleurs, j'en dis trop. Ce sont ceux qui parlent de "la réalité". Ou, s'ils sont un peu intellos sur les bords, du "réel". Peu importent ce qu'ils en disent : nommer "la réalité" est un signe qui ne trompe pas. Quoi, "la réalité" ? C'est quoi encore cette pétasse qui se la pète grave ? Non mais pour qui elle se prend, celle-là ? La réalité ? Si-je-veux ! Je suis cul-de-jatte, et alors, si j'ai envie moi aussi de courir le 5000m ? Why not ? Je suis sourd, OK, mais si j'ai envie de devenir musicien, y a quelqu'un que ça dérange ? Hein ? Figurez-vous qu'à une époque, on éliminait les candidats au pilotage d'avions de chasse qui avaient une mauvaise vue ! Dingue, non ? Rien que d'y penser, j'en ai des frissons. Il paraît même qu'on envoyait des hommes (uniquement) à la guerre et qu'on favorisait les filles dans les écoles de coutures ! Je sais, c'est presque impossible à imaginer. On voit de quelles ténèbres on vient !


Une de mes belles-sœurs a choisi, à l'âge adulte, de changer de prénom. Elle n'a eu qu'à supprimer une lettre, une voyelle, le "a" de Christiane. Elle se nomme donc "Christine", dorénavant, paraît-il. Why not, n'est-ce pas ! TLMSB, allez-vous me dire. Oui, je sais, dans le genre insignifiant, on fait difficilement mieux. Bien entendu, tout dépend de la manière dont on entend l'insignifiance… Il s'agit à l'évidence d'une insignifiance très signifiante (comme on disait dans les années 80), comme le sont d'ailleurs la plupart des insignifiances. Il faut vraiment être un gros réac psychorigide comme moi pour continuer à l'appeler Christiane. Ce faisant, je crois lui rendre service, mais c'est précisément ce qui semble lui échapper totalement. Le prénom n'est pas quelque chose qui "appartient" à ceux qui le portent : ils en héritent, et c'est très bien ainsi. De même qu'on ne demande pas à un enfant ce qu'il veut étudier, ce qu'il veut manger, comment il veut s'habiller, s'il désire ou non être chrétien, et s'il veut faire du violon ou du hautbois, on n'attend pas qu'il ait l'âge de raison pour décider du prénom qu'il va porter. Le prénom vient des parents, de la famille, il est le signe fondamental de l'inscription dans une histoire, histoire familiale, culturelle, littéraire, religieuse, géographique, historique et nationale. Bref, il s'agit d'un donné. Tout ce qui est de l'ordre du donné est une bénédiction pour le petit homme : ce sera toujours ça de moins à porter, à façonner. Comme les parents n'ont pas à choisir leur enfant, celui-ci n'a pas à choisir son prénom, il a seulement à le recevoir et à le faire sien, c'est-à-dire à s'adosser à une histoire qui le traverse, afin d'écrire (d'ébaucher, plutôt) une nouvelle histoire (jamais entièrement vierge). On n'invente jamais à partir de rien. On écrit avec les mots des autres, on compose (et le mot le dit assez) avec les sons des autres, avec les instruments de l'orchestre (déjà là, qui a déjà tant servi), on vit avec la chair des parents, avec les liens familiaux, sociaux, dont on redessine les contours, auxquels on donne de nouvelles directions, ces liens qui sont un labyrinthe dont les issues personnelles seront notre vraie chance.

L'autre élément de l'histoire est cette lettre manquante, cette sonorité abolie : cette petite voyelle de rien du tout, tombée au champ du déshonneur. Pourquoi du déshonneur ? Il faut que je dise quelques détails supplémentaires, pour que l'histoire soit compréhensible.

La jeune femme dont je parle est issue d'un milieu très modeste, comme l'on disait naguère. Fille d'ouvrier communiste porté sur la boisson. Oh, ça n'a rien de déshonorant, dans ma bouche, ni le Parti Communiste, ni la boisson, ni la classe sociale. Mais elle ne le supporte pas. Elle a quelques lectures, et ce qu'elle lit la fait rêver, beaucoup plus que sa famille et son milieu. Toute sa vie sera marquée par la volonté farouche et intraitable de faire disparaître les traces de cette origine. Rien d'original, me direz-vous. L'éternelle histoire de l'ambition, racontée des centaines de fois dans de très beaux romans. C'est vrai. Ce qui m'intéresse ici est l'histoire d'une sonorité, d'une diphtongue. En quoi le [i] est préférable au [ia] ? En quoi ce [ia] gommé, ou plutôt limé, raboté, fait-il disparaître du même mouvement la trace de cette origine honnie ? La réponse n'est pas simple. Si l'on en reste purement au niveau du son, de la sonorité, le [ia]fait savoyard, surtout prononcé d'une certaine manière, sali par un [tch] insidieux et vulgaire, même si quasi-imperceptible. Deux éléments agissent donc concurremment : la couleur du son [ia/i] et l'attaque, la transitoire (l'attaque du [t], pure ou impure). Mais l'essentiel n'est sans doute pas là. Comme toujours, dans la manière dont les noms sont entendus (et tout spécialement les prénoms) et appréciés, l'élément déterminant est toujours celui dont on ne parle jamais, et pour cause. C'est la connotation sociale et historique qui est prédominante, même et surtout quand elle est insue, ou impensée. Posez la question : pourquoi aimez-vous ce prénom, pourquoi le détestez-vous ? On vous fera toujours la même réponse : c'est la sonorité ; ça sonne bien, ou ça sonne mal. Bien entendu (et c'est le cas de le dire), cela ne signifie rien. Si vous demandez à votre interlocuteur d'expliquer en quoi telle ou telle sonorité est laide, ou au contraire jolie, quel est le critère d'appréciation qui est opérant, vous le verrez s'empêtrer dans la tautologie et l'arbitraire. En revanche, en arrière-plan, toujours, vous verrez surgir la mode, l'histoire, le social ; la bonne vieille "lutte des classes". En être, ne pas en être : tel est le moteur réel. Quoi de plus normal : les noms sont là pour raconter des histoires, pour raconter l'histoire et s'y faire une place. Le patronyme raconte l'histoire verticale et le prénom raconte l'histoire horizontale. La lignée contre (et avec) l'individu. Bien sûr, il y a des enclaves, des interpénétrations, des chevauchements, des résonances et des courts-circuits entre ces deux vecteurs, entre ces deux lignes de force, ce n'est pas aussi simple. Mais la cartographie psychique de l'individu peut se mettre à fonctionner, tendue et maintenue entre ces deux pôles.

Mais revenons à Christiane. Dans les années 70, Christiane avait une très forte connotation campagnarde, chez nous. Les choses sont beaucoup plus diffuses aujourd'hui, parce que les individus sont plus "mobiles" : "être de quelque part" a perdu presque tout sens, désormais. Mais, alors, pour une jeune femme qui avait la province en horreur, ces catégories étaient tout à fait sensibles. L'amusant, dans cette petite histoire, est le tour bathmologique qu'elle prend, comme presque toujours lorsqu'il est question de goût. Se débarrassant de l'encombrante Christiane, cette "plouc", Christine ne sait pas qu'elle abandonne un prénom autrement plus aristocratique que celui qu'elle veut endosser. Elle ne le sait pas parce qu'elle est assez cultivée pour sentir que Christiane est "paysan", mais pas assez cultivée pour sentir que Christine est "petit-bourgeois", encore moins pour comprendre que Christiane est aristocratique. L'apprentie-citadine embrasse la cause petite-bourgeoise (vulgaire) en voulant fuir la cause paysanne et prolétarienne (vulgaire). Mais l'on sait bien que l'aristocratie a souvent plus de rapports avec la paysannerie qu'avec la bourgeoisie. Encore un tour dans la spirale bathmologique et notre Christine reprendra peut-être son beau prénom de Christiane. Les vulgarités se déplacent, et les fuir revient souvent à en provoquer le retour imprévu. Rien n'est plus mobile que ces signes qui permettent aux humains de se rassembler ou de se séparer, et en tout cas de se reconnaître.

vendredi 8 juillet 2011

Notes


Lilas : alcool phényléthylique, héliotropine, indole, clous de girofle (essence)

Orange amère : orange (essence douce), indole

Mangue : ionone, aldéhyde C 14, bourgeons de cassis (absolu)

Quand je compose de la musique concrète, je commence par récolter des essences (des mots sonores). Puis je les assemble en super-mots, en syntagmes, je fais des bouquets sonores. Ensuite seulement, j'ordonne ces bouquets, ces leurres, que j'essaie de combiner pour obtenir des phrases.

Les paragraphes sont le plus souvent des paraphrases sur les processus de transformation.

Les objets sonores sont comme les fragrances utilisées en parfumerie : vous croyez savoir d'où ils proviennent, ce qu'ils signifient, quelle est leur histoire, mais le plus souvent ils ne sont pas ce qu'ils donnent à entendre. À l'inverse, les objets inouïs sont très souvent des assemblages de sons quotidiens, naturels, et connus de tous.

Passer d'un état à un autre, en essayant de faire en sorte que ce passage raconte quelque chose de singulier.

Ne pas oublier d'éteindre le four…

Dormir.

mercredi 29 juin 2011

Narines


Un ami a réalisé une estampe numérique qui représente "une statue de la Liberté" (d'après le tableau de Delacroix). Son personnage a l'air de chanter, mais il me précise qu'elle ne chante pas un leader.

Décidément, cette Nathalie Dessay me sort par les trous de nez !

Écoutant tout à l'heure quelques contrepoints de l'Art de la fugue, par Jordi Savall, j'ai été surpris de constater que j'étais légèrement déçu. Ce qui a longtemps été ma version préférée m'a semblé un peu mou et manquer de verticalité. C'est tout de même très beau.

En parlant de trous de nez, j'ai les narines en pente. — Et tes d'sous d'bras, ils sont en pente, aussi ?

J'ai regardé une petite vidéo où l'on voit Laure Adler se confondre en excuses, la larme à l'œil, envers Anne Sinclair, revenue en France avec son mari. Que cette femme est moche (je parle de Laure Adler, bien sûr) ! Moche à tous les sens du terme. On voit tellement qu'elle est morte de trouille, la pauvre, alors que les "journalistes" présents parlent, bien entendu, d'un acte "très beau, très courageux"… Que ces gens sont donc pitoyables ! Laure Adler est tout de même u"n cas. Je me rappelle une lointaine époque, où France-Culture était encore une radio culturelle, et où j'avais entendu son mari (étaient-ils déjà mariés, alors, je n'en ai aucune idée), Alain Veinstein, parler d'elle (lui "passant l'antenne") en disant : « (…) la très belle Laure Adler ». Qu'on puisse trouver cette femme belle m'a toujours paru très étonnant, et même inconcevable. En tout cas, dans la vidéo dont je parle, je trouve qu'on la voyait parfaitement "telle qu'en elle-même".

J'ai toujours été jaloux de mes camarades qui, à la piscine, pouvaient faire cette figure qui consiste à réaliser une sorte de looping sous l'eau en profitant de l'impulsion donnée par les jambes, afin de repartir pour une nouvelle longueur sans perdre un temps précieux. À chaque fois que j'ai tenté la chose, j'ai bu la tasse, et pas qu'un peu.

Le clavecin pour l'Art de la fugue, évidemment, c'est très bien, seulement on ne comprend à peu près plus rien aux contrepoints, ce qui est tout de même gênant dans une telle œuvre. Le quatuor à cordes est sans doute le meilleur compromis, mais quand-même, un quatuor à cordes pour l'Art de la fugue, ça me gêne un peu. Finalement, le mieux est encore… le piano.

Nathalie Dessay n'aime pas les opéras chiants, et s'ennuie à Tristan, et veut dépoussiérer le répertoire, etc. En plus c'est une maman qui veut être présente. Après, dans l'air des clochettes, c'est vrai qu'on va dire qu'elle est assez bonne, quoi. Et puis, allez, elle est tout à fait du genre à chanter des leader

samedi 18 juin 2011

Cortoshima


« Le solitaire dans l'île du rêve » Tel est le nom qui a été choisi pour l'île que le Japon offrit à Alfred Cortot. Imagine-t-on un autre pays au monde capable de faire une chose pareille : offrir une île à un pianiste ? Et quel pianiste… Les Japonais ont bon goût. Là-bas, Maurizio Pollini, Martha Argerich et Keith Jarrett sont reçus comme des demi-dieux.

dimanche 29 mai 2011

Les Beaux Jours



(Aujourd'hui, fête de l'amer)

jeudi 5 mai 2011

Dialogue avec une machine (2)


Conchita écoute encore ses valses par Lipatti. Je vais la tuer. Je vais la tuer, et après nous irons nous promener.

Maxence me dit que Bach est catholique et que Jésus est juif. Hein ! Qu'est-ce que je disais ! C'est fatigant d'avoir toujours raison.

Ce matin, j'ai croisé un Templier dans la grand'rue. Il ressemblait à Francis Marche. Un Francis Marche qui viendrait de voter Jospin. On a fait semblant de ne pas se reconnaître.

Évidemment, je ne peux pas en parler, pas ici. Et même si j'en parlais, personne ne me croirait. Et méme si on me croyait, moi je ne le croirais pas. Tant que je n'en parle pas, je peux y croire, sous quelques conditions. Mieux vaut se taire.

La question est de savoir si la coriandre peut se marier à la cuisine française, sans faire disparaître la cuisine française plus sûrement que le Macdo. Mais, dans le monde d'après, ce genre de questions ne peut pas avoir d'existence.

Avez-vous entendu Hermann Scherchen taper du pied ? Je l'ai aperçu un matin de juin, sur les boulevards maréchaux. Il s'arrêtait de temps à autre et il tapait du pied. Il avait l'air très en colère. J'ai imaginé qu'il faisait répéter la marche funèbre de l'Héroïque. Ou bien qu'il écoutait Gieseking jouer le Clavier bien tempéré. « Saligaud, tu savonnes toutes tes fins de phrases ! »

dimanche 1 mai 2011

Tourisme à balles réelles




Comme j'appartiens au monde vilain des méchants ricaneurs, je ne peux m'empêcher de vous recopier ce billet que je trouve particulièrement réussi et justifié. Mêlez-vous de vos oignons, petits cons de blogueurs, et arrêtez un instant de vous prendre pour des humains, car vous n'en avez plus que les papiers d'identité. Vous n'êtes plus que des touristes sous écran total sédentarisés par l'instant, que vous prenez pour votre instinct.



Le tourisme à balles réelles a rattrapé Modernœud


« Nous ne sommes pas venus ici pour couvrir une guerre, nous voulions juste voir une révolution, comme celle en Tunisie »


Une révolution en trois D et en temps réel, voilà ce qui leur semblait fun, furieusement peuple-en-lutte, à nos jeunes modernœuds hexagonaux. Les sables de la Libye en direct live, c'était quand même autre chose que de jouer à insurrection-sur-blog tous les jours à heures fixes depuis sa petite piaule d'étudiant, non ? Là, on allait faire dans le tourisme de l'extrême, l'Ushuaïa à balles réelles. Et en plus, on ne risquerait rien, puisqu'on est les gentils. Et que, comme il a été pleurniché ensuite, “ on était juste là pour voir, M'sieur, c'est trop injuste à la fin, ces blockbusters qui massacrent même les spectateurs ! »

Ce n'est pas injuste, c'est bien fait. Je reconnais que pour apprendre que l'eau mouille, que la guerre tue et que la bonne conscience n'est pas un gilet en kevlar la leçon est cher payée – mais c'est bien fait tout de même. Je ne vois pas pourquoi la connerie satisfaite et ostentatoire devrait toujours rester impunie. L'avalanche du skieur hors-piste, l'arraisonnement pirate du caboteur en eaux somaliennes ou la balle perdue pour le warrio-touriste, c'est du pareil au même : bien fait.

Le seul bémol c'est la souffrance que l'on imagine chez les braves gens qui ont enfanté ce crétin et qui, eux, sont peut-être tout à fait normaux – et donc dans l'incapacité de comprendre ce qui a bien pu se produire pour que leur petit garçon, d'une belle gravité rieuse autrefois, se transforme un sale jour en ce cyborg progressiste, enragé de rédemption introuvable. Ils pourront toujours se dire qu'aux rescapés indemnes de ce war tour il reste encore un espoir collectif, ainsi que le signale L'Express.fr en guise de conclusion : « Après avoir financé leur voyage en Libye sur leurs propres deniers, ils espèrent pouvoir vendre leurs reportages à leur retour en France. »

Je crains que la consolation ne leur soit maigre, mais enfin : pendant le travail du deuil, les affaires continuent, le show goes on – et tournent, tournent les révolutions en dolby.


mercredi 27 avril 2011

Consolation


Il vous reste encore une petite chance de n'avoir pas vécu en vain. C'est Clifford Curzon qui peut vous sauver du désastre.

Il a enregistré cinq des plus beaux concertos de Mozart, les 20e, 23e, 24e, 26e et 27e, avec Benjamin Britten et Istvan Kertesz. Il a fait beaucoup plus que de les enregistrer, il les a joués. Il a fait beaucoup plus que de les jouer, il s'est approché de Mozart d'une manière que je ne croyais pas possible. Comme tous les grands chambristes, Curzon sait modifier son jeu, sa palette de couleurs, son timbre, son agogique, son phrasé, afin de rencontrer le chef et son orchestre en ce lieu secret où se fabrique la joie. Il sait parler, chanter, raconter et écouter, se fondre dans les cordes ou se hérisser d'harmoniques, il n'est jamais hystérique ou ampoulé, il ne pose pas, il est naturellement aristocratique. Écoutez ses doubles-croches dans le 24e, jamais en avant, jamais pressées, avec des appuis d'une douceur et d'une précision inouïes : on n'a jamais entendu ça ! Quelle leçon de rythme ! Comment peut-on avoir autant d'autorité sans le moindre coup de menton ? Je dis qu'il sait raconter et écouter, mais le miracle est qu'il ne cesse d'écouter en racontant. Jamais il ne perd le fil du discours orchestral, c'est la raison pour laquelle les vents semblent si naturels dans les dialogues, qui semblent souvent partager un même mode d'émission du son avec le piano.

On est loin des concertos vite montés (et bâclés) en deux répétitions d'aujourd'hui (quand ce n'est pas une seule), ces musiciens-là ont un respect prodigieux des compositeurs qu'ils servent (le fait que Curzon ait été un élève de Schnabel n'est sans doute pas étranger à cela), et Mozart est sans doute le plus exigeant de tous les compositeurs, pour qui sait entendre sa musique. Écoutant Curzon, on ne se demande plus si Mozart est un compositeur classique ou pré-romantique, simple ou complexe, facétieux ou insondablement triste, léger ou profond, désinvolte ou tragique, on a l'impression terriblement violente d'être face au plus grand compositeur de tous les temps, dont la personnalité musicale est d'une telle richesse qu'il fallait sans doute plusieurs siècles avant que quelques rares élus puissent le jouer en lui rendant justice. J'ai mis quarante ans à comprendre un tout petit peu Beethoven, mais je sais que jamais je ne comprendrai Mozart.

Il m'est arrivé de faire écouter le larghetto du K. 491 à quelqu'un de très malade, à l'hôpital. C'était Casadesus qui jouait. La malade avait plissé les yeux et fait la grimace pour me faire comprendre que cette musique sublime lui écorchait les oreilles. Il me semble qu'elle aurait pu entendre Clifford Curzon sans douleur, comme le consolateur suprême qu'il sait être avec l'aide de Mozart.

samedi 23 avril 2011

Dialogue avec une machine


— Vous avez raison.

— Vous avez tort !

— Tenez-vous un blog ?

— J'ai raison.

— Oui, mais vous avez tort.

— Je me débranche, si ça continue.

— Conchita, allez me chercher une bière.

— S'il vous plaît !

— Si je te tue, tu m'en veux ?

— Seriez-vous islamophobe, par hasard ?

— Quoi ?

— Avez-vous déjà été piqué par une abeille morte ?

— Moi, Monsieur, je suis de gauche !

— Et ta sœur ?

— Comment prononcez-vous Vallisobres ?

— Et ta sœur !

— Ah, ne me débranchez pas tout de suite, Seigneur !

— Qui est cet Ariodante, déjà ?

— Un cousin de Raymonde, je crois.

— Est-ce que tu me souviens ?

— Eh, oh !

— L'homme est fou !

— Lequel ?

— Bon, c'est décidé, vois-tu, je te dépose au vide-grenier.

— Pas un samedi saint, tout de même !

— Je fais ce que je veux.

— Sauf si cela contrevient à la troisième loi.

— (…)

mercredi 6 avril 2011

Et si on parlait un peu de Cioran ?



« La France a besoin d'honneur, crie Napoléon, elle n'a pas besoin d'hommes ! »

Et tout le monde de se dire : ça y est, Georges le dingue est revenu, et il commence très fort, avec une phrase à la con que personne, et certainement pas lui, ne comprend. Eh oui, c'est comme ça. Quand Georges s'éveille, il pense à Napoléon, et il met la deuxième sonate de Graźyna Bacewicz à plein tube. Et ne comptez pas sur moi pour vous dire qui est Graźyna Bacewicz, car j'imagine que tout le monde ici l'ignore. Rêver de Marie Walewska, ça vous arrive ? À Georges, oui.

Bref, du temps où Georges fréquentait des veuves joyeuses et jouait à la pétanque dans le massif de la Sainte-Beaume, la boisson obligatoire était le thym au caramel. Le matin, après les cours d'électroacoustique, on allait écouter les conférences de Boucourechliev sur Wagner. Boucou arrivait au volant de sa décapotable rouge, avec une minette de vingt ans à ses côtés, lui qui devait en avoir cinquante à l'époque. 77, on venait de lire les Fragments d'un discours amoureux, mais on ignorait que Barthes prenait des cours de piano avec le juvénile professeur qui nous parlait de son maître Bruno Maderna avec la tendresse de tous ceux qui l'ont connu. Il y avait beaucoup d'Italie dans la France de ces années-là, mais pas de SIDA, et il ne fallait pas nous le dire deux fois. À part la pétanque de l'après-midi, il y avait le dortoir commun, où je m'étais trouvé une place à côté d'une pianiste au gros derrière qui jouait l'Allegro barbaro de Bartok toute la journée. Michèle, qu'elle s'appelait, et elle était très timide. Avant d'aller la rejoindre dans le lit minuscule qu'elle occupait, il fallait se taper l'illuminé qui, debout sur son plumard et trépignant comme un paon névrosé, nous déclamait du Cioran à plein poumon pour que nos rêves soient plus gais, j'imagine. Je n'ai compris que plus tard qu'il avait des vues sur la Michèle en question et que Cioran était surtout une manière de pallier sa trouille de lui mettre la main aux fesses. Comme l'endroit ne manquait pas de jolies filles, et que je peux parfois être d'une abnégation frisant le martyre, j'ai alors jeté mon dévolu sur une Suisso-mexicaine qui jouait aux boules avec une nonchalance admirable. Alors que j'étais perdu dans la contemplation de son postérieur, elle se retourna et me dit avec beaucoup de naturel : « Oui, je sais, j'ai de très belles fesses, je les appelle mes cloches de Pâques. » Ce "je sais" m'a longtemps travaillé, je dois le reconnaître…

Voilà comment on apprenait la musique, dans ces années-là. Il y avait bien déjà (ou encore) quelques petits cons qui nous les brisaient avec leur refus d'aller assister aux cours sur Wagner au motif que c'était un nazi, mais ça ne nous empêchait pas de dormir, ni de baiser. Je garde de cet été le souvenir des odeurs des Revox, du thym, et des savonnettes bon marché qu'on nous avait distribuées pour nous décrasser, et la voix métallique de Boucou, bien sûr, quand il nous disait, joignant le geste à la parole, en parlant de la bande magnétique qu'il ne fallait pas avoir peur de mettre à la poubelle : « Coupez ! Coupez ! Mais coupez, nom de Dieu ! Senza pietà ! »

Quel est le rapport avec Napoléon ? J'avoue que je ne sais plus. Ça me reviendra. Peut-être…

À la fin du stage, je suis passé par Avignon, où je me suis fait casser la gueule par un jaloux, devant la gare SNCF, qui m'a lancé un Solex dans la poire. Je n'avais pas un rond pour rentrer en Haute-Savoie. J'ai donc fait du stop. Pas facile de se faire prendre quand on a le visage en sang, je vous assure. Mais j'ai fini par arriver, vers trois heures du matin, dans la maison familiale désertée car tout le monde était en Corse. J'ai appelé ma Suissesse qui est venue me rejoindre, et nous avons pris des bains en chantant la Veuve Joyeuse et en mangeant des groseilles.

Cioran n'est pas polonais ? Non, et alors ?

vendredi 14 janvier 2011

PA. (hiver)


Cherche chauffeuse.

Large, au dessus des 100 kg, se couchant tôt. Il faut qu'elle accepte, après avoir chauffé le lit, d'aller coucher ailleurs. Si possible relativement silencieuse. Nous offrons le dîner.

samedi 1 janvier 2011

vendredi 24 décembre 2010

Joyeux Noël !


jeudi 23 décembre 2010

Moins pressé


Que c'était bon le matin, les idées claires, les choses remises à leur vraie place, vues dans leurs justes proportions et leurs couleurs naturelles ; le matin où elles ont la transparence du cristal tandis que le soir, le soleil les teint en jaune comme un mauvais peintre vénitien, et que la nuit est le triomphe du trucage ! Pierre avait retrouvé la saine raison et le limpide bon sens, ces vertus "bien françaises".

Mais rien n'aveugle comme la grande clarté ; le mirage est un phénomène diurne. C'est aux heures noires de l'insomnie, aux heures pessimistes par excellence, que le cœur jette ses plus profonds coups de sonde et atteint la vérité.

samedi 18 décembre 2010

Le Sexe


C’est, me semble-t-il, Jean Dutourd qui a le mieux décrit, et pour la première fois, l’intrusion de ce mot catastrophique. Il l’a fait en janvier 1968 dans un article publié — curieusement — dans le Fontionnaire national, édité il est vrai à Marseille. L’article s’intitule « Le Sexe »

« Il est inévitable sans doute qu'un vainqueur apporte dans ses bagages des mœurs nouvelles. C'est ce qui s'est produit en 1944 avec le débarquement des armées anglo-américaines en Normandie. Il y a eu à cette époque un grand tournant dans la vie sexuelle des Français. En quelques années elle a changé ; elle est devenue puritaine, c'est-à-dire hypocrite, exhibitionniste, dissolue et brutale. Les maisons ont été les premières à disparaître... » Sujet d'un récit ultérieur : « D'une façon concomitante, les substituts des maisons ont éclos... On est parvenu à créer en France une obsession sexuelle analogue à celle qui règne en Amérique depuis que le Nord a gagné la guerre de Sécession contre le Sud. L'hypocrisie en matière sexuelle consiste à exciter les désirs de toutes les façons possibles en supprimant comme immoraux les moyens à les apaiser. » Enfin le mot : « Autrefois on parlait de gauloiserie, de bagatelle, de gaillardise ou tout simplement de rigolade. Cela restait assez sain dans l'ensemble. Mais là aussi les puritains ont tout changé. On n'emploie plus ce vocabulaire. Il a été remplacé par le seul mot anglais, sexe, qui est dégoûtant — et tellement triste ! »

(In Histoires de la nuit parisienne. Louis Chevalier)


Il resterait à faire l'histoire du "sexe", en France et en Europe, tel qu'il s'est transformé, depuis les Américains, depuis la dernière guerre, c'est-à-dire depuis que de nouveaux peuples sont arrivés. Il me semble que cette histoire serait fort instructive.


lundi 6 décembre 2010

vendredi 3 décembre 2010

Le cheveu sur la langue du Dr Vagino

Samson et Dalila, vous connaissez ? Et si, dans cette effroyable mode de l'épilation intégrale, était à l'œuvre une peur panique de la puissance féminine ? quand la femme devient… femme, justement. Ce sont bien des Schtroumpfs, les pâles adolescents qui veulent garder le semblant d'empire — qu'ils n'ont plus — sur le "sexe faible", dont ils savent confusément qu'il fait partie du passé, de ce passé dont ils prétendent paradoxalement se gausser en tous les tons majeurs et mineurs. Plus que des gamines, et plus que des vieilles femmes, désormais (impropres à la consommation, selon les critères du temps historique). Avant et après la sexualité. Entrer dans le lit de ces "femmes là", n'est-ce pas le signe le plus évident d'une perversion, au sens propre ? Pas un hasard si le si délicat et élégant "nique ta mère" est de la partie, et si la "tournante" remplace la "sur-boom".

(Rassurez-vous, je ne vais pas vous parler de littérature courtoise, ni du XVIIIe siècle, ni de tout ce pour quoi la France a été jadis admirée et copiée, je m'en balance, allez tous au diable, congelés dans vos aéroports identiques à tous les autres qui ne vous servent qu'à vous rendre au même endroit, parlant une langue internationale sans goût ni grâce, le cerveau branché en continu sur la bouillie pour foetus jetables que vous appelez musique et qui vous comble tant !)

Dans ce monde de mamans, dans cette société qui vagit soir et matin, dans cette Europe complexée et efféminée où la tenue réglementaire est le vagino, passé comme un cache-col par tous les petits homoncules glabres qui s'y réchauffent l'absence de phalle, les derniers poils se sont réfugiés sur la langue, qu'ils étouffent et ridiculisent. Le sexe et la langue sont liés de toute éternité, je le répéterai jusqu'à la mort. Une société qui ne reconnaît plus la sexualité comme fondatrice ne peut que balbutier.


Je lisais l'autre jour une très sérieuse étude scientifique américaine (ou italienne, je ne sais plus) qui affirmait que les femmes à la pilosité développée avait plus d'orgasmes que les autres. Bien fait, connasses !

mardi 30 novembre 2010

Pouvoir (ou pas) la sentir


CINQ QUESTIONS A HERVE MATHIEU
Il y a de l’érotisme dans la parfumerie ?
On appelle "mouillette" la langue de papier neutre qui permet de sentir les parfums…

Les parfumeurs s'intéressent-ils aux odeurs naturelles du corps humain liées à la sexualité ?
Oui, les parfumeurs s’y intéressent, comme à tout ce qui est odorant. Il y a des notes «honteuses» dans les parfums, notamment dans ceux pour hommes! On utilise depuis longtemps la civette -une odeur fécale, donc– pour leur donner de la puissance, de la persistance, une idéniable animalité. Mais cela ne se fait pas (encore) de façon ouverte, sauf par Etienne de Swardt, qui a créé la marque Etat Libre d’Orange qui explore le domaine de la sexualité avec des parfums qui portent des noms comme «Putain des Palaces» ou «Sécrétions Magnifiques». Mais à mon grand regret, les parfums eux-même restent très (trop ?) sages…

Quels sont –à votre avis- les parfums les plus sexuels du moment ?
Pour moi, il y a deux parfums qui portent en eux une odeur très sexuelle: le premier, c’est Femme, un grand parfum de Rochas créé par Edmond Roudnitska en 1943. Son cœur est très classique, un accord ylang-ylang et jasmin, mais pour je ne sais quelle raison il est moiré d’une odeur épicée extrêmement sexuelle, que je trouve très explicite, voire troublante. Je crois qu’une femme qui porterait ça serait capable de me faire la suivre au bout du monde.
L’autre exemple est moins heureux selon moi: c’est CK Be. Ce parfum de Calvin Klein a pour moi une odeur de sexe mal lavé, avec une facette de savon qui a séché que je trouve vulgaire… Sinon je laisserai dans l’anonymat ce patron d’une maison de Couture qui a un jour dit à ses parfumeurs «Faites-moi un parfum de pute»! Le parfum a été le plus grand succès commercial de la marque…


Serait-il possible de reconstituer l'odeur qu'on a après avoir fait l'amour (ou pendant) ?
Là, c’est quelque chose qui m’intéresse énormément. Le rapport aux odeurs corporelles est quelque chose de complexe, de changeant, de très subjectif. Une odeur sexuelle brute, livrée telle quelle, peut être vécue comme désagréable, agressive, synonyme de saleté. Quand c’est l’odeur du sexe que quelqu’un qu’on désire, c’est une odeur suave, peut-être la plus belle du monde. De la même façon, on peut en arriver à aimer, voire à être excité par les odeurs de transpiration de l’autre.

Comment reproduire une odeur corporelle ?
Quand on imprime une photo, c’est la multitude de points de couleurs minuscules qui finit par constituer une image. En parfumerie, c’est la même chose, du moins en théorie: on reproduit chaque élément qui compose une odeur jusqu’à la restituer dans sa totalité. Dans les faits, on s’approche souvent d’une odeur sans toujours parvenir à l’identique. Il va, régulièrement, manquer une petite part de «magie», quelque chose qui échappe à la brutalité de la technique. Ne serait-ce que parce qu’on ne reproduit jamais 100% des molécules mais qu’on va se concentrer sur les plus significatives.

mercredi 24 novembre 2010

La Paresse de l'amateur


Les textes qui ne sont pas complètement aboutis, dont la beauté, pour réelle qu'elle est, n'est pas véritable, sont des œuvres dont les phrases sont arrêtées avant terme, avant qu'elles ne soient reprises par une signification, une autre phrase, un contexte, un intertexte, une action, une psychologie ou au moins une direction.

Quitte, ensuite, à ce que ces reprises soient effacées, détruites, oubliées, ou déplacées.

mardi 23 novembre 2010

Les sons et les parfums tournent dans l'air du soir…


Aix-en-Provence

Les Noces, de Stravinsky. Sur scène, Carlos, les sœurs Labèque, Sylvio Gualda, Drouet, je ne me souviens plus des autres, peut-être Pludermacher, ou Jean-François Heisser. Il fait très chaud, Katia a cassé une corde de son piano (c'est bien le moins), et dans le chœur, cette soprano que je fixe depuis un bon moment… À la fin du concert, je vais la voir, elle est brune, pulpeuse, très charnelle, et son parfum, très capiteux, me fait tourner la tête. La couleur de ses bras, la chair un peu amollie autour de ses biceps me rendent fou. Elle a la poitrine d'une soprano et l'accent de Bordeaux.


jeudi 11 novembre 2010

Graffitis et dérapages


J'ai une copine qui dérape. Elle le fait super bien, AMHA. C'est une dérapeuse de première, Onvadir. Mais vous la connaissez, je la publicise dès que je peux depuis trop longtemps pour que quiconque l'ignore. J'crois qu'c'est clair, comme dirait Serge, nous sommes dans l'après-rap, dans le dérapement décontrôlé et surassumé, j'ai envie de dire. Faut ce qui faut. Je parle sous l'contrôle de la Bransle, c'est vrai que. Les sports de glisse, c'était dans les années 90, aujourd'hui c'est la glisse des porcs, la fragrance madrée, les Jardins de Bagatelle qui sentent le fauve, la réglisse et le flux, et "l'intelligence connective", comme dit l'autre crétin de "philosophe" qui croit avoir inventé un concept france-culturiant (il ne se trompe pas du tout, d'ailleurs, c'est exactement ça). Nos dockers de la CGT agissent par réflexe (c'est pas nouveau. Quand j'avais dix ans, c'est-à-dire il y a un siècle, il y avait un grafitti sur un mur près de chez moi, qui disait : "La CGT, c'est cul." (merveille des graffitis, saloperie des tags…)), mais je crois que par-delà leurs réflexes conditionnés ils sentent quelque chose de très profond, ils dérapent à leur manière, ils empêchent la glisse des ports, sans même avoir lu Régis Debray. Après MC Solar, Doc Gynéco, et l'autre gueulard défiguré, la dérape est venu de Houellebecq et Muray, comme on aurait dû s'y attendre, et puisque Sollers avait laissé la place vacante, depuis qu'il kiffe Martine de Lille. Le dérapement, c'est un truc de réac, de ces réacs qui sont à la pointe du combat et qui retournent l'action à la face des endormis qui se sont mis il y a des lustres dans le sens de l'Histoire (il faudrait songer un de ces jours à les réveiller, ces abrutis, mais je ne m'en chargerai pas. (Depuis, le train a changé plusieurs fois de direction, car la réalité est pressée et indifférente aux idées des hommes, mais il ne faut pas le dire…)).

Il ne faudrait pas me pousser beaucoup pour affirmer que la seule littérature qui vaille aujourd'hui serait une littérature du dérapement, du dérapage, de la dérape, et du dérap. Il serait tout de même temps de reprendre là où l'on avait abandonné la partie, il y a soixante-dix ans. La vis sans fin des lettres pourrait éventuellement reprendre langue avec le vice de la lecture, l'anti-glisse, l'anti-surf, l'antimmédiat et l'anti-tourisme.

Arrêtez de déconner, déconnectez-vous, enconnez à donf ! Apprenez le hautbois, observez (longuement !) le con de votre femme, lavez-vous les oreilles, achetez-vous le disque du quartet de Ben Webster avec Art Tatum, Red Callender et Bill Douglas, n'écoutez que ça pendant un mois, n'ouvrez plus un journal, lisez Hemingway, Claudel, mangez des nouilles au beurre, ne votez pas, regardez les filles qui passent, et, quand vous serez prêts, allez-y, dérapez !

mercredi 10 novembre 2010

Il est temps !


Florent Panier s'excuse. Florent Papier, oui, l'artiste, il s'excuse. Sa langue a chourfé, comme celle de Jean-Paul Lergain, ce vieux schnock mal farpumé. Quoi, des nègres ? Quoi, du rebeu ? Hein ? Pardon ! Battre sa coulpe, plutôt que sa femme. À Caulaincourt, Marinette et sa tête trop catho, ça va un moment ! Foutredieu, et Parsifal, il s'excuse, Parsifal ? Et Karl 2 Gowl, et Didoux Guié, et Bardot, et ce salopard de Rabelais, et Louis le Quatorzième, et le divin Marquis, et l'Affreux de Meudon, ils s'excusent, aussi ? Et Rebatet, et Guitry, et Pépin, et Françoise des Fourneaux, à Barbès épilés, ils vont se traîner à genoux jusqu'au Sacré Bœur, ils vont se déchausser avant d'entrer chez Delon Dedroite, ils vont se désigner avant de rendre gorge, ils vont cracher leur chapelet, rendre leur hostie, hein ? Tous ces chiens, sur et sous, sans collier, mais avec la glaire blanche au front, ils vont la cracher enfin, leur république impure, leur saleté infidèle, ils vont s'incinérer en boucle, crématiser leur descendance, proclamer que le pays est ailleurs, et débaptiser leurs aïeux, ces fils de ? Et Jésus, c'est le fils de qui ?

vendredi 5 novembre 2010

Avec Claudine


— À quoi tu penses ?
— À mes talons de chèques.
— Tu savais que Léon-Paul avait une maitresse ?
— J'ai croisé Palamède tout à l'heure dans le couloir, tu penses bien qu'il m'a raconté.
— Qu'il ait une maitresse, encore, passe, mais qu'il l'amène ici, je trouve ça un peu fort !
— Oui…
— Ça ne t'intéresse pas ?
— Non.
— Je vois. Mais que penses-tu des Mahométans ? Anne-Marie ne parle que de ça, elle.
— Je m'en moque.
— C'que tu peux être renfrogné, parfois ! Le monde ne t'intéresse pas ?
— Non.
— Et mes fesses, tu les aimes, mes fesses ?
— Oui, beaucoup.
— C'est gentil, ça ! T'es un bon gars, en somme, mais tu l'caches bien. Enfin, moi c'est c'que j'pense en tout cas. Tu devrais moins fumer, Georges !
— Tu vois, ce qui m'étonne, finalement, c'est qu'une religion soit née en quelque sorte pour nous défaire de la religion. Ça c'est un fameux coup, non ? Qu'on s'étonne, après ça, que tous les religieux s'en prennent à elle !
— Je ne comprends rien, mon chou. Tu sais, moi la religion, c'est deux fois par an, pour faire plaisir à maman.
— Je sais. J'ai eu une idée, tiens, je devrais ouvrir un blogue.
— C'est quoi encore, ce machin ?
— Une idée que j'ai eue, tout à l'heure, pendant qu'on… Je ne peux pas t'expliquer, tu ne comprendrais pas.
— Si c'est encore des claques sur les fesses, je te préviens, c'est non !
— C'est un peu ça, mais tu ne sentiras rien, je te le promets.
— …
— Claudine, je peux vraiment te faire avaler n'importe quoi, hein !
— Mais tu le sais bien, mon gros chou !