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dimanche 13 avril 2025

Concupiscence

Voulez-vous savoir ce que c'est que la vieillesse ? Je vais vous dire ce qu'elle peut être. 

Vous êtes au marché, vous attendez pour payer vos achats, deux artichauts, des lentilles, des pommes de terre, un avocat, des œufs, une salade, du chou blanc, et juste devant vous se trouve SC, la très belle infirmière, vraiment très belle, en tout cas elle est telle, dans votre souvenir, celle qui vous avait demandé ce que vous écoutiez, ce matin-là, il était très tôt, elle venait de faire la prise de sang pour laquelle elle était venue chez vous aux aurores, ou s'apprêtait à la faire, elle était parfumée, de ce parfum qui vous hanterait longtemps, vous écoutiez les sonates pour piano et violon de Bach, vous vous demandiez si lui faire compliment de sa beauté était une bonne idée, vous vous étiez décidé juste au moment où elle allait franchir le portail de la maison, vous l'aviez raccompagnée jusque là, vous lui aviez dit qu'elle était très belle, peut-être pas exactement de cette manière, elle avait bredouillé que le compliment lui faisait plaisir et avait laissé tomber tous les papiers qu'elle tenait à la main, et dans sa hâte étrangement maladroite de les ramasser, était-elle troublée ?, dans le jour pas encore complètement levé, vous aviez cru deviner qu'elle était soulagée de quitter cet endroit, même si rien dans ses manières ne pouvait laisser entendre qu'elle avait trouvé votre attitude déplacée, qui elle aussi attend son tour. 

La femme dont il est question attend son tour, elle ne semble pas pressée, pas comme ce matin où vous l'aviez vue pour la première fois, où chacun de ses gestes était précis et mesuré, inscrit dans une logique impérieuse, vous non plus ne l'êtes pas, et votre regard est enraciné, assigné et affecté à la seule tâche qui vous semble digne de l'instant dans lequel vous vous enfoncez comme dans une vase profonde et tiède, ce n'est pas réellement une tâche, vous regardez ses fesses, vous ne voyez que ça, elle est en pantalon, elles ont cette largeur à peine exagérée qui vous plaît tant, et vous vous dites, un peu bêtement : « Non seulement elle est belle mais elle a un cul divin » ou quelque chose de ce genre, peut-être somptueux plutôt que divin, mais toujours est-il qu'il est à votre goût, ô combien, ce cul, et c'est à ce moment-là que quelque chose, une présence, une modification subtile des ombres dans le lieu qu'elle et vous occupez, en ce début d'après-midi de printemps assez pluvieux, quelque chose, donc, vous fait lever les yeux, les détacher de ce derrière que vous auriez aimé avoir le temps de contempler plus longtemps, et vous croisez le regard d'un jeune et sympathique jeune homme, c'est Julien, le patron, qui vient en sens inverse, lui, qui bouge, lui, et dont les yeux légèrement plissés, je n'ai pas dit moqueurs, vous font comprendre immédiatement qu'il sait ce que vous étiez en train de regarder, qu'il a compris. « L'interminable est la spécialité des indécis » est une phrase d'Emil Cioran qui vous vient à l'esprit alors que vous levez les yeux. Vous êtes indécis, très souvent, c'est un fait, et vous auriez aimé que l'instant précédent fût interminable.

Oh, vous n'avez pas honte, non, pas vraiment, en tout cas, ce n'est pas un crime de regarder la belle croupe, comme on disait jadis, d'une jolie jeune femme, non, vous n'avez pas honte, ce n'est pas cela, mais vous sentez tout de même que le regard de Julien, ou même pas son regard, seulement la vitesse étrangement dépourvue de qualité de ses pas, leur fluidité qui vous semble un peu exagérée, un peu cinématographiqueun peu traveling, la gentille manière qu'il a ne pas insister en vous fixant droit dans les yeux, il aurait pu, il ne vous fait aucun reproche, en somme, mais tout de même, tout cela vous paraît signifier quelque chose, qui est que vous ne pouvez pas ne pas vous dire qu'à l'âge que vous avez, oui, l'âge que vous avez, il finit bien par se voir, tout de même, vous n'êtes pas en situation de regarder le cul de cette jolie femme avec la tranquillité et le naturel, je ne dis même pas l'assurance, d'un homme de quarante, ou disons, cinquante ans, ce n'est pas si loin, qui, lui, se sentirait tout à fait droit dans ses bottes, car son désir, si désir il y a bien, encore une fois, nous ne sommes pas certain qu'il s'agisse bien de cela, serait parfaitement compris et admis, du moins nous pouvons le penser, même si notre époque nous fait douter de tout, même de l'évidence, par ceux qui pourraient être les témoins d'une telle scène.

Votre concupiscence, si c'est bien de cela qu'il s'agit, mais je vous en laisse juge, elle, est hors de saison, sinon hors de propos, elle est légèrement obscène, déplacée, non pas incompréhensible mais un brin scabreuse, ou peut-être seulement ridicule, allez savoir, on ne peut ni la prendre au sérieux, ni l'ignorer tout à fait, et en cela elle devient quelque chose de gênant, dont on ne sait pas très bien quoi faire, qui reste là, en vous, en moi, en nous, comme un aliment mal digéré, peut-être parce qu'il n'a pas été suffisamment ensalivé, préparé, présenté d'une manière idoine à l'organe qui est censé le digérer. L'âge nous a peut-être privé des enzymes qui aident à assimiler le désir, la chair est moins digeste, elle nous reste sur la conscience, et nous nous révoltons contre cela, mais en vain.

Pour dire les choses simplement, vous jouissez de quelque chose, une matière, une forme, une substance, une idée, même si d'une manière qui ne nuit à personne, qui ne devrait appartenir qu'à vous, qui ne vous est de toute évidence pas ou plus destiné, et que donc vous semblez chaparder comme un vilain garnement dont vous n'avez plus le droit de vous réclamer, et c'est sans doute cela le plus agaçant, le plus injuste. 

Ici on pense immédiatement aux paroles tellement banales, si souvent entendues dans la bouche des jeunes gens que nous avons été, crétins que nous sommes, qui stigmatisent « les vieux » forcément « libidineux » et « cochons » qui semblent avoir encore un peu de goût pour « la chose », dès qu'ils manifestent de manière visible de l'intérêt pour un corps féminin qui ne leur appartient pas, mais leur appartiendrait-il que ce serait encore pire, et a fortiori quand la différence d'âge est comme ici prononcée. 

Par parenthèse, un mot m'étonne et me réjouit, et peut-être détonne, un mot que j'ai prononcé plus haut dans ce qui se voulait d'abord le récit d'un moment gênant, ou plutôt l'explicitation de cette gêne, ou encore l'idée de l'idée d'une gêne, d'une sensation ou d'une impression, c'est le mot concupiscence, dont je vous assure qu'il est loin d'avoir révélé tous ses secrets. Il y a des mots qui fuient, qui débordent, ou qui font maladroitement du recel, qui masquent mal d'autres mots qu'eux, qu'ils enroulent autour de leur signification, de leur définition. Mais passons vite sur les trois vocables qu'on entend en le prononçant, qui s'en échappent comme des poupées russes enfin libérées d'une trop longue hibernation sémantique, ce qui a le don de réjouir les enfants que nous sommes restés malgré nos libidineuses obsessions du fondement des choses et des êtres : nous sommes des enfants à la retraite, c'est tout, et la retraite n'a jamais empêché la contemplation des cadeaux que Dieu a fait au monde depuis qu'il a imaginé Ève, notre mère à tous qui n'en reste pas moins une femme. Après tout, il n'était pas obligé de lui donner cet aspect et ces formes, cette forme et ces formes, à la première d'entre toutes les jolies infirmières dont nous avons grand besoin et de plus en plus, que vous le sachiez ou non, que ce soit moral ou pas. Pour en revenir au mot « concupiscence », c'est d'abord un terme de théologie qui signifie l'aspiration de l'homme le portant à désirer les biens naturels ou surnaturels. On voit que la concupiscence n'est en rien une maladie, pour celui qui en est atteint, et que cet appétit lui est donné par le Créateur lui-même. Il doit bien exister une raison, et une bonne, à cela. On désire bien la carotte ou le poireau avec lesquels on fera une soupe très humble et très vertueuse, dépourvue de toute salacité et même de sensualité. Ni la carotte ni le poireau ne peuvent être considérés comme des bien surnaturels, ils sont même banals, et, en période covidiste, souvenez-vous, on les aurait qualifiés d'« essentiels », du genre qui nous permettait de pratiquer la poésie dadaïste ou coréenne du nord de l'auto-attestation. Mais le cul d'une femme, me direz-vous, est-ce un bien naturel, ou surnaturel ? Un bien essentiel ou un luxe dont on peut se passer ? Il est possible d'hésiter, mais après tout, faut-il vraiment trancher ? Je suis certain que la belle jeune femme qui à son insu suscite ces quelques phrases sans doute oiseuses et qui mettent la concupiscence en exergue ne se pose nullement la question, et personne ne songerait à la blâmer de cette gracieuse insouciance qui ajoute encore une couche de séduction aux formes moelleuses de son bel et bon derrière. Elle va, elle vient, elle marche, elle s'asseoit, elle s'allonge, elle se penche en avant, tous ces mouvements s'articulent sans heurts ni contradictions autour de ce centre de gravité innocent, elle choisit ses carottes et ses poireaux, tout cela sans avoir conscience que son essentiel à elle intéresse et interroge celui dont elle a pris le sang il y des mois de cela en lui demandant de qui était la musique qu'on entendait ce matin-là, ce qui a mis dans l'embarras celui qui aujourd'hui se trouve dans la file d'attente derrière elle, et qui n'aurait pas su lui expliquer pourquoi cette question l'embarrassait, et qui a vieilli de quelques mois, depuis ce matin-là, mais on n'est pas sûr que les choses auraient été différentes, alors, si au lieu de pratiquer une prise de sang, elle avait été en train de faire ses courses. C'est peu, quelques mois, me direz-vous peut-être, mais je vous assure que cela peut suffire à nous faire basculer dans un autre monde, un monde dans lequel nous ne sommes plus en position d'admirer certaines choses sans nous sentir pris en faute, car certains mots se mettent à résonner en nous comme le glas qui signale la disparition de la beauté, ou sa mise en quarantaine, ou son enfermement dans un monde auquel nous n'avons plus accès que d'une manière frauduleuse, car nous sommes désormais séparés, cloîtrés, marqués par un stigmate tamponné sur notre visage par le regard des autres : « Vieux ».

C'est cela, la vieillesse, c'est de ne plus être capable d'admirer un beau cul sans vergogne. La vieillesse, ce n'est pas seulement un corps qui fait trop parler de lui, qui est présent en des moments où son absence serait hautement souhaitable, un corps dont la souplesse et l'adresse lui permettent d'éviter le jugement des autres, c'est aussi toute une palette de friandises qu'on retire de l'assiette juste au moment où une vieille habitude vous incline vers elle, et vous fait sentir que cette inclination n'était pas, comme vous le pensiez peut-être, et même sûrement, quelque chose de naturel, qui vous appartenait pour la vie entière, cette partie de la vie qui vous semblait innocente essentiellement, et privée, je veux dire privée en certaines parts du poids de la morale et du regard des autres. En quoi étions-nous indécis ? En ce que nous étions vivants, jeunes, insouciants ou ignorants de ce monde nouveau où certaines choses nous sont refusées sans même qu'il soit besoin de le dire, car c'est nous-mêmes qui commençons, d'abord de manière imperceptible, à nous en priver, puis à prendre l'habitude de cette privation, comme un carême qui n'aurait plus de fin. C'est la grande diète du désir, c'est la découverte de la Décision flaccide et morne. Nous avions cru que le désir (ce joli prince entouré de ses sujets et de ses esclaves) était un malentendu sublime et éternel dont nous étions le maître et le foyer, alors qu'il n'était qu'une brève escale au soleil avant l'arrivée dans le port de l'angoisse. Ici, les fruits sont trop mûrs, leur sucre nous tuerait. Regardons ailleurs. 

jeudi 14 avril 2022

Je vais te tuer

Mélanie Chavaux était moche. Fred Lampé était amoureux. Il avait coutume, lorsqu'il la prenait en levrette, le matin dans sa petite studette marseillaise, de lui dire qu'elle était belle, qu'il ne connaissait pas de femme plus belle. Il ne lui aurait pas dit ça une demi-heure plus tard, alors qu'ils étaient attablés devant leurs bols de thé à la mangue, dans la minuscule cuisine sans fenêtre, la radio allumée, mais, de dos, quand il voyait ses grosses fesses bouger avec une sorte de majesté âpre, il avait un irrépressible besoin de prononcer cette phrase rituelle qui invariablement restait sans réponse : « T'es belle, Mélanie. T'es la plus belle ! »

Pourquoi le disait-il ? Pour se donner du courage, pour faire plaisir à Mélanie, pour se consoler ? Le fait était là : à chaque fois qu'il pénétrait Mélanie dans cette position, ses grosses fesses gélatineuses et marquées de vergetures faisaient automatiquement venir à sa bouche la formule rituelle. En s'entendant prononcer les mots : « T'es la plus belle ! », sans voir le visage de Mélanie, il avait vaguement honte de lui, et s'attendait à une réaction de Mélanie, réaction qui n'était jamais venue.

Fred était ce genre de petit bourgeois, professeur de français au collège, qui achète du matériel Hi-Fi à la FNAC et des lave-linge sèche-linge à la CAMIF. Mélanie était aide-soignante à l'hôpital. Elle regardait C'est mon choix à la télé, quand lui préférait Apostrophes et Envoyé Spécial. Rien ne le prédisposait à trouver belle un boudin ; mais s'il avait jeté son dévolu sur elle, c'est bien parce qu'elle était moche. Il le savait, même s'il ne l'aurait jamais avoué.

Fred Lampé n'imaginait pas que Mélanie puisse croire ce qu'il disait dans leurs moments d'intimité. C'est pourtant ce qu'il advint. Mélanie, contre toute attente, finit par se croire belle. Il le comprit le jour où elle commença à lui envoyer par sms des photos de ses fesses, des photos qu'elle accompagnait de mots tendres et sentimentaux. Après les fesses, Mélanie se mit à photographier ses seins, puis son ventre, puis ses pieds, puis ses jambes, puis son sexe. Enfin, un jour, elle photographia son visage. Elle prit un cliché, puis deux, puis trois, puis une dizaine, puis une centaine. Mais elle n'envoya rien. Elle s'enferma chez elle, se fit porter pâle, et passa une journée entière à faire des photos de son visage. Vers six heures du soir, après des milliers de photos sur le même sujet, elle envoya à Fred un écran noir avec ses quatre mots inscrits en blanc : « Je vais te tuer. »

Fred était chez lui, en train d'écouter Jean Ferrat, quand arriva le texto. Il avait son casque sur les oreilles et sirotait un jus de grenade bio. Il n'entendit pas le portable vibrer. Les très nombreux sextos envoyés par Mélanie ces derniers jours l'avaient d'abord surpris, mais la seule chose qui l'inquiétait réellement était qu'il faudrait bien à un moment donné expliquer à Mélanie qu'elle n'était pas jolie. Mais rien ne pressait, et ces envois à répétition le distrayaient un peu de leur morne routine. Il lut le texto une heure après l'avoir reçu, et ne comprit pas du tout ce qu'elle entendait par là. Était-elle en colère ? Pour quelle raison ? Était-ce une plaisanterie ? Une plaisanterie érotique ?

À huit heures, comme elle n'était toujours pas là, alors qu'ils étaient convenus de se retrouver chez lui pour le dîner, Fred repensa au message de Mélanie et tenta de lui téléphoner. Répondeur. Il envoya un texto pour lui demander de le rappeler. À Neuf heures, toujours rien. Il rappela, et il envoya un autre sms, plus pressant, toujours en vain. À dix heures il corrigeait des copies avec son stylo quatre-couleurs tout en écoutant un disque de Jacques Bertin. À dix-heures et demie, il rappela Mélanie, plusieurs fois. Et encore. Toujours en vain. Il se coucha plein d'étonnement. Quelle mouche la piquait ? Ça ne lui ressemblait guère, mais les photos qu'elle lui envoyait depuis quelques jours, ça ne lui ressemblait pas non plus. Il prit un somnifère et s'endormit facilement. 

Le lendemain, Germain Lastrapel, gardien au Centre de la Vieille Charité, eut la surprise de découvrir Mélanie Chavaux, entièrement nue, endormie dans une des salles du Musée d'Archéologie Méditerranéenne. Elle s'était laissé enfermer, la veille, et avait passé la nuit à déambuler et à se prendre en photo. Sur ses cuisses était écrit, au rouge à lèvres : « Je vais te tuer, Fred Lampé. »

vendredi 23 septembre 2011

Busty Red


Busty Red ? Je pense qu'il s'agit d'une effigie du scandale. Il faut bien qu'il ait, sinon un lieu, au moins un édifice qui le maintienne ici, perfusé, stable et finalement muet.

Certains l'appellent Fobe, d'autres Robe. L'essentiel est sa couleur. Et la permanence, ou plutôt le retour.

C'est la Turquie à l'envers. C'est le Trou.


"La seule chose qui nous préserve de l'idéologie, c'est la surveillance du général à partir du particulier."

mardi 20 septembre 2011

L'Être et le béant, ou le vrai Pierre Tarnac


« De Tarnac, en fin de compte, nul n'a jamais
rien su, à commencer par moi, et son
existence n'a rien d'exemplaire, ni de
symbolique, encore moins d'ironique. »




Constance m'a appelé hier pour me prévenir qu'un inconnu avait publié un livre sur moi. Elle m'a lu le livre au téléphone. Il s'appelle Richard Millet, l'écrivain. Il ferait mieux de s'occuper de son angélus, celui-là, je ne lui ai pourtant rien fait ! Je vais devoir rétablir un peu la vérité, et même peut-être beaucoup.


Je m'appelle Pierre Joseph Simon Tarnac, je suis né à Sion, dans le val de Fier, en Haute-Savoie, près de Rumilly. Mon père était pharmacien et ma mère ne travaillait pas. J'ai un frère aîné, mais pas de sœur, et j'ai eu une enfance très heureuse. Je suis lecteur professionnel, je lis des livres à des malades, à l'hôpital. Depuis quelques semaines, je suis l'administrateur d'un groupe de photographies érotiques sur Flickr. Depuis des années, je rêvais de quelque chose comme ça, et Flickr s'est révélé être le lieu idéal pour réaliser ce désir ancien. Les corps que je vois à l'hôpital ne sont pas très affriolants, il faut dire ; pour la plupart, en tout cas, parce que même dans un lieu comme celui-là les émotions érotiques ne manquent pas. Depuis que j'ai une dizaine d'années, l'érotisme est la grande passion de ma vie ; quoi que je fasse, quelle que soit mon activité, je ne pense qu'à ça. On m'a souvent traité d'obsédé, surtout quand j'étais plus jeune, mais ça m'est égal. Je ne fais de mal à personne. Je n'ai jamais compris en quoi cette accusation d'être obsédé était infamante. Oui, je suis obsédé par le corps des femmes, bien sûr que je le suis, et j'ai longtemps cru que tout le monde partageait cette passion. Il m'a fallu du temps pour m'apercevoir que non, que beaucoup de gens ne s'intéressaient pas, ou pas vraiment, à ce qui constitue le centre de ma vie. Les hommes sont fous. Il me paraît évident que Dieu nous a mis sur Terre pour admirer le corps des femmes, et qu'il nous a donné des yeux pour voir. Sinon quoi ? Aller au travail, même un aveugle peut le faire, avec un peu d'entraînement. Il peut aussi, cet aveugle, se faire à manger, faire sa toilette, lire, écouter la radio, et même faire du sport. Il peut faire l'amour à une femme, je ne dis pas, mais enfin, et malgré toute son imagination, malgré un sens du toucher, de l'odorat et de l'ouïe très développés, paraît-il, il ne peut pas la voir, et il ne peut donc pas vraiment l'avoir. Il doit certainement exister des aveugles qui se marient, je n'en sais rien, mais aujourd'hui les choses les plus contre-nature se pratiquent sans que personne ne dresse l'oreille. Accepter son sort, voilà qui n'est plus à l'ordre du jour. Si j'aime voir les femmes, et si je le fais bien (je le crois), c'est parce que Dieu m'a donné une paire d'yeux en parfait état de marche. Je vois très bien, de près, de loin, dans l'obscurité, je vois des détails que personne ne remarque, et ça depuis toujours. Ma mère m'appelait "œil de lynx" et me racontait qu'elle était comme moi, enfant, ce qui faisait la fierté de son père, qui lui demandait toujours, quand ils étaient en famille, de décrire à tous ce qu'elle voyait à l'autre bout du paysage, sur les collines environnantes. Il avait toujours dans ces moments-là une paire de jumelles, pour que toute la famille puisse vérifier les descriptions d'Yvonne. Pendant que les autres regardaient dans l'appareil, avec des exclamations élogieuses à l'endroit de ma mère, mon grand-père Jérôme se rengorgeait en lissant sa barbe, très fier de sa fille : « Yvonne voit tout. Tout ! Ma fille voit aussi dans vos âmes ! Méfiez-vous ! »


Mon frère m'en veut beaucoup, bêtement, parce qu'il a de très mauvais yeux. Il porte des culs de bouteille, et il est extrêmement maladroit. Est-ce que j'y peux quelque chose, moi ? Il m'accuse d'avoir tout pris, tout pris des qualités de maman, ce qui est absurde, puisque je suis venu après lui ! J'aurais plutôt tendance à croire que si j'ai de bons yeux, c'est parce qu'il n'a pas su tirer partie de notre mère, que quelque chose en lui a refusé ce qu'elle lui offrait. Il ne peut s'en prendre qu'à lui ! Ce qu'il a dédaigné, je l'ai accepté avec reconnaissance, voilà tout.


Des boîtes cartonnées de photographies érotiques traînaient au galetas, chez nous, sans doute cachées par mon frère aîné. Je parle là de vraies photographies, sur papier photo, tirées à l'unité, en noir et blanc. Ce genre de choses ne parle plus à quiconque, désormais, mais les vieux comme moi comprendront de quoi il est question. Nous avions un laboratoire de développement photo installé à la buanderie, au sous-sol de la maison, car mon père ainsi que mon frère étaient des passionnés. Papa avait bien fait les choses, le labo était vraiment un endroit très beau et très mystérieux, dans lequel j'entrais comme on entre dans une église. Il y avait un verrou et il fallait frapper pour se faire ouvrir. Pas d'encens, mais les odeurs âcres des bains de développement et de fixatif finissaient de donner au lieu son caractère sacré. Quand on a dix ans et qu'on voit des corps et des visages émerger doucement d'un liquide, se déposer sur du papier, et luire ensuite faiblement sous une lumière rouge, suspendus à des fils, il est tout naturel de ressentir une très forte émotion sexuelle et mystique. C'était mon cas. Le labo photo, c'était un peu une maison close installée à la maison, un bordel de lumière chiche où j'avais mes entrées, et où les femmes restaient indéfiniment silencieuses. Il fallait cette pénombre et cette atmosphère raréfiée pour que des êtres apparaissent, comme si nous les cultivions. Ma mère ne s'y aventurait pas, comme s'il existait un pacte implicite entre elle et les hommes de la maison.

Je me souviens d'une après-midi, rue Saint-Denis, à Paris, que je grimpais un escalier très raide, derrière une belle Martiniquaise assez peu vêtue. Elle avait un cul superbe, vraiment extraordinaire. Je lui en ai fait le compliment, elle m'a répondu qu'il fallait féliciter ses parents, de lui avoir donné un cul comme ça, et aussi des seins à se damner. Elle avait raison, alors je les ai remerciés, ses parents, parce que j'allais en profiter, que c'était en quelque sorte à moi qu'ils avaient fait ce cadeau inestimable, à travers le corps de leur fille. Rue Saint-Denis, j'avais l'œil, je voyais immédiatement les plus belles, même quand elles se cachaient plus ou moins dans des recoins sombres. À cent mètres, sans me tromper, je savais quelle serait celle qui aurait de beaux seins lourds en poire, ou une croupe à la raie moelleuse et saturée d'humidité. Je n'avais jamais besoin de m'approcher, ce qui m'a souvent rendu de grands services. Il m'est arrivé trois ou quatre fois de voir de loin des collègues, qui traînaient là, le pas incertain, le front moite et les mains tordues au fond des poches. Alors je les suivais, et au moment où ils abordaient une fille, je leur tapais sur l'épaule, en les saluant gaiement. Ils sursautaient, mortellement gênés, ne pouvant même pas trouver une excuse plausible, et se mettaient à bredouiller une ou deux phrases incompréhensibles. Je me faisais ensuite un plaisir de leur présenter les filles de la rue, que je connaissais presque toutes par leurs prénoms.


En fait, Millet n'a pas tellement tort. Je suis bien une sorte de critique d'art, mais l'art dont je suis le spécialiste pèse entre cinquante et quatre-vingt kilos, mesure environ un mètre soixante, ou soixante-dix, et possède un système pileux savamment distribué (il a fait ses preuves), qui marque les zones importantes de l'œuvre en question (c'est une sorte de parcours fléché qui facilite la vie de bien des amateurs). L'œuvre dont je m'occupe tient debout, on ne l'accroche pas à des cimaises, ce qui est incroyable, quand on y pense : tenir debout, et mieux, se déplacer, monter et descendre des escaliers, quand la surface du corps en contact avec le sol ne doit pas dépasser les vingt centimètres carrés — et encore, pieds nus — pour une grande flèche de près de deux mètres de haut, moi j'appelle ça un miracle ! Elle tient debout, elle s'entretient elle-même, se nettoie elle-même, et se déplace d'une galerie à l'autre en prenant le métro. Elle ne coûte rien à personne et elle disparaît généralement quand elle devient trop moche. Tout le contraire de ces installations ridicules, prétentieuses et hors de prix qu'on voit rue de Seine ou dans les grands musées, et qui s'éternisent sans aucune pudeur. L'art contemporain me fait bien rire, qui s'escrime depuis des décennies à inventer de pauvres concepts ringardisés en six mois, qui désire (paraît-il) être pluriel autant que singulier, qui pérore sur ce que des cuistres sans imagination appellent la "géométrie variable", et qui voudrait soi-disant être "dans la vie". Regardez une femme, à peu près n'importe laquelle, dans la rue, suivez-là dix minutes, une demi-heure, détaillez-là du regard, déshabillez-là en pensée (c'est plus facile qu'on croit), et vous saurez très vite que vous êtes en présence d'une œuvre d'art contemporain telle que ces couillons d'artistes et d'agents n'en ont même pas idée ! Si vous en avez le courage, abordez-là, emmenez-là dans une chambre d'hôtel, suivez-là aux toilettes, dans la salle de bains, regardez-là se déshabiller, regardez-là parler, écoutez-là respirer, et vous comprendrez ce que je veux dire. Même un plouc arrivant de sa Corrèze et n'ayant jamais mis les pieds au Louvre comprendra de quoi il est question. Oui, même cette pétasse, là, trop maquillée et sapée comme un maquereau à la moutarde, oui, même celle-là avec son piercing à la con aux naseaux et son petit sac à main en plastique, enlevez-lui son pull, et surtout, regardez-là ôter sa culotte, observez comme son centre de gravité est légèrement décentré, quand elle vous parle, si elle a de gros seins, et dites-moi, les yeux dans les yeux, si ce n'est pas de l'art, ça ! On peut évidemment passer des heures à s'essayer au glacis, à donner des coups de masse sur du granit, à faire de grands gestes devant une feuille de papier et à saloper toutes ses fringues avec de l'encre ou de la peinture acrylique, je reconnais que ça fonctionne bien pour draguer, mais moi je n'aime pas draguer. Je trouve ça tellement vulgaire. Quand j'ai besoin de baiser, je vais aux putes, et ça me va très bien. Mais les femmes, c'est autre chose. Nous ne sommes pas sur Terre pour leur donner des enfants et des orgasmes. Je comprends, c'est nécessaire, mais qu'on ne me dise pas que c'est là l'essentiel ! D'ailleurs, tous les hommes le savent, plus ou moins. Ils se marient, font deux enfants, parfois trois, et ensuite, quand cette corvée nécessaire est enfin accomplie, ils vont regarder les autres femmes.


Je me souviens de cette "invention" miraculeuse de notre enfance : les lunettes qui déshabillent. Ce qui est extraordinaire, c'est qu'en notre époque où tout n'est que technologie et sophistication extrême, on vende encore de ces objets mythiques, qu'il y ait encore des gugus qui pensent qu'on peut mettre un truc sur le nez pour voir des filles à poils. Rien n'a changé. Le progrès s'accompagne toujours de la plus crue naïveté. Plus les hommes seront câblés, plus on leur enfilera des puces dans le fion et des calculateurs dans les organes, plus ils seront indécrottablement niais, je crois que l'intelligence varie en proportion inverse de la Technique. Pour voir une fille à poils, mes frères humains, il suffit d'une chose toute simple, tellement simple qu'on n'y pense plus, convaincus que nous sommes que les réseaux sont la panacée universelle : il suffit de la déshabiller. Lui baisser le pantalon, ou lui remonter la robe, ou encore aller la rejoindre sous la douche. Seulement, ces gestes que tout le monde fait sans plus en avoir conscience, une fois entré dans ce qu'il est convenu de nommer "la vie de couple", il faut les accompagner de l'œil, de l'esprit, de l'odorat, de l'ouïe, bref, il faut être là, il ne faut pas s'absenter, il ne faut pas se creuser comme un adolescent livide.


Pourtant, je dois reconnaître qu'Internet m'arrange bien. Il met à ma portée des millions d'images de toutes sortes, et c'est une bénédiction, pour ceux qui comme moi aiment voir. Parce que les femmes qu'on déshabille, la plupart du temps, elles n'entendent pas en rester là. Elles appellent ça des préliminaires : elles veulent bien, à la rigueur, qu'on s'extasie trente secondes devant leur ventre ou leurs jambes, mais elles entendent très vite qu'on fasse ce pourquoi la nature nous a doté d'une queue, qu'on les tringle, qu'on se mette sur elles, ou sous elle, et vas-y qu'on fait semblant d'entrer droit au paradis. Je ne dis pas que c'est désagréable, bien sûr que non, il existe même des femmes qui se tirent plutôt bien de cette chorégraphie des tuyaux, mais enfin, pendant ce temps-là, on n'est pas tout à son affaire pour regarder, on ne le fait qu'à la dérobée, en passant, entre deux hoquets, c'est assez frustrant, et on a toujours l'impression désagréable de voler quelque chose ! Et même le toucher, qu'on pourrait croire à la fête, n'est pas comblé comme on pourrait le penser. Il faut toujours une efficacité du geste, il faut toujours démontrer que ça donne quelque chose. On voudrait toucher pour savoir, pour sentir, pour soupeser, pour éprouver ce que l'œil a du mal à évaluer, pour comprendre, mais non, ce qu'elles veulent c'est un toucher efficace, performant, actif, viril. Quelle déception ! Qu'on m'entende bien, je n'ai rien contre la jouissance féminine, rien du tout, au contraire. J'aime la voir, j'aime l'entendre, j'aime la constater, j'aime la photographier, et même la raconter, mais être son agent, sa cause, son instrument, non, très peu pour moi. Vive les godemichets, les amis prêts à rendre service, les gigolos, les vidéos X, pourvu qu'on soit là, en chair et en os ou derrière un écran.


Quelqu'un m'a dit, après être allé jeter un coup d'œil à mon groupe de photos érotiques sur Flickr : « Oh, moi, vous savez, le nu pour le nu… » Le nu pour le nu ??? Mais le nu pour quoi, alors ? Si ce n'est pas pour voir des femmes nues, pourquoi aller regarder des photographies érotiques, je vous le demande ! Si l'on n'aime pas voir des cuisses, des dos, des fesses, des cons, des seins, des pieds, des lèvres et des cheveux, que va-t-on faire dans cette galère ? On me répond que l'esthétique, que les couleurs, que les formes, que les matières, que les rouges, que les noirs, on me répond que l'amour, que la tendresse, que la générosité… Elle est bonne, celle-là ! Ça me fait penser à ces metteurs en scène à qui les journalistes, pour les féliciter de leur soi-disant travail, ne trouvent à dire que « on voit que vous aimez vos acteurs, Pierre-André Gérard ! » ! Un metteur en scène qui n'aime pas ses acteurs, un écrivain qui n'aime pas ses personnages, un peintre qui n'aime pas son modèle, j'imagine qu'ils finiront bientôt en taule, à moins que, tout simplement, et de manière beaucoup plus radicale, on n'en entende plus parler, car ce sont les journalistes qui font la loi, et bientôt les lois. Est-ce qu'une Juliette Binoche, par exemple, pourrait "travailler avec un metteur en scène qui ne l'aime pas" ? Juliette, qu'en dites-vous ? (Elle a bien un avis sur la Palestine, elle doit en avoir un sur cette question brûlante !) Ces acteurs ne doivent pas être assez aimés, dans la vie, ou bien leur mère les a ignorés, je ne sais pas, mais ils ont quelque chose qui ne va pas, c'est sûr. Mais je l'emmerde, l'esthétique ! Non, ce n'est pas vrai, je ne l'emmerde pas tout à fait, je n'y parviens pas complètement, mais enfin, l'émotion qu'on ressent devant un corps nu, cette commotion cérébrale, ils l'ont tous oubliée ? En 1978, ou 1979, je me revois entrer dans une librairie ésotérique, sur le boulevard de Clichy, à Paris. Il y avait une odeur particulière, dans ce lieu, quelque chose vous y attirait, en tout cas m'y attirait. Au fond de la boutique, tout en longueur, en profondeur, plutôt, se trouvait une sorte de rideau, qui cachait, très mal bien sûr, des tables sur lesquelles étaient disposés des livres et des magazines érotiques (pornographiques serait peut-être plus conforme à la réalité, mais je n'en suis pas sûr). À l'entrée, l'ésotérisme, au fond, l'érotisme… Étonnez-vous après cela que certains soient dyslexiques. Dans je ne sais plus quel livre de Barthes, il était question de cette fameuse et interminable affaire, l'érotisme et la pornographie. L'érotisme serait un détour, un écran, un tissu, un masque, déposé sur la crudité de la chair, ou quelque chose comme ça. J'étais tout prêt à croire Barthes sur parole. N'empêche que ce jour-là, dans cette boutique où des images d'une grande crudité, comme on dit, me sont tombées sous les yeux, j'ai reçu un sacré choc ; et ce choc, cette décharge physiologique qui vous monte à la tête comme un poison délicieux, j'ai aimé ensuite la retrouver. Au diable l'érotisme et les détours de Barthes. Je voulais aller droit au but. Ça doit être à peu près à la même époque, ou juste après, que j'ai vu le film de Jean Eustache, une Sale Histoire. Il était question d'aller droit au but, là aussi, c'est-à-dire de court-circuiter les préliminaires, la drague, le visage comme préliminaire. Le personnage du film est un voyeur, et la première chose qu'il voit d'une femme, et parfois, c'est la seule, c'est son sexe. Normalement, le visage est premier, qui nous attire ou nous repousse, et après vient le sexe, à la fin des fins, pourrait-on dire. Et d'ailleurs, maintenant que j'y pense, à l'époque de mon adolescence, il me semble qu'on ne regardait pas le sexe de la fille avec laquelle on couchait, ou très peu, très vite, en douce. Une femme, dans ces années-là, c'était un visage, des yeux, des seins, des jambes, des mains, une chevelure. Le reste, on ne s'y attardait pas. Ça restait dans la salle de bains, dans le meilleur des cas.


Les pieds, par exemple, il me semble qu'on les regardait très peu. Quand par hasard, dans la position du soixante-neuf, entre autre, notre nez approchait de l'anus de la fille, je me rappelle de la gêne qui s'emparait de nous (c'était donc aussi ça, une femme ?) : nous n'avions pas choisi d'être là, mais notre morphologie ne nous laissait guère d'autre possibilité. Mon frère m'a raconté une conversation avec son beau-père qui lui parlait des femmes, en tête-à-tête, entre hommes. Il approchait de la fin de sa vie et avait besoin de se confier, à propos des grandes questions de l'existence. Il lui a expliqué qu'il lui était impossible de croire en un dieu qui aurait fait la femme en lui mettant l'anus à cinq centimètres de la vulve. Vieux crétin ! Mais c'est précisément ça, l'idée de génie ! Je reconnais que j'ai mis moi aussi un certain temps à comprendre, mais c'est devenu depuis quelques années une évidence tellement forte que je ne sais plus comment j'ai fait pour l'ignorer tout ce temps. Il n'y a qu'un Dieu omniscient et d'une lucidité sans faille, et poète, qui pouvait penser de cette manière ! L'homme aura le nez sur l'anus de la femme jusqu'à la nuit des temps parce qu'il vient de la Nuit. Nous ne pouvons pas faire l'amour sans l'ignorer, sans ignorer que l'amour et la mort sont les deux faces d'une même médaille, la merde et le foutre sont les deux substances qui nous rappellent constamment que nous sommes à la fois mortels et divins, que devenir ce que l'on est ne peut que passer par cette fraternité avec l'excrément dont nous sommes faits et que nous expulsons de nous chaque jour que Dieu fait sans jamais pouvoir nous en débarrasser. Faire l'amour, c'est précisément comprendre cela. L'homme est un animal divin promis à une mort qui le libère de ses besoins, c'est bien quand on baise qu'on en prend conscience. Et quand je dis comprendre, c'est bien comprendre que je veux dire : le mot "con" le dit assez. C'est dans la gloire et l'excrément que nous naissons et c'est par le déchet que nous allons vers la gloire. Faire l'amour n'est qu'une répétition, au sens musical du terme : on reste en contact avec la main de Dieu qui nous traverse de part en part, cette main qui a fouillé la glaise, et qui pourra ensuite nous lâcher, si nous avons appris à jouer avec adresse. J'ai réalisé ça le jour où j'ai compris qu'il fallait que je sois vraiment amoureux pour aimer enculer une femme. Ce jour-là a été à la fois le plus gai et le plus triste de ma vie. J'avais compris l'essentiel, mais je ne pratiquerai plus jamais la sodomie : Aimer, j'ai su ce que cela signifiait lorsque j'ai compris que plus jamais je n'éprouverai ce sentiment. Sans l'anus des femmes, pas de passion sexuelle. Je le crois vraiment. Les hommes qui en ont peur n'aiment que des moitiés de femme, ils sont hémiplégiques, ils sont, au sens strict, maladroits, donc sinistres. Ils me font penser à ces gens qui n'aiment que le sucre, ou à ces mélomanes qui n'aiment que les mouvements lents. J'adore le sucre, j'adore les mouvements lents, mais sans les mouvements rapides, nerveux, qui les entourent, ceux-ci deviennent inintéressants et morbides, écœurants et de mauvais goût. Même dans la pâtisserie on utilise le sel, même dans ou à côté des couleurs les plus chatoyantes il faut du noir, et les meilleurs nez incluent dans leurs compositions des notes de merde ou de transpiration, sans lesquelles leurs parfums seraient fades et vulgaires. En musique, la dissonance est cette note, indispensable pigment et moteur secret. L'adresse d'un grand musicien réside dans l'équilibre souverain entre tension et détente, entre consonance et dissonance, grâce auquel sa musique avance avec bonheur vers la bonne destination.


Le merveilleux, sur Flickr, c'est que vous avez tout, absolument tout. Les groupes sur les pieds des femmes, les groupes sur les femmes nues en train de faire la cuisine, les autoportraits dans le bain, les groupes où des hommes photographient leur femme du matin au soir : qu'elle soit moche, grosse, vieille, qu'elle perde ses cheveux, qu'elle ait les seins qui tombent, qu'ils ne sachent pas se servir d'un appareil photo, qu'ils prennent leurs photos dans des décors absolument hideux, sales, tout ça n'a pas la moindre importance, ils sont fiers de montrer Bobonne au monde entier, ça les excite, j'imagine, et elle aussi, sinon, elle refuserait de se montrer dans les postures les plus ridicules, humiliantes ou grotesques. Toutes les spécialisations existent : gros seins, petits seins, rasées, très poilues, vieilles, jeunes, blondes, brunes, rousses, seins refaits ou seins naturels, photos posées ou photos volées, séances sexuelles à plusieurs, le foutre, l'échangisme et le SM bien sûr, les besoins naturels, la sodomie, chaque partie du corps pouvant avoir ses adorateurs compulsifs. Mon groupe préféré est sans doute celui qui s'intitule à peu près (je traduis de l'anglais) : "Et toute la journée nous sommes derrière", un groupe dont le sujet est la croupe des femmes, bien entendu, mais c'est plus que ça. Ce "derrière" prend alors un sens métaphysique qui m'enchante. L'homme ? Celui qui est derrière la femme. L'homme entre dans les lieux publics en précédant sa femme, mais en réalité, c'est bien le seul moment où il est devant.


À vingt ans, j'avais offert à mon amie de l'époque un petit livre d'occasion, trouvé sur le marché Guy Mocquet. Le titre en était : "Les Seins parfaits." On y voyait des seins, toutes sortes de seins, bien sûr. Je n'ai plus aucune idée du texte, qui n'avait sans doute pas grande importance, mais je me souviens cependant de ceci : « Le sein parfait a une aréole qui a la taille d'une pièce de cinq francs. » Je crois même que c'est la raison qui m'a poussé à offrir ce livre à mon amie, parce qu'elle avait des aréoles dont la taille était justement celle d'une pièce de cinq francs, ce que j'aimais beaucoup. J'adore ce mot : "aréole", et j'adore la chose qu'il dit. Eh bien sur Flickr, vous pouvez mettre vos goûts et vos connaissances à l'épreuve du nombre, et ceux-ci prennent alors un autre sens (vos goûts et vos connaissances). Il existe évidemment des groupes pour les aréoles, les petites, les grosses, les très grosses grumeleuses, les sombres, très sombres, les brunes chocolat, les noires ébène au velouté "ciré", ou au contraire les rose tendre, et même les aréoles qui disparaissent dans la texture du sein, soit qu'elle sont tellement grandes que la partie se confond avec le tout, soit que sa pâleur et son subtil dégradé en rende les limites indiscernables. Je suis un grand spécialiste des aréoles, même si mon savoir érotique ne s'arrête pas là, et que j'ai tendance, je l'admets, à mépriser un peu ceux qui n'ont qu'une spécialité, fût-elle la plus rare ou la plus originale. D'ailleurs, cette question de l'originalité est centrale dans le domaine qui est le mien. Il est assez vulgaire de désirer à tout prix se distinguer, c'est en tout cas ma religion. Non, je crois qu'il ne faut pas avoir peur d'être banal, d'aimer par exemple les gros seins et les "culs de déesse", comme dit Al Pacino dans Heat. Il n'y a rien de plus bête que ces hommes qui veulent à tout prix qu'on les prenne pour des originaux : si vous voulez vraiment être original, vous pouvez adorer les culs de jatte ou les naines ou les gueules cassées, ça ne me dérange pas plus que ça, mais ne venez pas me dire qu'on doit se pâmer dans vos musées immondes. Je dis ça, mais après tout, ça n'a aucune importance, puisque l'avantage incomparable de Flickr (et de l'informatique) est que vous ne voyez que ce que vous avez envie de voir. Le reste, eh bien, vous tournez le bouton, et vous revenez à vos aréoles. Ce n'est que le reste. Les seins parfaits n'existent pas plus que les fesses parfaites ou que les bouches parfaites, bien entendu, mais il est tout de même très émouvant que nous soyons toujours à la recherche de cette soi-disant perfection, et que tant d'hommes nous montrent leur femme, qui à l'évidence n'a rien de parfait, qui se montre comme si c'était bien le cas. Le plus étonnant est peut-être les commentaires presque toujours élogieux et bienveillants qui accompagnent ces photographies. Personne ne dit jamais : « Mais quel monstre ! » Il y a là une solidarité du regard et de la chair qui est infiniment touchante.


Dans le groupe qui est le mien, et pour lequel je suis seul à choisir les photographies, je m'enorgueillis de montrer à la fois de très belles photos, très bien réalisées techniquement, avec de beaux modèles, jeunes, bien payées, et ravies de se montrer, mais aussi des photos à la technique dégueulasse, avec des poils qui traînent sur le négatif, mal cadrées, prises avec des appareils jetables ou des téléphones, des femmes jeunes, belles, maquillées, bronzées, aux ongles faits, mais aussi de vieilles épouses aux ventres flasques et aux seins tombants qui portent des sous-vêtements d'un goût atroce, et dont certaines n'ont pas même les ongles propres. Je sais bien que la plupart de mes visiteurs vont faire la grimace et ne vont pas comprendre. Tant pis. Ça fait quarante ans que j'attends ce moment, je l'ai bien mérité ; si vous n'êtes pas contents, les groupes ne manquent pas ! Les femmes m'intéressent, même quand elles sont dans des moments comme ceux-là, pas vraiment au faîte de leur gloire, si vous voyez ce que je veux dire. Les peaux fripées, marquées, les traces du soutien-gorge, des draps, les poils qui dépassent du slip, tout ce dont une femme a honte, en général, moi ça me trouble, ça m'émeut, et parfois ça m'excite. Pourquoi se limiter à quelques traits, toujours les mêmes, quand on peut facilement avoir l'intégralité de la palette ? Les amis qui me parlaient de "leur type de femme", quand nous étions adolescents, ont toujours suscité une totale incompréhension chez moi. Un type de femme, je ne sais pas ce que c'est. Enfin si, je sais ce que c'est, mais je ne comprends pas pourquoi on devrait se contenter d'un type. Une grande, une petite, une mince, une grasse, une brune, une blonde, l'une aux cheveux très longs, l'autre à cheveux courts, une jeune, une plus âgée, une timide et complexée, une exhibitionniste qui se balade toute la journée à poil, une à la peau très mate, ou laiteuse et translucide, une Noire, une Japonaise au pubis aigu, une rousse qui sent fort, celles qui sentent toujours bon, en toute circonstance, et celles qui doivent porter des parfums très fort, car on se demande toujours si elles ont leurs règles… Toutes m'intéressent, toutes me plaisent. Mêmes les moches ont leurs attraits, il serait dommage de le méconnaître. "Elle a les seins qui tombent" entend-on parfois, comme si ce fait devait vous dégoûter de la fille en question. Et alors, les seins qui tombent… Les seins ne sont-ils pas faits pour tomber dans les mains des hommes et dans le regard des sourds ? Je dois d'ailleurs reconnaître une légère préférence pour les seins qui tombent, les seins durs m'ont toujours paru suspects, et depuis la mode des prothèses, plus encore. Rien de plus affreux que ces machins qui prennent des formes étranges au moment où on s'y attend le moins. Quand j'avais treize ou quatorze ans, et qu'avec mes camarades nous étions plus ou moins amoureux de toutes les filles qui passaient, Paul me disait, afin de calmer une ardeur qu'il devinait excessive : "Quand t'es trop amoureux d'une nana, imagine la en train de chier, tu vas voir, ça te calme tout de suite." Eh bien non, son truc ne fonctionnait pas. Je n'avais aucun plaisir à imaginer cela, c'est vrai, mais ça ne modérait pas non plus mon exaltation amoureuse. Rien ne me calme, dans ces moments-là. Je me souviens d'Edith et de ses jambes poilues, que Serge moquait volontiers, quand elle n'était pas là. Mais quel con ! Moi je les adorais, ses jambes poilues, qu'elle épilait soigneusement pour plaire à son amoureux stupide. Je l'aimais d'avoir des jambes poilues, et je l'aimais aussi de les épiler pour plaire à ce crétin. Le moment le plus émouvant était celui où ses poils avaient un peu repoussé, et où elle se trouvait alors sur une inhospitalière frontière : jusqu'à quand pourrait-elle repousser le moment de s'épiler ? Est-il bien raisonnable de s'épiler à quinze ans ? Allait-il se moquer d'elle, devant nous, parce qu'elle avait juste un peu trop attendu ? L'aimerait-il malgré ça ? Nous avons tous envie d'être aimés malgré nous. Malgré nous dans le sens de malgré ce que nous sommes, malgré notre corps, malgré notre esprit, mais aussi malgré nous, c'est-à-dire contre notre volonté ou indépendamment d'elle. Il faut que ça advienne, tout simplement, comme la grâce, sans raisons, et presque sans raison. Elle n'est pas parfaite, loin de là, et pourtant c'est elle. Je pourrais trouver plus intelligente, plus belle, plus jeune, plus agréable à vivre, oui mais quand-même. J'ai souvent tenté dans ma vie d'être désagréable avec ceux qui disaient m'aimer, pour voir s'ils continuaient de m'aimer quand-même, et j'ai malheureusement trop bien réussi. On parvient toujours à décourager même les meilleures volontés. C'est bien ça le hic : si l'on parvient à décourager une femme de vous aimer, c'est qu'elle ne vous aime pas. Mais j'entends déjà mes amis psys qui vont me parler de l'amour maternel, et d'une fixation névrotique… Ils ont sans doute raison. Moi aussi, j'ai raison.


La grande question de l'amour et du désir est bien entendu ce "malgré". Est-on aimé malgré soi, malgré le petit bonhomme un peu minable qu'on est tous, malgré nos poils aux jambes ou dans les oreilles, malgré nos ronflements, malgré notre ventre ? Les femmes qui ont un peu de ventre sont extraordinairement émouvantes, et quelquefois je ne suis pas loin de penser qu'un ventre plat, pour une femme, est un tue-l'amour très efficace. Le ventre est la partie la plus fragile d'une femme, surtout après la grossesse bien sûr. Rien n'est plus troublant que ces ventres de femmes qui sont un peu comme du lait qui vient de bouillir, comme un papier très fin, qui peut se déchirer à tout instant. Trop de gras masque cet état de perfection, mais un ventre musclé et dur en est également l'exacte antithèse. On pense aux cloisons japonaises qui séparent sans masquer, qui sont comme le tympan qui nous sépare de l'autre mais nous le rend pourtant intelligible. Mais le "malgré" est aussi un soulagement : elle n'est pas trop différente de nous, elle a aussi ses petits défauts, ses petits problèmes, donc elle peut éventuellement nous comprendre, la difficulté étant de trouver la bonne distance. Le désir ne se mesure pas avec un décamètre mais avec un pied à coulisse ; ça demande beaucoup de précision, d'adresse. C'est Paul Morand, je crois, qui dit ça le mieux : l'amour n'est pas un sentiment, l'amour est un art.


Je n'ai jamais rencontré de femme qui sache manier le pied à coulisse. Contrairement à ce qu'on prétend, je trouve que les femmes, en ce domaine, sont plutôt des conductrices d'engins de chantiers. Pour cette raison je préfère être seul. Voir est un bonheur entier, qui m'occupe à plein temps, ou presque. Je lis pour les autres et je regarde pour moi-même. C'est une stupidité de traiter les gens comme moi de voyeurs, nous ne sommes pas des voyeurs, mais des voyants. La photographie m'a appris une chose essentielle : la profondeur de champ. La première question qu'il convient de se poser est : sur quoi voulons-nous faire la mise au point ? Ensuite, quel degré de profondeur accorder au sujet ? Jusqu'où remonter, jusqu'où aller, et avec quel degré de netteté, avec quelles gradations ? Voilà des questions essentielles. Comme dans ces merveilleux livres d'anatomie où le regard descend, de plus en plus profond, à travers les chairs, par paliers, jusqu'au tréfonds des organes. Avant de prétendre voir une femme, il faut commencer par voir son corps. Comme la quasi-totalité des hommes en est incapable, ça commence très mal. Qu'est-ce qu'un corps, sinon l'impossible imposture dont Dieu nous a institués les gardiens bavards et désinvoltes ? Moi, Pierre Tarnac, je ne prétends pas voir les âmes, comme la fille de mon grand-père, mais je sais que je peux voir et savoir les corps des femmes, et ça suffit à mon bonheur. Je pense que voir l'âme des humains est réservé à Dieu et que c'est un sacrilège d'aller sur ce terrain. Nous devons cultiver notre jardin, et le faire le mieux possible. Le reste c'est le reste.


Est-ce que "j'aime les femmes" ? Je ne sais pas. Je ne crois pas, ou je ne crois plus. Selon le moment de la journée où l'on me posera la question, la réponse sera différente, sans doute… Mais que j'aime les voir, ça oui ! Ça fait plus de quarante ans que ça dure, et la force de mon désir ne faiblit pas, pas encore. Il est habituel d'affirmer que les peintres sont les meilleurs regardeurs des femmes. Je n'en suis pas certain, même si la plupart du temps je suis jaloux de leur regard et de la technique qui leur permet de rendre sensible ce regard. Il me semble que je suis toujours à la recherche du peintre ou du photographe qui saura voir les femmes aussi bien que moi, mais qui, en outre, saura me faire partager son regard. Combien ai-je vu d'images de femmes nues ? Des millions, peut-être des milliards. Il y a parfois de la lassitude, ce serait idiot de le cacher, quand on a l'impression de voir toujours les mêmes photographies, toujours la même laideur, mais je sais que dans ces moments-là, c'est moi qui suis fatigué, et que je ne distingue plus les milliers de détails qui rendent une femme unique et passionnante, même si elle sent mauvais. Il faut toujours un peu de laideur dans une photographie pour la rendre vraiment belle, comme il faut de la bêtise (un peu) pour faire une œuvre littéraire profonde. Je ne fais pas l'apologie de la laideur, pas du tout, ni des femmes laides, mais sans elle (la laideur), il n'y a pas de vraie beauté.


J'ai aimé photographier mes amies, et j'ai eu de la chance, car souvent elles n'étaient pas farouches, et parfois très belles. De plus en plus, ce sont elles qui me l'ont demandé. Tenir un appareil photographique dans les mains, quand on est face à un corps nu, est une expérience inouïe. Voir la fille dans ce cadre, la séparer — un instant — de la réalité, la séparer d'elle-même, faire la mise au point sur son sexe, savoir qu'elle le sait, que c'est ce qu'elle attend, l'entendre respirer, muette, être conscient des bruits ambiants, attendre le moment où elle va se débarrasser du décor qu'elle porte en elle, comme une seconde peau, car ce moment arrive toujours, mais il est parfois très bref, tout cela est une expérience qui engage l'être entier. J'ai évidemment beaucoup fréquenté les boîtes de strip-teases, à Paris, ça semblait tellement naturel. Je connais bien ce milieu, j'ai même eu une petite amie strip-teaseuse. J'y ai fait quelques photographies, mais surtout, j'y ai beaucoup appris, à voir, à attendre le bon moment pour voir, et la raison pour laquelle cette chose devient possible, ou pourquoi elle restera hors de portée. Il s'agit d'un marché de dupes, mais contrairement à ce qu'on pourrait croire, on peut duper la duperie. Les strip-teaseuses apprennent très vite à se vêtir quand elles sont nues. On dirait que c'est la première leçon qu'elles prennent en ces endroits. Il existe bien des manières de s'habiller quand on est nu. Le son, la musique, est le vêtement principal des strip-teaseuses. Elles viennent avec leurs sets de musiques, un set étant composé de trois chansons, une rapide, une modérée, et une lente, et elles tiennent beaucoup, pour la plupart, à ce que ce soit sur ces musiques qu'elles se déshabillent. Quand le type à la sono fait une erreur de manipulation, elles font la grimace, certaines même refusent de continuer. Ce ne sont pas des caprices, c'est toute leur technique qui est en jeu. Mais les moments toujours très intenses ont lieu quand il y a une panne de son. La fille se pétrifie, attend que ça revienne, mais quand le silence dure, elle est bien obligée de continuer à travailler, et alors elle est vraiment nue, et elle n'aime pas ça du tout. Cette sorte de nudité peut aussi provenir d'une personne qui se trouve dans les spectateurs. J'ai aimé faire ça, avec mon amie. J'allais la voir travailler, sans la prévenir, et quand elle m'apercevait dans la salle, elle devenait autre, elle perdait une partie de son voile, un peu comme la pulpeuse boulangère perd de sa superbe quand vous la rencontrez ailleurs que dans sa boutique, ou quand la blonde à la poitrine somptueuse que vous observiez depuis dix minutes se lève et qu'elle doit s'aider d'une canne pour aller aux toilettes. La lumière est importante, également, mais beaucoup moins que le son, qui est beaucoup plus global, et qui ne se remarque pas. Quand vous invitez une strip-teaseuse dans un salon privé, c'est encore plus ardu, car dans cet endroit a priori plus dangereux pour elle (vous êtes seul avec elle), elle a développé une technique beaucoup plus rigoureuse pour vous exclure de son intimité. Le rapport de force s'instaure immédiatement, brutal, nu. C'est elle qui mène le jeu, pas vous. Il faut la dérouter, lui demander de se rhabiller, lui dire qu'on veut parler, seulement parler, reprendre les commandes, lui faire perdre pied, parce que sinon, même à cinquante centimètres d'elle, vous ne verrez rien, et vous sortirez de là furieux d'avoir été assez con pour claquer cinquante euros pour rien du tout. Une chose étonnante est que les plus belles filles sont en général les moins sur leur garde, les plus faciles à déshabiller, il ne faut donc pas avoir peur d'aller tout de suite vers elles. Héléna, tu étais incontestablement la plus belle, tes courbes avaient la douceur tremblée des mélodies de Bellini, et même lorsque tu insérais ton majeur dans ton cul, on avait toujours l'impression d'être dans une chapelle où le sacré ne pesait pas, où il était léger comme la rosée qui coulait alors au bas de ton dos, et j'aimai à la folie ton air intrigué, quand nous nous fûmes retrouvés dans le minuscule salon privé, où tu remis ton pull en mohair bleu sombre en me regardant du coin de l'œil. Ta question : « Qu'est-ce que tu fais là ? » me bouleversa. Nous avions fumé une cigarette en silence, et tu avais déposé un léger baiser sur ma joue, avant que je parte et que tu poses la question professionnelle qui s'impose dans ce moment-là : « Tu reviendras ? »


Une des nombreuses questions que je me pose, aujourd'hui, est de savoir si regarder des centaines de milliers de paires de fesses peut à la longue avoir un effet d'addition ou de soustraction sur le concept "paire de fesses". Autrement dit, est-ce que plus on en voit moins on en voit, plus elles semblent toutes pareilles, moins les différences semblent pertinentes, plus le caractère unitaire et indifférencié croît, parce qu'après tout, les familles de formes de fesses sont limitées, comme les familles de formes de nez, comme les familles de formes de crânes, ou de seins, ou bien, au contraire, est-ce que plus on en voit plus il y en a, car il est impossible de faire entrer de manière réellement convaincante plus d'une seule paire de fesses dans une famille de formes de paires de fesses ? Est-ce que le cerveau humain peut réellement voir tout ça sans faire des coupes claires, sans en laisser des centaines et plus de côté, pour ne pas devenir fou, pour que le concept de paire de fesses reste valide ? C'est un peu comme les timbres des instruments. Chacun a le sien, qui est sa signature propre : la flûte a un timbre de flûte, la clarinette a un timbre de clarinette, il faut bien les distinguer l'une de l'autre. Mais chaque flûte, à l'intérieur de sa famille, possède son timbre propre ; pourtant, quand nous l'écoutons, nous savons immédiatement qu'il s'agit d'une flûte, et pas d'une clarinette. Ce n'est pas parce que chaque flûte a un son bien à elle que nous hésitons sur le fait qu'il s'agisse d'une flûte : les différences de timbre entre les différentes flûtes ne sont pas suffisantes pour que nous ne puissions pas les rassembler dans la famille des flûtes. Et pourtant, ce qui est troublant est que, parfois, dans certain registre, dans certaine intensité, dans certain contexte, il y a moins de différences entre le timbre d'une flûte et le timbre d'une clarinette qu'entre les timbres de deux flûtes différentes. Dans les photographies, c'est très visible : on peut facilement confondre les courbes d'une poitrine et les courbes des fesses, prises sous un certain angle, et l'on va en revanche savoir immédiatement qu'il s'agit des fesses de Céline et des seins de Pascale. Qu'est-ce qui rassemble, qu'est-ce qui divise, qu'est-ce qui ajoute, qu'est-ce qui retranche, à cette entité mystérieuse qui pour nous est un corps indivis ? La photographie est-elle la représentation au carré du corps, ou bien au contraire sa racine carrée ? Pour le dire encore autrement, dois-je continuer, pour d'autres raisons que le pur besoin compulsif et pour la simple performance scientifique, ou bien ai-je assez de matière en tête pour me retirer dans mon cabinet, me débrancher, et me crever les yeux ?


Au lieu de raconter des histoires à dormir debout, histoires qui n'intéressent personne, l'écrivain Richard Millet serait mieux inspiré de répondre à ces questions concrètes, et qui engagent la vie d'un homme, celle du véritable Pierre Tarnac. « Tarnac n'était rien, pas même le buste en granit, achevé fin juin (…) » Tarnac est quelque chose, Tarnac est quelqu'un, et n'aurait pas eu l'idée ridicule de se faire portraiturer, et dans le granit, encore ! Je n'ai pas l'esprit procédurier, et je ne vais pas intenter une action en justice contre cette piteuse calomnie dont le but m'échappe complètement, mais j'aimerais qu'on sache que Pierre Tarnac n'est absolument pas comptable, qu'il ne hante pas les vernissages comme un vulgaire pique-assiettes à la dérive, et qu'il n'a pas eu besoin de s'inventer un nom, fier de celui que ses parents lui ont donné. La précaire quiétude dans laquelle il a vécu jusqu'à présent a été le fruit d'une prudence constante, et il n'entend pas la sacrifier aux fins d'une célébrité de pacotille. Si Pierre Tarnac est comptable de quelque chose, c'est des milliers de corps de femmes qu'il a observés avec une exigence et une ténacité qui devraient au moins forcer le respect. Quand on ne sait pas, on se tait.

mercredi 6 avril 2011

Et si on parlait un peu de Cioran ?



« La France a besoin d'honneur, crie Napoléon, elle n'a pas besoin d'hommes ! »

Et tout le monde de se dire : ça y est, Georges le dingue est revenu, et il commence très fort, avec une phrase à la con que personne, et certainement pas lui, ne comprend. Eh oui, c'est comme ça. Quand Georges s'éveille, il pense à Napoléon, et il met la deuxième sonate de Graźyna Bacewicz à plein tube. Et ne comptez pas sur moi pour vous dire qui est Graźyna Bacewicz, car j'imagine que tout le monde ici l'ignore. Rêver de Marie Walewska, ça vous arrive ? À Georges, oui.

Bref, du temps où Georges fréquentait des veuves joyeuses et jouait à la pétanque dans le massif de la Sainte-Beaume, la boisson obligatoire était le thym au caramel. Le matin, après les cours d'électroacoustique, on allait écouter les conférences de Boucourechliev sur Wagner. Boucou arrivait au volant de sa décapotable rouge, avec une minette de vingt ans à ses côtés, lui qui devait en avoir cinquante à l'époque. 77, on venait de lire les Fragments d'un discours amoureux, mais on ignorait que Barthes prenait des cours de piano avec le juvénile professeur qui nous parlait de son maître Bruno Maderna avec la tendresse de tous ceux qui l'ont connu. Il y avait beaucoup d'Italie dans la France de ces années-là, mais pas de SIDA, et il ne fallait pas nous le dire deux fois. À part la pétanque de l'après-midi, il y avait le dortoir commun, où je m'étais trouvé une place à côté d'une pianiste au gros derrière qui jouait l'Allegro barbaro de Bartok toute la journée. Michèle, qu'elle s'appelait, et elle était très timide. Avant d'aller la rejoindre dans le lit minuscule qu'elle occupait, il fallait se taper l'illuminé qui, debout sur son plumard et trépignant comme un paon névrosé, nous déclamait du Cioran à plein poumon pour que nos rêves soient plus gais, j'imagine. Je n'ai compris que plus tard qu'il avait des vues sur la Michèle en question et que Cioran était surtout une manière de pallier sa trouille de lui mettre la main aux fesses. Comme l'endroit ne manquait pas de jolies filles, et que je peux parfois être d'une abnégation frisant le martyre, j'ai alors jeté mon dévolu sur une Suisso-mexicaine qui jouait aux boules avec une nonchalance admirable. Alors que j'étais perdu dans la contemplation de son postérieur, elle se retourna et me dit avec beaucoup de naturel : « Oui, je sais, j'ai de très belles fesses, je les appelle mes cloches de Pâques. » Ce "je sais" m'a longtemps travaillé, je dois le reconnaître…

Voilà comment on apprenait la musique, dans ces années-là. Il y avait bien déjà (ou encore) quelques petits cons qui nous les brisaient avec leur refus d'aller assister aux cours sur Wagner au motif que c'était un nazi, mais ça ne nous empêchait pas de dormir, ni de baiser. Je garde de cet été le souvenir des odeurs des Revox, du thym, et des savonnettes bon marché qu'on nous avait distribuées pour nous décrasser, et la voix métallique de Boucou, bien sûr, quand il nous disait, joignant le geste à la parole, en parlant de la bande magnétique qu'il ne fallait pas avoir peur de mettre à la poubelle : « Coupez ! Coupez ! Mais coupez, nom de Dieu ! Senza pietà ! »

Quel est le rapport avec Napoléon ? J'avoue que je ne sais plus. Ça me reviendra. Peut-être…

À la fin du stage, je suis passé par Avignon, où je me suis fait casser la gueule par un jaloux, devant la gare SNCF, qui m'a lancé un Solex dans la poire. Je n'avais pas un rond pour rentrer en Haute-Savoie. J'ai donc fait du stop. Pas facile de se faire prendre quand on a le visage en sang, je vous assure. Mais j'ai fini par arriver, vers trois heures du matin, dans la maison familiale désertée car tout le monde était en Corse. J'ai appelé ma Suissesse qui est venue me rejoindre, et nous avons pris des bains en chantant la Veuve Joyeuse et en mangeant des groseilles.

Cioran n'est pas polonais ? Non, et alors ?