Affichage des articles dont le libellé est Le chant des organes. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Le chant des organes. Afficher tous les articles

mardi 18 juin 2024

Le Seul

 

Chaque doigt a le juste poids, l'exacte vitesse d'enfoncement, la détente adaptée à la note et à la phrase. Parler de précision ici serait presque grossier, c'est plus que cela, ou c'est mieux que cela. La pulpe de ses phalanges distales épouse le clavier avec douceur et presque tendresse, il n'agresse pas les touches, jamais, il ne frappe pas ; ses doigtés sont parfaits, qui laissent ses mains absolument libres et sereines. Mais ses mains ne sont rien de plus que le prolongement de son oreille interne, et rien ne semble venir s'interposer entre elles. 

Les très grands pianistes ont ceci en commun que tous, quand nous les écoutons, nous donnent la certitude qu'ils sont les seuls. Celui que nous sommes en train d'écouter est le plus grand, le plus génial, le plus élégant et le plus profond. Les autres n'existent plus. J'y pensais en écoutant (et regardant) Arturo Benedetti Michelangeli jouer la sonate en ut majeur de Baldassarre Galuppi, en 1962, à Turin. Ce jour-là, cette fois-là, en cet endroit-là, dans ce studio, Michelangeli fut parfait. Je ne peux pas concevoir de perfection pianistique autre que celle-là. Je peux regarder cette vidéo dix fois de suite, je n'en percerai jamais les mystères. Que je ferme les yeux ou que je scrute les mains et le visage du pianiste, l'énigme reste entière. Comment fait-il cela ? Comment sa pensée se transmet-elle, si pure, sans aucune perturbation, jusqu'au bout des doigts, jusqu'à la corde de l'instrument, avec cette facilité apparente, avec cette simplicité parfaite qui relève de la grâce ou du miracle ? 

Oui, tous les autres pianistes disparaissent, à l'instant où j'écoute cette musique, où je vois ce corps si beau, si sobre et si ductile, dont l'élégance me plonge dans une sorte de stupeur muette. Michelangeli ne signifie pas, ou rien, quand il joue du piano : il veut ne rien ajouter à la musique, la musique dont le sens est peut-être de n'en avoir aucun. C'est une utopie, bien sûr, mais il est sans doute celui qui se rapproche le plus de cet idéal. Non seulement les autres pianistes disparaissent, quand il joue, mais lui-même se tient dans une sorte de retrait, au milieu nulle part : il porte le son jusqu'à nous, sans bruits, sans effets, sans gestes, et le chant semble naître dans l'instant de sa nouveauté perpétuelle. On se félicite que les quelques films où l'on peut le voir jouer soient en noir et blanc : la couleur, les couleurs seraient de trop. Michelangeli ne traduit pas la musique, il ne la commente surtout pas, il la crée dans le moment où nous nous tenons, et j'ai même parfois l'impression qu'il dit encore moins que le compositeur, qu'il le débarrasse du superflu, de tout ce qui dans la musique n'en est pas. 


dimanche 10 septembre 2023

Le Cœur

« Un coeur, c'est peut-être malpropre. C'est de l'ordre de la table d'anatomie et de l'étal de boucher. Je préfère ton corps. »

Je préférerais rester en vie, du moins encore un petit moment, mais je dois admettre que ça dépend un peu de cet organe que Yourcenar trouve malpropre. Je me demande bien de quoi il a l'air, mon cœur, mais je ne suis pas certain d'avoir envie de le voir, de le voir vraiment tel qu'il est, sanguinolent, palpitant et tout sauf littéraire ou romantique. Disons que je suis partagé… Moi aussi je préfère “mon corps” à mes organes. Mais qu'est-ce qu'un corps sans organes ? Ils sont silencieux, la plupart du temps, mais ce silence n'est silence que pour nous. Nous croyons que nos organes ne s'expriment que lors des symptômes parce que notre ouïe physiologique est déficiente, ou plutôt atrophiée à force de ne pas servir. En réalité nos organes font constamment du bruit, ils s'expriment sans cesse, même lorsqu'on dort : ils ne connaissent pas le repos, eux, et quand ils nous réveillent en pleine nuit, affolés, comme il m'arrive en ce moment, c'est qu'il y a urgence, et qu'ils ne parviennent plus à faire leur travail sans émettre des signaux qui effraient, c'est-à-dire des bruits qui dépassent le bruit courant auquel nous sommes habitués. 

Oh, je ne lui en veux pas du tout, à mon cœur. C'est tout de même extraordinaire qu'il ait réussi à tenir jusque là, avec toutes les émotions que nous avons traversées, lui et moi. Non, c'est un bon cœur, que j'ai là, et solide, et fidèle ! Et je ne dis pas ça pour ne pas le vexer, croyez-le, je le pense vraiment. Je pourrais dire la même chose de mon pancréas, de mon foie, de ma rate, et même de mes intestins, que j'ai longtemps soumis à rude épreuve. 

Il se trouve que mes relations avec les médecins sont devenues difficiles, car je vois bien qu'il n'y aucun dialogue possible avec eux. Ils n'écoutent que dans la mesure où nous leur fournissons les éléments dont ils ont l'habitude, éléments qui leur permettent d'appliquer les protocoles qu'ils connaissent et dont ils pensent qu'ils sont les seuls à pouvoir soigner. Je ne vois plus du tout les choses ainsi. Je ne crois plus du tout à cette médecine symptomatique, même si, bien sûr, il m'arrive — dans l'urgence — d'y avoir recours, faute de mieux. Rassurez-vous, je ne vais pas ici vous infliger mes vues sur la médecine et la maladie, bien que le sujet me passionne, car je sais trop bien que personne n'a envie de me lire à ce sujet. C'est dommage, mais tant pis pour vous ; vous ne savez pas ce que vous perdez. Mais comment fait-on, donc, quand on a besoin de spécialistes (et c'est bien le problème, justement !) dont on sait à l'avance que la majeure partie de notre échange sera un dialogue de sourds ? Ils savent et nous ne savons rien, ils soignent et nous souffrons, ce sont les termes du contrat, qui les rend aveugles et sourds. On ne peut pas tout à fait s'en passer, néanmoins, alors il faut se faire violence et leur donner des gages de la soumission aveugle dont ils ont l'habitude, sinon ils vous montrent la sortie ou la pendule.

Je vais donc aller consulter un cardiologue, puisque mon cœur s'est permis de parler un peu haut. Ça paraît simple, n'est-ce pas ? C'est l'organe qui dicte sa loi, paraît-il, et qui nous impose d'oublier le corps et la vie qui le justifie et l'informe. C'est une vue bien simpliste, bien primaire, mais il va falloir faire semblant d'y croire — du moins pour l'heure. Il faut s'infiltrer dans les failles des croyances des autres, si l'on veut résister à la négation. 

***

Eh bien les choses se sont précipitées, et, comme toujours, m'ont démontré que nous ne sommes pas maîtres du jeu. Je suis enfin chez moi, j'écoute le trio opus 8 de Brahms (opus 8 comme le 8 septembre) et je fonds en larmes. Hier, j'ai craint de ne jamais revoir cette maison, de ne plus pouvoir écouter cette musique, de mourir au milieu des bips des appareils de surveillance médicaux et des voix des infirmiers. Oh, tout le monde a été bien gentil, je n'ai pas à me plaindre. À commencer par les pompiers, charmants comme toujours, qui sont arrivés très vite, en vingt minutes à peine, ce qui fait que j'étais tout juste prêt à monter dans leur véhicule quand j'ai entendu la sirène. Deux hommes, très beaux, la quarantaine, très sympathiques, et un plus jeune, qui devait avoir vingt-cinq ans, et qui n'avait son diplôme que depuis le mois de juin. « Vous voulez plus de clim ? » Non, non, tout va très bien, Monsieur le marquis.

Depuis une semaine, je suis constamment aux bords des larmes. Les quatre crises que j'ai faites (cinq, avec celle que j'ai faite aux urgences (juste pour leur montrer que ce n'était pas de la blague)), dont une violente et surtout très longue (plus de trois heures !) m'ont je crois beaucoup fragilisé. Hélène n'avait pas de croissants, ce matin, dommage, pour une fois que j'en avais envie, et besoin… Je me sens comme un survivant — et c'est bon de survivre (c'est peut-être la seule vie réelle). Quand je sors de l'hôpital, ou même seulement d'un examen médical, j'ai toujours envie de croissants. J'ai beaucoup de chance : je pouvais parler un peu par SMS avec Vincent, qui ne se doute pas à quel point était importante pour moi cette présence, tout au long de la très longue soirée. J'ai eu également deux coups de fil qui furent un baume. Et j'avais aussi Barrès et Chateaubriand ; il ne m'a manqué qu'un cahier et un stylo. 

Ma fierté est d'avoir été admis aux urgences de l'hôpital d'Alès à 17h56, l'heure Mozart ! Il n'y pas de hasards, jamais. Il n'y a que des signes. 

La manière dont Julius Katchen ouvre la voie, dans le premier mouvement de l'opus 8… On pourrait mourir, après ça ! Ce thème, si simple, si beau et surtout si tendre ; d'une tendresse inconcevable… J'ai entendu le son de mon cœur, le cardiologue a pratiqué une longue, très longue échographie, j'étais heureux que mon cœur soit l'objet de tant d'attention, je l'avoue. Je trouve qu'il le mérite, lui qui bat pour moi en silence plus de 100 000 fois par jour sans jamais se plaindre. Nous étions deux à l'observer, à l'écouter, nous étions deux à parler de lui, à le considérer, à tenter de le comprendre. Il y aura d'autres examens, plus « invasifs », on aura peut-être d'autres images, d'autres sons. Qui est le maître ? Ni lui ni moi. La vie qui nous traverse sans explications.

Je lis à l'instant cette phrase de Kierkegaard, que je ne connaissais pas : « Penser est une chose, exister dans ce qu'on pense est autre chose. » Je pourrais faire graver cette phrase sur ma tombe, si ce n'était pas un peu prétentieux. C'est tout ce que je crois, en tout cas. Exister dans ce qu'on pense, exister dans ce qu'on joue, exister dans ce qu'on écrit, exister dans l'amour : c'est le vrai défi, et peut-être le seul. S'il existe une occurrence de l'authenticité, c'est-à-dire de la vérité incarnée, c'est bien celle-là. Je lisais il y a peu, je ne sais où, quelqu'un qui opposait platement le « comprendre » et le « croire ». Il n'y a rien de plus faux, pour moi. Si l'on n'a pas compris cela, on n'a pas compris grand-chose. L'angoisse humaine essentielle tient tout entière ici : il est impossible et néfaste de séparer la croyance de la connaissance. C'est toute l'erreur du drôle de scientisme actuel qui nous gouverne. Pour savoir, il faut savoir que l'on croit. Aucune connaissance n'échappe à la croyance, et si elle le prétend, elle est une croyance redoublée, durcie, de la même manière qu'un athée est toujours un super-croyant. Tout savoir doit être repris dans sa dimension de foi et de conviction. La fidélité au vivant ne se laisse pas perdre par les faits bruts (c'est-à-dire l'observation), la simplicité ne peut être que renversée par la pensée et le sujet. La croyance est le contraire du dogme. Exister dans ce qu'on pense est la chose la plus difficile qui soit, mais c'est aussi une liberté. Quand j'écoute Brahms, je suis au contact de cette liberté-là, immédiatement — je l'entends, je la ressens au plus profond de moi. 

Couloir, de six heures à sept heures, puis seul dans un réduit délabré, avec un électrocardiogramme. Dommage, je ne peux plus observer les infirmières et les malades. Tout le monde ici est très gentil. On se croirait presque dans le monde d'avant, si l'on n'apercevait pas quelques signes, par-ci par-là, qui viennent jeter une ombre au tableau, et on les connaît bien, ces signes. Parmi eux, les tatouages, l'accent, quelques éclats de voix, et les quelques éléments visibles de la vêture qui insistent sous la blouse et les pantalons blancs réglementaires. Il ne fait pas chaud, je suis torse nu, avec des fils et des tuyaux partout. J'hésite à appeler, comme le médecin me l'a prescrit, parce que je sens bien que je suis en train de refaire une crise, la deuxième de la journée. Si j'appelle, si je leur parle de la crise, ils vont me garder plus longtemps, faire plus d'examens. Une deuxième prise de sang, pour commencer. Je pèse le pour et le contre, et finalement j'appelle, à 19h23. Direction la salle de déchocage, dans laquelle je me trouve avec un voisin de lit, dont je ne vois que les pieds et une partie des jambes. En revanche, j'entends beaucoup sa voix, car il est souvent au téléphone. Il dit : « Oui oui oui » et « Non non non non non », toujours par salves de trois et cinq. Il a une voix plutôt sympathique, quoique un peu étouffée, ronde, alourdie, avec un fort accent du Gard. Dans la pièce, quatre type de bips différents, qu'on peut classer en deux catégories. De très jolis bips, discrets, bref, sobres, qui ressemblent aux cris de ces animaux nocturnes qu'on entend parfois la nuit, à la campagne, et qui ont tant de charme et d'élégance dans leur simplicité essentielle. Et puis deux autres bips, beaucoup plus criards, de type “klaxon”, mais qui forment avec les premiers une jolie polyrythmie que je trouve rassurante (je pense à Steve Reich et je brode mentalement sur eux). Nous avons chacun les nôtres, visiblement, deux pour moi et deux pour mon voisin, et ils se répondent d'une admirable manière, qu'on croirait composée. J'aime ces bruits, ils me portent, ils me guident au travers du temps qui passe. Surveillance ECG et nouvelle prise de sang, donc, par le jeune Arnaud, ultra tatoué, gentil, mais maladroit. Il doit s'y reprendre à trois fois pour me piquer et me fait très mal ; je crois qu'il touche un nerf puisque la piqure qu'il me fait dans le pli du coude m'envoie une violente décharge électrique dans le poignet. Je lui dis mais il s'en fout. Je ne lui en veux même pas : le sang des non-vaccinés répugne visiblement à couler à la vue de tous. Piqué aux deux bras et mains, il ne restera bientôt plus que les jambes…

Vers dix heures, j'ai la visite du cardiologue. Ô surprise ! Moi qui ne l'attendais pas avant minuit… Et en plus je passe avant mon voisin de chambre qui était là avant moi. J'ignore pourquoi. Il n'est pas content et je le comprends. Le Dr Assad, décontracté mais pas complètement, petit, large, costaud, très bronzé et très poilu mais dégarni, souriant, parle un français approximatif et un peu hésitant, mais il est loquace et veut se faire comprendre. Ça tombe bien, j'ai beaucoup de questions. Il s'excuse même de me poser les mêmes que le médecin qui m'a accueilli plus tôt ! Mais avec lui, je vois bien que mes réponses sont prises beaucoup plus au sérieux (mais avec plus de légèreté, car il n'a pas la même responsabilité que le médecin qui a décidé de mon admission), et qu'il peut même s'engager un semblant de dialogue entre nous, même s'il n'entend pas tout ce que je dis. Disons qu'il entend 60% de mes paroles, ce qui est déjà énorme. Je pense au mot « cordial », un de mes mots favoris. Ce médecin cordial me parle de mon cœur, le sujet l'intéresse, moi aussi ; il ne manquerait plus que nous buvions un cordial tous les deux et que nous jouions un trio pour piano et cordes de Brahms.

Il m'explique ce qu'est un infarctus. La fenêtre des six heures. Je pense à mon médecin traitant qui en trois jours n'a pas été foutu de me rappeler et de me trouver un cardiologue (comme il me l'avait pourtant promis), prévenu qu'il était de mes crises inquiétantes… (« Chuis débordé, chuis débordé, qu'est-ce que vous voulez que j'vous dise ! ») Et R. qui me dit : « Ne dérange pas ton médecin traitant avec ça ! » Ils ont beaucoup d'humour, ces médecins. On les dérange quand on leur demande de faire leur métier. Vous me direz, c'est de plus en plus difficile, de les déranger, justement, puisqu'ils nous expliquent sur leurs répondeurs qu'il ne sert à rien de leur laisser des messages, et que nous tombons sur la messagerie 48 fois sur 50. Comme ça les choses sont claires. En tout cas, le Samu n'a pas hésité une seconde, lui, avant de m'envoyer les pompiers. Avec le Dr Assad, je parle de mon flutter, des vingt années qui se sont écoulées en sa compagnie, de l'absence de traitement (de mon fait) et de l'opération qui fut un échec. Il voit très bien de quoi je parle. Il me dit que la vision qu'on a du flutter aujourd'hui n'est pas la même que celle qu'on avait en 2003, et je comprends mieux de quoi il s'agit. Il me parle des examens que je vais devoir faire très vite s'il me laisse sortir aujourd'hui. Évidemment, je ne le contredis pas. Il est hors de question que je reste à l'hôpital : c'est ma grande terreur. J'aime bien voir ce qui se passe à l'hôpital, ça m'intéresse énormément, mais y être pensionnaire, c'est autre chose. Je veux rester un explorateur, un espion, un touriste à la rigueur. Quoi qu'il en soit, ce cardiologue aura passé une grande partie du temps de notre discussion à me demander si je marchais, et combien d'heures et de kilomètres par jour. Il a eu l'air de trouver que l'essentiel du traitement se trouvait là, et je ne peux que le rejoindre. La marche remet les organes à leur place, c'est-à-dire qu'elle les soumet à la loi du corps, qui lui-même est soumis à la loi du vivant, qui ne se laisse pas impunément diviser. Les bêtabloquants et les anti-coagulants, on verra ça plus tard, ma petite dame…

J'ai donc retrouvé mes figues, mon jardin, Carl Philipp Emanuel Bach, la nuit fraîche et les belles heures ordinaires, l'aimable et profond mutisme de la société à mon égard ; je suis rentré avec une infinie gratitude dans mon point d'orgue, je peux à nouveau oublier les tatouages, l'accent du Gard, tous ces corps qui se croisent, qui savent précisément ce qu'ils ont à faire, tenus qu'ils sont par un arrangement dont la finalité leur échappe complètement mais dont ils auraient le plus grand mal à se passer sans devenir des bêtes sauvages. 

Mon roman s'intitule "Théorie". Le sujet de mon roman, c'est de faire l'hypothèse d'une vie, c'est d'en écrire la théorie, mais à la manière dont un aveugle entre dans la nuit et s'en distingue. Même s'il est vivant, surtout s'il est vivant, il ne connaît pas l'histoire de sa propre vie. Il ne peut qu'en faire l'hypothèse, en passant d'un événement à un autre, d'une parole à une autre, comme la boule de flipper qui rebondit d'un champignon à l'autre, et qui essaie de se relancer, sans cesse, de se reprendre, le plus longtemps possible, mais qui sait qu'elle finira par être avalée par le trou en forme de sexe féminin (une vulve dont les nymphes essaient de nous sauver de la chute), au bas du tableau, au bas d'un chapitre. Une théorie est une proposition de sens, bien entendu, mais c'est aussi une suite, une délégation, une file de personnages qui se succèdent, les uns à la suite des autres, sans forcément se connaître. Ils sont tous là, à leur place, c'est tout ce qu'on peut dire. Il convient de les écouter, de les observer, de les suivre dans leurs déplacements un peu fous, un peu désordonnés, mais toujours inéluctables et nécessaires, fatals. La théorie d'une vie, c'est une anti-histoire, ou c'est l'histoire en train de s'écrire, du point de vue du flipper

Je ne cesse de me demander ce qu'est la vie, ce que c'est que de vivre et d'être vivant, et il m'est impossible, de plus en plus, de séparer ces questions de ce qui se passe à l'intérieur de mon propre corps, ce corps que très longtemps j'ai ignoré et méprisé sciemment, me croyant par là plus intelligent que ceux que je voyais en faire grand cas autour de moi. J'ai très longtemps cru que mépriser le corps était la seule manière de glorifier l'esprit, et même d'y avoir accès. Il est un peu tard pour le regretter, bien sûr, je n'ai plus que le choix (sic) d'accepter ce que mon esprit a fait de mon corps durant les quarante dernières années. Ici je suis, là je mourrai, avec la vie qui persiste à trouver des regards en moi, à consolider les quelques étais qu'elle a dû dresser elle-même à mon insu et souvent contre moi. Je vois tout cela avec un mélange de tristesse, de soulagement, de reconnaissance, de honte et même de joie devant l'ingéniosité invraisemblable du vivant qui ne nous en veut même pas de notre bêtise. L'arrogance qui fut la mienne est instructive et cocasse, j'en accepte les conséquences. 

« L’indifférence aux souffrances qu’on cause est la forme terrible et permanente de la cruauté », écrit Proust, mais je comprends aujourd'hui que la cruauté est d'abord et avant tout dirigée contre nous ; on pourrait dire que les autres ne sont que des victimes collatérales. Nous sommes inattentifs au chant de nos organes comme nous sommes sourds aux corps de ceux que nous croisons, car nous savons instinctivement que leur chair est une réplique de la nôtre, une réponse possible aux questions que le destin biologique nous pose sans cesse, et qui nous terrorisent. La cruauté est fille de l'indifférence, et il faut prendre ce mot dans son sens littéral : ne pas savoir faire de différences, ne pas distinguer, ne pas discerner entre ce qui doit nous nourrir et ce qui nous traversera sans être assimilé. La cruauté est fille de l'indiscipline, de la mollesse spirituelle, de la paresse. La plupart des gens font le mal par paresse, ce qui s'entend immédiatement dans leurs phrases. C'est pourquoi il faut être attentif non à ce qui est dit, mais à la manière dont c'est exprimé. Avec nous aussi, nous avons un dialogue dont il paraît essentiel de ne pas négliger la forme. Les mauvaises habitudes sont vite prises. Là aussi nous obéissons à des lois inconnues ou musicales, et les cœurs paresseux ont vite fait de se tarir, croyant préserver le peu de sève qu'il sécrètent. 

L'hôpital, j'en ai vu les coulisses quand nous étions amoureux, Raphaële et moi, il y a vingt ans. Je l'ai vu et traversé la nuit, je suis passé par les chambres de garde, les douches, le lit des médecins, les couloirs déserts, les réfectoires silencieux, les portes dérobées, et même les fenêtres, pieds nus, évitant les infirmières comme un voleur évite les gardiens de nuit dans un musée déserté, étouffant des fous-rires et le bruit de nos pas. Imaginons un instant un hôpital peuplé seulement de machines dont le seul bruit rendrait le lieu vivant. Quelle féérie ! Quelle prodigieuse salle de concert ! J'imagine Mozart, Bach, Stravinsky, seuls dans l'obscurité, parlant à voix basse, devant un corps allongé sur une table d'opération : c'est Brahms, qui est le patient somnolent. On voit son gros ventre et sa barbe, il parle dans son demi-sommeil. Les trois compères ont du mal à ne pas rire. Ils regardent les écrans et font des supputations loufoques. Le cœur ? Le foie ? Les intestins ? Le pancréas ? Chacun y va de sa théorie. Les chiffres défilent, on les défend comme on peut, sans y croire, mais avec toute la componction nécessaire, jusqu'à ce qu'éclate le rire en clef de sol de Mozart. Les deux compères font semblant de le gronder. Brahms suffoque aussi bien qu'il le peut, avec un sens du rythme accompli. « Ramuz nous manque », dit Stravinsky. Et Mozart fait entrer sa cousine, peu vêtue. On voit le vieux Bach qui note quelque chose dans un carnet, sans paraître troublé par Anna-Maria qui se dandine comme une strip-teaseuse perdue dans les marais, la main devant ses petits seins. Le Dr Assad, en maillot de bain, se penche sur Brahms, il tient dans sa main droite une baguette de chef d'orchestre et un métronome dans sa main gauche. « C'est pas avec ça que vous allez réussir votre coronarographie, Docteur ! » lui lance le vieux Brahms hilare. On comprend qu'Anna-Maria est l'assistante du cardiologue. Elle sent la crème solaire et chante un fado avec une voix rauque. Bach referme son carnet et parle à l'oreille de Stravinsky qui est consterné par le spectacle. Diaghilev nous manque ! « Il n'y en a plus pour longtemps », dit Mozart. Raphaële entre en trombe, furieuse, et disperse tout le monde, vieux garnements punis qui retournent se coucher. Disjoncteur. Tango Lent.

« Nous étions entre nous, jadis. Quand nous parlions de musique, quand nous parlions de littérature, nous n'avions besoin ni d'interprètes ni de sociologues ni de thérapeutes. C'était reposant. » La fatigue est arrivée avec les cultures. Tant qu'elle était au singulier, nous pouvions penser à autre chose, goûter la baignade dans les rivières corses, les citronnades et la légèreté, le tennis. Nos corps s'invitaient naturellement au concert général, les angles étaient doux, on avait peur pour rire car le monde avait les dimensions de nos bras ouverts. Nous avions bien entendu parler du souffle au cœur, mais c'était à cause de Laurent et Clara Chevalier, la belle Léa Massari. « Tu n'as pas bonne mine. Je t'ai connue en meilleure forme. » « Je ne comprenais pas ce qu'il voulait, mais je l'ai trouvé très beau. » « Tu crois que c'est une conversation normale entre une mère et son fils ? » « L'aventurière, m'appelait ta tante ! » « Il était fou de moi. » « Il m'en voulait presque de lui avoir cédé si facilement. » « Tu sais, mon père adorait la valse. » Voilà le genre d'échanges qui avaient lieu dans un monde sans islam, sans réseaux sociaux, sans pédagos, sans fact-checking, un monde dans lequel nous nous contentions du lac d'Annecy et de celui du Bourget, d'Yves Nat et de l'accent espagnol, du désespoir de Gabrielle Russier et de l'humour de Fernand Reynaud, de la figure étrange et cocasse d'Henri Krasucki qui nous semblait une possible émanation du démon. Quand nous avions envie de pleurer, nous mettions la Troisième de Brahms sur le tourne-disque, ou nous pensions à la fille Sassi dans les bras d'un autre. Le père avait peur de l'infarctus, il est mort d'un accident de voiture. Lui aussi adorait la valse. La mère préférait le tango. Rester en vie ? Oui, mais pour quelle vie ? 

Survivre n'est pas du tout sous-vivre, je viens de le comprendre ; c'est même la meilleure manière de vivre. Revenir chez soi suffit. À soi. Exister dans son propre souffle, se tenir sans réserve à son propre désir. L'exaltation la plus douce et la plus profonde, la plus large, c'est le retour. Le départ n'excite que les enfants gâtés ou négligents, inconsistants. Rester éveillé, la nuit, en écoutant le silence de la chambre, débranché du monde et des mesures, du calcul et du diagnostic, est une volupté presque insoutenable quand on comprend qu'on en avait perdu le droit, et quand notre propre corps n'est plus qu'à nous. « Je suis chez moi ! » Il y a ce soin que nous sommes seuls à pouvoir nous prodiguer (ou la mère), cette caresse mentale qui ne peut provenir que de nous et d'une mémoire complètement singulière, irréductiblement distinguée du bruit de fond humain et de ses fausses promesses. Vous avez un défibrillateur ? Non, j'ai le premier trio de Brahms. Vous avez un souffle au cœur ? Oui, j'ai du silence plein la bouche, et des soupirs en veux-tu en voilà. Faudra que ça cesse ! Oh, ne vous inquiétez pas, personne ne sera moins soupirant que nous, penchés sans prudence sur le vide. 

Les oreillettes s'affolent et les ventricules trinquent mais tout cela n'est rien du tout. C'est seulement l'occasion de faire des phrases qui amènent enfin du côté de l'origine. Sang et sens coulent dans la même direction, on ne peut rien là contre. Il faut en profiter pour essayer de faire des progrès dans le domaine du rythme et de l'écoute. Tous les musiciens le savent : la première chose est d'être bien accordé. Un instrument désaccordé ne sert à rien, car les sons eux aussi ont des lois qu'on ne peut ignorer sans mettre en péril le sens. L'harmonie des organes, ce sont les résonances et les sympathies qu'ils suscitent dans le dialogue qu'ils entretiennent entre eux. L'indifférence est mortelle. Aucun d'entre eux ne travaille solitairement, ce que les spécialistes font semblant de comprendre. Un cœur, ce n'est pas malpropre, et ce n'est pas de l'ordre de la table d'anatomie ou de l'étal du boucher, un cœur, c'est le rythme et l'harmonie du sens qui bat. Le cœur est la chaconne intime, la basse continue de l'individu qui n'est pas partagé, qui est impartageable — indivis. « C'est la mesure consolée. »

vendredi 4 novembre 2022

La Chair

J'aimerais qu'on me présente ceux qui sont morts le 10 janvier 1956 dans l'après-midi. Je ne me rends pas compte, est-ce que cela fait beaucoup de monde ? Ceux dont la vie s'est éteinte au moment précis où je suis né, se pourrait-il que je ne leur doive rien ? Cela me paraît impossible. Qu'ont-ils soustrait au monde qu'il faudrait continuer, ou reprendre, sous d'autres formes, sous d'autres cieux ? Ils ont effacé un trait qui a laissé poindre une forme, non, plutôt l'inverse. Sur une tranche de cœur encore saignant quelqu'un a marché et un nouveau-né a crié avant la nuit. Aglan vient avec son large couteau, je crois que c'est pour moi.

La chair, la chair, la chair. Tiède et peureuse. Rien d'autre dans le crépuscule élastique qui se traîne toute la journée. C'est un ruisseau perpétuel et épais, un pus froid qui se glisse dans l'haleine, un abrégé de douleur calme qui étreint sans répit, tant que la langue vit.

Les fils descendent du plafond et m'entrent dans la gorge. Je crie silencieusement : la chair. Je bave. Ça sent l'ail et la coriandre et l'organe épuisé. Inspiration, expiration, pause, tremblements, fièvre noire. Paix dérivée, reportée sous le souffle. Un trait mène au néant, négligeant même l'effroi. Le trou. Ils étaient durs, féroces et sans mœurs. On entend encore leur sales cris de fantômes ivres. 

Même entre les pages d'un livre, je ne suis plus à l'abri. Le bruit entre par les pores de la feuille. Plus personne pour nous embrasser. Le souvenir s'est résigné : il est fatigué, lui aussi. Tout s'est défait comme ils parlent tous en même temps alors que je n'entends rien. Personne n'est là. Pas de caresse. Pas de tête accentuée. Ne reste que le souvenir d'une idiotie impardonnable qui ne me quittera plus. Pourquoi m'as-tu abandonné ?

mercredi 17 août 2022

Un rêve

[Tout le rêve se déroule dans une pénombre étrange — étrange parce que les corps sont dans des sortes de cavités phosphorescentes, qu'ils trouent la pénombre.]

Nous sommes au studio à la maison. Ma mère est en train de parler. Elle me montre des papiers, dit qu'elle va mettre ses affaires en ordre, et je comprends qu'elle va « s'acquitter de ses dettes ». S. est là, mais pas dans mon champ de vision. Il doit être dans le hall d'entrée, à trois ou quatre mètres. En tout cas il n'est pas loin et il entend ce que notre mère dit (elle s'adresse plus à lui qu'à moi, d'ailleurs). Je le sens plus que je ne le vois. Sa présence est comme fantomatique. Puis il pénètre dans le studio et il montre à ma mère une sorte de “carte de visite”, un bristol blanc de huit centimètres sur quatre sur lequel est écrit (par ma mère) quelque chose que je ne peux pas lire (je vois un mot souligné deux fois), mais je comprends qu'il lui reproche quelque chose. Il dit quelque chose comme : « C'est ça ? C'est comme ça que tu mets tes affaires en ordre ? » [Je ne parviens pas à me souvenir de ses paroles, je reconstitue comme je peux.] Ou peut-être : « C'est ça. C'est ça que tu me reproches ? » Et là je comprends deux choses simultanément : qu'elle le rétribue pour ce qu'il a fait, et qu'elle lui reproche ce qu'il m'a fait. Elle parle d'Abel et de Caïn.

À partir de là, les choses dérapent et s'accélèrent. S. et notre mère disparaissent de ma vue. Mes paupières se collent, je ne vois plus rien, mais presque immédiatement je comprends qu'il se passe quelque chose de grave, et je me précipite au jardin. C'est entre chien et loup (j'ignore si l'on est tôt le matin ou à la fin du jour, ou bien si c'est ma vue qui ne me permet pas de voir le plein jour). Nous sommes à présent derrière la maison, sur la pelouse qui se trouve au nord, devant la cuisine. Mes paupières se décollent. Je ne vois pas ma mère, mais j'entends toujours mon frère qui parle très agressivement, alors j'appelle le chien qui m'aime (c'est un mélange de Luna et de Salman, mais très gros), et je lui ordonne de se jeter sur mon frère pour le dévorer, en commençant par les parties génitales (c'est ce que je dis). Je ne vois pas ce qui se passe mais je devine, et je vois le gros chien affectueux qui revient vers moi, la gueule pleine de sang. Il ne voulait pas le faire mais il l'a fait pour moi, parce que je le lui ai demandé. Ma mère est plus loin, dans l'ombre, je ne la vois pas, elle a disparu, et je comprends que je ne la verrai plus jamais. [Je me réveille.] 

Peu de temps auparavant, dans le même rêve. J'étais à la maison, seul, et j'avais soudain la sensation d'une présence qui m'effrayait. Je sursautais, et le chien, qui était couché sous la table de la cuisine, prenait peur et allait se réfugier dans le hall. Je l'appelais pour le rassurer et lui demander pardon en le caressant et en l'embrassant. Il était si affectueux avec moi que j'en avais les larmes aux yeux. 

Encore plus avant dans le rêve. Je me rappelle avoir eu très peur, car j'arrivais dans un endroit et c'était le noir complet. Je me suis cru aveugle un bref instant, avant de comprendre que mes paupières étaient collées. J'ai dû utiliser mes doigts pour pouvoir ouvrir mes yeux.

dimanche 28 novembre 2021

D'un journal l'autre

Il ne [nous] arrive pas grand-chose (nous avons mangé [de la salade et des betteraves]), de sorte qu’on n’a rien de bien saillant à raconter, si tant est que [notre] vie soit beaucoup plus passionnante le reste du temps. Il n’y a guère que [l'angoisse et le désespoir], pour ne se relâcher point.

Ah si, tout de même. Emmanuel me raconte qu'à l'Oncle Jérôme il avait avoué avoir raté son baccalauréat, ce qui lui a valu une verte réprimande de Tante Glyne, et même une gifle, dans la rue. Heureux homme qui appartient à une époque où il était encore possible de ne pas réussir son bac.

Ce sont de ces petites manies dont sont faites les grandes folies, et les œuvres abondantes.

L'expérience extérieure est réduite à presque rien, mais l'expérience intérieure, elle, est presque indicible. Nous voilà dans de beaux draps, comme disait Céline. 

La peur et l'angoisse, dont ordinairement on ne parle jamais (ou trop littérairement), en ont eu assez d'être les laissées-pour-compte du récit désarticulé qui serpente en ces pages. Car c'est bien d'un récit, qu'il s'agit, contrairement aux apparences. On l'ignorait au commencement, mais les morceaux, tels qu'ils se sont arrangés, à notre insu, dans la trame d'ensemble, ont fini par trouver une place qu'ils n'auraient pu échanger avec aucun autre. Il fallait être patient et écouter le chant des organes. 

Au fond je comprends ceux qui renoncent, ou qui d’emblée sont tout renoncement. 

Que ne donnerait-on pas pour renoncer — car le prix à payer est exorbitant, c'est un fait ? (Je me demande ce que ce serait, exactement, que de renoncer.) Ne sommes-nous pas trompés sur la marchandise ? Comment savoir ? Les publicitaires du renoncement sont très habiles, j'en suis convaincu, et surtout, ils ne se lassent jamais. Pourquoi désirent-ils si fort que nous renoncions ? Eux aussi pourraient se décourager, après tout ! Mais non, il semble bien qu'ils ne se résignent jamais à nous voir poursuivre. Ceux qui ont renoncé ne supportent pas qu'on ne soit pas comme eux.

Une femme marche rapidement dans la rue, en manteau rouge. Elle a les mains dans les poches. Elle voit un couple qui s'embrasse. Ça la remue, dirait-on. Elle n'a pas l'air d'aimer ça. Il faudrait la consoler. Mais arrête de pleurer, voyons ! Dans quel état tu te mets ! C'est ridicule mais elle ne veut pas renoncer. Elle veut aimer et être aimée, la folle. On la prend dans les bras, on la secoue un peu, on lui remonte le moral comme on peut, on la rabroue un peu, aussi, c'est pas sérieux, quand-même, hein. Quoi, qu'est-ce qu'il a de plus que nous, ce gars-là, hein ? Mais rien du tout ma Poulette, rien du tout ! Il a même pas son bac. Et on voit tout de suite qu'il est fauché. Un indigent, comme qui dirait… On laisse choir le mot comme un mégot mouillé et éteint qui nous tomberait du bec. Allez, embrasse-moi et puis c'est fini ! Elle se laisse faire, bien sûr. Allez, viens, on va danser, viens, je te dis. Musique !

Tu vois, il n'y a pas beaucoup d'angoisse, dans mon récit. Ça peut aller, de ce côté-là, non ? Je fais attention au lecteur, moi. Faut pas trop l'effrayer non plus. La femme en manteau rouge dans la nuit parisienne mouillée de pluie, c'était bien. Bonne séquence. Émotion. Mystère. Images. « Ça te plaît, cette musique-là, hein ? Tu peux remuer ton cul… »

Il a l'air jaloux. « C'est pas ça qui vous arrête, vous les bonnes-femmes. Vous êtes de vrais égouts à pattes. » Paf, il lui colle une beigne. Un peu d'action quand-même. Allez, viens danser, qu'une autre lui dit pour le calmer. Ça danse. Musique, toujours !

Ça ne vous donne pas envie de renoncer ? Danser, ç'a toujours été le pire, pour moi. Le comble du comble. À l'époque, je ne connaissais pas le Lysanxia, j'avais le nez collé à la vitre en permanence, et derrière la vitre, les bonnes-femmes se trémoussaient, quelle horreur ! Musique, qu'ils disent. Danse, musique, concert, light-shows, mains au cul, sueur, honte, odeur de chiottes. « J'en ai marre, de ce mec. »

Tu vois qu'il s'en passe, des choses ! Il y avait même des bagarres, le samedi soir, souvent. Je ne rêve pas, Isabelle Huppert a du poil sous les bras. C'était le bon temps. Ils baisent joyeusement ; ils cassent le lit. « Ben quoi, j'ai dormi chez Annie ! » [Fracas]

Une fois qu'elle a bien pleuré et reniflé, il s'attendrit et la pousse doucement vers le lit, la chatte morveuse. Elle va rester quand-même cette nuit, elle partira demain. Il la déshabille doucement, il lui parle gentiment. Elle a les yeux rouges. « Tu vas te reposer. » Retour de la femme en manteau rouge avec des tomates farcies préparées par sa grand-mère. Lacrimosa la reine des douleurs. Ça sent la mort. Alors tu viens pas ? Elle va retrouver l'autre, bien sûr, l'indigent ! Elle est plus blonde que rousse. Ils s'embrassent sans un mot. Il va s'acheter des Gitanes. Se reposer, c'est un truc que les hommes disent aux femmes, ça, tu vas te reposer, quand ils veulent les tenir tranquilles, à leur main. C'est ce que je disais à Isabelle quand elle venait me voir ici le week-end. Repose-toi. Dors. Elle restait couchée, longtemps, pendant que moi je faisais la cuisine ou le ménage ou les courses ou d'autres choses qu'on fait quand les femmes sont couchées là-haut à dormir. Moi aussi j'aime bien dormir. Elle était fatiguée, la pauvre, fatiguée par son travail, par sa vie, et peut-être aussi par elle-même. J'allais la voir, après, elle avait les yeux gonflés, elle était belle, comme ça, encore toute tiède et toute molle, toute parfumée de nuit concentrée. J'aurais pu faire ça mille ans, bien sûr — en compagnie de l'adagio de la neuvième symphonie d'Egon Wellesz ou d'une blanquette de veau, je ne m'ennuyais pas. 

Retour de la femme en manteau rouge. « Tu ne me feras plus jamais l'amour ? » Il ne sait pas. 

 Ils se disent que mieux vaut tenter de vivre à peu près tranquille, et que de toute façon se révolter ne servirait à rien. À en juger par les résultats d’un grand refus, ils n’ont probablement pas tort. 

« Sois pas malheureux ! » Qu'est-ce qu'il peut répondre à ça ? Il se démet. Il repart seul, les mains dans les poches. 

Il n'y a que les morts qui écoutent. C'est très sensible dans les réunions familiales, mais c'est vrai toujours. Il enfonce la porte, elle est étendue sur le sol, près d'une cheminée. Il se penche sur elle, soulève son bras droit qui gît dans une mare de sang. Il la prend dans ses bras, il a beaucoup de force. La tête de la jeune femme pend en arrière, elle a les yeux ouverts. Il regarde son visage, puis il descend l'escalier en la portant. Elle est maintenant allongée sur le marbre de l'autel. On le voit au-dessus d'elle, sa figure tout proche de la sienne (elle a toujours les yeux ouverts), puis il pose son visage sur la poitrine de la morte et l'on entend un cri strident. « Je voulais la rendre à Dieu. »

La musique veut nous rendre à Dieu, les pères veulent nous rendre à Dieu, le soleil veut nous rendre à Dieu, mais la pesanteur de la vie est si forte, si poisseuse, elle nous tire en arrière, elle nous arrime à la terre et à la femme, elle met en nos tripes toute la densité du désir qui s'écoule de nos yeux comme du plomb fondu. Le sang est une colle puissante et brûlante qui nous dicte les pauvres phrases que nous croyons inventer. Nous ne renonçons jamais à nous enfoncer jusqu'au délire dans ses ornières : dans nos draps l'ordure et la grâce se contorsionnent amoureusement. Cela crée beaucoup de jalousie. 

« De tels excès sont d'un autre âge. » La sagesse est le vice des vieillards, lui répond l'abbé. Ils ne s'écoutent pas, c'est impossible. Chacun s'adresse à son abîme propre et la vie des hommes suit son cours. Il ne nous arrive pas grand-chose, hormis les petites manies qui nous arrachent au linceul de l'existence somnambulique. Tu vas te reposer. N'aies pas peur, je suis là, il ne peut rien t'arriver. Je l'entends ronronner dans le Grand Refus de la mort. 

lundi 22 novembre 2021

[ Ì∂†]

[Tout ce que j'écris ici est barré d'avance, et s'efface du même mouvement que je l'écris. Ce qui fait qu'on devient fou, c'est qu'on ne peut ni arrêter ni continuer. Je n'ai personne à qui parler. Dans ces conditions, pourquoi continuer à vivre. À quoi sert de crier, seul dans sa chambre ? Les murs sont trop épais. Tout ça n'aura servi à rien. À rien du tout. Il n'y a rien. Il ne subsiste rien — et il n'y avait rien au départ, c'est le plus cruel. Tout est bâti sur du faux, tu toc, du mensonge, de la bouillie, des mots, des phrases creuses, des grimaces. Tout ce que je dirai sera retenu contre moi, je le sais.]

[Je ne sais pas me faire comprendre. Le désespoir me serre le cœur. Plus j'écris pour essayer de dire ce que je pense moins j'y arrive. Ces trois phrases, je viens de les écrire à un ami très cher, et je les ai retirées avant qu'il puisse les lire. J'ai eu honte de moi. Et aussitôt, le vieux désespoir de l'enfance m'a sauté au visage. On ne peut pas parler. C'est impossible. Personne n'est là, personne ne nous écoute.] 

[Parler, mais à qui ? Il n'y a que les morts qui écoutent. Il n'y a rien, rien que soi et rien qui soit. Si tu n'es pas mort, tu ne m'entends pas. Si je ne suis pas mort, je ne parle pas vraiment. Quel cirque ! Quel asile !]

[Oh, je sais ! Je sais bien que je ne dis rien d'original, allez, et que vous n'entendrez que l'atroce banalité que je suis en train d'énoncer maladroitement. La vérité est qu'il n'y a rien d'autre à dire, et qu'il faut faire semblant de dire autre chose, sans cesse, qu'il faut continuer à faire semblant, pour ne pas s'attirer la haine des vivants. Mais je n'ai plus la force de jouer. Qu'ils me haïssent donc !]

[J'écris, et je vois mes phrases disparaître à mesure que je les écris. Ce n'est pas drôle. Ce n'est pas un écran, sur lequel j'écris, c'est un crâne mou que mes mots traversent. M. me racontait tantôt qu'il avait voulu récupérer un peu de la poussière de son frère jumeau, dans le caveau familial, et qu'il l'avait couchée, cette poussière, sur un mouchoir, pour, plus tard… Ce geste admirable et dérisoire, je le comprends tellement que j'ai l'impression de le reproduire ici à longueur de pages, comme un dément arc-bouté sur son cauchemar. Sable qui vomit la mer — les oiseaux me fuient. Encore un peu de poussière, s'il vous plaît, encore un peu de terre pour mieux m'étouffer. Y a-t-il quelqu'un ici qui ne mente pas, quelqu'un qui ne soit pas conçu dès l'origine pour mentir ? Pauvre fou !]

[Il y a très longtemps — pauvre fou — que je me demande ce que ça fait de sombrer dans la folie. Je n'ai jamais oublié ce soir d'hiver, à Paris, il pleuvait, je revois la chaussée luisante, en face du Théâtre des Champs-Élysées, où j'avais eu la sensation fugace et terrifiante que j'étais en train de devenir fou — c'était il y a quarante-cinq ans. Je pense à Schumann, toujours. Je le vois au bord du Rhin, avec son petit mouchoir blanc. Je pense à Clara, cette salope, qui a eu peur d'aller le voir à l'asile. Mais c'est surtout à lui que je pense toujours, dans ces moments-là. À lui et à Papa. Tous les trois nous nous tenons silencieusement au bord du Rhin, un petit mouchoir blanc à la main. Terreur… Oui, terreur. J'imagine qu'il existe plusieurs façons de perdre la raison, mais la mienne, c'est ce que je dis plus haut. Cette certitude, d'une violence inouïe, qu'il n'existe plus personne sur Terre qui soit en mesure d'entendre ce que j'ai à dire. Aucune échappatoire. Les mots, à peine ont-ils quitté ma bouche, ou ma pensée, ou mon clavier, me reviennent en pleine face. On ne peut même pas se plaindre. De quoi se plaindrait-on ? Le monde « n'habite plus à l'adresse indiquée », c'est tout.]
[Ils ont tous tourné les talons. Ne reste que la nuit et la pluie, l'eau et le noir. Pourtant nous avions eu une famille, jadis, des parents, des amis. Des bras et des mains nous avaient tenu, bercé, caressé, des voix s'étaient adressé à nous, des yeux nous avaient vu, des bouches nous avaient baisé, mais on dirait que tout cela a eu lieu dans un monde et un temps qui n'ont jamais existé ou qui ont été radicalement abolis. Le monde et toutes ses paroles ont été gobés par une bouche géante qui n'a pas voulu de l'incomestible que je suis.]

[J'en suis à ne plus oser écrire ce que j'écris, à ne plus oser penser ce que je pense, à ne plus oser dire ce qui se dit en moi. L'écrire, le penser, le dire, c'est porter à incandescence la pointe du tison qui me brûle les paupières de l'intérieur, c'est donner des clous pour me crucifier, c'est me pousser vers le gouffre cellulaire. Mes viscères sont retournées, à vif, ce n'est plus avec mes yeux et mes oreilles que je perçois le monde, mais avec le tissu conjonctif, avec les épithéliums, avec les lames basales ; je ne pense qu'avec l'escalator mucociliaire, avec le péritoine, je ne rêve qu'à travers mon gel turgescent amorphe. Ce n'est pas ma faute : si je vous parle chinois, c'est que vous êtes encore à distance de la substance fondamentale et que la compaction n'a pas encore affecté vos membranes séreuses, ignorants béats de l'apocalypse somatique que vous êtes.]

[À quel moment et pourquoi mes pensées se sont elles transportées dans mes poumons ? À quel moment et pourquoi mes idées ont-elles quitté la substance grise pour aller se loger dans mon diaphragme et dans mon pharynx — ces idées et ces pensées qui se percutent sans cesse à une vitesse folle, qui s'agacent mutuellement, qui rebondissent les unes contre les autres, dès que j'ouvre un livre, regarde un film, et dont l'enchaînement est aussi fou qu'une réaction atomique incontrôlable ? Mon cœur est en train de fondre car le présent est trop chaud. Il y a là une présence qui est trop présente, qui prend trop de place, qui chasse l'air de mes poumons.]

[Ces idiots de médecins parlent de fonctions cérébrales. Ils ne savent pas de quoi ils parlent. Il n'y a pas de fonction cérébrale, rien n'est fonctionnel, là-dedans. Il n'y a pas un chef d'orchestre qui distribue des tâches qui seraient effectuées dans des bureaux ou des ateliers. Tout communique, tout est interdépendant, tout est relié. La Voix se diffracte contre d'invisibles parois ; ses échos transpercent les matières les plus résistantes ; elle est plus intense à l'arrivée qu'au départ ; la caverne est surpeuplée ; mille paires d'yeux rutilent dans l'obscurité ; le sang coule comme de l'acier fondu ; la peur bande.]

[Il n'y a que les morts qui écoutent.] 

(J'écris entre crochets car j'espère que mes phrases ne seront pas lues par celui qui en moi a pris le contrôle de mon souffle. Il faudrait lui échapper, mais il voit tout, il entend tout, le Salaud.)

mardi 9 novembre 2021

Douche froide

Depuis six mois, je prends une douche froide chaque matin. Ça remplace le café. Autant cette pratique était facile, aux beaux jours, autant, la froidure venue, elle devient pénible. Prendre une douche froide, quand la température dans la maison ne dépasse pas 13°, et que l'eau est aux alentours de 10°, c'est brutal. 

Dans la première minute, c'est une commotion, une secousse cruelle, on a du mal à respirer, le cœur cogne très fort, on a l'impression d'être martyrisé, battu, de recevoir des coups, et l'on pense que c'est folie, que c'est la dernière fois qu'on s'inflige ça. 

Et puis arrive ce moment prodigieux, toujours surprenant, où la douleur se transforme en plaisir, où le corps modifie sa réponse, et se met à digérer le froid, à l'absorber, à le retourner. D'ennemi qu'il était, il en a fait un allié viscéral. Alors ce ne sont plus des coups sur la carcasse, mais de l'eau qui coule sur la peau. Quelque chose s'est transformé, s'est inversé. L'être reprend le dessus, et l'on peut rester deux ou trois minutes, sans souffrir. Une forme de joie intense et profonde se manifeste. 

Mais le meilleur moment est celui où la douche prend fin. Alors on perçoit très directement la forge (et la force) merveilleuse qui est en nous, travaillant à plein rendement, et l'on peut rester ainsi, nu, un long moment, sans avoir froid ; la chaleur vient de l'intérieur et irradie jusqu'aux extrémités. 

Toutes sortes d'émotions jaillissent en nous au contact de l'eau, à condition qu'elle ne soit pas tiède. L'eau, c'est comme la vie : la tiédeur est l'ennemi mortel. À bas les douches sympa ! 

mardi 25 mai 2021

Enigma Variations




Corps, réseau, forêt, ordinateurs enterrés, elle respire, soumise aux étoiles. Caresse des nuages — les vaches sont à la frontière du ciel et de l'eau : tout de suite, les pins dressés dans le vent, machines amoureuses, baquet de Mesmer, verbes disséminés dans la prairie ; c'est la nuit. Les heures ne s'écoulent plus ; elle boit un verre d'eau ; son ventre nu, lien ventouse, cybersexe creux. Je ne suis pas où je suis. J'entre et je sors de son esprit. C'est le jour. Quelle impuissance, Ô mon amour ! C'est la nuit. Je reviens.

Tous les organes se mettent à chanter doucement. Ça bruit. Je préfère les vagues aux bombes. 

Deux personnes, un homme et une femme, sont assis, face à face. Ils se parlent. Leurs paroles sont séparées par de longs silences. On entend leurs voix, les timbres de leurs voix, les couleurs de leurs voix, les rythmes de leurs voix, les inflexions de leurs voix, les silences de leurs voix, les intensités modulées de leurs voix, leurs souffles, leurs hésitations, leurs interruptions. On n'entend rien d'autre : ces deux voix qui se parlent calmement, ces deux voix entrecoupées de silences. 

Un cheval est là, à quelques mètres de l'homme et de la femme. On ne sait s'il leur prête attention. Son gros œil chaud, ses cils… Son calme apparent. Il partagent la même Terre, tous les trois. 

Ils parlent bas, le soir tombe. On survole la Cordillère des Andes. Je pourrais écouter Nuages de Debussy, jusqu'à la mort.

Voix basses passant à travers des résonateurs. On lit sur l'homme les mots qu'il n'a pas encore prononcés. Tubes. Éventails. Échelles. M'entends-tu, toi ? 

La marée a tourné, les cadavres reviennent. Il y a cet homme qui avance, tout habillé, vers les vagues, on le voit plonger. Courage, mon gars. Je ferai un truc, un jour, vous en entendrez parler. Laissez-moi passer, laissez-moi passer ! J'ai une montagne dans le cœur, moi, j'ai du silence plein les tripes. Laissez-moi passer. Le cheval est toujours là, il n'a pas bougé.

jeudi 22 avril 2021

Péristaltisme

Je copie ici l'article de Wikipedia consacré au péristaltisme. Je ne peux pas dire à quel point je suis émerveillé par ce que je lis. Cette onde océanique qui traverse le corps humain et qu'on peut même écouter, à l'aide d'un stéthoscope, me semble une chose plus exaltante et plus intéressante que la meilleure poésie, et ne parlons même pas des romans. Mais trêve de bla-bla, voici la chose.

Concernant le tube digestif, il s'agit de la progression du bol alimentaire de la bouche (plus précisément du pharynx) jusqu'au rectum (anus). Il est unidirectionnel : on dit que la progression se fait dans le sens oral-aboral. Le tube digestif est caractérisé par une tunique musculaire, constituée de muscles lisses disposés en deux faisceaux : une couche circulaire interne et une couche longitudinale externe. Ces deux couches sont des faisceaux de fibres unitaires sur le plan physiologique, signifiant que toutes les fibres au sein d'un faisceau sont interconnectées par des jonctions communicantes et peuvent ainsi coordonner leur activité, de façon à se contracter en même temps, à l'unisson. De même, elles peuvent ne se contracter que sur un petit tronçon du tube digestif.

Le tube digestif est donc doué d'une mobilité digestive qui est due à cette tunique musculeuse de la paroi. Le tube digestif est donc caractérisé par plusieurs mouvements, avec des caractéristiques physiologiques différentes : on distingue les mouvements propulsifs, qui font progresser le bol alimentaire dans le sens oral-aboral (péristaltisme, complexe moteur migrant, mouvements de masses), et les mouvements de brassage, qui permettent la segmentation du bol et son mélange aux enzymes digestives (segmentation).

Le péristaltisme est un mouvement propulsif. Il est caractérisé par mécanisme spontané qui s'effectue en plusieurs étapes. D'abord, il y a une onde péristaltique primaire qui se manifeste au moment où le bol alimentaire atteint l'œsophage après déglutition. L'onde force ensuite le bol à descendre l'œsophage pour atteindre l'estomac. Cette onde a une durée de vie de 8-9 secondes. L'onde continuera à descendre dans l'œsophage à une allure constante même si le bol se déplace à une plus grande allure que celle-ci. Si un bol alimentaire est bloqué ou se déplace plus lentement que l'onde dans l'œsophage, une onde péristaltique sera créée autour du bol, le forçant à se déloger et descendre dans l'œsophage. Sans péristaltisme, le brassage des aliments et l'absorption des nutriments, c'est-à-dire des éléments contenus dans les aliments, sont impossibles.

Dans le tube digestif, le péristaltisme est un réflexe à intégration locale : il ne fait intervenir que l'innervation intrinsèque du tube digestif, à savoir, le système nerveux entérique. Dès lors, un tube digestif dont on a sectionné les fibres nerveuses efférentes originant du SNC (Système Nerveux Central) peut produire le péristaltisme. C'est le plexus myentérique d'Auerbach, situé entre la couche circulaire interne et la longitudinale externe, qui intervient principalement dans le péristaltisme en coordonnant les deux faisceaux musculaires. Il est à noter qu'il existe une ondulation de base des potentiels membranaires dont l'origine est l'ensemble des cellules pace-makers intra-myentériques de Cajal participant à la coordination des contractions musculaires et à la "rythmogenèse" du péristaltisme. Le point de départ du péristaltisme est la distension de la paroi digestive qui est perçue par des mécanorécepteurs présents dans la paroi, entre les deux couches musculaires lisses de la musculeuse. De ces mécanorécepteurs, des impulsions vont partir par des fibres afférentes vers les plexus d'Auerbach et faire synapse avec des interneurones qui vont assurer la formation d'un anneau contractile à 2-3 cm en amont du bol alimentaire et la distension de la paroi à 5-6 cm en aval.

L'anneau contractile du péristaltisme est une contraction de la couche circulaire, ainsi qu'une relaxation de la couche longitudinale externe sus-jacente à cet anneau. En aval, la couche longitudinale externe est contractée, et la couche circulaire interne est relaxée. La contraction de la circulaire interne en amont du bol alimentaire diminue le calibre de la lumière et provoque augmentation de la pression intraluminale, En aval, la contraction de la longitudinale et la relaxation de la circulaire a pour conséquence un raccourcissement du segment digestif d'aval, ainsi qu'une diminution de la pression intraluminale. Ainsi, au cours du péristaltisme, le segment d'amont est propulsif et le segment d'aval est réceptif, permettant la progression du bol alimentaire.

Les organes creux du système digestif sont entourés de muscles qui permettent à leur paroi de se contracter. Les mouvements de ces parois font non seulement progresser les liquides et les aliments mais effectuent aussi un mélange de ce bol alimentaire dans chacun des organes concernés. Ce sont ces mouvements caractéristiques de l'œsophage, de l'estomac et de l'intestin qui constituent le péristaltisme.

Le péristaltisme ressemble à l'onde d'une vague océanique qui traverserait le muscle. Le muscle de l'organe concerné se rétrécit puis propulse la portion de nourriture lentement vers la suite du tube digestif.

jeudi 10 décembre 2020

Début

 Parmi tous les débuts de roman que j'ai écrits, je pense que celui-ci est le meilleur. Pour l'instant.


— Écrivez-moi une saloperie.

— Voulez-vous savoir de quoi j'ai envie, là ?

— Oui s'il vous plaît

— Je vais vous le dire.

vendredi 25 octobre 2019

Le chant des organes (1)



Depuis quelques jours, je ne dors qu'en compagnie de machines, plus ou moins perfectionnées, plus ou moins encombrantes, qui enregistrent une batterie de données sur mon cœur, mes poumons, mon sommeil, ma respiration, etc. C'est à la fois très désagréable et très amusant. Ça clignote dans l'obscurité, ça entre dans les narines, les fils se prennent là où il ne faut pas, mais on se sent moins seul. La nuit comme laboratoire intime… Et puis j'aime les chiffres, les données, surtout quand ils sont censés nous définir, ou au moins nous décrire. On sait bien que c'est une fiction, mais c'est amusant. Se présentant aux gens qu'on croise dans une soirée, la nouvelle politesse pourrait exiger qu'on énumère une théorie de nombres en préambule de toute conversation. Par exemple, on pourrait refuser de discuter avec quelqu'un qui a un PH trop différent du sien, ou dont la tension artérielle est trop basse. Après tout, c'est déjà ce qui se passe, mais à notre insu. Les odeurs, les sons et les mille signes qu'émettent les individus ont le même rôle. De toute manière, à partir d'un certain âge, les gens ne parlent plus que de ça. Ils disent "la santé", mais c'est beaucoup plus que ça. C'est le corps, dont ils parlent, le corps qui s'exprime, le corps qui fait parler les organes, comme les instruments d'un orchestre, qui ont trop longtemps été mis au secret. Enfin on les entend ! Ils ont ôté la sourdine. 


jeudi 18 juillet 2019

Le chant des organes (0)



La vie des organes est passionnante, quand on l'observe en curieux, en rêveur ou en savant, mais dès qu'on doit en prendre soin, dès qu'on commence à ne plus vivre que pour eux, ils nous deviennent odieux, car la vie qui naguère était une occasion de les oublier devient une caisse de résonance monstrueuse qui n'entend plus que leur discours. 

Un rein, un poumon, un cœur, ce sont de merveilleuses machines qui ont l'élégance suprême de se faire oublier alors qu'elles nous permettent de penser, d'aimer, et de prendre du plaisir, comme si nous étions un pur esprit immortel qui ne doit rien à personne. Malheureusement, le temps, dans la coulisse, passe consciencieusement son papier de verre sur la soie friable de nos muqueuses, et prépare en secret une tout autre histoire. 

lundi 26 décembre 2011

Un concept




Ceci est un concept. Un nouveau concept. Un concept nouveau, neuf, new, innovant, si vous préférez. Performatif (ça ne veut rien dire, mais c'est pour faire comme mon ami Laurent Cequisejoue Goumarre).

Depuis des millénaires, les femmes portent leurs seins l'un à côté de l'autre. Je reconnais que c'était plutôt bien vu, et que les avantages à cette géographie mammaire traditionnelle sont assez nombreux (allaiter des jumeaux, par exemple, ou offrir ses seins à deux amants lors d'une une partie carrée, ou même triangulaire). Cependant, depuis quelques décennies, nous sommes devenus des progressistes acharnés, personne ne peut le nier. Il était grand temps que quelqu'un pense à régler cette question tout de même assez fondamentale, et ce quelqu'un, comme souvent, c'est Georges.

Bien sûr, on aurait pu continuer comme ça. On aurait pu attendre. On aurait pu tergiverser encore, penser à autre chose, retarder le moment de voir la chose en face, et attendre que ce soit elle qui nous voit. Être regardé par une paire de seins est une chose terrifiante, tout le monde sait ça : il fallait agir.

Vous savez, les grandes idées, au début, personne n'en voit l'intérêt ; on pense que c'est inutile, pourquoi changer une équipe qui gagne, ce qui est fait n'est plus à faire, le poids de la tradition, Newton, l'Industrie, les Marchés financiers, Nadine de Rotschild, les Pays émergents, le Printemps arabe, tout ça… Vous connaissez Georges, il n'en faut pas plus pour le motiver. Car la grande question de Georges, celle qui le hante nuit et jour, c'est : pourquoi pas ?

Il y fallait un certain courage, bien sûr, et cela ne va pas aller sans quelques remous. On entend déjà les réfractaires, les vieilles barbes, les néos-réacs, les Zemmour, les Didier Goux, qui vont nous chanter à l'envi les mérites des seins horizontaux, de la paire à l'ancienne, des miches de jadis. On pourrait, Georges aussi, pourrait, s'il n'avait un sens aigu de l'Histoire, se la jouer pleureuse. Mais croyez-moi, quand on aura pu constater — et il ne faudra pas longtemps — tous les avantages des nichons verticaux, nous laisserons tous (et toutes) la nostalgie aux vieux poètes ringards.

Il faut voir les choses en face et arrêter de se la voiler. Les seins à l'horizontale ne sont plus d'actualité. Ils ne font pas le poids. Ils prennent de la place. C'est du gaspillage. Les seins côte à côte, Mon Dieu !, c'est regarder dans le rétroviseur, c'est bloguer à part, c'est ruminer son siècle. On ne leur demande pas la lune, quand-même, à nos femmes porteuses ! Depuis le 11 septembre, les concepts respectifs de verticalité et d'horizontalité en ont pris un coup dans le buffet. On ne dirait peut-être pas, mais enfin Kandinski est passé par là, Bernard-Henri Lévy aussi, Laure Adler va enfin se payer un orthophoniste, le Club du Livre a vécu, Cécilia Bartoli s'installe dans le Gard, Ariodante est à Buenos Aires, les choses changent !!! Le monde a changé, mes amis. Et ce n'est qu'un début, c'est Georges qui vous le dit !

Pensez par exemple à Céline. Non, pas celle qui montrait ses fesses à Georges dans les forêts glacées de Bourgogne, Céline, le vieil écrivain nazi, celui qui a écrit : « Figurez-vous qu’elle était debout leur ville, absolument droite. New York c’est une ville debout. On en avait déjà vu nous des villes bien sûr, et des belles encore, et des ports et des fameux mêmes. Mais chez nous, n’est-ce pas, elles sont couchées les villes, au bord de la mer ou sur les fleuves, elles s’allongent sur le paysage, elles attendent le voyageur, tandis que celle-là l’Américaine, elle ne se pâmait pas, non, elle se tenait bien raide, là, pas baisante du tout, raide à faire peur. » Les seins horizontaux, c'est un peu comme les villes couchées, c'est la vieille Europe moisie, c'est le ringue, c'est derrière. S'allonger sur le paysage, c'est bon pour les réacs, pour les ceusses qui voudraient que ça continue comme toujours, avec Tante Yvonne pas brunie pour un sou, toute blanche et coincée sous son parapluie, dans le jardin un peu triste de Colombey-les-deux-Mosquées. Se pâmer, c'était bon pour les Cocteau, pour les Malraux, pour les fumeurs d'opium de la Belle époque, ou pour les modèles de Manet ou de Rodin, mais ça le fait plus trop on va dire, devant une web-cam, ou alors pour de la thune. Bien droites, les nichons l'un au-dessus l'un de l'autre, le pubis déboisé et un clou dans le naseau, voici les nouvelles jeunes filles, celles qui se mettent un doigt dans l'oignon pour un billet rose en touchant leur iPhone de l'autre main. "Raides à faire peur"… ces merdeuses qui parlent le texto dans le texte en mâchant leur chewing gum, qui se maquillent à onze ans, mais ne se lavent plus les mains en sortant des chiottes, et qui trouvent Anne Roumanoff trop drôle, oui, raides à faire peur, bien plus que les pauvres mecs qui s'agrippent encore un peu à leur manche, comme s'il s'agissait de voltige aérienne, mais qui vomissent sur les sièges, la tête en bas et le cœur à gauche. De toute façon, quoi, les mecs ? À la vaisselle et aux couches, quand ils ne mettent pas le feu à la voiture du voisin. Les mecs go fast et les meufs web-cam, voilà la vie telle qu'on la rêve ici en ce début de millénaire : Ils ne se rencontrent plus que dans les prétoires et qu'à travers des écrans, qu'ils soient plats ou en latex. La haute définition a fait éclater le monde, parce que les yeux humains ne s'y sont jamais faits et que le cœur est un muscle lent.

« Il n'y a pas une ligne de vie, mais plusieurs ! », dit la chiromancienne à Thomas l'imposteur. Faconde Norwest a surpris plus d'un de ses amants avec ses raies des fesses en étoile : tous les hommes veulent qu'on leur indique le Nord, mais un seul Nord à la fois. On ne peut pas s'en tirer, cette fois. Impossible.

Passer du con-sceptre au con-cept, comme tout le XXe siècle nous y a préparé, était un sacré pari : on a compris trop tard que l'Amazonie était au bas du ventre des femmes. Pas besoin d'aller se faire bouffer par les moustiques et piquer par les scorpions, tout est là, au chaud, dans le lit, entre poire et fromage, entre chien et loup, entre sainte et salope. Ça n'avait pas bougé, pas bougé d'un iota, rien dans les étoiles, rien dans les déserts, rien sur l'Annapurna, tout dans la culotte, même dans le bus, ou durant les vendanges, ou en sublime offrande sur le parking d'un supermarché. Reste dans ta chambre, vieil homme impotent, car l'aventure s'y trouve, au chaud avec ses microbes et ses suées rances. Plusieurs vies, oui, parfaitement, plusieurs corps, plusieurs cœurs, pas besoin de croire à la roue des naissances, pas besoin d'être hindou, c'est tous les matins qu'on naît, c'est tous les soirs qu'on crève et même plusieurs fois dans la nuit pour ce qui me concerne. Pourquoi pas ? demandent les imbéciles qui se branchent et se rebranchent en permanence dans la forêt glacée des bits, et, répétant pourquoi pas ? en chœur affreusement faux ils passent à côté de la raie plurielle de Faconde Norwest sans même la voir.

Haine de la musique, a dit l'autre, et il n'a pas tort. Tout est là, cette haine de la musique, furieuse, tenace, infinie, éternelle, sans mémoire, jusqu'à la fin du Temps, vers les décombres qui sont notre horizon halluciné, désormais, de quel côté qu'on se tourne, vers quelque Nord qu'on s'aplatisse en prières, haine de la musique impérissable, incorruptible, sans rémission, sans la moindre faiblesse, et qui monte en intensité jour après jour sans qu'on entrevoie une fin possible, et, surtout, haine partagée par le monde entier, sur tous les continents, dans toutes les classes de la société, par les imbéciles comme par les intelligents, par les cultivés comme par les incultes, par les riches comme par les pauvres, par les méchants comme par les gentils.

Moi je retourne m'allonger sur le paysage.

vendredi 23 septembre 2011

Busty Red


Busty Red ? Je pense qu'il s'agit d'une effigie du scandale. Il faut bien qu'il ait, sinon un lieu, au moins un édifice qui le maintienne ici, perfusé, stable et finalement muet.

Certains l'appellent Fobe, d'autres Robe. L'essentiel est sa couleur. Et la permanence, ou plutôt le retour.

C'est la Turquie à l'envers. C'est le Trou.


"La seule chose qui nous préserve de l'idéologie, c'est la surveillance du général à partir du particulier."

jeudi 23 décembre 2010

Moins pressé


Que c'était bon le matin, les idées claires, les choses remises à leur vraie place, vues dans leurs justes proportions et leurs couleurs naturelles ; le matin où elles ont la transparence du cristal tandis que le soir, le soleil les teint en jaune comme un mauvais peintre vénitien, et que la nuit est le triomphe du trucage ! Pierre avait retrouvé la saine raison et le limpide bon sens, ces vertus "bien françaises".

Mais rien n'aveugle comme la grande clarté ; le mirage est un phénomène diurne. C'est aux heures noires de l'insomnie, aux heures pessimistes par excellence, que le cœur jette ses plus profonds coups de sonde et atteint la vérité.