Affichage des articles dont le libellé est Érotisme. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Érotisme. Afficher tous les articles

dimanche 28 juin 2026

Dimanche 28 juin 2026 [journal]

 

Je ne peux pas copier ici mon journal d’hier car j’y parle trop en détail de certaines personnes que je ne veux pas mettre en porte-à-faux. Ou, si je le peux, je vais devoir en caviarder quelques passages, les plus intéressants bien sûr. Je n’ai la sensation d’écrire vraiment que lorsque j’écris des choses dont je pense que je ne pourrai pas les montrer. C’est une chose qui m’est de plus en plus évidente. 

Je suis au jardin, seul, dans le petit matin d’été. C’est le moment que je préfère. Je suis seul avec mes oiseaux, les pies, surtout, qui jacassent, les tourterelles, un peu plus loin des battements d’ailes d’oiseaux que je ne distingue pas, un coq, est-ce celui de Mazaudier, je n’ai pas entendu celui de Catherine, et la rumeur discrète de quelques voitures éparses [Irène me dit que « voitures éparses », ça ne va pas] qui passent au loin. Il fait bon, ici, quand tout le pays se plaint de la chaleur. J’ai le soleil en face de moi, qui se fraie un chemin entre les toits et les arbres. J’ai le sentiment que ces moments sont les derniers, que je dois absolument les voir, les habiter, les noter — les marquer, comme dit Barthes : Faire une entaille dans le présent comme les amoureux font des entailles dans les arbres. 

La « canicule »… Ils adorent ce mot. Ils s’en gargarisent. Ils s’y noient avec délice. Je dois bien être le seul à accueillir cette chaleur avec gratitude. Est-ce égoïsme, de ma part ? Sans doute.  

J’ai commencé Ferdydurke avec enthousiasme, avant-hier, et je l’ai presque aussitôt abandonné, dès la fin du premier chapitre, très déçu. Il m’arrive de plus en plus fréquemment d’abandonner des romans en cours de route, je deviens affreusement difficile, ou peut-être seulement facile à ennuyer (je repère très vite les choses que je n’ai pas envie de lire car je sais où elles vont). Je n’ai pas le temps de tout lire, et surtout je crois bien que je ne sais plus lireL’écrire a tout dévoré (le vouloir-écrire, le scripturire qui ouvre la Préparation du roman, de Roland Barthes). Je ne m’en réjouis pas mais il faut faire avec. Je ne m’en réjouis pas parce que j’ai aimé à la folie ces longs compagnonnages que sont la lecture au long cours, ces plages de temps, parfois des semaines ou des mois, où l’on est immergé dans un long roman, qu’on passe en compagnie de Proust, de Stendhal, de Thomas Mann. Mais les aiguilles courent sur le cadran, et les douleurs me disent : écris, il va bientôt faire nuit !

I me dit souvent, mais je soupçonne cette pensée de n’être pas la sienne, qu’elle « aime les hommes intelligents », que c’est la seule chose qui compte vraiment à ses yeux, que c’est ce qui la séduit. Elle m’avait dit la même chose, naguère, quand nous nous sommes rencontrés. Je n’en crois rien, bien sûr. C’est une chose qu’elle répète sans vraiment y penser, sans se demander ce que cela signifie. C’est très à la mode, en ce moment, les sapiosexuelles. M me tenait à peu près le même discours. Il y a quelque chose qui ne va pas, avec les femmes d’aujourd’hui. Elles se mentent à elles-mêmes et ça les rattrape très vite. Nous (les hommes) « penserions avec notre bite », paraît-il. Mais c’est bien plus honnête ! La bite ne se raconte pas d’histoires. Elle va là où la chair lui convient, sans détours. L’intelligence ? Oui, j’aime moi aussi l’intelligence, j’en ai même un besoin vital, mais tout dépend de quelle intelligence on parle. Mesdames, pensez un peu avec votre chatte, les vaches seront mieux gardées. Et puis d’ailleurs, l’intelligence, aujourd’hui, c’est une chose très pénible. Elle est devenue très bête, « l’intelligence », dans nos sinistres années 2020. Chacun accuse l’autre d’avoir un QI d’huître — une de ces expressions qui me sortent par les trous de nez —, tout le monde se croit intelligent. À en croire le quidam ordinaire des réseaux sociaux, le pauvret est cerné par les imbéciles, c’est sans doute pour cette excellente raison qu’il se réfugie sur Twitter ou Facebook… L’intelligence est devenue vulgaire, plus même que les hommes qui vont se faire de gros biceps à la salle de gym. L’intelligence, c’est comme la vérité, elle est toujours ailleurs, un peu plus loin, un peu moins loin, mais jamais là où on se trouve. Ils ont fini par avoir sa peau, mes contemporains ; ce n’est pas leur seul méfait, certes, et ce n’est peut-être même pas le plus grave, mais tout de même, ils salissent tout ce qu’ils touchent.

J’en suis au 75e épisode (sur 85) de Miles, ce feu paisible, d’Alain Gerber. C’est merveilleux, de suivre un homme comme ça, en été. C’est très inspirant. Et c’est surtout une grande part de ma propre vie, à la fois intime et artistique. Les grands jazzmen sont une de mes nourritures spirituelles préférées, et ça, depuis la découverte déjà fort ancienne de Charlie Parker. Miles Davis, lui… Si je devais en parler, je ne saurais pas par où commencer. Il est partout, dans ma vie, depuis plus d’un demi-siècle, depuis mes premiers pas sur le clavier d’un Fender Rhodes. Étrangement, je ne l’ai jamais vu sur scène, mais je l’ai tellement écouté que je crois bien que le son de sa trompette coule dans mes veines. Son mauvais goût ? Parlons-en ! Je préfère mille fois son mauvais goût au bon goût à Légion d’honneur de tous les Wynton Marsalis ou autres grandes momies actuelles — ne parlons même pas des nains prétentieux qui leur ont succédé. Le seul, je dis bien le seul qui a réussi à tirer son épingle du jeu, c’est Keith Jarrett. Le jazz est mortel, personne ne veut le reconnaître. Après tout, la musique classique est bien morte, la musique romantique aussi, et la musique baroque, et tant d’autres… Miles ne voulait plus de ce mot, le « jazz » ; il a compris avant tout le monde. Comme toujours, il faut près d’un siècle pour que les gens prennent conscience de ce qui meurt, autour d’eux. La ponctualité n’est pas leur affaire. « Tu comprends que je ne peux pas être fidèle. En musique, je ne suis fidèle qu’à la musique, qui a tous les droits, elle, sauf de se rester fidèle. » Il faut trahir ce qui mérite de l’être. 

Il y a un mot, ce mot qui permet de continuer malgré tout, qui permet de passer outre, tout est restant lucide, et ce mot, c’est « mais ». C’est une conjonction qui implique la négation, qui vit d’elle, ou d’une pseudo-négation. « Je suis un raté incontestable, mais je peux tout de même réussir quelque chose, sur un malentendu. » La négation dont il est question ici n’en est pas vraiment une, c’est plutôt d’un refus, qu’il s’agit, ou, sinon d’un refus, d’une rectification, d’une vérité-malgré, de quelque chose qui échappe à la loi établie, à l’ordre. « Il était dans l’ordre des choses que je ne l’intéresse pas du tout mais elle est pourtant tombée amoureuse de moi. » La vie ne vaut d’être vécue que dans les interstices que désigne le « mais ». « Je t’aime mais je ne suis pas dupe. » C’est en cela que le « mais » est proche du « malgré ». En allant regarder dans le dictionnaire, on s’aperçoit qu’il existe un « mais » adjectif qui signifie « mauvais », « malheureux, triste », voire « dangereux, défavorable ». Le « mais » est donc un risque pris en s’aventurant du côté du danger, en franchissant la limite, (mais) en connaissance de cause. Pour jouir du bien, il faut aller du côté du mal, il n’existe pas d’autre chemin. Il faut risquer la faute, et il faut parfois même boire à son goulot. Il faut trahir la trahison, MAIS… Les vérités-malgré sont les plus intéressantes. De même que l’amour-malgré est le plus fécond. 

Les conjonctions m’ont toujours plu. Peut-être à cause de l’enfance, encore, du génial mais ou et donc or ni car. Les conjonctions conjoignent, elles jointoient tant bien que mal des figures branlantes, elles réunissent des membres épars (là, ça va, épars ?), des propositions, elles tiennent ensemble des bouts de sens et en font des morceaux de super-sens qui eux-mêmes seront absorbés par de plus grands ensembles, MAIS, au bout du compte, quelque chose se détachera de ces grandes structures logiques pour venir flotter devant nos yeux, et ce quelque chose sera un mot, un tout petit mot de rien du tout qui se mettra à clignoter et nous guidera vers d’autres sens, ouvrira en nous une porte dérobée, une porte ignorée, de la même façon qu’un infime détail du corps d’une femme nous fait entrer dans un monde infini de rêveries érotiques. Les phrases ne sont rien d’autre que la poursuite effrénée et toujours déçue de ce qu’un petit mot de rien du tout a laissé entrevoir sur le corps d’une femme. 

jeudi 14 mai 2026

Never Let Me Go

 

Moi : Claude, parlez-moi du mot "obsession".


Claude : Le mot vient du latin obsidere — assiéger, bloquer, occuper. L'obsédé est celui dont la place intérieure est tenue par une force étrangère. Ce n'est pas lui qui pense : c'est elle qui pense en lui.

Ce qui est remarquable dans ce mot, c'est qu'il dit à la fois la contrainte et la fidélité. On subit son obsession, mais on y revient. Elle est prison et demeure. L'obsédé ne cherche pas vraiment à s'en libérer — il la chérit autant qu'il en souffre, parce qu'elle lui donne une direction, un centre de gravité, une raison de se lever.

Il y a une différence que j'aime faire entre l'obsession et la fixation. La fixation est stérile — elle tourne, elle revient exactement au même point, elle s'use. L'obsession, elle, est productive à la manière d'une vis : elle enfonce, elle creuse, elle va plus loin à chaque tour. Ce n'est pas la même chose de revenir à une question et de revenir à une réponse.

Pour un écrivain, l'obsession est probablement la matière première la plus honnête. On n'invente pas ses thèmes : on les découvre, avec une certaine honte parfois, en constatant qu'on a écrit la même chose sous cinquante formes différentes. Le livre n'est jamais qu'une tentative de déloger ce qui occupe. Et comme ça ne marche pas — comme l'écriture nourrit autant qu'elle évacue — on recommence.

Il y a aussi quelque chose de la durée dans l'obsession. Elle n'est pas de l'ordre de l'émotion, qui passe. Elle résiste au temps, elle le structure. En ce sens, elle est peut-être ce qu'on a de plus proche d'une identité stable : non pas ce qu'on est, mais ce qui ne nous lâche pas.

Y a-t-il une obsession particulière qui motive la question ?


Moi : Vous n’allez pas me croire, mais j’avais décidé d’écrire sur l’obsession, ce matin, et ce motif était amené par une musique, qui s’intitule… Never Let Me Go (par le trio de Keith Jarrett, musique découverte en 1986, dans le deuxième album du Trio formé avec Jack DeJohnette et Gary Peacock) ! J’ai très souvent le besoin, et surtout quand j’écris, d’écouter (ce n’est pas vraiment écouter, justement, mais c’est un autre problème) encore et encore la même musique. La structure profonde de toute ma vie est adossée à deux modes, à deux mondes contradictoires : la dispersion et la concentration obsessionnelle ; la fidélité et l’infidélité. Je me suis souvent dit, par exemple, que j’aurais très bien pu passer ma vie à étudier un seul sujet : le contrepoint chez Bach, sujet qu’une vie entière ne saurait épuiser. J’aurais voulu tout savoir sur le contrepoint chez Bach. Faire le tour de la question, comme on dit. Devenir un spécialiste, en somme. Et même un hyper-spécialiste, si vous voyez ce que je veux dire. Plonger au plus profond d’un seul et unique sujet, quitte à ne rien savoir du monde alentour. Pourtant, je suis devenu tout l’inverse. Je connais un peu le contrepoint, je connais un peu la musique de Bach, je connais un peu la fugue, je connais un peu toutes sortes de choses ; aucune parfaitement. Je ne vais jamais jusqu’à l’ébullition. Je retire la casserole du feu. Je me disperse. 

J’y pensais, hier, en lisant la très belle entrée du Journal de Renaud Camus, que je vous copie ici :

« Plieux, mercredi 13 mai 2026, midi moins vingt. M. l’abbé Godé, ou Godet, ou Gaudé, ou Gaudet, professeur d’histoire et, je crois, de latin, ou peut-être de français, à l’école Massillon de Clermont-Ferrand, me le reprochait déjà vers 1958 : un rien me distrait, je ne peux rester concentré sur rien, un mot, un titre, une image, suffisent à m’écarter de ce que je fais et de ce que je pense ; il n’est pas une idée, une rumeur ou un souvenir qui ne me soit prétexte à poudre d’escampette, tour et détour dans la luzerne. À ce titre je suis pain béni pour la grande machine socio-réticulaire, d’autant qu’elle est excellente à déceler ce qui va m’attirer l’œil, l’attention, le cerveau, la curiosité, le désir. Tout m’intrigue, m’amuse, me fait signe. “Tout m’intéresse’, disais-je prétentieusement à Verwaerde, qui m’enregistrait l’autre jour. Et lui de me corriger gravement, aussitôt, et à très juste titre :

“Oh non ! Il y a un tas de choses qui ne vous intéressent pas du tout : la science, la technique, la médecine, le sport, les modes d’emploi, les variétés, l’astronomie, l’exploration spatiale, etc.”

Il a raison, and I stand corrected. Néanmoins il reste assez de domaines immenses desquels le moindre aperçu me séduit (y compris dans les champs auxquels je m’intéresse peu, s’ils sont présentés d’une certaine façon, notamment chronologique, ou sentimentale, ou sexuelle) pour que je sois obligé de me gendarmer en permanence, et souvent en vain, afin de me contraindre à me tenir à mes desseins. Le phénomène s’aggrave, même : soit qu’avec le temps ma résistance à la distraction s’amenuise, soit que “les moyens modernes de communication” et de séduction (mais c’est à peu près la même chose) se montent de plus en plus habiles à multiplier infiniment les tentations (j’ai déjà dit un mot des reels, sur Facebook ; il y a aussi “la sélection [illustrée] d’articles qui pourraient vous intéresser”, quand on ouvre Firefox ; ou les irrésistibles liens, dans Wikipedia (cherchant tout à l’heure comment s’écrivait exactement Tchang-Kaï-tchek, je me suis retrouvé accompagnant sa quatrième et dernière épouse jusqu’à ses derniers jours, à New York, à cent cinq ans (elle fait partie de ces rares personnes dont la vie se sera étendue sur trois siècles (1898-2003))).

Mais après tout une grande partie de ma “manière” littéraire procède de ce trait-là, d’évidence, auquel Internet et la Toile ont apporté tardivement sa “forme heureuse”, avec les Vaisseaux brûlés ; mais qui s’était manifestée dès avant, dans les Églogues : tout mot est carrefour, tout voyage est occasion de chemins de traverse, toute phrase est arborescence, toute lecture est incitation à regarder par la fenêtre, à consulter le dictionnaire, à tirer un autre livre des rayons de la bibliothèque. Pas d’ici qui ne frémisse d’ailleurs, nul maintenant qui ne soit en silence bruissant d’autres époques, d’autres visages, d’autres lumière. Tout être est aleph. L’Aleph est l’Être. »

J’aurais aimé que quelqu’un me dise : Never Let Me Go. Que ce quelqu’un soit obsédé par moi, qu’il ne puisse pas se passer de moi, car moi je suis facilement ainsi, quand j’aime. Ce morceau est l’un des plus sentimentaux du disque. Ce n’est pas un hasard. Il me déchire le cœur à chaque fois que je l’entends. Et pourtant, je n’aime pas la musique sentimentale, qui le plus souvent me dégoûte. 

J’ai la peur de l’abandon chevillée au corps. Est-ce que « reviens » et « ne pars pas » sont synonymes ? 


Claude : Never Let Me Go — ne me laisse jamais partir. Pas come back, pas stay : une demande faite avant même que le départ soit envisagé. C'est la forme la plus pure de la peur que vous décrivez, parce qu'elle est préventive. Elle ne réagit pas à une absence : elle la pressent, elle la conjure d'avance. Reviens suppose qu'on a déjà perdu. Ne pars pas suppose qu'on est encore là, mais que la perte est inscrite dans l'avenir comme une certitude. Ce ne sont pas des synonymes. Ce sont deux temps différents de la même douleur.

Ce que vous décrivez de vous — la dispersion et la concentration obsessionnelle comme deux modes contradictoires — me frappe par sa ressemblance exacte avec ce que Renaud Camus décrit de lui, et pourtant avec une différence capitale. Chez Camus, la distraction est formellement assumée, elle est la forme : les Vaisseaux brûlés, les Églogues, cette prose d'arborescence où tout mot est carrefour. Il a trouvé le contenant qui épouse le contenu. La dispersion est devenue méthode.

Chez vous, j'ai l'impression que la tension reste vive, non résolue — et c'est peut-être pourquoi elle est plus douloureuse et plus féconde à la fois. Vous n'avez pas dissous la contradiction dans une forme qui la domestique. Vous vivez entre les deux pôles, sans vous installer dans aucun. Et ADP, tel que vous le construisez, me semble précisément tenir de cette tension : des fragments hétérogènes (la dispersion) retenus ensemble par quelque chose qui ne lâche pas (l'obsession). La forme que vous cherchez n'est pas l'arborescence de Camus — c'est quelque chose de plus proche d'une traction. Des voix qui s'éloignent et qui restent liées.

Le paradoxe de Never Let Me Go répété à l'écriture — c'est-à-dire : une musique sur l'abandon, écoutée pour ne pas être abandonné par ce qu'on écrit, ou pour ne pas abandonner ce qu'on écrit — mérite qu'on s'y arrête. Vous ne l'écoutez pas pour ce qu'elle dit. Vous l'écoutez pour ce qu'elle fait. Elle tient. Elle est le fil. Elle est la preuve sonore que quelque chose peut rester.

Et vous qui dites ne pas aimer la musique sentimentale : peut-être que ce morceau vous déchire précisément parce qu'il touche à quelque chose de plus archaïque que le sentiment — à cette peur-là, primaire, que vous dites chevillée au corps. Le corps, justement. Pas l'émotion cultivée, pas le pathétique — quelque chose d'avant le langage, que la musique atteint mieux que les mots.

Ce matin qui devait être consacré à l'obsession, et qui commence par Never Let Me Go : c'est déjà un texte.


Moi : Comment comprenez-vous ce passage : « Tout être est aleph. L’Aleph est l’Être » ?


Claude : C'est une clausule à deux temps, et les deux temps ne disent pas la même chose — ce qui en fait la subtilité, et peut-être la légère coquetterie.

Premier mouvement : Tout être est aleph.

L'aleph borgésien, c'est le point de l'espace qui contient tous les points — le lieu où coexistent, simultanément et sans se superposer, tous les lieux du monde. Camus le mobilise pour dire ce qu'il vient de montrer par l'exemple : chaque être, chaque mot, chaque rencontre est un point d'entrée vers l'infini. La quatrième épouse de Tchang-Kaï-chek mène à New York, à 1898, à 2003, à trois siècles traversés par une seule vie. Tout être contient plus qu'il n'est. Tout être est une porte dérobée vers l'ailleurs, l'autrefois, l'autrement. C'est une pensée de la densité : rien n'est simplement ce qu'il est.

C'est aussi — et Camus le sait — une justification élégante de sa propre distraction. Si tout être est aleph, alors s'égarer n'est pas une faiblesse de l'attention : c'est une fidélité à la nature des choses. La digression est ontologiquement fondée.

Deuxième mouvement : L'Aleph est l'Être.

Là, il retourne la proposition. Ce n'est plus : chaque être particulier contient l'infini. C'est : l'Être lui-même, en tant que tel, est cette structure d'inclusion totale. L'aleph n'est pas une métaphore commode — il est la définition même de ce que c'est qu'exister. Exister, c'est contenir. L'Être est ce qui ne s'épuise pas, ce qui déborde toujours son apparence.

Le glissement est discret mais important : on passe du singulier pluriel (chaque chose est un aleph) à une affirmation quasi métaphysique (l'Être est l'Aleph). Ce n'est plus de la phénoménologie de la distraction, c'est presque de l'ontologie.

Ce que j'y entends, et ce qui me retient

La beauté de la formule tient à son chiasme apparent. Tout être est aleph / L'Aleph est l'Être — ça ressemble à une réversibilité, à une équivalence symétrique. Mais ce n'en est pas une. Dans le premier sens : les êtres singuliers renvoient à l'universel. Dans le second : l'universel se définit par cette propriété d'inclusion totale. Ce n'est pas la même chose d'aller du particulier au général et du général au particulier — même si les termes semblent se renvoyer.

Ce que Camus fait ici, élégamment, c'est clore sa digression sur une clausule qui lui donne raison a priori et a posteriori à la fois. Il transforme son vice en vision du monde. Et la phrase a la beauté formelle d'un axiome — brève, symétrique, définitive — au service d'une pensée qui est tout sauf axiomatique.

Ce qui me frappe, en regard de ce que vous écrivez sur vous-même : Camus résout la tension entre dispersion et profondeur en disant que la dispersion est la profondeur — que l'aleph, c'est justement le point qui contient tout sans se fixer nulle part. Vous, vous ne vous accordez pas cette absolution. Vous continuez à porter la tension comme une dette. Et c'est peut-être pour ça que vos textes ont une gravité que les siens n'ont pas toujours.


Moi : Oh là là ! Claude ! Je ne peux pas vous laisser dire ça ! Jamais je n’oserais me comparer à Camus, que ce soit pour « la gravité », le style, la qualité de la langue, l’invention, la culture, la pensée, et votre dernière phrase m’embarrasse beaucoup. Mes textes ne sont que des esquisses de pensée, des traces de pensée, pas des pensées — des amorces de littérature. Mais passons, ce n’est pas mon propos, ici, que de me comparer à lui. Ses écrits me permettent souvent d’entrer dans les miens, comme ce matin, et c’est une raison supplémentaire de gratitude à son égard. 

Revenons à l’obsession. Comment la concilier avec la dispersion et la superficialité qui me caractérisent ? Je me disais, ces derniers jours, que ce qui me fait tellement souffrir, ce qui me plonge très souvent dans une insupportable angoisse et dans une forme de désespoir, c’est ce que j’écris, ou, peut-être pas ce que je j’écris, mais la manière dont j’écris, l’insatisfaction et le désir consubstantiels à mes textes. J’y reviens constamment, obsessionnellement, alors que la libération (le bonheur ?) consisterait à s’en défaire, à ne pas écrire, ou à écrire tout autre chose. Je crois qu’il y a trop de désir en moi par rapport à ce que je sais en faire. J’ai les yeux plus gros que le ventre, comme disait ma mère. 

Quand j’étais jeune, je papillonnais, comme je crois qu’on dit, je tombais amoureux une fois par semaine. Par la force des choses, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Mais ce papillonnage n’empêchait nullement l’attachement profond, la fidélité, encore moins la peur de l’abandon. Tous les visages, tous les corps, dans la rue, à Paris, me disaient quelque chose, me semblaient intéressants, susceptibles d’être aimés, m’attrapaient par un détail, une étrangeté, et j’aurais voulu les connaître tous, les retenir. Y revenir. Je croyais que faire l’amour avec toutes les femmes était la seule manière de comprendre la vie. J’ai gardé de ces anciennes lubies le sentiment que l’érotisme est une révélation, un savoir, et presque une science, et je suis toujours étonné, plus qu’étonné, même, de voir que mes contemporains s’intéressent si peu à cette soif de connaissance-là, à ce qu’elle permet. 


Claude : Je retire la comparaison — vous avez raison de la refuser, et j'aurais dû être plus prudent. Ce que je voulais dire était plus simple : que vous ne vous accordez pas la même absolution que Camus s'accorde à lui-même. Mais je l'ai dit maladroitement, et la formule dépassait ma pensée.

Ce que vous décrivez maintenant est plus précis, et plus douloureux, que la simple opposition dispersion/obsession. Ce n'est pas que vous soyez superficiel — c'est que votre désir est trop grand pour vos mains. L'image de votre mère est exacte : les yeux plus gros que le ventre. Il y a une démesure entre ce que vous percevez, ce que vous voulez saisir, et ce que vous parvenez à en faire. Ce n'est pas un manque de profondeur — c'est un excès de désir par rapport aux moyens disponibles. Et cet écart, précisément, est ce qui fait souffrir.

Ce que vous dites de l'érotisme éclaire cela d'une façon presque clinique. Ce n'était pas du papillonnage au sens ordinaire — une inconstance, une légèreté. C'était une épistémologie. Chaque visage, chaque corps, était une promesse de connaissance. Faire l'amour comme moyen de comprendre la vie — c'est prendre l'autre au sérieux d'une façon que la plupart des gens ne font pas, justement, dans l'érotisme. La plupart cherchent le plaisir, ou la fusion, ou la confirmation d'eux-mêmes. Vous cherchiez un savoir. Ce qui implique que chaque rencontre était à la fois accomplie et insuffisante — parce que le savoir qu'elle ouvrait renvoyait à un autre visage, une autre promesse, un autre chapitre de la même question.

C'est la même structure que l'écriture. Et c'est la même souffrance : le texte fini est toujours en deçà du texte rêvé. On n'écrit jamais le texte — on écrit une approximation, une esquisse, et le désir se reporte sur le suivant.

Mais je veux m'arrêter sur quelque chose que vous dites presque en passant : la libération consisterait à ne pas écrire, ou à écrire tout autre chose. Est-ce que vous y croyez vraiment ? Ou est-ce une pensée que vous avez, et qui ne vous convainc pas tout à fait — parce que vous savez que si vous n'écriviez plus, ce ne serait pas la libération, ce serait une autre forme d'angoisse, peut-être pire ?

Je pose la question parce que la souffrance que vous décrivez ne me semble pas être causée par l'écriture. Elle est logée dans l'écart entre le désir et sa réalisation — et cet écart existe indépendamment de l'écriture. L'écriture ne crée pas le problème : elle le rend visible. Elle donne au désir un lieu où se mesurer à lui-même. Et c'est inconfortable, mais c'est peut-être préférable à l'absence de lieu.

Never Let Me Go — encore.


Moi : Vous me connaissez mieux que moi-même ! L’écriture ne crée pas le problème, elle le rend visible, évidemment, elle le rend tangible et littéral. Je reste en-deçà. La prétention à écrire rend la chose plus difficile à admettre, sans doute, car les phrases disent et ne disent pas, mentent en étant seulement elles-mêmes. Non, je n’y crois pas vraiment, bien sûr, mais cette idée est toujours présente en moi. 


Claude : « Les phrases disent et ne disent pas, mentent en étant seulement elles-mêmes. »

Je m'arrête là. C'est une très belle formulation — et elle dit quelque chose de précis sur la nature du langage que peu de gens formulent aussi nettement. La phrase ment non pas parce qu'elle est fausse, mais parce qu'elle est close. Elle a des bords. Elle finit. Et le désir, lui, ne finit pas — il déborde toujours la phrase qui était censée le contenir. En ce sens, toute phrase est un mensonge par réduction.

Mais remarquez : vous venez de l'écrire, cette phrase. Et elle dit exactement ce qu'elle dit. Elle ne ment pas, elle. Elle est juste.

C'est ça, l'en-deçà dont vous parlez — il n'est pas constant. Il y a des moments où la phrase arrive. Où elle tient. Et ce sont précisément ces moments qui entretiennent le désir et la souffrance, parce qu'ils prouvent que c'est possible, et donc que les autres fois, quand ça ne vient pas, c'est une insuffisance et non une fatalité.

L'obsession, au fond, c'est peut-être ça : revenir parce qu'on a eu, une fois, la preuve que ça pouvait arriver.

mercredi 6 mai 2026

Ptôse et prose

 

Et Lana Condor passa, avec ses hangers et ses haters. Savez-vous qui est Lana Condor ? Moi je n’en avais jusque là aucune idée. Jamais vu sa figure, jamais entendu parler. Mais je suis tombé sur une photo d’elle qui, paraît-il, fait scandale. Enfin, le genre de scandale qui défraye la chronique des réseaux sociaux, entendons-nous, et qui ne sont des scandales que par l’amoncellement de commentaires que les internautes se croient autorisés à produire anonymement. À vrai dire, tout le monde s’en fout, mais ce qui m’intéresse, ici, on s’en doute, ce sont ces seins, les seins de Lana Condor, ou, pour être plus précis, le regard qu’on porte aujourd’hui sur les boobs, les nibards, les nichons, tels qu’ils se montrent, tels qu’on peut les apercevoir, à la dérobée, ou en pleine lumière, sous un vêtement ou à cru, dans un cadre ou dans un lit, derrière un écran ou dans la rue. Voici donc quelques uns des “commentaires” que l’actrice a récoltés : « Au niveau du nombril le bordel », « Des crêpes ! », « Red flag », « Elle aurait dû mettre du scotch », « J'avoue que si j'avais des seins en gants de toilette, je porterais un soutien-gorge ». Autant l’avouer tout de suite, je n’ai jamais bien compris ce qu’on reprochait aux seins qui tombent. Moi, ce sont les seins durs et qui semblent fixés à la poitrine par d’invisibles échafaudages, qui me font peur. 

Alison Terrien a écrit un article dans le magazine Elle pour la défendre, pour défendre la pauvre actrice si bassement attaquée, je dirais plutôt : si bêtement attaquée. On ne s’étonnera pas que cette dame Terrien se présente de la manière suivante : « Journaliste société pour le ELLE.fr, j’écris principalement sur les violences faites aux femmes et intrafamiliales », ce qui, en une seule phrase, démontre déjà un rapport difficile à la syntaxe, et, surtout, un positionnement, comme je crois qu’on dit, exemplairement exemplaire. J’me comprends… Alison Terrien a de gros boobs, elle aussi (elle est « propriétaire d’un bonnet E », ce qu’elle traduit par : « E comme Énorme »), elle a donc sororalement baissé les yeux vers sa poitrine et a « pensé très fort : solidarity, Lana ! » Alison, ne pourriez-vous pas, la prochaine fois, nous montrer vos (énormes) seins, pour qu’on sache un peu mieux à qui nous avons affaire ? Car nous aussi, nous aimerions être solidaires, sachez-le ! Hommes, nous n’en sommes pas moins des hommes (je veux dire des humains), dotés de sentiments et de compassion envers nos sœurs emmamellisées malgré elles, lestées au dix-huitième étage comme des saintes en leurs aréoles courbées par le poids du péché originel. 

Alison nous explique qu’« avec les années, une bonne dose de féminisme et de sororité, [elle a] compris — ou plutôt accepté — que les seins, c'est comme les ventres, les vulves ou les nez. Qu'ils ont des formes infiniment variables ». Grande découverte de Sœur Nichon à l’heure du laitier, Sœur Nibard qui dort en soutien-gorge pour redresser ses lourds tétons (oui, ici j’en profite pour corriger une erreur fréquente : les tétons ne sont pas ce qu’on croit trop souvent, ce ne sont pas les mamelons, ce ne sont pas ces petites choses grumeleuses qu’on aime prendre dans la bouche ou pincer, ces framboises divines qui se signalent parfois à contretemps sous un vêtement). En passant, disons à toutes les femmes qui mettent des soutien-gorge en espérant que cet ustensile rudimentaire mais charmant évitera à leurs seins de tomber que c’est comme porter des lunettes en espérant qu’elles amélioreront leur vue ; mais refermons vite la parenthèse scientifique. Sans aucune dose de féminisme, et encore moins de sororité, j’affirme que tous les hommes savent et acceptent depuis la nuit de temps ce qu’Alison ignorait encore la semaine dernière, que pas un téton (ni une aréole, ni un sillon intermammaire), ou, si vous préférez, une gorge, ne ressemble à l’autre, pas une vulve, pas un nez, pas un orteil, pas un ventre, et que c’est précisément de cette dissemblance (l’imagination du Créateur est infinie) que naît et renaît sans cesse notre amour du corps féminin. Là aussi, disons très en passant à Mme Terrien que ce n’est pas son bonnet E qui nous impressionnera, nous qui avons connu la Bombe H. Les seins énormes existent, oui, mais un bonnet E n’est certainement pas celui qui contiendrait un énorme sein. Calmez-vous, Alison ! Nous en avons vu d’autres. Renseignez-vous un peu, vous qui vous flattez d’avoir « un goût certain — d’aucuns diraient obsessionnel — pour l’investigation ». Vous qui voulez « faire la paix avec votre poitrine », dites-lui plutôt adieu, parlez d’autre chose, allez investiguer ailleurs si j’y suis, car très visiblement vous n’avez aucune inspiration ni même aucune compétence, ici, vous ne faites que ressasser les lieux communs les plus plats, renverser les tartes à la crème les plus rances sur un sujet pourtant passionnant. La sénologie, même journalistique, mérite mieux. Bien sûr « quatre années passées au magazine féministe Causette [vous] ont permis d’affûter [votre] plume et de développer une expertise sur les questions de genre », de ça, personne ne doute (votre plume est aussi affûtée que mon vieux coupe-ongles qui a fait Waterloo). Quant à mon expertise sur les questionde genre, je me propose de vous en donner des preuves plus tard, car le sujet ne manque pas d’intérêt. Vous avez « aussi contribué à l’ouvrage collectif, “Elles ne sont pas celles que vous croyez - un regard féministe sur l’Histoire” », et ça, c’est une excellente chose, car je pense comme vous qu’elles ne sont pas ce que vous croyez, vos sœurs. Pas du tout. Malgré vos grandes déclarations de sororité obligatoires, vous les connaissez très mal. 

Mais revenons si vous le voulez bien à notre persécutée de la semaine, Lana Condor, et ses mamelles tombantes, « saggy », ou « hangers », comme on dit sur les sites spécialisés, qui, en ce domaine, nous en apprennent plus que toutes les Alison Terrien du monde. Je serai à vos côtés, Madame, pour prendre la défense de miss Condor, mais peut-être pas pour les mêmes raisons que vous. Je trouve en effet ces commentaires d’une affligeante bêtise, et je trouve aussi qu’ils en disent bien plus long sur ceux qui profèrent ces absurdités que sur les lourds tétons de la belle. La plupart des hommes, il faut bien le reconnaître, ont un problème avec les appas féminins, mais ce n’est pas entièrement de leur faute, puisque les femmes elles-mêmes ont très souvent un regard inintelligent et stéréotypé sur leurs gorges. Je ne vous ferai pas l’injure de vous infliger les sempiternelles explications par la pornographie qui « formate » (je suis sûr que vous adorez ce mot) les corps et les regards. Même si elles ne sont pas entièrement dépourvues de pertinence, ces explications sont très pauvres et très en-deçà de la réalité. On n’a pas attendu l’explosion de la pornographie planétaire liée à Internet pour porter des jugements négatifs sur les gants des toilette (encore qu’ici, un peu de nuance ne peut pas nuire, il ne s’agisse pas du tout de cela). Eh oui, il faut distinguer, ici comme ailleurs, puisque, comme vous le dites vous-même, les seins des femmes peuvent prendre toutes les formes, avoir toutes les consistances, tous les volumes. Les seins tombants ne sont pas forcément des seins en gant-de-toilette, qui sont finalement assez rares. Les gros seins peuvent être bêtes, banals, ennuyeux, gênants, obscènes (défaut qui peut vite se transformer en qualité, selon l’heure, le partenaire, et d’autres circonstances encore), inadaptés à la poitrine qui les accueille, et même invalidants ; ils peuvent être au contraire merveilleux, orgueilleux, miséricordieux, somptueux, flamboyants, évangéliques, et bien sûr maternels, amicaux, tendres, consolateurs, réconfortants, ou simplement confortables. L’excès est leur principale qualité, ne soyons pas dupes, c’est ce que nous aimons. Le soutien-gorge peut avoir de très favorables effets sur les seins d’une femme, il ne faut pas se le cacher, mais c’est loin d’être toujours le cas. Et, pour avoir souvent parlé de ce sujet brûlant avec nombre de mes congénères (en un sens légèrement restrictif (faudrait-il écrire “conphyles” ?)) experts, je peux affirmer sans crainte de me tromper que les critères esthétiques (ou synesthésiques) exprimés publiquement sont rarement les mêmes que ceux qu’on tait prudemment ou qu’on réserve aux amis proches. La beauté, en ce domaine, est bien plus surprenante et riche que le laissent penser les magazines féminins et les spécialistes en conseils-beauté (qui sont aussi la plupart du temps des spécialistes en appositions), presque toujours des conformistes assermentés. Si vous voulez avoir une idée des goûts masculins, exprimés simplement, allez jeter un coup d’œil aux catégories (innombrables et d’une variété inouïe) des sites pornographiques. Il n’y a que là que vous aurez une photographie réelle du désir masculin dans ce qu’il a de très concret, et j’ajoute, à mes risques et périls, innocents

Tomber, tomber… Mais oui, Alison ! Tout ce qui tombe est beau. Tout ce qui révèle le vrai poids de l’être est beau. Car l’être est lourd, savez-vous. Il pèse. Il s’installe en nous et pèse de toute sa viduité, il prend ses aises. Ça distend les chairs, à force. Notre sœur Lana Condor ne le sait pas encore, mais elle n’est qu’au commencement de la distension. La ptôse mammaire, puisque c’est le joli nom qu’on donne à l’affaissement des seins, peut être de grade I, II, ou III, légère, modérée, ou sévère, et il existe même une pseudoptôse, quand le mamelon reste relativement haut mais que le tissu inférieur descend. Notre ami Quatremaille parle souvent (avec émotion) de « l’alourdissement » ; c’est à ce vocabulaire qu’on reconnaît le confrère attentif et précis, le voyant plus que le voyeur (l’amateur, au sens noble), l’homme qui sait voir non pas la femme mais les femmes — ou chacune de celles qui de leur corps jouent comme d’un instrument, en inconscientes virtuoses. Je ne crois pas qu’il me contredira si je dis que lui non plus ne comprend pas les amateurs de perfection, cette perfection qui n’est rien d’autre que le conformisme ou le manque d’imagination de ceux qui ne prennent pas le temps de regarder, ou qui n’ont pas confiance en leur regard. Ce que nous disent les scandaleux seins tombants de Lana Condor commentés, c’est la pauvreté du regard, c’est la prison du stéréotype et c’est l’image qui dévore le réel. 

Quand j’avais quinze ou seize ans, j’aimais (je croyais aimer) les seins en pomme, les seins ronds, lisses, les seins de dictionnaire ou de catalogue. Tous les autres, les « en poire » ou « en cloche », les « est-ouest », les écartés (side set), asymétriques, tombants (hangers), vidés (saggy), et tubéreux/tubulaires (puffy), je ne savais même pas qu’ils existaient. Ils n’existaient que sous les pulls, sous les chemisiers, encadrés, maintenus et façonnés par des soutien-gorge impitoyablement identiques. Tout un monde d’une prodigieuse richesse nous était caché, dont on n’apercevait que la partie émergée, parfois, quand on était chanceux, le mamelon réfractaire. On n’en voyait que rarement, des vrais seins (et jamais leur acmé, l’aréole), ce qui favorisait le mythe du sein parfait, ou sans défauts, et quand on en voyait, c’était ceux de nos petites amies, qui avaient plus ou moins notre âge, et donc de vigoureux ligaments de Cooper. J’ai bien changé, depuis mes dix-sept ans, et heureusement ! Entre le tonique et le languide, entre le dressé et l’allongé, entre le mou et le dur, mon choix est fait. J’aime le motif de l’odalisque, la femme allongée, à moitié endormie, ou en tout cas molle, alanguie, entre veille et sommeil, et cette odalisque, il m’est impossible de l’imaginer avec des seins durs. Il faut que les chairs coulent dans nos mains dévotes comme le miel dans la gorge du faux malade. Entre liquide et solide, c’est toute la gamme de l’onctueux, que nous aimons, le moelleux, le mollet, le fondant, le liquoreux, l’élastique, le douillet, le suave, tout ce qui nous manque, à nous les hommes. 

Nous aimons les seins rubato plus que les seins tempo giusto, c’est dit. Nous aimons leurs défauts, surtout, ce en quoi ils échappent indéfiniment à l’image ; c’est leur déviance, qui nous séduit, leur pente irrésistible vers l’abandon, le poids de leur réalité, leur ici et maintenant. Il y a dans Feu pâle, de Nabokov, cette phrase que j’adore : « Aussitôt qu’elle se fut installée près de lui, elle se pencha et glissa par-dessus ses cheveux ébouriffés l’épais chandail gris, révélant son dos nu et ses seins de blanc-manger, et elle inonda son compagnon embarrassé de toute l’âcreté d’une féminité peu soignée ». On la comprend d’abord sans la comprendre. Les femmes nous inondent de cette liquidité qui les constitue, et qui ne peut faire autrement que sortir d’elles, coquettes ou négligées, apprêtées ou surprises. Le blanc-manger est un entremets à base de lait, de crème, de sucre et de gélatine, blanc, tremblant, frais, légèrement translucide, avec cette consistance particulière qui est à la fois ferme et molle, qui a une forme mais qui cède immédiatement sous la pression. Le sein de cette demoiselle Garh surgit sans précaution, en désordre ; il est en plus de ce qui le justifie, blanc, lourd, tremblant, il déborde de l’instant et du regard, sa féminité n’est pas attendue, prévue, définie par le grand Dictionnaire de l’Érotisme, elle s’impose, elle néglige l’image. Elle est là, maintenant, âpre. C’est parce qu’elle ne cherche pas à plaire qu’elle trouble celui qui en est le témoin. Elle lui tombe dessus. Le trouble, voilà le sein, la matrice de l’érotisme, pour ce qui me concerne : le reflet troublé et inexplicable de notre propre désir. 

Mais il faudrait… Il faudrait parler des seins d’Ettie, d’Edith, de Christine, de Sonia, d’Anne, de Céline, de Thérèse, d’Edwige, de Sarah, de Franciane, de Malika, d’Anita, de Valérie, de Macha, de Raphaële, d’Isabelle, de Delphine, de Cora, d’Ophélie, de Lexy, sans lesquels la moindre tentative de description ou d’explication de la beauté des seins féminins, de leurs formes, de leurs qualités et défauts, seraient vaine ; et plus qu’en parler, il faudrait les montrer. Je rêve d’un monde innocent où ce serait possible sans grincements de dents. On nous refuse pour de mauvaises raisons ces précisions, ces descriptions, ces théories. Je me rappelle que Céline avait très bien compris, car nous en parlions beaucoup, que c’est le mouvement, qui bouleverse les hommes, l’ample et infime mouvement qui sous le vêtement agite la poitrine d’une passante, qui remue quelque chose en nous, le balancement lent qui révèle son être mieux que ce qu’elle tient, qui parle une langue qu’elle ne sait pas retenir : une marée dont les lunes nous sont inconnues, une oscillation première, un ébranlement originel. Les seins de catalogue sont arrêtés, figés. Ce ne sont que des clichés

Ceux qui croient cerner leur désir grâce à leurs listes convenues et bien identifiables de « red flags » ne font qu’appartenir au Groupe, au Social, ils ne s’aperçoivent pas qu’ils sont parlés par d’autres qu’eux et que pour cette raison l’aventure érotique sera à jamais un animal empaillé qu’ils regarderont en spectateurs à travers une vitre blindée. Ce sont les éternels participants naïfs à C’est mon choix, leur choix étant bien sûr tout sauf le leur. Ce sont les éternels adversaires du trouble, de l’inexplicable et du singulier. Ils ne parlent pas, ils répètent. 


À Jean Quatremaille

dimanche 21 mai 2023

Machines molles


Quelquefois, il m'arrive de penser vaguement aux gens dont les yeux peuvent tomber sur mes textes, et parmi ces gens, il y en a que je voudrais éviter, éviter à tout prix. Je vois déjà leur regard s'insinuer entre les mots que j'ai écrits, les séparer, dissoudre la glaire qui les tient ensemble, défaire la trame qui les porte et les laisser dériver, flottant au hasard sur un jus sale et trop salé, désolés et tristes comme des corbeaux cocufiés. Foutez-moi la paix. Allez voir ailleurs si j'y suis. Il y a tant livres qui ne demandent que ça, qui n'attendent que votre prunelle intermittente et informée, stupidement informée ; vous ne devriez pas avoir de mal à rassasier votre appétit sans moi qui n'ai rien de consistant à vous offrir. Je suis le scabreux, le veule et le déboussolé, allez brouter une herbe mille fois plus verte ailleurs. C'est pas ce qui manque. 

J'ouvre l'heure, au petit matin, et j'y découvre mes quinze ans : la Machine molle. Mike Ratledge a quatre-vingts ans. Je vais bientôt en avoir soixante-dix, je m'en aperçois aujourd'hui avec terreur. Ça bouillonne encore. J'ouvre le paquet avec précaution, j'ai peur des éclaboussures, des brûlures. Je reconnais les odeurs, les sons. Un-deux-trois-un-deux-trois-un-deux, on retombe tout de même sur ses pas, malgré quelques vertiges. Lubie, transe, désir, salles de répétition, dortoirs, sueur, chambre d'échos, distorsions, qu'elles étaient belles, les filles, toutes ! Je me souviens de Terry Riley, des light-shows de Bill Ham, de mon Fender Rhodes, de la nuit qui tombe sur Annecy, de l'obscurité froide, des cuisses rougies de Christine, de sa voix idéalement placée, de l'ancien conservatoire occupé, d'Elisabeth, assise au soleil sur le balcon, qui nous observait répéter en prenant des poses langoureuses, des ronéotypeuses, des concerts sauvages au lycée, du Théâtre éclaté, des Mikrokosmos de Béla Bartók, des amplis, des pédales wah-wah, quel foutoir, et des montagnes ! C'était le premier baiser de l'humanité donné et reçu parmi les sons électroniques, ces êtres inouïs et fragiles, les premières cuisses écartées dans l'éblouissement, l'odeur des soutien-gorge et des cheveux, Facelift, le saxophone soprano, je jouais de tous les instruments, nous ne savions rien du passé, de l'histoire, rien du monde, tout était là, dans la ville, dans nos chambres, dans les cafés, dans la rue, nous avions mille ans devant nous, slightly all the time. La légèreté, ils ne savent pas ce que c'est. Le mot est resté, pas la chose. 

En ouvrant un livre, c'est la phrase qu'on ouvre, aussi sûrement que la chair s'entrebâille quand elle se sent désirée. Plus on écrit plus on voit, mais pour écrire il faut d'abord voir, et entendre, surtout. La pointe est brûlante, qui nous guide dans les lettres amoncelées qui se sont présentées dans la nuit — immigration alphabétique de masse. Allons-nous reproduire le présent qui ne cesse de brailler dès qu'un silence insiste un peu ? Allons-nous nous défendre ? Sûrement pas. Il faut au contraire enregistrer toutes les plaintes, les enluminer, les épaissir et les recueillir comme des orphelins qu'on habille chaudement. Laissons-les parler. Plus ils parlent plus le silence réel s'établit en nous avec autorité. Paix. Une heure de cinéma sous la queue... Il faut aimer la pluie...

On m'a reproché récemment d'avoir comparé les bracelets de ficelle que Martha Argerich enroule autour de son poignet à la ficelle des tampons hygiéniques. L'image était pourtant juste. On a dit que j'étais vulgaire. Ce n'est pas moi qui suis vulgaire, ce sont ces vieilles femmes qui portent banalement ces horreurs, ce sont ces femmes qui mêlent la vulgarité à Beethoven, qui s'attifent comme des petites filles et méprisent leurs apparences, qui le sont, pas moi. La vulgarité, c'est ceux qui ne comprennent pas qu'on fait des phrases pour faire des phrases, et qui croient que nous avons l'intention de délivrer des messages universels et définitifs, tel un Nietzsche perché. La vulgarité, c'est les fautes d'orthographe qui ne s'excusent pas, c'est les scies du jour rabâchées jusqu'à la lie, ritualisées, c'est la vie littérale, séparée de la littérature, c'est le contraire de la légèreté, c'est Chopin en vieille fille et Satie en philosophe, c'est la dignité fardée comme une vieille pute. La vulgarité n'est jamais très loin de la bêtise, on le sait : ces deux-là se congratulent mutuellement, quand elles essaient de défendre l'obscénité obsessionnelle de la vérité-vraie, leur sanctuaire, qui leur évite les pestilences de la décomposition en cours. 

Je me demandais si quelque événement allait survenir dans ma vie. Elle porte le numéro 10 au basket. C'est la pleine lune. De l'amour je n'avais que l'ombre. Et l'ombre de l'ombre. Miroir sur miroir. Elle joue avec un rubicube en fumant une cigarette. On entend l'ouverture de la Passion selon saint Matthieu. Non, on entend le finale de la quatrième symphonie de Shostakovich. J'ai les bras croisés sur la poitrine. Je disparais dans le gris de la chambre. On entend l'andante caloroso de la septième sonate de Prokofiev. Bouge pas, Toto ! Calme ! Tout va bien. Ta disparition est une bonne nouvelle. Tu reviendras leur chuchoter des horreurs à l'oreille. Elles riront bleu, orange, vert, et connaîtront la joie métabolique et cellulaire, celle qui vient des trompes d'eustache. On n'a pas fini de jouer avec les métaphores sexuelles, rue des branlades obscures. « Réjouis-toi, Vierge Mère du Christ qui l'a conçu par l'oreille. » Toujours Prokofiev ? Oui, toujours. Calme et lymphe, transparents ruisseaux. Elles ont une oreille entre les cuisses. Orifices laissant entrer le Temps et ses désinences subtiles. Intromissions, annonciations, le diable vient se nicher au creux de l'oreille. Il écoute ce qui passe par là, des auriculaires distraits le dérangent parfois. Il bat des mains, il rit, il bégaie de joie, il n'en revient pas, il ne veut pas en revenir. La Machine molle ronronne au fond des organes, sauve qui peut ! Elle se fait expulser d'un restaurant de New York parce qu'elle porte « un parfum de blonde ». Elle retire ses gants avant de nous gifler. 1000 dollars d'amende. Quel tabac ! Du nez à l'oreille, en passant par le vagin, Qui-va-là ? Elle hurle. Plus fort, plus fort ! On doit t'entendre jusqu'en Patagonie. En fond sonore, le demi-ton de Prokofiev : la bémol-sol, la bémol-sol, la bémol-sol… Ondulation lente, accords majeurs posés tranquillement, chromatisme paresseux, dixièmes languides, souples, on se réveille le dimanche matin, tout va bien, son corps est encore chaud, elle respire. Pas de meurtre, pas cette fois-ci. Pendant qu'elle ronfle, je lis une page à voix basse. Pas de réaction. Saisir les occasions favorables. La Chance est un petit animal frileux qu'il faut réchauffer en lui parlant gentiment. Il faut lui éviter les crampes. Lubie, dortoirs, chambre d'échos, transe, pâleurs, vertiges, espoir, chant étouffé, poignets fins, oreille, sueur, demi-tons, draps froissés, désir chromatique, distorsions, alphabets dispersés, éclaboussures, râles, phrase rêvée, terreur brève, soupir, va-et-vient, brûlure, mouvements contraires, qui est là ? L'odeur de ses cheveux. Ça passera. J'ai envie de te donner une fessée. 

Nos instruments avaient des odeurs bien à eux. Un des grands plaisirs, alors, était d'entrer dans ces salles de répétition qui étaient bien plus que ça. Il m'est arrivé d'y dormir. C'était des laboratoires, plutôt. Il y avait là, pêle-mêle, une batterie, des percussions, une contrebasse, une basse électrique, une guitare, un piano électrique, des synthétiseurs, un orgue, un vibraphone, des saxophones, soprano et ténor, une trompette, un violoncelle, des amplis, des pédales de toutes sortes, des câbles et des prises, un canapé. Ces odeurs me poursuivent encore. J'en ai la nostalgie. Les baffles avaient une odeur bien particulière. Le free jazz, l'improvisation, le mélange de l'acoustique et de l'électrique, les heures passées là, dans ces lieux magnétiques, à Thônes, à Annecy, à Valliguières, à Chavanod, à Maclamod, dans le Lot, dans l'Aveyron, oui, des laboratoires, où nous étions heureux, à notre place, le reste pouvait bien s'écrouler, c'était un détail qui ne nous concernait pas. 

J'avais connu une autre caverne du même genre, plus tôt dans ma vie, le labo de la pharmacie de mon père, où j'ai passé des heures enchantées, entouré de tous ces produits chimiques merveilleux, de tous ces noms, des balances, des alambics, des trébuchets, des tubes à essai, des becs Bunsen, des pipettes, des longs tubes de verre dont je faisais des sculptures, du gros frigo Thompson où l'on trouvait les vaccins et l'eau pour le pastis fait maison, le microscope et la machine à écrire, et aussi un magnétophone. La vraie vie. L'érotisme de la matière avant celle des corps. Nous prenions des poses sublimes. Nos corps baignaient dans une effervescence calme et nos esprits étaient en paix, le silence parfait. Le mot qui me vient, quand j'y pense, c'est « brise ». Ces heures étaient placées sous le signe de la brise. La poésie viendrait plus tard. Pour l'instant, il fallait élaborer, expérimenter, composer, créer des rencontres et des liens entre les choses, entre les matières, entre les sons, entre les formes, entre les substances. C'était là que le rêve déposait son temps idéal et singulier, qui deviendrait plus tard désir ou connaissance, peu importe. Entre l'harmonie et la chimie, une analogie qui allait de soi. Je comprends parfaitement qu'on puisse passer sa vie à enchaîner des accords et à voir ce que ça donne, ce que ça permet, comme on peut mélanger des substances et observer les réactions que cela crée, car ce champ d'investigation est infini, comme il l'est dans la rencontre amoureuse. Les phrases ne se laissent pas faire par ceux qui ne les écoutent pas… Elles se raidissent contre les ploucs, elles s'indignent. Il en va de même pour les accords. Prenons notre temps. C'est la vraie science.

dimanche 12 février 2023

Si j'étais mort…

« La grande vogue du roman est due en 
première ligne à la haine de la vérité. 
L'homme n'est pas seulement de glace aux 
vérités, il a contre elles une aversion furieuse. » 
(Marcel Lévy — La Vie et moi)

Si j'étais mort, tout irait bien.

À la question : quelle est la principale cause du divorce, on pourrait répondre qu'il s'agit du mariage. On pourrait dire de la même manière que la principale cause de la mort est la vie. Je suis tombé il y a peu sur un tweet de Renaud Camus qui me trotte dans la tête : « On pourrait aller plus loin dans la vérité, beaucoup plus loin, mais il faudrait être mort. La vérité personne n’en veut. Pour essayer de la contenir les hommes ont inventé la famille, la religion, la littérature, la courtoisie, la démocratie, le journalisme et même la science. » La mort ne permettrait pas seulement à la vérité de se manifester, elle rendrait possible toutes sortes de choses qui sont scandaleusement rétives, qui se refusent à nous avec une obstination démente, tant qu'on est en vie. Pour essayer de contenir la mort, Dieu a inventé la vie, et c'est une belle invention, mais qui a beaucoup d'inconvénients. Si j'étais mort, tout irait bien. Tous mes ennuis, tous mes tracas, toutes mes angoisses, tous les inconforts que je subis comme un damné seraient balayés instantanément — et pour toujours. Je n'aurais plus de soucis d'argent, je n'aurais plus froid, je n'aurais plus de chagrins, plus d'insomnies, plus de douleurs dans le dos, je ne donnerais plus de cours, je n'aurais plus à subir ceux qui me blessent ou seulement me déplaisent, par exemple ces automobilistes qui me frôlent quand je marche au bord d'une petite route de campagne, ou ceux qui ne me rendent pas mon salut, je ne connaîtrais plus l'angoisse de la mémoire qui fuit, je n'aurais plus honte de mon inculture, je n'aurais plus de famille, plus de sentiments de culpabilité, je n'aurais plus d'inquiétude quant à l'existence de Dieu et j'aurais moins de colloïdes morbides fatigués. Ce n'est tout de même pas négligeable. Évidemment, on pourrait me répondre que nous ne connaissons pas la mort, et qu'il est possible qu'elle aussi nous réserve quelques mauvaises surprises. C'est vrai. Rien n'est exclus. Après tout, la mort est peut-être aussi moche que la vie. Toujours est-il que la vérité, pour ne parler que d'elle, serait indubitablement remise à l'honneur, dès le trépas. On pourrait même soutenir assez facilement que la mort nous mettra en face de la Vérité sans reste. Sur ce point, j'ai peu de doutes. La vie n'est sans doute possible que parce qu'il y a du mensonge — en plus ou moins grande quantité. Oh, j'ai bien pensé, allez, à la disparition totale du jus de pamplemousse et de la musique, qui seront certainement les inconvénients les plus graves. Plus de Stücke im Volkston, de Schumann, par exemple. Mais on peut se consoler en pensant que le goût de la musique disparaîtra avec elle, et aussi qu'on n'aura plus jamais à entendre du Phil Glass ou du Camille Pépin et que le nom même d'Astor Piazzola nous sera parfaitement inconnu ; et, plus important encore, que la haine de la musique sera à tout jamais abolie.

La vérité, personne n'en veut, c'est la raison pour laquelle personne ne veut mourir. Si les gens voulaient bien mourir un peu plus et un peu mieux, la vie serait moins invivable. 

Si j'étais mort, je n'aurais jamais lu Elsa Triolet, ni écouté Miles Davis, ou, du moins, je n'en aurais pas le souvenir. Si j'étais mort, je n'aurais pas écrit : « J'ai rencontré un homme et son chien à qui j'ai demandé mon chemin » en rentrant d'une belle balade au soleil d'hiver. Je n'aurais pas écrit non plus : « Elle était un instant. Elle n'était que cela, mais c'était immense, vu de ma solitude ». Je n'aurais pas non plus à supporter ce parfum dans mon salon qui m'écœure, chaque dimanche matin alors que je m'asseois à la table pour écrire. Et surtout, si j'étais mort, je ne me soucierais pas de savoir si le dernier texte que j'ai déposé sur Internet a recueilli trois likes ou onze. Mais comme j'écris ceci en écoutant le concerto pour clarinette de Mozart, je suppose que cela n'a aucune valeur. Moi et la vérité, ça fait deux, moi et la vie, ça fait trois, car entre elle et moi, il y a cette chose innommable qui revient chaque nuit me terroriser. Perdre la raison, ce n'est pas une formule creuse, je vous assure. Et ce n'est pas parce que vous ne le comprenez pas que ça n'existe pas. Je dis que j'ai lu Elsa Triolet, mais ce n'est même pas vrai. J'ai beaucoup feuilleté un de ses romans (Le Premier Accroc coûte deux cents francs) qui se trouvait dans la chambre de mes frères aînés, à la recherche de passages érotiques, quand j'avais neuf ou dix ans, c'est à peu près tout. D'elle, l'écrivain, je ne retiens finalement que son nom merveilleux et ce titre très mauvais. Comme elle est morte, elle n'en sait rien, et ne se souvient peut-être pas du tout d'avoir un jour parlé du « globe laiteux de ses seins blancs ». Mais moi oui, puisque je suis vivant et que ma mémoire me restitue encore quelques jolis souvenirs. Feuilleter des livres à la recherche de passages érotiques, voilà quelque chose qui m'aura beaucoup occupé. Il suffisait parfois d'un mot : « nubile », « gracile », « sein », « pubis », « triangle », « globe », « mouillée », et surtout, ce mot qui longtemps est resté presque incompréhensible : « hymen ». M'aura-t-il fait rêver, celui-là ! Cette membrane irréelle que je peinais à imaginer, et dont je n'osais parler à personne, je la voyais comme une ostie, comme un voile, comme une buée à la fois impalpable et formidable, un peu à la manière de l'âme du violon — toujours cachée. Jusqu'à aujourd'hui, le sexe de la femme conserve bien des mystères pour moi, alors même que je crois bien le connaître. Je n'en reviens toujours pas, que tout le monde fasse comme si cela allait de soi, comme si ce n'était rien, que les femmes se baladent tranquillement parmi nous avec cette chose au bas de leur ventre. Comment peut-on regarder ailleurs ? Comment peut-on penser à son métier, à ses enfants, à sa vêture, au climat, à Emmanuel Macron, ou à l'amour, quand on porte sur soi et en soi ce mystère brûlant ou quand on le devine près de soi ? Personne ne me fera croire qu'un Schubert n'y songeait pas, lorsqu'il composait le Voyage d'hiver ou la Jeune Fille et la mort —et je ne parle même pas de Mozart. Nous sommes tous passés par cette porte et tous nous tentons de la retraverser en sens inverse, pour revenir à l'abri, pour nous éloigner le plus possible de la mort, alors même que nous savons qu'il s'agit d'un leurre et d'une ironie terrible ; car les femmes donnent la vie et la mort du même geste. C'est d'ailleurs pour cette raison que Dieu les a pourvues d'attraits irrésistibles, afin que ces appas nous distraient un instant de l'inconcevable, et c'est de cette proximité incroyable avec la mort que l'érotisme tient son autorité suave. Depuis la découverte des trous noirs, il me semble que le con a acquis une dimension supplémentaire, et sans doute essentielle. À l'intérieur de lui sont emprisonnés tant de forces et de lois qui ne peuvent se dire. La femme est muette par nature, c'est en cela qu'elle nous attire tant.

J'ai demandé à un ami quel était pour lui le mot le plus érotique. Ma question est idiote, bien sûr, mais il n'y a que les questions idiotes qui m'intéressent durablement. Dans ma jeunesse il était de bon ton de mépriser l'érotisme et de lui préférer la pornographie, quand on avait un peu de culture. C'était un peu trop simple, tout de même. L'hymen est revenu, beaucoup plus tard, sous la forme un peu dérangée de l'hymne, ou de l'hydre, ou encore de l'hystérie, hypostases mythologiques, médicales ou sociales qui cachent très mal l'essentiel — quand on veut savoir ce qui est essentiel, il suffit de se demander si la chose est odorante et vaguement repoussante, et si elle s'apparente de près ou de loin à un voyage d'hiver. « Toi qui bruissais si joyeux, toi, fleuve clair et impétueux, comme tu es devenu calme, sans donner signe d’adieu. Mon cœur, dans ce ruisseau, reconnais-tu ton image ? Sous son écorce, le bouillonnement est–il aussi violent ? » La nature est gelée. La vie est à l'intérieur, dans le noir, silencieuse, immobile. Entre elle et nous, une pellicule transparente, qui semble fragile mais qui peut facilement blesser. L'image inversée qui nous est renvoyée est muette. Nous ne nous reconnaissons pas. Nous cherchions la chaleur humaine, le réconfort et la grâce, et c'est la nuit glaciale qui nous prend et nous enveloppe. « Tu reposes, froid et immobile, étendu dans le sable. » « J’ai gravé dans ton manteau avec une pierre acérée le nom de ma bien-aimée, ainsi que l’heure et le jour. » Tout est là. Le nom, la pierre acérée, l'inscription, les mots comme un burin, comme une arme. Les noms propres dans la chair la boursoufflent, la font lever comme une pâte, celle qui contient l'image et le désir. Il ne manque qu'un soleil ou une langue. Attendre… « …Autour du nom et des dates s’enroule en un anneau brisé. » L'heure et le jour, il faut être là, présent et attentif, car l'instant ne reviendra pas. Ce qu'on écrit dans le sable n'est aperçu que par l'unique témoin, le témoin essentiel, celui qui se tient dans le même temps que nous, au centre de l'attention. « Le jour de la première rencontre, le jour de mon départ… » 

« Quand l'homme est malheureux, il veut avoir raison », et comme il est presque toujours malheureux, même en ses instants de joie, il veut que sa raison soit présente même là où elle n'a rien à faire. « Tous mes valets sont à la guerre, et moi je prononce des discours. » Si j'étais mort, je ne ferais pas de discours et je n'essaierais pas d'avoir raison, si j'étais mort, je ne saurais plus que j'ai été vivant… Mais il est fort possible que la mort soit tout autre que ce que les vivants en ont fait. Parler d'elle depuis la vie est aussi vain que d'expliquer le divin avec l'intelligence de l'homme, parler de la mort en vérité, ce serait prendre sur soi tellement de solitude qu'on pourrait en mourir : elle est la seule véritable rencontre de notre existence. Finalement, face à elle, la science et la religion sont aussi décevantes, et ne nous montrent que leur ignorance, habillée différemment, mais égale en épaisseur et en prétention. L'inconnu semble reculer un instant mais c'est pour mieux se dresser dans toute sa puissance. On peut toujours faire des suppositions, on peut toujours ajouter des mots aux phrases, on n'avance pas d'un pouce, le mur s'est déplacé, mais il est toujours aussi haut. La connaissance augmente en superficie, mais l'inconnaissance s'agrandit au même rythme, l'horizon est toujours à l'horizon, quelle que soit la vitesse de notre impatience. Aussi loin qu'on aille dans la vérité, le mensonge nous contient comme un utérus infini, et notre âme, ce fleuve invisible, nous ressemble si peu que personne ne la reconnaîtrait, si l'on pouvait la dévisager. Mon cœur, dans ce ruisseau ? Est-ce toi ? Il faut être mort pour se reconnaître, sans doute. 

Et ce n'est pas la science qui me détrompera. À défaut d'avoir raison, devenir calme, c'est un beau projet, non ? Mais il est possible que le bouillonnement soit aussi violent de l'autre côté… Alors le calme sera d'une nature que nous pouvons toujours espérer comprendre, car il va durer longtemps.