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jeudi 18 février 2021

Nahualli



Très surpris de voir que Juliette Binoche, en 1985, dans Rendez-vous, de Téchiné, fait encore partie du monde dans lequel les femmes ne s'épilaient pas les aisselles (pas toutes, en tout cas). Emmanuelle Béart, Catherine Deneuve, Juliette Binoche, Isabelle Adjani, quatre actrices, quatre voix, surtout. La seule que je trouve émouvante étant celle d'Adjani, que d'abord je ne reconnais pas. Et puis Roland Barthes, et Patrick Dewaere, dont les voix, également, me bouleversent. Les cerises, les tulipes, le frère et la sœur. Les conversations, encore… Pas de conversations sans fruits, ou alcool.

C'est incroyable. Je disais tout à l'heure à C. que j'aimerais le filmer, le filmer en train de parler, et je tombe ensuite sur cette page du journal de Renaud Camus : « (…) Il y a vingt-cinq ans, à un cinéaste qui me voulait du bien, j’avais proposé de faire avec lui un film qui se fût intitulé L’Écriture de Dieu : road-movie, où l’on aurait fait parler quelques minutes, dans des cafés, sur des terrasses, dans des jardins, sur des bancs, des hommes et des femmes de rencontre, parce qu’on jugeait leurs traits inoubliables. » Je lui écrivais : « J'aimerais qu'on parle des hémorroïdes (ou d'une autre maladie du même ordre), de la grammaire, des visages, de l'ivresse, de Molière, des vieux, de Saturne, des mains, des yeux, de la paresse, du luxe. J'aimerais également intituler cette conversation : "La vie est trop courte pour l'art". J'espère que vous serez d'accord. » L'Écriture de Dieu, ou peut-être L'Écriture du Dieu, je ne me rappelle plus, est le titre d'une des plus belles nouvelles de Borges, est-ce dans l'Aleph ? Mon vieux rêve de cinéma… Filmer des corps, des visages, sans histoires, surtout, sans cette horrible fiction qui vient toujours tout gâcher. (Qu'un visage nous paraisse beau et qu'il paraisse laid à l'autre, et les continents se séparent. C'est le goût, toujours, qui prime sur le reste.) Ah, comme j'aurais aimé cela… 

Une phrase magique et secrète permet, lorsqu’on la récite, de renverser le cycle des malheurs et des maux qui nous accablent. C'est l'idée qui sous-tend la nouvelle de Borges. Tzinacán, grand prêtre magicien, a été torturé par les conquérants espagnols, et incarcéré dans un cachot en forme de demi-sphère profondément enfoui dans la terre, en compagnie d’un jaguar. Le prisonnier peut apercevoir brièvement le fauve, au moment où les geôliers jettent de la nourriture aux deux pensionnaires, et il comprend alors que sur l'animal se peut lire la phrase magique. « C’était une des traditions qui concernent le dieu. Prévoyant qu’à la fin des temps se produiraient beaucoup de malheurs et de ruines, il écrivit le premier jour de la création une sentence magique capable de conjurer tous ces maux. Il l’écrivit de telle sorte qu’elle parvienne aux générations les plus éloignées et que le hasard ne puisse l’altérer. » Le jaguar est le double animal de l'homme, il permet le passage dans l'autre monde éclairé par le "soleil nocturne". Et Tzinacán de se dire : « Il me suffirait de la prononcer à voix haute [cette phrase] pour devenir tout-puissant. Il me suffirait de la prononcer pour anéantir cette prison de pierre, pour que le jour pénètre dans ma nuit, pour être jeune, pour être immortel, pour que le tigre déchire Alvarado, pour que le couteau sacré s’enfonce dans les poitrines espagnoles, pour reconstruire la pyramide, pour reconstituer l’empire. » 

Le visage du nahualli, c'est la voix, se mêlant au chant de l'été finissant, de celle qui va manquer, ou qui manque déjà, c'est le jour qui pénètre dans la nuit, c'est le sublime de l'instinct qui creuse l'instant et l'installe dans l'illimité. 

Il suffisait de quatorze mots fortuits pour se libérer de la prison du temps : voir le dieu sans visage.

mercredi 17 février 2021

Un paragraphe

Je suis dans les bras de Christine, dans le salon de la rue Joseph de Maistre, devant la fenêtre qui donne sur la cour. Je pleure car je ne veux pas la quitter, mais je viens de lui avouer que j'étais amoureux de Céline, et que je ne veux pas y renoncer. Avoir deux femmes, c'est quand-même pas la mer à boire. Céline a la moitié de mon âge, et Christine à neuf ans de plus que moi, il y a vingt-quatre ans d'écart entre ces deux femmes. Elle me somme de choisir, moi qui ai horreur de choisir. Elle doit penser que je vais la choisir, elle, car je l'aime vraiment. Il n'y a pas de tags dans les rues. Mais non, je ne veux pas me passer de Céline. Est-ce qu'il y en a une de plus jolie que l'autre ? Non, ce n'est pas ça. Alors quoi ? Céline est jeune, très jeune. Elle découvre la sexualité avec moi. On s'entend tellement bien. Je peux tout lui demander. D'ailleurs, non, je n'ai même pas à demander. Elle devance tous mes désirs. Pourtant, objectivement, je préfère faire l'amour avec Christine. On s'est toujours très bien entendu dans le sexe. C'est sans doute la chose qui me plaît le plus chez elle, sa manière de faire l'amour, son corps, sa chatte, son cul, ses poils sous les aisselles, enfin tout ça, tout ça me plaît depuis que je l'ai rencontrée, torse nu dans un couloir de l'ancien conservatoire d'Annecy, ses larges aréoles, sa peau mate, son ventre, tout. Elle m'a beaucoup trompé, Christine, mais pas en cachette. Elle m'a rendu fou de jalousie, elle m'a même fait coucher avec elle et son amant Michel, parce qu'elle nous aimait tous les deux. Nous nous sommes quittés plusieurs fois, et plusieurs fois nous nous sommes remis ensemble, nous ne pouvions pas nous passer l'un de l'autre, c'était physique, comme on dit. Elle a un derrière splendide. C'est un animal. Elle m'a tout appris. On est amoureux, on croit qu'on ne peut pas se passer de celle dont on est amoureux, qu'elle est vraiment spéciale, irremplaçable, unique, on est accordé au goût de son sexe, à ses odeurs, à ses gestes et au timbre de sa voix, son cul, par exemple, comment pourrait-on se passer de ça, et puis l'autre, là, l'autre fille, l'autre femme, à part sa nouveauté, à part sa fraicheur, à part le frisson qu'elle fait courir en nous quand elle semble amoureuse, qu'est-ce qu'elle a pour elle ? Elle a des pieds un peu ridicules. Ses fesses ne sont pas terribles. Elle est un peu godiche, un peu grande, mais elle a de très beaux seins et de très beaux cheveux. Un grand nez, aussi. Des yeux merveilleux. Et puis, elle, au moins, je ne peux pas l'imaginer dans les bras d'un autre. Elle est à mes pieds. Je la domine. Il n'y a aucun rapport de force entre nous — parce que toute la force est de mon côté. J'aime Christine, je l'aime vraiment, mais j'ai découvert une chose qui m'épuise et me dégoûte : les compromis. J'ai découvert qu'on ne pouvait pas vivre avec une femme sans faire des compromis. Sur tout. Les journées ou les semaines se passent à faire des compromis. On fait des compromis toute l'année. Tout se négocie. Tout se discute, se marchande. Avec Céline : rien. Tout est là immédiatement, à disposition. On veut, on prend, on fait, on dit. J'avais trente ans, et j'avais l'impression de renaître. Être un homme, c'est donc ça ? Que s'était-il passé entre mon adolescence et ce moment où je me suis découvert homme ? Une zone étrange, compliquée, riche, faite d'une accumulation incroyable de sensations, de désirs, de désespoirs, de bêtise, d'ivresse. Tout est possible et pourtant rien n'aboutit vraiment, tous les chemins sont ouverts, on oublie, d'un jour sur l'autre, on goûte à tout, on est écœuré, effrayé, perdu, mais le cœur vibre, toute la journée, on a les couilles pleines et la pensée désinvolte, on ne fait pas très attention, mais tous ces regards, tous ces corps, toutes ces bouches, on les absorbe comme un affamé. Ces quinze années c'était l'éternité. On peut dire qu'on l'a connue, avec le soleil, avec la mer, avec l'été, avec la ville, avec un corps qui ne se manifeste pas, qui sert fidèlement. Cette éternité très peuplée, où l'on ce cessait de parler de solitude, où les corps passaient comme des cartes dans les mains, on pensait qu'on allait tous les emporter avec nous, qu'ils seraient là pour toujours, ces personnages fidèles et changeants, qu'ils allaient seulement se transformer, au même rythme que nous. En réalité, nous étions indifférents les uns aux autres, pris dans un tourbillon où personne ne regardait personne, mais on se tenait compagnie, et c'était bien agréable. Il y avait de la musique partout, dans toutes les heures, dans tous les interstices de nos vies, personne n'avait d'ambition, du moins le croyais-je, notre monde était à part du monde, il était minuscule et indemne. On se sentait chez soi. C'est déjà ça. Quelqu'un pourrait-il m'expliquer ce que c'est que de vivre ? Vivre… Ça ne peut pas être seulement ça, tout de même ! Le plaisir et le déplaisir, l'attente et le comble, la nuit et le jour, les hôpitaux et les églises, la mère et les femmes, la crainte et l'abandon, ça ne peut pas suffire à faire un monde ! J'aimerais savoir ce qui manque, mais je l'ignore. Peut-être que rien ne manque, que tout est là, mais qu'on ne sait pas relier le tout ? L'oubli, voilà la seule réalité, la seule chose qu'on ait de commun avec ceux qu'on aime ; la vitesse à laquelle on oublie, le manque de synchronisme de tout ça me saute aux yeux, aujourd'hui qu'il est trop tard. Personne ne marche du même pas. Les pieds sont des cons, les femmes sont des connes, et moi aussi je suis un con. Là, tout de suite, j'aimerais bien fumer une cigarette avec une jeune fille qui se demanderait si je suis en train de la draguer. 

dimanche 7 décembre 2014

Première ligne (interlude)


« J'ai toujours espéré, en lisant les livres des autres, que ceux-ci ne me diraient pas ce qu'ils avaient déjà lu dans les journaux, et qui est systématiquement grotesque ou monstrueux, ou les deux ; mais ils ne disent presque toujours que cela, et ils ne s'en rendent même pas compte. »

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samedi 9 août 2014

Nouvelle tentative



La chatte. Le pubis. La touffe. Le berlingot. La Beauté-même. Le tablier de sapeur. La motte. Le con. Le Désir. La Femme. Le Sexe. Le sexe. L'appareil génital féminin vu de l'extérieur par une chaude lumière d'après-midi. Le triangle sacré. Le bonbon. Le bijou. La vulve. L'abricot. La figue. La boîte à sucres. Le bol aux épices. L'emballement de l'Être. La corbeille. Le nid. La pêche fendue. La triangulation désespérée. L'arbalète cachée sous l'escalier. La Situation. La voie sans issue. L'empêchement de tourner en rond. La farce du destin. L'escalier du bonheur. Le trou du souffleur. Le sourire vertical. La conque. Le vestibule. Le placard aux confitures. L'œil de Dieu. Après une lecture de Joyce. (…)

Tous les dix-sept mois je fais une tentative. Parmi les milliers de synonymes qui désignent le sexe de la femme, en français, j'essaie de trouver le bon. Pour l'instant c'est un fiasco, je dois l'admettre. Plus on a le choix plus c'est difficile. Il y en a qui vont à la pêche, d'autres qui jouent au Tiercé, d'autres encore qui voyagent. Moi je cherche le nom exact. Ça occupe et ça coûte moins cher que de fumer des Gitanes maïs.

lundi 7 juillet 2014

Le temps où les présidents étaient français


— Bonjour Madame, vous avez un très fort taux d'abstention, sur le quartier. Est-ce que vous vous votez ?

— Ah oui, moi j'ai toujours voté, depuis mes dix-huit ans, c'est la première chose que j'ai faite, d'aller m'inscrire sur les listes on va dire.

— Et vous aviez voté pour qui ?

— Euh, ah, zut, j'ai le nom sur le bout de la langue, quoi, je l'ai oublié, celui-là… Mais si, tu sais bien, Zelda, comment qu'y s'appelait, déjà, le président, là ? Si si, il était français !

(France-Culture, Les Pieds sur terre, 13h45)

mercredi 11 juin 2014

Jeune nudiste au galetas




Le livre était au grenier (nous disions le galetas). J'y montais très souvent, j'y restais des heures. Y étaient entreposés de vieux meubles, des tonnes de livres, les partitions de mon père, des revues, des magazines, de vieilles photographies, des matelas, des sommiers, des lits pour enfants, des bouteilles vides, des bibelots dont nous nous étions lassés, des poupées, des jeux cassés, des vases ridicules, des tableaux, des fauteuils défoncés, toutes sortes de boîtes, un chevalet, et certainement d'autres choses que j'ai oubliées…

En ce temps-là, j'avais également mis la main sur un petit livre illustré qui parlait de Mata-Hari. Il y était question, dessins à l'appui, de petits seins, de corps graciles, de hanches, de bustes ; un mot en particulier avait retenu mon attention : "nubile". Il est très étrange qu'il m'ait fallu de longues années pour en comprendre le sens, alors que je passais des heures plongé dans les dictionnaires, où ces mots-là clignotaient et me donnaient de la fièvre.

Je n'ai jamais su qui avait acheté ce livre, et qui l'avait (plus ou moins) caché au galetas. Toujours est-il que Fantasia chez les ploucs a joué un rôle capital dans mon éducation. L'ayant racheté tout récemment, je fus très déçu de constater que la couverture n'était plus la même. Dans mon souvenir, la couleur jaune y était prédominante, mais il se peut parfaitement que je me trompe. Autre déception, si l'on peut dire, la deuxième phrase est celle-ci : « Comme dit Pop (Pop, c'est papa), les fermes, c'est fortifiant, et pour ce qui est d'en trouver une plus fortifiante que celle à mon oncle Sagamore, on peut chercher. » Dans mon souvenir, c'était : « Comme dit Pop (Pop, c'est papa), les femmes, c'est fortifiant (…) » La différence est infime, la différence est énorme. Mais, tout bien réfléchi, ça ne change pas grand-chose. Un ferme, une femme (et ses filles), une femme fermée (sur son secret), un ferme femme qui tout à coup s'ouvre d'un sourire inexplicable, une ferme fermée sur ses femmes, ces longues après-midis d'été, une torpeur lasse et rêveuse qui fait se dresser les poils sur les bras pour un je-ne-sais-quoi, les cris des animaux, les cuisses fermes, les shorts, les paroles chuchotées, les œufs cassés, les visages rougis, les odeurs, les cuisines désertes où l'on a toujours l'impression qu'il vient de se produire quelque chose de terrible, les chemins poussiéreux, les mouches… Les femmes c'est fortifiant. Ah oui alors ! Moi qui détestais le sport, j'étais pourtant en forme. C'est pas le rugby qui m'aurait mis en forme, par exemple ! J'y suis allé deux fois. La première fois, je n'avais ni chaussures spéciales ni même short de sport. Je suis entré sur le terrain avec un magnifique bermuda de ville, très habillé, ma mère m'avait donné le plus beau. Vous imaginez les rires de ces cons ! De toute façon, je n'ai pas eu le temps de rester très longtemps car à la première confrontation avec un balèse d'en face, j'ai vu trente six chandelles. L'entraîneur m'a fait sortir en se foutant de ma gueule ; mon short était tout crotté. La deuxième fois que j'ai voulu y aller, enfin muni de superbes chaussures à crampons que j'avais eu beaucoup de mal à obtenir, elles se sont prises dans les rayons de mon vélo, et on m'a ramené à la maison dans les pommes, la figure en sang. Je préférais nettement le tennis car les vestiaires étaient mixtes. Bref, ce n'est pas le sport qui m'a mis dans la forme éblouissante où je me trouve quarante ans après ! Et, question fortifiants, mes parents en connaissaient un rayon…

« RECOMPENSE. JEUNE NUDISTE PERDUE DANS LES MARAIS ! RECOMPENSE ! $ 500. RECOMPENSE MISS CAROLINE TCHOU-TCHOU. REINE DU STRIP-TEASE PERDUE » Très franchement, je n'ai jamais lu de quatrième de couverture aussi alléchante. Surtout qu'ils ajoutaient : « Miss Caroline a disparu depuis cinq heures, mardi soir, lorsqu’elle a été surprise et attaquée par des gangsters qui ont tiré sur elle plusieurs coups de feu alors qu’elle nageait dans le lac proche, vêtue seulement d’un cache-sexe. On sait qu’elle a pu s’échapper dans le sous-bois, mais du fait qu’elle n’a pas de vêtements sur elle, sa situation ne devrait pas tarder à devenir pénible. Signalement : Buste 92,7 cm Taille 61 cm Hanches 91,5 cm. » Ce "du fait qu’elle n’a pas de vêtements sur elle" me donnait des hallucinations ! Et ce mot, encore un mot nouveau : « Cache-sexe » ! Pas trouvé dans le dictionnaire… C'était louche. Pas de vêtements, mais pourtant "vêtue d'un cache-sexe"… Que de questions ! Même le « sous-bois » devenait étrange, équivoque, torride. L'obscénité est la plus belle découverte de l'adolescence, si vous voulez mon avis. Je déchiffrais parfois de vieilles partitions trouvées là, dans le galetas, qui côtoyaient des magazines érotiques, et tout avait plus ou moins la même odeur de vieux papier. Il m'arrive d'avoir des érections quand je joue du piano, et je ne sais plus, dans ces moments-là, ce qui produit cette sournoise levée de pâte. Est-ce la chanteuse que j'accompagne, sa voix, la musique, des souvenirs qui me traversent l'esprit sans que j'en sois conscient, autre chose ? Aucune idée.

Mais je vous lis la suite : « Cinq cents dollars de récompense à qui ramènera saine et sauve Miss Caroline Tchou-Tchou, reine du strip-tease, du ballet de bulles et de la danse du ventre, qui s’est égarée dans la brousse, aux creux d’un torrent désséché proche de la ferme Noonan, à huit kilomètres au sud de la ville de Georges, compté de Blossom. » Vous avouerez qu'il y a de quoi se poser des questions ! Devinez où Georges a choisi d'habiter, quand il est monté à Paris ? Dans le Marais, bien sûr.



Gagnante de trois concours de beauté, vedette de ballets aquatiques à seize ans, ex-mannequin, reine du festival aquatique en 1955, ravissante, adorable brune aux yeux bleu azur et aux cheveux noir corbeau. Dix-neuf ans. Beauté satinée tout entière délicatement dorée par le soleil. Reconnaissable à un tatouage en forme de liseron qui s’enroule autour de son sein droit avec une petite rose en son milieu.

PRIERE DE NOUS AIDER A RETROUVER CETTE JEUNE FILLE !

Depuis, je la cherche, mon éternelle jeune-fille, ma reine du ballet de bulles.


dimanche 18 mai 2014

Anima


Je plonge les crevettes dans l'eau bouillante, une par une, et je demande pardon à chacune d'entre elles, au moment où elle touche le liquide brûlant. Je sais bien qu'elles sont déjà mortes, mais je tiens pourtant à leur demander pardon au moment où je m'apprête à les faire cuire. Cuire… Entend-on ce que cela signifie, dès lors qu'il s'agit d'un être vivant ? Il est impossible de traiter ça à la légère. 

Pourtant, je ne crois pas souhaitable que les humains arrêtent de manger des animaux. Ils se couperaient du règne animal, en faisant cela, ils se placeraient définitivement au-dessus, au prétexte qu'ils n'ont pas besoin de manger leurs frères vivants. Manger un animal, le tuer pour le manger, implique presque naturellement que l'inverse puisse advenir. C'est admettre que nous faisons partie de la même chaîne alimentaire, et de ce fait, que nous restons sur le même niveau qu'eux. C'est peut-être une fiction, c'est sans doute une fiction, désormais, car nous pourrions parfaitement survivre sans manger de viande ou de poisson, mais nous retirer de cette fiction-là serait un peu comme abandonner le Vivant à lui-même, de nous en exclure. Au moment où sans doute l'homme s'apprête à s'isoler définitivement, à se constituer en espèce déliée — car je pense que ce mouvement est irréversible —, je crois que l'on devrait être pris de terreur, d'une terreur sacrée, à l'idée de se défaire des pactes anciens qui pourtant nous ont permis d'arriver là où nous sommes. Au nom de la compassion pour l'animal, compassion que je comprends mieux que quiconque et qui même me paraît ô combien insuffisante, nous sommes en train de nous suicider et de sacrifier — à quelles fins ? —, la petite légitimité que la vie nous avait octroyé, progressivement, à peupler et dominer le monde. C'est peut-être difficile à admettre mais je crois que les animaux nous en voudront énormément de ne plus avoir besoin d'eux pour survivre. L'équilibre sera rompu de manière tellement radicale que rien ne pourrait se substituer à l'Ordre ancien, du moins dans ce monde-ci. 

Il se peut — c'est ce que je crois — que le monde tel qu'il se présente à nous désormais soit dans une véritable et indépassable aporie. Ce monde-là est sans solution intrinsèque. Nous sommes arrivés au bout de la route, bien que personne n'ose le penser, ou en tout cas le dire. L'Apocalypse n'est peut-être que cela, la révélation que nous n'avons plus de socle commun sur lequel poser nos pieds, que la Terre qui se dérobe est en train de nous dire à Dieu

mercredi 30 avril 2014

Bien intéressant


« Oh ! oui, ce serait bien intéressant. » À côté d'une Faustine Lebust glaciale et silencieuse, le colonel s'essuyait la bouche avec frénésie pendant que la bonne remplissait son verre. Ayant à portée de presbytie le décolleté vertigineux de Mme Dumourchat, il évitait le plus possible de regarder devant lui. « Qu'en pensez-vous, Robert ? ». Robert n'avait pas entendu la question et souriait comme à son habitude, sans qu'on puisse savoir si ce sourire était le signe d'une indifférence absolue ou le masque commode de sa quasi surdité. Le Docteur répondit à la place de Robert qu'il faudrait pour cela que les femmes aient une idée positive de la virilité. « Mais voyons ! » fit Faustine Lebust en pointant le nez vers son assiette, ravie que la discussion en vienne enfin à un sujet qui la faisait frissonner douloureusement. « Si l'argent suffisait, ça se saurait… » « Mais ça se sait ! » répliqua Mme Dumourchat, qui sauta sur l'occasion d'associer virilité et biens. « Allons, allons, mes amis, ne tombons pas dans un pessimisme médiocre ! L'époque peut encore nous soulever d'enthousiasme, il suffit de regarder au-delà de notre petit monde. » On se mit à s'observer à la ronde, et l'on entendit une petite voix marmonner : « Si déjà elle vous permet de lever des garçonnets… » « Oh ! oui, c'est bien intéressant » dit un Robert plus souriant que jamais, tandis que le colonel tapait à petits coups sur la table du plat de la main, comme pour tenter de maintenir en bon ordre une conversation qui lui échappait de plus en plus. À ce moment-là il se fit un grand silence quand on entendit annoncer le professeur Raoult. Faustine Lebust rougit légèrement et serra les fesses.

(…)

mercredi 16 avril 2014

Médecine


Je connais un remède contre la dépression. Voulez-vous connaître mon remède contre la dépression ? Non, je ne crois pas. Tout le monde aime la dépression, tout le monde aime être déprimé. Personne ne veut être triste, personne ne veut vivre dans le chagrin, personne ne veut être malheureux, mais tout le monde aime la dépression, j'en suis convaincu. Bon, je vous donne quand-même mon remède contre la dépression, ce sera fait et on pourra passer à autre chose. C'est très simple. Mettez vos mains sous vos aisselles, la droite sous l'aisselle gauche, la gauche sous l'aisselle droite, les bras croisés sur la poitrine, laissez-les dans cette position cinq secondes, puis portez-les à vos narines. Vous sentez ? Reproduisez l'opération quatre à cinq fois par jour. Mais ce n'est pas tout. Mettez sur la platine l'ouverture des Noces de Figaro, de Mozart, dans l'interprétation de Karajan (celles qu'il a enregistrées en 1950, avec les Wiener Philharmoniker et Schwarzkopf, Seefried, Jurinac, Kunz, London, oui, celles sans les récitatifs, en monophonie). Seulement l'ouverture. Ça ne dure pas longtemps, rassurez-vous, à peine quatre minutes. Vous entendez ?

J'ai donné mon truc contre la dépression, naguère, à une amie très chère. Elle m'a répondu : « Ça ne sent pas bon ! » ou quelque chose du genre. Les bras nous en tombent ! Ça ne sent pas bon… Non, je crois qu'elle m'a dit : « Il y a des odeurs que je préfère à celle-là… » Tout le malentendu humain est résumé, concentré, dans cette réponse, si vous voulez mon avis. Allez écrire (ou faire lire) de la poésie, après une réponse comme celle-là… Et Mozart, il sent bon ? Quelqu'un qui vous fait ce genre de réponse ne peut pas avoir un bon sens du rythme, c'est évident. 

jeudi 27 février 2014

Samo


Tout me conduisait naturellement à le détester. Andy Warhol, le pop art, les tags, sa dégaine, et surtout ceux qui l'aimaient et ceux qui l'aiment. J'avais aperçu du coin de l'œil deux ou trois tableaux qui me confortaient heureusement dans cette détestation naturelle. Même son nom trop français m'énervait ! Je me souvenais vaguement de Catherine V. qui m'avait dit l'admirer, mais j'avais soigneusement remisé cette bizarrerie dans le tiroir "snobisme décadent", une sous-section du tiroir "les modernes sont des cons", et je n'y pensais plus. Tout allait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Pourquoi donc a-t-il fallu que je voie, sur Artstack je crois, d'autres toiles, qui ne collaient pas du tout, elles, avec l'image que j'avais en tête ? Quelqu'un avait décidé de venir m'emmerder, ça ne faisait aucun doute. 

Un Rasta avec les cheveux en pétard qui dessine des graffiti dans la rue en se bourrant de coke, et qui veut devenir célèbre ? On connaît la chanson. La filière est inépuisable, et d'ailleurs il a couché avec Madonna, un signe qui ne trompe pas. Tout le monde a reconnu Jean-Michel Basquiat, Samo pour les intimes, à la vie aussi brève qu'un orgasme masculin. En l'écoutant parler, je suis bien obligé de reconnaître qu'il est tout sauf idiot, et qu'il vaut beaucoup mieux que la plupart des abrutis qui de nos jours se piquent de faire dans l'art, même les célèbres, surtout les célèbres. Mais c'est surtout sa peinture qui maintenant m'impressionne, sa peinture qui, sa peinture que…

Sa peinture ? Je n'en dirai rien pour l'instant. C'est encore trop neuf pour moi. Je n'aime pas parler des choses que je découvre. Tout de même, j'ai eu l'impression de retrouver un peu de vie dans un art moribond, asphyxié qu'il était (et qu'il est encore) par "l'art conceptuel", qui n'est que l'autre nom qu'on donne à l'impuissance et à la bêtise.

vendredi 3 janvier 2014

Sur la route



« Tu sais, j'ai beaucoup réfléchi pendant ces vacances. » C'est en général par une phrase de ce type que l'homme, au volant de la voiture, à 138 sur l'autoroute de retour, annonce à sa femme ou compagne qu'il va la quitter. Elle est bien obligée d'écouter son laïus jusqu'au bout, elle ne peut pas le gifler, ce serait dangereux, elle ne peut pas descendre de la voiture, et il n'a pas à affronter son regard, puisque la route le requiert entièrement, surtout lorsque des enfants se trouvent à l'arrière en train de regarder un film sur l'écran incrusté dans les sièges du véhicule. Ce genre de situation, extrêmement répandue (on dirait un cas d'une étude sociologique), ne m'est jamais arrivée, et ne risque pas de m'arriver. Il y a des jours où j'ai envie, très envie, de connaître pareille scène, de la même manière qu'en regardant Urgences, il y a quelques années, j'étais pris d'une véritable nostalgie. Étrange nostalgie au demeurant, puisqu'elle consistait dans le fait de regretter quelque chose que je n'ai jamais connu, avoir un travail régulier, sûr, indéniablement utile (et ce fait est capital), une "carrière", pour appeler les choses par leurs noms, et ainsi fréquenter tous les jours les mêmes personnes, avoir avec elles ce qu'on nomme des relations, relations qui peuvent le cas échéant être des conflits, mais qui sont bel et bien des relations, un réseau de relations et de dépendances à l'intérieur duquel vous existez, au sein duquel chacun sait qui vous êtes, quitte à vous le rappeler un peu trop souvent parfois, mais c'est la rançon de cette sorte de sécurité sociale qui n'a pas de prix. (Raphaële est médecin.) Les médecins, sauf exceptions, assez rares, pensent qu'ils sont utiles aux autres, à la société, à l'homme, aux hommes, aux femmes, aux enfants, aux jeunes, aux vieux, aux chômeurs, aux ouvriers, aux artistes, aux cadres surmenés, aux mères, enfin à de très nombreuses catégories de la population, et pour ainsi dire à toutes. Même aux drogués, aux alcooliques, aux infirmes, aux fous, aux psychopathes, aux pervers, ils croient pouvoir leur être utiles, et parfois même indispensables. Ça crée des liens. Ça crée plus que des liens, ça crée tout un tas de choses étranges, troubles, parfois indicibles, parfois cocasses. Docteur Machin. T'as vu le docteur ? Le docteur il va t'arranger ça. Le docteur il a dit que. Merci Docteur. Au-revoir docteur. J'adore être aimable avec les médecins, j'adore les appeler "docteur". Ça ne se fait plus trop de nos jours, et il y en même, j'en connais, qui ne veulent pas qu'on les appelle "docteur". Appelez-moi monsieur Truc. Les cons. Tu vois, Nicole, j'ai vu le docteur hier, et il m'a expliqué que notre relation n'était pas saine. Il pense que je ne suis pas au top de mes possibilités, le docteur. Il voudrait nous voir tous les deux, en fait, mais bon, comme je savais que tu dirais non, j'ai pris les devants. Prendre les devants… Le type est au volant de sa Volvo, il surveille le GPS, et il articule : « Jessica, j'ai pris les derrières… Euh, merde, j'veux dire les devants, quoi ! » Là, Jessica lui en colle une bonne en travers de la tronche, et ils ont un accident à 135 pile, pas en faute le conducteur, mais enfin n'empêche, à l'arrivée, ils sont tous morts, même les gosses à l'arrière en train de regarder leur film sur l'écran qui fume, et le son qui continue, on entend des voix mal doublées en français, dans les klaxons hystériques (effet Doppler) des autres voitures qui les évitent de justesse. De la bouillie. Même la Volvo, pourtant solide à ce qu'il paraît, est un amas de tôles brûlantes et fumantes, sur lesquels on voit du sang et des bouts de cervelle. Personne n'est encore au courant de la tragédie, parmi leurs proches, proches qui parfois sont précisément en train de les maudire pour ce qu'ils ont fait ou pas fait, dit ou pas dit. Mais les docteurs, eux, sont déjà en route, ce sont de vrais professionnels, ils en ont vu d'autres. C'est con. Le type n'était pas au top de ses possibilités avec Jessica mais là il n'est même plus au niveau moyen, il n'est même plus dépressif, il n'a plus cet eczéma ultra pénible qui a commencé au début des vacances, et Jessica n'a plus mal à la tête, elle ne pense plus au coup de soleil qu'elle a attrapé juste le dernier jour, bêtement, parce qu'elle avait oublié la crème à l'hôtel et que Naomi, la fille aînée, a refusé d'aller la chercher, elle a même oublié d'un coup la formule qu'elle allait juste lui balancer après la torniole, Jessica, elle a le cou arraché, et le sang qui sort à gros bouillon. Plus de soucis. Plus de jambes, avec ses jolis orteils qu'elle avait vernis le matin même. C'est pas beau. Pas beau du tout. Elle était belle, Jessica, pourtant. Je crois même qu'elle était enceinte. Le stagiaire vomit sur la route. Sacrée entrée en matière… et c'est le cas de le dire, parce que de la matière humaine, il y en a un peu partout, qui ressemble parfois au vomi du stagiaire. Quand la matière humaine se répand, l'humain s'efface. Ça fait de la place pour les autres. Les voitures ralentissent, les gens regardent. Ne regardez pas les enfants ! Mais les enfants sont en train de jouer à un jeu vidéo, ils n'ont pas le temps de regarder, ils ne veulent pas perdre la partie en cours. Dommage, c'était une tranche de vie. Merde, on va rester coincés longtemps en plein soleil ? Maman, t'as vu, ça, c'est quoi ? Une jambe, chut, accélère, Jean-Mi ! Accélère ! T'es con, toi, tu veux que j'aille où, dans la voiture de devant ? Fermez les fenêtres, y a la clim qui marche ! Composer de la musique est évidemment totalement inutile. Et les accidents de voiture qui mettent en scène un compositeur sont beaucoup moins intéressants. En général, le type est seul au volant, il s'est endormi, ou alors il était au téléphone, ou bien il avait bu juste un peu trop, ou bien encore ce sont les bêta-bloquants, avec cette chaleur, parce qu'il n'a pas la clim, ni de Volvo. Le compositeur, de toute manière, n'a personne à larguer, puisqu'il vient toujours de se faire larguer. Les compositeurs ne dégainent pas assez vite, c'est connu. Mais surtout, et ne me demandez pas pourquoi, les femmes de compositeurs adorent larguer leurs maris ou compagnons. Ces femmes-là sont en général instables, intenables, ou en butte à de fréquentes crises de désirs impérieux qui les poussent la plupart du temps vers des abdominaux musclés ou des voitures avec climatisation et toit ouvrant. Les femmes de compositeurs ne s'appellent pas Jessica. Parfois Nicole, mais rarement. Souvent, elles partent en vacances seules, ou avec leurs enfants, ceux d'un premier lit. Elles sont parfois médecins, elles ont fait des études, de la danse, mais ne sont pas d'excellentes cuisinières. Elles sont souvent dépressives, arrivant à un âge où leur corps ne répond plus au doigt et à l'œil, et elles voient fréquemment des psys. On sent une inquiétude en elles, comme un insecte qu'elles auraient avalé et qui resterait en vie à l'intérieur de leur corps. On dirait parfois que cet insecte les pique, à l'intérieur. Elles ne peuvent pas en parler, mais elles font alors des gestes un peu étranges. Ça les contrarie. La femme de compositeur réfléchit elle aussi beaucoup pendant les vacances, et même le reste de l'année. Elle réfléchit sans arrêt. C'est ce qui la pousse à fuir. La femme de compositeur a une conscience du temps légèrement excessive. À quarante ans, c'est comme si elle en avait soixante : elle entend déjà la réexposition alors qu'elle pensait être en plein développement, ce qui peut la rendre maussade et inconséquente, mais ce n'est pas toujours le cas. La voiture de la femme du compositeur est extrêmement importante dans sa vie. Elle veut pouvoir partir sur un coup de tête, même en pleine nuit, et, à cet effet, le plein est fait régulièrement, ainsi que les niveaux d'huile et d'eau. Elle a d'ailleurs souvent un ami qui s'y connaît en mécanique, ce qui n'est pas le cas de son mari. Très souvent la femme du compositeur a un abonnement à l'opéra, où elle se rend seule, car l'époux déteste l'opéra, sauf Wozzeck. La femme du compositeur est assez sportive, elle ne se néglige pas même si elle se maquille peu. La femme du compositeur est brune, ou parfois blonde, plus rarement rousse, mais toujours soigneusement épilée sous les bras. Elle déteste les parfums bon marché et les hommes moustachus.

Les femmes de compositeur s'appellent parfois Alma. Elles boivent parfois. Veulent des chefs-dœuvre. Aiment les belles mains masculines. Ont trois ou quatre fers au feu. Aimeraient adorer leur père. Perdent leurs enfants. Attirent l'attention. Perdent la tête. Aiment danser, trop. Aiment conduire. Ont un sommeil agité, fragile. Se trouvent intelligentes.

Ah, les voyages, les voyages et la famille, les voyages, la famille et le sexe. L'insecte, toujours, à l'intérieur, même durant les vacances en famille, au plus calme d'une après-midi à l'ombre, comme c'est étrange, la vie, comme on est absent de sa propre vie, même durant les moments de bonheurs qu'on a toujours souhaité connaître. Comme c'est étrange, de vivre, quand on entend de la musique, dans la pièce voisine, le "Langsam, Ruhevoll, Empfunden", de la troisième symphonie de Mahler. Comme c'est étrange d'être une femme…

mardi 27 août 2013

Pour le gène occasionné…




Les femmes sont généreuses. Au bout d'un certain temps, elles ne vous en veulent plus du tout de tout le mal qu'elles vous ont fait.


mercredi 31 juillet 2013

Pas de division dans l'apriori


Le bébé servait de sex-toy. Moi non plus je ne m'en fous pas. Sur les plages de l'été la brise légère du soir, remontant de la mer, ne rafraîchit pas cette mère qui toute la journée s'est enguirlandé avec son mari et ses enfants. J'aimerais commencer par quelques flatteries. Et moi, je suis parti vivre à la campagne. On s'en fout ! Dolto pas morte ? T'es un vrai con, Maurice. Encore faut-il qu'ils parlent la même langue… Le sort des Galgos commence à être connu. Mon fils a eu le même problème. Reste-t-il un peu de confiture de figue ? On connaît la suite, ce sera la fin de la Nouvelle france.. Rien sinon la haine et le sang... LA BURKA N'A RIEN A FAIRE EN FRANCE NI EN EUROPE .... Trop philosophique. J'ai apprécié les réflexions sur Boulez. Bonjour. Pas de division dans l'apriori. j' adhère à vos commentaires. C'est un peut comme l'Open de golf de Grande Bretagne. Quand les français achètent un CAMEMBERT il faut que ça soit marqué CAMEMBERT sur la boite. Je sais, ça ne vous aide pas beaucoup pour le moment dans votre affaire. Moi non plus je ne m'en fous pas. 

samedi 16 mars 2013

Les Valeurs

La concomitance, la convergence… Au même moment, je découvre qu'un internaute qui atterrit ici a inscrit dans Google : « PROSTITUE FESAN LE TAPAIN » (je conserve bien sûr scrupuleusement l'orthographe de notre visiteur avide de connaissance) et je reçois par mail une invitation à "visionner" une merveilleuse vidéo, que voici :


Dans le mail, intitulé "une voix d'ange époustouflante", on me dit qu'il est fort probable que je ne puisse pas retenir "une petite larme qui risque de couler sur [ma] joue". 

Il serait difficile, en un instant aussi solennel, de ne pas croire à la divine convergence. D'autant que, quelques instants plus tard, comme si l'on avait besoin d'une confirmation, on reçoit un nouveau mail dont je vous recopie les premières lignes :

Bonjour,

Je me permets de vous contacter car je suis persuadé de pouvoir vous aider. Je suis un médium de très haut niveau et vous pouvez me joindre sans payer au : 01 75 75 42 40Il y a des choses que vous devez absolument savoir.
Peut être avez vous ressenti certaines choses dernièrement?

Si j'ai ressenti certaines choses dernièrement ? Ah mais c'est peu de le dire ! Par exemple une soudaine envie d'aller massacrer le papa, la maman et le tonton de cette merdeuse blanchâtre qui à mon avis n'est autre que la PROSTITUE FESAN LE TAPAIN que mon visiteur recherche avidement. Mais voyez plutôt comment le mail continue : 

Sachez que j'ai de nombreux ressentis sur vous et je pense que vous devez absolument les connaitre. J'aimerais confirmer cela avec vous et je vous propose de faire une consultation avec moi quand vous le souhaitez cette semaine.
Je vous consulterai en priorité, appelez moi dès que vous le pourrez au : 
01 75 75 42 40
J'ai tellement confiance en mes prédictions que je ne vous demanderai rien pour cette première consultation, je vous l'offre. Je ne veux pas vous laisser dans l'ignorance, vous avez le droit de savoir.

Si j'ai le droit de savoir ? J'espère bien que j'ai le droit de savoir, Aline Durand (c'est elle, au 01 75 75 42 40) ! Les ressentis d'une Aline Durand de très haut niveau, tu parles que ça me parle ! Déjà, on va dire que j'aimerais assez (en plus de me consulter) qu'elle me confirme, Aline, que mes valeurs sont les bonnes, enfin, que j'ai pas investi en vain, tu vois, que je visionne clair les enjeux citoyens, que je place le curseur correctement sur comment gérer mes affects et ma social spirituality, après, que je suis dans le flux au niveau tolérance et ouverture à l'autre. Déjà pour commencer. 

Concomitance, convergence, concupiscence, je sais pas vous, mais moi je trouve la langue française qu'elle est magique, avec ou sans poils. L'autre jour, encore, je tombe sur une blogueuse cool qui me dit comme ça, d'entrée de jeu : « Je est un autre ! » Putain la meuf, Bibi qu'elle s'appelle, comme ça, sans polémiquer ni rien elle me sort ça. Moi, sur le cul un peu, j'me d'mande comment qu'elle le sait, et surtout comment qu'elle sait qu'elle peut me dire ça à moi, tu vois, genre, elle aurait pu s'embrouiller sévère, quand j'y pense j'ai la raie un peu humide. Mais non, paf, direct elle met la main sur le machin, enfin, j'me comprends. Pour un peu, j'me dis, c'est Aline ! Non, quand-même pas. Durand, c'est pas le genre pseudo et compagnie. Bibi en gros elle fait comme ça Hi Georges on a les mêmes valeurs ou bien ? Comme ça à sec. Ben faut voir, Bibi. En général, moi je demande une photo, tu vois, histoire de pas se déplacer pour des prunes, vu le prix de l'essence. Et puis l'hygiène aussi. Sur les photos, je regarde toujours si elles ont les ongles propres. C'est un truc que ma maman m'a appris : tu lui regardes les ongles, après t'es tranquille. Concomitance, convergence, concupiscence, c'est ma devise. Faut pas se laisser refiler de la camelote. C'est pour ça qu'Aline, elle tombe à pic. Moi les voix d'anges, j'ai tendance à me méfier. C'est toutes des racistes et tout, en général. Mais bon, si Aline me dit que c'est OK au niveau des valeurs…

Quand-même, une meuf qui "a de nombreux ressentis sur vous", ça fout les jetons, on se dit qu'elle va les revendre sur le Net, ou vous dénoncer à Sir Aymeric Cartonrouge, pourquoi pas. Mais quoi qu'il puisse m'arriver demain matin, je sais que je suis vraiment un mec chanceux, car moi, au moins, je n'ai pas eu une fille qui s'appelle Jackie Evancho, parce que ça, je ne l'aurais pas supporté. 

lundi 27 août 2012

Chiens


La gratitude est une maladie canine qui n’est pas transmissible à l’homme. On n’a jamais vu un maître se laisser mourir sur la tombe de son chien.  

Schopenhauer


samedi 11 août 2012

mercredi 21 mars 2012

Au théâtre ce soir


Grand spectacle en Belgique, grand spectacle en France. On est gâtés ce soir. "Une journée évidemment très chargée en émotion", nous zozote Lolo Ferrari de toute la grâce de son ministère maternel. Un instant auparavant, elle avait rappelé à l'ordre les deux clowns des-deux-communautés-religieuses qui avaient la prétention de vouloir dire quelque chose sur son plateau de bruits de mère. Ici, on ne dit rien, Messieurs ! leur a-t-elle asséné de toute la hauteur de son quatrième et ultime pouvoir, ce qui se traduisait à peu près par : "L'heure est à l'émotion."

L'heure est à l'émotion, dormez, bonnes gens, il ne se passe rien dans le beau royaume de France, et me parlez même pas de l'Europe ! Émotionnez-vous ce soir, demain soir, après-demain soir, et pour tout le reste de votre vie, chialez un bon coup mais si possible en cadence : il n'y a ni problèmes, ni choc des civilisations, ni rien de que vous croyez voir chaque jour, tout cela n'existe pas, n'a jamais existé et n'existera jamais que dans les cerveaux malades de ceux que nous allons nous occuper de rééduquer, de soigner, et plus si affinités. L'heure est à l'émotion, c'est l'printemps, ya d'la joie, bonjour bonjour les Salafistes, Patrick Sébastien vous demande de reprendre en chœur et Dijon Bourdier nous rappelle qu'il l'avait bien dit, que ses équations étaient parfaitement justes, et ce depuis mille ans (Charles Martel, c'était lui, la Pucelle, c'était lui, De Gaulle c'était lui, Paco Rabanne aussi !) ! C'est le Grand Ceci c'est le Grand Cela, prenez tous vos responsabilités, y'en aura pas pour tout le monde ! Même Didier Goux se met à envoyer des lettres d'amour à Georges, c'est dire que l'heure est à l'émotion !

De toutes parts, ce soir, les signatures affluent, j'en ai déjà 501 sur mon bureau mais je ne sais plus à quoi elles devaient me servir. Peut-être une pétition de soutien à Jean-Michel Ribes, ce colossal artiste sans qui les valeurs de la République vacilleraient sur leur socle ? 501 signatures qui demandent la fermeture du blog de Georges ? 501 dénonciations pour homophobie ? Peu importe. Le tout est qu'elles soient là, nombreuses, joyeuses, ludiques, citoyennes, festives, graves, républicaines, tolérantes, vivrensemblistes, progressistes, diversitaires, humanistes, démocrates, branchées. Ce soir, I have a vision : je vois tous les Français, du Vieux Port à Montfermeil, habillés de la chemise blanche de BHL, le regard sombre, le poitrail offert et la tempe moite. Ils errent dans les rues à la recherche de leur flash-mob, entre Toulouse et Bruxelles, ils veulent étreindre le réel, l'investir de leur confiance en un avenir où tous les mots-méchants auront été éradiqués (bip, bip, bip), saloperies de mots, un futur où le cool coulera dans les veines de chaque adoyen débarrassé enfin de son cerveau reptilien, de son genre, du sexe, de la clope, des poils et du passé.

Encore un effort, Adoyen, la comédie est un art difficile ! Je ne sais pas pourquoi je pense aux Bouddhas de Bâmiyân, explosant là-bas, loin de chez nous, très loin. Les Talibans, ça c'est des gars qui savent s'amuser, on va dire. Ça c'était de la fête, Coco ! Le grand Magic Circus qui se tient ici jusqu'au 6 mai va avoir un peu de mal à rivaliser, mais grâce à la blogosphère, on aura tout de même l'impression qu'il se passe quelque chose en France, et que l'heure est à l'émotion, encore et toujours.

mercredi 25 janvier 2012

Contre les bucherons de la forest de Gastine


Photographie de Jean-Michel Paris


Quiconque aura premier la main embesongnée
A te couper, forest, d'une dure congnée,
Qu'il puisse s'enferrer de son propre baston,
Et sente en l'estomac la faim d'Erisichton,
Qui coupa de Cerés le Chesne venerable
Et qui gourmand de tout, de tout insatiable,
Les bœufs et les moutons de sa mère esgorgea,
Puis pressé de la faim, soy-mesme se mangea :
Ainsi puisse engloutir ses rentes et sa terre,
Et se devore après par les dents de la guerre.

Qu'il puisse pour vanger le sang de nos forests,
Tousjours nouveaux emprunts sur nouveaux interests
Devoir à l'usurier, et qu'en fin il consomme
Tout son bien à payer la principale somme.

Que tousjours sans repos ne face en son cerveau
Que tramer pour-neant quelque dessein nouveau,
Porté d'impatience et de fureur diverse,
Et de mauvais conseil qui les hommes renverse.

Escoute, Bucheron (arreste un peu le bras)
Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas,
Ne vois-tu pas le sang lequel degoute à force
Des Nymphes qui vivoyent dessous la dure escorce ?
Sacrilege meurdrier, si on prend un voleur
Pour piller un butin de bien peu de valeur,
Combien de feux, de fers, de morts, et de destresses
Merites-tu, meschant, pour tuer des Déesses ?

Forest, haute maison des oiseaux bocagers,
Plus le Cerf solitaire et les Chevreuls legers
Ne paistront sous ton ombre, et ta verte criniere
Plus du Soleil d'Esté ne rompra la lumiere.

Plus l'amoureux Pasteur sur un tronq adossé,
Enflant son flageolet à quatre trous persé,
Son mastin à ses pieds, à son flanc la houlette,
Ne dira plus l'ardeur de sa belle Janette :
Tout deviendra muet : Echo sera sans voix :
Tu deviendras campagne, et en lieu de tes bois,
Dont l'ombrage incertain lentement se remue,
Tu sentiras le soc, le coutre et la charrue :
Tu perdras ton silence, et haletans d'effroy
Ny Satyres ny Pans ne viendront plus chez toy.

Adieu vieille forest, le jouët de Zephyre,
Où premier j'accorday les langues de ma lyre,
Où premier j'entendi les fleches resonner
D'Apollon, qui me vint tout le coeur estonner :
Où premier admirant la belle Calliope,
Je devins amoureux de sa neuvaine trope,
Quand sa main sur le front cent roses me jetta,
Et de son propre laict Euterpe m'allaita.

Adieu vieille forest, adieu testes sacrées,
De tableaux et de fleurs autrefois honorées,
Maintenant le desdain des passans alterez,
Qui bruslez en Esté des rayons etherez,
Sans plus trouver le frais de tes douces verdures,
Accusent vos meurtriers, et leur disent injures.

Adieu Chesnes, couronne aux vaillans citoyens,
Arbres de Jupiter, germes Dodonéens,
Qui premiers aux humains donnastes à repaistre,
Peuples vrayment ingrats, qui n'ont sceu recognoistre
Les biens receus de vous, peuples vraiment grossiers,
De massacrer ainsi nos peres nourriciers.

Que l'homme est malheureux qui au monde se fie !
Ô Dieux, que véritable est la Philosophie,
Qui dit que toute chose à la fin perira,
Et qu'en changeant de forme une autre vestira :
De Tempé la vallée un jour sera montagne,
Et la cyme d'Athos une large campagne,
Neptune quelquefois de blé sera couvert.
La matiere demeure, et la forme se perd.

Pierre de Ronsard

jeudi 8 décembre 2011

En direct de la Nasale


Pour nous ce soir, en exclusivité et en avant-première, Vanessa Wagner et Laetitia Meyerbeer jouent à quatre mains l'ouverture du Tyran fatigué, de Jonathan Dusapin, sous le coaching vigilant d'Éve Raymondi.

L'action se passe à Tripoli, au troisième siècle après la Grande Décivilisation. Monsieur K, chef d'orchestre déclassé, qui doit repasser son permis pour excès de vitesse dans la Huitième de Bruckner, n'a pas sa carte d'adhérent de la HALDE. Il est en outre soupçonné d'appartenir à la confrérie secrète du Trois-Quatorze, tristement célèbre depuis le suicide collectif de quarante sept de ses disciples, sous la houlette de Frère Numéro Onze, surnommé "Le Blogueur". Monsieur K. n'est plus que l'ombre de lui-même, il dirige sans baguette, les yeux ouverts, et rejoint sa tente dès les répétitions terminées. On ne l'entend guère crier durant celles-ci, et il est même sujet aux trous de mémoire. Sa maîtresse, Suzon LaGrive, belle-fille par mésalliance d'Arturo Non, a un comportement lascif et une très mauvaise influence sur le vieux chef : pour complaire à Suzon, il suit une cure de désyntaxe d'une rigueur extrême, qui épuise ses dernières forces et fragilise sa légendaire rhétorique. Quand Monsieur K. tombe nez à nez avec Déesse K, au motel du Chameau-Sans-Bosse, il retrouve du poil de la bête et envisage même un instant de diriger son grand succès, les Burnes de Karmina, de Karlos Ramirez Orpheus, dont la partition fut achevée post mortem par Michael Onfret VIIe du nom, après son éviction de Transe-Kulture pour conduite en état d'élitisme aggravé. Mais ce n'est que le sursaut pénultième, le spasme d'avant le calme plat.

Mais, alors que PersePhone 5G et son gendre, le peintre cataleptique Oskar Orni, membres éminents de la Rose-Croix déconstruite — et initiés par le mage Albert Duspasme en personne ! — arrivent sur les lieux, munis de leurs plis selon plis infroissables, qui, pense-t-on, doivent leur permettre de ramener K. à la baguette et à la tradition bien cuite, l'incroyable se produit : Le Toscan, l'immortel auteur de la Nini de Babylone, fait son outing et déclare sa flamme à Zygel, le nain maléfique. Coup de théâtre ! On n'ose pas comprendre ce qu'on comprend, mais il faut tout de même bien finir par admettre l'inadmissible : Monsieur K. et Déesse K. ne sont que les créatures du Sâr Georges Mérodack Le Chauve, que ce dernier a lancées dans le monde des zydées pour qu'enfin Zygel apparaisse pour ce qu'il est : le diable grimaçant imaginé par Le Toscan pour jeter un écran de fumée sur les turpitudes incestueuses de PersePhone 3G. Le dernier acte, d'une majesté étrange, rejouera l'opéra en sens inverse, palindrome initiatique qui va relier les fils d'une œuvre foisonnante et métaphysique et nous permettre d'entr'apercevoir les secrets du Saint Axe, par delà son incarnation dans un Tyran fatigué au final très attachant on va dire.

Dans la version de scène, les cascades sont réalisées par un Orimacre Bolton au-meilleur-de-sa-forme, la mise en scène est signée Karno Musca, le livret étant écrit et traduit en huit langues par Francus d'Aujourd'hui, assisté de Billy de Monaco. Dans le rôle de la maman du tyran, la peintresse, Kaline Deubé et ses pinceaux en poils d'aisselles de vierge. Dans le rôle de la sœur du tyran, la Rose crucifiée, Diane Airbus, issue comme chacun sait du Reactor Studio, qu'elle a fréquenté en compagnie de Bob de Rhino, le cousin germain de Jeanne Martine Vacher (et ses Cloisons nasales, le groupe de Turbo-Funk qui cartonne à Roissy sur la piste Z). Le doublage est assuré par l'écurie de Dijon Bourdier au grand complet.

dimanche 4 septembre 2011

Allez ouste, du balai !


Tous les directeurs de salles, d'orchestres, d'opéras, le savent : malgré leurs actions, leurs opérations, leurs promotions en faveur des jeunes, leur public vieillit. Encore une génération à ce régime, et les salles seront vides. Déjà, l'élite est coupée de la musique. On peut être PDG, ministre, universitaire, directeur de journal, et ne pas savoir ce qu'est un allegro de sonate. «Autrefois, dit Daniel Barenboïm, les gens qui connaissaient la peinture de Picasso connaissaient aussi la musique de Stravinsky. Ce temps est révolu.»

Déjà, on est obligé de préciser : musique classique, jusques et y compris sur les ondes de Radio-Classique, comme si c'était un genre à part, et que musique tout court évoquerait plutôt la Star Ac. Déjà France-Musique est obligée de découper les concerts qu'elle diffuse pour intercaler des oeuvres qui détendent l'atmosphère : une heure et demie de quatuor à cordes, quelle horreur, passons un air d'opéra ! Déjà, les émissions de musique ont disparu des grandes chaînes de télévision, et France-Inter se contente de la petite heure de Frédéric Lodéon, qui ne diffuse que des bouts d'oeuvres, parfois des fragments de mouvements, parfois des fins de finales, pour que cela ait l'air gai, et dont le commentaire se résume à quelques anecdotes rebattues.

Bientôt les amateurs de musique auront leurs sites internet, leurs salles, leurs programmes, leurs journaux, comme les latinistes ou les amateurs de jazz. Et cela malgré le voeu du chef d'orchestre Jean-Claude Casadesus, qui veut rendre la musique à ceux qui disent «ce n'est pas pour moi», parce que le tissu français n'en est plus imbibé. Il est complètement sec. On a tout fait pour «amener les gens à aimer les grandes oeuvres», pour leur «ouvrir des portes». Ils ont passé la porte, et sont ressortis.

Bien entendu, les amateurs ne disparaîtront pas; mais ils vivront dans les catacombes de l'art, entre eux, bien cachés, et sûrs de leur dérisoire supériorité. Car la vie musicale française commence à ressembler à ces paysages siciliens entièrement pourris d'immondices, d'immeubles crasseux, de publicités, de béton sale : prenez la troisième à droite, roulez dix minutes, vous verrez le temple grec de Sélinonte, dans sa bulle de verdure. Ou là-haut le théâtre de Taormine, que vous atteindrez en vous bouchant le nez, à cause de la pollution. Il n'y a plus personne pour habiter vraiment les palais baroques de Syracuse, personne pour les admirer, si ce n'est la masse des touristes qui lèvent la patte dessus. En France, la musique était attaquée par les bords, le centre, le dessous, elle commence à l'être par le dessus : dis-moi avec qui ton président fricote, je te dirai qui tu es.

Elle a déserté ses deux terrains de prédilection : l'église et l'école. La liturgie s'est appauvrie jusqu'au grotesque : guitare, flûte à bec et cantiques atroces; les rares curés s'en fichent, et la masse des «fidèles» n'est plus une masse, mais un petit groupe clairsemé, qui fond à chaque décès. Quant à l'école, la dégringolade de l'enseignement musical est à pleurer. Les cours, s'ils n'ont pas totalement disparu, sont devenus de véritables caricatures. S'il reste ici et là un professeur compétent, fort et dynamique, un saint, la majorité des enseignants tente de sauver les meubles. On «enseigne» donc la chanson et le rap.

«Je pars de ce qu'ils connaissent, dit une jeune agrégée. Leur tomber dessus avec une symphonie de Brahms ? Ils décrocheraient tout de suite. Donc on étudie une chanson qu'ils ont entendue, et de là je peux m'écarter un peu, leur faire entendre un lied de Schubert, leur expliquer ce qu'est un rythme binaire ou ternaire, et petit à petit on avance.» On se demande ce qui se passerait en mathématiques si le professeur partait «de ce qu'ils connaissent». Il n'irait pas loin. Pour le professeur de musique, l'élève doit être apprivoisé (comme une bête sauvage), ménagé (comme un malfaiteur), courtisé (comme un client). Ce n'est plus de la pédagogie : c'est de la trouille. En sorte qu'au bout de quatre malheureuses années de collège, à raison d'une heure de cours par semaine, l'élève est rendu à son ignorance originelle, vierge de tout viol intellectuel. Les 37 heures annuelles qu'il aurait pu consacrer à la musique sont dilapidées. La seule chance de survivre, pour le professeur lambda, c'est le plaisir facile. Or la musique procure un grand plaisir, mais difficile, dans l'écoute comme dans la pratique, et qui ne se gagne qu'à force d'attention, d'exigence et de travail. En les abandonnant à «ce qu'ils connaissent», nous laissons les enfants en proie à l'ennui, au ricanement, au désespoir.

Après trente ans de travail dans la région de Lille, Jean-Claude Casadesus constate que la musique fait cesser la violence dans les écoles où elle est pratiquée, et insiste : «Nous n'en avons pas encore épuisé toutes les vertus thérapeutiques. Nous touchons quinze mille enfants par an; lorsque nous en plaçons à côté des musiciens en répétition, ils comprennent que nous recommençons jusqu'à ce que cela soit bien. C'est d'abord un hommage que nous rendons à leur dignité, et ils le sentent, et ensuite ils comprennent que l'accomplissement d'un désir passe par la discipline et la rigueur. Il y en a que la musique a sauvés.» Autrement dit, avec le plaisir facile, on ne les sauve pas, on les condamne.

Les ventes de disques sont un bon indice. Si la part du classique a fait un petit bondelet de 0,8% en 2006 par rapport à 2005, grâce aux intégrales a 99 euros, il se traîne tout de même à 6,5% du total, ce qui n'est pas grand-chose, surtout si l'on tient compte du téléchargement massif de variétés pratiqué par 2,3 millions de foyers français, lequel dope l'écoute mais ralentit les ventes, qui ont baissé globalement de 18%.
Pour une grosse compagnie comme Harmonia Mundi, dont le chiffre d'affaires a augmenté de 72% en dix ans, mais qui le réalise surtout dans la distribution de labels extérieurs (la production maison ne représente plus que 30% de son activité), la mise en place d'un nouveau CD, c'est-à-dire le nombre d'exemplaires achetés par les disquaires, a baissé de 30% en dix ans; pour une petite maison, comme il en a fleuri beaucoup, et d'excellentes, dans les années 1990, on tombe à une mise en place de 300 ou 500 exemplaires.

Jean-Paul Combet, patron d'Alpha, explique dans «Diapason» qu'il n'a mis en place que 1500 exemplaires d'un CD Bach, qui n'est pas le dernier des ploucs, dirigé par Gustav Leonhardt, qui n'est pas le dernier des manchots. A présent, un CD a du succès lorsqu'il s'en vend 1500 exemplaires hier c'était 3 000. Sylvie Brély, qui dirige Zig-Zag, avoue à sa suite : «Pour prendre un minimum de risques, les disquaires nous demandent des investissements promotionnels dans les magazines, à la radio. Au prix du papier dans la presse française, c'est une arithmétique périlleuse.» Pour survivre, ces petits labels ont dû «s'adosser à une nouvelle structure financière» (Alpha), ou «s'ouvrir à des associés supplémentaires» (Zig-Zag) .

Bien sûr, les écoles de musique et les conservatoires sont pleins. Bien sûr, il faut faire la queue toute la nuit pour inscrire un enfant dans un conservatoire parisien; et s'il n'y a plus de place en piano ou en flûte, on le mettra en tuba ou en basson. Mais c'est qu'ils sont très petits, ces conservatoires, et qu'il y a très peu de classes. Ils sont très pauvres - quoique rares et chers. Il est d'ailleurs aussi difficile d'y enseigner que d'y apprendre : la voie est bouchée des deux côtés. Et la résignation gagne du terrain; à la question «êtes-vous plus heureux de vos élèves qu'il y a vingt ans ?», un professeur du Conservatoire de Paris répond : «Je suis plus heureux parce que je suis moins exigeant. Quant à eux, ils ont pris conscience de ce qui les attend; ils seront profs...» Les professeurs de conservatoires municipaux («à rayonnement municipal», doit-on dire aujourd'hui), qui commencent à 15 euros l'heure (15 euros !), acceptent des cours particuliers, payés le double, et passent leur temps dans leur voiture ou dans le métro : «Ce n'est pas le pire, dit l'une. Le pire, c'est qu'après sept heures de cours on n'a plus d'énergie pour rien, pour travailler son instrument ou pour aller au concert. Dans certaines boîtes, il faut faire des concerts de professeurs, de la paperasse, jouer avec les élèves aux examens, parfois à l'autre bout du département, on est bon pour tout, on est des esclaves. Je ne vois plus mon fils, j'aime encore la musique, mais c'est un miracle.»

La relève viendra d'Asie. Les musiciens coréens, japonais, chinois raflent tous les prix internationaux. Leur formation est féroce, ils ont un niveau technique ahurissant, ne serait-ce qu'en Chine, où il y a 50 millions de pianistes... Une musicienne française qui revient de Taiwan : «Ils vous accueillent à bras ouverts, là-bas, les élèves se précipitent à vos cours, mais les messieurs qui vous signent des contrats vous font des petits sourires entendus. La musique est un marché comme les autres, et ils comptent bien l'emporter.» Actuellement, un étudiant sur quatre en classe de violon au Conservatoire de Paris est asiatique, un sur trois en piano.

Bien sûr, des manifestations comme la Folle Journée de Nantes ou certains festivals ont du succès. Mais ce sont des feux de paille : les onze mois suivants sont à peu près vides. A Nantes, on achète les billets au poids. Vous n'avez plus de «Truite» de Schubert ? Donnez-moi ce que vous avez, une «Belle Meunière», ha ! ha ! «Tout ce marketing qu'on fait autour de la musique, dit Daniel Barenboïm, repose sur une idée : vous n'avez pas besoin de la connaître, vous n'avez qu'à venir et prendre votre pied. Comme si l'auditeur n'avait rien à faire, ni à être concentré, ni à être préparé. Comme s'il lui suffisait de s'asseoir et de laisser agir la magie de la musique. C'est faux, c'est faux !»

Bien sûr, Jean-François Zygel remplit ses théâtres, investit la radio, la télévision et fait la une de «Télérama». Mais n'est-il pas la preuve que nous vivons dans un état de pauvreté musicale qui touche à l'indigence ?
Si l'école faisait son métier, tout le monde saurait par coeur ce qu'il raconte.

Bien sûr, l'audience de Radio-Classique monte lentement mais régulièrement (1,7% contre 1,6% à France-Musique, pour les derniers mois de 2007). Mais Radio-Classique ne diffuse que des petits bouts d'oeuvres, et seulement des tubes, présentés par des personnalités aussi proches de la musique que Johnny Hallyday l'est de Blaise Pascal, ainsi Nelson Monfort ou Carole Bouquet...

Bien sûr, il est difficile d'avoir des places à l'Opéra. Mais pour y voir quoi ? Et dans quel but ? Les maisons d'art lyrique, dont Boulez disait qu'il fallait «les brûler», ont toujours fasciné les classes moyennes : les costumes (sur scène et dans la salle), les stars, les balcons, d'où l'on se zieute... La satisfaction de pouvoir dire : j'y étais... Et de pouvoir se dire : j'en suis. Cela dit, les opéras de province sont menacés de baisses de subventions.

Restent les stars, qui remorquaient le grand public. Mais les vedettes n'existent plus dans le classique : il y a bien une Hélène Grimaud, qui va jusqu'à poser pour des pubs de bijoux parce qu'elle est elle- même une parure, mais il n'y a plus de Menuhin, de Karajan, de Horowitz, qui réunissent sur leur nom à la fois le succès public et l'estime des connaisseurs. Bien sûr, les chanteurs d'opéra ont un nom qui dit quelque chose au grand public, Cecilia Bartoli, Roberto Alagna, mais à côté de Callas ou de Fischer-Dieskau... Non, le monde du classique n'est plus capable de produire ses vedettes. Un Kissin, un Sokolov remplissent les salles, mais combien de Français seraient capables de dire s'ils jouent du piano, du violon ou du cornet à pistons ? D'ailleurs, Alagna est-il ténor, baryton ou basse ?

Jacques Drillon
Le Nouvel Observateur, 14 février 2008

Est-on triste, dépité, déprimé, abattu ? Ah non, alors, on est joyeux, et comment ! Qu'on en finisse une bonne fois pour toutes avec cette vieille histoire. Ça n'a que trop duré. La "musique classique" ? À mort ! Au bûcher, la musique classique, aux poubelles de l'histoire ! La musique se meurt ? Mais tant mieux ! Qu'elle crève, cette charogne ! Qu'on l'achève, qu'on lui tire une balle dans la tête ; elle ne va pas en plus nous imposer son agonie obscène, cette sale bête ! Franchement, qui s'en affligera ? Elle passerait là, devant vous, que vous ne le reconnaîtriez pas, ne faites donc pas semblant de vous tordre les mains. Alagna, c'est joli, comme nom pour des glaces, ou des pâtes. Bartoli, je vois une ligne de sous-vêtements, pour les femmes qui ont des formes (qui mangent des pâtes). Et pour ce qui est de l'affaire Callas, il me semblait qu'elle était réglée depuis longtemps, mais il est vrai que j'ai cessé de lire les journaux.

De toute façon, si un Jean-François Zygel est désormais le Maître des maîtres, concernant la musique, c'est que tout cela ne valait pas la peine de lever un poil d'oreille.