samedi 29 octobre 2011

A.D.A.M.


« Il en passait, du beau monde, à la boutique : Georges Braque, Max Ernst, Henri Matisse, André Derain, Pablo Picasso, Fernand Léger, Constantin Brancusi, et tant d'autres ! »

vendredi 28 octobre 2011

Apprendre l'analphabétisme


Les Français ne peuvent plus supporter leurs enfants. Ils les envoient à l’école dès trois ans, et au moins jusqu’à seize, pour apprendre l’analphabétisme.

Guy Debord

Je ne développerai pas, parce que je manque de temps, mais ces derniers jours ont été l'occasion pour moi d'apprendre quelque chose de fort intéressant, grâce à la FIAC et aux comptes rendus et tables rondes qui étaient consacrés à cet événement capital de la vie artistique. Les écoles d'art, en France, sont d'extraordinaires endroits où l'on apprend… à devenir-un-artiste-contemporain. On n'apprend pas à dessiner, à peindre, à sculpter, ni le maniements des pigments, des médiums, des colles, des siccatifs, des diluants, des charges, des enduits, et des supports, non, on apprend à fabriquer sa petite carrière d'artiste contemporain. J'aurais dû m'en douter, bien sûr : on est toujours en retard sur la réalité. Jusqu'à présent, l'analphabétisme dont parle Debord ne s'apprenait qu'à l'école (et dans l'entreprise), mais sans doute que cela ne suffisait pas. Dorénavant, ce sera à l'école, dans l'entreprise, à la télévision, dans la fonction publique, dans les partis politiques… et dans les écoles d'art.

samedi 22 octobre 2011

Promenade


Je ne sors jamais de chez moi. On me livre mes courses, je n'ai pas de voiture, je déteste marcher. Je vote par correspondance (bien que n'ayant aucune opinion politique). J'ai d'ailleurs fait sceller le portail de la maison et installer une sorte de trappe par laquelle le livreur peut faire passer les colis de victuailles.

Hier, pourtant, j'ai été obligé de me rendre en ville. J'ai escaladé le portail devant le taxi. Le conducteur n'a pas eu l'air surpris.

Je n'avais pas vu de ville depuis une bonne dizaine d'années. Celle dans laquelle je me suis rendu hier est une ville modeste où doivent habiter environ une petite vingtaine de milliers de Français. Ça ne ressemble pas du tout à la ville que j'ai connue naguère. Une ville d'aujourd'hui est constituée d'une litanie de magasins de vêtements, de boutiques où l'on vend des téléphones portables, et de pharmacies. J'oubliais les trois McDonald's, sans lesquels il serait impossible de se repérer, si j'en crois les quelques réponses aux questions que j'ai dû poser afin de trouver mon chemin. Jadis, les églises, les postes, les mairies, et plus généralement les bâtiments administratifs, les noms de rues, donc les hommes connus du passé, servaient à se repérer dans les communes de ce pays ; il semble que cela ne soit plus vrai. Mes contemporains doivent faire comme moi, j'imagine, commander leur nourriture sur Internet, et je les comprends, mais alors pourquoi continuent-ils en hommes du passé à aller acheter leurs vêtements dans ces rues laides et bruyantes ? Mystère ! J'ai cherché un bistrot car la marche m'avait donné soif. Pas trouvé. À la pharmacie on a accepté gentiment de me désaltérer car la tête me tournait. Je n'ai posé aucune question à la pharmacienne, parce que je commençais à comprendre que ce monde-ci, s'il ressemblait par certains traits à celui que j'avais connu, était en réalité devenu tout autre, et que j'y étais un parfait étranger. J'avais fui un monde que je n'aimais plus, mais qui était pourtant encore le mien, quoi que j'en pense, et il avait suffi de quelques années pour que le monde me prenne au mot, et m'exclue complètement de lui.

Je suis rentré chez moi sans demander mon reste. Comme je l'avais vu faire à de nombreuses reprises, durant la petite heure que j'ai passée en ville, j'ai craché par terre, juste avant de monter dans le taxi. À Rome, fais comme les Romains.

mardi 18 octobre 2011

Tu veux me voir nue ?


Bon, d'accord, mais alors vite fait, hein.

jeudi 13 octobre 2011

Paraphrase sur la sodomie


Il s'appelle Fredi Maque, mais il pourrait s'appeler Jules-Ahmed Dupont. Toutes les onze minutes (ou parfois dix-sept) je le vois passer sur ce blog. J'ai peur. J'ai peur des fous. Ça fait des mois que ça dure, il passe ses journées sur mon blog. Ce type est dingue, c'est sûr. Un jour, quelqu'un d'intelligent écrit sur son blog : « J'aimerais bien écrire quelque chose d'intelligent sur mon blog. » Fredi Maque commente : « Vous en êtes tout à fait capable. » Soit c'est un con fini, soit c'est un fou pas fini. Mais il paraît que je suis injurieux. Je ne supporte plus ceux qui parlent de "ce jour" (pour aujourd'hui) ou de "ce vendredi" (pour vendredi prochain). J'ai envie de les injurier. Intelligemment. Quand nous sommes samedi, ils parlent aussi de "ce vendredi", et l'on ne sait pas s'ils veulent dire "vendredi dernier" ou bien "vendredi prochain". Vous êtes des cons. Ou des fous, je ne sais plus très bien. Vous en êtes tout à fait capables : d'être fous et cons à la fois, je veux dire. Mais si. De toute façon, c'est assez simple, les blogueurs dans leur totalité sont des cons. Pas d'exception. Et une importante proportion de ceux-là sont fous, en plus. J'ai peur. La vieillesse fait peur, la jeunesse aussi, sans parler de l'âge que j'ai, qui change sans arrêt. La rumeur dit qu'on va bientôt payer pour envoyer des emails : je pense que c'est la meilleure nouvelle qu'on ait entendue depuis très longtemps. Il y a vraiment des femmes qui disent à leurs mecs : "tu mets ton gros boudin entre mes cuisses" ? Sûrement. Écoutez, ça donne : "Fredi, mets-moi ton gros boudin entre les cuisses." Entre les cuisses ? Ah, ce mot ! La cuisse, la coulisse, le cul, ho-hisse ! La messe. Ses cuisses, dimanche, à la messe… Fredi met son gros boudin entre les cuisses de mon blog, toute la journée, trente fois par jour, mon Père ! Mon blog commence à avoir l'entrecuisses irrité. Que faire ? Y a-t-il des pommades pour les blogs irrités ? Ça doit exister, mon fils, il n'y a aucune raison que ça n'existe pas. Tout existe, désormais, même Dieu. Ce qui n'existait pas la veille existe aujourd'hui, ou demain, au plus tard. Ce jeudi, ce midi, sur mon blog, tout doit exister, les vieilleries comme les péripéties innovantes et attractives. L'âge d'or est devant nous. Il nous a doublé. Personne ne l'a entendu klaxonner, il n'a pas fait d'appels de phares, mais il conduit un bolide : le "No souci". Pourquoi est-ce que je pense à cette femme qui, chaque jour, sur France-Culture, annonce les programmes de la soirée : "À vingteuh-deux heures, Ceci, à vingteuh-trois heures, Cela." Ils l'ont virée. Bien fait, mais ils l'ont remplacée par une autre qui dit la même chose, en pire, bien sûr. Je me demande si elle s'épilait le minou. C'est Brel qui voulait être "beau et con à la fois", il n'a pas vécu assez, le veinard, pour avoir connu les blogs. Ça l'aurait calmé. Que permettent les blogs ? La disparition de la rumeur. La rumeur ne peut exister quand tout est rumeur. La finance ? Un gros blog. Les marchés financiers ? Un super gros blog, un cartel de blogs. Ce samedi, Monsieur Les Marchés Financiers va prendre pour épouse Mademoiselle Rumeur de La Bloge, encore vierge (une vieillerie). La vieillerie Rumeur de La Bloge en a dans le pantalon, enfin, tout ça est placé, bien entendu, au meilleur taux, et son futur époux n'est pas fou. Il aurait d'ailleurs pu s'appeler Fredi Maque, mais non, il porte un patronyme vé-ri-ta-ble-ment (comme dirait Laurent Dramaturgie Goumarre) hype, et nous ne fréquentons pas la même bloge, moi qui suis du Grand Horion de la Transe, alors qu'il est de la Glue, nettement plus internationaliste. Le genre qui vous donne rendez-vous à dix-sept heures ce vendredi. Le genre gros-maçon qui roule de Porsche en Porsche, toujours en phrase avec l'âge d'or, sans casque. Le genre qui a toujours l'air d'avoir un hymen collé sur le pif tellement il déflore le réel toute la journée, et plutôt deux fois qu'une. Bref, pas un glandu qui tend l'oreille pour voir si le rapide de 20h12 est en train de lui foncer dessus, parce que le rapide de 20h12, c'est lui. Ruisselant, sortant de la douche, bandant comme un gorille, ayant oublié qu'Euridice l'attend au bar, il en remet une couche, c'est un peintre né qui jamais ne se retourne sur sa couleur, il tire sur le fil d'Ariane et son jet traverse la couche d'ozone, sa glu est son paraphe de nacre. Very attractive, le paraphe. Mais c'est toujours pas ça qui me débarrasse du Fredi Maque.

Le progrès n'a pas besoin d'être un progrès pour attirer les cons.

Boudin


Comme vous pouvez le vérifier, grâce à l'image que vous avez sous les yeux, on n'arrive pas ici par hasard, et nos lecteurs continuent, contre vents et marées, à utiliser le passé simple, ces deux constats étant un baume sur notre cœur meurtri par la désinvolture trop souvent de mise par ailleurs.

samedi 8 octobre 2011

Pour ou contre la théorie du genre


« Et pourtant, ils ne feraient pas de mal à une moche. » C'est Olivier Verley qui le dit. Enfin je crois.

Je voulais écrire sur les femmes moches mais je vois que quelqu'un d'autre l'a déjà fait. C'est très ennuyant cette manie qu'ont les gens de penser avant nous aux mêmes choses.

mardi 4 octobre 2011

XP déclare


« Moi, je suis un vrai lecteur de Muray. » Pas une faute, ni de frappe, ni d'orthographe, ni de grammaire, ni de syntaxe, ni de français, dans cette phrase de "XP". Vous ne connaissez pas "XP" ? Un pote à Didier Goux. Le rédacteur d'un "magazine informatique", le mec, si j'ai bien suivi. Un jeune. Un moderne. Un dans le coup. Un technophile. Un Ilysien.

Il prend deux mots, XP, "démocratie" et "atomique", et il les colle l'un à côté de l'autre. Pour voir. Il regarde. Il voit, et il se dit : "Cela est bon." XP est debout devant son établi immaculé. Il cligne de l'œil, cadre le concept entre quatre de ses doigts, et il est satisfait. "Yesss !" Suce un glaçon.

Je sais, je sais, vous allez encore me dire que je perds mon temps à défoncer des chatières ouvertes, qu'un "XP" est à peu près aussi intéressant à étudier qu'un Quark orphelin roulant à 30 km/h sur la bande d'arrêt d'urgence de la voie sucrée, et vous aurez raison. J'aime les causes perdues, j'ai de la tendresse pour ces minables plastifiés qui roulent les mécaniques, parce qu'ils ont trouvé un public à leur dimension, je suis comme ça.

J'en ai rencontré beaucoup, de ces minus qui pensent accéder au langage parce qu'il ont "manié du code". Ayant beaucoup utilisé l'informatique, dans mon métier, j'ai dû côtoyer ces zozos plus d'une fois, ces sortes d'amibes affolées qui se cognent aux murs de la pensée comme la boule du flipper une fois lancée dans la courte éjaculation qui lui tient lieue de vie. Comme ils ont l'esprit aussi vide qu'un adolescent en train de se polir le chinois, ils croient que la vitesse de leur main sur leur membre est synonyme d'intelligence, et ils prennent les étincelles que fait leur cortex raclant les parois de l'aquarium pour des éclairs de génie, et les zigzags incohérents de leurs idées pour des chemins de traverse. Ils sont toujours extrêmement arrogants, mais ce n'est pas vraiment de leur faute, c'est seulement qu'ils n'ont rencontré que d'autres amibes dans leur genre, et ne jugent qu'à l'aune de cette race qui ne connaît qu'un âge, l'enfance. Comme les mouches qui changent de direction selon un plan peut-être mystérieux mais certainement exaspérant, ils découragent toute velléité de les écouter, de les saisir, par leur constante et inutile agitation dont le labeur extrêmement apparent semble sans objet.

À leur échelle, il faut reconnaître que ce sont des dieux. Sur le territoire de silicone invisible à l'œil nu qui leur est attribué, ils règnent en maîtres absolus, avec le despotisme jaloux et intransigeant de ceux qui savent que moins on possède plus il convient de défendre ce peu avec l'énergie du désespoir, tous crocs et griffes dehors, même par le calme plat et désespérant qui règne en général à leurs frontières, que nul ne songe réellement à leur disputer.

« Moi, je suis un vrai lecteur de Muray. » La virgule après le "moi" n'est pas anodine. Il y a le moi, et il y a, ensuite, la phrase, l'affirmation, la déclaration. Est-ce que le je de la phrase désigne le même sujet que ce moi envirgulé, décalotté en son commencement turgescent ? Rien n'est moins sûr. Les sujets de ces contrées opaques sont des mutants, et s'ils n'ont pas un petit doigt qui les désigne comme tels, leur sexe, en quelque sorte encapsulé dans le morne calculateur à deux dimensions qui leur sert de cerveau, trône là comme un terrible et inutile appendice, héritier mort-né abandonné, atrophié et desséché. Si cet attribut morbide n'a plus de fonction, il lui reste pourtant une mémoire, et cette mémoire pèse de toute sa tristesse sur les prérogatives détimbrées de nos rois-nains. Donc, l'un d'entre eux, le Roi XP, est vrai lecteur de Muray, si l'on veut le croire, et l'on aimerait tant. Un "vrai lecteur de Muray" illustrerait-il les articles de sa Grande Revue (Ilys) par ces photographies, toutes plus tristes les unes que les autres, de "nudité féminine" ? Je pose la question par pure forme, bien entendu. Leur "nudité féminine" est à peu près à la femme et à l'érotisme (ne parlons même pas du sexe) ce que les Lettres sont à la littérature, ce que la sociologie est au réel, ce que les Beatles sont à la musique, ou ce que Villepin est à De Gaulle. (On notera d'ailleurs que leurs goûts musicaux sont en plein accord avec leurs vues sur la beauté féminine.) Je disais donc que la phrase vient après l'énoncé de la tautologie sans issue : Moi. Il ne savent pas s'y inclure, dans cette phrase, ils restent à l'extérieur, ils tournent autour comme des vautours énervés par l'odeur de la viande pas encore congelée dans le Frigidaire. Muray peut (mais Muray mort, car Muray vivant les aurait éloignés d'un rire), comme d'autres noms aux fragrances fortes, les énerver ainsi, de ne savoir être ni dedans ni dehors. Alors on les entend taper du pied au sommets de leurs dunes lunaires, et cette musique les enivre tant et si bien qu'ils pensent un instant exister parmi nous, et que si la Terre tourne, c'est à cette danse obstinée qu'elle le doit. Comme des enfants impatients et affamés auxquels on aurait arraché toutes les dents, ils croient mordre dans la tétine, mais la mère infâme se pâme ou se tord de rire. Ces sont des petits singes édentés, des chameaux sans bosses, des petits pains sans levain et sans sel, des humains blanchâtres sans matière, sans logos, sans poils. Plus ils s'énervent, moins on les remarque. Alors ils font ce que les hommes ont toujours fait dans ces cas-là, ils écrivent une légende dans laquelle ils se représentent vivants, innervés, pensants, vibrants, bandants, mordants… Ils écrivent l'histoire des vaincus du point de vue des vaincus qui ont vaincu. (Je me comprends.)

Seulement, toutes les légendes ont leurs limites, et, confrontées aux scènes de la vie quotidienne, montrent leurs muscles en ficelle et leur cœur en chiffon. C'est tellement triste, alors, de les voir dévoiler la machine et la tringlerie sous l'habit, et de continuer la geste grandiose alors que le pantin se défait, part en quenouille, qu'on en viendrait presque à les serrer contre nos cœurs pour leur raconter une belle histoire, une de plus. Le Roi XP, quand il sort de son royaume, en est certainement le plus poignant représentant : et lorsqu'on lui fait doucement remarquer qu'il ne sait pas écrire trois mots sans faire quatre fautes, il monte sur son tréteau branlant pour vitupérer contre ceux qui voudraient essayer de faire croire que le roi est nu comme un vermisseau, alors que, et qu'il le fait exprès, et qu'il n'a pas le temps de s'attarder à faire attention aux fautes de frappe, et que ce ne sont pas des fautes — comme si quelqu'un sachant écrire en français avait deux vies, l'une où il écrit bien (dans la légende) et l'autre où il n'a que faire de cette science des ânes (la vie trop vraie, trop cruelle, trop plate, trop agrippée à sa pauvre orthographe (qui n'est qu'un habit qu'on met quand on sort dans le monde)), alors que l'Esprit souffle, et que les trolls (son mot favori, son mot magique) devraient s'estimer bien heureux d'avoir ne serait-ce que des fautes d'orthographe, quand excrétées par un XP. D'ailleurs, il parle comme les enfants : « Moi, je suis un vrai lecteur de Muray, et je cherche pour de vrai à comprendre le monde qui m’entoure. » Si ça ne vous touche pas, ça, c'est vraiment que vous êtes des monstres ! Le monde qui l'entoure… Le Roi XP est entouré par le monde, encerclé, et le monde est vilain, effrayant, sans pitié pour les rois qui se promènent tout nus. Lui, XP, pourtant, il sait que l'habit qu'il porte est le plus beau, le plus riche, le plus seyant, mais on n'a pas traité le monde, qui croit voir ce qu'il voit, c'est à dire rien. Le monde est malade, aliéné, aveugle, et XP souffre, mais il ne peut pas le reconnaître, car le reconnaître le dénuderait à ses propres yeux. Non, XP doit passer, en coup de vent, et emporter un peu de sable sous ses semelles de plomb… De vent, pardon !

Quand on a l'habitude d'aller nu, on s'habille d'un rien. La pensée du Roi XP est à l'image de sa vêture : elle rappelle ces lofts des années 80 où deux poufs blancs et un matelas posé à-même le sol constituaient tout l'ameublement, avec le poster de 2001. Le Roi XP dispose ses poufs blancs (le pouf démocratie et le pouf atomique) sur son sol blanc laqué, s'asseoit entre les deux, une main sur chacun, et il se trouve bien. C'est un genre de Sam Suffit de la pensée nomade et hors sol, qui n'a d'attaches avec le monde que sous la forme du réseau, de la connexion. Il croit en un seul Dieu, le Cerveau global, l'intelligence connexe, les bits croisant les bits en de joyeuses partouzes numériques. Des livres ??? Quoi, ces machins, tous différents, qui jaunissent, qui se tachent, qui s'empilent en tas, véritables nids à poussière ? Et puis quoi encore ! Quoi, des disques, quoi, des auteurs, quoi, des siècles ??? Ah, comme tout cela sent le renfermé, le vieux, la tremblante et le papier d'Arménie ! Misère de l'étude, de la page cornée, du coup de crayon qui n'abolira jamais la distraction et la transe de ceux qui croient que le monde a été méchant avant eux, méchant et imbécile, imbécile et désinvolte avec ces nouveaux venus, les dépositaires naturels du Royaume, pour qui il aurait fallu faire place nette. Las, les écuries sont crasseuses, les femmes n'ont plus envie de faire l'amour, et les fleuves charrient des déchets pestilentiels. Rien n'est neuf. Sauf eux. Sauf l'atome, à jamais, sauf l'Individu, libéré du surmoi social. Ils vont devoir retrousser leurs manches, mais nous ne serons plus là pour les voir se salir les mains en s'enlevant la merde qu'ils ont dans les yeux. Même le roi XP ne verra pas les grands travaux, car dans quelques mois il aura oublié ses deux poufs et se sera meublé ailleurs, et tout cela ne le concernera plus. C'est du moins ce qu'on peut lui souhaiter, car ne jamais vieillir est la pire des malédictions, la plus sinistre des farces que le Temps joue à l'Homme.

dimanche 2 octobre 2011

Réclame


— T'as l'air en forme, ce matin, Georges ! Tu t'es mis au grec ancien, t'as passé la nuit avec Adjani ?

— Non, j'ai lu le blog de Didier Goux.

— Didier Goux, celui qui passe son temps à dire une chose et son contraire ? Celui qui annule en commentaire ce qu'il a écrit dans un billet, celui qui n'a aucune parole, qui oublie régulièrement ce qu'il a dit, ou fait (ou pas fait) ? Celui qui ne vit que par procuration ? Cette girouette, ce colporteur de ragots ? Celui qui efface ce qu'il écrit, ou qui écrit des secrets… sur le web ? Ce menteur professionnel, l'expert en martyrologie appliquée, qui n'est jamais responsable de rien, qui ne comprend jamais pourquoi on lui en veut, comment on peut lui reprocher quoi que ce soit ?

— Lui-même.

— Comprends pas.

— Je m'entraîne pour mon nouveau travail. Je suis dans la pub, maintenant.

— Je ne pige toujours pas.

— Il y a des barils de lessive qu'on préférerait ne pas vendre, mais on a quand-même une machine à laver et du linge sale.

— Ça me fait penser à un collègue que j'avais, dans une vie antérieure. Quand il prenait la parole, il commençait toujours par "Je sais que je vais encore dire une connerie, mais…" et j'avais immanquablement envie de lui rétorquer qu'il pouvait fermer sa gueule, alors. Ces types sont les incarnations vivantes de ce que Papa appelle "la figure belle", ce sont des experts en contre-discours, ils ne cessent de se rabaisser pour qu'on les admire, parce qu'ils n'ont jamais le cran et la simplicité d'affirmer ce qu'ils pensent en dehors d'une quelconque justification tierce. Il faut toujours qu'il y ait une autorité dans les parages, pour qu'ils puissent oser penser ce qu'ils pensent, faire ce qu'ils font, dire ce qu'ils disent. Tout en affirmant, bien entendu, qu'ils n'ont strictement aucun amour propre et qu'on peut très bien penser le contraire de ce qu'ils pensent sans que cela les émeuve ni ne les dérange. Le genre grand-seigneur qui mouille son froc si l'Autorité esquisse une caresse ou éternue dans la bonne direction. C'est du grandiloquentisme qui se cache derrière son majeur…

— Je ne suis pas certain d'avoir bien fait de te répondre.

— Ah, tu ne vas pas t'y mettre, toi aussi !

— L'épigonerie est une maladie qu'il faut prendre au sérieux. Il y a des tonnes de mecs qui passent leur vie à croire qu'ils parlent, alors qu'ils ventriloquisent. Ils passent leur temps à délayer le suc qu'ils chipent sur les ailes des autres, et qu'ils rapportent laborieusement à la maison, la nuit, sur des chemins sans lune, pour s'essayer au soluté, à la distillation, à l'enfleurage. Le drame de l'épigone est qu'il est pris entre deux attitudes antagoniques en apparence mais à peu près équivalentes dans leurs conséquences. Il peut épaissir le signifiant qu'il a découvert (un des traits du maître, qui l'ont saisi), et il sombre immédiatement dans le ridicule car plus rien ne se voit que cela. Lorsque l'épigone est plus âgé, ou plus intelligent, il fait le contraire, et c'est à effacer les traces des pas de celui qui lui montre la voie qu'il va s'appliquer, les diluant en un idiome qu'il croit synthétiser par sa rumination laborieuse. Si cette opération est moins sujette au ridicule que la première, elle a le grave inconvénient, gommant les aspérités irréductibles de l'original, d'en faire une solution au goût insipide, et dont c'est la banalité alors, et l'inutilité, qui sautent aux yeux de tous.
Il est toujours difficile de croiser la route d'esprits forts sans y laisser plus de force vitale que de cette bienfaisante nourriture qu'on trouve en eux. Ce qu'on appelle le bon goût n'est peut-être rien d'autre que l'équilibre, équilibre toujours momentané et incertain (et dangereux, en un sens) qu'un individu trouve dans l'économie des entrées/sorties culturelles et intimes qui le façonnent, et le font avancer dans la spirale toujours plus aiguë de l'exigence. Plus la nourriture est consistante (et fortifiante), plus le déchet est riche, c'est ainsi que l'abandon et le rejet font partie de la culture, contrairement à l'idée reçue et ressassée jusqu'à la nausée, aujourd'hui, qui voudrait que plus on aime plus on s'enrichit. Renaud Camus le dit en une formule condensée que je cite de mémoire : la culture d'un homme se voit au moins autant dans les livres qu'il ne possède pas que dans ceux qu'il possède. Ne pas posséder, ne pas écouter, ne pas voir, ne pas savoir, je veux dire "ne pas avoir la possibilité de" est devenu impossible, à l'heure d'Internet. La possibilité, tu l'as désormais toujours, quoi que tu fasses ou quoi que tu ne fasses pas. Virtuellement, tu as donc tout, ici et maintenant. Tout, c'est-à-dire le bon, le très bon, le mauvais, le très mauvais, mais aussi et surtout, l'insignifiant. Comme le dit l'enfant dans je ne sais plus quel film de Woody Allen : « À quoi bon étudier, si la fuite des galaxies est une chose avérée ? » À quoi bon apprendre, s'il suffit de prendre ? La culture, c'est choisir, c'est discriminer, ranger, ordonner, hiérarchiser, pour pouvoir ensuite faire des liens et des raccourcis (et aussi beaucoup de détours, mais c'est la même chose) ; c'est donc en premier lieu laisser. Si tu as ce tout, là, sous la main, à disposition perpétuelle, gratuitement, je crois que c'est fichu. La connaissance est née d'un désir et d'un manque, pas d'un trop plein. Mieux vaut le désert que l'inondation.

— Oui, bon, très bien, mais le rapport avec Didier Goux ?

— Non, tu as raison, aucun rapport, bien sûr… Et puis je noie le poisson, qui n'a besoin de personne pour se noyer.

— Écoute, je te propose d'ouvrir une porte derrière nous.

— Ça me va parfaitement.

vendredi 30 septembre 2011

Trenet, Hergé, et les autres.


Je n'ai pas un mot à changer à ce billet de Didier Goux auquel je renvoie tous ceux qui vont tordre la bouche, ce qui ajoute bien sûr à mon plaisir égoïste.

mercredi 28 septembre 2011

Immola, super week-end


— Et Senna, t'y penses souvent ?

— Ah ben carrément ! J'peux même plus aller en Italie, du coup.

— Quel pied droit !

— Ah oui, tiens, je savais pas, je croyais qu'il était brésilien ou un truc du genre.

samedi 24 septembre 2011

"Didier Bourjon est un con"


Ce n'est pas moi qui le dis. C'est lui qui l'a cherché.

C'est le nouveau jeu à la mode au 3,14. Tapez dans Google la phrase : « X est un con. » Si X = Onfray, on arrive sur ce blog, ce que je déplore grandement, car bien sûr, Onfray n'est pas un con, même s'il lui arrive de l'être de façon carabinée. C'est bien, Internet : si par exemple, un jour, vous dites à votre petite amie : "Connasse, je vais te tuer !" ce qui évidemment n'est pas très malin, mais qui peut se comprendre parce qu'il lui arrive effectivement de se conduire comme une connasse et qu'il vous arrive conséquemment d'avoir envie de l'étrangler, bref, si un jour vous avez proféré des menaces de mort à l'encontre de quelqu'un, et même si ce quelqu'un et vous-même savez parfaitement qu'il ne vous viendrait jamais à l'idée de tuer votre connasse de petite amie, qui n'est d'ailleurs pas du tout une connasse, soit dit en passant, eh bien, ce jour-là, gros couillon de blogueur, tu peux finir en taule, au motif que "tu l'as dit". "Les mots sont des actes", comme le disent la psychanalyse et Facebook, dont Georges est mordu. Les mots sont même parfois des choses, ou la chose. En tout cas, ils consolent, de ça je suis certain.

Je pense que c'est arrivé à tout le monde, ou presque, une femme vous a dit, un beau jour : « Je t'aime. » N'essayez pas de me faire croire que avez eu envie de lui rétorquer : « Tais-toi, je t'en prie. » car je ne vous croirai pas. Non, tel que je vous connais, et je vous connais bien, vous avez dû lui demander de répéter, en faisant celui qui n'a pas entendu. Et là, avec la deuxième occurrence de ces trois mots usés jusqu'à la corde, vous étiez foutu, foutu, et foutu. Bien sûr vous ne le saviez pas, et vous ne le savez toujours pas, d'ailleurs. C'est vrai, vous n'aviez pas entendu, c'est la vérité vraie. Personne ne peut entendre ces trois mots, c'est comme ça. On voudrait se taire, on voudrait ne jamais avoir écouté quelqu'un qui vous dit ça, mais ça tombe dans l'oreille d'un sourd aussi sûrement que les pommes dans le jardin où se trouve Eve. Il n'y a même pas besoin d'un serpent pour tendre l'oreille, la cloche de bord sonne pour le lunch, et l'on ne sait plus où on en est, la machine se met en route, tic, tac, tic, tac, pourquoi la mémoire, Papa dit, dans le lit, le dimanche matin : « Et tout à coup… »

M'aurait-on dit 22000 fois que j'étais un con, ou qu'on m'aimait, enfin, que tu m'aimais, que cette chose n'arriverait pas jusqu'à moi, ne me dérangerait pas dans mes pensées. La femme est perdue, et même quand elle place ses mains entre les vôtres et prend cet air de fenêtre ouverte, il faut savoir qu'elle n'entend pas ce qu'elle dit, que ses paroles lui échappent, comme le râle du mourant, comme tous les vingt-huit jours un peu de sang épais vous donne envie de la poignarder sur le si interminable et lancinant de Wozzeck. Toutes les consolations sont aiguisées comme des vendettas. Elle voudrait se taire, cette femme qui vous dit "je t'aime". Elle ne le peut pas. Il faut qu'elle retourne ce poignard contre vous, préventivement en quelque sorte. C'est beau l'amour. On ne peut en être vengé.


Maintenant, vous êtes prêts pour taper dans Google : "Je t'aime, X." Mais ne venez pas pleurer ici, après. Les mots sont des actes, et qui cherche trouve.

Clair de lune



« Bayreuth, cette si belle ville déchirée
par les conflits inter-communautaires ? »


Ce Jérôme Vallet est un petit hypocrite, il a toujours rêvé d’être pianiste dans un palace afin que de belles écouteuses viennent lui chercher noise et lui réclamer le Clair de lune de Claude Debussy ! En attendant la suite qui se passe dans les étages…

C’est pas joli de faire pfuitt ! entre ses doigts, Monsieur Vallet, votre maman ne vous l’a jamais dit ? Ce sont les apaches et les mauvais garçons qui sifflent ainsi. Les filles bien élevées n’aiment pas du tout ce genre.

Les cheveux gominés, la rose à la boutonnière, le verre de gin sur le bord du piano, je crois même me souvenir de l’avoir croisé au Meurice quand je venais y déguster mon chocolat et mes muffins les après-midi de lassitude et de gourmandise ...

(Journal de Pierre Driout)

Un autre musicien


« La semaine prochaine, nous retrouverons un autre musicien, Georges Brassens. » Matthieu Garrigou-Lagrange, sur France-Culture, à 14h58, aujourd'hui. Il venait de parler de Franz Liszt.

vendredi 23 septembre 2011

Busty Red


Busty Red ? Je pense qu'il s'agit d'une effigie du scandale. Il faut bien qu'il ait, sinon un lieu, au moins un édifice qui le maintienne ici, perfusé, stable et finalement muet.

Certains l'appellent Fobe, d'autres Robe. L'essentiel est sa couleur. Et la permanence, ou plutôt le retour.

C'est la Turquie à l'envers. C'est le Trou.


"La seule chose qui nous préserve de l'idéologie, c'est la surveillance du général à partir du particulier."

mardi 20 septembre 2011

L'Être et le béant, ou le vrai Pierre Tarnac


« De Tarnac, en fin de compte, nul n'a jamais
rien su, à commencer par moi, et son
existence n'a rien d'exemplaire, ni de
symbolique, encore moins d'ironique. »




Constance m'a appelé hier pour me prévenir qu'un inconnu avait publié un livre sur moi. Elle m'a lu le livre au téléphone. Il s'appelle Richard Millet, l'écrivain. Il ferait mieux de s'occuper de son angélus, celui-là, je ne lui ai pourtant rien fait ! Je vais devoir rétablir un peu la vérité, et même peut-être beaucoup.


Je m'appelle Pierre Joseph Simon Tarnac, je suis né à Sion, dans le val de Fier, en Haute-Savoie, près de Rumilly. Mon père était pharmacien et ma mère ne travaillait pas. J'ai un frère aîné, mais pas de sœur, et j'ai eu une enfance très heureuse. Je suis lecteur professionnel, je lis des livres à des malades, à l'hôpital. Depuis quelques semaines, je suis l'administrateur d'un groupe de photographies érotiques sur Flickr. Depuis des années, je rêvais de quelque chose comme ça, et Flickr s'est révélé être le lieu idéal pour réaliser ce désir ancien. Les corps que je vois à l'hôpital ne sont pas très affriolants, il faut dire ; pour la plupart, en tout cas, parce que même dans un lieu comme celui-là les émotions érotiques ne manquent pas. Depuis que j'ai une dizaine d'années, l'érotisme est la grande passion de ma vie ; quoi que je fasse, quelle que soit mon activité, je ne pense qu'à ça. On m'a souvent traité d'obsédé, surtout quand j'étais plus jeune, mais ça m'est égal. Je ne fais de mal à personne. Je n'ai jamais compris en quoi cette accusation d'être obsédé était infamante. Oui, je suis obsédé par le corps des femmes, bien sûr que je le suis, et j'ai longtemps cru que tout le monde partageait cette passion. Il m'a fallu du temps pour m'apercevoir que non, que beaucoup de gens ne s'intéressaient pas, ou pas vraiment, à ce qui constitue le centre de ma vie. Les hommes sont fous. Il me paraît évident que Dieu nous a mis sur Terre pour admirer le corps des femmes, et qu'il nous a donné des yeux pour voir. Sinon quoi ? Aller au travail, même un aveugle peut le faire, avec un peu d'entraînement. Il peut aussi, cet aveugle, se faire à manger, faire sa toilette, lire, écouter la radio, et même faire du sport. Il peut faire l'amour à une femme, je ne dis pas, mais enfin, et malgré toute son imagination, malgré un sens du toucher, de l'odorat et de l'ouïe très développés, paraît-il, il ne peut pas la voir, et il ne peut donc pas vraiment l'avoir. Il doit certainement exister des aveugles qui se marient, je n'en sais rien, mais aujourd'hui les choses les plus contre-nature se pratiquent sans que personne ne dresse l'oreille. Accepter son sort, voilà qui n'est plus à l'ordre du jour. Si j'aime voir les femmes, et si je le fais bien (je le crois), c'est parce que Dieu m'a donné une paire d'yeux en parfait état de marche. Je vois très bien, de près, de loin, dans l'obscurité, je vois des détails que personne ne remarque, et ça depuis toujours. Ma mère m'appelait "œil de lynx" et me racontait qu'elle était comme moi, enfant, ce qui faisait la fierté de son père, qui lui demandait toujours, quand ils étaient en famille, de décrire à tous ce qu'elle voyait à l'autre bout du paysage, sur les collines environnantes. Il avait toujours dans ces moments-là une paire de jumelles, pour que toute la famille puisse vérifier les descriptions d'Yvonne. Pendant que les autres regardaient dans l'appareil, avec des exclamations élogieuses à l'endroit de ma mère, mon grand-père Jérôme se rengorgeait en lissant sa barbe, très fier de sa fille : « Yvonne voit tout. Tout ! Ma fille voit aussi dans vos âmes ! Méfiez-vous ! »


Mon frère m'en veut beaucoup, bêtement, parce qu'il a de très mauvais yeux. Il porte des culs de bouteille, et il est extrêmement maladroit. Est-ce que j'y peux quelque chose, moi ? Il m'accuse d'avoir tout pris, tout pris des qualités de maman, ce qui est absurde, puisque je suis venu après lui ! J'aurais plutôt tendance à croire que si j'ai de bons yeux, c'est parce qu'il n'a pas su tirer partie de notre mère, que quelque chose en lui a refusé ce qu'elle lui offrait. Il ne peut s'en prendre qu'à lui ! Ce qu'il a dédaigné, je l'ai accepté avec reconnaissance, voilà tout.


Des boîtes cartonnées de photographies érotiques traînaient au galetas, chez nous, sans doute cachées par mon frère aîné. Je parle là de vraies photographies, sur papier photo, tirées à l'unité, en noir et blanc. Ce genre de choses ne parle plus à quiconque, désormais, mais les vieux comme moi comprendront de quoi il est question. Nous avions un laboratoire de développement photo installé à la buanderie, au sous-sol de la maison, car mon père ainsi que mon frère étaient des passionnés. Papa avait bien fait les choses, le labo était vraiment un endroit très beau et très mystérieux, dans lequel j'entrais comme on entre dans une église. Il y avait un verrou et il fallait frapper pour se faire ouvrir. Pas d'encens, mais les odeurs âcres des bains de développement et de fixatif finissaient de donner au lieu son caractère sacré. Quand on a dix ans et qu'on voit des corps et des visages émerger doucement d'un liquide, se déposer sur du papier, et luire ensuite faiblement sous une lumière rouge, suspendus à des fils, il est tout naturel de ressentir une très forte émotion sexuelle et mystique. C'était mon cas. Le labo photo, c'était un peu une maison close installée à la maison, un bordel de lumière chiche où j'avais mes entrées, et où les femmes restaient indéfiniment silencieuses. Il fallait cette pénombre et cette atmosphère raréfiée pour que des êtres apparaissent, comme si nous les cultivions. Ma mère ne s'y aventurait pas, comme s'il existait un pacte implicite entre elle et les hommes de la maison.

Je me souviens d'une après-midi, rue Saint-Denis, à Paris, que je grimpais un escalier très raide, derrière une belle Martiniquaise assez peu vêtue. Elle avait un cul superbe, vraiment extraordinaire. Je lui en ai fait le compliment, elle m'a répondu qu'il fallait féliciter ses parents, de lui avoir donné un cul comme ça, et aussi des seins à se damner. Elle avait raison, alors je les ai remerciés, ses parents, parce que j'allais en profiter, que c'était en quelque sorte à moi qu'ils avaient fait ce cadeau inestimable, à travers le corps de leur fille. Rue Saint-Denis, j'avais l'œil, je voyais immédiatement les plus belles, même quand elles se cachaient plus ou moins dans des recoins sombres. À cent mètres, sans me tromper, je savais quelle serait celle qui aurait de beaux seins lourds en poire, ou une croupe à la raie moelleuse et saturée d'humidité. Je n'avais jamais besoin de m'approcher, ce qui m'a souvent rendu de grands services. Il m'est arrivé trois ou quatre fois de voir de loin des collègues, qui traînaient là, le pas incertain, le front moite et les mains tordues au fond des poches. Alors je les suivais, et au moment où ils abordaient une fille, je leur tapais sur l'épaule, en les saluant gaiement. Ils sursautaient, mortellement gênés, ne pouvant même pas trouver une excuse plausible, et se mettaient à bredouiller une ou deux phrases incompréhensibles. Je me faisais ensuite un plaisir de leur présenter les filles de la rue, que je connaissais presque toutes par leurs prénoms.


En fait, Millet n'a pas tellement tort. Je suis bien une sorte de critique d'art, mais l'art dont je suis le spécialiste pèse entre cinquante et quatre-vingt kilos, mesure environ un mètre soixante, ou soixante-dix, et possède un système pileux savamment distribué (il a fait ses preuves), qui marque les zones importantes de l'œuvre en question (c'est une sorte de parcours fléché qui facilite la vie de bien des amateurs). L'œuvre dont je m'occupe tient debout, on ne l'accroche pas à des cimaises, ce qui est incroyable, quand on y pense : tenir debout, et mieux, se déplacer, monter et descendre des escaliers, quand la surface du corps en contact avec le sol ne doit pas dépasser les vingt centimètres carrés — et encore, pieds nus — pour une grande flèche de près de deux mètres de haut, moi j'appelle ça un miracle ! Elle tient debout, elle s'entretient elle-même, se nettoie elle-même, et se déplace d'une galerie à l'autre en prenant le métro. Elle ne coûte rien à personne et elle disparaît généralement quand elle devient trop moche. Tout le contraire de ces installations ridicules, prétentieuses et hors de prix qu'on voit rue de Seine ou dans les grands musées, et qui s'éternisent sans aucune pudeur. L'art contemporain me fait bien rire, qui s'escrime depuis des décennies à inventer de pauvres concepts ringardisés en six mois, qui désire (paraît-il) être pluriel autant que singulier, qui pérore sur ce que des cuistres sans imagination appellent la "géométrie variable", et qui voudrait soi-disant être "dans la vie". Regardez une femme, à peu près n'importe laquelle, dans la rue, suivez-là dix minutes, une demi-heure, détaillez-là du regard, déshabillez-là en pensée (c'est plus facile qu'on croit), et vous saurez très vite que vous êtes en présence d'une œuvre d'art contemporain telle que ces couillons d'artistes et d'agents n'en ont même pas idée ! Si vous en avez le courage, abordez-là, emmenez-là dans une chambre d'hôtel, suivez-là aux toilettes, dans la salle de bains, regardez-là se déshabiller, regardez-là parler, écoutez-là respirer, et vous comprendrez ce que je veux dire. Même un plouc arrivant de sa Corrèze et n'ayant jamais mis les pieds au Louvre comprendra de quoi il est question. Oui, même cette pétasse, là, trop maquillée et sapée comme un maquereau à la moutarde, oui, même celle-là avec son piercing à la con aux naseaux et son petit sac à main en plastique, enlevez-lui son pull, et surtout, regardez-là ôter sa culotte, observez comme son centre de gravité est légèrement décentré, quand elle vous parle, si elle a de gros seins, et dites-moi, les yeux dans les yeux, si ce n'est pas de l'art, ça ! On peut évidemment passer des heures à s'essayer au glacis, à donner des coups de masse sur du granit, à faire de grands gestes devant une feuille de papier et à saloper toutes ses fringues avec de l'encre ou de la peinture acrylique, je reconnais que ça fonctionne bien pour draguer, mais moi je n'aime pas draguer. Je trouve ça tellement vulgaire. Quand j'ai besoin de baiser, je vais aux putes, et ça me va très bien. Mais les femmes, c'est autre chose. Nous ne sommes pas sur Terre pour leur donner des enfants et des orgasmes. Je comprends, c'est nécessaire, mais qu'on ne me dise pas que c'est là l'essentiel ! D'ailleurs, tous les hommes le savent, plus ou moins. Ils se marient, font deux enfants, parfois trois, et ensuite, quand cette corvée nécessaire est enfin accomplie, ils vont regarder les autres femmes.


Je me souviens de cette "invention" miraculeuse de notre enfance : les lunettes qui déshabillent. Ce qui est extraordinaire, c'est qu'en notre époque où tout n'est que technologie et sophistication extrême, on vende encore de ces objets mythiques, qu'il y ait encore des gugus qui pensent qu'on peut mettre un truc sur le nez pour voir des filles à poils. Rien n'a changé. Le progrès s'accompagne toujours de la plus crue naïveté. Plus les hommes seront câblés, plus on leur enfilera des puces dans le fion et des calculateurs dans les organes, plus ils seront indécrottablement niais, je crois que l'intelligence varie en proportion inverse de la Technique. Pour voir une fille à poils, mes frères humains, il suffit d'une chose toute simple, tellement simple qu'on n'y pense plus, convaincus que nous sommes que les réseaux sont la panacée universelle : il suffit de la déshabiller. Lui baisser le pantalon, ou lui remonter la robe, ou encore aller la rejoindre sous la douche. Seulement, ces gestes que tout le monde fait sans plus en avoir conscience, une fois entré dans ce qu'il est convenu de nommer "la vie de couple", il faut les accompagner de l'œil, de l'esprit, de l'odorat, de l'ouïe, bref, il faut être là, il ne faut pas s'absenter, il ne faut pas se creuser comme un adolescent livide.


Pourtant, je dois reconnaître qu'Internet m'arrange bien. Il met à ma portée des millions d'images de toutes sortes, et c'est une bénédiction, pour ceux qui comme moi aiment voir. Parce que les femmes qu'on déshabille, la plupart du temps, elles n'entendent pas en rester là. Elles appellent ça des préliminaires : elles veulent bien, à la rigueur, qu'on s'extasie trente secondes devant leur ventre ou leurs jambes, mais elles entendent très vite qu'on fasse ce pourquoi la nature nous a doté d'une queue, qu'on les tringle, qu'on se mette sur elles, ou sous elle, et vas-y qu'on fait semblant d'entrer droit au paradis. Je ne dis pas que c'est désagréable, bien sûr que non, il existe même des femmes qui se tirent plutôt bien de cette chorégraphie des tuyaux, mais enfin, pendant ce temps-là, on n'est pas tout à son affaire pour regarder, on ne le fait qu'à la dérobée, en passant, entre deux hoquets, c'est assez frustrant, et on a toujours l'impression désagréable de voler quelque chose ! Et même le toucher, qu'on pourrait croire à la fête, n'est pas comblé comme on pourrait le penser. Il faut toujours une efficacité du geste, il faut toujours démontrer que ça donne quelque chose. On voudrait toucher pour savoir, pour sentir, pour soupeser, pour éprouver ce que l'œil a du mal à évaluer, pour comprendre, mais non, ce qu'elles veulent c'est un toucher efficace, performant, actif, viril. Quelle déception ! Qu'on m'entende bien, je n'ai rien contre la jouissance féminine, rien du tout, au contraire. J'aime la voir, j'aime l'entendre, j'aime la constater, j'aime la photographier, et même la raconter, mais être son agent, sa cause, son instrument, non, très peu pour moi. Vive les godemichets, les amis prêts à rendre service, les gigolos, les vidéos X, pourvu qu'on soit là, en chair et en os ou derrière un écran.


Quelqu'un m'a dit, après être allé jeter un coup d'œil à mon groupe de photos érotiques sur Flickr : « Oh, moi, vous savez, le nu pour le nu… » Le nu pour le nu ??? Mais le nu pour quoi, alors ? Si ce n'est pas pour voir des femmes nues, pourquoi aller regarder des photographies érotiques, je vous le demande ! Si l'on n'aime pas voir des cuisses, des dos, des fesses, des cons, des seins, des pieds, des lèvres et des cheveux, que va-t-on faire dans cette galère ? On me répond que l'esthétique, que les couleurs, que les formes, que les matières, que les rouges, que les noirs, on me répond que l'amour, que la tendresse, que la générosité… Elle est bonne, celle-là ! Ça me fait penser à ces metteurs en scène à qui les journalistes, pour les féliciter de leur soi-disant travail, ne trouvent à dire que « on voit que vous aimez vos acteurs, Pierre-André Gérard ! » ! Un metteur en scène qui n'aime pas ses acteurs, un écrivain qui n'aime pas ses personnages, un peintre qui n'aime pas son modèle, j'imagine qu'ils finiront bientôt en taule, à moins que, tout simplement, et de manière beaucoup plus radicale, on n'en entende plus parler, car ce sont les journalistes qui font la loi, et bientôt les lois. Est-ce qu'une Juliette Binoche, par exemple, pourrait "travailler avec un metteur en scène qui ne l'aime pas" ? Juliette, qu'en dites-vous ? (Elle a bien un avis sur la Palestine, elle doit en avoir un sur cette question brûlante !) Ces acteurs ne doivent pas être assez aimés, dans la vie, ou bien leur mère les a ignorés, je ne sais pas, mais ils ont quelque chose qui ne va pas, c'est sûr. Mais je l'emmerde, l'esthétique ! Non, ce n'est pas vrai, je ne l'emmerde pas tout à fait, je n'y parviens pas complètement, mais enfin, l'émotion qu'on ressent devant un corps nu, cette commotion cérébrale, ils l'ont tous oubliée ? En 1978, ou 1979, je me revois entrer dans une librairie ésotérique, sur le boulevard de Clichy, à Paris. Il y avait une odeur particulière, dans ce lieu, quelque chose vous y attirait, en tout cas m'y attirait. Au fond de la boutique, tout en longueur, en profondeur, plutôt, se trouvait une sorte de rideau, qui cachait, très mal bien sûr, des tables sur lesquelles étaient disposés des livres et des magazines érotiques (pornographiques serait peut-être plus conforme à la réalité, mais je n'en suis pas sûr). À l'entrée, l'ésotérisme, au fond, l'érotisme… Étonnez-vous après cela que certains soient dyslexiques. Dans je ne sais plus quel livre de Barthes, il était question de cette fameuse et interminable affaire, l'érotisme et la pornographie. L'érotisme serait un détour, un écran, un tissu, un masque, déposé sur la crudité de la chair, ou quelque chose comme ça. J'étais tout prêt à croire Barthes sur parole. N'empêche que ce jour-là, dans cette boutique où des images d'une grande crudité, comme on dit, me sont tombées sous les yeux, j'ai reçu un sacré choc ; et ce choc, cette décharge physiologique qui vous monte à la tête comme un poison délicieux, j'ai aimé ensuite la retrouver. Au diable l'érotisme et les détours de Barthes. Je voulais aller droit au but. Ça doit être à peu près à la même époque, ou juste après, que j'ai vu le film de Jean Eustache, une Sale Histoire. Il était question d'aller droit au but, là aussi, c'est-à-dire de court-circuiter les préliminaires, la drague, le visage comme préliminaire. Le personnage du film est un voyeur, et la première chose qu'il voit d'une femme, et parfois, c'est la seule, c'est son sexe. Normalement, le visage est premier, qui nous attire ou nous repousse, et après vient le sexe, à la fin des fins, pourrait-on dire. Et d'ailleurs, maintenant que j'y pense, à l'époque de mon adolescence, il me semble qu'on ne regardait pas le sexe de la fille avec laquelle on couchait, ou très peu, très vite, en douce. Une femme, dans ces années-là, c'était un visage, des yeux, des seins, des jambes, des mains, une chevelure. Le reste, on ne s'y attardait pas. Ça restait dans la salle de bains, dans le meilleur des cas.


Les pieds, par exemple, il me semble qu'on les regardait très peu. Quand par hasard, dans la position du soixante-neuf, entre autre, notre nez approchait de l'anus de la fille, je me rappelle de la gêne qui s'emparait de nous (c'était donc aussi ça, une femme ?) : nous n'avions pas choisi d'être là, mais notre morphologie ne nous laissait guère d'autre possibilité. Mon frère m'a raconté une conversation avec son beau-père qui lui parlait des femmes, en tête-à-tête, entre hommes. Il approchait de la fin de sa vie et avait besoin de se confier, à propos des grandes questions de l'existence. Il lui a expliqué qu'il lui était impossible de croire en un dieu qui aurait fait la femme en lui mettant l'anus à cinq centimètres de la vulve. Vieux crétin ! Mais c'est précisément ça, l'idée de génie ! Je reconnais que j'ai mis moi aussi un certain temps à comprendre, mais c'est devenu depuis quelques années une évidence tellement forte que je ne sais plus comment j'ai fait pour l'ignorer tout ce temps. Il n'y a qu'un Dieu omniscient et d'une lucidité sans faille, et poète, qui pouvait penser de cette manière ! L'homme aura le nez sur l'anus de la femme jusqu'à la nuit des temps parce qu'il vient de la Nuit. Nous ne pouvons pas faire l'amour sans l'ignorer, sans ignorer que l'amour et la mort sont les deux faces d'une même médaille, la merde et le foutre sont les deux substances qui nous rappellent constamment que nous sommes à la fois mortels et divins, que devenir ce que l'on est ne peut que passer par cette fraternité avec l'excrément dont nous sommes faits et que nous expulsons de nous chaque jour que Dieu fait sans jamais pouvoir nous en débarrasser. Faire l'amour, c'est précisément comprendre cela. L'homme est un animal divin promis à une mort qui le libère de ses besoins, c'est bien quand on baise qu'on en prend conscience. Et quand je dis comprendre, c'est bien comprendre que je veux dire : le mot "con" le dit assez. C'est dans la gloire et l'excrément que nous naissons et c'est par le déchet que nous allons vers la gloire. Faire l'amour n'est qu'une répétition, au sens musical du terme : on reste en contact avec la main de Dieu qui nous traverse de part en part, cette main qui a fouillé la glaise, et qui pourra ensuite nous lâcher, si nous avons appris à jouer avec adresse. J'ai réalisé ça le jour où j'ai compris qu'il fallait que je sois vraiment amoureux pour aimer enculer une femme. Ce jour-là a été à la fois le plus gai et le plus triste de ma vie. J'avais compris l'essentiel, mais je ne pratiquerai plus jamais la sodomie : Aimer, j'ai su ce que cela signifiait lorsque j'ai compris que plus jamais je n'éprouverai ce sentiment. Sans l'anus des femmes, pas de passion sexuelle. Je le crois vraiment. Les hommes qui en ont peur n'aiment que des moitiés de femme, ils sont hémiplégiques, ils sont, au sens strict, maladroits, donc sinistres. Ils me font penser à ces gens qui n'aiment que le sucre, ou à ces mélomanes qui n'aiment que les mouvements lents. J'adore le sucre, j'adore les mouvements lents, mais sans les mouvements rapides, nerveux, qui les entourent, ceux-ci deviennent inintéressants et morbides, écœurants et de mauvais goût. Même dans la pâtisserie on utilise le sel, même dans ou à côté des couleurs les plus chatoyantes il faut du noir, et les meilleurs nez incluent dans leurs compositions des notes de merde ou de transpiration, sans lesquelles leurs parfums seraient fades et vulgaires. En musique, la dissonance est cette note, indispensable pigment et moteur secret. L'adresse d'un grand musicien réside dans l'équilibre souverain entre tension et détente, entre consonance et dissonance, grâce auquel sa musique avance avec bonheur vers la bonne destination.


Le merveilleux, sur Flickr, c'est que vous avez tout, absolument tout. Les groupes sur les pieds des femmes, les groupes sur les femmes nues en train de faire la cuisine, les autoportraits dans le bain, les groupes où des hommes photographient leur femme du matin au soir : qu'elle soit moche, grosse, vieille, qu'elle perde ses cheveux, qu'elle ait les seins qui tombent, qu'ils ne sachent pas se servir d'un appareil photo, qu'ils prennent leurs photos dans des décors absolument hideux, sales, tout ça n'a pas la moindre importance, ils sont fiers de montrer Bobonne au monde entier, ça les excite, j'imagine, et elle aussi, sinon, elle refuserait de se montrer dans les postures les plus ridicules, humiliantes ou grotesques. Toutes les spécialisations existent : gros seins, petits seins, rasées, très poilues, vieilles, jeunes, blondes, brunes, rousses, seins refaits ou seins naturels, photos posées ou photos volées, séances sexuelles à plusieurs, le foutre, l'échangisme et le SM bien sûr, les besoins naturels, la sodomie, chaque partie du corps pouvant avoir ses adorateurs compulsifs. Mon groupe préféré est sans doute celui qui s'intitule à peu près (je traduis de l'anglais) : "Et toute la journée nous sommes derrière", un groupe dont le sujet est la croupe des femmes, bien entendu, mais c'est plus que ça. Ce "derrière" prend alors un sens métaphysique qui m'enchante. L'homme ? Celui qui est derrière la femme. L'homme entre dans les lieux publics en précédant sa femme, mais en réalité, c'est bien le seul moment où il est devant.


À vingt ans, j'avais offert à mon amie de l'époque un petit livre d'occasion, trouvé sur le marché Guy Mocquet. Le titre en était : "Les Seins parfaits." On y voyait des seins, toutes sortes de seins, bien sûr. Je n'ai plus aucune idée du texte, qui n'avait sans doute pas grande importance, mais je me souviens cependant de ceci : « Le sein parfait a une aréole qui a la taille d'une pièce de cinq francs. » Je crois même que c'est la raison qui m'a poussé à offrir ce livre à mon amie, parce qu'elle avait des aréoles dont la taille était justement celle d'une pièce de cinq francs, ce que j'aimais beaucoup. J'adore ce mot : "aréole", et j'adore la chose qu'il dit. Eh bien sur Flickr, vous pouvez mettre vos goûts et vos connaissances à l'épreuve du nombre, et ceux-ci prennent alors un autre sens (vos goûts et vos connaissances). Il existe évidemment des groupes pour les aréoles, les petites, les grosses, les très grosses grumeleuses, les sombres, très sombres, les brunes chocolat, les noires ébène au velouté "ciré", ou au contraire les rose tendre, et même les aréoles qui disparaissent dans la texture du sein, soit qu'elle sont tellement grandes que la partie se confond avec le tout, soit que sa pâleur et son subtil dégradé en rende les limites indiscernables. Je suis un grand spécialiste des aréoles, même si mon savoir érotique ne s'arrête pas là, et que j'ai tendance, je l'admets, à mépriser un peu ceux qui n'ont qu'une spécialité, fût-elle la plus rare ou la plus originale. D'ailleurs, cette question de l'originalité est centrale dans le domaine qui est le mien. Il est assez vulgaire de désirer à tout prix se distinguer, c'est en tout cas ma religion. Non, je crois qu'il ne faut pas avoir peur d'être banal, d'aimer par exemple les gros seins et les "culs de déesse", comme dit Al Pacino dans Heat. Il n'y a rien de plus bête que ces hommes qui veulent à tout prix qu'on les prenne pour des originaux : si vous voulez vraiment être original, vous pouvez adorer les culs de jatte ou les naines ou les gueules cassées, ça ne me dérange pas plus que ça, mais ne venez pas me dire qu'on doit se pâmer dans vos musées immondes. Je dis ça, mais après tout, ça n'a aucune importance, puisque l'avantage incomparable de Flickr (et de l'informatique) est que vous ne voyez que ce que vous avez envie de voir. Le reste, eh bien, vous tournez le bouton, et vous revenez à vos aréoles. Ce n'est que le reste. Les seins parfaits n'existent pas plus que les fesses parfaites ou que les bouches parfaites, bien entendu, mais il est tout de même très émouvant que nous soyons toujours à la recherche de cette soi-disant perfection, et que tant d'hommes nous montrent leur femme, qui à l'évidence n'a rien de parfait, qui se montre comme si c'était bien le cas. Le plus étonnant est peut-être les commentaires presque toujours élogieux et bienveillants qui accompagnent ces photographies. Personne ne dit jamais : « Mais quel monstre ! » Il y a là une solidarité du regard et de la chair qui est infiniment touchante.


Dans le groupe qui est le mien, et pour lequel je suis seul à choisir les photographies, je m'enorgueillis de montrer à la fois de très belles photos, très bien réalisées techniquement, avec de beaux modèles, jeunes, bien payées, et ravies de se montrer, mais aussi des photos à la technique dégueulasse, avec des poils qui traînent sur le négatif, mal cadrées, prises avec des appareils jetables ou des téléphones, des femmes jeunes, belles, maquillées, bronzées, aux ongles faits, mais aussi de vieilles épouses aux ventres flasques et aux seins tombants qui portent des sous-vêtements d'un goût atroce, et dont certaines n'ont pas même les ongles propres. Je sais bien que la plupart de mes visiteurs vont faire la grimace et ne vont pas comprendre. Tant pis. Ça fait quarante ans que j'attends ce moment, je l'ai bien mérité ; si vous n'êtes pas contents, les groupes ne manquent pas ! Les femmes m'intéressent, même quand elles sont dans des moments comme ceux-là, pas vraiment au faîte de leur gloire, si vous voyez ce que je veux dire. Les peaux fripées, marquées, les traces du soutien-gorge, des draps, les poils qui dépassent du slip, tout ce dont une femme a honte, en général, moi ça me trouble, ça m'émeut, et parfois ça m'excite. Pourquoi se limiter à quelques traits, toujours les mêmes, quand on peut facilement avoir l'intégralité de la palette ? Les amis qui me parlaient de "leur type de femme", quand nous étions adolescents, ont toujours suscité une totale incompréhension chez moi. Un type de femme, je ne sais pas ce que c'est. Enfin si, je sais ce que c'est, mais je ne comprends pas pourquoi on devrait se contenter d'un type. Une grande, une petite, une mince, une grasse, une brune, une blonde, l'une aux cheveux très longs, l'autre à cheveux courts, une jeune, une plus âgée, une timide et complexée, une exhibitionniste qui se balade toute la journée à poil, une à la peau très mate, ou laiteuse et translucide, une Noire, une Japonaise au pubis aigu, une rousse qui sent fort, celles qui sentent toujours bon, en toute circonstance, et celles qui doivent porter des parfums très fort, car on se demande toujours si elles ont leurs règles… Toutes m'intéressent, toutes me plaisent. Mêmes les moches ont leurs attraits, il serait dommage de le méconnaître. "Elle a les seins qui tombent" entend-on parfois, comme si ce fait devait vous dégoûter de la fille en question. Et alors, les seins qui tombent… Les seins ne sont-ils pas faits pour tomber dans les mains des hommes et dans le regard des sourds ? Je dois d'ailleurs reconnaître une légère préférence pour les seins qui tombent, les seins durs m'ont toujours paru suspects, et depuis la mode des prothèses, plus encore. Rien de plus affreux que ces machins qui prennent des formes étranges au moment où on s'y attend le moins. Quand j'avais treize ou quatorze ans, et qu'avec mes camarades nous étions plus ou moins amoureux de toutes les filles qui passaient, Paul me disait, afin de calmer une ardeur qu'il devinait excessive : "Quand t'es trop amoureux d'une nana, imagine la en train de chier, tu vas voir, ça te calme tout de suite." Eh bien non, son truc ne fonctionnait pas. Je n'avais aucun plaisir à imaginer cela, c'est vrai, mais ça ne modérait pas non plus mon exaltation amoureuse. Rien ne me calme, dans ces moments-là. Je me souviens d'Edith et de ses jambes poilues, que Serge moquait volontiers, quand elle n'était pas là. Mais quel con ! Moi je les adorais, ses jambes poilues, qu'elle épilait soigneusement pour plaire à son amoureux stupide. Je l'aimais d'avoir des jambes poilues, et je l'aimais aussi de les épiler pour plaire à ce crétin. Le moment le plus émouvant était celui où ses poils avaient un peu repoussé, et où elle se trouvait alors sur une inhospitalière frontière : jusqu'à quand pourrait-elle repousser le moment de s'épiler ? Est-il bien raisonnable de s'épiler à quinze ans ? Allait-il se moquer d'elle, devant nous, parce qu'elle avait juste un peu trop attendu ? L'aimerait-il malgré ça ? Nous avons tous envie d'être aimés malgré nous. Malgré nous dans le sens de malgré ce que nous sommes, malgré notre corps, malgré notre esprit, mais aussi malgré nous, c'est-à-dire contre notre volonté ou indépendamment d'elle. Il faut que ça advienne, tout simplement, comme la grâce, sans raisons, et presque sans raison. Elle n'est pas parfaite, loin de là, et pourtant c'est elle. Je pourrais trouver plus intelligente, plus belle, plus jeune, plus agréable à vivre, oui mais quand-même. J'ai souvent tenté dans ma vie d'être désagréable avec ceux qui disaient m'aimer, pour voir s'ils continuaient de m'aimer quand-même, et j'ai malheureusement trop bien réussi. On parvient toujours à décourager même les meilleures volontés. C'est bien ça le hic : si l'on parvient à décourager une femme de vous aimer, c'est qu'elle ne vous aime pas. Mais j'entends déjà mes amis psys qui vont me parler de l'amour maternel, et d'une fixation névrotique… Ils ont sans doute raison. Moi aussi, j'ai raison.


La grande question de l'amour et du désir est bien entendu ce "malgré". Est-on aimé malgré soi, malgré le petit bonhomme un peu minable qu'on est tous, malgré nos poils aux jambes ou dans les oreilles, malgré nos ronflements, malgré notre ventre ? Les femmes qui ont un peu de ventre sont extraordinairement émouvantes, et quelquefois je ne suis pas loin de penser qu'un ventre plat, pour une femme, est un tue-l'amour très efficace. Le ventre est la partie la plus fragile d'une femme, surtout après la grossesse bien sûr. Rien n'est plus troublant que ces ventres de femmes qui sont un peu comme du lait qui vient de bouillir, comme un papier très fin, qui peut se déchirer à tout instant. Trop de gras masque cet état de perfection, mais un ventre musclé et dur en est également l'exacte antithèse. On pense aux cloisons japonaises qui séparent sans masquer, qui sont comme le tympan qui nous sépare de l'autre mais nous le rend pourtant intelligible. Mais le "malgré" est aussi un soulagement : elle n'est pas trop différente de nous, elle a aussi ses petits défauts, ses petits problèmes, donc elle peut éventuellement nous comprendre, la difficulté étant de trouver la bonne distance. Le désir ne se mesure pas avec un décamètre mais avec un pied à coulisse ; ça demande beaucoup de précision, d'adresse. C'est Paul Morand, je crois, qui dit ça le mieux : l'amour n'est pas un sentiment, l'amour est un art.


Je n'ai jamais rencontré de femme qui sache manier le pied à coulisse. Contrairement à ce qu'on prétend, je trouve que les femmes, en ce domaine, sont plutôt des conductrices d'engins de chantiers. Pour cette raison je préfère être seul. Voir est un bonheur entier, qui m'occupe à plein temps, ou presque. Je lis pour les autres et je regarde pour moi-même. C'est une stupidité de traiter les gens comme moi de voyeurs, nous ne sommes pas des voyeurs, mais des voyants. La photographie m'a appris une chose essentielle : la profondeur de champ. La première question qu'il convient de se poser est : sur quoi voulons-nous faire la mise au point ? Ensuite, quel degré de profondeur accorder au sujet ? Jusqu'où remonter, jusqu'où aller, et avec quel degré de netteté, avec quelles gradations ? Voilà des questions essentielles. Comme dans ces merveilleux livres d'anatomie où le regard descend, de plus en plus profond, à travers les chairs, par paliers, jusqu'au tréfonds des organes. Avant de prétendre voir une femme, il faut commencer par voir son corps. Comme la quasi-totalité des hommes en est incapable, ça commence très mal. Qu'est-ce qu'un corps, sinon l'impossible imposture dont Dieu nous a institués les gardiens bavards et désinvoltes ? Moi, Pierre Tarnac, je ne prétends pas voir les âmes, comme la fille de mon grand-père, mais je sais que je peux voir et savoir les corps des femmes, et ça suffit à mon bonheur. Je pense que voir l'âme des humains est réservé à Dieu et que c'est un sacrilège d'aller sur ce terrain. Nous devons cultiver notre jardin, et le faire le mieux possible. Le reste c'est le reste.


Est-ce que "j'aime les femmes" ? Je ne sais pas. Je ne crois pas, ou je ne crois plus. Selon le moment de la journée où l'on me posera la question, la réponse sera différente, sans doute… Mais que j'aime les voir, ça oui ! Ça fait plus de quarante ans que ça dure, et la force de mon désir ne faiblit pas, pas encore. Il est habituel d'affirmer que les peintres sont les meilleurs regardeurs des femmes. Je n'en suis pas certain, même si la plupart du temps je suis jaloux de leur regard et de la technique qui leur permet de rendre sensible ce regard. Il me semble que je suis toujours à la recherche du peintre ou du photographe qui saura voir les femmes aussi bien que moi, mais qui, en outre, saura me faire partager son regard. Combien ai-je vu d'images de femmes nues ? Des millions, peut-être des milliards. Il y a parfois de la lassitude, ce serait idiot de le cacher, quand on a l'impression de voir toujours les mêmes photographies, toujours la même laideur, mais je sais que dans ces moments-là, c'est moi qui suis fatigué, et que je ne distingue plus les milliers de détails qui rendent une femme unique et passionnante, même si elle sent mauvais. Il faut toujours un peu de laideur dans une photographie pour la rendre vraiment belle, comme il faut de la bêtise (un peu) pour faire une œuvre littéraire profonde. Je ne fais pas l'apologie de la laideur, pas du tout, ni des femmes laides, mais sans elle (la laideur), il n'y a pas de vraie beauté.


J'ai aimé photographier mes amies, et j'ai eu de la chance, car souvent elles n'étaient pas farouches, et parfois très belles. De plus en plus, ce sont elles qui me l'ont demandé. Tenir un appareil photographique dans les mains, quand on est face à un corps nu, est une expérience inouïe. Voir la fille dans ce cadre, la séparer — un instant — de la réalité, la séparer d'elle-même, faire la mise au point sur son sexe, savoir qu'elle le sait, que c'est ce qu'elle attend, l'entendre respirer, muette, être conscient des bruits ambiants, attendre le moment où elle va se débarrasser du décor qu'elle porte en elle, comme une seconde peau, car ce moment arrive toujours, mais il est parfois très bref, tout cela est une expérience qui engage l'être entier. J'ai évidemment beaucoup fréquenté les boîtes de strip-teases, à Paris, ça semblait tellement naturel. Je connais bien ce milieu, j'ai même eu une petite amie strip-teaseuse. J'y ai fait quelques photographies, mais surtout, j'y ai beaucoup appris, à voir, à attendre le bon moment pour voir, et la raison pour laquelle cette chose devient possible, ou pourquoi elle restera hors de portée. Il s'agit d'un marché de dupes, mais contrairement à ce qu'on pourrait croire, on peut duper la duperie. Les strip-teaseuses apprennent très vite à se vêtir quand elles sont nues. On dirait que c'est la première leçon qu'elles prennent en ces endroits. Il existe bien des manières de s'habiller quand on est nu. Le son, la musique, est le vêtement principal des strip-teaseuses. Elles viennent avec leurs sets de musiques, un set étant composé de trois chansons, une rapide, une modérée, et une lente, et elles tiennent beaucoup, pour la plupart, à ce que ce soit sur ces musiques qu'elles se déshabillent. Quand le type à la sono fait une erreur de manipulation, elles font la grimace, certaines même refusent de continuer. Ce ne sont pas des caprices, c'est toute leur technique qui est en jeu. Mais les moments toujours très intenses ont lieu quand il y a une panne de son. La fille se pétrifie, attend que ça revienne, mais quand le silence dure, elle est bien obligée de continuer à travailler, et alors elle est vraiment nue, et elle n'aime pas ça du tout. Cette sorte de nudité peut aussi provenir d'une personne qui se trouve dans les spectateurs. J'ai aimé faire ça, avec mon amie. J'allais la voir travailler, sans la prévenir, et quand elle m'apercevait dans la salle, elle devenait autre, elle perdait une partie de son voile, un peu comme la pulpeuse boulangère perd de sa superbe quand vous la rencontrez ailleurs que dans sa boutique, ou quand la blonde à la poitrine somptueuse que vous observiez depuis dix minutes se lève et qu'elle doit s'aider d'une canne pour aller aux toilettes. La lumière est importante, également, mais beaucoup moins que le son, qui est beaucoup plus global, et qui ne se remarque pas. Quand vous invitez une strip-teaseuse dans un salon privé, c'est encore plus ardu, car dans cet endroit a priori plus dangereux pour elle (vous êtes seul avec elle), elle a développé une technique beaucoup plus rigoureuse pour vous exclure de son intimité. Le rapport de force s'instaure immédiatement, brutal, nu. C'est elle qui mène le jeu, pas vous. Il faut la dérouter, lui demander de se rhabiller, lui dire qu'on veut parler, seulement parler, reprendre les commandes, lui faire perdre pied, parce que sinon, même à cinquante centimètres d'elle, vous ne verrez rien, et vous sortirez de là furieux d'avoir été assez con pour claquer cinquante euros pour rien du tout. Une chose étonnante est que les plus belles filles sont en général les moins sur leur garde, les plus faciles à déshabiller, il ne faut donc pas avoir peur d'aller tout de suite vers elles. Héléna, tu étais incontestablement la plus belle, tes courbes avaient la douceur tremblée des mélodies de Bellini, et même lorsque tu insérais ton majeur dans ton cul, on avait toujours l'impression d'être dans une chapelle où le sacré ne pesait pas, où il était léger comme la rosée qui coulait alors au bas de ton dos, et j'aimai à la folie ton air intrigué, quand nous nous fûmes retrouvés dans le minuscule salon privé, où tu remis ton pull en mohair bleu sombre en me regardant du coin de l'œil. Ta question : « Qu'est-ce que tu fais là ? » me bouleversa. Nous avions fumé une cigarette en silence, et tu avais déposé un léger baiser sur ma joue, avant que je parte et que tu poses la question professionnelle qui s'impose dans ce moment-là : « Tu reviendras ? »


Une des nombreuses questions que je me pose, aujourd'hui, est de savoir si regarder des centaines de milliers de paires de fesses peut à la longue avoir un effet d'addition ou de soustraction sur le concept "paire de fesses". Autrement dit, est-ce que plus on en voit moins on en voit, plus elles semblent toutes pareilles, moins les différences semblent pertinentes, plus le caractère unitaire et indifférencié croît, parce qu'après tout, les familles de formes de fesses sont limitées, comme les familles de formes de nez, comme les familles de formes de crânes, ou de seins, ou bien, au contraire, est-ce que plus on en voit plus il y en a, car il est impossible de faire entrer de manière réellement convaincante plus d'une seule paire de fesses dans une famille de formes de paires de fesses ? Est-ce que le cerveau humain peut réellement voir tout ça sans faire des coupes claires, sans en laisser des centaines et plus de côté, pour ne pas devenir fou, pour que le concept de paire de fesses reste valide ? C'est un peu comme les timbres des instruments. Chacun a le sien, qui est sa signature propre : la flûte a un timbre de flûte, la clarinette a un timbre de clarinette, il faut bien les distinguer l'une de l'autre. Mais chaque flûte, à l'intérieur de sa famille, possède son timbre propre ; pourtant, quand nous l'écoutons, nous savons immédiatement qu'il s'agit d'une flûte, et pas d'une clarinette. Ce n'est pas parce que chaque flûte a un son bien à elle que nous hésitons sur le fait qu'il s'agisse d'une flûte : les différences de timbre entre les différentes flûtes ne sont pas suffisantes pour que nous ne puissions pas les rassembler dans la famille des flûtes. Et pourtant, ce qui est troublant est que, parfois, dans certain registre, dans certaine intensité, dans certain contexte, il y a moins de différences entre le timbre d'une flûte et le timbre d'une clarinette qu'entre les timbres de deux flûtes différentes. Dans les photographies, c'est très visible : on peut facilement confondre les courbes d'une poitrine et les courbes des fesses, prises sous un certain angle, et l'on va en revanche savoir immédiatement qu'il s'agit des fesses de Céline et des seins de Pascale. Qu'est-ce qui rassemble, qu'est-ce qui divise, qu'est-ce qui ajoute, qu'est-ce qui retranche, à cette entité mystérieuse qui pour nous est un corps indivis ? La photographie est-elle la représentation au carré du corps, ou bien au contraire sa racine carrée ? Pour le dire encore autrement, dois-je continuer, pour d'autres raisons que le pur besoin compulsif et pour la simple performance scientifique, ou bien ai-je assez de matière en tête pour me retirer dans mon cabinet, me débrancher, et me crever les yeux ?


Au lieu de raconter des histoires à dormir debout, histoires qui n'intéressent personne, l'écrivain Richard Millet serait mieux inspiré de répondre à ces questions concrètes, et qui engagent la vie d'un homme, celle du véritable Pierre Tarnac. « Tarnac n'était rien, pas même le buste en granit, achevé fin juin (…) » Tarnac est quelque chose, Tarnac est quelqu'un, et n'aurait pas eu l'idée ridicule de se faire portraiturer, et dans le granit, encore ! Je n'ai pas l'esprit procédurier, et je ne vais pas intenter une action en justice contre cette piteuse calomnie dont le but m'échappe complètement, mais j'aimerais qu'on sache que Pierre Tarnac n'est absolument pas comptable, qu'il ne hante pas les vernissages comme un vulgaire pique-assiettes à la dérive, et qu'il n'a pas eu besoin de s'inventer un nom, fier de celui que ses parents lui ont donné. La précaire quiétude dans laquelle il a vécu jusqu'à présent a été le fruit d'une prudence constante, et il n'entend pas la sacrifier aux fins d'une célébrité de pacotille. Si Pierre Tarnac est comptable de quelque chose, c'est des milliers de corps de femmes qu'il a observés avec une exigence et une ténacité qui devraient au moins forcer le respect. Quand on ne sait pas, on se tait.