samedi 22 octobre 2011

Promenade


Je ne sors jamais de chez moi. On me livre mes courses, je n'ai pas de voiture, je déteste marcher. Je vote par correspondance (bien que n'ayant aucune opinion politique). J'ai d'ailleurs fait sceller le portail de la maison et installer une sorte de trappe par laquelle le livreur peut faire passer les colis de victuailles.

Hier, pourtant, j'ai été obligé de me rendre en ville. J'ai escaladé le portail devant le taxi. Le conducteur n'a pas eu l'air surpris.

Je n'avais pas vu de ville depuis une bonne dizaine d'années. Celle dans laquelle je me suis rendu hier est une ville modeste où doivent habiter environ une petite vingtaine de milliers de Français. Ça ne ressemble pas du tout à la ville que j'ai connue naguère. Une ville d'aujourd'hui est constituée d'une litanie de magasins de vêtements, de boutiques où l'on vend des téléphones portables, et de pharmacies. J'oubliais les trois McDonald's, sans lesquels il serait impossible de se repérer, si j'en crois les quelques réponses aux questions que j'ai dû poser afin de trouver mon chemin. Jadis, les églises, les postes, les mairies, et plus généralement les bâtiments administratifs, les noms de rues, donc les hommes connus du passé, servaient à se repérer dans les communes de ce pays ; il semble que cela ne soit plus vrai. Mes contemporains doivent faire comme moi, j'imagine, commander leur nourriture sur Internet, et je les comprends, mais alors pourquoi continuent-ils en hommes du passé à aller acheter leurs vêtements dans ces rues laides et bruyantes ? Mystère ! J'ai cherché un bistrot car la marche m'avait donné soif. Pas trouvé. À la pharmacie on a accepté gentiment de me désaltérer car la tête me tournait. Je n'ai posé aucune question à la pharmacienne, parce que je commençais à comprendre que ce monde-ci, s'il ressemblait par certains traits à celui que j'avais connu, était en réalité devenu tout autre, et que j'y étais un parfait étranger. J'avais fui un monde que je n'aimais plus, mais qui était pourtant encore le mien, quoi que j'en pense, et il avait suffi de quelques années pour que le monde me prenne au mot, et m'exclue complètement de lui.

Je suis rentré chez moi sans demander mon reste. Comme je l'avais vu faire à de nombreuses reprises, durant la petite heure que j'ai passée en ville, j'ai craché par terre, juste avant de monter dans le taxi. À Rome, fais comme les Romains.