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dimanche 3 mai 2026

Sur le tutoiement

 

Il reste très peu de personnes que je tutoie. Isabelle, Raphaële, Macha, Brigitte, Julien, le patron des halles où je vais faire mes courses, mais c’est parce qu’il me tutoie et que je ne veux pas le gêner en le vouvoyant, et mes frères, Sylvain, Emmanuel, Jean-Marc, Daniel et Dominique, mais je ne leur parle jamais. Il y a aussi Patricio, mais il y a si longtemps que nous ne nous sommes pas parlé…

Quatre femmes (dont trois ont été des intimes) et un jeune homme, donc.

Ce rétrécissement rigoureux de la conversation à le deuxième personne du pluriel est l’une des grandes conquêtes, je n’ose parler de progrès, de ma vieillesse. Le tu est tu, de plus en plus, et je m’en félicite.

Il me faut pourtant être complètement honnête : il arrive qu’il me manque. Je ne voudrais pour rien au monde augmenter son territoire, ni revenir à son empire, mais j’ai parfois un sentiment qui s’approche de la nostalgie, car ceux qu’on tutoie créent en nous quelque chose d’irremplaçable et qu’on ne sait pas très bien nommer.

Je rapproche le tutoiement du legato et le vouvoiement du staccato. Ça peut sembler paradoxal, mais il faut, si l’on veut comprendre, penser à l’emploi parcimonieux que fait Gould du legato. Quand le legato survient, chez lui, il a une valeur extraordinaire, on l’entend comme pour la première fois, et il a justement cette valeur d’intimité presque douloureuse, qui brûle et qui intimide. (Je précise qu’ici je simplifie et donc trahis la réalité pour les besoins de ma démonstration.)

Le tutoiement est rarement associé à l’intimidation, mais c’est pourtant ainsi que je le ressens aujourd’hui où il porte avec lui quelque chose de brutal et de cru. Mais il faut naturellement séparer nettement le tutoiement privé, réservé aux très proches, et ce tutoiement intrusif et grossier des réseaux sociaux et de tous ceux qui vous disent : « On se tutoie, c’est plus simple ! » Ici, il s’agit bien d’une forme particulièrement brutale d’intimidation, mais, cette fois-ci, il s’agit d’une intimidation négative.

Je me rappelle ce basculement inouï qu’a été, avec Raphaële, le moment où nous sommes passés du vous au tu. Nous nous étions vouvoyés longtemps, ce qui étonnait nos proches, mais le tutoiement général avait été précédé, sinon annoncé, par le tutoiement sexuel, d’abord réservé à certains moments privés.

Avec Isabelle, nous sommes passés très vite, et par ma faute, du vouvoiement au tutoiement. En quelques minutes, sur un canapé, à la fin de l’été. Je le regrette un peu, mais le tutoiement s’est imposé, ce soir-là – il allait plus vite que nous. On ne peut pas revenir en arrière et je ne me suis pas demandé ce qui serait différent si nous nous vouvoyions encore. Je n’ose pas. En revanche, j’ai dit à Raphaële il y a quelques mois, un peu je l’avoue pour voir sa réaction, que j’aimerais en revenir au vous. Elle m’a répondu ce que je savais déjà : que ce serait ridicule et impossible. Le vouvoiement avec une femme est d’abord pour moi une manière de préserver la possibilité de l’effraction, de la sanctuariser. Sans le vouvoiement, il est impossible de faire surgir un autre régime de parole, et donc de gestes, de présence.


dimanche 13 juillet 2025

Madame pète (tout est dans le titre)

 


À M. Vincent Castagno, pourvoyeur


Neuf-cent-soixante-quinze mots, temps de lecture 5 minutes et trente secondes. 

La Vita Nova n'attend pas ! Dès ses débuts, Blaise Cendrars annonçait « trente-trois volumes en préparation ». Plus modeste que Cendrars — et le nombre 33, après tout, n'est qu'un multiple très-catholique de 11 — il me serait possible d'en annoncer le tiers ; je crois que je ne serais pas très loin de la vérité. La vraie question est plutôt de savoir quel livre est impossible. À cela je répondrai : celui qu'on me demande. (C'est bien ce qui m'inquiète, mais il ne faut pas en parler, du moins pas ici.) « Je pourrais donner des titres. À quoi bon, j’en oublie et j’en invente tous les jours, de même que tous les jours je mène un roman à bout et en amorce mille autres qui m’obsèdent durant des années et prolifèrent dans tous les sens ou se dégonflent et crèvent sur le coup et se vident de toute substance. » Le titre des livres pourrait suffire. Une fois qu'on a trouvé le titre, on a le sentiment que la messe est dite. Développer ? Quelle barbe ! C'est une concession insupportable faite au lecteur, qui a toujours besoin qu'on lui explique, qu'on montre et démontre, qu'on insiste — en un mot, qu'on l'attende, alors qu'on est déjà ailleurs depuis longtemps. Si un lecteur existe, c'est qu'il croit. S'il ne croit pas, il ne lit pas. Et s'il croit, il est donc inutile d'écrire ; cela ne fera qu'ajouter un poids inutile à sa foi, la dévaluera, la fragilisera et la rendra prosaïque, indexée sur une matière forcément décevante. Qui a besoin de preuves ? Les livres désirés, ébauchés, avortés, oubliés, même, ne sont-ils pas nécessairement supérieurs en qualité à la plate énonciation qui répond à la demande, aux pages ajoutées aux pages parce qu'il faudrait dire quelque chose ? Donnons un exemple, pour que les sceptiques voient qu'on ne plaisante pas. “Madame pète” est l'un de ces livres qu'il a fallu ne pas écrire, dont le titre suffit, et qui, si j'en avais rédigé les cent-onze pages, aurait immanquablement déçu. Je me rappelle les années 90, où je fréquentais beaucoup les sites informatiques dans l'espoir de comprendre un peu les techniques dont je pensais avoir besoin pour des choses qui aujourd'hui n'intéressent plus personne. Nous posions énormément de questions. Il n'y avait même que ça, des questions. Très souvent, le sous-titre du message était « tout est dans le titre », ce qui n'empêchait nullement le questionneur de développer abondamment, et très souvent d'une manière qui rendait la question incompréhensible. Nous avions pitié de ces questionneurs bavards et confus, mais il ne fallait pas le montrer, il fallait répondre en laissant croire que nous avions compris la question, que nous étions en mesure de lui apporter une solution. Imaginez le temps gagné, l'énergie économisée, la paix intérieure et la clarté mentale épargnées, s'il s'était cantonné au titre de sa question ! D'où les multiples « C'est trop long ! » indignés qui répondent à nos pauvres textes dont 99% des mots sont en effet superflus. Mon royaume pour un titre ! « Cet acide borique est alors titré par la soude et la phénolphtaléine comme indicateur en présence de polyalcools comme le glycérol ou le mannitol. » Le titre est tout. Es ist genug. Ne dit-on pas : à quel titre désirez-vous me voir ? Le titre est le royaume. Ils veulent à tout prix une recette pour obturer l’angoisse de notre trop fréquente inefficacité thérapeutique, car, oui, nous sommes inefficaces, il faut le reconnaître : ce qu'ils attendent de nous est impossible ; nous ne les guérirons pas. Emmanuel Macron l'a bien montré : l'essentiel est d'avoir un projet et des croyants. Le reste suivra. Quel qu'en soit le prix. 

Il est regrettable que l'assassinat soit interdit. Je pense qu'il réglerait beaucoup de problèmes artistiques et littéraires insolubles d'une manière élégante mais il faut faire avec cet interdit. L'Œuvre est toujours à venir. Nihil nisi propositum. Et si l'œuvre est toujours à venir, c'est que nous n'atteindrons jamais le lieu où elle est pleinement réalisée. J'ai de grands desseins, mais elle a de très beaux seins. Entre les deux, mon cœur ne balance pas. Il y en a qui disent : « Je serai Chateaubriand ou rien », quand d'autres comprennent que rien contient tout, depuis toujours, y compris Chateaubriand et Roland Barthes. Ma femme est inconnue, soit, (mais) il est inutile que je vous le prouve : elle est plus que Chateaubriand et Roland Barthes réunis. Elle seule peut susciter des titres parfaits, qui disent tout sans le dire. Le désir d'écrire est bien plus précieux que les pages écrites. Mon cœur est immobile. Les romans se dégonflent et se vident de toute substance, c'est à cela que j'assiste, médusé, dans une impuissance jouissive. J'avais non-écrit, dans le temps, un petit roman intitulé « Tais-toi, je t'en prie », titre adorable que j'avais volé à Raymond Carver. Il ne l'a jamais su et personne ne l'a jamais lu. C'était au temps où je fréquentais V. J'avais tout le temps envie de la faire taire, par tous les moyens, y compris le meurtre. Je lui dois beaucoup, c'est maintenant que je m'en aperçois, car cette injonction, c'est désormais à moi que je la formule, par un curieux retournement du désir. Faire l'amour à une femme, n'est-ce pas la manière élégante et détournée que l'homme a trouvée pour la faire taire au moins quelques instants ? Le livre impossible est comme la femme, il faut soit le tuer, soit le faire taire en le baisant. Il va crier, certes, mais ce cri ne ressemble pas à sa parole, il en est même l'exact contraire, et c'est tout ce qu'on lui demande. Le cri d'un livre, c'est son titre. Quant à la prolifération…

dimanche 6 avril 2025

En fur et sur mesure (notes)

Ça doit être terrible, d'être journaliste à la télé. Passer ses journées à couper la parole aux autres et ne faire des brimborions qui leur tombent des babines que des litanies de verbe mort touillées dans le grand chaudron médiatique de la platitude ressassante et autorisée. 

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Quand je pense à mes morts, je n'ai pas le sentiment de regarder derrière moi, mais devant. Ce que nous laissons n'est pas un fardeau dont nous sommes soulagés mais une voie ouverte dans laquelle il faudra s'engager quoi qu'il arrive.

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(Tristesse, op. 6) Il n'y a qu'un musicien aussi raffiné que Gabriel Fauré qui est capable de produire une mélodie aussi simple et brûlante, semblant improvisée, dans laquelle s'entend tout le génie français et son émouvante fragilité. On ne sait plus vraiment de quel genre il s'agit, le grand, le petit, le modeste, le très-subtil ou le plus recherché. Il y a quelque chose d'aristocratique, dans cette façon d'être simple, de laisser la mélodie aller et venir au sein de l'harmonie, d'y trouver sa place, qui semble de hasard. Ça pourrait être une chanson. C'est une chanson, précieuse comme un dernier souffle, si intime et si familière. 

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Les seuls qui semblent ne pas vouloir nous couper la parole sont les pauvres invités, à la radio ou à la télévision. Mais on ne peut ignorer que s'ils se trouvaient en face de nous, ici et maintenant, ils se comporteraient exactement comme les bourreaux médiatiques qui les torturent sans qu'ils se départissent de leur bon sourire de victimes consentantes. Que vient-on chercher, en ces lieux, si ce n'est la punition qui accompagne nécessairement le faux privilège d'être placé au centre d'un écran qui cache autant qu'il montre, et qui, dans presque tous les cas, ne laisse passer que des vérités défuntes ou inoffensives. 

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Il faut donc que je reproduise des imbécilités (sur Facebook) pour que le monde rapplique en masse chez moi, et encore, en pratiquant la méprise d'une manière si caricaturale qu'on se prend à douter de son sérieux… Sacrée leçon d'humilité ! Ce que l'on écrit ne compte pas, n'intéresse pas, ne plaît pas. Ce qui compte, c'est à qui l'on parle, de qui ou de quoi l'on parle, et, surtout, c'est de tenir compte du lecteur et de ses obsessions, au premier rang desquelles la sacro-sainte Actu tient le rôle du Maître tyrannique. Il faut bégayer en chœur partout où c'est possible, puisqu'on ne le fait plus à l'église. 

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Ça y est, on nous explique maintenant que Val Kilmer est un immense acteur et que Heat est le plus grand polar de tous les temps… Ça ne s'arrêtera donc jamais. Ils adorent la médiocrité, ou ils ne connaissent que ça, je ne sais pas. 

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Une dame écrivait ce matin une chose très juste, sur Facebook. Certaines manières d'écrire rendent les guillemets inutiles. On n'a pas besoin d'eux, quand on cite certains de ceux qui croient indispensable de nous donner leur opinion sur la littérature (ou sur la musique). Leur graphie, l'état de leurs phrases, de leur ponctuation, la forme de leur prise de parole, leurs fautes d'orthographe et de français sont un drapeau qui les identifie sans risque d'erreur. Pourtant, erreur, il y eut bien, et de manière cocasse, puisque beaucoup de ceux qui passaient par là m'ont attribué les quelques phrases que j'avais trouvées sur Twitter et qui dénigraient l'un des livres que je préfère dans toute la littérature connue de moi : L'Éducation sentimentale. On connaît les arguments par cœur : c'est trop long, il ne se passe rien, on s'ennuie. Inutile de s'attarder sur ces attardés. Ce qui est remarquable, en revanche, c'est tout ce qui entoure la « critique ». Comme le dit une autre personne ayant participé à la discussion, il y en a même qui croient nécessaire de réhabiliter ou de défendre Flaubert, et c'est bien entendu le pire. Ne pas aimer le bel ennui, et les prétendues longueurs, c'est se fermer à jamais la porte de la littérature. 

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Après tout, qu'est-ce que cela peut bien nous faire, que les gens n'aiment ni la littérature ni la musique. Ressemblent-ils à ceux qu'on croise à la caisse du supermarché, tatoués, le caddie plein de cochonneries et la parole pleine de vulgarités ? Et alors ? Voudrait-on les persuader de lire Pessoa ou d'écouter Gesualdo ? Certainement pas. On n'aimerait pas plus les croiser à un récital de Maria Joao Pires. Le monde est donc bien fait, puisque nous écoutons la sonate de Berg sans trop de crainte d'avoir à en partager l'agrément avec ces épais morceaux d'humanité, Droite et Gauche confondues, faut-il le dire. Le bonheur, après tout, ne consiste-t-il pas à choisir ses contemporains, afin que ceux-là ne gâchent pas les rares réjouissances qui nous sont encore promises ? Il y a peu, j'ai regardé Alice et le maire, un film assez intéressant dans lequel une jeune femme très lettrée et vaguement parfumée de philosophie est recrutée pour « donner des idées » au maire de Lyon, joliment interprété par Fabrice Luchini. Il arrive dans ce film que les protagonistes, faisant tous partie du « staff de la mairie », reçoivent des invitations pour aller entendre (et voir) l'Or du Rhin à l'opéra. À la sortie, on demande à Alice, la jeune héroïne, ce qu'elle en a pensé. « Oui, c'est très beau. » Je ne sais si cette répartie a été imaginée comme LA répartie comique du film, mais elle m'a bien faire rire. Personne ne s'y est ennuyé, dans ce prologue de la Tétralogie qui dure deux heures et demie ? Ils n'ont pas trouvé qu'il y avait des longueurs ? Qu'il ne se passait rien ? Comme ce monde est merveilleux… Comme ce cinéma est sympathique… 

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J'ai repris Les Onzes, de Pierre Michon, livre que j'avais lu, sans le terminer, il y a quatre ans. Cette fois-ci je l'ai lu d'une traite, avec beaucoup de plaisir et d'admiration. Il y a toujours cette déception, néanmoins ; il y a que je ne retrouve pas ce qui m'avait tant impressionné dans les Vies minuscules : l'inspiration. Une inspiration sans temps morts. La sensation que celui qui se tient devant la page se coule dans un souffle impossible à calmer et que cet état le met en phase avec ses phrases, irriguées d'autre chose que de volonté et d'intelligence. On pardonne tout à un texte inspiré, même l'érudition. Le sentiment de la langue, qu'indéniablement il possède à un degré très élevé, ne suffit pas ; Michon fait partie de ces écrivains dont on doit sentir qu'ils écrivent sous la dictée de quelque chose qui les dépasse, qui les traverse à ce moment unique qui ne reviendra pas. Leur seul impératif est la ponctualité. Quand ils y réussissent, c'est extraordinaire. Quelques unes des Vies minuscules sont ainsi portées à incandescence par le corps de l'écrivain qui vibre jusqu'au plus intime des phrases qui pénètrent en nous en maîtresses et nous rendent non seulement apte à les assimiler, mais surtout à ne pas désirer d'autres phrases que celles-là, pas d'autre construction, pas d'autre rythme. Michon aime la densité. Il aime aussi nous soumettre. (Il y a des corps de femmes, comme ça.) On peut se mettre cent fois devant une table, devant un piano, devant une toile, et quatre-vingt dix-neuf fois n'être pas à sa place, pas à son heure. Si l'on cherche ce degré de maîtrise, cette température des idées, cet arrangement indiscutable des formes, il faut admettre que le déchet sera énorme. À moins de se nommer Jean-Sébastien Bach. Et puis la fantaisie… Je crois qu'il faut donner aux écrivains en herbe des exercices de contrepoint et de transposition. 

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On leur parle prépositions, ils répondent taxes de douanes. On leur parle de la Présence, ils répondent « être au rendez-vous ». L'humour dans la littérature ou dans la vie ne se trouve jamais là où l'autre l'attend ; à chaque fois il nous sépare de cet autre d'une manière déplaisante ou drôlatique. On se croyait avec et on est sans. Ça va finir par un « en fur et sur mesure »…

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Oubliez un peu la sémantique, portez votre attention sur tout ce qui ne signifie pas, ou presque pas, ou plus. Le sens vous le rendra au centuple, s'il ne s'est pas endormi. 

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Travailler le seul jour où l'on devrait se reposer, se reposer tous les jours où il convient de travailler. Ce n'est même pas un blasphème. Ni une révolte. C'est une méthode. La seule qui convienne à celui qui remonte le courant parce qu'il a oublié quelque chose en cours de route. Quand on a tout essayé pour se conformer au pluriel et que l'on fait semblant d'accepter d'être singulier, malgré le ridicule et l'herbe trop haute dans le jardin.

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Cet imbécile de journaliste télé qui demande à Bruno Monsaingeon si Gould était « sympa »… Et pourquoi pas s'il était « cool », ou « zen »… Pauvre andouille ! Si au moins il ne le connaissait pas du tout, s'il venait d'en entendre parler pour la première fois dix minutes avant son interview, on pourrait passer sur l'ignominie de ce vocabulaire, mais non, il le connaît bien, il est capable d'en parler, il a des références… C'est désespérant. C'est foutu. « C'est mort », comme je crois qu'il faut dire. 

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Il faut bien reconnaître que nous préférons presque toujours l'analphabétisme à l'illettrisme. On peut parfois négocier avec le premier, jamais avec le second. 

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La Messe en Si est peut-être le plus mystérieux de tous les grands chefs-d'œuvre de la musique occidentale. Elle ne semble pas d'un accès difficile, pourtant, elle est même séduisante en maintes occasions, mais cette œuvre, formée à partir d'œuvres beaucoup plus anciennes au soir de la vie de Bach (1724-1749), est une prodigieuse opération de synthèse et de reprise. Dans la reprise, on mêle l'ancien et le nouveau (qui se transforment l'un l'autre), on ne répète pas, et c'est sans doute le geste le plus important de Bach durant toute son existence créatrice (existence créatrice est ici un beau pléonasme). Ce n'est pas un révolutionnaire au sens où il n'y a pas de table rase, chez lui, mais la constante et géniale reprise de techniques et de matériaux qu'il est capable d'amener plus loin, plus profond, avec un lyrisme qui semble évident, qui emporte tout et donne cette physionomie si aimable et si familière à toute sa musique. Dès lors, elle peut s'adresser à tous, combler le savant et l'ignorant, le snob et le solitaire. 

La Messe s'est dévoilée à moi à Athènes alors que j'avais seize ans. Ettie, que j'avais rencontrée quelques jours auparavant, m'avait traîné plus ou moins de force dans un magnifique théâtre antique où cette œuvre était donnée par l'orchestre et les chœurs de Karl Richter. Oh, je l'avais déjà dans l'oreille, cette messe que mon père vénérait, mais enfin je crois bien que je ne l'avais jamais écoutée in extenso, et encore moins au concert, et avec cette qualité acoustique si particulière. L'éblouissement que j'ai ressenti ce soir-là est resté gravé en moi jusqu'à aujourd'hui où j'entends à nouveau cette messe, ce matin. C'est donc 53 ans plus tard qu'elle se fraye à nouveau un chemin en moi, et je revois encore les choristes, dont cette soprano que je fixais tout du long sans pouvoir détacher mes yeux de ce visage dont je tombai immédiatement amoureux. Je crois bien que c'est ce soir-là qu'un lien indéfectible s'est instauré entre l'amour et la musique. Dans un monde parfait, on ne distinguerait pas Son et Visage. 

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Pour lui, je suis et resterai « ampoulé », quoi que je fasse. J'ai tellement entendu cette critique, elle était tellement fréquente et même un peu automatique, dans ma jeunesse, que l'accusation qui en découle se dresse en permanence devant les onze Inflexibles de mon comité intérieur. Cette maudite ampoule ne s'éteint jamais, malheureusement. Et je sais bien qu'elle n'éclaire pas toujours ma chaste nuit sans raisons. 

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L'intelligence, c'est toujours un degré de plus dans la spirale du sens. Tel qui est arrivé là où il est arrivé pense qu'on ne peut pas aller plus loin, bathmologiquement parlant, qu'il a fait le tour de la question (qu'il a gravi tous les échelons). Or, un autre arrive, et va un degré plus loin, ou plus haut, ou plus profond. De là où il est, il trouve que son prédécesseur est bête, car de son point de vue, même s'il n'a progressé qu'à peine, il voit les choses tout autrement. L'un voit un ciel blanc, l'autre un ciel noir, alors qu'un millimètre les sépare.



dimanche 16 juin 2024

J'aurais voulu m'allonger

 

Elle me dit : « Cc. Écris-moi en privé. » Et je pense à Paulette. Paulette W. Rue des Blancs-Manteaux, fin des années 80. Les falafels, en sortant de chez elle, l'attente dans le square, avant, et la librairie, rue Vieille-du-Temple. Elle parle des « doubles silences », celui de A et celui de A, qui « vont tout au long de l'entreprise dérouler leurs lignes mélodiques selon des modes mineurs ou majeurs, juxtaposés ou alternés le plus souvent, interférents parfois, dissonants ou accordés, à l'unisson. » Le silence n'est pas seulement avant ou après, il est aussi pendant. La présence silencieuse est un appel, et l'on s'y engouffre comme un désespéré qui ne connaît pas d'autre chemin que celui de l'abandon. Faire l'amour. Dialoguer. Écouter. S'entendre. Traîner sur une syllabe, buter sur une consonne. Peace Piece, de Bill Evans, on voit qu'il a écouté Chopin (la Berceuse) et Messiaen (et les musiques nocturnes de Bartok). La remémoration, sur un fil… Le désir de savoir et le désir de transgresser, pourquoi se sent-on allumé alors qu'elles ne font que passer, les passantes ? Tout le monde veut la paix… Non, bien sûr, c'est la guerre, qu'on veut, entre deux silences ; la guerre des corps et des désirs juxtaposés, croisés, superposés. Il paraît qu'il devrait exister des sexualités non-louches. Laissez-nous rire. Peace and love, si j'ose dire, que je suis, mais il y a des limites à la connerie, tout de même. J'ai appris une chose merveilleuse : « Le mot “allumeuse” est apparu vers 1850, notamment dans l’argot des policiers, qui appellent ainsi une prostituée qui ne devait apparaître dans les rues qu’au moment de l’allumage des réverbères. » Aujourd'hui, les allumeuses se présentent à nous dès que le Wi-Fi fonctionne. Je n'ai pourtant allumé aucun réverbère, que je sache, mais ça ne l'empêche pas de me dire : Cc, écris-moi en privé.

Pour qu'il y ait un étant, encore faudrait-il qu'il y eût un été. De doubles silences en doubles paroles, nous avançons toujours en crabe dans les intermittences d'un cœur fêlé. La parole est d'argent, c'est déjà pas mal. Écris-moi en privé… Elle ne m'aurait jamais dit ça, Paulette, mais j'aurais voulu m'allonger, moi, j'aurais eu plus de facilités à lui raconter ce que je croyais être des horreurs. Elle avait ce petit sourire, parfois, rarement, le silence n'était pas seulement avant ou après, il était aussi pendant que nous étions assis et figés, dans la demi-obscurité utérine de son cabinet. J'aurais dû être plus agressif, brute. Après tout, c'est moi qui payais et je n'ai jamais réussi à être amoureux d'elle. Parfois, en sortant de chez elle, j'allais voir France, rue Blondel. C'était bien. On regardait la neige tomber, à poil, au chaud, et je la caressais gentiment. Je parlais plus facilement. Nous déroulions nos lignes mélodiques selon des modes mineurs ou majeurs, juxtaposés ou alternés le plus souvent, interférents parfois, dissonants ou accordés, à l'unisson. Rarement dissonants… Il y avait une amitié étonnée mais réelle, presque de la tendresse, sans qu'on ne demande rien. Pour moi elle quittait son air sévère et allongeait ses deux seins débordants contre mon flanc jusqu'au moment où ses consœurs frappaient à la porte parce que je restais trop longtemps. Alors je la regardais pisser dans le bidet, et se rhabiller paresseusement, et je rentrais chez moi à pied. On parle mieux allongé, je crois. Elle m'avait envoyé une carte postale de Martinique. Son écriture maladroite mais honnête m'avait bouleversé. 

Entre le cabinet du psychanalyste et la chambre des allumeuses, il me semble qu'il y a de nombreux points communs, et je ne dis pas cela en mauvaise part. Le corps parle autant que la bouche et l'on se sait jamais d'où viennent les phrases qui nous traversent. Les mots sont liquides et musards, on les voit qui s'écoulent mollement d'une chair à l'autre, qui prennent leur temps, qui se déforment, qui font halte en plein milieu du chemin, qui semblent hésiter. Nous savons que ces lieux sont protégés du regard de nos amis, qu'on peut y être celui que personne ne connaît. Ça repose et ça consolide la part de solitude qui nous fonde. 

On ne sait pas toujours distinguer le plaisir de la douleur, et c'est dans cet entre-deux incertain que se cueillent les joies les plus fécondes et l'exaltation la plus pure.

samedi 14 octobre 2023

Gros tambour

 

Depuis une semaine, je me tais, pour tenter de faire pièce au bruit ambiant. Le chaudron à paroles n'a pas besoin de moi. Ils savent tous ce qu'il convient de penser, et, surtout, tiennent très fort à le faire savoir, urbi et orbi. Le fameux « ça ne se discute pas » est en majesté, qui paraît bien trop neuf, et la prise de position voit son action monter en flèche ; elle va faire sauter la banque. Partout il n'est question que de « nettoyage de listes ». Ils ont sorti leur brosse à poil dur et leur détergent et ils frottent jusqu'à l'os, de toute leur assurance pavoisée. On m'envoie des dénonciations, des noms à bannir, on m'encourage à des gestes hygiéniques ou salvateurs, on se prémunit collectivement, on se signe à la ronde, et plutôt deux fois qu'une. On me parle de « silence honteux » quand c'est le vacarme qui nous brise les tympans. Le Gros Tambour vertueux bat son plein et la passion de se trouver admirable connaît un spectaculaire regain, comme il est désormais de mise dans notre société, à intervalles réguliers. Il n'est pas impossible que la honte très intériorisée des trois années passées y soit pour quelque chose. L'occident semble trouver là une précieuse occasion de se sentir à nouveau justifié : la posture rachète l'imposture à bas prix. La mobilisation unanime efface les fautes comme un bon bain chaud dissout la crasse de la semaine. Certes, l'ennemi nous facilite beaucoup les choses. On peut dire qu'il aura mis de l'ardeur à se rendre hideux. Cela rend la messe plus brûlante et plus facile à célébrer. C'est gagnant-gagnant, comme aiment dire les cons. La solidarité a toujours un je-ne-sais-quoi de répugnant, quand elle s'exerce à distance vis à vis de gens dont nous ne savons finalement pas grand-chose, car l'impression qui domine est que cette solidarité ne tiendrait pas une seconde dans les conditions réelles qui la rendraient dangereuse ou seulement désagréable. 

Je ne peux pas, à cet égard, ne pas penser à moi, je veux dire à celui que je fus il y a quelques années, quand j'avais à l'égard du « problème israëlo-palestinien » une position aussi claire que tranchée dans laquelle je me trouvais fort bien. Comme c'était confortable, de savoir ce que je devais penser, comme c'était simple, surtout, et rassurant, et comme l'image que je voyais de moi dans le regard de mes interlocuteurs me semblait idéale, conforme à l'idée que je me faisais de moi. J'avais lu vaguement trois livres sur le sujet et ma religion était faite, c'est le cas de le dire. Ça ne souffrait pas la moindre discussion. Tout cela est assez drôle, si l'on veut bien y penser calmement, et si je me remémore ma jeunesse, durant laquelle la « question palestinienne » était connotée positivement, et même, on peut le dire, jouissait d'un prestige indéniable, dans les cercles que je fréquentais. Je dois même avoir encore dans ma bibliothèque un numéro de la Revue d'Études palestiniennes » d'Élias Sanbar, acheté en ces années-là, numéro que bien sûr je n'avais fait que parcourir. Je me souviens pourtant de ce jeune Palestinien, dans ma chambre d'hôtel, au Koweit, un électricien, et qui, étrangement, m'avait demandé si j'étais « favorable à la cause palestinienne ? » Pris au dépourvu (je n'avais à ce moment-là aucune opinion sur une question qui ne m'intéressait pour ainsi dire pas), je crois me rappeler que j'ai pourtant répondu positivement à sa requête, par timidité ou pour lui faire plaisir, je ne sais. Israël et la Palestine, c'était pour moi, en octobre 1976, quasiment une non-question. Il y avait bien eu Septembre noir, à Munich, en 1972, qui nous avait fait parler un peu, après un article de Jean Lacouture dans Le Monde, qui disait je crois qu'il était possible d'« expliquer sans justifier », mais c'était déjà loin, et pas du tout dans mes préoccupations immédiates. J'avais alors ce qu'on appelle une sensibilité de gauche, et pour les sensibilités de gauche, la cause palestinienne était l'une des moins questionnables, certes, mais si je m'interroge honnêtement sur mes intérêts privés, je dois dire que concrètement je n'en avais rien à battre. C'était intellectuellement, que le problème nous semblait sexy et peut-être digne d'étude, mais pour ma part elle en était restée au stade de la velléité. 

Les Arabes (au sens très large), pour le dire très franchement, nous avions essayé de les aimer, à cause de notre positionnement politique et par anti-conformisme familial, mais le moins qu'on puisse dire est que notre jeune bonne volonté n'avait pas donné les fruits escomptés. Nous nous sommes toujours sentis différents d'eux, pour le dire platement. Quant aux Juifs, je crois qu'il en était très peu question, dans ma jeunesse, et, surtout, que nous ne savions pas du tout à quoi ils pouvaient ressembler, ce qui est ennuyeux quand on veut croire à une quelconque étrangèreté. Il y avait bien quelques phrases un peu antisémites sur les bords de mon père ou de quelques amis, qui semblaient leur donner un contour particulier, mais si l'on prend la peine de replacer les choses dans leur contexte, tout cela était assez anodin et sans aucune conséquence réelle. Les Juifs n'existaient que par ouï-dire, comme une sorte de mythe un peu vague, et les Arabes étaient par conséquent les seules figures de l'étranger radical qui nous fussent proposées — je dis étranger radical pour marquer la différence avec les étrangers familiers qu'étaient les Italiens, les Espagnols ou les Portugais, dont nous avions l'habitude. 

J'ai bien conscience de me contredire, moi qui n'ai cessé de proclamer qu'il fallait prendre parti, juger, choisir et discriminer, quitte à se tromper. J'ignore tout ou presque de la raison véritable qui m'a fait réagir ainsi depuis une semaine mais je sens qu'elle est très profonde, cette raison, et qu'elle vient à point. On ne peut s'installer sans risques dans une posture, fût-elle la meilleure et la plus justifiée, la plus raisonnée. Pour le dire autrement, il y a quelque chose dans la raison même qui vient la combattre pour la sauver. Le confort intellectuel ou moral est, à l'instar du confort physique, un poison lent mais puissant dont le caractère morbide peut passer inaperçu jusqu'à ce qu'il soit trop tard pour faire machine arrière. Nietzsche parlait de « fausse alerte permanente » en ce qui concerne l'actualité, et la formule me paraît plus pertinente que jamais. Nous avons très souvent l'impression, devant les nouvelles du monde qui nous parviennent et ce qu'elles provoquent (et ce n'est même plus qu'elles nous parviennent, justement, car nous sommes baignés en permanence dans leur flux à la fois nourricier et sidérant), que nous sommes obligés d'y réagir, et d'y réagir d'une manière que nous ne choisissons pas. Nous sommes toujours placés devant des alternatives : il y a un bouton rouge et un bouton vert, et ces boutons nous paraissent si évidents que nous ne songeons plus que d'autres réponses pourraient exister. C'est la méthode des “coups bloqués” (c'est d'ailleurs le procédé infaillible qu'ont imaginé les présidents de la République français pour se faire élire et réélire, depuis quelques années). On nous donne l'impression d'opérer des choix, alors que nous sommes captifs d'une alternative décidée par d'autres. Il faudrait, à chaque nouvelle nouvelle, avoir le réflexe salvateur de détourner le regard, au moins un temps. 

Bref, depuis une semaine, je n'ai pas tellement envie de brailler avec les autres. Je n'ai pas envie qu'on sache de quel côté penche mon cœur, et je n'ai peut-être même pas envie de le savoir. Je n'ai pas envie de dire ce que je pense si tant est que je pense quelques chose — même à moi, je ne le dis pas, ce que je pense. Disons que je n'ai pas envie de jouer le jeu. Je voudrais arrêter un peu de penser car je sens que ça pense trop à ma place, que ça pense tout seul. Je veux un peu de silence en moi. Je sais que c'est très mal vu mais tant pis. Je ne crois pas que les âmes s'ajoutent aux âmes pour prendre la défense d'autres âmes et je crois que la clameur qui s'étend spontanément recouvre souvent la vérité. Je crois aussi qu'en certaines circonstances le silence peut avoir plus à nous dire que les paroles qui s'agrippent aux paroles. Et puis, il faut être honnête, il y a aussi le dégoût de la parole politique (et de ceux qui la portent) qui monte comme une eau sale par temps d'orage : quand tout le monde la reprend, cette parole, elle montre son sale visage de Gorgone aux ongles noirs ; nous connaissons trop ses rictus et ses phrases bourdonnantes. Tout se met à sonner faux, quand l'Unisson est obligatoire, et le verbe se dévore lui-même car il ne trouve plus son chemin.

« Pour l'Occidental qui est parvenu à se diriger dans son éblouissant chaos, la lecture du Coran est une chose exaltante. Le Livre fulmine de façon magnifique contre les chrétiens, les Juifs, les idolâtres, les polythéistes, les sceptiques, les tièdes et les rieurs, contre tous ceux qui ne se livrent pas tout entiers avec une soumission totale à une foi monolithique. C'est un cri éperdu d'amour de Dieu, de désir de Dieu, de confiance en Dieu. Un cri qui a le son rauque des voix arabes, la dure rigueur des âmes primitives, mais quelle certitude, quelle volonté de sacrifice, quel courage brûlant. Ce n'est pas un Livre de paix mais un guide pour les militants. Les musulmans n'y cherchent pas la paix, mais la certitude, l'inébranlable conviction indispensable à celui qui se bat, la détente délicieuse qu'il y a pour certaines âmes avides d'absolu à s'abandonner sans réserve à un torrent. » En lisant ces quelques lignes de Jean Béraud-Villars (L'islam d'hier et de toujours), j'ai la sensation que le Coran est la seule lecture qui ait encore cours aujourd'hui. Nous avons tous soif de convictions inébranlables, et, plus encore, qu'on nous guide dans notre militance inconsciente, qu'on nous dise quoi faire, quoi aimer et quoi détester à chaque instant de la journée. D'un côté les réseaux sociaux, le monde disponible et instantané, et de l'autre, une Loi impitoyable et intemporelle qui nous guide avec autorité : On pourrait penser que les deux s'opposent et se contredisent, mais il se pourrait bien qu'existe une alliance profonde entre ces deux manières d'envisager la vie. Les publicitaires et les imams sont potes en loucedé, j'en suis convaincu. Ils veulent s'abandonner à un torrent, ils veulent qu'on les suive dans ce torrent, et moi je suis très loin d'être inébranlable : ma loi est une loi incertaine qui épouse les contours du vivant, et ces simplifications me font peur. 

Je crois que je ne me contredis pas suffisamment. 

dimanche 18 juin 2023

Comme dit l'autre

« L'instant où nous croyons avoir tout compris nous prête l'apparence d'un assassin. » (Cioran)
« Un dictionnaire sans citations est un squelette. » (Voltaire)


Il y a les citateurs, et il y a les citationneurs. Il y a les citations, et il y a les citations. 

— On se fâche rarement avec un frère jumeau. 
— Oui, mais lui il est parti avec ma petite amie !
— Vous êtes sûr que ce n'est pas avec la sœur jumelle de votre petite amie ?
— …

Faire des citations, aimer faire des citations, et Dieu sait que j'aime ça, c'est partir en voyage de noces avec la sœur jumelle de son frère jumeau, c'est regarder sa main gauche en la prenant pour sa main droite, c'est faire un détour pour mieux rentrer chez soi, c'est mettre un masque avant de se regarder dans le miroir, c'est aller voir à quoi l'on ressemble quand on porte un costume trop grand pour soi. C'est toujours l'occasion de mieux se connaître, et de mesurer la distance qui sépare nos phrases de celles dont nous rêvons. C'est disposer près de nous d'une force de langage et d'une force de sens qui nous attirent dans leurs orbites, ou, au contraire, nous repoussent au loin. C'est en définitive nous donner la chance d'éprouver l'intervalle qui nous sépare de notre désir. Ce « comme dit l'autre » est une source à laquelle nous allons nous abreuver, et dans laquelle nous apercevons notre reflet trouble. Pourquoi telle fleur, pourquoi pas telle autre, cueillie sur le bord du chemin ? Parce que c'est nous qui sommes passés là. Quand j'étais plus jeune, j'avais confectionné un recueil de mes citations favorites. J'ai un peu peur de remettre le nez là-dedans, car ce ne sont pas des citations, que je vais retrouver, mais l'image de celui que je fus. De la même manière que nous sommes toujours anxieux à l'idée de revoir ou de seulement repenser à celles dont nous avons été amoureux jadis. Toute notre vie est là, dans cette « seconde main », dans la reprise de nos choix, dans ce double-mouvement de l'altération et de la désaltération. Nous sommes un autre, des autres, surtout lorsqu'on écrit.

Une des choses les plus déprimantes de Facebook ou de Twitter, ou de n'importe quel réseau social, tient à l'aspect des citations. Personne ne cite bien. Toute la journée, ce ne sont que citations approximatives, mal fagotées, mal coupées, déformées, dans lesquelles les guillemets sont utilisés en dépit du bon sens, et qui démontrent que ceux qui citent ne comprennent pas ce qu'ils lisent, quand ce ne sont pas tout simplement de fausses citations, ou de fausses attributions (l'intelligence artificielle ne va pas arranger ça). Ce matin encore, un ami m'envoyait une copie d'écran qui montrait une citation de Richard Millet : « La beauté sans intelligence n'est que fadeur. » Millet n'est pas en cause, ici, mais celui qui cite, dont la lecture est vulgaire ou sans intérêt. En l'occurrence, on se doute (je ne suis pas allé vérifier) que cette phrase est précédée ou suivie d'autres phrases qui lui ôtent sa platitude, ou au moins l'atténuent, mais la citer telle, en elle-même, démontre seulement qu'on aime les platitudes. Une citation est par définition une coupe opérée dans un texte (et plus que ça, dans l'œuvre d'un auteur). D'où l'importance extrême des limites, du commencement et de la fin de la citation. C'est la manière dont la ou les phrases sont extraites (séparées) du texte, qui compte, c'est ce que la phrase laisse sentir de son avant et de son après. La forme, ici comme ailleurs, est essentielle.

Il est bien sûr parfaitement normal que plus personne ne sache citer, puisque citer implique d'avoir lu, et surtout d'avoir bien lu. Tout se tient. Je ne croise plus, sur les réseaux sociaux, que des gens qui ne savent pas lire, et donc pas écrire, ou plutôt, des gens qui ne savent pas écrire, et donc pas lire. La citation démontre presque toujours avec une précision implacable le degré de savoir lire de celui qui la fait. 

Comme je disais sur Facebook que plus personne ne sait citer, j'ai eu droit à cette réponse : « Les citations sans guillemets, les citations où l'auteur n'est pas donné, pire les citations sans guillemets et sans nom d'auteur pour faire croire à une profondeur de pensée personnelle, les citations tirées de leur contexte dont le sens est parfois complètement différent pour coïncider avec ce que veut dire le citateur ,les citations qui se propagent à longueur d'années sur FB avec ou la même faute d'orthographe ou la même erreur sur l'auteur, les citations d' une page entière d'un livre pour faire croire qu'on l'a lu et tellement récurrentes qu'elles donnent à penser que l'auteur n'a écrit qu'une seule page dans toute sa vie . » Et bien sûr il y a beaucoup de vrai, ici, mais ce que je trouve amusant, c'est que j'aime beaucoup, moi, faire des citations sans donner le nom de l'auteur, car neuf fois sur dix, le nom de l'auteur efface la citation, la neutralise. Il y a déjà très peu de personnes qui lisent vraiment un énoncé avant d'y réagir, mais j'ai remarqué qu'une citation accompagnée du nom de son auteur n'était quasiment jamais lue. Il se passe à peu près la même chose avec la musique. J'ai déposé l'autre jour une vidéo de Vladimir Horowitz dans laquelle on le voit jouer comme une patate. Tout le monde sait quel extraordinaire pianiste il est, sans doute l'un des plus grands de tous les temps, il n'est pas besoin de revenir là-dessus. Mais il lui arrivait parfois de très mal jouer, il a donné des récitals catastrophiques, et il le savait. Dans le court extrait que j'avais déposé, on avait l'impression qu'il avait tout juste déchiffré la partition qu'il était en train de jouer, mais, bien sûr, c'est Horowitz, et un déchiffrage d'Horowitz, c'est déjà quelque chose. N'empêche, même sa femme avait l'air consternée. Ils savaient tous les deux à quoi s'en tenir. Eh bien est arrivé ce qui devait arriver, tout le monde y est allé de son petit cœur. Je suis convaincu que les trois quarts de ceux qui ont liké n'ont même pas pris le temps d'écouter. Horowitz = génie, point-barre, comme ils aiment dire. Et c'est vrai, Horowitz est une sorte de génie, ce n'est pas moi qui dirai le contraire. Ça n'empêche absolument pas qu'il soit capable de très mal jouer. J'ai un souvenir qui, quand j'y pense, me fait rire, mais que je trouve riche d'enseignements. Travaillant la sonate en si mineur de Liszt, je n'avais pas été capable de m'empêcher d'écouter les disques des grands pianistes qui l'avaient enregistrée, alors même qu'Alsina me demandait toujours de ne pas écouter d'enregistrements avant que je joue parfaitement une œuvre. J'étais donc arrivé au cours avec un disque qui m'avait beaucoup impressionné, celui d'Horowitz, que j'avais prêté à mon maître afin qu'il l'écoute. Au cours suivant, il me l'avait rendu, avec ces six seuls mots pour commentaire : « Ça ne vaut pas un clou. » J'étais stupéfait, car je ne m'attendais pas du tout à cette réaction, et j'étais même pour tout dire scandalisé. Aujourd'hui, j'en ris, mais je ne saurais assez remercier Alsina d'avoir eu cette réaction. Peu importe qui joue, peu importe qui est l'auteur de telle ou telle phrase. Lisons, écoutons, et ayons confiance en notre jugement. Personne ne peut juger à notre place. Les livres des grands auteurs (et même des génies) sont remplis de phrases plates et ratées. Ça n'enlève rien à leur génie, je dirais même au contraire ! Parmi les compositeurs que je connais, il n'y guère que chez Jean-Sébastien Bach que j'ai pas encore trouvé (ou si peu) de banalités ou de fautes de goût. Même dans l'œuvre de l'immense Beethoven, il y a du déchet. Et alors ? N'aurait-il composé que les Variations Diabelli ou la Symphonie Héroïque qu'il resterait pour moi tout au sommet de l'art musical.

D'un autre côté, bien sûr, une citation n'est jamais complètement indépendante de son origine, que celle-ci soit le texte ou l'auteur. Les deux lectures sont nécessaires et inséparables. La lecture dans l'absolu, et la lecture relative au contexte et à l'autorité. La même phrase écrite par deux auteurs différents n'aura jamais, quoi qu'on en ait, le même sens. C'est bien pourquoi la citation est un art difficile, car c'est un jeu constant avec des niveaux de sens complémentaires et antagonistes, c'est un jeu subtil qui demande du tact et une certaine culture. Toute citation a trois temps : le fragment (en) lui-même, sa substance ; son extraction, son choix, la coupe, la lecture qu'on en a, ce qu'on y entend ; enfin, sa re-production, la manière dont on l'insère dans sa propre langue. Citer, c'est enfourcher un cheval dont on n'est jamais sûr de savoir le monter, et qui risque à chaque instant de nous mettre bas. Humilité ou orgueil, sagesse ou folie, il est impossible de trancher. 

Et puis il y a le temps. Le temps passe sur les citations comme il passe sur les hommes. Telle sentence sublime au moment de son éclosion peut acquérir avec le temps une patine splendide ou au contraire devenir parfaitement vulgaire. Cela dépendra beaucoup des citateurs, mais pas seulement. Une citation vieillit plus ou moins bien, en fonction d'un contexte culturel, politique, social. Une citation peut devenir un lieu commun ou au contraire se transformer petit à petit en un énoncé que plus personne ne comprend, s'enfoncer dans un splendide isolement, jusqu'à y disparaître. Le fait de faire des citations sans donner le nom de l'auteur (ou même sans utiliser de guillemets) contribue, me semble-t-il, à les rafraichir, à leur redonner vie, en leur permettant de trouver une nouvelle lecture et de nouveaux lecteurs. 

On peut être fâché avec les citations, avec l'art de la citation, avec le citationnisme compulsif, je le comprends très bien. Mais on y revient toujours, et ces retours sont à chaque fois l'occasion de constater qu'il est tout simplement impossible de faire autrement que de citer, c'est-à-dire de forcer à comparaître ceux qui nous ont précédés dans l'aventure du sens. Eux seuls sont capables de donner aux phrases que l'on prétend écrire une dimension réellement singulière. Il n'y pas de premier-mot, comme il n'y a pas de première-phrase. Nous ne pouvons que prendre le train en marche, et même quand la page est entièrement blanche, on sent bien qu'il suffirait de peu pour que de la parole en émerge de toute part. La parole des autres, c'est de l'encre et du sang qui remontent à la surface quand nous nous tenons en silence. Quand je cite, je somme un auteur de paraître (le juge cite le témoin, le matador cite le taureau (citar)), et il s'exécute. J'en fais le témoin de mon désir. Ce n'est pas tout à fait rien. L'intertextualité est partout, même quand nous nous enfermons à double-tour en nous-mêmes. Nous pouvons en avoir peur, nous pouvons nous en défendre et feindre de l'ignorer, mais quoi que nous fassions nous sommes pris dans ses tourbillons. La circulation en tout sens des fragments du Texte (toutes les paroles du monde) ne s'arrêtera jamais. « Toute œuvre est un palimpseste — et si l'œuvre est réussie, le texte effacé est toujours un texte magique. » (Julien Gracq) Que l'on cite ou que l'on ne cite pas, il y a ce texte effacé qui agit et nous permet d'écrire. On peut le faire apparaître (plus ou moins) ou le faire disparaître, mais il est toujours là. Citer, c'est une manière d'avouer le crime presque-parfait sur lequel repose toute œuvre, et c'est tout à la fois donner de faux espoirs aux enquêteurs chargés de nous confondre, les conduire là où nous souhaitons qu'ils s'égarent.

mardi 13 juin 2023

La parole manque

Un homme qui aime une femme est semblable à celui qui se jette par la fenêtre depuis un immeuble en feu sur le matelas disposé au sol par les pompiers, y rebondit, et repart directement dans un autre immeuble, en feu également, en passant par la fenêtre qu'il brise de son désir. Il n'a pas eu le temps de reprendre son souffle. La parole manque.

La vie avance trop vite. Je n'en distingue plus les stations, les pauses. Ou alors je fais du surplace, que je prends pour la vitesse extrême. Dans les deux cas, il n'y a plus rien d'ambigu, plus rien d'incertain, donc aucun espoir. Toutes les péripéties vont droit au but, et dans le même sens. Ce soir, lundi soir, j'ai fermé la maison et les volets, comme on referme un tombeau. La bêtise et la méchanceté sont colossales, dures comme le granit. C'est la seule chose sur laquelle nous pouvons compter. (Le mot “ambigu” a été inventé pour nous éviter le désespoir. Il ment. Je m'y accroche pourtant, parce que je manque de courage, et parce que ma solitude est trop accomplie pour susciter le respect.) La parole manque.

À mesure que le monde se complexifie, les êtres deviennent plus frustes — plus simples, au mauvais sens du mot. Ils ont raison. Ils savent d'instinct qu'ils ont déjà perdu la bataille du sens, et ils s'effacent de la scène, comme ceux qui s'aperçoivent, gênés, qu'ils sont nus en pleine rue. Ce n'est pas facile à accepter mais c'est inéluctable. La vie se retire de partout, c'est patent. Mêmes les bêtes l'ont compris. Elles font face à l'artifice buté avec une dignité simple et rude qui force le respect. La parole manque.

Je ne peux pas dire ce que je vois. Ou bien, si je l'écris pourtant, il faudra cacher les phrases qui viendront. Personne ne pourrait entendre ce que je voudrais dire. La parole manque.

On croit qu'on est à la recherche d'un synonyme, on va le chercher dans le dictionnaire, on revient avec lui, on l'insère dans la phrase qu'on est en train d'écrire, et l'on se rend compte alors que ce n'était pas d'un mot, qu'on avait besoin, mais d'une idée. Et, de proche en proche, c'est toute la phrase qui est modifiée, dont les idées ont été perdues ou retrouvées, de vieilles idées échangées contre des neuves, ou de très anciennes qui sont revenues alors qu'on les avait oubliées. Entre les mots et les idées, un étrange ballet s'installe, qui bientôt nous rend incapables de les distinguer, et de cette confusion chorégraphique naît enfin, parfois, la phrase espérée. Les synonymes sont des amis fourbes, mais c'est parce qu'ils mentent si bien qu'on en a besoin. 

La seule possibilité réelle que nous offre la vie est de tout miser sur la chance et l'impondérable. La musique a toujours raison et j'ai toujours tort. Vous avez cru vous divertir et vos phrases vous ont révélés. La parole manque. Surtout quand il y en a beaucoup. 

samedi 31 mars 2018

Les haut-parleurs



Il y a des gens qui parlent toujours comme si nous nous trouvions à cinquante mètres d'eux. Ils ne savent pas parler sans gueuler.

Soit ils sont sourds – et l'hypothèse est assez plausible, car les sourds sont légion –, soit, et je crois que ça se vérifie dans huit cas sur dix, ce n'est pas à nous qu'ils s'adressent, mais à une foule, imaginaire ou réelle, située à quelques dizaines de mètres aux alentours. Notre marchand de légumes est comme ça. D'ailleurs, on le vérifie à son regard qui, quand il dialogue avec nous, cherche un public, dans le lointain.

Un Asensio – c'est ainsi que nous nommerons, par facilité, le scribe patibulaire issu du troupeau dont il est fait mention plus haut (les haut-parleurs) – écrit toujours en hurlant, car ce n'est pas à son lecteur qu'il s'adresse. L'Asensio parle à travers nous mais il vise la nuée – une armée qu'il imagine prosternée, ou prostrée, à juste distance de son masque d'aigle. Il nous transperce de sa parole car son postulat est que nous n'existons pas, ou plutôt, que nous n'existons qu'en tant que nous sommes ceux qui lui permettent de penser qu'il parle – ou qu'il écrit. En cela, d'ailleurs, il nous place très haut, car il croit qu'il n'existerait pas sans nous, les muets réceptacles pétrifiés par son Verbe. Ses mots et ses phrases ne sont rien d'autre que des projectiles que leur cible justifie ; mais cette cible est fantasmatique, de basse existence, et pour tout dire, irréelle : elle a la consistance de la purée Mousseline. À dire le vrai, cette quintaine se fiche éperdument de ce qu'elle reçoit, elle sait qu'il ne s'agit que des postillons d'un sergent de gare mal élevé, et qu'il suffira d'un coup de vent pour oublier la sensation désagréable qu'ils procurent dans cet instant vite oublié. Bien sûr, l'Asensio fait mine d'ignorer le geste de celui qui époussette le rebord de son veston, car sinon il s'effondrerait sous le poids de son ridicule ; au contraire, il tape de plus belle sur le clou enfoncé depuis longtemps, il écrabouille la langue d'un esprit aussi fin qu'une patte d'hippopotame. Il a beau faire un vacarme de tous les diables, avec ses phrases qui pèsent des tonnes, avec ses clins d'œil de désespéré, avec ses tics nerveux de moniteur de colonie, avec ses expressions frappées au tibia, il ne fait que brouiller furtivement la surface de la purée, placide, qui en a vu d'autres.

L'Asensio est paradoxal : il parle tout seul, comme tous les sourds, mais il ne parle que pour son public – qui n'est pas son lecteur, car aucun lecteur réel ne résisterait à deux phrases consécutives de l'Asensio. Mais, puisque nous parlons de ses phrases, voyons à quoi elles ressemblent.

Le 23 mars 2018, à 14 heures 32 très précisément, Eugénie Bastié, journaliste selon toute apparence, péronnelle de bénitier selon Laurent Joffrin, nouvelle coqueluche et même éditocrate d'un lectorat qui, très précisément aussi, ne possède pas d'yeux pour lire mais beaucoup de bouches pour répandre sa parole journalistique de passionaria contre-révolutionnaire et qui, une fois déchue de son piédestal électronique, très logiquement et dans le mouvement contraire du balancier, n'a souvent pas de mots assez forts pour stigmatiser ses mots face à un héros, ce jour-là et à cette heure précise donc, Eugénie Bastié signait sa fin de vie virtuelle, en publiant un message parfaitement ciselé, pour une fois, presque débarrassé même, et c'est une réelle surprise, des habituelles fautes de grammaire et d'orthographe déparant sa prose illettrée, message fulgurant censé terrasser de sa seule concision adamantine les hordes bovines du premier degré dont nous faisons bien évidemment tous partie, à l'exception du Maître du Petit Château du Gers, Renaud Camus Sa Majesté Solipsiste. Voici le message ayant précipité, comme l'écrit fort poétiquement la si peu sérieuse évoféministe Peggy Sastre, une shitstorm, autrement dit une formation météorologique violente à odeur fécale : «Ne jugeons pas trop vite cet homme en héros, il a peut être (sic; oui, je sais, j'ai bien dit presque) mis des mains aux fesses à Saint-Cyr». 

Est-il nécessaire de souligner, de mettre du gras où déjà il y en a trop ? On ne parlera pas non plus du fond de l'affaire, auquel seuls des imbéciles se sont intéressés. Il suffit de laisser voir, en citant l'Asensio, à quoi l'on a affaire. Cette prose parle toute seule, aux deux sens de l'expression. Elle s'adresse à la purée Mousseline dans laquelle elle baigne, elle n'a aucun lecteur, elle ne peut pas en avoir, puisqu'elle est écrite par quelqu'un qui a avec la langue le même rapport qu'un fou avec sa folie : il ne la connaît pas, ou plutôt, il ne connaît qu'un mode d'être de la langue, celui qui consiste à s'auto-évaluer en permanence, à soupeser ses muscles, à admirer ses hurlements lugubres et à les prendre pour du bel canto. Et elle parle toute seule au sens où elle se révèle immédiatement. Elle ne quitte jamais le registre de l'apocalypse. En ce sens, l'Asensio est d'une sincérité désarmante : il dit tout de lui à chacune de ses phrases, quand il croit parler de littérature, de politique, ou d'art. Il ne cesse de tirer au papegai, alors qu'il croit écrire, et jamais il n'entend l'oiseau qui ricane de se voir manqué à tout coup.

Flaubert avait inventé le gueuloir pour vérifier que ses phrases atteignaient leur but. L'Asensio a inventé les phrases qui gueulent pour ne pas voir qu'il manque son but à chaque tentative. Après chaque point, on entend une petite voix qui dit tout bas, comme Pierre qui ne veut pas qu'on sache qu'il est le disciple du Fils de l'homme : « Ich kenne den Menschen nicht. »

vendredi 29 septembre 2017

Sainteté



Il y a des femmes qui sont comme ça. Elles n'assurent que le service minimum. On a toujours l'impression qu'elles sont en grève. Ça répond d'un mot, quand ça répond. Ça n'écrit pas. Ça ne va pas à la poste. Ça n'aime pas, ou très mollement. Ça ne hait même pas, d'ailleurs. Ça pleure un peu, parfois, mais même ça, les larmes, on sent qu'elle sont lésineuses et contingentées. Ça parle mais sans faire l'effort d'inventer des phrases. Ça veut peut-être vivre très longtemps ? Durer ? Jamais mourir ? Ou c'est seulement un encéphalogramme liposucé, une radinerie ontologique ? Un moi congelé qui a peur des températures ? Petite chose inestimable que les frottements affolent. Infusion de silence, retraits et cataplasmes. Madame sent le confit et le placard, elle ne veut pas s'abîmer dans l'inutile conflit. Ça ne vit pas. Ça dure. Thé pyjama soleil paravent cri d'alarme stop !

« Je suis toute à toi, corps et âme. » C'est drôle, non ?


mardi 5 septembre 2017

Les mots et les sons




Il m'aura fallu quarante ans, presque, pour commencer à entendre ce qu'on me disait. Enfant, j'étais atteint de plein fouet par les sensations, par les sons, par les mots. Je ne les comprenais pas. Quand j'écoutais de la musique, je ne la comprenais pas, car j'étais incapable de la moindre analyse. Tout entier dans la synthèse (et ce mot dit encore trop), j'étais incapable de l'appréhender. Elle m'arrivait comme un tout sans éléments, sans coutures, sans porte d'entrée, d'un seul bloc, elle me tombait dessus comme une montagne, c'était terrifiant. Elle me faisait mal, comme j'imagine qu'un enfant est blessé par les paroles qu'il entend (avant de parler), car ces paroles disent beaucoup plus que ce que ses parents, plus tard, vont lui apprendre. Le sens, c'est d'abord un effeuillage des mots, une simplification par rapport à ce que l'enfant comprend. Au fur et à mesure qu'on lui apprend le sens des mots, ces mots perdent en épaisseur, en poids, en complexité, mais surtout en plénitude. Le plein va se fendre, se morceler, se diviser — mais aussi se ramifier. 

Ma mémoire a beaucoup souffert de cette manière d'appréhender (si l'on peut dire) les sons et les paroles. On ne peut retenir que ce qu'on peut décomposer, et tout m'arrivait dans un état tel que ces choses étaient absolument indécomposables. Il n'y avait rien entre les choses et moi, par de médiation. J'étais un idiot. Je les prenais en pleine figure, ou plutôt en plein cœur. Il m'a fallu faire un énorme détour pour parvenir au sens. Les mots restaient des mots, des signifiants purs qui ne traînaient avec eux leurs pauvres signifiés que du bout des lèvres, des lèvres closes, qui ne savaient s'ouvrir, rarement, que sur le vide et le silence de la pensée interdite. J'entendais mes frères et sœur prononcer des mots qui ne débouchaient sur rien de concret, c'était de pures sonorités, étranges et étrangères, comme des sortes de divinités secrètes d'une religion dont j'ignorais tout enfouies dans une terre lourde et grasse. 

Quand on entend à la fois beaucoup plus et beaucoup moins que les autres, on ne peut être que profondément meurtri par ce qui nous entre dans la chair. Quelle cruelle déception de comprendre que les mots ne disent que ce que tout le monde s'accorde à comprendre ! Mais quelle mortification de réaliser qu'on était dans le malentendu ! Je n'oublierai jamais ce jour où ma sœur aînée s'était moquée de moi parce que je lui disais qu'elle était "con", et où elle m'avait laissé entendre que le mot "con" ne signifiait pas ce que je croyais. Elle m'a "laissé entendre", elle m'a permis de comprendre… que les mots n'avaient pas une seule signification — et que dans ce faisceau de significations, très souvent, se cachait du sexuel, comme un point noir et luisant. Et puis il y avait ces albums de Tintin et ces mots anglais (par exemple) que je prononçais mal parce que personne ne les avait prononcés devant moi. Les mêmes lettres pouvaient donc produire des sons différents ? Quelle révélation ! Le même mot pouvait dire à la fois une insulte, banale, et cette chose si mystérieuse qu'il fallait la recouvrir d'un mot disant tout autre chose ? Quelle merveille ! De glissement en glissement, d'imprécision en imprécision, de malentendu en malentendu, on en arrive à partager avec les autres une espèce de langue commune qui paraît aller de soi, celle qu'on appelle langue maternelle. 

S'exprimer ? Je viens d'un monde où ça n'allait pas de soi du tout. C'était même plutôt mal vu, chez nous. L'expression ne pouvait être qu'une obscénité, une vulgarité, une chose à la fois inutile et grossière. Mon père parlait peu mais il exigeait qu'on parle bien. Comme je ne m'en sentais pas capable, je me suis tu, très longtemps. Parler c'était s'exposer à la réprimande et au ridicule, alors que se taire c'était passer pour quelqu'un de potentiellement intelligent. Si l'expression n'était pas mon fort, l'impression, en revanche était ce qui me constituait. J'étais très impressionnable. 

Ceux qui sont mal à l'aise avec le sens sont souvent les plus profondément touchés par la poésie car il reste en elle cette impasse enfantine, cet en-deça du sens, ou ce sens qui n'a pas encore complètement pris, qui est toujours encore en train d'éclore, qui n'est pas stabilisé, qui tremble, qui est une intermittence du sens, mais c'est la totalité insécable de l'enfance retrouvée que la poésie s'évertue à rendre sensible. La grande poésie se donne tout entière, d'un seul mouvement, elle est inanalysable et d'une certaine manière incompréhensible. C'est un talisman en action. Comme la musique. Il y a ce quelque chose à quoi rien ne résiste (mais qui résiste à tout), ni l'âme, ni le cœur, ni les tripes, ni l'esprit et qui surpasse l'intelligence la plus aiguë. La cantate BWV 73 de Bach, son premier morceau, « Herr, wie du willt, so schicks mit mir » est comme ça. Ça guérit, et ça donne la vie, tout simplement, et ça vous emporte d'une manière injustifiable, inqualifiable, vous passez derrière le rideau du mensonge. Tout est dans l'ordre, à nouveau, pour quatre minutes et dix-sept secondes. La joie est précisément à sa place, le mouvement est agile, léger, ouvert, les odeurs de lavande aident à respirer et l'infini est à portée de regard. 

Vue sur les Alpes… 

Quoi ? C'est un thème ? C'est un développement ? C'est une modulation ? Mais de quoi me parlez-vous ? C'est de la musique. Ce n'est même pas de la musique, c'est LA musique, le son. C'est la chose qui me ravit et me terrorise, qui me fait du bien et du mal, c'est le glas frais et l'onde sinistre, c'est la chair de la mère et c'est le souffle du père, la caresse du soleil, l'après-midi, au jardin, l'ombre et la solitude près du piano, c'est la phrase infinie de l'amour qui n'a pas encore de nom. J'écoutais comme un dément. Et quand on me demandait ce que j'avais entendu, j'étais muet, dans une sorte de terreur. Je n'avais rien entendu. J'étais dedans, complètement dedans, et aucun mot, aucune idée ne pouvait rendre compte de cette sensation-là, de ce monde à côté du monde, ou au-delà. Mais c'était triste, gai ? Aucune idée. Cet enfant est idiot. Peut-être est-il sourd ? Tu crois que ce serait les vaccins ? Tu sais qu'il a encore eu des hallucinations, cette nuit ? Il caresse son chat, laissons-le… 

Pleins et opaques étaient les mots, les musiques, les êtres, à la fois complets et insignifiants, qui m'accueillirent dans le monde — ils n'avaient pas encore créé de liens entre eux, chacun d'eux était un monde en soi, une île perdue, cernée par la nuit. Ils ne s'exprimaient pas, eux non plus, ils étaient, et il fallait trouver une manière d'être à côté d'eux, sans se faire écrabouiller. Tout cela est si ancien déjà qu'on peine un peu à en retrouver la vérité, et pourtant c'est bien plus important, en quantité et en importance, que tout ce qu'on a cru comprendre, et vivre, après.


jeudi 5 septembre 2013

Écrire bien ?


Écrire, c'est peut-être ce qui vous reste quand on est chassé du domaine de la parole donnée.

Jean Genet

samedi 24 septembre 2011

"Didier Bourjon est un con"


Ce n'est pas moi qui le dis. C'est lui qui l'a cherché.

C'est le nouveau jeu à la mode au 3,14. Tapez dans Google la phrase : « X est un con. » Si X = Onfray, on arrive sur ce blog, ce que je déplore grandement, car bien sûr, Onfray n'est pas un con, même s'il lui arrive de l'être de façon carabinée. C'est bien, Internet : si par exemple, un jour, vous dites à votre petite amie : "Connasse, je vais te tuer !" ce qui évidemment n'est pas très malin, mais qui peut se comprendre parce qu'il lui arrive effectivement de se conduire comme une connasse et qu'il vous arrive conséquemment d'avoir envie de l'étrangler, bref, si un jour vous avez proféré des menaces de mort à l'encontre de quelqu'un, et même si ce quelqu'un et vous-même savez parfaitement qu'il ne vous viendrait jamais à l'idée de tuer votre connasse de petite amie, qui n'est d'ailleurs pas du tout une connasse, soit dit en passant, eh bien, ce jour-là, gros couillon de blogueur, tu peux finir en taule, au motif que "tu l'as dit". "Les mots sont des actes", comme le disent la psychanalyse et Facebook, dont Georges est mordu. Les mots sont même parfois des choses, ou la chose. En tout cas, ils consolent, de ça je suis certain.

Je pense que c'est arrivé à tout le monde, ou presque, une femme vous a dit, un beau jour : « Je t'aime. » N'essayez pas de me faire croire que avez eu envie de lui rétorquer : « Tais-toi, je t'en prie. » car je ne vous croirai pas. Non, tel que je vous connais, et je vous connais bien, vous avez dû lui demander de répéter, en faisant celui qui n'a pas entendu. Et là, avec la deuxième occurrence de ces trois mots usés jusqu'à la corde, vous étiez foutu, foutu, et foutu. Bien sûr vous ne le saviez pas, et vous ne le savez toujours pas, d'ailleurs. C'est vrai, vous n'aviez pas entendu, c'est la vérité vraie. Personne ne peut entendre ces trois mots, c'est comme ça. On voudrait se taire, on voudrait ne jamais avoir écouté quelqu'un qui vous dit ça, mais ça tombe dans l'oreille d'un sourd aussi sûrement que les pommes dans le jardin où se trouve Eve. Il n'y a même pas besoin d'un serpent pour tendre l'oreille, la cloche de bord sonne pour le lunch, et l'on ne sait plus où on en est, la machine se met en route, tic, tac, tic, tac, pourquoi la mémoire, Papa dit, dans le lit, le dimanche matin : « Et tout à coup… »

M'aurait-on dit 22000 fois que j'étais un con, ou qu'on m'aimait, enfin, que tu m'aimais, que cette chose n'arriverait pas jusqu'à moi, ne me dérangerait pas dans mes pensées. La femme est perdue, et même quand elle place ses mains entre les vôtres et prend cet air de fenêtre ouverte, il faut savoir qu'elle n'entend pas ce qu'elle dit, que ses paroles lui échappent, comme le râle du mourant, comme tous les vingt-huit jours un peu de sang épais vous donne envie de la poignarder sur le si interminable et lancinant de Wozzeck. Toutes les consolations sont aiguisées comme des vendettas. Elle voudrait se taire, cette femme qui vous dit "je t'aime". Elle ne le peut pas. Il faut qu'elle retourne ce poignard contre vous, préventivement en quelque sorte. C'est beau l'amour. On ne peut en être vengé.


Maintenant, vous êtes prêts pour taper dans Google : "Je t'aime, X." Mais ne venez pas pleurer ici, après. Les mots sont des actes, et qui cherche trouve.