mardi 20 mars 2012

Espace courbe


Depuis quelque temps, j'ai l'impression d'être atteint d'un problème d'audition assez banal (Richter, entre autre, était touché par ce mal) mais terrifiant pour un musicien : il me semble parfois entendre les notes aiguës plus basses qu'elles ne sont en réalité. La première alerte a eu lieu en entendant Oïstrakh par hasard à la radio il y a quelques semaines, et, depuis, j'ai eu plusieurs fois la même impression. Encore hier après-midi en entendant Rita Streich chanter un peu bas sur une note tenue dans l'aigu. D'un autre côté, je ne comprends pas comment il est possible, alors, que j'entende d'autres notes de la même Rita Streich, dans la même tessiture, chantées absolument justes… Est-ce que ces notes-là seraient en réalité trop hautes, et seraient en conséquence "corrigées" par ma déficience ?

Bien entendu, il est fort possible que mon ouïe se porte comme un charme et qu'Oïstrakh comme Streich aient eu de petites défaillances en terme de justesse, bien compréhensibles et somme toute banales. Mais alors pourquoi est-ce que j'ai pensé que mon ouïe seule était en cause ? C'est très mystérieux, et très angoissant.

Les notes litigieuses (notes tenues) ne me semblaient pas devoir (pouvoir) être fausses, en la circonstance, et compte tenu du musicien qui les produisaient. Mais tout cela est tellement singulier, tellement dépendant de multiples facteurs, qu'il est assez difficile de se prononcer avec certitude.

Avec mon père, le jeu favori était de poser des questions du genre : est-ce que tu préférerais être sourd ou aveugle ? Évidemment, on se dit immédiatement qu'un musicien préfère être aveugle que sourd. Mais rien n'est moins sûr en réalité. Nous avons toujours notre oreille interne qui, si elle ne remplace pas le sens de l'ouïe, donne tout de même de grandes satisfactions, pour qui a passé sa vie à écouter et à entendre la musique. Et puis, mon Dieu, ne plus voir les femmes, ne plus pouvoir regarder le corps de la femme qu'on aime, comment est-ce ? D'un autre côté, là aussi, le toucher (et l'on peut dire que de ce côté-là je suis plutôt gâté) peut en grande partie palier le défaut du regard. Mais que signifie "en grande partie", là est toute la question ! À cela il faut ajouter la nature. Ne plus pouvoir voir la nature doit être une atroce souffrance, j'imagine. Ne plus ouvrir une fenêtre sur le monde… Brrr !

(Je reçois à l'instant un coup de téléphone de quelqu'un qui charitablement me rappelle que "je fais de la peinture". J'avais complètement oublié ce détail ! Évidemment, c'est sans doute un point à prendre en compte…)

Mais comme j'entends à l'instant Vadim Repin qui joue le concerto de Brahms, mon opinion est faite : je préfère l'ouïe à la vue, cela ne fait aucun doute. Allons donc nous faire crever les yeux de ce pas. D'autant plus que ses notes aiguës sont justes !

(Il ne manquerait plus que j'apprenne en cours de route que les deux fléaux sont en promotion en ce moment…)

samedi 17 mars 2012

L'affreux (suite française)

Les légumes sont damnés, disait Glenn Gould.

vendredi 16 mars 2012

Devoir citoyen : Nicole


Nicole, vous vous apprêtez à voter, dans quelques semaines. Peut-on savoir vers qui vous allez vous tourner ?

Vers le mur, comme d'habitude.

Je ne suis pas certain de vous comprendre. De qui parlez-vous ?

Mon Doudou il aime bien faire ça par derrière.

Ah oui, euh, bon, très bien, mais question politique, je veux dire, vous avez bien une préférence ?

Non, je les aime bien tous, en fait. Sarko je le trouve sympa, mais il aime peut-être trop les belles femmes. Hollande, il est bien, oui, je dis pas, mais depuis que Ségo l'a quitté, je le trouve un peu maigrichon. Enfin y en faut pour tous les goûts, je dis pas. Marine, elle est vraiment classe, c'est sûr, mais une femme, non, c'est pas possible, quand même. Le Bayrou, je lui fais pas confiance, moi, il est pas net, cet homme-là, moi je vous le dis. Il veut pas choisir, quoi, c'est pas sain, cette affaire. Mélenchon, y m'épate lui, alors ! Je passerais bien un samedi avec lui et mon Doudou, devant la télé. Enfin, non, quoi, c'est vrai que je pourrais voter pour n'importe lequel les yeux fermés. D'ailleurs je n'irai pas voter.

Ah bon, mais enfin, c'est un devoir, c'est votre devoir de citoyen, il me semble ! Des gens sont morts pour le droit de vote, je ne sais pas si vous le saviez ?

Non, je ne le savais pas. Mais comme je dis toujours : mon Doudou il vote pour deux, lui ça le connaît, la politique, alors il fait ce qu'il faut, si vous voyez ce que je veux dire. C'est bien les hommes qui mettent leur bulletin dans l'urne, non ? (rires)

Nicole, vous êtes drôle, mais vous n'êtes pas sérieuse !

Ah si, je suis très sérieuse. Faut pas plaisanter avec ces choses-là. C'est comme que si Louis XIV il avait demandé son avis à Marie-Antoinette pour savoir pour la campagne de Russie, genre. Chacun son métier, comme je dis toujours. Nous les femmes, on s'asseoit sur la lunette pour faire pipi, et les hommes ils font debout. C'est normal qu'ils votent. Et puis votre devoir mitoyen, là, vous voulez que je vous dise, c'est un truc de communistes. J'en connais, vous savez. J'ai des amies qui ont même voté Lajoignie, une fois, pour faire une blague. Mais pas moi. J'ai le sens des droits, moi, je ne suis pas une bagasse de la dernière pluie. Le communisme, c'est dans les pays où qui fait trop chaud pour travailler, là j'veux bien.

Pourtant vous semblez avoir un faible pour Mélenchon !

Pourquoi, il est pas communiste, Mélenchon ! Essayez pas de m'embrouiller. Je lis pas les médias tous les jours mais je me tiens au courant. C'est Poutine, le communiste, alors oui, celui-là, c'est un danger, ça d'accord ! Et mon Doudou, il dit toujours comme ça : Tant que Poutine, on l'embête pas, ça va. Faut pas aller le chercher, c'est tout. Chacun son métier.

jeudi 15 mars 2012

Vernissage



La première belle personne passant devant le buffet, elle va droit à la deuxième belle personne, sans l'ombre d'une hésitation. La deuxième belle personne est en conversation avec la troisième belle personne, chacune ayant un verre en plastique à la main. Elles parlent très fort car le bruit alentour est assourdissant, ou bien le bruit alentour est assourdissant parce que chacun parle très fort, on ne sait pas. La première belle personne, arrivant au groupe formé par la deuxième et la troisième belles personnes, agrippe d'une main très assurée l'épaule de la deuxième belle personne, coupant — en deux morceaux inégaux – de ce geste la phrase de celle-ci, qui se retourne, renversant un peu du contenu de son verre en plastique sur la troisième belle personne qui continue à sourire, cependant. Bisous. Présentations. Ah oui ! La troisième belle personne pense à son pull-over en cachemire, tout neuf, qui vient d'être taché par le jus d'ananas. Zut, ça colle. Elle n'ose pas sortir un mouchoir en papier de son sac pour essuyer son pull-over en cachemire tout neuf, elle a peur, ce faisant, d'être trop appuyée, de sembler vouloir démontrer à la deuxième belle personne qu'elle a indéniablement commis une bévue, qu'elle est maladroite, ou, pis encore, de vouloir faire reproche à la première belle personne d'avoir, de son geste inconsidéré et cavalier, amené la deuxième belle personne à commettre cette maladresse. Comme elle ne connaît pas la première belle personne, qui elle a l'air de bien connaître la deuxième belle personne, elle aurait l'impression de vouloir semer la zizanie entre elles, ce dont bien entendu il est hors de question qu'on la pense capable. Tant pis, se dit-elle, qu'est-ce qu'un pull-over en cachemire, même neuf, en regard de la sensibilité des belles personnes ? Elle ne voudrait pas passer pour quelqu'un de mesquin, de terre-à-terre, quelqu'un d'indifférent aux relations humaines en train de se tisser, là, devant elle, quelqu'un qui fait passer un pull-over en cachemire avant le ressenti et l'émotionnel de deux belles personnes qui sont venues admirer des œuvres d'art en présence de leur créateur ! "Le tissu humain", pense-t-elle, sans très bien savoir ce qu'elle veut dire par là, mais en ressentant nettement un échauffement au niveau du plexus solaire. Pendant qu'elle se fait ces réflexions, en essayant de ne pas penser à son pull-over en cachemire neuf, taché et collant, et en continuant à sourire, elle se dit qu'elle doit prêter attention à ce que se disent la première et la deuxième belles personnes, qui échangent des propos terriblement pertinents sur l'artiste qui expose ses œuvres ce soir dans cette salle surchauffée et bruyante. Elle est vaguement inquiète de se rendre compte que malgré l'intérêt évident des échanges qui se tiennent à portée de son oreille elle parvient de moins en moins à prendre connaissance du sens de ces paroles et que ces dernières modulent peu à peu mais irrémédiablement en une langue étrangère qu'elle s'étonne de ne pas connaître car il est de notoriété publique qu'elle possède ce qu'on appelle le don des langues. Plus la conversation de la première et de la deuxième belles personnes sombre dans cette sorte de langue étrangement étrangère plus elle sourit, tentant par là de compenser la disparition du sens par une empathie visible et enthousiaste. Elle sent bien que l'un ne peut tout à fait remplacer l'autre, mais quelle autre solution a-t-elle, si elle veut continuer d'appartenir au cercle des belles personnes qui se rencontrent au vernissage d'une exposition de province, que de prouver sa bonne volonté et son désir de s'insérer dans le tissu humain, ce tissu humain si fragile qu'il ne résiste même pas à un peu de jus d'ananas renversé sur un pull-over en cachemire ?

C'est à moment précis qu'elle aperçoit Albert Camus, seul, errant, légèrement hagard, un verre en plastique à la main.

(…)

mardi 13 mars 2012

Soleil jaune


Un titre : les courbes se croisent et je croise les doigts. (On voit que la libido de Nico Loin du Clavier n'effraierait pas une écolière de dix ans… on ne peut que s'en féliciter.)

Mais qu'est-ce qu'on en a à battre que Sarkozy repasse devant Hollande ou le contraire ! Quand je pense que la moitié de la France est penchée sur les courbes des sondages au lieu de suivre des yeux les belles paires de fesses qui passent dans la rue à chaque heure du jour, j'en ai des sueurs froides et le vertigo. On va encore nous bassiner un bon mois avec le "devoir citoyen", c'est déjà assez pénible comme ça ! J'ai toujours aimé le jus de pamplemousse frais le matin et, même dans un pays au bord de la disparition, on trouve des pamplemousses et des paires de fesses, c'est vérifiable.

Sur la belle photographie que j'ai la bonté de vous offrir plus haut, on voit pourtant qu'on peut croiser (et même ployer sous) d'autres courbes, autrement inspirantes, et que les arts ménagers sont propices à des rêveries que ni Hollande ni Sarkozy ni Marine Le Pen ne pourraient susciter en moi même en se donnant beaucoup de mal. Ne parlons même pas de Mélenchon.

Ce sera la contribution de Georges au grand-débat-citoyen-autour-des-élections-présidentielles et au rétablissement de la double-peine droite/gauche.

Merci. Bonsoir.

lundi 12 mars 2012

À celle qui entend tout



Une vie entière à essayer de discriminer le fantasme de l'icône, le simulacre du réel, à trier, à séparer, à distinguer ? À voir, à entendre, à percevoir ? Est-ce bien raisonnable ? Mais peut-on faire autrement sans mourir immédiatement ?

Sur une partition, Stravinski avait noté, en guise de dédicace à Nadia Boulanger : « À celle qui entend tout. »

dimanche 11 mars 2012

Ils sont tous protestants !


Le christianisme est la religion de l'Europe : ce sol lui convient plus même que son pays natal ; il y a poussé des racines profondes ; il s'y est mêlé à toutes nos institutions : pour toutes les nations du Nord de l'Europe et pour toutes celles qui, dans le Midi de cette partie du monde, se sont substituées aux Romains, le christianisme est aussi ancien que la civilisation. C'est la main de cette religion qui façonna ces nations neuves ; la croix est sur toutes les couronnes ; tous les codes commencent par le symbole : les rois sont des oints, la religion est civile ; les deux puissances se confondent ; chacune emprunte de l'autre une partie de sa force, et, malgré les querelles qui ont divisé ces deux sœurs, elles ne peuvent vivre séparées.

L'homme le plus hardi ne saurait rien imaginer qu'on puisse substituer à ce système religieux. Tous nos Érostrastes ont détruit ; aucun n'a substitué, aucun même n'a osé proposer quelque chose à la place de ce qu'il voulait faire disparaître ; en sorte qu'il faut toujours être chrétien ou rien.

Mais le principe fondamental de cette religion, l'axiome primitif sur lequel reposait tout l'univers avant les novateurs du XVIe siècle, c'était l'infaillibilité de l'enseignement d'où résulte le respect aveugle pour l'autorité, l'abnégation de tout raisonnement individuel, et par conséquent l'universalité de croyance.

Or ces novateurs sapèrent cette base : ils substituèrent le jugement particulier au jugement catholique ; ils substituèrent follement l'autorité exclusive d'un tiers à celle du ministère enseignant plus ancien que le livre et chargé de nous l'expliquer.

De là vient le caractère particulier de l'hérésie du XVIe siècle. Elle n'est point seulement une hérésie religieuse, mais une hérésie civile, parce qu'en affranchissant le peuple du joug de l'obéissance et lui accordant la souveraineté religieuse, elle déchaîne l'orgueil général contre l'autorité, et met la discussion à la place de l'obéissance.

De là ce caractère terrible que le protestantisme déployé dès son berceau : il est né rebelle, et l'insurrection est son état habituel.
(…)
Hommes des tous les pays et de tous les cultes, observateurs de tous les systèmes, remarquez bien et ne l'oubliez pas : L'évangile enseigné par l'église protestante n'a jamais fait peur à Robespierre.
(…)
Certains Indiens disent que la terre repose sur un grand éléphant ; et si on leur demande sur quoi s'appuie l'éléphant, ils répondent : sur une grande tortue. Jusque là tout va bien, et la terre ne court pas le moindre risque ; mais si on les presse et qu'on leur demande encore quel est le soutien de la grande tortue, ils se taisent et la laissent en l'air.
La théologie protestante ressemble tout à fait à cette physique indienne. Elle appuie le salut sur la foi, et la foi sur le livre : quant au livre, c'est la grande tortue.
(…)
Le grand ennemi de l'Europe qu'il importe d'étouffer par tous les moyens qui ne sont pas des crimes, l'ulcère funeste qui s'attache à toutes les souverainetés et qui les ronge sans relâche ; le fils de l'orgueil, le père de l'anarchie, le dissolvant universel, c'est le protestantisme.

Envie de recopier tout Joseph de Maistre, ce matin… Que nos laïcards tocards le lisent un peu, et peut-être même, à la lumière de notre temps funeste, le comprennent, voilà qui serait une grâce ! Pour le dire à la manière maistrienne, il faut être "catholique ou rien". Le protestantisme, ce n'est rien, l'islamisme, ce n'est rien. J'ai entendu Kristeva hier à la radio qui parlait, avec une gâteuse gourmandise, des "multivers" ; le multivers / l'univers, bien sûr, comme preuve de l'erreur profonde du catholicisme. Encore un gadget pour amuser les enfants… Comment peut-on être aussi bête ?

samedi 10 mars 2012

Sur…



Les paradoxes de nos chers amis du désastre sont constants, amusants, troublants, désespérants, déconcertants, démoralisants, à pleurer, à pisser de rire.

Dans le catalogue des horreurs langagières du moment, j'ai une dent particulièrement acérée contre la préposition "sur", quand elle prétend remplacer "à". C'est bête, je sais, car il y a bien plus grave. C'est bête mais c'est comme ça ; j'entends tellement de vulgarité dans cet emploi, je vois si rapidement toute une population, sa vêture, ses opinions, ses modes de pensée — ses goûts, surtout — quand j'entends quelqu'un dire "j'habite sur Lyon", que c'en est fini instantanément : je ne peux plus ensuite écouter sereinement ce qu'il a à me dire. S'il habite "sur Marseille", ou "sur Nînes", je l'y laisse, et je me recroqueville en moi-même à la vitesse de l'éclair, mes antennes se rétractent comme si elles avaient effleuré une substance dangereuse — ou repoussante, c'est le cas de le dire. D'ailleurs, cette préposition ne remplace pas seulement le "à", elle est en passe de se généraliser, comme un petit cancer qui ne supporte pas la [leur trop fameuse] diversité. Je l'ai vu tout récemment encore faire une OPA agressive sur le "en", au-niveau-du-pays-j'ai-envie-de-dire. Et en bien d'autres occurrences que je passerai pour cette fois sous silence, car tel n'est pas mon propos, on-va-dire.

Lors de ce très court séjour dans une belle région française, j'ai eu l'occasion de rencontrer des échantillons assez représentatifs — bien que divers — des amis du désastre. Rien de bien étonnant, me direz-vous, rien de très neuf à raconter, rien même d'intéressant, peut-être. Vous avez raison. Cependant, mon cher petit cancer prépositionnel est venu me jouer un petit tour que je n'avais pas prévu, et c'est de cela que je veux parler ici.

Les dîners en ville ont quelque chose de fastidieux, car l'on sait à l'avance, avec très peu de chance de se tromper, ce qu'on va y entendre. Et s'il est un domaine dans lequel le discours est déjà empaqueté, rodé, prêt à l'emploi, et rébarbatif dans son insipide ressassement, c'est bien celui où il est question de la langue, car les petits-bourgeois aiment paradoxalement montrer qu'ils ont quelques idées sur la question, même si précisément ces idées ne sont pas les leurs, mais celles de leur classe sociale, ou celles du moment, ce qui revient au même à l'époque où j'écris ces lignes. On varie les angles d'attaque, on met quelques couleurs pimpantes sur les vieilles conclusions mille fois tirées, on convoque des anecdotes qui ont le parfum de l'événement, la silhouette de l'unique, les contours du neuf, mais c'est pour toujours retomber sur les vieilles pattes de la grosse bêbête conformiste. Le Petit-bourgeois n'est guère aventureux, on le sait. Il aime s'entourer des mêmes, qu'il nomme drôlement "l'Autre", et penser de manière conforme (ce qu'il appelle "être rebelle"). Ainsi, on le verra pourfendre les lieux communs, sabre au clair, terrasser les dragons morts depuis des siècles, et défendre son temps avec l'ardeur cocasse d'un tirailleur au flan.

On l'aura compris, le Petit-bourgeois défend l'idée extrêmement audacieuse que "la-langue-évolue". Je mets des tirets car ces trois mots, pris séparément, ont du sens, ont un sens, des sens… Dès que vous les employez sous forme de syntagme, de ce syntagme-là, vous faites autre chose que d'énoncer une thèse, vous mettez les deux pieds dans les bottes droites et bien cirées de l'habit de l'honnête homme contemporain. Votre assertion en devient aussitôt indiscutable, vous vous trouvez immédiatement (c'est bien le cas de le dire) dans l'absolu du langage dans ce qu'il a de plus coercitif et de plus éloigné de la pensée.

C'est ce paradoxe qui m'intéresse. Le Petit-bourgeois aime la Liberté. Il aime en tout cas la "défendre", la proclamer, en faire son totem, ou son doudou. Il en suce le lait le soir en s'endormant. Comme pour le vocable de Culture, il lui adjoint facilement une majuscule, pour en souligner le prix, la force. Le Petit-bourgeois pense par postulats, dont il pense, (car) il l'entend répéter soir et matin à la radio, qu'ils sont une conquête magnifique du genre humain sur la barbarie (je parle bien entendu des postulats chéris du Petit-bourgeois, pas des autres). On voit bien le processus : si l'on aime "la-liberté", on ne peut que "défendre" l'idée que la-langue-évolue, qu'il y a quelque chose comme un libre-arbitre qui octroie à l'homme la possibilité et le devoir de transformer la langue (on en constate chaque jour les brillants résultats, calembours à l'appui). Je vais peut-être vous étonner, mais Georges pense la même chose. Georges est un être fruste, caractériel, bougon, désuet, mal-embouché, assez-limité-on-va-dire, mais Georges pense aussi que la langue évolue. Il s'est aperçu, Georges, depuis sa caverne sombre et moisie qui n'entretient avec l'époque que des rapports épisodiques et capricieux, que les phrases, le lexique, le style, la grammaire, la syntaxe, la prononciation, et jusqu'au sens des mots, avaient quelque peu varié au cours des siècles. Eh oui, la Vérité est d'une telle force qu'elle a mis un point d'honneur à ne pas négliger les pauvres anté-humains qui persistent encore, çà et là, cachés soigneusement dans leurs tristes demeures.

Bon alors il est où le problème si tout le monde il est d'accord si tout le monde il aime la liberté ? Ça va, ça va, on y vient.

Donc, à table, entre Dolto et reblochon, on se fait expliquer pour la millième fois comment c'est cool que la langue évolue, avec toutes ces "inventions", toutes ces "transgressions", tous ces "détournements", toutes ces "créations", etc. Bon, bon, on a l'habitude, on se met en mode "furtif", genre sous-marin nucléaire russe qui vous frôle de ses 25 000 tonnes d'acier et de feu sans faire bouger un poil de vos mollets. « My name is Typhoon. » On sait se tenir. Sur nos flancs imperturbables viennent glisser les arguments en aggloméré light, tout ça n'est pas plus alarmant qu'un urinoir non signé abandonné dans une étable du Larzac. Georges est déjà en ondes alpha, il produit sans même en avoir conscience ses quelques grammes de 2-Amino-4-(ethylcarbamoyl) butyric acid, autrement nommée la théanine, son esprit flotte paisiblement quelque part du côté de Gyokuro… Quand, tout à coup, il voit, juste en face de lui, un personnage qui porte le beau prénom de Nancy faire un geste de la main, qu'elle agite avec un léger trémolo à hauteur du cou. Le geste s'accompagne d'un mouvement des yeux qui montent et descendent circulairement, et comme la bouche elle aussi participe de l'ensemble, Georges repasse brièvement en mode "communication urbaine". Et là, il entend, et je vous jure qu'il n'invente rien, il entend, donc :

« Oui, parce que ces gens qui disent "sur Annecy" pour "à Annecy", hein… »

C'est là que le geste plus haut décrit, qui se poursuit au moment où ces mots sont prononcés, prend toute son importance. Notre Nancy est en train de nous dire qu'elle est en quelque sorte très agacée, mais alors quoi, presque ulcérée on va dire, par ce que, à aucun moment, nous n'aurions eu le culot, ce soir-là, d'appeler une "faute de français". Nancy est en train d'exprimer tranquillement, en public !, une opinion (appelons ça ainsi, pour l'instant) qui aurait suffi à faire ranger Georges (si d'aventure il avait été assez fou pour se livrer ainsi pieds et poings liés à la vindicte socialo-morale) dans les salopards de réactionnaires qui ne savent pas que la langue évolue.

Notre Nancy, le plus innocemment du monde, est en train de contester l'usage ! Je ne sais pas si vous vous rendez compte. J'ai même pensé avoir rêvé, mais comme elle a ensuite réitéré son jugement, quelques secondes seulement après mon atterrissage de fortune sur la rivière étroite de la citoyenneté petite-bourgeoise, j'ai bien dû me rendre à l'évidence. Elle l'a dit. Elle a osé, en public, alors que rien ni personne ne l'y contraignait par la force, contester l'Usage ! Elle a donc émis tacitement l'hypothèse qu'il pouvait exister une norme, une "correction", un canon, un "bon" usage. Et donc, par voie de conséquence rétroactive, un "mauvais" usage, des "incorrections", allez savoir, peut-être même, j'ose à peine l'écrire, des ""fautes de français"" ??? Ouf ! On voit par là qu'il y a des fous, des inconscients, sur terre. J'étais témoin ce soir-là d'une sorte d'apocalypse en chambre. Rien de moins. (Je fais une petite parenthèse pour dire que dans les lieux d'aisance de la demeure où ces graves événements se déroulaient se trouve un petit livre, mis là bien en évidence, qui s'intitule si je me souviens bien « Les Fautes de français existent-elles ? » On se doute de la réponse qui est apportée à sa propre question par la "spécialiste"… (On se demande d'ailleurs à quoi bon écrire tout un livre pour démontrer ce que tout le monde sait, admet, prêche autour de lui, comme vérité d'évidence ?))

L'impensable s'était donc produit. Nous nous serions attendu, vous comme moi j'imagine, après pareil improbable événement, à ce que quelque chose se passât. Nancy allait-elle être sur le champ chassée de la maison, excommuniée, lynchée, lapidée, tournée en dérision, envoyée se coucher sans dessert ? Car de deux choses l'une : soit il existe "un bon usage", soit il n'existe pas. Malgré toute ma bonne volonté, je ne parviens pas à trouver un troisième terme à l'équation. Si le bon usage n'existe pas, comme le proclame la sainte loi de notre Dieu Doxa Festivus, je ne vois pas pour quelle raison l'on ne pourrait pas dire "sur Annecy", en lieu et place de l'antique "à Annecy". En vertu de quoi ? Ou, pour parler comme les Jeunes, qui, à l'instar des petits-bourgeois, sont légion, « pourquoi pas ? »

Why not, Nancy ? Évidemment, Georges n'est pas fou. Ou pas tout à fait. Il s'est donc abstenu de faire remarquer qu'il y avait là comme un défaut dans la logique, ou, comme je le disais hier, une entorse au principe de non-contradiction qui a tout de même fondé toute une civilisation, et quelle civilisation ! Il a rentré son périscope, Georges, et il est reparti en eaux profondes, avec ses amis les poissons qui, eux, quand ils ouvrent la bouche, n'en profitent pas pour dire trois stupidités en deux secondes. Eh bien, vous n'allez peut-être pas me croire, mais il ne se passa rien. Rien du tout ! Nous avions là, sous nos yeux, prise en flagrant délit de contestation d'usage (sans doute ce qui se fait de pire, dans la morale festive), une citoyenne qui aurait dû, en toute logique, être passée par les armes absolues de langage et soumise à un questionnaire précis et exhaustif qui aurait permis soit de la disculper (elle était saoule, atteinte de la maladie d'Alzheimer, son fils était pris en otage par le Ku-Klux-Klan et l'obligeait à tenir des propos contraire à sa foi), ou bien condamnée séance tenante par un tribunal spécial. Non, on fit comme si de rien n'était, à ma grande stupéfaction.


Nos amis du désastre n'aiment tant la Liberté que lorsqu'ils la réduisent à peu de choses. Comment ne pas voir, en effet, que lorsqu'ils parlent, ils n'ont aucune liberté, pris comme ils le sont dans les raies d'une langue qui parle toute seule, qui bégaie, qui accroche, qui piétine, qui reste bien sagement dans la portée pauvre et aride de leurs semblables. Plus ils réduisent les moyens avec lesquels ils s'expriment et plus ils chantent leur liberté. Imaginez un oiseau, un merle, qui ne ferait plus qu'une seule note, et qui la "pousserait" à tue-tête jour et nuit. Le plaindrait-on, ce pauvre chanteur estropié ! Imaginez un violoniste dont le violon aurait perdu trois de ses cordes, un piano à quinze touches, une femme sans cheveux, un pot-au-feu sans légumes, un jardin sans fleurs ; voudriez-vous vivre dans ce monde-là ? Ne répondez pas non, car c'est déjà le cas ! Seulement, nos amis du désastre vont plus loin : non contents de supprimer jour après jour des cordes à nos instruments, des couleurs à notre monde, ils nous demandent en outre de le trouver plus beau, meilleur, plus riche, inventif ! Si l'invention, si la "créativité" consiste à appauvrir le monde et à réduire ses moyens de description et nos moyens d'expression, si l'enrichissement consiste en un rétrécissement des biens, et du bien, alors oui, ce monde-là est bien celui des "créatifs", c'est-à-dire, pour être tout à fait concret et précis, celui des publicitaires et des créateurs de mode.


(Ce billet était daté du 28 avril 2009, à 10 heures et demie du matin, mais comme je fais ce que je veux, j'ai eu envie de le refourguer ici en douce, et j'en profite pour le dédier à mon frère Sylvain.)

vendredi 9 mars 2012

Jet d'eau



Ô toi, que la nuit rend si belle,
Qu'il m'est doux, penché vers tes seins,
D'écouter la plainte éternelle
Qui sanglote dans les bassins !
Lune, eau sonore, nuit bénie,
Arbres qui frissonnez autour,
Votre pure mélancolie
Est le miroir de mon amour.

Message personnel n°16


Il n'est pas de silence auquel l'écho à voix entière ne réponde.

(Luis de Góngora y Argote)

jeudi 8 mars 2012

Explosition universelle !



Merde d'artiste, merde d'artiste ! Mais c'est trop facile ! Manzoni, petit, si petit. La boîte est fermée hermétiquement, même si certaines se sont ouvertes, dit-on. Le concept, le ready made, quelle barbe ! Moi je vais chier sur la toile, et on enfermera les visiteurs dans la salle, sans possibilité de sortir avant deux bonnes heures. Odeurs, odeurs, odeurs… Ah, mes salauds, vous vouliez de la culture, vous vouliez remplir les salles des musées ! Eh bien, je vous prends au mot : Je vais remplir le cadre, chier sur la toile, ça c'est de la culture. Auto-focus sur le déchet. Marron, couleur discriminée, le brun d'atelier doit être réhabilité ! Il s'agit de métissage moral et fécal. Chauds les marrons, 2012 sera brun ou ne sera pas ! Michel Pastoureau a un gros pain sur la planche. Le bleu, le noir, le rouge, tout ça c'est de la couleur de pédé.

Mais qu'avait donc mangé l'artiste, la veille ? Telle est l'une des questions que devront se poser les nouveaux amateurs d'art, les nouveaux remplisseurs de musée. Le niveau monte, paraît-il, les salles sont pleines, les tuyaux aussi. On se bouscule devant le Concept. Pas assez de confessionnaux. Poussez-vous, poussez-vous, je veux respirer la culture, moi aussi ! Ah, la bonne odeur de merde ! Pas besoin de faire du trekking au Népal, l'exotisme est ringard, on a des idées et de la merde chez nous aussi. Produisons français ! Imaginez une ville comme Paris, tous ces gens en train de chier, le matin, quelle symphonie ! Et on nous le cache ! Scandale ! Tous au musée d'Orsay, arrondissement après arrondissement, de quatre heures du matin à minuit. Calmez-vous, votre tour viendra. Vous aussi, vous pouvez être un artiste, vous aussi, vous aurez votre quart d'heure de gloire assise. Tant pis pour les constipés, il seront autorisés à faire semblant. Permettra-t-on la burqua ? Mais oui ! Imaginez le tableau, cent-onze femmes en burqua en train de pousser de concert, en se tenant les mains. Oh, religieux de toutes les nations, gays, infirmes en chaises roulantes, minorités agissantes, la grande flash-mob fécale c'est pour demain matin, haut les cœurs !

Je vous jure que les élections présidentielles en seront transformées, purifiées en quelque sorte, débarrassées de toutes ces heures sombres qui traînent encore dans les coins de quelques têtes. On remet les compteurs à zéro, au printemps des peuples, égalité, fraternité, caca. Pas de liberté pour les ennemis de la merde. On fera entrer le Bel Étron au Panthéon, on trouvera un nouveau Malraux pour le discours, j'ai déjà quelques idées. Debussy avait eu son Exposition universelle, il y avait découvert le gamelan javanais. Je veux la mienne. On construira une nouvelle tour, la Tour de l'Étron Suprême, à Saint-Denis, près des sépultures royales, une tour en forme de néant mou. France, terre d'asile, patrie du vin, du fromage, de la CGT et du Caca. La boucle est bouclée. On mange, on chie. Entre les deux, pas grand-chose, quand on y pense. On rêve un peu, soit, on s'endort devant la télé, on marie les homos, on pourchasse l'élitiste et l'on constate que les-inégalités-se-creusent et que les zakisocios se font la malle, que les-marchés-financiers n'en font qu'à leur tête, tout ça ne va pas très loin et n'est pas digne d'un grand pays comme la France. Je ne vise rien de moins que le Prix Nobel des Fèces, afin de confondre tous les petits prix-nobel-de-la-morale qui nous crachent dans les oreilles toute la journée à la radio et dans les journaux. Les Écuries d'Augias, il ne faut pas les nettoyer, il faut les inonder de caca, il faut les exposer, il faut y habiter, il faut y demeurer, il faut les investir, et je suis l'Hercule de l'art. Je vous inscris au GR 20 du Caca, Mademoiselle ? Ah, vous êtes anorexique ? Revenez plus tard, quand vous aurez pris un peu de brioche. Nous ne faisons pas de la dentelle, notre œuvre au noir tient au corps. Donnez-nous votre caca de chaque jour, le fruit de vos entrailles. Nous sommes au four et au moulin, et aux toilettes, suivez-nous, et vous serez rassasiés. L'avenir vous attend, les cuvettes vous tendent leurs jolis bras immaculés, le papier parfumé à la rose a faim de votre encre boueuse, aucune angoisse de la page blanche, l'éternité est là, dans sa gloire brunie et fétide. Il n'y a pas de crise : tout le monde est dans la merde. Je vous le prouve. Égalité, fraternité, caca. Halte aux paradis fiscaux, bienvenue au Paradis fécal. Faites donner le Te Deum et qu'on n'en parle plus.

Quels sont les anagrammes d'étron ? Noter, trône, ténor. Notez qu'il faut monter sur le trône, pour y chanter d'une voix de ténor la gloire de l'excrément. C'est sur le trône qu'on fait des listes, occupation des rois. La liste (la théorie) est le chant des chants (voyez la Bible) : je naîtrai, je chierai, je mourrai. Voilà le programme. Les noms, les actions, les sons, les couleurs, les formes, les parties du corps, celles du violon, les gammes, la mathématique lyrique ne fait jamais grève, on ne la prend pas en défaut. Et tout finit par la chanson brune. Dans "étron", on entend l'être et le on. Le ça universel, en somme. Quand je pense qu'il y en a qui en sont encore à la pulsion de mort ou de vie… Même la psychologie est une sous-catégorie de la mathématique lyrique : vous qui entrez ici, laissez votre forme et vos espérances à l'entrée, car vous ne pouvez les emporter avec vous. La dépouille se parfume au désastre et s'habille chez Caca. Au terme du défilé : Rien (la paix).

Deux grands mystères humains m'ont toujours obsédé : où sont passés tous les morts, et où passe toute la merde accumulée depuis la nuit des temps ? Et ne me dites pas que c'est la même chose ! Faites un rapide calcul et vous vous apercevrez que depuis Adam et Ève ça fait un volume considérable. À côté de ça, le problème des déchets radioactifs et l'absence de gouvernement en Belgique, c'est de la gnognote. La Porte est étroite, le monde est de plus en plus petit, et nous sommes de plus ne plus nombreux. Ni Pascal Ory, ni Edgar Morin, ni Stéphane Hessel, ni Frédéric Martel, ni Emmanuelle Béard n'ont l'air de s'alarmer de la situation, et pourtant il y a péril en la demeure. C'est pourquoi Georges, une fois de plus, se dévoue, et exige la création d'un grand ministère du Caca, qu'il conviendrait de fusionner avec celui de la Culture. Il est temps de vider l'abcès. L'art sert à ça.

Il faut absolument éclaircir la situation.

mercredi 7 mars 2012

Morceaux en forme de poire (enquête)


Quand Satie composait ses "Morceaux en forme de poire", à la poitrine de qui pensait-il ?

mardi 6 mars 2012

Déterrer


Francis Bacon : « Je suis contre l'incinération, parce que, dans des milliers d'années, si le monde existe toujours, ce sera ennuyeux s'il n'y a personne à déterrer. »

lundi 5 mars 2012

Rencontre


Un soir, en Floride, Hélène Grimaud a rencontré Wotan. Elle ne l'a pas reconnu.

samedi 3 mars 2012

Une Femme



La volute
Les chevilles
Le manche
Les cordes
Les ouïes
Les éclisses
Le chevalet
La caisse
Le cordier…

(L'âme)

mardi 28 février 2012

Patience



Quand-même vous n'allez pas me laisser comme ça !

Non. Alors quoi, on va vous prendre dans les bras et pleurer avec vous ?

J'ai mille raisons de souffrir.

Oui.

Ne commencez pas à me sortir la litanie de… Tout ça s'étale sur plusieurs générations ! D'abord, ne pas fuir. Supporter. Vous n'êtes pas foutu de me tirer de là. Vous êtes là ?

…

Attendre et voir ? C'est ça ?

Il faut du temps.

Je n'en ai pas !

On n'est pas là pour faire le bien à tout prix. On est là pour comprendre.

Vous n'allez pas prononcer de paroles magiques ?

…


dimanche 26 février 2012

Eurydice ou l'Inspiration


Tais-toi, je t'en prie ! S'il est un sujet à propos duquel il convient de se taire, c'est bien celui-là. Quoi dire qui ne soit pas immédiatement de trop, à côté, mal venu ? Oui, non. C'est à peu près tout. Comme dans l'amour, à part répéter qu'on aime, on ne peut rien dire d'intelligent.

Il y a pourtant des œuvres dont on se dit immédiatement qu'elles sont inspirées, plus inspirées que d'autres, que les autres. Surtout ne pas réfléchir. Ne pas se retourner sur ses pas. Ne pas la perdre…

La sonate pour flûte, alto et harpe, de Debussy, est l'une de ces œuvres, cela je le sais depuis toujours. Mais depuis quelques années, le premier quatuor de Bartok, au moins son premier mouvement, me paraît entrer dans le cercle très fermé des œuvres qui doivent presque tout à l'inspiration, c'est-à-dire presque rien au métier, au savoir-faire, à l'application des règles de composition, de l'élaboration et du développement, de la transition, et que sais-je encore. Cela c'est toujours par les interprètes d'une œuvre qu'on en devient conscient. Certains savent retrouver le fil du temps vivant, d'autres pas.

Mais à peine ai-je écrit ces quelques lignes que je les regrette, que j'en ai honte. À quoi sert de parler de ce qui est indémontrable, à quoi sert de dire à la femme qu'on aime qu'on l'aime ? À quoi sert de dire qu'on ne sait rien dire ?

samedi 25 février 2012

« En couleurs, en couleurs ! »


M.L. est un de ces abrutis qui ont trouvé avec Internet la force d'exister. Jamais en panne d'un jeu de mots aussi pitoyable qu'approximatif, il va jusqu'à intervenir sur le forum du 3.14, c'est dire l'absence complète de sens du ridicule consubstantiel à ce genre de personnages. Il en faut, me direz-vous, des M.L. ! Oui, certes, il en faut, comme il faut que même les génies aillent chier le matin.

Mais peu importent M.L. et les quelques semi-débiles qui parlotent chez D.G. On y lit (chez D.G.) que "des officiers allemands", visitant l'atelier de Picasso, rue des Grands-Augustins, durant l'Occupation, "tombèrent sur Guernica". Il paraît difficile que Guernica se soit trouvé rue des Grands-Augustins, dans l'atelier de Picasso, pendant la guerre, puisqu'il était alors à New York. Il s'agissait en fait des cartes postales que Picasso distribuait gaiement aux Allemands. Mais là encore peu importe.

L'intéressant est qu'on parle d'"anecdote controuvée", et qu'on réclame le tableau "en couleurs". Dès qu'il s'agit de Picasso, tout ne peut être bien entendu qu'"anecdote" ou "légende". On le déteste, celui-là. Et depuis qu'on a la caution de l'ancien directeur du musée Picasso, on se gêne encore moins qu'avant. Il y a les-femmes qui trouvent que ses dessins érotiques sont obscènes et idiots, il y a les amateurs-de-peinture qui trouvent qu'il ne sait pas peindre, que ses femmes sont laides, il y a les-citoyens qui trouvent que ses toiles sont trop chères, il y a les-homos qui trouvent qu'il est trop hétéro, il y a les-internautes qui trouvent que sa peinture n'est pas assez morale. Ajoutez à ça la corrida ! Bref, ça ne va pas. Ça ne va pas du tout ! Il est grand temps d'étudier à nouveau le cas Picasso !

Mais le comble est atteint lorsqu'on essaie de nous refourguer une peinture en noir et blanc ! Là, l'internaute s'étouffe de colère ! L'internaute est né dans la-couleur, il y patauge toute la journée, il en avale depuis le petit déjeuner jusqu'au souper, de la-couleur, alors c'est pas à lui qu'on va la faire ! Un tableau, c'est en couleurs, y a pas à sortir de là. Sinon, c'est de l'arnaque. On n'a quand-même pas des écrans en millions de couleurs pour voir de la peinture en noir et blanc, bordel de merde ! Il s'indigne, l'internaute citoyen !

Résumons-nous. Le seul tableau valable de Picasso, c'est Guernica, parce qu'il traite d'un sujet réel, coté 9/10 sur l'échelle morale (pensez, une œuvre d'art qui dénonce explicitement les-fascistes, ça n'a pas de prix). Seulement, ce con d'Espagnol l'a fait en noir et blanc, ce qui rend le tableau tout de même un peu suspect. Ça ne va pas jusqu'à annuler sa superbe cotation morale, mais enfin, ça l'obère quand-même sacrément, faut reconnaître ! Quoi, l'avait pas assez de thune pour s'acheter des tubes de couleurs chez Adam, l'Espingoin ? Même de la Ripolin ? Ah, c'est pas sous Jack Lang qu'on aurait eu ce genre de soucis !

Pour réconforter le pauvre M.L., annonçons que Guernica a été "refait" en 3D, et que tout ça est gratuit ! Si M.L. n'est toujours pas content, car les Internautes sont exigeants et en veulent toujours plus, je me propose de coloriser Guernica. Mon prix sera modeste. Modeste en regard du prix du tableau, s'entend. M.L. aura alors le must du top sur son écran en millions de couleurs : un Guernica en couleurs et en 3D, et pourra continuer, rasséréné, à aligner sur le Net ses chapelets d'excréments tout chauds, et pourra peut-être, nous l'espérons du moins, parler d'autre chose que de peinture, à défaut de se taire tout à fait.

samedi 18 février 2012

La petite et la grande fournaise


Dites à Manet que la petite ou la grande fournaise, que la raillerie, que l'insulte, que l'injustice sont des choses excellentes, et qu'il serait ingrat s'il ne remerciait l'injustice. Manet a des facultés si brillantes et si légères qu'il serait malheureux qu'il se décourage. Jamais il ne comblera les lacunes de son tempérament. Mais il a un tempérament, c'est l'important, et il n'a pas l'air de se douter que, plus l'injustice augmente, plus la situation s'améliore à condition qu'il ne perde pas la tête.

(Baudelaire, 24 mai 1865)

vendredi 17 février 2012

Le Journal de Georges


C'est entendu, je vais tout dire. Comme je suis sûr que tout le monde connaît l'adresse depuis un moment déjà, ce n'est pas la peine que je la donne.

vendredi 10 février 2012

Les nouveaux gâteux


La même femme peut être enchantée ou affreuse, c'est selon son humeur, ses dispositions, ses règlements de comptes. Il sait ce qui est laid, il sait d'autant mieux ce qui est beau. Nous avons maintenant affaire à des corps restreints qui ne savent plus ce qui est vrai ou faux, laid ou beau. Donc, tout est laid, tout est faux.

M. parle des "gâteux de l'académie". Il faut aujourd'hui, de la même manière, parler des "gâteux de l'art contemporain". Académie contre académie, rien n'a changé. Ils se vendent entre eux, suspendent des homards au château de Versailles, bavent sur leurs toiles, se bouchent les yeux et les oreilles, ont le sexe en berne, prennent de la cocaïne et surfent sur Internet, quand ils ne sont pas reçus dans les ministères ou ne passent pas à la télé. Ils sont partout chez eux, fabriquent du même à longueur de journée, entre la salle de sport et l'agence de voyage. Ils se montrent, pour se rassurer, les uns les uns, perclus d'oubli, vêtus en permanence de bruit, de buzz, d'images.

jeudi 9 février 2012

Dormir !


La seule grande affaire de ma vie aura été de dormir. Dormir, toujours plus, toujours plus longtemps, toujours plus profond. Je plains les imbéciles qui ne comprendront pas et c'est à peu près le monde entier. Pour être vivant, ici, là, maintenant, il faut dormir, s'enfoncer dans le sommeil, comme une planète qui s'enfonce dans le soleil. Être au cœur du réacteur, leur donner des taches, se laisser porter par les vents solaires, passer en rafales au-dessus de leurs têtes, voir leurs grands yeux ouverts et morts, vitreux, sales, éperdus, mais surtout ne pas s'arrêter, ne pas ralentir. Être au centre du feu, écouter le 24e concerto de Mozart, celui qui n'a pas de fin, celui dont l'ut mineur brûle les nerfs, l'écouter à l'intérieur, le rejouer sans cesse. Je suis aveugle, je suis sourd, je suis impotent, paralysé ? Qu'importe ! Mon corps est plus vivant que celui de tous ces insomniaques suintants dont les gestes affolés et lourds les éloignent un peu plus à chaque instant de la Joie.

samedi 4 février 2012

Ne pas tourner autour du pot…


Chostakovicth est vraiment un étrange compositeur. On pourrait presque dire que ce n'est pas un compositeur, précisément. Il ne compose pas avec son désir. Il met tout ce qu'il entend, il ne gomme pas, il n'enlève rien, sa musique est du pur entendement, au sens où il se laisse guider par ce qui le traverse, sans surmoi, dirait-on. J'imagine qu'il devait composer très rapidement, car ce qui prend du temps, en général, dans la composition, c'est justement le retrait, l'enlèvement des ordures. Composer, c'est avant tout mettre en perspective, déplacer, emboîter les idées les unes dans les autres, faire entrer le son dans la forme, au besoin par la force. Lui n'a pas le temps (ou pas le désir) de passer le rabot sur la matière accumulée. Ça vient comme ça vient. Il laisse tout, ce qui donne très souvent ces mélodies hérissées de partout, hirsutes, mal coiffées. D'ailleurs il suffit de regarder l'homme Chostakovitch, de voir son visage et son corps, pour comprendre sa musique. Il y a du cahot dans ce personnage, il habite les angles, il est cabossé, je n'aimerais pas avoir un corps comme le sien. C'est sans doute ce qui l'a sauvé. Les Soviétiques ne savaient pas par quel bout le prendre, il n'entrait dans aucune catégorie, un peu comme ces dingues qu'on renonce à sermonner, ce serait peine perdue. Il y a de ces personnages dans la littérature russe, ils fascinent mais on ne s'y frotte guère, dans la vie réelle. Oui, il est bien russe, à sa manière étrange qui dément catégoriquement (en apparence) ce qu'on appelle "l'âme slave".

À chaque fois que j'écoute sa musique, je me dis que c'est catastrophique… Mais génial. Comment cette profondeur terrible, noire, brûlante, arrive-t-elle à percer, sous ce masque grimaçant et désarticulé? Chostakovitch fait partie de ces compositeurs qu'il faut aimer après de longs détours, avant de retourner à la poussière : l'aimer immédiatement serait suspect. On ne peut pas aimer Mozart ET Chostakovitch, tout de même ! Sauf à être fou. Chostakovitch n'a jamais le temps de tourner autour du pot, il y met tout de suite la main, et le corps tout entier, jusqu'à y disparaître.

vendredi 3 février 2012

Bruits




Maintenant que Georges a fait (d'après Alexis) un excellent teasing pour cette revue, éditée par David Reinharc, il est temps de vous en donner un avant-goût très modeste et de vous inciter à l'acheter. Rendez-vous compte, une revue dans laquelle interviennent côte à côte Dijon Bourdier et Georges, on va dire que ce n'est pas tous les jours que vous trouverez une chose pareille dans votre librairie !

D'autres écrivants plus honorables sont au sommaire, Richard Millet, Robert Redeker, Xavier Raufer, Jean-Gérard Lapacherie, William Paris, Marcel Meyer… L'objet est très beau, carré, blanc et gris, bien mis en page (ce qui devient rare), la typographie impeccable, bien qu'un peu grosse, peut-être, c'est le seul minuscule reproche que je ferais quant à moi à cette publication dont le contenu est hautement recommandable. Je ne parle même pas de l'article introductif de Renaud Camus, fort, inspiré et courageux, ce qui ne surprendra pas, et qui donne envie de lire tout le volume sur la lancée, mais il est d'autres articles qui tranchent avec l'habituelle bouillie cléricale des publications françaises, dès qu'elle se mettent à parler de la réalité qui nous entoure, qui nous étouffe.

Il nous paraît plus qu'indispensable, par exemple, de se précipiter sur l'article que Marcel Meyer consacre au bruit, et j'ajouterai à son propos une note en bas de page, consécutive à la vision d'un film terrifiant sur Outreau. Le film s'intitule Présumé coupable, et relate, de manière extrêmement réaliste, autant qu'il me soit permis d'en juger, l'effroyable mésaventure d'un huissier de justice, accusé à tort dans ce procès dont on n'a pas fini de voir qu'il préfigure un monde tout proche. Je veux parler de l'arrivée en prison d'Alain Marécaux. Ce qui frappe, ce qui indique l'Enfer, dans cette arrivée, c'est le Bruit. L'Enfer est bruyant, il l'est terriblement, et il l'est à toute heure du jour et de la nuit, comme on pourra le constater dans la suite du film. J'ai souvent eu la tentation d'être mis en prison, d'être soustrait au monde social, mais à la condition expresse et "non-négociable", d'y être seul, rigoureusement, et dans un silence complet. À ces deux conditions, j'aimerais assez passer une année de ma vie en prison, je l'avoue, si je peux y emporter un carnet et quelques livres. Mais voilà, la prison, ce n'est pas ça du tout ! C'est même tout le contraire. La prison, en ce début de XXIe siècle, c'est le bruit et la foule, c'est le bruit porté à son paroxysme et c'est la foule portée à son paroxysme, c'est l'impossibilité sans trêve du privé (vous n'êtes privé de rien, contrairement à ce qu'on pourrait croire, vous avez accès à tout, en permanence, sauf à la privation). La prison, donc, est aujourd'hui très exactement un processus d'intense surexposition au social, sa brûlure inguérissable. Nul retrait, nulle retraite. Impossible de penser, impossible de mettre sa vie entre parenthèses, impossible de faire retour sur soi, ce qui semblerait pourtant le but (éminemment social, lui) d'une telle privation momentanée de liberté. C'est tout le contraire, encore une fois : vous êtes assommé du cri des damnés, on vous plonge dans une fournaise hurlante, sans jamais la possibilité, même brève, d'un repos, d'une halte, d'une clairière (même sombre). On nous rebat les oreilles de la dignité des prisonniers qui serait malmenée (et elle l'est, en effet !), mais pour de très mauvaises raisons. Il leur faudrait la télévision, les portables, la sexualité, la communication, la compagnie !? Et ceux qui osent contester ces "avancées du droit" sont évidemment taxés de fascistes inhumains, sont soupçonnés de vouloir le malheur de ceux qui ont une fois manqué à la Loi. Je dis que c'est tout le contraire, et que ceux qui veulent ces "biens" pour les prisonniers sont les pires bourreaux qui se peuvent concevoir : à strictement parler, des salauds ! N'importe qui d'à peu près normal deviendrait dément, en quelques jours de ce régime, et s'il ne le devient pas, c'est qu'il l'est en entrant, et qu'on désire qu'il le reste. Il existe une excroissance de la prison moderne, dans la société "libre", c'est la boîte de nuit, qui en est la version volontaire et sacrificielle. Entrer dans un "Macumba", j'imagine, est tout aussi traumatisant que d'entrer dans une prison française. Et pourtant les "Macumbas" sont pleins, chaque fin de semaine. On en redemande…

La prison est sortie de ses murs, comme l'école est sortie des siens. Par un processus également démocratique et compensatoire, on y a fait entrer le Démon. Pas de raison que celui-ci ne s'occupe que des citoyens "libres" ; les pauvres en avaient assez d'être les seules proies du Malin, et voulaient en faire profiter les proscrits. On pourrait aussi penser, ce qui revient au même, que la démocratie radicale n'aime rien tant que l'in-différence : puisque les uns souffrent, tous doivent souffrir. C'est sa conception de la justice. Vous êtes condamnés au social, toute la semaine, toute l'année, vous êtes sous la surveillance active et intraitable des mamans, des juges, des journalistes, et certains, en prison, y échapperaient, à l'abri de la déchéance ? Pas question ! Tout pour tous et tous contre tous, le malheur — et sa redistribution générale, c'est comme l'impôt, il doit s'inviter partout, toujours, et vous appuyer sur la tête jusqu'à ce que vous la rentriez dans les épaules. La Liberté, depuis la Révolution, est devenue sans doute la plus grande farce inventée par les hommes, c'est une pièce de théâtre qui se joue à guichets fermés, qui cartonne à longueur d'année, sur tous les boulevards. (Vous vous demandez à quoi ressemble la Liberté ? Observez par exemple le flux des voitures sur le Périphérique parisien, vers 6h du soir.) Il est assez facile d'en percer le petit mystère grimaçant : plus celui que vous avez en face de vous vous jure qu'il est libre, plus il est enfermé, tassé, tenu, aliéné, surveillé. C'est une loi qui ne souffre pas d'exception, c'est une loi qui se trouve comme chez elle dans le monde panoptico-numérique que vous adorez.

Et le bruit, dans tout ça ? Mais il est bien sûr le lubrifiant pestilentiel dont le Démon aime à se parfumer afin de se glisser partout, pour qu'on l'acclame comme le héraut de la Liberté qu'il n'est surtout pas ! La liberté est silencieuse, elle ne hait rien tant que les tambours et les trompettes, le moindre bruit la fait fuir, et son oreille est fine. Si j'affirme que la liberté s'est trouvée plus souvent et plus intensément en prison que sur les plages et sur les ondes, il faut comprendre que cette liberté-là n'existe plus qu'à l'état de miracle individuel, qu'elle coûte très cher, bien qu'elle soit tout à fait gratuite, et qu'elle ressemble à s'y méprendre à la grâce. Le bruit est un vêtement, un habit qui nous rend tous semblables, c'est un uniforme. Pas un hasard si cette société qui aime tant le bruit aime tant également le parfum : la caissière de Super U porte Jardins de Bagatelle, comme la femme que vous aimez, elles écoutent toutes les deux les tambours du Bronx, s'épilent le pubis, se trouent les oreilles et le bout des seins ? Eh bien voilà, vous y êtes, vous voilà à votre tour embarqué sur le manège de la Liberté, cette noble conquête sociale qui s'ébroue, transe sèche, de McDonalds à Séphora en passant par la FNAC et retour. Mais puisqu'ils vous disent qu'ils sont libres !

Je n'ai jamais réellement pensé être un dissident, ni un rebelle, ni un révolutionnaire, sauf peut-être à seize ans, quand j'ai fait partie très brièvement du Parti Communiste International, et encore était-ce plus à cause des jolies militantes que du "Programme communiste" et du "Prolétaire" que je n'ai jamais réussi à comprendre ni même à lire en entier, aussi est-il assez curieux de réaliser, à cinquante ans passés, qu'on n'arrive plus à se sentir partie prenante de ce qu'est devenu notre pays, et qu'on retrouve à cet âge avancé les réflexes et les sentiments de l'adolescent qui n'a pas envie de regarder là où on lui demande de regarder, même si ceux qui lui font cette demande aujourd'hui portent les noms des rebelles d'autrefois. Dans la France de De Gaulle, et même dans celle de Pompidou, et même encore un peu dans celle de Giscard, nous devions lutter contre le réel, avec sa pesanteur, sa lourdeur, son noir et blanc officiel. Nous devrions aujourd'hui, si nous étions conséquents et courageux, lutter pour le réel, car la grande marche du simulacre dépasse désormais son modèle, et de très loin, et menace d'en effacer jusqu'au souvenir. C'est cela la guerre d'aujourd'hui, contrairement à ce que continuent de psalmodier machinalement nos archéo-gauchistes en opposition de phase, mais l'armement de l'ennemi est autrement plus lourd et plus efficace que jadis, et les héros plus discrets, à moins qu'ils ne soient distraits.

mercredi 1 février 2012

Là : la guerre paisible.


Depuis que Megaupload a fermé, il faut aller en ville pour trouver des filles. Avec le froid qu'il fait et le peu de pulls non troués qu'il nous reste… Aujourd'hui, fiasco complet, il faut bien l'avouer : la première était moche, la deuxième était folle, et la troisième est morte à peine dans l'auto. J'en ai bien aperçu une quatrième qui trainait près d'une maison des jeunes, mais visiblement elle était sourde. Les gens ont terriblement vieilli, depuis la dernière fois que je suis sorti de chez moi. Ils sont tous barbus et enveloppés de torchons. Ils sont maussades. Ils sont laids. Ils ont le regard fuyant et la jambe molle. Leur sang est brûlé d'alcool et leurs paroles inaudibles. Ils avalent les mots sans les mâcher et n'ont aucun souvenir des vieilles phrases. De toute manière, je roule les fenêtres fermées, et dès que je vois quelqu'un traverser la rue, je l'écrase. Ce n'est pas que cela me procure le moindre plaisir, notez-le bien, mais c'est une question d'hygiène de vie. Si on les évite, ils se vengent, tôt ou tard, de ce qu'ils prennent pour de la faiblesse. Il convient de s'en tenir aux règles élémentaires de la vie en société. Les exceptions existent, mais elles doivent le rester.

En ce moment, nous avons quatre présidents de la république, c'est plutôt rare car d'habitude ils sont cinq. Comme les élections se tiennent chaque semaine, personne ne connaît les noms des titulaires de la fonction suprême, et eux-mêmes n'ont pas réellement le temps de s'installer dans leurs meubles. Tout juste s'ils prennent quelques décisions qui leur tenaient à cœur, bien qu'ils sachent parfaitement que leurs successeurs pourront abroger les décrets pris pendant leur mandature, à peine arrivés à l'Élysée. Reconnaissons que cela rend la politique plus légère qu'elle ne le fut jamais. Personne ne s'inquiète vraiment des changements de cap continuels, et, de fait, de cap, il n'y a pas. Les guerres ont disparu de la scène internationale, puisque plus personne ne peut affirmer ce qui serait souhaitable pour un pays ou pour un autre. Il n'est d'ailleurs pas sans exemple qu'un président de la République française soit quelque temps après élu président de la République espagnole, ou tchèque.

Dans un tel contexte, on parvient difficilement à comprendre pourquoi on a décidé de fermer Megaupload, cette société plébiscitée par une grande partie du monde. Même pour le service de l'Élysée, il faut désormais faire venir des jeunes femmes qu'on va chercher dans la rue, comme n'importe qui le fait, comme je l'ai fait aujourd'hui. Le fait que les femmes aient déserté les foyers et se tiennent dorénavant exclusivement dans les lieux publics facilite les choses, bien entendu, mais je trouve que ce n'est pas bon pour le prestige d'un chef d'état que de participer (même par le truchement de son chef de cabinet) à cette pêche miraculeuse. Il est alors soumis aux mêmes aléas que le citoyen de base, et doit souvent se contenter d'une qualité douteuse, pour ne pas parler de l'hygiène et du risque sanitaire. On voit à leur maigreur, quand ils passent à la télévision, que, souvent, ils préfèrent s'abstenir, ce que je peux comprendre. Même si les avantages des présidents sont finalement assez minces, la vie est tout de même plus dure lorsqu'on ne l'est pas, et chacun sait qu'il faut s'économiser, en prévision de l'après présidence.

Je ne possède pas une de ces nouvelles autos qui sont pourvues d'un détecteur de femmes. Leur prix est trop élevé pour moi. Je dois faire avec les seuls sens dont je dispose naturellement : la vue, l'odorat, l'ouïe, plus celui qui a l'air de s'être développé très rapidement chez à peu près tous les hommes, depuis que les femmes sont devenues la seule source de nourriture. Ce sens n'a pas de nom, et certains doutent encore de son existence. Pas moi, en tout cas, et je me félicite d'en avoir hérité aussi rapidement, car je pense que sans lui je serais déjà mort de faim.

Que certains parviennent à consommer des moches, des folles, et même des mortes, voilà qui est pour moi difficile à croire, bien que la rumeur soit insistante. J'envie ceux qui seraient capables de pareils exploits et je regarde les (rares) hommes atteints d'embonpoint que je croise ça et là avec circonspection et curiosité. Je les scrute longuement, comme si cette observation minutieuse allait me révéler leur secret, mais je suis toujours déçu : je ne vois que des gros. Sans doute cachent-ils bien leur jeu.

Il est devenu impossible de se procurer les livres d'Issei Sagawa car dans les premiers temps les gens ne savaient pas trop comment cuisiner la chair humaine. Je ne me rappelle plus comment tout cela a débuté, mais lorsque son nom a commencé à circuler sur Internet, en quelques heures, tout le monde n'a plus parlé que de ça. On raconte que celui qui a lancé le buzz avait vu sur Youtube une vieille publicité pour une chaîne coréenne de restaurants de viande. Quoi qu'il en soit, en quelques semaines, Sagawa est devenu la personne la plus connue et la plus riche au monde. L'émission de télévision "Master Chef Issei", où l'on pouvait voir des cuisiniers amateurs de tous âges essayer les recettes du Japonais, les accommoder selon les pays et les coutumes régionales, a très rapidement battu tous les records d'audience. En Belgique, un grand concours a été lancé, qui récompensait le meilleur "cuisinier" par une semaine à la cour, semaine au cours de laquelle était servi (au déjeuner seulement) des plats dans la confection desquels entreraient des morceaux royaux (on parle d'Astrid et de Mathilde, même si rien n'est confirmé officiellement).

Même si tout cela prend parfois des allures de fêtes (les humains ont bien de la ressource, et la nourriture, quoi qu'on dise, a toujours été, dans toutes les civilisations, une occasion de convivialité), nous vivons des moments très durs. Je ne parle pas des femmes, qui, après tout, ont bien cherché ce qui leur arrive, non, je parle de ce que nous sommes devenus, après des siècles et des siècles d'opulence et d'accumulation, dans tous les domaines : une race de chasseurs inquiets, au front moite et aux mains tremblantes, qui ne savent jamais s'ils pourront manger la semaine prochaine, ou demain, ou ce soir.

Parfois on se prend à jouer avec ses souvenirs. Ce n'est pas recommandé, bien sûr, mais il n'est pas toujours possible de s'en empêcher. Il m'est arrivé récemment, je l'avoue, de me remémorer des instants passés avec des femmes, des instants plein de douceurs, et même de tendresse. C'est difficile à croire pour les plus jeunes, peut-être, mais les femmes n'ont pas toujours été ce gibier indispensable à notre survie. Il fut un temps où elles n'étaient pas indispensables, où on les rencontrait pour passer avec elles des moments agréables, et ces moments pouvaient être considérés comme du luxe. Le luxe, voilà un mot qui n'a plus aucun sens désormais. Tout est gris, sombre, privé de lumière. Les jours sont bas, graves. Nous habitons un hiver perpétuel. Cela fait des années que je n'ai entendu rire personne. Les gens s'économisent, ils ne font que les gestes nécessaires à leur survie. C'est sans doute la raison qui a conduit la parole à se réduire ainsi au strict minimum : on ne se parle plus que pour échanger des biens, des renseignements, des informations, des adresses, sauf à la télévision où elle est au contraire hypertrophiée, envahissante, bien que tout à fait privée de sens. Les plus jeunes d'entre nous, ceux qui n'ont pas connu d'autres temps, allument compulsivement la télévision comme s'ils cherchaient à retrouver une part d'eux-mêmes qui est perdue à tout jamais, comme mus par un instinct immémorial. Ce ne sont pas les divertissements qu'ils cherchent, c'est une parole qui ait un sens autre que purement informatif. Là, dans ces émissions idiotes et bavardes, ils entendent peut-être, au-delà des mots, une sorte de musique qui est comme la trace furtive d'un autre monde. Plus ça parle moins ça dit, la télévision est devenue obreptice : en montrant tout, elle montre surtout que plus rien n'est visible, que plus rien n'est dicible, qu'elle n'est, au sens propre, qu'un écran.

La nuit est aiguë. Depuis que les femmes se mangent, on vit avec la sensation constante d'habiter dans des angles. Peut-être que la disparition du ventre rond des anciennes femmes enceintes y est pour quelques chose. Un artiste contemporain a d'ailleurs fait fortune en exposant des cadavres de femmes enceintes, les corps étant conservés ad infinitum grâce à une résine infiltrée qui leur donne bel aspect (du moins pour autant que nous puissions en juger, n'étant plus guère habitués à voir des femmes autrement que fuyantes et apeurées et très agressives). Le ventre, une fois débarrassé du fœtus et des entrailles, dispose d'une fente munie d'une fermeture éclair, et les spectateurs peuvent y déposer des messages, des lettres dans lesquelles ils laissent libre cours à toutes sortes de désirs inavouables par les temps qui courent. Le gouvernement a décrété que cet artiste était une sorte de génie, et qu'il convenait de le célébrer avec faste. Toutes ses "sculptures", il les appelle des "Là", jouant sans doute par là de l'ambiguité entre la note et l'adverbe de lieu. Là : vous y déposez un message, une note, que personne ne lira jamais. Par ce geste idiot, vous faites le deuil de la Femme et vous entrez dans la peau du Minotaure, vous engrossez (virtuellement) celle avec laquelle vous n'avez plus de commerce sexuel, la sexualité étant désormais considérée comme le plus grand des crimes (on a préféré la vente au ventre), vous faites sonner (et trébucher) la femme, à défaut de la faire jouir, car à l'instant où vous déposez votre missive dans son ventre, se déclenche un cor des Alpes qui vomit son cri inutile. Pourquoi l'artiste a-t-il associé le cor des Alpes au cri que pousse le Minotaure au moment où il va dévorer ses proies ? Personne ne le sait. Peut-être est-ce simplement manque d'imagination. Toujours est-il que nous en sommes là.

J'ai lu quelque part que le paradis ressemblait à ça : un là perpétuel, fait d'angles aigus, d'où la femme avait été chassée. Le ciel est par dessus le toit, si bleu, si calme…


lundi 30 janvier 2012

L'oiseau électrique


J'ai appris, par les électriciens d'EDF venus me débarrasser d'un câble tombé dans l'herbe, que l'ensemble des quatre fils traversant le jardin se nommait une portée, comme la portée du papier à musique. Je m'en doutais mais j'en suis maintenant certain : Nous pouvons entendre de la musique en observant les oiseaux posés sur les lignes croisant le ciel.

Ce matin, grande insistance du sol dièse. La modulation en la majeur serait pour midi… bien qu'une pie en mi bémol ait durant quelques instants jeté un certain trouble dans ces harmonies saturniennes.

De qui, alors ?


On connaît le tableau de Magritte ("Ceci n'est pas une pomme") sur lequel Max Ernst avait peint un oiseau, et qu'il avait renommé : "Ceci n'est pas un Magritte". (Il paraît que Magritte n'avait pas apprécié la plaisanterie.) Quand je fais écouter la musique que je compose, dans le registre de la musique acousmatique, je sais que ceux qui entendent ça ont envie de me dire : "Ce n'est pas de la musique." et je n'ai qu'une envie, c'est de les approuver haut et clair. Cependant, c'est impossible. Alors je me contente de leur dire : "Ce n'est pas de moi." Mais de qui est-ce, alors ? me demandent-ils. Les choses se compliquent…

dimanche 29 janvier 2012

Dans le bleu


Flaubert à Laure de Maupassant, parlant de son ami Alfred Le Poittevin: « Quels voyages il m'a fait fait faire dans le bleu, celui-là ! »

Mère était plutôt Monet, alors que je suis du côté de Manet.

Il faut écouter, côte à côte (ou dos à dos), le scherzo de la sonate en la mineur, de Schubert, et l'allegro de la dernière sonate de Haydn.

Mozart et Beethoven, par Casez, au pastel, encadrent son saint Jérôme, à la tête du lit. Ces trois-là ne se quittent jamais, ne me quittent jamais. J'essaie de tenir le second violon dans le quatuor.

Comme une aiguille donnant le nord, plantée dans le bleu, la fugue en mi majeur du IIe livre du Clavier bien tempéré.

Pour se sauver de la sale bouillie dépressive de l'art contemporain ?

Tacite sous les fleurs d'étincelles… j'ai inventé le premier tableau poilu. Ça va se vendre, ça ?

vendredi 27 janvier 2012

Un coup de pinceau ?


Qu'est-ce qu'une belle jeune femme s'il n'y a pas un Manet ou un Picasso pour la voir ? Une hypothèse, une photo, un plan de cinéma vieillissant à vue d'œil. Un produit de beauté plus ou moins tragique, une pose forcée, un mannequin travesti, une nymphe idéalisée absurde. Avec ces deux-là, au contraire, c'est tout autre chose : l'instantané transperçant la beauté qui devient légende. Un jour, Manet suit une mince jeune femme sur les boulevards. Sa femme, Suzanne, survient : "Je t'y prends !" dit-elle. Et Manet, du tac au tac : "Je croyais que c'était toi !" Suzanne, son admirable pianiste hollandaise, plutôt ronde, racontait elle-même l'histoire avec un sourire. Elle ne pouvait pas ignorer les fréquentations féminines de son mari, devenant des modèles dans son atelier : prostituées, serveuses, demi-mondaines, toutes impressionnées par ce monsieur si courtois, si élégant, par ce grand causeur qui les faisait rire. Un coup de pinceau ? Mais comment donc !

Philippe Sollers, L'Éclaircie