Six heures et demie, au jardin.
Réveillé et levé à six heures. 26,3° au salon, 21,5° à l’extérieur.
J’étais au téléphone avec Michel Carvalo, et, s’il avait du mal à retenir ses larmes, moi je n’y parvenais pas du tout. L’émotion qui m’envahissait était tellement puissante qu’il me dit en riant que nous n’allions pas nous mettre à pleurer. Sa voix était chaude et incroyablement bien rendue par le téléphone, d’une présence surnaturelle. Je savais, moi, que Carva était mort depuis une dizaine d’années, mais lui, le savait-il ? La surprise est énorme : comment se fait-il que cette émotion qui nous envahit tous les deux soit si grande ? Nous sommes-nous tant aimés ? Je n’ai pas eu la présence d’esprit de lui demander s’il était bien à Marseille, mais tout semblait le laisser penser. Durant toute la durée de notre conversation, je ne cessais d’être émerveillé et bouleversé par la facilité incroyable qu’il y avait à s’entretenir avec un mort plus vivant qu’un vivant, plus sensible qu’il ne l’avait jamais été, plus chaleureux, plus amical.
Un peu plus tôt dans la nuit, j’ai rêvé de Sylvain. Avec lui, les rêves sont très souvent liés à des domiciles improbables, dont l’accès est toujours incroyablement difficile, et même acrobatique. Il semble trouver ça tout à fait normal. J’avais un énorme sac à dos dont je ne voyais pas du tout comment j’allais le faire passer par les minuscules interstices entre deux murs ou planchers hérissés de tiges de métal. Mais il faut reconnaître qu’une fois à l’intérieur, nous y sommes bien. Sarah, dans ce même rêve, avait un rôle assez trouble, comme souvent, mais toujours en lien avec le désir, avec mon désir.
J’ai pris hier avec Raymond ma première leçon de Word, le traitement de texte. J’avais bien trop attendu avant d’abandonner LibreOffice, ce machin très « agricole », comme disait drôlement Yves Meylan, et, ce matin, j’écris directement dans Word. J’étais très fier de comprendre tout ce que me disait Raymond.
La série de Lionel Esparza sur Elisabeth Schwarzkopf finit en apothéose de petites saloperies dont il a décidément le secret. C’est plus fort que lui, il faut qu’il salisse, il faut absolument qu’il réduise les plus grands à de toutes petites choses mesquines et ordinaires, il veut à tout prix apparaître comme le « très informé », celui qui ne s’en laisse pas compter, qui n’est pas abusé par la légende mais qui reste cependant « objectif », n’est-ce pas, qui fait son métier de journaliste, qui laisse l’auditeur se faire sa propre idée. C’est répugnant, et cela démontre surtout que ce sale type ne comprend rien à l’art et aux artistes. Pauvre Schwarzkopf, qui ne peut plus se défendre et mettre le groin de ce cochon dans son propre caca… J’ai trouvé sur la Toile un document extraordinaire où elle chante Schubert, Schumann, Gluck, Mozart, Strauss, Wolf, Brahms, Mahler, accompagnée de son fidèle ami Gerald Moore, dans un cadre très intime. Ils parlent entre les morceaux, ce qui rend le récital extrêmement émouvant. Elle s’exprime en anglais, qui n’était vraiment pas sa langue de prédilection.
Schwarzkopf, c’est un éloge constant de la distance, c’est ce que ne comprendront jamais tous les Esparza de la terre. À la fin de sa vie, elle refusait de toucher en quelque manière les gens qu’elle rencontrait, au prétexte de l’hygiène, mais la vraie raison était la détestation du contact physique qu’elle partageait avec Glenn Gould, le « dernier puritain ». Avec Gerald Moore, elle interprète un Lied de Mozart intitulé Meine Wünsche (K. 539), connu aussi sous le nom de Ein deutsches Kriegslied qui se termine par un « decrescendo a niente ». Le piano disparaît dans le silence, tant et si bien que Gerald Moore plaque le dernier accord sans qu’on l’entende. Il se tourne alors vers la chanteuse et lui demande : « Est-ce que je joue trop fort ? » La pénultième strophe du poème patriotique de Johann Wilhelm Ludwig Gleim me va très bien : « J’engagerais les meilleurs poètes / pour chanter les exploits des héros ; / je ramènerais l’âge d’or. / Je voudrais bien être empereur. » Ou plutôt, elle m’a fait penser très fort à quelqu’un dont il ne faut pas parler, dont la seule présence dans une vidéo Youtube suffit à la faire censurer, même s’il n’y parle pas du tout de politique ou de l’état du monde, dont une citation dans un livre suffit à le faire refuser par tous les éditeurs. Quand Gerald Moore demande à Schwarzkopf s’il ne joue pas trop fort, on se demande s’il ne pense pas, lui qui ne l’a jamais connu, à M. Trounoir, celui qui a écrit jadis un « Éloge moral du paraître », celui qui parle souvent de « dispar-être ». Le decrescendo a niente est une très forte tentation, aujourd’hui, si l’on persiste à vouloir conserver à sa vie un semblant de morale. Vous ne voulez pas nous entendre, eh bien soit, nous allons parler de moins en moins fort, et la trace de notre silence restera inscrite durablement dans la chair de votre monde immoral. Ne me touchez pas, ou je me jette à l’eau. Mon dernier accord sera votre tombeau. Je vous plaque.
C’est ce qu’a fait Schwarzkopf, à la fin de sa vie. Elle a plaqué tout le monde, enfermée dans sa petite maison modeste, au pied des montagnes, entourée de ses fleurs et de ses photographies. Plusieurs fois, elle a eu la tentation d’écrire son autobiographie, pour expliquer, pour s’expliquer, mais elle a fini par renoncer. Elle savait que ce serait inutile. Decrescendo a niente… Débrouillez-vous avec vos propres croyances, avec vos propres certitudes. Elle a fait ce qu’elle avait à faire, et elle l’a bien fait, mieux que personne. Le reste ne la concerne pas. Même si elle a incarné la Maréchale, elle n’a pas voulu être empereur, elle a seulement voulu que sa voix soit la plus propre et la plus parfaite possible, la plus expressive et la plus juste, comme une politesse envers le monde qui l’avait accueillie, comme un hommage à ses parents.
Les autres soirs ? Il n’y en a pas, il n’y en a plus.