C'est un vieux dada, chez moi. Pourquoi des gens cultivés littérairement ou philosophiquement peuvent se révéler de tels ploucs dès qu'il s'agit de musique, alors que l'inverse n'est jamais vrai ? Je me pose cette question depuis quarante ans et je n’ai toujours pas la réponse.
Je suis souvent frappé, quand j’écoute Patrice Jean parler de ses livres, ou quand je lis les commentaires qu’il peut écrire autour de son œuvre, par le fait qu’il est convaincant et intéressant : il donne envie de lire ses livres, ne serait-ce que parce qu’il en parle simplement, sans faire le malin. Pourtant, si j’ai lu des choses de lui qui m’ont enthousiasmé, ce n’est vraiment pas le cas de son dernier roman, Stay Free, que je trouve assez médiocre. Et je précise tout de suite que ce n’est pas du tout le sujet du livre qui me conduit à porter ce jugement sévère. Mais je suis légèrement incrédule quand j’entends les critiques plus qu’élogieuses qui accueillent son ouvrage (Beigbeder parlant par exemple d’un « grand roman balzacien »). Ces gens-là ont-ils vraiment lu ce livre, ou bien est-ce moi qui suis complètement con ? J’aurais voulu aimer ce roman, et j’ai eu bien du mal à aller à son terme. Je pense à un autre romancier contemporain dont j’avais lu il y a quelques années le très beau Triomphe de Thomas Zins, Matthieu Jung, et je m’étonne de ne plus en entendre parler (mais il est vrai que je ne me tiens pas vraiment au courant de la production littéraire contemporaine), parce qu’il me semble bien meilleur que Patrice Jean. Lisant une critique du regretté François Taillandier à son sujet, dans le Figaro, au sujet de son premier roman, La Vague à l’âme (que je n’ai pas lu), j’apprends à cette occasion que Philippe Muray avait reconnu en lui un héritier, ce qui ne me surprend guère.
Je dis que le sujet du roman n’est pas à l’origine de ma déception, et c’est la vérité, ce n’est pas le sujet en tant que tel qui m’a tenu éloigné de ce livre, mais je suis bien obligé, en même temps, de me demander si je suis en mesure de comprendre et d’aimer un écrivain pour qui le rock est si important, et qui reste fidèle des décennies plus tard au choc esthétique qu’il a ressenti en découvrant cette musique. Je comprends, naturellement — et c’est le sujet du livre, ou l’un des sujets —, que les rencontres artistiques que nous faisons dans notre jeunesse sont déterminantes, et qu’il est inévitable qu’elles aient une influence sur nos jugements de la maturité, sur l’architecture profonde de notre goût, mais ce que je ne comprends pas, c’est qu’arrivé à un certain âge, on ne remette pas en question les dilections de nos quinze ans, surtout lorsque, comme Patrice Jean, on est doté d’une solide culture générale. Il y a là quelque chose qui pour moi résiste à tous les discours moralisateurs (c’est-à-dire égalitaires, ou démocratiques). On aura beau m’expliquer que les goûts sont choses personnelles, impartageables et largement irrationnelles, qu’on ne les choisit pas, j’entendrai toujours cette petite voix en moi qui me rappelle qu’ils sont avant tout des états culturels, car le moi n’existe pas en dehors de son milieu. Il peut s’y opposer, mais il ne peut pas l’ignorer. Pourquoi faire l’effort de lire Baudelaire, Pascal, Cioran ou Shakespeare, de s’élever grâce à eux au-dessus de soi, si à côté de cela on se laisse aller à écouter une musique dont la pauvreté agressive nous saute aux oreilles comme on se fait mordre par un chien enragé ? Je suis incapable de ne pas entendre dans la violence qui se déchaîne ces jours-ci en France et ailleurs un écho lointain mais très réel de la bêtise butée du rock et du punk, de la pauvreté redoutable de ces modes d’expression qui ont semble-t-il enchanté des esprits pourtant cultivés. Mais précisément, peut-on être cultivé, vraiment cultivé, et aimer le rock ? C’est la question qu’il ne faut surtout pas poser… C’est donc la seule qui vaille.
Après tout, si le goût est formé, il peut aussi être interrogé, éprouvé, et peut-être révisé. Ce n’est pas être infidèle à soi-même que de s’interroger sur ce que l’on aime, c’est au contraire le travail normal et nécessaire de la vie avec l’esprit, que de réévaluer en permanence ce qui fonde nos préférences : cette incessante mise à l’épreuve est la seule manière de rester en vie. La culture est à la fois ce qui forme notre goût et ce qui nous permet de le mettre en question. C’est toujours un double mouvement d’assurance et de risque, de continuité et de mouvement.
Mais il est évident que je ferais mieux de m’occuper de mes camionneuses chéries qui sillonnent les routes européennes, je suis beaucoup plus compétent dans ce domaine.