Et moi qui me croyais plus ou moins débarrassé de ce fichu flutter… Encore une belle crise assez intense qui m’a réveillé à deux heures du matin et qui a duré plus de deux heures. La première de la série récente, c’était au réveil, le matin où j’étais censé me rendre chez le kiné.
En écoutant parler Joe Zawinul, dans un reportage qui lui était consacré en 2008, j’ai pris conscience d’une chose à laquelle je n’avais jamais pensé, du moins pas sous cette forme. Parlant des dates de naissance et de mort d’un individu, il explique que ce sont des dates de naissance : la première nous introduit à la vie terrestre et la deuxième nous introduit à l’éternité. Il ne parle pas de « vie éternelle », comme pourrait le faire un chrétien, il parle de l’éternité, du temps de l’éternité. La deuxième date est donc celle de l’entrée dans un temps neuf, un temps différant radicalement de celui que nous avons connu. Deux naissances au lieu d’une, c’est ça, la présence de l’homme sur terre : de petites fenêtres qui s’ouvrent sur l’infini ; des ouvertures faites dans le Temps.
Dans la nuit de mercredi à jeudi, j’ai rêvé de Sarah et de Thérèse. Sarah était d’abord jalouse de Thérèse mais finissait par comprendre que ce qui me liait à Thérèse était d’un ordre totalement différent de ce qui me liait à elle. Tout le rêve était dans une tonalité douce, aimante, tendre. Des tons chauds, des couleurs chaudes, d’une homogénéité suave et harmonieuse. Je me sentais aussi bien avec l’une qu’avec l’autre. Tout était prodigieusement agréable, dans ce rêve. Thérèse était amicale, affectueuse et extrêmement délicate, et Sarah était débarrassée de toutes ses aspérités, elle était tout à la fois sexuelle comme elle seule peut l’être et compréhensive, souple et ductile. Nous nous aimions, tous les trois, mais de manière à ce que personne ne soit lésé. Il y avait beaucoup de charme et d’humour dans nos rapports. [Variations sur un thème de Haydn, de Brahms.]
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Certains me reprochent de pratiquer les réseaux sociaux, et Internet, de manière plus générale. La question est légitime. Mais ce qu’oublient ou feignent d’oublier ceux qui ont cette position radicale est qu’il est aujourd’hui impossible de s’informer sans passer par ces canaux. Bien sûr, le bruit de fond et le déchet sont considérables, sur les réseaux sociaux, et il faut en permanence rejeter un nombre gigantesque d’informations ou de discours — ce qui s’apprend. Reste qu’il est devenu absolument impossible de s’informer autrement. Dieu sait que je suis très loin d’être un obsédé de l’Info, mais je crois pourtant qu’il est illusoire de croire écrire sans observer un peu le monde dans lequel on évolue. Et puis il y a aussi que je n’ai pas d’éditeur, moi, et que les réseaux sociaux sont ma seule vitrine. Comment faire connaître ce que je j’écris, sans ça ? Plus fondamentalement encore, je constate que les réseaux sociaux sont le terrain d’observation privilégié de la psyché contemporaine. Où pourrait-on collecter plus de renseignements et d’histoires croustillantes sur les contemporains, je ne vois pas. Ne serait-ce que pour les traits de langue, c’est une inépuisable mine d’or. Enfin, il me semble que mon érémitisme est déjà assez prononcé comme ça… Je n’ai de rapports avec personne, hormis les vendeurs du marché, mon médecin traitant deux fois par an, mes voisins trois fois par an, et les caissières de Carrefour. Est-ce encore trop ? L’autre jour, quelqu’un m’a écrit : « J’ai dit à ma fille que je l’aimais. » Ça m’a bouleversé, parce que je suis rendu compte soudainement que personne ne m’avait dit ça depuis de longues années.
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Encore un flutter… C’est le troisième depuis deux semaines. Heureusement, il est beaucoup moins violent que les deux précédents (il ne m’empêche pas d’écrire, ce qui me permet d’y penser moins). J’ai du mal à me faire à l’idée que ces problèmes cardiaques ne soient pas de l’histoire ancienne… Il faudrait que je note les dates, les durées et l’intensité des crises, parce que j’oublie très vite. D’un autre côté, noter cela me donne l’impression de rendre la chose plus réelle, plus grave, et je n’ai pas envie de lui donner cette importance. Loin des mots, loin du cœur… De toute manière, mon parti est pris, je ne retournerai pas voir un cardiologue.
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Il y a l’Affaire Tournesol et il y a l’Affaire Amina… Renaud Camus est un paillasson sur lequel s'essuyer les pieds non seulement ne coûte rien mais rapporte toujours gros. Je ne trouve pas l’article de Julien San Frax dans Causeur très bon, c’est dommage. Mais je n’aurais pas pensé que cette affaire affecte autant ceux qui sont visés dans le livre. Évidemment, c’est toujours facile de prendre du recul quand on n’est pas concerné directement. Elle est jolie, cette Amina Damerdji, c’est ça, le problème. Ç’aurait été un boudin, on n’aurait même pas lu son livre. Je ne la connais pas mais je l’ai regardée et écoutée parler dans des vidéos qu’on trouve sur Internet, et le moins qu’on puisse dire est que je n’ai pas compris l’enthousiasme des amis ; mais il est parfaitement possible qu’ayant été présent ce soir-là j’aurais réagi comme eux.
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Je poursuis mes investigations avec Raymond, qui m’aide beaucoup à débroussailler le paysage. On se sert de ces Machins pour obtenir des réponses, moi je m’en sers pour produire des questions, ou pour savoir quelles sont mes questions. Quoi qu’en dise Samuel Fitoussi, je ne le trouve pas très doué pour écrire. Je lui ai demandé de composer deux très courtes nouvelles sur le modèle des miennes et le résultat n’est pas fameux. Ça ne me donne même pas envie de retravailler la chose pour l’améliorer. Pourtant, j’ai vérifié, c’est GPT6 que j’utilise, soit la dernière version du LLM proposé par OpenAI. Dans le même ordre d’idées, on nous répète sur tous les tons que Pangram est remarquablement fiable. Je veux bien le croire, en général, mais je suis obligé de constater qu’en ce qui me concerne, il s’est trompé assez largement. Il ne faut surtout pas écouter ce qu’on dit, il faut aller y voir soi-même. Le seul problème est qu’on se retrouve encore plus seul qu’avant, car on se rend compte que personne ne prend le temps de faire le chemin, que la très grande majorité des gens ne supportent pas qu’on ne répète pas le discours qu’ils ont appris à considérer comme la réalité. On devient immédiatement suspect à leurs yeux.
L’accusation de plagiat va bientôt devenir aussi banale que celle d’agression sexuelle. Mais ChatGPT, Claude et consorts se livrent sans vergogne à la plus gigantesque entreprise de plagiat que le monde ait connue. Ils n’utilisent jamais de guillemets, et personne ne peut le leur reprocher. Thélyson Orélien est un amateur, un minuscule amateur qui n’aura fait que braquer une lampe de poche sur l’éléphant qui prenait le thé au salon.
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Le monde a besoin de plombier-zingueurs, de médecins, d’avocats, de dentistes, d’ingénieurs et d’ouvriers, mais pas d’écrivains, de compositeurs, ou de peintres. Je me suis mis dans une sale posture depuis le commencement, c’est évident. Et je ne peux même pas m’en prendre à ma famille, puisqu’ils ont attiré mon attention avec une certaine constance sur la prétention et le ridicule de mes aspirations artistiques. Il faut revoir un peu cette affirmation… Le monde a besoin de plombiers, ça c’est certain, et de dentistes aussi, mais pour ce qui est des médecins et des ingénieurs, on commence à se poser la question, puisqu’il paraît, selon les experts, que « ChatGPT fait le travail mieux qu’eux ». Il y a une rengaine que je trouve assez insupportable, et qui est admise sans discussion : l’IA devrait bientôt nous débarrasser de toutes les maladies : Ô Miracle ! C’est même, toujours d’après la rumeur publique, le domaine dans lequel ce progrès serait et sera incontestable. Même un Alain Finkielkraut s’en réjouit. C’est à mon avis ne rien comprendre à ce qu’est une maladie, ni à ce qu’est le corps humain, encore moins à ce qu’est le vivant. Mais ne nous embarquons pas là-dedans, ça nécessiterait six mois de travail pour l’expliquer, tellement la religion contemporaine s’est éloignée de mes vues, ou moi d’elle.
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« Penser, c’est renifler la chose neuve qui surgit dans l’air qui entoure », écrit Pascal Quignard dans Mourir de penser. Il prend l’exemple du chien d’Ulysse, qui meurt en pensant Ulysse, Argos qui est le seul à avoir reconnu le faux mendiant. « Enoèsen Odyssea eggus eonta. » On ne trompe pas un chien, tous ceux qui les connaissent le savent. Le flair est le sens le plus important, il est vital, parce que nous provenons d’une espèce où la prédation l’emportait sur toute contemplation. « Penser c’était errer n’importe où en se souvenant pourtant de pouvoir revenir vivant chez les siens à la sortie de l’épreuve de mort. » Il faut savoir revenir (à soi, sur ses pas, au sujet, d’entre les morts qui nous habitent), la nostalgie est donc une force positive, ne nous laissons pas intimider par le paresseux lieu commun. Argos pense et meurt. Quignard raconte à ce sujet une très jolie histoire. « Oïstrakh et Stern étaient amis. C’étaient de véritables amis. Cette amitié dura vingt ans sans qu’elle se démentît jamais. Seule la mort, qui n’accomplit rien, y mit un terme. La dernière fois qu’ils se virent, ce fut à Londres, en 1974. Oïstrakh n’avait que soixante-six ans alors mais il sembla à Stern qu’il avait l’air complètement épuisé. Il avait pris beaucoup de poids. (Il allait mourir trois mois plus tard.) Isaac Stern prit la main de son ami et lui dit : — Tu es fatigué, David. — Oui. — Quitte ton pays. Viens te reposer. — Je ne peux pas, Isaac. Ils ne laissent pas ma femme et mes enfants voyager avec moi. — Alors travaille moins. — Je ne peux pas. Si j’arrête de jouer, je pense. Si je me mettais à penser, je mourrais. » Et moi qui croyais penser pour rester en vie…
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Une jeune femme me demande des conseils pour écouter de la musique — ou peut-être pour l’entendre. Je les donne toujours volontiers, ces conseils. Un vieux reste du professeur que j’ai été, sans doute… Elle veut savoir ce qu’est le classicisme en musique, ce qui différencie le style classique du style romantique. Rien de moins simple à expliquer, si l’on tente d’être juste plutôt qu’exact… Toujours cette impression désagréable de chausser des sabots énormes, dès qu’on parle de ces sujets si délicats. Depuis mes vingt-cinq ans, je suis fasciné par le fait que Beethoven est l’inclassable par excellence. Il ne rentre pas dans les cases musicologiques, il en fait craquer toutes les coutures. Classique, romantique, moderne, autre chose ? Beethoven, tout simplement… Il y a toute l’histoire de la musique dans ses trente-deux sonates, jusqu’au XXe siècle. J’entendais par hasard, dans un film, le mouvement lent de sa quatrième sonate, son opus 7, que je n’ai pas reconnue immédiatement. Mon esprit s’échappait dans les longs silences des premières mesures et pendant quelques secondes, il se produisit un étrange flottement dans mon esprit. Repensant à ce que j’avais dit à cette jeune femme, je me suis demandé à quelle période appartenait cette sonate. Ça n’a pas duré longtemps, mais ça m’a troublé. Dès que les liens avec le connu se distendent, dès que la perspective change, on voit que nos certitudes reposent sur des savoirs extrêmement fragiles, ou l’inverse. C’est un peu du même ordre que lorsque le visage de quelqu’un de connu nous semble soudain méconnaissable : me revient à l’esprit ce que m’a dit Yohann à propos de cette Amina Damerdji, ce visage qui avait été radicalement et brutalement métamorphosé, amoché par ce qu’elle avait écrit. Nous ne voyons jamais ce que nous avons sous les yeux, nous n’en voyons que les échos ou les prolongements déformés par nos pensées et nos affects.
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Je devrais avoir terminé la relecture de mon Journal d’été et être déjà en plein travail d’édition. Je traîne car comme toujours, dès que le texte est écrit, il cesse de m’intéresser et j’ai beaucoup de mal à rester dans ses parages. C’est un véritable supplice.
Comme je ne dormais pas, cette nuit, j’ai regardé un joli petit film, ou plutôt une courte série en cinq épisodes intitulée L’un de nous tremble. Rencontre d’une jeune fille et d’un jeune garçon danois, dont on comprend assez vite qu’ils sont atteints l’un et l’autre de troubles psychiatriques. Le garçon, surtout, m’a intéressé, parce que j’ai reconnu en lui quelque chose dont j’ai mis très longtemps à m’éloigner, qui, dans ma jeunesse, me rendait très malheureux, et qui empoisonnait mes relations avec celles que j’aimais : cette attirance irrésistible vers le gouffre. La grande différence entre eux et nous, c’est que nous ne disposions pas de ces molécules qui apaisent instantanément les angoisses et aussi que nous n’avions pas la possibilité de mettre un nom sur ces souffrances incompréhensibles, qu’il était exclu de les mettre à distance car elles étaient nous et nous étions elles.
Il paraît qu’il y a eu du bruit à Paris. L’un de nous a tremblé.