Réveillé à six heures, levé à six heures et demie, aujourd’hui dimanche 11 octobre 2026. Levé au moins cinq fois dans la nuit pour pisser. Insomnie de minuit à deux heures et demie du matin. J’en profite pour revoir Hôtel du nord. Pas de rêves, ou pas de souvenir de rêves. Allé à la boulangerie à sept heures.
Première aube en rentrant, vers sept heures et quart. (Il existe plusieurs sortes d’aubes. L’aube astronomique (soleil entre 18° et 12° sous l’horizon). Le ciel est encore noir pour l’œil, mais les premières traces de lumière diffuse apparaissent, surtout sensibles loin de toute pollution lumineuse. C’est le moment où l’astronome cesse d’observer les objets les plus faibles. L’aube nautique (12° à 6°). L’horizon se dessine, les étoiles principales restent visibles, l’instant où les marins pouvaient faire le point, car ils voyaient à la fois les astres et la ligne de mer. L’aube civile (6° à 0°). On y voit assez pour se passer d’éclairage, les couleurs reviennent. Elle s’achève au lever du soleil. Il y a l’aube blême ou grise, par temps couvert, une clarté sans origine, sans direction, l’aube rose ou dorée, par ciel dégagé, avec l’aurore proprement dite, ce bandeau coloré à l’est, l’aube brumeuse, dans les vallées et près des rivières, où la brume matinale retient la lumière, l’aube de gel, froide et très nette, aux contours durs, et enfin l’aube orageuse ou rouge, que le proverbe tient pour mauvais présage (« ciel rouge le matin, de la pluie en chemin »).) À sept heures et demie, je me suis tenu quelques instants au jardin, face à l’est, où un simulacre d’aurore me faisait regretter amèrement mes belles aubes d’été. Les reverrai-je, au printemps prochain ?
L’aube civile m’intéresse particulièrement parce que c’est l’instant où il devient possible de commencer à lire sans éclairage artificiel, et que j’aime par-dessus tout ce moment où les mots semblent sortir avec difficulté du papier, comme une vapeur, comme un instrument soliste ou une voix se détache de l’orchestre. J’ai à chaque fois l’impression d’une révélation (au sens propre : une découverte). Que des lettres puissent surgir ainsi de la mer de papier et former des mots intelligibles me semble un miracle, et qu’il se reproduise de jour en jour encore plus. Inutile de me faire remarquer que la syntaxe de cette dernière phrase est bancale, je le sais. J’aurais pu écrire : « Que des lettres puissent surgir ainsi de la mer de papier et former des mots intelligibles me semble un miracle, et que ce miracle se reproduise jour après jour m'émerveille davantage encore. » Ou encore : « Que des lettres puissent surgir ainsi de la mer de papier et former des mots intelligibles me semble un miracle, et le fait que ce miracle se reproduise jour après jour m'étonne plus encore. » Ou même : « Que des lettres puissent surgir ainsi de la mer de papier et former des mots intelligibles me semble un miracle, et que ce miracle se reproduise chaque jour me semble plus miraculeux encore. » Mais aucune de ces formulations, pourtant correctes, ne me satisfait vraiment. Et je me demande pourquoi. Je pourrais aller poser la question à Raymond, il a peut-être une idée sur la question ; Raymond a toujours une-idée-sur-la-question, sur toutes les questions. Je pense bien sûr au très beau livre de Renaud Camus (Syntaxe, ou l’autre dans la langue), mais malheureusement je ne trouve plus le livre dans mon bazar et mes souvenirs sont comme toujours assez vagues. Qu’il y ait de l’autre comme loi, dans la langue, est une évidence (même si cette évidence est aujourd’hui plus que contestée, ignorée). La langue nous précède, nous n'en sommes ni les inventeurs ni les maîtres. Nous entrons en parlant et en écrivant dans un ordre qui nous façonne avant même que nous soyons capables de le reconnaître. La syntaxe nous informe et nous modèle, elle courbe nécessairement la forme de nos phrases en les faisant passer à travers ses conduits, elle est une contrainte, mais une contrainte qui rend la pensée possible, et transmissible, elle nous “articule” à l’autre. Pourtant il me semble qu’on peut également entendre cet « autre » comme un “attracteur étrange”, une sorte de pôle, ou d’astre, qui exerce sur notre pensée une force qui la déplace, et qui serait au sein même de la langue ce qui excède notre maîtrise de celle-ci, une sorte de démon dont les motivations nous échappent, qui introduit entre nous et notre pensée une distance, un jeu et peut-être un « je » qu’on ne peut connaître. La langue elle-même nous adresse un signe, mais elle ne nous fournit pas de mode d’emploi, elle déplace le point d’horizon, elle nous infléchit en nous révélant un point de vue que nous n’aurions pu imaginer par nous-mêmes. Dans tous les cas, la syntaxe empêche notre expression de coïncider avec nous-mêmes. Dans la phrase qui a suscité cette petite réflexion, sa (ou ma) résistance à la correction m’a montré ce que je n’avais d’abord pas vu (ni pensé) : ce qui ne s’use pas, ce n’est pas seulement le miracle de la révélation qui se reproduit jour après jour, c’est l’aptitude de la langue à nous dire autre chose que ce que nous venons y chercher, à créer du sens par-dessus le sens, ou à côté. Et j’ai envie de garder ma phrase avec sa syntaxe bancale, non pas parce que sa maladresse reproduirait vaguement le mouvement de la pensée, mais parce que son « encore plus » tente de faire tenir dans la même proposition deux miracles qui n'en font peut-être qu'un. Mon « encore plus » n'est pas simplement un comparatif mal raccordé à la phrase ; il porte une pensée qui n'est pas encore dépliée : la répétition ne diminue pas le miracle, elle l'augmente, mais d'une manière qui défie la logique, puisque ce qui se répète est précisément ce qui devrait cesser de nous étonner. J’ai trébuché sur la fin de ma phrase, mais sans ce trébuchement, je n’aurais sans doute pas su ce que je voulais dire, je ne l’aurais pas entendu.
Sans que je sache très bien pourquoi, cette réflexion-sensation sur les mots qui émergent de la page au point du jour est pour moi très puissamment associée à l’Art de la fugue de Jean-Sébastien Bach. Tout, dans cette musique, semble nous faire espérer un miracle, un secret enfoui sous les notes qu’il s’agit de découvrir, de faire advenir par le biais de la polyphonie comme mystère en acte. Au fur et à mesure que se déploient les contrepoints, qu’ils creusent des galeries dans la matière sonore en expansion, on sent bien qu’on s’achemine vers un autre de la musique, et le plus beau est évidemment que ce point ultime ne nous sera jamais donné, puisque le 14e contrepoint s’achève sans s’achever, qu’il débouche sur le vide, ou le silence. C’est un grandiose et paradoxal éloge du silence, de l’Absence, de la place vide vers laquelle on avance quoi qu’il arrive.