Affichage des articles dont le libellé est Devoir. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Devoir. Afficher tous les articles

jeudi 14 avril 2022

Je vais te tuer

Mélanie Chavaux était moche. Fred Lampé était amoureux. Il avait coutume, lorsqu'il la prenait en levrette, le matin dans sa petite studette marseillaise, de lui dire qu'elle était belle, qu'il ne connaissait pas de femme plus belle. Il ne lui aurait pas dit ça une demi-heure plus tard, alors qu'ils étaient attablés devant leurs bols de thé à la mangue, dans la minuscule cuisine sans fenêtre, la radio allumée, mais, de dos, quand il voyait ses grosses fesses bouger avec une sorte de majesté âpre, il avait un irrépressible besoin de prononcer cette phrase rituelle qui invariablement restait sans réponse : « T'es belle, Mélanie. T'es la plus belle ! »

Pourquoi le disait-il ? Pour se donner du courage, pour faire plaisir à Mélanie, pour se consoler ? Le fait était là : à chaque fois qu'il pénétrait Mélanie dans cette position, ses grosses fesses gélatineuses et marquées de vergetures faisaient automatiquement venir à sa bouche la formule rituelle. En s'entendant prononcer les mots : « T'es la plus belle ! », sans voir le visage de Mélanie, il avait vaguement honte de lui, et s'attendait à une réaction de Mélanie, réaction qui n'était jamais venue.

Fred était ce genre de petit bourgeois, professeur de français au collège, qui achète du matériel Hi-Fi à la FNAC et des lave-linge sèche-linge à la CAMIF. Mélanie était aide-soignante à l'hôpital. Elle regardait C'est mon choix à la télé, quand lui préférait Apostrophes et Envoyé Spécial. Rien ne le prédisposait à trouver belle un boudin ; mais s'il avait jeté son dévolu sur elle, c'est bien parce qu'elle était moche. Il le savait, même s'il ne l'aurait jamais avoué.

Fred Lampé n'imaginait pas que Mélanie puisse croire ce qu'il disait dans leurs moments d'intimité. C'est pourtant ce qu'il advint. Mélanie, contre toute attente, finit par se croire belle. Il le comprit le jour où elle commença à lui envoyer par sms des photos de ses fesses, des photos qu'elle accompagnait de mots tendres et sentimentaux. Après les fesses, Mélanie se mit à photographier ses seins, puis son ventre, puis ses pieds, puis ses jambes, puis son sexe. Enfin, un jour, elle photographia son visage. Elle prit un cliché, puis deux, puis trois, puis une dizaine, puis une centaine. Mais elle n'envoya rien. Elle s'enferma chez elle, se fit porter pâle, et passa une journée entière à faire des photos de son visage. Vers six heures du soir, après des milliers de photos sur le même sujet, elle envoya à Fred un écran noir avec ses quatre mots inscrits en blanc : « Je vais te tuer. »

Fred était chez lui, en train d'écouter Jean Ferrat, quand arriva le texto. Il avait son casque sur les oreilles et sirotait un jus de grenade bio. Il n'entendit pas le portable vibrer. Les très nombreux sextos envoyés par Mélanie ces derniers jours l'avaient d'abord surpris, mais la seule chose qui l'inquiétait réellement était qu'il faudrait bien à un moment donné expliquer à Mélanie qu'elle n'était pas jolie. Mais rien ne pressait, et ces envois à répétition le distrayaient un peu de leur morne routine. Il lut le texto une heure après l'avoir reçu, et ne comprit pas du tout ce qu'elle entendait par là. Était-elle en colère ? Pour quelle raison ? Était-ce une plaisanterie ? Une plaisanterie érotique ?

À huit heures, comme elle n'était toujours pas là, alors qu'ils étaient convenus de se retrouver chez lui pour le dîner, Fred repensa au message de Mélanie et tenta de lui téléphoner. Répondeur. Il envoya un texto pour lui demander de le rappeler. À Neuf heures, toujours rien. Il rappela, et il envoya un autre sms, plus pressant, toujours en vain. À dix heures il corrigeait des copies avec son stylo quatre-couleurs tout en écoutant un disque de Jacques Bertin. À dix-heures et demie, il rappela Mélanie, plusieurs fois. Et encore. Toujours en vain. Il se coucha plein d'étonnement. Quelle mouche la piquait ? Ça ne lui ressemblait guère, mais les photos qu'elle lui envoyait depuis quelques jours, ça ne lui ressemblait pas non plus. Il prit un somnifère et s'endormit facilement. 

Le lendemain, Germain Lastrapel, gardien au Centre de la Vieille Charité, eut la surprise de découvrir Mélanie Chavaux, entièrement nue, endormie dans une des salles du Musée d'Archéologie Méditerranéenne. Elle s'était laissé enfermer, la veille, et avait passé la nuit à déambuler et à se prendre en photo. Sur ses cuisses était écrit, au rouge à lèvres : « Je vais te tuer, Fred Lampé. »

vendredi 16 mars 2012

Devoir citoyen : Nicole


Nicole, vous vous apprêtez à voter, dans quelques semaines. Peut-on savoir vers qui vous allez vous tourner ?

Vers le mur, comme d'habitude.

Je ne suis pas certain de vous comprendre. De qui parlez-vous ?

Mon Doudou il aime bien faire ça par derrière.

Ah oui, euh, bon, très bien, mais question politique, je veux dire, vous avez bien une préférence ?

Non, je les aime bien tous, en fait. Sarko je le trouve sympa, mais il aime peut-être trop les belles femmes. Hollande, il est bien, oui, je dis pas, mais depuis que Ségo l'a quitté, je le trouve un peu maigrichon. Enfin y en faut pour tous les goûts, je dis pas. Marine, elle est vraiment classe, c'est sûr, mais une femme, non, c'est pas possible, quand même. Le Bayrou, je lui fais pas confiance, moi, il est pas net, cet homme-là, moi je vous le dis. Il veut pas choisir, quoi, c'est pas sain, cette affaire. Mélenchon, y m'épate lui, alors ! Je passerais bien un samedi avec lui et mon Doudou, devant la télé. Enfin, non, quoi, c'est vrai que je pourrais voter pour n'importe lequel les yeux fermés. D'ailleurs je n'irai pas voter.

Ah bon, mais enfin, c'est un devoir, c'est votre devoir de citoyen, il me semble ! Des gens sont morts pour le droit de vote, je ne sais pas si vous le saviez ?

Non, je ne le savais pas. Mais comme je dis toujours : mon Doudou il vote pour deux, lui ça le connaît, la politique, alors il fait ce qu'il faut, si vous voyez ce que je veux dire. C'est bien les hommes qui mettent leur bulletin dans l'urne, non ? (rires)

Nicole, vous êtes drôle, mais vous n'êtes pas sérieuse !

Ah si, je suis très sérieuse. Faut pas plaisanter avec ces choses-là. C'est comme que si Louis XIV il avait demandé son avis à Marie-Antoinette pour savoir pour la campagne de Russie, genre. Chacun son métier, comme je dis toujours. Nous les femmes, on s'asseoit sur la lunette pour faire pipi, et les hommes ils font debout. C'est normal qu'ils votent. Et puis votre devoir mitoyen, là, vous voulez que je vous dise, c'est un truc de communistes. J'en connais, vous savez. J'ai des amies qui ont même voté Lajoignie, une fois, pour faire une blague. Mais pas moi. J'ai le sens des droits, moi, je ne suis pas une bagasse de la dernière pluie. Le communisme, c'est dans les pays où qui fait trop chaud pour travailler, là j'veux bien.

Pourtant vous semblez avoir un faible pour Mélenchon !

Pourquoi, il est pas communiste, Mélenchon ! Essayez pas de m'embrouiller. Je lis pas les médias tous les jours mais je me tiens au courant. C'est Poutine, le communiste, alors oui, celui-là, c'est un danger, ça d'accord ! Et mon Doudou, il dit toujours comme ça : Tant que Poutine, on l'embête pas, ça va. Faut pas aller le chercher, c'est tout. Chacun son métier.