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dimanche 3 août 2025

Inconnue


 

À tous les benêts qui se rassurent sur la mort en prétendant n'en avoir pas peur, je répondrai par une citation de Cioran : « Utopie noire, l'anxiété seule nous fournit des précisions sur l'avenir. » Soit ce sont des peureux qui ont peur de leur peur, soit ce sont des idiots qui n'ont jamais réfléchi sérieusement à ceci : comment pourrait-on être rassuré quant à quelque chose que personne jamais n'a décrit positivement. Et puis il y a une arrogance puérile (à la Pierre Arditi, mettons) — n'appelons pas cela « orgueil », c'est trop grand — dans cette forfanterie pieuse et naïve. Il faut un manque singulier d'imagination pour ne pas être terrifié, chacun se raccrochant à son pauvre catéchisme personnel ou collectif : La mort est ceci, la mort est cela… Dérisoires affirmations dénuées de tout fondement, qu'on récite comme une grenouille de bénitier athée (qui sont les plus acharnées croyantes, les plus dénuées de scrupule intellectuel). L'avenir est l'avenir, l'inconnu est l'inconnu, le mystère est le mystère, quoi que vous en ayez, et ce ne sont pas les quelques dérisoires et fugitives certitudes scientifiques qui me démentiront, au contraire. Je crois vraiment qu'il faut être privé d'imagination pour ne pas craindre le trépas. La mort, c'est précisément ce lieu (ou ce temps, mais rien ne nous dit que ce ne soit pas la même chose) où TOUT est possible, même l'impensable, surtout l'impensable : ce à quoi l'esprit humain ne saurait nous préparer, car il y est radicalement étranger. La mort est hors de proportion avec la vie telle que nous la connaissons, telle que nous la pensons. Nous sommes dans la finitude, dans la contingence, nous nous mouvons dans un tout petit univers circonscrit ; elle est l'infini, le seul véritable infini. On ne peut même pas dire qu'elle est plus grande que la vie, puisqu'elle lui est incommensurable. Pour mesurer la mort, il faudrait des instruments que nous ne possédons pas.

Si l'imagination est incapable d'appréhender la mort autrement que par des images très humaines et très dépendantes de notre savoir, de notre culture et de nos civilisations, c'est bien que la mort se situe au-delà, et que nous ne posséderons jamais de véhicules suffisamment rapides et puissants pour nous y conduire en touristes et nous en ramener. Le fin fond de la galaxie est bien plus proche de nous que ce qui n'est plus la vie de ce qui l'est encore. 

Les religions ? Je les crois très utiles, souvent d'un grand enseignement, à divers points de vue, mais totalement impuissantes à aller au-delà de l'humain. Plus leurs dogmes sont sophistiqués et séduisants plus elles sont paralysées par les logiques qui les sous-tendent. Elles ne peuvent que parler de l'au-delà, élaborer des systèmes plus ou moins complexes, plus ou moins sophistiqués, censés en donner une idée, en donner des représentations logiques, imaginaires ou poétiques, formuler des hypothèses, mais rien, jamais, ne peut approcher cette réalité qui par définition la défie et la nie. La mort n'est même pas le contraire de la vie, ce qui est parfaitement réducteur, énoncé qui suppose surtout un savoir qui nous fait absolument défaut. 

Pourquoi ces angoisses mortelles, qui parfois nous assaillent alors que rien ne les a annoncées, que rien ne les justifie, qu'elles ne signifient rien d'autre qu'elles-mêmes ? Oh, je sais bien ce qu'on me répondra, ce que la psychanalyse et la science me répondront, l'inconscient, la vie de nos parents et les mémoires des générations qui nous ont précédés, des traumatismes inscrits dans la chair, des modifications chimiques ou métaboliques à l'intérieur de notre corps, des troubles électriques, un déséquilibre dans le Yin et le Yang, des émonctoires bouchés, des organes affaiblis, la lymphe saturée de déchets qui stagne au lieu de circuler, je sais bien qu'on ne peut faire autrement que de s'appuyer sur les quelques discours connus et reconnus pour tenter de savoir ce qui se passe à l'intérieur de nous, mais rien de tout cela n'est entièrement convaincant, parce que la part de l'inconnu est bien trop grande pour qu'on puisse l'ignorer le cœur tranquille et l'esprit apaisé. Pourquoi la mort ne serait-elle pas à l'œuvre en nous au même titre que la vie, peut-être à parts égales ? Et si elle l'est, comment pourrions mesurer les effets de quelque chose qui par définition échappe complètement à nos sens ? L'information circule en nous en tous sens, bien plus et bien plus vite qu'elle ne le fait dans le monde extérieur, c'est la seule certitude. Rien n'est indépendant, rien n'est inaccessible aux messagers qui circulent de fond en comble et à grande vitesse à travers toutes les différentes couches de nos tissus. Il ne faut jamais se fier à une description, fût-elle la plus précise. La description n'est pas la réalité, ce n'en est qu'une représentation schématique plus ou moins fidèle, plus ou moins juste, toujours adaptée à (et suscitée par) notre capacité de compréhension et à (et suscitée par) un état de la science et de la culture à un moment donné. C'est bien pour cette raison que la vraie médecine ne sera jamais une science et qu'elle sera toujours un art. Seule l'anxiété nous fournit des précisions sur l'avenir. Une médecine (qu'elle soit une médecine du corps ou une médecine de l'âme) qui ne prend pas en compte la mort à l'œuvre à chaque instant à l'intérieur même du vivant pèche contre l'esprit par arrogance et ignorance, et surtout par désinvolture. L'insu (même insu) et peut-être plus encore que le su, est aussi agissant dans l'existence que l'anti-matière l'est dans le couple indissoluble qu'elle forme avec la matière, que le vide l'est avec le plein, que le silence avec le son. 

Quand j'ai des angoisses extrêmes, comme j'en connais de plus en plus, je cherche toujours la musique qui peut m'apaiser un peu. Très souvent, c'est le Clavier bien tempéré de Bach qui joue ce rôle. Dans ces moments-là, on est bien démuni et l'angoisse de ne savoir quoi faire ajoute encore à l'angoisse. Je crois me rappeler que Vincent écrivait quelque chose qui disait à peu près que Bach était toujours gentil. De quelque côté qu'on prenne sa musique, quelque chose en elle prend soin de nous. Comme le corps humain se répare lui-même, si on le laisse faire, la musique de Bach cicatrise nos plaies, sans même qu'elle en soit consciente, et je pense que cette vertu lui vient de son rapport à la mort, justement, ou d'une juste distance entre elle et lui : Bach ne l'ignore jamais. Elle est toujours là, même quand sa musique est souriante. Elle fait place à l'Inconnu. 

vendredi 2 mai 2025

Didier Goux (1956-2025)



Hier j'ai appris deux tristes nouvelles. De l'une je ne parlerai pas ici, par respect pour celui qu'elle concerne. L'autre nouvelle, c'est la mort de Didier Goux. Dieu sait que nous nous sommes crêpé le chignon, lui et moi, mais sa mort brutale m'attriste beaucoup. Je pense à sa femme, Catherine, qui va rester seule, et je lui adresse mes sincères condoléances. Comme elle me l'a écrit : « C'était un sacré numéro. » Ça, on peut le dire… Au moins un humain véritable, dénué de tout conformisme sans pour autant se déclarer anticonformiste. Rare spécimen, donc. 

C'est peu dire que Didier Goux était un grand lecteur : la lecture était toute sa vie, et il en parlait très bien, avec drôlerie, profondeur et méchanceté. Son blog restera longtemps, je pense, comme un lieu privilégié pour les amoureux des livres et des écrivains. 

J'aime beaucoup son autoportrait écrit pour les éditions des Belles Lettres, où il avait publié trois livres : « Didier Goux est né en 1956, pour n'avoir pas trouvé le moyen de faire autrement. Il vient donc de passer soixante ans à éviter autant que possible de se rendre utile à la société et nuisible à ses voisins. Il a néanmoins la chance d’être entouré d’une femme aimante, d’un chien fidèle et de deux chats plutôt indifférents. »

Étant né la même année que lui, je me sens très concerné par cette disparition, et je ne suis pas peu fier de lui avoir soufflé le titre d'un de ses livres. 

Il ne m'étonne pas qu'il ait choisi la date du 1er mai pour aller voir ailleurs si nous n'y sommes pas. La Fête du travail… Joli pied de nez à tous ceux qui croient se rendre utiles aux autres par leurs divers travaux.

dimanche 29 octobre 2023

Altération (Le rêve et les adieux)


Samedi 28 octobre au matin, sept heures. Je m'éveille, au sortir d'un rêve. Mère est nue, entièrement nue, blanche et trop décharnée, maigre comme un squelette, dans la rue, accroupie, en train de faire ses besoins. Je m'approche d'elle, je la prends par le bras pour la soutenir en pleurant. Elle ne dit rien, mais nous sentons tous les deux la honte énorme qui nous tombe dessus et nous écrase. Je ne veux pas qu'elle souffre de cette honte, je la protège autant que je peux de mon corps. Je suis accroupi moi aussi, pour être à son niveau. Autour de moi, je vois ou j'entends des remarques blessantes, mais aussi une femme qui s'approche et touche ma mère avec une branche, est-ce de l'olivier ou autre chose, je ne saurais le dire, mais je comprends que ce geste est un geste de charité ou de compassion. Cette femme est une énigme sans visage, mon regard ne s'attache qu'à ces feuilles (peut-être des feuilles de laurier) qui touchent le corps de ma mère comme pour le transfigurer ou le sauver, je ne sais. La femme disparaît aussitôt. Je reste seul avec ma mère. 

Il n'y a rien d'autre, dans mon rêve, rien d'autre que cette souffrance horrible, et cet amour inconditionnel pour celle qui m'a aimé durant quarante-sept ans. Il n'y a rien d'autre que l'amour et la peine, portés à leur point le plus haut, et qui se rencontrent, là, et la volonté de protéger celle qui m'a donné le jour. La fragilité de ce corps-là, de cet être-là, sa nudité essentielle, ce corps qui va disparaître dans le néant, qui a disparu dans le néant, ce corps que je porte en moi, désormais, dans la nuit insondable de mon propre corps, de ce corps qui va lui aussi disparaître, à la suite de tous les autres, qui va rejoindre le profond charnier où l'amour reste comme le reste des restes, comme le reste absolu. 

Il y a maintenant du soleil, dans le salon où je me tiens en écoutant Michael Rabin qui joue la troisième sonate pour violon seul de Jean-Sébastien Bach. Il est onze heures moins le quart. Je suis debout depuis plus de trois heures et mon rêve me tient compagnie. Je lui parle. Je lui demande de rester encore un peu avec moi. Il voit bien que je fais des efforts pour rester près de lui. J'essaie de ne pas le modifier, de ne pas l'enjoliver, de ne pas lui faire dire ce que j'ai envie qu'il dise. C'est fragile, un rêve, c'est fragile comme le corps nu d'une vieille femme dans défense.

Je ne peux pas prendre au sérieux quelqu'un qui déclare qu'il « se fout de la mort », ou même qu'il n'en a pas peur. Je n'ai rien à faire avec ces gens-là. Vincent m'apprend que Johnny Hallyday, juste avant de mourir, s'est redressé, dans son lit, et a déclaré : « Je ne veux pas mourir. J’ai peur. » 

Le piano est tout nu, depuis hier-soir. Je n'ai plus l'habitude de le voir ainsi, sans tout ce qui le recouvre habituellement, partitions, livres, dessins. Bientôt je ne le verrai plus du tout. Je ne sais vraiment pas comment je vais réagir. J'ai même joué un peu, hier-soir. Retour sur les lieux du crime…

« À soixante ans, tu t'aperçois que t'as rien compris. » (Pierre Barbizet, en 1983, à Aix-en-Provence) Il fait travailler Hélène Grimaud, dans la sonate Les Adieux. « Tiens les valeurs ! » 

Il faisait froid, ce matin. Cinq degrés. Je ne suis pas allé marcher, aujourd'hui. Cette femme est une énigme mais elle a un visage. On revient toujours à Beethoven. Les adieux, les vrais adieux, c'est rare, dans une vie. En général, il est trop tard, quand on les prononce. On n'a pas le cran de dire adieu, ou bien on le dit trop, et c'est la même chose, le ridicule en plus. 

« Sans ralentir. Surtout sans ralentir ! » Et même ça, c'est trop. Un peu plus monolithique, si tu veux. Les deux cors sont pareils. Écoute… après je ne t'ennuierai plus. Mi la sol sol ré do. Ne lâche pas le mi. Et surtout ne quitte jamais le clavier ! Trop fort, excuse-moi… Non, non, il faut refaire. Garde exactement la même couleur. C'est adagio, mais enfin… Les doigts, les doigts… Chut ! 

Les chevaux passent lentement dans la rue, accompagnés de deux chiens. Je suis derrière eux. Le premier cheval est conduit par un homme à pied, le deuxième est monté par une femme très droite qui a une grande tresse. Je dis qu'ils vont lentement, mais, pour les rejoindre, je suis obligé de forcer le pas. J'en déduis qu'ils font du cinq kilomètres à l'heure environ. « Ah, mon cher, des larmes, des émotions ! » 

« C'est de la musique classique. C'est de la musique classique ! J'y tiens. Beethoven y tenait, en tout cas. » J'étais à côté de Messiaen, pour un jury de troisième cycle, et un jeune homme jouait très bien cette sonate. Je trouvais ça très bien. Et je dis à Messiaen : je trouve ça très bien. Et Messiaen me regarde avec un air condescendant et me dit : « Pfff… Il n'y en pas un qui ait compris qu'il n'y a que trois notes, là-dedans. » Et là on touche à toute l'histoire de la musique allemande, de la première école de Vienne, à la deuxième école de Vienne, et on arrive jusqu'à Pierre Boulez. Parce que c'est ça ! Le matériel thématique le plus restreint possible. 

Cortot faisait une espèce de piano. C'est une raison d'écriture… Alors là tu fais du super Cortot ! Reste en mesure, hein. Si, mi, ré mi fa… Je sais bien que c'est une valeur longue mais… Piano ! Maintenant. Pas lâcher les valeurs… Mais avec les doigts ! Les violonistes ne les lâchent pas, les violoncellistes non plus. Pas trop de pédale ! Tout est important, y a que trois notes. On ne lit jamais assez un texte. Chut ! Des bassons légers… Chut ! Il ne se passe rien. Un peu plus lourd. Le temps ! Le temps ! Il n'y a pas d'aisance, là-dedans. C'est bien, c'est bien. Non, c'est très bien, mais c'est commercial. Ça me rappelle Mme Long qui disait : « Quand vous ne voulez pas augmenter, diminuez. » C'est des trucs, c'est génial, si tu veux, c'est bien dans beaucoup de choses, mais là c'est pas la peine (une grande pianiste peut se passer de procédés). Non, écoute bien, écoute bien ! Ba-da-doum, ba-da-doum, ba-da-doum. Les chevaux… Le galop des chevaux. 

Et le Premier prix, qu'est-ce qu'il avait de plus ? De jolies jambes. C'est Puccini qui a insisté. Ma mère pas mécontente, hein, pas mécontente. Il ne disait pas qu'il était le descendant de Giacomo, mais il ne disait pas non plus le contraire. Il avait un petit côté tape-à-l'œil. Je me rappelle les coups de cane qu'il me donnait parce que je ne mettais pas bien la pédale, mais il était moribond. 

Un pauvre garçon qui ne pense qu'à l'au-delà de son texte. La vieille fille pas baisée aux gros seins lardés qui tourne opaque dans son lit creux. Qu'est-ce qu'il donnerait pas pour dormir, le vieux ! Les mots et les phrases dansent comme de vieilles toupies puantes. Ça le dérange dans son repos. La nuit remue, ça sent la nuit mouillée pas assez fraîche, par ici. On voit leurs vieilles dents pourries, leurs mouchoirs morveux, on entend leurs rires ébréchés. Taisez-vous, Bon Dieu, je veux dormir ! Quelques notes de piano reviennent piquer la bête et la laissent hagarde, bredouillante et hirsute. Un silence formidablement épais lui tombe sur la poitrine — chasse tout l'air qu'il avait prudemment accumulé en lui. Il faut tout recommencer. C'est toujours la même chose. Un chien, c'est tout ce qu'il lui fallait, un vieux chien sage qu'il entend tourner dans son panier. Il veut creuser dans son ventre, en extraire les paroles qui pourrissent là, qui fermentent. C'est ça, le raffut ! C'est ça qui le réveille alors qu'il dormait si bien. Enfin… Les vieilles putains se régalent, penchées au-dessus de son cadavre. Ba-da-doum, ba-da-doum, lui bouffent le foie, la rate, les reins, les boyaux, elles se tapent dessus, quel vacarme ! Silence, salopes ! Voyez-les qui se lèchent les doigts, leurs gros doigts rougis de sang et de glaire. Elles reniflent salement, lui arrachent des morceaux de chair, mordent dans son sexe. Parlent la bouche pleine : ça leur dégouline des babines. 

Les mesures 7 et 8 du premier mouvement de la sonate op. 81a. En trois accords, Beethoven change le cours d'une vie, ou d'un récit. J'aime beaucoup qu'Arrau sépare nettement la mesure 7 de la mesure 6. Tout est important : il n'y a pas de détails. Une simple modulation et le sens se renverse.

Du Julien Gracq pour se calmer un peu, on a tout le temps d'écouter les mots, de les observer se monter les uns sur les autres, comme du lierre sur le mur de la maison. Mais qu'est-ce tu dis ? Pas lâcher les valeurs. Des bassons légers courent sous les draps, reniflent, de trois notes en trois notes, qui vont s'épaississant. Tenons le raffut à distance. Prudence ! Les deux chevaux ont un rythme régulier et calme. Andante. « Lebewohl. » Les deux cors. À trois heures il sera deux heures. Ton cerveau se défait sous tes yeux effarés. Ce n'était donc que ça, un esprit ? Chut ! C'est encore trop fort ! C'est encore raté ! Écris avec les doigts, avec les doigts, tiens les syllabes, ne les lâche pas, aplatis-les comme de la gouache cernée d'eau. La nuit remue en toi, trop, tu digères mal le jour et les restes de l'amour. Mais tout plutôt que ce silence épais et poisseux qui t'étouffe, qui colle ton diaphragme d'enfant inquiet et qui te fait compter et recompter les coups comme un dément avalé par son vomi. À soixante-sept ans, tu t'aperçois que tu n'as rien compris. Tu as mal lu, tu as mal écouté, tu n'as pas fait attention, et ton regard on n'en parle même pas. Les portées sont vides. Elles sont toutes parties, les notes, les notations, les valeurs, les durées, avec les soupirs et les pauses, il n'y a plus que ces lignes parallèles qui ne vont nulle part ? Tu es plus seul que jamais. C'est une raison d'écriture, ça ? Écoute, écoute bien ! Tu crois connaître la nuit, mais la grande nuit indiscernable des origines, la nuit infinie qui ne finira plus jamais, tu y as pensé ? Tu regretteras le raffut. Tu entendras l'Adieu à en devenir sourd. Entre les deux cors ton corps aura l'épaisseur d'une feuille de papier vierge. Tu croyais rêver mais c'était la vie d'après la vie, la vie de la muqueuse que tout irrite, même la caresse, quand tu es accroupi, nu dans le caniveau, à pisser de l'encre ou du sang. Il fait bien froid, tout à coup. J'aurais aimé te protéger de mon corps. Il n'y a aucune aisance là-dedans. Aucune. Tout est important, et si vain. On ne lit jamais assez un texte, parce qu'on croit se reconnaître dans le miroir, mais ce qu'on voit dans le miroir, c'est l'Adieu à soi-même. La fosse. 

Je crois n'avoir jamais fait rêve aussi sobre, aussi implacablement univoque. Une seule image, une seule situation, une seule douleur. C'est comme si dans une sonate on isolait une mesure et une seule. Est-ce que dans cette seule mesure on trouverait un sens à la hauteur de la sonate entière ? Cela paraît impossible, naturellement ; et pourtant… Trois notes, comme dirait Messiaen. Trois accords. Un seul geste : L'arrivée sur le do bémol. Sur le do grave, d'abord, à la mesure 2, puis sur le do bémol à la mesure 8… sur l'altération. La musique des très grands compositeurs, c'est un cheminement inédit entre altération et désaltération. La juxtaposition de deux états de la matière sonore et spirituelle, et le passage plus ou moins brutal, plus ou moins complexe, de l'un à l'autre. L'auditeur attentif chemine en compagnie du compositeur et de l'interprète, et ce cheminement transforme son propre corps : je suis persuadé que des variations chimiques discrètes se produisent quand la musique se fait pensée, et jamais elle n'est plus pensée que lorsqu'elle est composée par Ludwig van Beethoven. Il y a des sonates de Beethoven qui, lorsqu'on les a écoutées en entier, impriment à notre être une vitesse qui nous libère de nous-mêmes. De même les rêves nous font sortir de notre orbite. Les rêves sont des altérations, des modulations, des fenêtres ouvertes sur d'autres vies possibles, des seuils qui parfois mènent à des impasses et parfois à une vérité plus grande et plus simple, vérité que l'on avait soigneusement évitée jusque là, mais dont tout notre être sentait la présence secrète.

dimanche 22 octobre 2023

Dans le rouge du couchant

L'homme qui oublierait de mourir serait le plus malheureux des hommes. C'est à cause de cela que Dieu a rendu la mort inéluctable : il ne veut pas notre malheur. 

Je suis allé à une crémation, mardi dernier, celle de Max L, que je connaissais un peu, le voisin de mes voisins T. Quand je dis que je suis allé à une crémation, ce n'est pas tout à fait exact. Je pensais assister à une crémation, chose que je n'avais jamais vue (sauf au bord du Gange, à Bénarès, il y a cinquante ans), mais je n'ai assisté qu'à une pauvre cérémonie, bien triste, bien déprimante, et surtout bien laide. Les gens ne savent plus mourir.

Max L avait eu un lymphome, dont il était paraît-il guéri, mais il souffrait aussi de la maladie de Crohn… On imagine le parcours médical et les divers traitements et opérations qui avaient dû l'esquinter copieusement (plus de gros intestin, pour commencer…). Toujours est-il qu'il avait l'air « en pleine forme », aux dires de ses amis, quand il a fait ce malaise cardiaque qui l'a emporté, le vendredi 13. Ce que je n'ai appris que par une indiscrétion (volontaire ?), dans la voiture de mes amis qui nous ramenait à V, c'est qu'il avait été vacciné contre le Covid la veille de son malaise cardiaque. Bien entendu, personne ne fait le lien. Faut pas déconner non plus… 

Je pense à la célèbre répartie de Miles Davis, qui répondait à Coltrane, quand ce dernier lui expliquait qu'il éprouvait parfois des difficultés à arrêter ses chorus : « Essaie d'enlever le saxo de ta bouche. » Max a réussi à terminer son solo sans difficultés, et un vendredi 13, encore. Bravo, Max ! Je ne suis pas sûr que sa femme ait trouvé qu'il avait bien agi, mais le fait est que ce fut rapide, net et sans bavures. Il y a des morts qui prennent du temps, de l'énergie, qui impliquent énormément de monde, et d'autres qui font ça discrètement, qui ne dérangent personne. Max était dans la deuxième catégorie, sans conteste. Un mort assez sympa et pas dérangeant, en quelque sorte. Pas le genre à faire sonner les trompettes du Jugement Dernier dans une grande éclaboussure de sang. 

J'ai vu le fils (qui porte le même prénom que moi), le petit-fils, la sœur et son mari. L'épouse est venue m'embrasser ; je lui ai présenté mes condoléances, mais je ne suis même pas certain qu'elle ait entendu. Le fils est un long tube effilé et furtif, un peu dodelinant, allongé encore d'une barbe noire et pointue, le crâne très chauve, qui semblait à la fois fragile et presque indifférent. Non, pas indifférent, j'exagère, mais on sentait bien qu'il ne savait pas quoi faire de son émotion, qui était peut-être du chagrin mais qui n'y ressemblait pas. Le petit-fils, grand lui aussi, alors que le grand-père était petit, comme la grand-mère, avait une drôle d'expression de vieillard revenu de tout : il haussait les sourcils avec l'air de celui qui a tout vu — reculant un peu son visage légèrement penché —, que rien ne peut effrayer ou attrister mais qui consent pourtant à prendre gentiment l'allure qui convient à une cérémonie mortuaire. Il avait les cheveux très courts, en brosse, et portait une sorte de veste matelassée noire, trop fine pour être appelée une doudoune, que je ne saurais qualifier comme il se doit. La sœur du défunt avait de l'allure, elle, ce qui tranchait avec le reste de l'assemblée et son époux qui semblait tout juste sorti de son canapé ou de sa sieste. Elle me faisait penser à certaines belles-sœurs ou tantes de ma famille, pas du genre à trop s'épancher, juste ce qu'il faut, très raisonnable, assez bien mise, énergique. Renée. Elle avait quelques couleurs sur elle mais semblait pourtant la seule à être en deuil. 

Nous sommes d'abord restés assez longtemps dehors, au froid, car nous étions en avance, vaguement abrités par un au-vent de béton, et je crois bien que l'essentiel était là, dans ce piétinement un peu pénible, un peu vain, dans cette attente qui ne sait pas bien ce qu'elle attend. Des petits groupes étaient formés, et de temps à autre un individu s'en échappait pour aller rejoindre un autre groupe qui l'absorbait comme une flaque d'eau absorbe une goutte de pluie. Les gens se retrouvaient, se parlaient, ou se découvraient, alors qu'ils vivaient le reste du temps dans la même rue, dans le même village, dans la même vie. On mettait des noms sur des visages, on reconstituait des liens et des histoires qui nous avaient échappées jusque là, on faisait des bises (par trois, toujours, sauf la blonde voisine du voisin qui dit, un peu étrangement : « Moi, c'est une seule, quand je suis fâchée. »), on serrait des mains, on essayait d'entendre les mots ou les phrases qui ne nous étaient pas destinés, on regardait, parfois incrédule, les tenues vestimentaires des uns et des autres, on avait mal aux pieds, on se demandait quand la cérémonie allait commencer, et comment. On attendait le feu de l'enfer, la pureté impérieuse et indifférente du Trépas. 

Les portes de la grande salle s'ouvrent enfin. Il doit être trois heures et quart ou trois heures et demie, je ne regarde pas ma montre. Nous sommes là depuis trois heures moins vingt. Les lumières s'allument, nous sommes accueillis par la chanson de Gilbert Bécaud « Et maintenant, que vais-je faire ? » Je pense que c'est l'équipe des « crémationneurs », je ne sais comment l'on dit, qui a choisi cette chanson, j'en suis même pratiquement sûr. C'est leur hymne, ça se voit. Ils sont trois, deux hommes et une femme, les maîtres de l'événement, ils ont l'air aussi peu professionnels que possible ; ils sont habillés de noir, tout de même. Celui qui a l'air d'être le patron, assez grand, plus âgé que les deux autres, boîte comme s'il était déjà au bout du chemin et qu'il savait un peu de quoi il retourne. On pense furtivement à Luky Luke… C'est lui, bien sûr, qui a choisi Bécaud : aucune chance que ses deux acolytes aient entendu parler de Monsieur Cent-Mille volts. 

À propos de volts, j'avais appris un peu auparavant que le lieu dans lequel nous nous tenons avait été presque entièrement détruit par une explosion, il y a quelque temps. Le macchabée qui se consumait là avait un pacemaker, ce dont la famille n'avait pas jugé utile de prévenir les brûleurs de cadavres. Sacrée surprise que le mort réservait à ses invités ! En voilà un, au moins, qui avait le sens de la fête… La frayeur dont tout ici semble vouloir nous préserver avait repris ses droits, en force et attrapes. Une étoile très massive, une fois qu'elle a épuisé son combustible nucléaire, s'effondre nécessairement en un trou noir, mais il n'est pas dit qu'elle le fasse sagement et en silence. Nous comprenons les étoiles qui tiennent à secouer un peu le cœur des endormis qui les accompagnent aux portes du grand sommeil. 

Nous sommes assis dans la rangée de gauche. La famille, elle, est assise au premier rang à droite. Le maître des cérémonies tient un micro et remue les lèvres, à quinze mètres de nous, assisté de ses deux assesseurs ; la jeune femme est en retrait, le regard en berne, et le jeune homme, lui, manifestement assigné à la technique, tient en mains une tablette. Des enceintes sont réparties aux quatre coins de la salle, et pourtant nous n'entendons qu'un mot sur dix du discours du croque-mort. C'est très visiblement lui qui a rédigé le texte qu'il lit péniblement et en bafouillant énormément. Il fait suivre le patronyme du prénom, ce qui m'agace, mais j'apprends tout de même que Max était né à Ajaccio, et qu'il était sympa : le contraire m'aurait étonné. Je regarde l'épouse du coin de l'œil, je ne peux pas faire autrement que de me mettre à sa place, mais je ne vois nulle fureur sur son visage, non plus que sur celui de son fils. Ils sont seulement tristes, abattus, ils ont l'air coupables. On croirait des prévenus à leur procès. À la fin de son petit laïus, Luky Luke lit un court texte de Jean d'Ormesson, semble-t-il choisi par la famille. Consternation (pour moi). Puis il demande aux proches du trépassé s'il peut lire un poème, ce qui semble les surprendre. Bref conciliabule dans leur rang ; ils acceptent (quel dommage !). Deuxième consternation (toujours pour moi) : je préfère ne rien dire du poème. Mais le pire est à venir, et le pire vient toujours du même endroit. Cette fois-ci, c'est la famille qui a choisi « de la musique » pour accompagner le dernier voyage de Max. Qu'a-t-elle choisi, la famille, pour « accompagner » ce vieux Max très français, très gardois, vers sa dernière demeure ? Elle a choisi « Imagine », de John Lennon. Le pire de la chanson internationale, le pire de la variété mondiale, le pire du pire de la philosophie de Prisunic et de la niaiserie, il n'y a pas de Paradis, pas d'Enfer, pas de pays, pas de religion, il n'y a rien que des hommes, et cette mélodie à crever de rage, de honte, de tristesse, dont la bêtise nous rend honteux de la reconnaître. On voit l'autre ahuri devant son piano blanc avec ses lunettes jaunes, et Yoko en extase inversée et morne qui semble pétrie de plastique et de gomme parfumée à la fraise industrielle. Pauvre Max. J'essaie, mentalement, de biffer cette horreur, de l'empêcher de pénétrer en moi, et je me passe Morgen, de Strauss. Ils disparaissent tous. Il n'y a plus qu'une longue et interminable phrase qui lave, qui plane, qui s'enroule autour de mon corps et me soulève. Sauvé. Je n'y suis plus. J'attends les flammes. Je voudrais les voir. Bien entendu, je serai déçu, car rien, ici, ne veut de la mort et de sa sublime terreur. Ni beauté, ni effroi, ni même tragédie ne seront conviés parmi nous. Le départ d'un humain pour l'au-delà se fait en catimini, entre une course à Carrefour et un match de rugby à la télé. C'est seulement un créneau un peu étrange, un peu désagréable, dans une journée ordinaire d'octobre. Pas même un rendez-vous. Personne ne se rend ! La vie continue, c'est-à-dire qu'on reste à demi-mort en attendant de l'être tout à fait. D'ailleurs, en sortant de là, j'entendrai des « Et voilà… » qui disent bien que : « Ça, c'est fait ». Revenons vite au néant ordinaire et collectif. 

Si vous voulez savoir ce qu'une époque a de singulier, pensez par exemple que la nôtre rend impossible un Mozart (ou un Strauss) : elle rend impossible la mort car elle a retiré de la vie tout ce qui la distinguait de son ennemie, elle n'aime que les transitions douces, molles, informes, la vie-en-pyjama entre hôpital et télévision. Le Chagrin et l'Effroi consomment trop d'énergie : ils sont sur la longue liste des choses à abolir. Ce n'est pas qu'ils oublient de mourir, mes contemporains, c'est qu'ils ont oublié ce qu'est la Mort. Plus personne ne sait mourir, dans le pays que j'habite. Et maintenant, que vais-je faire ? Je vais écouter Im Abendrotet puis Tod und Verklärung, de Richard Strauss. Qu'au moins une cérémonie ait eu lieu, à l'abri des regards. 

dimanche 10 septembre 2023

Le Cœur

« Un coeur, c'est peut-être malpropre. C'est de l'ordre de la table d'anatomie et de l'étal de boucher. Je préfère ton corps. »

Je préférerais rester en vie, du moins encore un petit moment, mais je dois admettre que ça dépend un peu de cet organe que Yourcenar trouve malpropre. Je me demande bien de quoi il a l'air, mon cœur, mais je ne suis pas certain d'avoir envie de le voir, de le voir vraiment tel qu'il est, sanguinolent, palpitant et tout sauf littéraire ou romantique. Disons que je suis partagé… Moi aussi je préfère “mon corps” à mes organes. Mais qu'est-ce qu'un corps sans organes ? Ils sont silencieux, la plupart du temps, mais ce silence n'est silence que pour nous. Nous croyons que nos organes ne s'expriment que lors des symptômes parce que notre ouïe physiologique est déficiente, ou plutôt atrophiée à force de ne pas servir. En réalité nos organes font constamment du bruit, ils s'expriment sans cesse, même lorsqu'on dort : ils ne connaissent pas le repos, eux, et quand ils nous réveillent en pleine nuit, affolés, comme il m'arrive en ce moment, c'est qu'il y a urgence, et qu'ils ne parviennent plus à faire leur travail sans émettre des signaux qui effraient, c'est-à-dire des bruits qui dépassent le bruit courant auquel nous sommes habitués. 

Oh, je ne lui en veux pas du tout, à mon cœur. C'est tout de même extraordinaire qu'il ait réussi à tenir jusque là, avec toutes les émotions que nous avons traversées, lui et moi. Non, c'est un bon cœur, que j'ai là, et solide, et fidèle ! Et je ne dis pas ça pour ne pas le vexer, croyez-le, je le pense vraiment. Je pourrais dire la même chose de mon pancréas, de mon foie, de ma rate, et même de mes intestins, que j'ai longtemps soumis à rude épreuve. 

Il se trouve que mes relations avec les médecins sont devenues difficiles, car je vois bien qu'il n'y aucun dialogue possible avec eux. Ils n'écoutent que dans la mesure où nous leur fournissons les éléments dont ils ont l'habitude, éléments qui leur permettent d'appliquer les protocoles qu'ils connaissent et dont ils pensent qu'ils sont les seuls à pouvoir soigner. Je ne vois plus du tout les choses ainsi. Je ne crois plus du tout à cette médecine symptomatique, même si, bien sûr, il m'arrive — dans l'urgence — d'y avoir recours, faute de mieux. Rassurez-vous, je ne vais pas ici vous infliger mes vues sur la médecine et la maladie, bien que le sujet me passionne, car je sais trop bien que personne n'a envie de me lire à ce sujet. C'est dommage, mais tant pis pour vous ; vous ne savez pas ce que vous perdez. Mais comment fait-on, donc, quand on a besoin de spécialistes (et c'est bien le problème, justement !) dont on sait à l'avance que la majeure partie de notre échange sera un dialogue de sourds ? Ils savent et nous ne savons rien, ils soignent et nous souffrons, ce sont les termes du contrat, qui les rend aveugles et sourds. On ne peut pas tout à fait s'en passer, néanmoins, alors il faut se faire violence et leur donner des gages de la soumission aveugle dont ils ont l'habitude, sinon ils vous montrent la sortie ou la pendule.

Je vais donc aller consulter un cardiologue, puisque mon cœur s'est permis de parler un peu haut. Ça paraît simple, n'est-ce pas ? C'est l'organe qui dicte sa loi, paraît-il, et qui nous impose d'oublier le corps et la vie qui le justifie et l'informe. C'est une vue bien simpliste, bien primaire, mais il va falloir faire semblant d'y croire — du moins pour l'heure. Il faut s'infiltrer dans les failles des croyances des autres, si l'on veut résister à la négation. 

***

Eh bien les choses se sont précipitées, et, comme toujours, m'ont démontré que nous ne sommes pas maîtres du jeu. Je suis enfin chez moi, j'écoute le trio opus 8 de Brahms (opus 8 comme le 8 septembre) et je fonds en larmes. Hier, j'ai craint de ne jamais revoir cette maison, de ne plus pouvoir écouter cette musique, de mourir au milieu des bips des appareils de surveillance médicaux et des voix des infirmiers. Oh, tout le monde a été bien gentil, je n'ai pas à me plaindre. À commencer par les pompiers, charmants comme toujours, qui sont arrivés très vite, en vingt minutes à peine, ce qui fait que j'étais tout juste prêt à monter dans leur véhicule quand j'ai entendu la sirène. Deux hommes, très beaux, la quarantaine, très sympathiques, et un plus jeune, qui devait avoir vingt-cinq ans, et qui n'avait son diplôme que depuis le mois de juin. « Vous voulez plus de clim ? » Non, non, tout va très bien, Monsieur le marquis.

Depuis une semaine, je suis constamment aux bords des larmes. Les quatre crises que j'ai faites (cinq, avec celle que j'ai faite aux urgences (juste pour leur montrer que ce n'était pas de la blague)), dont une violente et surtout très longue (plus de trois heures !) m'ont je crois beaucoup fragilisé. Hélène n'avait pas de croissants, ce matin, dommage, pour une fois que j'en avais envie, et besoin… Je me sens comme un survivant — et c'est bon de survivre (c'est peut-être la seule vie réelle). Quand je sors de l'hôpital, ou même seulement d'un examen médical, j'ai toujours envie de croissants. J'ai beaucoup de chance : je pouvais parler un peu par SMS avec Vincent, qui ne se doute pas à quel point était importante pour moi cette présence, tout au long de la très longue soirée. J'ai eu également deux coups de fil qui furent un baume. Et j'avais aussi Barrès et Chateaubriand ; il ne m'a manqué qu'un cahier et un stylo. 

Ma fierté est d'avoir été admis aux urgences de l'hôpital d'Alès à 17h56, l'heure Mozart ! Il n'y pas de hasards, jamais. Il n'y a que des signes. 

La manière dont Julius Katchen ouvre la voie, dans le premier mouvement de l'opus 8… On pourrait mourir, après ça ! Ce thème, si simple, si beau et surtout si tendre ; d'une tendresse inconcevable… J'ai entendu le son de mon cœur, le cardiologue a pratiqué une longue, très longue échographie, j'étais heureux que mon cœur soit l'objet de tant d'attention, je l'avoue. Je trouve qu'il le mérite, lui qui bat pour moi en silence plus de 100 000 fois par jour sans jamais se plaindre. Nous étions deux à l'observer, à l'écouter, nous étions deux à parler de lui, à le considérer, à tenter de le comprendre. Il y aura d'autres examens, plus « invasifs », on aura peut-être d'autres images, d'autres sons. Qui est le maître ? Ni lui ni moi. La vie qui nous traverse sans explications.

Je lis à l'instant cette phrase de Kierkegaard, que je ne connaissais pas : « Penser est une chose, exister dans ce qu'on pense est autre chose. » Je pourrais faire graver cette phrase sur ma tombe, si ce n'était pas un peu prétentieux. C'est tout ce que je crois, en tout cas. Exister dans ce qu'on pense, exister dans ce qu'on joue, exister dans ce qu'on écrit, exister dans l'amour : c'est le vrai défi, et peut-être le seul. S'il existe une occurrence de l'authenticité, c'est-à-dire de la vérité incarnée, c'est bien celle-là. Je lisais il y a peu, je ne sais où, quelqu'un qui opposait platement le « comprendre » et le « croire ». Il n'y a rien de plus faux, pour moi. Si l'on n'a pas compris cela, on n'a pas compris grand-chose. L'angoisse humaine essentielle tient tout entière ici : il est impossible et néfaste de séparer la croyance de la connaissance. C'est toute l'erreur du drôle de scientisme actuel qui nous gouverne. Pour savoir, il faut savoir que l'on croit. Aucune connaissance n'échappe à la croyance, et si elle le prétend, elle est une croyance redoublée, durcie, de la même manière qu'un athée est toujours un super-croyant. Tout savoir doit être repris dans sa dimension de foi et de conviction. La fidélité au vivant ne se laisse pas perdre par les faits bruts (c'est-à-dire l'observation), la simplicité ne peut être que renversée par la pensée et le sujet. La croyance est le contraire du dogme. Exister dans ce qu'on pense est la chose la plus difficile qui soit, mais c'est aussi une liberté. Quand j'écoute Brahms, je suis au contact de cette liberté-là, immédiatement — je l'entends, je la ressens au plus profond de moi. 

Couloir, de six heures à sept heures, puis seul dans un réduit délabré, avec un électrocardiogramme. Dommage, je ne peux plus observer les infirmières et les malades. Tout le monde ici est très gentil. On se croirait presque dans le monde d'avant, si l'on n'apercevait pas quelques signes, par-ci par-là, qui viennent jeter une ombre au tableau, et on les connaît bien, ces signes. Parmi eux, les tatouages, l'accent, quelques éclats de voix, et les quelques éléments visibles de la vêture qui insistent sous la blouse et les pantalons blancs réglementaires. Il ne fait pas chaud, je suis torse nu, avec des fils et des tuyaux partout. J'hésite à appeler, comme le médecin me l'a prescrit, parce que je sens bien que je suis en train de refaire une crise, la deuxième de la journée. Si j'appelle, si je leur parle de la crise, ils vont me garder plus longtemps, faire plus d'examens. Une deuxième prise de sang, pour commencer. Je pèse le pour et le contre, et finalement j'appelle, à 19h23. Direction la salle de déchocage, dans laquelle je me trouve avec un voisin de lit, dont je ne vois que les pieds et une partie des jambes. En revanche, j'entends beaucoup sa voix, car il est souvent au téléphone. Il dit : « Oui oui oui » et « Non non non non non », toujours par salves de trois et cinq. Il a une voix plutôt sympathique, quoique un peu étouffée, ronde, alourdie, avec un fort accent du Gard. Dans la pièce, quatre type de bips différents, qu'on peut classer en deux catégories. De très jolis bips, discrets, bref, sobres, qui ressemblent aux cris de ces animaux nocturnes qu'on entend parfois la nuit, à la campagne, et qui ont tant de charme et d'élégance dans leur simplicité essentielle. Et puis deux autres bips, beaucoup plus criards, de type “klaxon”, mais qui forment avec les premiers une jolie polyrythmie que je trouve rassurante (je pense à Steve Reich et je brode mentalement sur eux). Nous avons chacun les nôtres, visiblement, deux pour moi et deux pour mon voisin, et ils se répondent d'une admirable manière, qu'on croirait composée. J'aime ces bruits, ils me portent, ils me guident au travers du temps qui passe. Surveillance ECG et nouvelle prise de sang, donc, par le jeune Arnaud, ultra tatoué, gentil, mais maladroit. Il doit s'y reprendre à trois fois pour me piquer et me fait très mal ; je crois qu'il touche un nerf puisque la piqure qu'il me fait dans le pli du coude m'envoie une violente décharge électrique dans le poignet. Je lui dis mais il s'en fout. Je ne lui en veux même pas : le sang des non-vaccinés répugne visiblement à couler à la vue de tous. Piqué aux deux bras et mains, il ne restera bientôt plus que les jambes…

Vers dix heures, j'ai la visite du cardiologue. Ô surprise ! Moi qui ne l'attendais pas avant minuit… Et en plus je passe avant mon voisin de chambre qui était là avant moi. J'ignore pourquoi. Il n'est pas content et je le comprends. Le Dr Assad, décontracté mais pas complètement, petit, large, costaud, très bronzé et très poilu mais dégarni, souriant, parle un français approximatif et un peu hésitant, mais il est loquace et veut se faire comprendre. Ça tombe bien, j'ai beaucoup de questions. Il s'excuse même de me poser les mêmes que le médecin qui m'a accueilli plus tôt ! Mais avec lui, je vois bien que mes réponses sont prises beaucoup plus au sérieux (mais avec plus de légèreté, car il n'a pas la même responsabilité que le médecin qui a décidé de mon admission), et qu'il peut même s'engager un semblant de dialogue entre nous, même s'il n'entend pas tout ce que je dis. Disons qu'il entend 60% de mes paroles, ce qui est déjà énorme. Je pense au mot « cordial », un de mes mots favoris. Ce médecin cordial me parle de mon cœur, le sujet l'intéresse, moi aussi ; il ne manquerait plus que nous buvions un cordial tous les deux et que nous jouions un trio pour piano et cordes de Brahms.

Il m'explique ce qu'est un infarctus. La fenêtre des six heures. Je pense à mon médecin traitant qui en trois jours n'a pas été foutu de me rappeler et de me trouver un cardiologue (comme il me l'avait pourtant promis), prévenu qu'il était de mes crises inquiétantes… (« Chuis débordé, chuis débordé, qu'est-ce que vous voulez que j'vous dise ! ») Et R. qui me dit : « Ne dérange pas ton médecin traitant avec ça ! » Ils ont beaucoup d'humour, ces médecins. On les dérange quand on leur demande de faire leur métier. Vous me direz, c'est de plus en plus difficile, de les déranger, justement, puisqu'ils nous expliquent sur leurs répondeurs qu'il ne sert à rien de leur laisser des messages, et que nous tombons sur la messagerie 48 fois sur 50. Comme ça les choses sont claires. En tout cas, le Samu n'a pas hésité une seconde, lui, avant de m'envoyer les pompiers. Avec le Dr Assad, je parle de mon flutter, des vingt années qui se sont écoulées en sa compagnie, de l'absence de traitement (de mon fait) et de l'opération qui fut un échec. Il voit très bien de quoi je parle. Il me dit que la vision qu'on a du flutter aujourd'hui n'est pas la même que celle qu'on avait en 2003, et je comprends mieux de quoi il s'agit. Il me parle des examens que je vais devoir faire très vite s'il me laisse sortir aujourd'hui. Évidemment, je ne le contredis pas. Il est hors de question que je reste à l'hôpital : c'est ma grande terreur. J'aime bien voir ce qui se passe à l'hôpital, ça m'intéresse énormément, mais y être pensionnaire, c'est autre chose. Je veux rester un explorateur, un espion, un touriste à la rigueur. Quoi qu'il en soit, ce cardiologue aura passé une grande partie du temps de notre discussion à me demander si je marchais, et combien d'heures et de kilomètres par jour. Il a eu l'air de trouver que l'essentiel du traitement se trouvait là, et je ne peux que le rejoindre. La marche remet les organes à leur place, c'est-à-dire qu'elle les soumet à la loi du corps, qui lui-même est soumis à la loi du vivant, qui ne se laisse pas impunément diviser. Les bêtabloquants et les anti-coagulants, on verra ça plus tard, ma petite dame…

J'ai donc retrouvé mes figues, mon jardin, Carl Philipp Emanuel Bach, la nuit fraîche et les belles heures ordinaires, l'aimable et profond mutisme de la société à mon égard ; je suis rentré avec une infinie gratitude dans mon point d'orgue, je peux à nouveau oublier les tatouages, l'accent du Gard, tous ces corps qui se croisent, qui savent précisément ce qu'ils ont à faire, tenus qu'ils sont par un arrangement dont la finalité leur échappe complètement mais dont ils auraient le plus grand mal à se passer sans devenir des bêtes sauvages. 

Mon roman s'intitule "Théorie". Le sujet de mon roman, c'est de faire l'hypothèse d'une vie, c'est d'en écrire la théorie, mais à la manière dont un aveugle entre dans la nuit et s'en distingue. Même s'il est vivant, surtout s'il est vivant, il ne connaît pas l'histoire de sa propre vie. Il ne peut qu'en faire l'hypothèse, en passant d'un événement à un autre, d'une parole à une autre, comme la boule de flipper qui rebondit d'un champignon à l'autre, et qui essaie de se relancer, sans cesse, de se reprendre, le plus longtemps possible, mais qui sait qu'elle finira par être avalée par le trou en forme de sexe féminin (une vulve dont les nymphes essaient de nous sauver de la chute), au bas du tableau, au bas d'un chapitre. Une théorie est une proposition de sens, bien entendu, mais c'est aussi une suite, une délégation, une file de personnages qui se succèdent, les uns à la suite des autres, sans forcément se connaître. Ils sont tous là, à leur place, c'est tout ce qu'on peut dire. Il convient de les écouter, de les observer, de les suivre dans leurs déplacements un peu fous, un peu désordonnés, mais toujours inéluctables et nécessaires, fatals. La théorie d'une vie, c'est une anti-histoire, ou c'est l'histoire en train de s'écrire, du point de vue du flipper

Je ne cesse de me demander ce qu'est la vie, ce que c'est que de vivre et d'être vivant, et il m'est impossible, de plus en plus, de séparer ces questions de ce qui se passe à l'intérieur de mon propre corps, ce corps que très longtemps j'ai ignoré et méprisé sciemment, me croyant par là plus intelligent que ceux que je voyais en faire grand cas autour de moi. J'ai très longtemps cru que mépriser le corps était la seule manière de glorifier l'esprit, et même d'y avoir accès. Il est un peu tard pour le regretter, bien sûr, je n'ai plus que le choix (sic) d'accepter ce que mon esprit a fait de mon corps durant les quarante dernières années. Ici je suis, là je mourrai, avec la vie qui persiste à trouver des regards en moi, à consolider les quelques étais qu'elle a dû dresser elle-même à mon insu et souvent contre moi. Je vois tout cela avec un mélange de tristesse, de soulagement, de reconnaissance, de honte et même de joie devant l'ingéniosité invraisemblable du vivant qui ne nous en veut même pas de notre bêtise. L'arrogance qui fut la mienne est instructive et cocasse, j'en accepte les conséquences. 

« L’indifférence aux souffrances qu’on cause est la forme terrible et permanente de la cruauté », écrit Proust, mais je comprends aujourd'hui que la cruauté est d'abord et avant tout dirigée contre nous ; on pourrait dire que les autres ne sont que des victimes collatérales. Nous sommes inattentifs au chant de nos organes comme nous sommes sourds aux corps de ceux que nous croisons, car nous savons instinctivement que leur chair est une réplique de la nôtre, une réponse possible aux questions que le destin biologique nous pose sans cesse, et qui nous terrorisent. La cruauté est fille de l'indifférence, et il faut prendre ce mot dans son sens littéral : ne pas savoir faire de différences, ne pas distinguer, ne pas discerner entre ce qui doit nous nourrir et ce qui nous traversera sans être assimilé. La cruauté est fille de l'indiscipline, de la mollesse spirituelle, de la paresse. La plupart des gens font le mal par paresse, ce qui s'entend immédiatement dans leurs phrases. C'est pourquoi il faut être attentif non à ce qui est dit, mais à la manière dont c'est exprimé. Avec nous aussi, nous avons un dialogue dont il paraît essentiel de ne pas négliger la forme. Les mauvaises habitudes sont vite prises. Là aussi nous obéissons à des lois inconnues ou musicales, et les cœurs paresseux ont vite fait de se tarir, croyant préserver le peu de sève qu'il sécrètent. 

L'hôpital, j'en ai vu les coulisses quand nous étions amoureux, Raphaële et moi, il y a vingt ans. Je l'ai vu et traversé la nuit, je suis passé par les chambres de garde, les douches, le lit des médecins, les couloirs déserts, les réfectoires silencieux, les portes dérobées, et même les fenêtres, pieds nus, évitant les infirmières comme un voleur évite les gardiens de nuit dans un musée déserté, étouffant des fous-rires et le bruit de nos pas. Imaginons un instant un hôpital peuplé seulement de machines dont le seul bruit rendrait le lieu vivant. Quelle féérie ! Quelle prodigieuse salle de concert ! J'imagine Mozart, Bach, Stravinsky, seuls dans l'obscurité, parlant à voix basse, devant un corps allongé sur une table d'opération : c'est Brahms, qui est le patient somnolent. On voit son gros ventre et sa barbe, il parle dans son demi-sommeil. Les trois compères ont du mal à ne pas rire. Ils regardent les écrans et font des supputations loufoques. Le cœur ? Le foie ? Les intestins ? Le pancréas ? Chacun y va de sa théorie. Les chiffres défilent, on les défend comme on peut, sans y croire, mais avec toute la componction nécessaire, jusqu'à ce qu'éclate le rire en clef de sol de Mozart. Les deux compères font semblant de le gronder. Brahms suffoque aussi bien qu'il le peut, avec un sens du rythme accompli. « Ramuz nous manque », dit Stravinsky. Et Mozart fait entrer sa cousine, peu vêtue. On voit le vieux Bach qui note quelque chose dans un carnet, sans paraître troublé par Anna-Maria qui se dandine comme une strip-teaseuse perdue dans les marais, la main devant ses petits seins. Le Dr Assad, en maillot de bain, se penche sur Brahms, il tient dans sa main droite une baguette de chef d'orchestre et un métronome dans sa main gauche. « C'est pas avec ça que vous allez réussir votre coronarographie, Docteur ! » lui lance le vieux Brahms hilare. On comprend qu'Anna-Maria est l'assistante du cardiologue. Elle sent la crème solaire et chante un fado avec une voix rauque. Bach referme son carnet et parle à l'oreille de Stravinsky qui est consterné par le spectacle. Diaghilev nous manque ! « Il n'y en a plus pour longtemps », dit Mozart. Raphaële entre en trombe, furieuse, et disperse tout le monde, vieux garnements punis qui retournent se coucher. Disjoncteur. Tango Lent.

« Nous étions entre nous, jadis. Quand nous parlions de musique, quand nous parlions de littérature, nous n'avions besoin ni d'interprètes ni de sociologues ni de thérapeutes. C'était reposant. » La fatigue est arrivée avec les cultures. Tant qu'elle était au singulier, nous pouvions penser à autre chose, goûter la baignade dans les rivières corses, les citronnades et la légèreté, le tennis. Nos corps s'invitaient naturellement au concert général, les angles étaient doux, on avait peur pour rire car le monde avait les dimensions de nos bras ouverts. Nous avions bien entendu parler du souffle au cœur, mais c'était à cause de Laurent et Clara Chevalier, la belle Léa Massari. « Tu n'as pas bonne mine. Je t'ai connue en meilleure forme. » « Je ne comprenais pas ce qu'il voulait, mais je l'ai trouvé très beau. » « Tu crois que c'est une conversation normale entre une mère et son fils ? » « L'aventurière, m'appelait ta tante ! » « Il était fou de moi. » « Il m'en voulait presque de lui avoir cédé si facilement. » « Tu sais, mon père adorait la valse. » Voilà le genre d'échanges qui avaient lieu dans un monde sans islam, sans réseaux sociaux, sans pédagos, sans fact-checking, un monde dans lequel nous nous contentions du lac d'Annecy et de celui du Bourget, d'Yves Nat et de l'accent espagnol, du désespoir de Gabrielle Russier et de l'humour de Fernand Reynaud, de la figure étrange et cocasse d'Henri Krasucki qui nous semblait une possible émanation du démon. Quand nous avions envie de pleurer, nous mettions la Troisième de Brahms sur le tourne-disque, ou nous pensions à la fille Sassi dans les bras d'un autre. Le père avait peur de l'infarctus, il est mort d'un accident de voiture. Lui aussi adorait la valse. La mère préférait le tango. Rester en vie ? Oui, mais pour quelle vie ? 

Survivre n'est pas du tout sous-vivre, je viens de le comprendre ; c'est même la meilleure manière de vivre. Revenir chez soi suffit. À soi. Exister dans son propre souffle, se tenir sans réserve à son propre désir. L'exaltation la plus douce et la plus profonde, la plus large, c'est le retour. Le départ n'excite que les enfants gâtés ou négligents, inconsistants. Rester éveillé, la nuit, en écoutant le silence de la chambre, débranché du monde et des mesures, du calcul et du diagnostic, est une volupté presque insoutenable quand on comprend qu'on en avait perdu le droit, et quand notre propre corps n'est plus qu'à nous. « Je suis chez moi ! » Il y a ce soin que nous sommes seuls à pouvoir nous prodiguer (ou la mère), cette caresse mentale qui ne peut provenir que de nous et d'une mémoire complètement singulière, irréductiblement distinguée du bruit de fond humain et de ses fausses promesses. Vous avez un défibrillateur ? Non, j'ai le premier trio de Brahms. Vous avez un souffle au cœur ? Oui, j'ai du silence plein la bouche, et des soupirs en veux-tu en voilà. Faudra que ça cesse ! Oh, ne vous inquiétez pas, personne ne sera moins soupirant que nous, penchés sans prudence sur le vide. 

Les oreillettes s'affolent et les ventricules trinquent mais tout cela n'est rien du tout. C'est seulement l'occasion de faire des phrases qui amènent enfin du côté de l'origine. Sang et sens coulent dans la même direction, on ne peut rien là contre. Il faut en profiter pour essayer de faire des progrès dans le domaine du rythme et de l'écoute. Tous les musiciens le savent : la première chose est d'être bien accordé. Un instrument désaccordé ne sert à rien, car les sons eux aussi ont des lois qu'on ne peut ignorer sans mettre en péril le sens. L'harmonie des organes, ce sont les résonances et les sympathies qu'ils suscitent dans le dialogue qu'ils entretiennent entre eux. L'indifférence est mortelle. Aucun d'entre eux ne travaille solitairement, ce que les spécialistes font semblant de comprendre. Un cœur, ce n'est pas malpropre, et ce n'est pas de l'ordre de la table d'anatomie ou de l'étal du boucher, un cœur, c'est le rythme et l'harmonie du sens qui bat. Le cœur est la chaconne intime, la basse continue de l'individu qui n'est pas partagé, qui est impartageable — indivis. « C'est la mesure consolée. »

dimanche 3 septembre 2023

Elegant people


On est toujours furieux contre ceux qui nous likent et nous complimentent. Ce n'est jamais le bon texte, qu'ils aiment, ces idiots. Écrire, c'est d'abord écrire contre ses admirateurs, qu'on a envie d'insulter sans oser le faire. Aimer une femme, c'est pareil. Ce n'est jamais ce qu'il faudrait aimer, qu'on aime, en elle. On est tenté de l'injurier, pour ça. 

Quand je serai mort, certains vont me manquer. Je les verrai se débattre avec la vie, de là-haut, et je ne pourrai plus les engueuler, pas les prévenir, ils n'entendront rien, ne comprendront rien. Ça doit être très frustrant, d'être mort, tout de même. Mais je fais semblant d'oublier qu'il en allait exactement de même du temps que j'étais vivant. J'en viens à douter : peut-être ne l'ai-je jamais été, vivant. De là vient sans doute que personne ne me prend au sérieux.

Le visage de Wayne Shorter me bouleverse. Pas seulement son visage, mais tout son corps et son inscription dans la vie, l'angle qu'il fait avec elle. Je l'aime, ce type. J'aurais voulu être alcoolique avec lui. J'aurais voulu porter ses saxophones, lui préparer à manger, réserver ses places dans les avions, j'aurais voulu qu'il me parle, après les concerts — j'aurais tout noté. Je me serais fait le plus discret possible. J'aurais été son secrétaire et son huissier, son factotum, sa gouvernante, son messager et son garde du corps. Je crois que j'aurais été très heureux. Dès que je songe à cela me reviennent en mémoire les quelques jours que j'avais passés à Thônes, en Haute-Savoie, en compagnie de l'X-Tet de Jean-Marc Boutin. Les voir vivre, les voir répéter, les écouter parler après ou avant les répétitions, faire la vaisselle en compagnie d'Yvon, le trompettiste, ce grand saucisson d'Yvon, aller avec eux dans la salle de répétition et me faire tout petit, tout cela m'a plu énormément, j'aurais pu vivre comme ça cent ans, sans lassitude, au pays du reblochon, sous les montagnes.

La vie sans ces musiciens-là n'a pas beaucoup d'intérêt. J'ai passé la nuit à noter tout ce que j'entendais, dans un documentaire passionnant qui est consacré à Wayne Shorter. C'est de loin le meilleur texte qui me soit passé sous les doigts. Pas un mot de moi. Je vais continuer. J'ai déposé un tweet, l'autre jour, qui disait : « La meilleure part de ce que j'écris, c'est toujours ce que je n'écris pas. » Évidemment, personne n'a compris. Ils pensent que c'est de la provocation, de la modestie, ou même de la fausse modestie, alors que c'est la stricte vérité, dite très simplement. Le meilleur de ce que j'écris, c'est toujours ce que je n'écris pas moi-même. Il y a bien assez de phrases dans l'univers, ce n'est pas la peine d'en ajouter. Il suffit de se baisser, d'en ramasser quelques unes, de les mettre sur la page et de les voir se réveiller d'un long sommeil. C'est un miracle, à chaque fois. Je crois que cette chose me vient de la musique, de la musique et de la radio, des voix du dimanche matin à la maison, et aussi, bien sûr, de la forme de mon esprit, de cet esprit d'enfant qui ne m'a jamais quitté. J'ouvrais grand mes oreilles, et je ne comprenais pas ce que j'entendais, mais je suis resté avec toutes ces phrases et ces mots et ces sons qui n'ont parfois pris sens que des décennies plus tard, qui ont beaucoup tardé à se fixer. Personne ne m'a expliqué, ce fut la grande chance de ma vie. Je suis resté un parfait idiot jusqu'à aujourd'hui. J'entends et je ne comprends pas. Mon cerveau n'est pas vraiment connecté à mes oreilles, ou alors le câblage est étrange, fait en dépit du bon sens. Mon disque « Double silence plein la bouche », c'est ça : j'ai fait des paragraphes avec les phrases, les sons et les musiques qui sont passés entre mes oreilles. J'ai noté. Pour voir ce que ça dit. C'est toujours là que je suis le meilleur — quand je ne comprends pas. Dès que j'ai compris, je deviens lourd, plat, ennuyeux — comme je dois l'être en écrivant ce que j'écris ce matin. J'aime bien comprendre, j'aime bien expliquer, mais ce côté-là de moi-même est médiocre, je le traîne sur le dos comme un vieux cartable trop rempli. Ma vie aurait dû être celle d'un copiste : je crois que noter c'est le grand art. L'originalité, je laisse ça à d'autres qui croient avoir quelque chose à dire. Je n'aurais jamais fait que bafouiller. J'aurais écrit des bafouilles, pour tenter de séduire (ça n'a jamais marché), et ce bafouillage me revient aujourd'hui comme un rêve qu'on a oublié au réveil et dont la reprise, au sein d'un autre rêve, nous émerveille par sa fraicheur et sa force innocentes.

La radio aura joué un rôle essentiel. Je l'ai tellement écoutée. Ce manque d'images m'a nourri pour mille ans. J'ai dormi avec elle, j'ai pensé avec elle, j'ai écrit avec elle. Les voix de la radio se sont déposées le long de mes artères, elles en ont contrepointé la vie solitaire, les voix et le sang et le son, c'est un tissu inoubliable et précieux qui tapisse ma mémoire. Quand on écoute la radio, on est toujours dans l'utérus du Temps, à l'abri, dans l'avant-vie, l'esprit peut se déployer tout à son aise, il est bien au chaud, nourri-logé, on laisse les péripéties à l'extérieur, on aura bien le temps, plus tard, de croiser les emmerdeurs et tous ceux qui vont nous expliquer la vie et le sens des choses. L'Harmonie, c'est le sens des oreilles. La liberté profonde mêlée au silence.

Donc je note ce que j'entends, et que, très souvent, je n'entends pas. Ça s'assemble avec ce que j'écris et que je ne comprends pas non plus, et de ces deux incompréhensions multipliées naissent des phrases et des harmonies beaucoup plus intéressantes et riches que tout ce que j'aurais pu inventer. Je suis un enfant de la musique concrète, moi. La musique concrète, c'est un art d'enfant qui place des sons les uns à côté des autres et qui s'émerveille. Le monde est si beau, quand on le regarde sans savoir. L'enfant entend des mots, les répète et voit dans le regard de ses parents ce que ces mots produisent. C'est le sens qui s'élabore, brique par brique, le sens qui sort du son et qui y retourne, en un va-et-vient bancal et sans fin : la poésie se tient discrètement dans ces parages. Les empreintes de pas sur le sol conduisent les enfants à la joie. D'autres sont passés par là. La grande euphorie de la vieillesse, c'est de retrouver le goût de l'enfance à travers les sensations qu'on ressuscite par maladresse. Si je n'avais pas écouté ESP et Nefertiti quand j'avais dix-sept ans, je serais devenu ingénieur ou cantonnier, peut-être même ministre ! Le désastre est toujours plus proche qu'on le croie. C'est de le frôler qui nous rend heureux. On se sent des ailes. Personne ne sait quel héros je suis… 

La seule loi qui ne souffre pas d'exceptions c'est celle qui affirme que personne ne peut nous entendre, et c'est très heureux car sinon nul ne nous aimerait. On le sait bien, quand on écoute sa propre voix enregistrée : ce n'est pas la vraie, et nos interlocuteurs n'ont que celle-là à se mettre sous la dent. 

La voix de Wayne Shorter me ravit autant que son corps. Il faudrait un livre pour raconter son passage du saxophone ténor au saxophone soprano, la tension ascendante ; la vie en si bémol. Je pourrais consacrer la vie qui me reste à écrire sur le sujet, mais il y a ce scandale et cette douleur que je ressens à “la fin” de Weather Report, à la manière dont l'arrivée du génial Jaco Pastorius a fini par en chasser Wayne Shorter. La jeunesse est une belle saloperie ! L'âme et le combustible de Weather Report, c'était l'opposition de Joe Zawinul et de Wayne Shorter, et même si Pastorius était deux niveaux au-dessus de tous les bassistes qui se sont succédés là, il a fait éclater le groupe, qui se mettait à jouer trop fort, et pour des teenagers qui voulaient danser. J'en veux à Zawinul d'avoir laissé faire ça. 

Autour de Wayne Shorter, les corps disparaissaient les uns après les autres (sa fille, son frère, sa mère, sa femme) comme si l'on voulait l'inciter à suivre ce chemin, alors qu'il avait, lui, accueilli les autres, et les avait chéris et réconfortés. Il faut imaginer la douleur qui l'a traversé le 17 juillet 1996, à Rome, quand l'avion de la TWA 800 qui transportait sa femme et sa nièce a explosé en vol, lui qui avait déjà été meurtri, ô combien, par la mort de sa fille Iska en 1983, suite à une saloperie de vaccination. Il y a ce morceau, de Weather Report, Elegant People. Wayne Shorter, c'est l'élégance de la douleur enfermée à double tour dans sa chambre d'hôtel, qui récite des sutras au matin avec la gueule de bois. Ana Maria se faisait un telle joie de faire connaître Rome à leur nièce Dalila, qui était peintre. « Tu sais, cet hiver a été long, mais j'ai l'impression que le printemps est revenu dans ma vie », « Rome, ce sera un peu ça », c'est ce qu'elle a dit peu de temps avant d'exploser en vol, à seize kilomètres de Long Island. Et aussi : « je passerai ma prochaine vie avec toi. ». On demande à Shorter de décrire sa femme en un seul mot, et il ne trouve rien d'autre que : « Top » ! Ana Maria était le sommet de ce qu'il pouvait attendre. Au sommet, elle y est restée. Et lui en bas, entre deux concerts. Elle avait arrêté de boire : la vraie vie pouvait enfin reprendre son cours… Le vol qu'elles devaient prendre a été annulé, et tous les passagers ont été redistribués sur un autre vol : « TWA huit-zéro-zéro, si vous m'entendez, répondez… » Elle se trouvait au siège 01-9. Wayne a ouvert la porte au lever du soleil et a dit : « Rob, dis-moi tout. » Rob Griffin dira : « J'ai vu plus de lui ce jour-là que je n'ai jamais revu depuis, au moment où je lui ai annoncé qu'Ana Maria venait de mourir dans un accident d'avion. J'ai vu qui était vraiment Wayne Shorter. » La tournée a été annulée. Sa femme lui avait dit : « Je mourrai avant toi, je ne veux pas être veuve. Tu auras la force de me survivre. » Et lui, il passa son temps à consoler les autres… « Nous devons trouver la constante qui est en nous, car elle attend qu'on la découvre. » Herbie Hancock, son meilleur ami, disait de lui : « J'ai l'impression qu'il est le vieux sage, et moi l'étudiant. » Un critique leur avait dit méchamment : « Vous ne vous renouvelez pas, vous ne faites que des variations, vous remaquillez vos compositions. » Wayne Shorter lui répondit : « Non, on les démaquille. » Et quand il raconte ça, il a l'air d'un vieux pharaon qui aime faire des blagues avant de retourner dans son sarcophage. Il est indestructible parce qu'il sait ce qui l'attend. 

Maintenant qu'il est mort, je peux bien le dire, je peux bien emprunter des phrases et des musiques qui me le feront rencontrer, je peux bien avouer qu'il ne me manque pas du tout, parce qu'il est plus là que jamais, celui dont j'écoute le son et le phrasé avec cette admiration mêlée de tristesse qui vient d'une joie supérieure et sacrée. C'est un autre corps que le mien avec lequel je chevauche la vie qui reste, un autre visage, une autre voix, une allégresse étrange et troublante qui me fait sortir de moi et me regarder de plus haut. Je me démaquille en présence de vieux compagnons.

vendredi 14 juillet 2023

Ombres et savoir


Ettie est morte. Je l'ai appris quelques minutes après avoir terminé les deux petits textes que je lui ai consacrés. J'ai trouvé une très belle page d'hommage sur la Toile et j'ai eu un peu honte d'avoir écrit ce que j'ai écrit. J'ai même pensé à effacer mes deux textes. Et puis non, il n'y a aucune raison. Je ne médis pas en racontant très exactement ce qui s'est passé entre nous, c'est même tout le contraire. Je lui garde beaucoup de tendresse, bien que je pense être passé complètement à côté de la femme qu'elle était. C'est l'histoire du malentendu qui m'a intéressé, le malentendu qui est à la base de toutes les histoires d'amour. Ici, il prend une tournure presque comique alors que dans d'autres situations il peut être terrible. 

Valentine est morte avant-hier, une semaine exactement avant le 19 juillet, et dix jours avant son anniversaire. Il ne manquerait plus que j'apprenne la mort de Christine Loison, dont j'ai retrouvé les trois photos qu'elle m'avait envoyées de Cannes, au début de notre histoire d'amour. Au dos de chaque photographie (carrée), un « Je t'aime ! », au stylo, très affirmatif et très émouvant. Je croyais avoir jeté ces photos que j'ai miraculeusement retrouvées il y a quelques jours. En voilà une qui a complètement disparu de la surface de la Terre ! (Tout le monde n'est pas sur les réseaux sociaux, c'est rassurant.) Depuis le temps que je la cherche, sur le Net… Pas une trace. Elle ne se trouve pas non plus sur les photos de classe que j'ai pu voir ici ou là. Quelle tristesse ! Elle devait être comme moi qui à chaque fois me débrouillais pour éviter ces séances que je trouvais ridicules et humiliantes. S'il y a quelqu'un dont j'ai envie d'avoir des nouvelles, c'est bien Christine ! C'est avec elle que ma vie a commencé. C'est en tout cas le sentiment que j'ai aujourd'hui. Tout a commencé dans ses bras

Quant Ettie était ici, elle m'a raconté la triste histoire de son mariage avec Tom Luckey (sic), sculpteur assez célèbre si je me souviens bien, qui était tombé par la fenêtre, en pleine nuit, alors qu'il était allé pisser, et qui s'est retrouvé complètement paralysé. Les choses se sont très mal passées pour Ettie, à partir de cet accident. Elle s'est occupée de son mari comme elle a pu, ce qui était une charge extrêmement lourde — je suis bien placé pour le savoir —, mais elle a eu très vite toute la belle-famille contre elle, qui a été odieuse (la soupçonnaient-ils d'être responsable de l'accident ?), et elle a finalement dû abandonner la partie, toute sa vie de femme mariée et tout ce qu'elle possédait. Je crois que même ses enfants sont devenus des ennemis. Quand je l'ai revue, il y avait peu de temps que ces sinistres événements s'étaient produits, et je n'ai pas du tout mesuré la violence du choc qu'elle avait subi, d'autant plus que peu de temps auparavant on lui avait annoncé qu'elle était atteinte d'un deuxième cancer. 

« Maman est morte » m'a écrit M., vingt ans tout juste après que j'ai écrit et prononcé cette phrase. Mais sa mère est morte heureusement dans de bien meilleures conditions que la mienne, et plus âgée. Elle s'est « éteinte », comme on dit, et pour une fois je trouve que l'expression convient parfaitement. Quoi qu'il en soit, j'ai senti très nettement la grande ombre de la mort sur moi, durant ces quelques jours. Le mois de juillet est toujours un mois dangereux. Quand je demande à M. comment elle va, elle me répond qu'elle n'en sait rien, et je le comprends très bien. Je me rappelle juillet 2003, et cette chose incroyable qui nous dépossède de nous-mêmes. Nous sommes ici et nous n'y sommes pas du tout. Notre corps et nous, ça fait deux. Je me revois dans le couloir de l'hôpital de Rumilly, ce samedi matin du 19 juillet 2003, à onze heures : je voyais les autres arriver, je voyais leurs corps se mouvoir dans le couloir, avancer vers moi, émettre des sons, parler, ils étaient dans le présent, un drôle de présent auquel mon corps n'appartenait pas. Il y a une présence de la mort, très sensible, très concrète, qui agit comme un couteau dans la chair des heures. Quand la mort frappe près de nous, nous avons la sensation d'un immense coup de vent qui peut nous emporter si nous ne sommes pas bien arrimés au présent. Il y a de la place pour tous ceux qui ne croient plus être indispensablement eux-mêmes, la mort n'est pas à ça près. 

Pour me protéger, j'écoute Cecil Taylor en solo, dans ce disque que j'adorais en 1976 : Silent Tongues. J'imagine que ce genre de musique est devenu complètement incompréhensible à la grande majorité des humains que je fréquente, mais moi je m'y accroche comme à une boussole. C'est mon corps, qui réclame ça : celui qui refuse le néant. 

En lisant la page consacrée à Ettie, Ettie Aydlett, j'ai appris qu'elle avait étudié entre autre à Nice, chose que j'ignorais complètement, et qu'elle était née en 1954, alors que j'avais toujours cru que nous n'avions qu'une petite année d'écart. Elle était mon aînée… Avait-elle eu un petit ami avant moi ? Je ne le saurai jamais, mais j'ai tendance à croire que j'ai été sa première histoire d'amour. 

Qu'est-ce que j'espère, en publiant ces photos de certains personnages de mon passé ? Sûrement pas le faire revivre, non. Je crois que je veux seulement trouver en eux un appui, quelque chose qui me permette de croire que j'ai vécu, que tout cela n'est pas une farce grotesque, ou une pure élucubration de mon esprit. Le temps est une drôle de chose. Plus on avance dans la vie et plus on éprouve son côté farceur. Il est capable de tout, et pour commencer de nous renverser cul par-dessus tête, nous faisant prendre des vestibules pour des lentilles et des récits pour des gangrènes. Ce qui me frappe, en revoyant ces visages aimés, c'est à quel point les hiérarchies que l'on croyait gravées dans le marbre vacillent et même se renversent. Telle fille que l'on avait cru aimer à la folie nous semble bien fade, à côté de ces vieux fantômes dont nous n'avons que quelques traces ténues. On change quand on croit être constant et l'on est d'une cohérence inébranlable alors qu'on pense se métamorphoser en profondeur. Une fois de plus se vérifie la terrible loi : nous ne comprenons pas ce que nous vivons, et quand nous le comprenons, il est trop tard : ça ne sert plus à rien. Nous n'avons pas su voir, c'est la seule clarté.

Ettie aurait peut-être voulu que je l'aime, mais je n'avais pas d'oreille pour elle, trop pudique pour insister. Elle n'était pas le genre de fille à se mettre entre le soleil et vous. Elle n'aveuglait pas les hommes de sa beauté. Quant à moi, il me fallait souffrir pour croire qu'il se passait quelque chose, le poison de la jalousie pour sentir que l'amour était autre chose qu'un agréable passe-temps estival. Christine avait tout ce qui manquait à Ettie : le désir et le regard des hommes avaient creusé des sillons en elle, des gouffres où il était bon de se laisser tomber. Elle savait d'instinct par qui elle était regardée, désirée, convoitée, et tout son corps était un instrument d'une folle précision. C'est ce qui nous fascine et nous attire tant, quand nous découvrons les femmes : ce sont des artistes, des géomètres et des savants, et nous sommes des ploucs qui ne comprenons rien à ce qui nous arrive. Hilary Hahn parlant de Menuhin dit qu'il « joue autour du pilier de son calme intérieur, même dans les passages difficiles ». Je crois que je n'ai jamais connu que des passages difficiles, avec les femmes, et mon pilier de calme intérieur était si profondément enfoui en moi que je n'en ai jamais soupçonné l'existence. 

mardi 13 juin 2023

La parole manque

Un homme qui aime une femme est semblable à celui qui se jette par la fenêtre depuis un immeuble en feu sur le matelas disposé au sol par les pompiers, y rebondit, et repart directement dans un autre immeuble, en feu également, en passant par la fenêtre qu'il brise de son désir. Il n'a pas eu le temps de reprendre son souffle. La parole manque.

La vie avance trop vite. Je n'en distingue plus les stations, les pauses. Ou alors je fais du surplace, que je prends pour la vitesse extrême. Dans les deux cas, il n'y a plus rien d'ambigu, plus rien d'incertain, donc aucun espoir. Toutes les péripéties vont droit au but, et dans le même sens. Ce soir, lundi soir, j'ai fermé la maison et les volets, comme on referme un tombeau. La bêtise et la méchanceté sont colossales, dures comme le granit. C'est la seule chose sur laquelle nous pouvons compter. (Le mot “ambigu” a été inventé pour nous éviter le désespoir. Il ment. Je m'y accroche pourtant, parce que je manque de courage, et parce que ma solitude est trop accomplie pour susciter le respect.) La parole manque.

À mesure que le monde se complexifie, les êtres deviennent plus frustes — plus simples, au mauvais sens du mot. Ils ont raison. Ils savent d'instinct qu'ils ont déjà perdu la bataille du sens, et ils s'effacent de la scène, comme ceux qui s'aperçoivent, gênés, qu'ils sont nus en pleine rue. Ce n'est pas facile à accepter mais c'est inéluctable. La vie se retire de partout, c'est patent. Mêmes les bêtes l'ont compris. Elles font face à l'artifice buté avec une dignité simple et rude qui force le respect. La parole manque.

Je ne peux pas dire ce que je vois. Ou bien, si je l'écris pourtant, il faudra cacher les phrases qui viendront. Personne ne pourrait entendre ce que je voudrais dire. La parole manque.

On croit qu'on est à la recherche d'un synonyme, on va le chercher dans le dictionnaire, on revient avec lui, on l'insère dans la phrase qu'on est en train d'écrire, et l'on se rend compte alors que ce n'était pas d'un mot, qu'on avait besoin, mais d'une idée. Et, de proche en proche, c'est toute la phrase qui est modifiée, dont les idées ont été perdues ou retrouvées, de vieilles idées échangées contre des neuves, ou de très anciennes qui sont revenues alors qu'on les avait oubliées. Entre les mots et les idées, un étrange ballet s'installe, qui bientôt nous rend incapables de les distinguer, et de cette confusion chorégraphique naît enfin, parfois, la phrase espérée. Les synonymes sont des amis fourbes, mais c'est parce qu'ils mentent si bien qu'on en a besoin. 

La seule possibilité réelle que nous offre la vie est de tout miser sur la chance et l'impondérable. La musique a toujours raison et j'ai toujours tort. Vous avez cru vous divertir et vos phrases vous ont révélés. La parole manque. Surtout quand il y en a beaucoup. 

dimanche 12 février 2023

Si j'étais mort…

« La grande vogue du roman est due en 
première ligne à la haine de la vérité. 
L'homme n'est pas seulement de glace aux 
vérités, il a contre elles une aversion furieuse. » 
(Marcel Lévy — La Vie et moi)

Si j'étais mort, tout irait bien.

À la question : quelle est la principale cause du divorce, on pourrait répondre qu'il s'agit du mariage. On pourrait dire de la même manière que la principale cause de la mort est la vie. Je suis tombé il y a peu sur un tweet de Renaud Camus qui me trotte dans la tête : « On pourrait aller plus loin dans la vérité, beaucoup plus loin, mais il faudrait être mort. La vérité personne n’en veut. Pour essayer de la contenir les hommes ont inventé la famille, la religion, la littérature, la courtoisie, la démocratie, le journalisme et même la science. » La mort ne permettrait pas seulement à la vérité de se manifester, elle rendrait possible toutes sortes de choses qui sont scandaleusement rétives, qui se refusent à nous avec une obstination démente, tant qu'on est en vie. Pour essayer de contenir la mort, Dieu a inventé la vie, et c'est une belle invention, mais qui a beaucoup d'inconvénients. Si j'étais mort, tout irait bien. Tous mes ennuis, tous mes tracas, toutes mes angoisses, tous les inconforts que je subis comme un damné seraient balayés instantanément — et pour toujours. Je n'aurais plus de soucis d'argent, je n'aurais plus froid, je n'aurais plus de chagrins, plus d'insomnies, plus de douleurs dans le dos, je ne donnerais plus de cours, je n'aurais plus à subir ceux qui me blessent ou seulement me déplaisent, par exemple ces automobilistes qui me frôlent quand je marche au bord d'une petite route de campagne, ou ceux qui ne me rendent pas mon salut, je ne connaîtrais plus l'angoisse de la mémoire qui fuit, je n'aurais plus honte de mon inculture, je n'aurais plus de famille, plus de sentiments de culpabilité, je n'aurais plus d'inquiétude quant à l'existence de Dieu et j'aurais moins de colloïdes morbides fatigués. Ce n'est tout de même pas négligeable. Évidemment, on pourrait me répondre que nous ne connaissons pas la mort, et qu'il est possible qu'elle aussi nous réserve quelques mauvaises surprises. C'est vrai. Rien n'est exclus. Après tout, la mort est peut-être aussi moche que la vie. Toujours est-il que la vérité, pour ne parler que d'elle, serait indubitablement remise à l'honneur, dès le trépas. On pourrait même soutenir assez facilement que la mort nous mettra en face de la Vérité sans reste. Sur ce point, j'ai peu de doutes. La vie n'est sans doute possible que parce qu'il y a du mensonge — en plus ou moins grande quantité. Oh, j'ai bien pensé, allez, à la disparition totale du jus de pamplemousse et de la musique, qui seront certainement les inconvénients les plus graves. Plus de Stücke im Volkston, de Schumann, par exemple. Mais on peut se consoler en pensant que le goût de la musique disparaîtra avec elle, et aussi qu'on n'aura plus jamais à entendre du Phil Glass ou du Camille Pépin et que le nom même d'Astor Piazzola nous sera parfaitement inconnu ; et, plus important encore, que la haine de la musique sera à tout jamais abolie.

La vérité, personne n'en veut, c'est la raison pour laquelle personne ne veut mourir. Si les gens voulaient bien mourir un peu plus et un peu mieux, la vie serait moins invivable. 

Si j'étais mort, je n'aurais jamais lu Elsa Triolet, ni écouté Miles Davis, ou, du moins, je n'en aurais pas le souvenir. Si j'étais mort, je n'aurais pas écrit : « J'ai rencontré un homme et son chien à qui j'ai demandé mon chemin » en rentrant d'une belle balade au soleil d'hiver. Je n'aurais pas écrit non plus : « Elle était un instant. Elle n'était que cela, mais c'était immense, vu de ma solitude ». Je n'aurais pas non plus à supporter ce parfum dans mon salon qui m'écœure, chaque dimanche matin alors que je m'asseois à la table pour écrire. Et surtout, si j'étais mort, je ne me soucierais pas de savoir si le dernier texte que j'ai déposé sur Internet a recueilli trois likes ou onze. Mais comme j'écris ceci en écoutant le concerto pour clarinette de Mozart, je suppose que cela n'a aucune valeur. Moi et la vérité, ça fait deux, moi et la vie, ça fait trois, car entre elle et moi, il y a cette chose innommable qui revient chaque nuit me terroriser. Perdre la raison, ce n'est pas une formule creuse, je vous assure. Et ce n'est pas parce que vous ne le comprenez pas que ça n'existe pas. Je dis que j'ai lu Elsa Triolet, mais ce n'est même pas vrai. J'ai beaucoup feuilleté un de ses romans (Le Premier Accroc coûte deux cents francs) qui se trouvait dans la chambre de mes frères aînés, à la recherche de passages érotiques, quand j'avais neuf ou dix ans, c'est à peu près tout. D'elle, l'écrivain, je ne retiens finalement que son nom merveilleux et ce titre très mauvais. Comme elle est morte, elle n'en sait rien, et ne se souvient peut-être pas du tout d'avoir un jour parlé du « globe laiteux de ses seins blancs ». Mais moi oui, puisque je suis vivant et que ma mémoire me restitue encore quelques jolis souvenirs. Feuilleter des livres à la recherche de passages érotiques, voilà quelque chose qui m'aura beaucoup occupé. Il suffisait parfois d'un mot : « nubile », « gracile », « sein », « pubis », « triangle », « globe », « mouillée », et surtout, ce mot qui longtemps est resté presque incompréhensible : « hymen ». M'aura-t-il fait rêver, celui-là ! Cette membrane irréelle que je peinais à imaginer, et dont je n'osais parler à personne, je la voyais comme une ostie, comme un voile, comme une buée à la fois impalpable et formidable, un peu à la manière de l'âme du violon — toujours cachée. Jusqu'à aujourd'hui, le sexe de la femme conserve bien des mystères pour moi, alors même que je crois bien le connaître. Je n'en reviens toujours pas, que tout le monde fasse comme si cela allait de soi, comme si ce n'était rien, que les femmes se baladent tranquillement parmi nous avec cette chose au bas de leur ventre. Comment peut-on regarder ailleurs ? Comment peut-on penser à son métier, à ses enfants, à sa vêture, au climat, à Emmanuel Macron, ou à l'amour, quand on porte sur soi et en soi ce mystère brûlant ou quand on le devine près de soi ? Personne ne me fera croire qu'un Schubert n'y songeait pas, lorsqu'il composait le Voyage d'hiver ou la Jeune Fille et la mort —et je ne parle même pas de Mozart. Nous sommes tous passés par cette porte et tous nous tentons de la retraverser en sens inverse, pour revenir à l'abri, pour nous éloigner le plus possible de la mort, alors même que nous savons qu'il s'agit d'un leurre et d'une ironie terrible ; car les femmes donnent la vie et la mort du même geste. C'est d'ailleurs pour cette raison que Dieu les a pourvues d'attraits irrésistibles, afin que ces appas nous distraient un instant de l'inconcevable, et c'est de cette proximité incroyable avec la mort que l'érotisme tient son autorité suave. Depuis la découverte des trous noirs, il me semble que le con a acquis une dimension supplémentaire, et sans doute essentielle. À l'intérieur de lui sont emprisonnés tant de forces et de lois qui ne peuvent se dire. La femme est muette par nature, c'est en cela qu'elle nous attire tant.

J'ai demandé à un ami quel était pour lui le mot le plus érotique. Ma question est idiote, bien sûr, mais il n'y a que les questions idiotes qui m'intéressent durablement. Dans ma jeunesse il était de bon ton de mépriser l'érotisme et de lui préférer la pornographie, quand on avait un peu de culture. C'était un peu trop simple, tout de même. L'hymen est revenu, beaucoup plus tard, sous la forme un peu dérangée de l'hymne, ou de l'hydre, ou encore de l'hystérie, hypostases mythologiques, médicales ou sociales qui cachent très mal l'essentiel — quand on veut savoir ce qui est essentiel, il suffit de se demander si la chose est odorante et vaguement repoussante, et si elle s'apparente de près ou de loin à un voyage d'hiver. « Toi qui bruissais si joyeux, toi, fleuve clair et impétueux, comme tu es devenu calme, sans donner signe d’adieu. Mon cœur, dans ce ruisseau, reconnais-tu ton image ? Sous son écorce, le bouillonnement est–il aussi violent ? » La nature est gelée. La vie est à l'intérieur, dans le noir, silencieuse, immobile. Entre elle et nous, une pellicule transparente, qui semble fragile mais qui peut facilement blesser. L'image inversée qui nous est renvoyée est muette. Nous ne nous reconnaissons pas. Nous cherchions la chaleur humaine, le réconfort et la grâce, et c'est la nuit glaciale qui nous prend et nous enveloppe. « Tu reposes, froid et immobile, étendu dans le sable. » « J’ai gravé dans ton manteau avec une pierre acérée le nom de ma bien-aimée, ainsi que l’heure et le jour. » Tout est là. Le nom, la pierre acérée, l'inscription, les mots comme un burin, comme une arme. Les noms propres dans la chair la boursoufflent, la font lever comme une pâte, celle qui contient l'image et le désir. Il ne manque qu'un soleil ou une langue. Attendre… « …Autour du nom et des dates s’enroule en un anneau brisé. » L'heure et le jour, il faut être là, présent et attentif, car l'instant ne reviendra pas. Ce qu'on écrit dans le sable n'est aperçu que par l'unique témoin, le témoin essentiel, celui qui se tient dans le même temps que nous, au centre de l'attention. « Le jour de la première rencontre, le jour de mon départ… » 

« Quand l'homme est malheureux, il veut avoir raison », et comme il est presque toujours malheureux, même en ses instants de joie, il veut que sa raison soit présente même là où elle n'a rien à faire. « Tous mes valets sont à la guerre, et moi je prononce des discours. » Si j'étais mort, je ne ferais pas de discours et je n'essaierais pas d'avoir raison, si j'étais mort, je ne saurais plus que j'ai été vivant… Mais il est fort possible que la mort soit tout autre que ce que les vivants en ont fait. Parler d'elle depuis la vie est aussi vain que d'expliquer le divin avec l'intelligence de l'homme, parler de la mort en vérité, ce serait prendre sur soi tellement de solitude qu'on pourrait en mourir : elle est la seule véritable rencontre de notre existence. Finalement, face à elle, la science et la religion sont aussi décevantes, et ne nous montrent que leur ignorance, habillée différemment, mais égale en épaisseur et en prétention. L'inconnu semble reculer un instant mais c'est pour mieux se dresser dans toute sa puissance. On peut toujours faire des suppositions, on peut toujours ajouter des mots aux phrases, on n'avance pas d'un pouce, le mur s'est déplacé, mais il est toujours aussi haut. La connaissance augmente en superficie, mais l'inconnaissance s'agrandit au même rythme, l'horizon est toujours à l'horizon, quelle que soit la vitesse de notre impatience. Aussi loin qu'on aille dans la vérité, le mensonge nous contient comme un utérus infini, et notre âme, ce fleuve invisible, nous ressemble si peu que personne ne la reconnaîtrait, si l'on pouvait la dévisager. Mon cœur, dans ce ruisseau ? Est-ce toi ? Il faut être mort pour se reconnaître, sans doute. 

Et ce n'est pas la science qui me détrompera. À défaut d'avoir raison, devenir calme, c'est un beau projet, non ? Mais il est possible que le bouillonnement soit aussi violent de l'autre côté… Alors le calme sera d'une nature que nous pouvons toujours espérer comprendre, car il va durer longtemps.