Affichage des articles dont le libellé est Raphaële. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Raphaële. Afficher tous les articles

dimanche 22 juin 2025

Les rêves Dupont


En ce moment, les rêves merveilleux s'enchaînent aux rêves érotiques. Hier, les rêves Dupont. Aujourd'hui, j'ai rêvé d'Anne et de Raphaële. Bon, le rêve dans lequel il était question de Raphaële, je ne suis pas sûr qu'on puisse le déclarer merveilleux, mais les rêves ne sont jamais univoques, n'est-ce pas… J'étais à l'hôpital en tant que patient, on devait me faire quelque chose (opération, injection, transfusion ?) et j'étais entre les mains d'une doctoresse ou d'une infirmière, je ne sais plus, quand celle-là, lisant la prescription, me demande, se demande qui l'a faite, cette prescription, et je lui réponds, en même temps qu'elle le lit sur l'ordonnance (pourquoi me l'a-t-elle demandé ?), Raphaële D. Au moment où je prononce ce nom, elle a une réaction qui m'incite à la questionner : qu'est-il arrivé à Raphaële D., à quoi elle répond que celle-ci a fait un arrêt cardiaque. Je me précipite hors de l'hôpital, complètement affolé, pour aller au chevet de Raphaële. Où ? J'espère que les rêves prémonitoires n'existent pas, du moins pas chez moi. 

Un peu plus tôt dans le matin, j'ai rêvé d'Anne. J'étais revenu à Planay, il me semble qu'il s'agissait de Planay, même si ça n'y ressemblait pas du tout, et j'étais heureux d'y retrouver Anne et tout ce que j'avais aimé là-bas. D'ailleurs cette phrase est idiote : que serait Planay sans Anne ? Qu'aurait été Planay sans Anne (voilà la question que je devrais me poser). Mais le rêve continuait. Je lui annonçai que j'allais me doucher et me rendis à la salle de bains. Là je rencontrai plusieurs personnes, d'abord des femmes, inconnues, qui en sortaient, puis Julien, le fils, qui tint étrangement à m'expliquer le fonctionnement de la maisonnée en ces lieux, chose qui ne me paraissait guère utile. Au sortir de mes ablutions, Anne était venue me rejoindre. Elle m'expliquait comment il convenait de s'habiller, et semblait justifier sa tenue à mes yeux, ce dont elle n'avait nul besoin. Je l'arrêtais et relevais au-dessus de sa tête ce qu'elle portait, en un grand geste rapide, ce qui découvrit ses aisselles, pas complètement rasées, ou plutôt rasées, mais dont les poils avaient commencé à repousser, chose que je trouvai extrêmement sexy, et d'une rare élégance. Elle était à la fois fraîcheur et étuve, érotisme et innocence, femme et enfant, amie et amante. J'étais comblé. Elle riait et nous nous embrassâmes d'un long baiser fougueux, profond, immobile et tournoyant, sur lequel j'avais un contrôle précis. Je pouvais le moduler à ma guise, en faire varier l'onctuosité, l'humidité, la chaleur, les mouvements et la profondeur, chose dont je ne me privai pas. Il faudrait écrire l'histoire des baisers qui nous ont bouleversés, il n'y en a pas tant que ça, dans une vie. Comme je regrette cette brouille stupide avec Anne, à cause d'une amitié littéraire ! Chaque 19 janvier, je pense à elle, ma petite sœur de cœur. Sais-tu comme tu me manques, à quel point ton absence me désole ? J'espère que les rêves prémonitoires existent. 

Hier, c'était les « rêves Dupont » ; c'était Sarah. Dans le premier, je me trouvais à la poste du Louvre, à Paris, ce lieu que j'ai tant aimé, et j'en sortais un moment pour fumer une cigarette, que j'allumais avec un très beau briquet Dupont ayant appartenu à mon père (il en a eu plusieurs). Celui-ci était particulièrement luxueux, recouvert de diamants, et j'en étais très fier. Ce que j'aimais surtout, c'était sa forme, ce parallélépipède rectangle de dimensions idéales, tenant si bien dans la main. Une fois ma cigarette allumée, je voulus appeler ma mère, et c'est là que les choses se gâtèrent, car je ne parvenais pas à trouver, sur le briquet, les boutons permettant de passer un appel téléphonique. Sont récurrents, chez moi, les rêves dans lesquels je m'aperçois, à ma grande frayeur, que je ne sais pas me servir de ces outils qui servent à téléphoner et que je découvre avec un mélange de satisfaction et d'horreur. Un briquet qui ne servirait qu'à allumer une cigarette ? Dans quel monde cela a-t-il existé, dites-moi ! Le deuxième rêve, dans lequel ce même briquet tenait une place centrale et mystérieuse, est moins clair aujourd'hui, et beaucoup plus bref. Je ne me rappelle clairement que Sarah pas tout à fait Sarah qui m'évitait, allait s'asseoir à l'autre bout de la pièce quand j'avais envie de me coller contre elle sans vergogne. Qu'est-ce qu'elle a, celle-là ? A-t-elle honte d'avoir aimé faire l'amour avec moi ? Je me rappelle ce coup de fil, dans le TGV, alors que j'étais sur le point de quitter Paris pour rentrer chez moi en Haute-Savoie : je l'avais appelée, nous venions de nous séparer, et je lui avais dit combien j'aimais faire l'amour avec elle. Elle m'avait répondu que c'était réciproque : maigre consolation. Ces choses qu'on décide qu'on ne les fera plus alors qu'on les aime tant, y a-t-il plus navrant ? 

Les rêves de ce matin étaient accompagnés du Concerto italien de Bach. Cette musique que je connais si intimement depuis plus de soixante ans me sauve, une fois de plus. La joie inaltérable qui lui est associée est d'une qualité incomparable, d'une solidité à toute épreuve. Elle réforme même l'angoisse la plus intense, à qui elle donne une forme presque amicale. J'ai écouté Weissenberg, dans cette pièce, ce pianiste qu'on écoutait beaucoup, dans mon enfance. Ridicule… Plus il accélère plus il est ridicule. Il est fou, ou quoi ? Faut-il ne pas aimer cette œuvre pour la jouer ainsi. Quant à son deuxième mouvement, brutal, romantique, maniéré et extraverti, je préfère me taire tant il m'a paru obscène, bête. Glenn Gould met tout le monde d'accord. Lui n'a pas besoin de se demander comment la jouer, cette musique. Il pose les doigts sur le clavier et la musique est là, irréfutable. Tous les autres interprètes ont « une conception ». Lui n'en a pas besoin. Je crois que c'est la chose qui plaît tant à ceux qui aiment Gould, même les non musiciens. C'est un sacré paradoxe car il n'y a pas plus cérébral que lui. Il n'a pas seulement pensé la musique — les partitions, les œuvres, les compositeurs, les formes —, il a aussi pensé l'enregistrement, le disque, le concert, la communication, l'écoute, la solitude.

On en fait énormément, à propos de la mort de Brendel. C'est évidemment un grand pianiste, mais là c'est exagéré, de mon point de vue, si on compare avec d'autres pianistes morts récemment. Je l'ai senti venir, cette déferlante. Brendel m'emporte rarement. Il est arrivé que je le trouve extraordinaire, comme dans l'Andante spianato de Chopin, oui, mais c'est rare. Je me souviens très bien, par exemple, de son interprétation du Concerto italien. C'est du grand piano, mais ce n'est pas ça. C'est peut-être trop du piano, justement. Ses écrits sur la musique ne m'ont jamais vraiment convaincu non plus. On peut dire qu'ils sont intéressants, mais ils ne sont pas bien écrits. C'est un peu laborieux. Cela dit, j'ai lu cela il y a si longtemps, mes goûts ont sans doute changé… Pour me contredire, j'ai entendu hier un Petrouchka absolument extraordinaire, par un tout jeune Alfred Brendel. Je croyais bien connaître cette œuvre, et j'ai eu l'impression de la découvrir ! Vincent, à qui je l'ai fait écouter, me dit la même chose. Rafał Blechacz — je n'ai aucune idée de la manière dont on prononce son nom — est excellent, dans le Concerto italien, mille fois supérieur à András Schiff que je trouve à la fois lourd et empâté dans la sonorité, et pèpère, comme un bon bourgeois allemand qui se promène en famille le dimanche, ce qui est un comble, dans cette musique. Mais enfin, c'est encore du piano, c'est encore un-pianiste-qui-joue-une-œuvre. Il la joue bien, oui. Vous me direz, c'est déjà pas mal… C'est très beau mais il n'y a pas assez de liberté, de naturel. Son andante est murmuré, c'est magnifique, mais bien trop triste, trop déploré, trop humble, on croirait par instant entendre un nocturne de Chopin, ou sa Berceuse. Je note au passage que la vérité interprétative de ce Concerto italien, très souvent, se révèle seulement dans le troisième mouvement. C'est là qu'on comprend ce qu'ont voulu faire les pianistes qui le jouent. Ceux qui, par exemple, adoptent peu ou prou le même tempo que dans le premier mouvement, ou dont le rapport entres les deux tempos n'est pas signifiant (Schiff, Ashkenazy, Larrocha…) sont pour moi disqualifiés d'office. Chaque mouvement doit avoir son autonomie, certes, mais il y a bien une logique rythmique qui nous conduit presque matériellement au Presto, sinon on n'entend pas l'œuvre dans son unité. Gould, j'y reviens, est à la fois complètement libre et complètement organique, c'est ça le miracle. Il a enregistré plusieurs fois le Concerto italien, je connais au moins deux versions assez différentes, au disque, et dans les deux versions, son troisième mouvement est stupéfiant. Lui seul sait doser exactement le rythme interne des phrases, des contrepoints, se frotter à leurs arêtes, les utiliser pour rebondir, pour créer des effets dynamiques jaillissants et impérieux, sans que jamais cela paraisse artificiel, volontaire. Tout est clair, simple, chantant malgré le tempo très rapide de l'une de ces deux versions. Pour l'avoir entendu répéter ce même concerto en studio lors d'un enregistrement pour CBS, on sait qu'il était capable de le jouer à des tempos complètement différents, mais tous convaincants. Il avait à sa disposition une palette extrêmement large, et savait y puiser, dans l'instant, ce qui convenait parfaitement à son humeur et à sa vision de l'œuvre. Là aussi, c'est un grand paradoxe, parce qu'on a eu l'impression, on a cru, avec sa dernière version des Goldberg, celle de 1980, qu'il s'agissait pour lui de graver dans le marbre la version idéale, celle qui pourrait être envoyée dans l'espace à la rencontre de nos chers amis les extraterrestres. 

Il y a dans la musique un chiffre, un code, un nombre agissant, qui agit sur nous comme une molécule chimique, qui se diffuse en nous, tout au long de notre vie, j'en suis convaincu. Nous ne serions pas le même si nous n'avions pas entendu (écouté, aimé) le Concerto italien, nos organes ne vibreraient pas à la même fréquence. Tout cela se dépose en nous à notre insu, se mélange à nos humeurs, les altérant discrètement mais de manière irréversible. La musique est l'une des prémisses les plus actives des rêves, qu'elle contribue à façonner plus profondément que nos pensées, que notre conscience, et les rêves, en écho, modifient celui qui croit s'éveiller toujours identique, matin après matin. 

dimanche 1 juin 2025

[Arrêt cuve pleine] : l'alliance


« Quel moraliste a dit : “Dans la société tout me rapetisse ; dans la solitude tout me grandit” ? Faux. Il lui semble qu’il en est ainsi, mais c’est parce que dans la solitude il n’y a personne pour rabattre l’impudent caquet de sa vanité. »

J'avais oublié l'alliance de ma mère dans une poche du pantalon que j'avais mis à laver à la machine, et quand je m'en suis aperçu, il m'a été impossible d'ouvrir le hublot pour vérifier qu'elle s'y trouvait bien. D'ordinaire, il suffit d'appuyer sur la touche [Départ], ce qui arrête le programme en cours, d'attendre quelques minutes, et l'on peut ouvrir la porte, pour en général ajouter une paire de chaussettes oubliée. Ici, rien à faire, impossible d'ouvrir. J'imaginais déjà que l'alliance avait été engloutie dans les entrailles de ma fidèle Ben Laden et que jamais je ne la retrouverai. Même la touche [Arrêt cuve pleine], sur laquelle une âme charitable avait attiré mon attention, refusait obstinément de m'octroyer le laisser-passer espéré, et je commençais à désespérer. J'ai attendu près d'une heure qu'un miracle se produise. En vain. Je n'ai pas non plus gagné au Loto. Je sais qu'on dit “lave-linge”, aujourd'hui, mais je n'aime pas ça. De même que jamais je ne dirai “gazinière”. Lave-linge, lave-vaisselle, pièce-à-vivre, bla-bla-bla, quelle horreur… 

Cette nuit, durant une insomnie, j'ai regardé un navet atroce, avec Karin Viard et Eddie Mitchell : « Wahou ». J'ai eu honte d'aller jusqu'à la fin de ce machin ignoble, d'une bêtise et d'une vulgarité inconcevables. Et la musique… Cette saloperie n'a pas calmé mon insomnie ! Comment peut-on faire des films pareils, où il n'y a rien, rien de rien, où tous les acteurs jouent mal, où l'intrigue est consistante comme un chewing gum déjà mâché, où même un Denis Podalydès, pourtant bon acteur, parvient à être nul. Pitoyable machin d'une vacuité révoltante… Comme on se sent misérable d'avoir été le témoin avachi d'une telle misère !

Le milieu des agents immobiliers est sans doute l'un des milieux le plus infestés d'imbéciles prétentieux et vulgaires, je le sais depuis quarante ans, mais la caricature qui se veut telle tombe ici complètement à plat, et les « on est sur un » censés faire rire, j'imagine, sont aussi bêtes et mous du gland que le reste des dialogues. C'est dommage, parce que ces gens sont parmi ceux qu'on a justement envie de malmener et le méritent amplement. À défaut d'intelligence et de finesse, il aurait fallu une méchanceté de silex. Il faudrait les noyer tambour battant dans la cuve pleine du mépris, les laisser mariner avec des chaussettes sales et des pantalons dont les poches retournées laisseraient échapper des insultes écrites en bon français ; on les regarderait boire la tasse et tourner sur eux-mêmes à travers le hublot en écoutant la Nuit transfigurée. 

Il a fallu que je me décide à appuyer sur le bouton [Fin/Annulation], pour que la machine se vidange, tourne un peu, et m'autorise enfin, après une attente de trois minutes, à fouiller dans le linge brûlant, pour m'apercevoir que l'alliance était tombée dans le tambour qui me l'a rendue sans faire d'histoires. 

On a vécu jusqu'à soixante-dix ou presque pour ça, pour parler d'une machine à laver et d'un navet, pour lire des modes d'emploi sur Internet, pour s'angoisser à mort de perdre une alliance, pour sentir le jour venir bien trop tôt, pour se bourrer de Xanax à cause d'un mail au propriétaire ? Vraiment ? C'est ça, la vie ? 

Le lendemain matin, on écoute Catherine Cusset et Anne Simon parler de Proust avec Finkielkraut. Le fouilleur de détails avait tout de même autre chose que nous à se mettre sous la dent, excusez-moi. Ceux qui nous expliquent que sa vie était ennuyeuse ne connaissent pas la nôtre. Répliques, c'était un moment que nous partagions presque religieusement, ma mère et moi. Oui, je suis attaché à des objets, oui, je suis matérialiste, oui, je suis superstitieux et sentimental. Fuck le bouddhisme. 

La Karin Viard, je l'avais croisée, avec son air bête, alors que je sortais du parking de chez Anne, au 51 de la rue du Faubourg-Saint-Antoine, elle arrivait en face, au volant de sa grosse voiture, malhabile et jouant de sa maladresse, et m'avait forcé à faire une manœuvre délicate alors que c'était à elle, très visiblement, de nous tirer du mauvais pas dans lequel son sans-gêne prolétarien de starlette du 11e nous avait mis. Elle m'avait sacrément énervé, cette connasse. C'est une actrice étrange, que je trouve presque toujours insupportable et souvent assez laide, dont je n'aime pas la voix, mais qui pourtant m'excite indéniablement. Elle a quelque chose d'éminemment sexuel, qu'elle ne parvient pas à masquer. Ça ne la rend pas jolie, mais ça lui donne une présence très singulière. 

Celui qui a trouvé ce nom de Xanax est très doué. Grande économie de moyens, efficacité maximale. Deux consonnes une voyelle en palindrome. Le N de la haine caché au milieu. Bien vu. On en envie d'avaler ça. On a lu l'article de Frédéric Martel sur Angelo Rinaldi dans l'Express. Ce Martel est décidément insupportable, mais son article est intéressant. Le vieux Corse et sa triste fin de vie sont bouleversants, et nous font peur, évidemment, car on s'y voit déjà. Même sans être homosexuel, l'abandon et la déchéance sont ce qu'il y a de plus vraisemblable, et l'on essaie de ne pas trop y penser. Le Xanax n'y suffirait pas.

Aujourd'hui, j'ai enregistré les oiseaux, chez moi, qui s'en donnaient à cœur joie, dans le jardin, à huit heures et demie. Quand je pense que je dispose du matériel le plus sophistiqué qui existe, pour enregistrer ce genre de sons, et que je fais ça avec un téléphone chinois pourri… Ma vie n'est qu'une suite de non-sens. Mais dites-moi, est-ce que la vie de tel qu'on voit paraître sur nos écrans dans toute sa magnificence en a, du sens, un sens moins insensé que le nôtre, moins déchu, moins hilarant dans son exorbitante prétention ? Les oiseaux, au moins, ne sont pas des parvenus. 

J'étais à la place du mort, Raphaële était derrière moi et tenait la main que j'avais passée au-dessus du fauteuil, nous sortions de l'aéroport de Genève, Sylvain conduisait la voiture. C'était le premier jour que je portais cette alliance, au petit doigt de la main droite. J'étais heureux qu'elle soit là, qu'elle ait interrompu ses vacances en famille en Grèce pour venir me rejoindre, sans la moindre hésitation. Ces moments où le drame et le bonheur sont mêlés inextricablement sont des moments qu'on peine à comprendre : toujours soi-même, on ne reconnaît plus le paysage. Il y a ces instants dans la vie où l'on se noie lentement, sans crier au secours, sans même penser qu'il s'agit de quelque chose de terrible ; on s'enfonce dans une matière molle qui nous submerge et se répand en nous, mais on y trouve un plaisir qu'on ne comprend pas, et c'est peut-être justement le fait de ne pas comprendre qui nous plonge dans cet état à mi-chemin entre malaise et jouissance. Quoi qu'il en soit, j'étais entre de bonnes mains, en ce mois de juillet 2003. C'est la mère, qui était morte, et c'est le fils, le dernier d'entre eux, qui était pourtant au centre du drame, qui en était en quelque sorte la vedette. Le monde autour de moi semblait abstrait, atténué et neutre. La solitude dans laquelle je tombais vertigineusement était douce et accueillante, inexprimable, et pourtant faisait place, autour de moi. Que tu étais belle, près de moi, à l'église, digne et silencieuse, toi dont l'élégance naturelle était presque une faute de goût dans ce monde imparfait ! Je ne te regardais pas, mais tout mon corps te voyait. 

Je pris une photo de la morte, allongée sur son lit, dans sa chambre, et jusqu'à aujourd'hui je n'ai jamais osé regarder ce cliché. J'ai la certitude de connaître ce que je verrais si j'avais ce courage, de reconnaître la statue de pierre glacée et presque monumentale qu'elle était devenue en quelques heures. J'avais pris cette photo avec une idée derrière la tête, je m'étais forcé, malgré le malaise profond que cet acte installait en moi. Cette idée, je l'ai toujours, sans parvenir à passer à l'acte. Vingt-deux ans après, je tremble encore à l'idée de me confronter à ce je pense être un devoir. « On supporte tout, la guerre, la souffrance, l’exil, etc. C’est le passage d’un état à un autre qui est terrible. Le temps de s’installer. » Je n'aime pas les passages, j'aime les stations. J'aime l'immobilité, l'inaction, la perpétuation. Et comme la vie est passage, on peut dire que je n'aime pas la vie. À quel moment ai-je décidé de lui retirer son alliance pour la faire mienne ? Je ne sais plus. De quel droit lui ai-je retiré cet anneau qui la liait à mon père ? Je ne sais pas non plus. Je l'ai fait. J'avais effrayé Raphaële : Alors que nous étions couchés, je m'étais relevé en pleine nuit parce que je voulais me rendre auprès de ma mère qui reposait dans le funérarium se trouvant à deux kilomètres de là. Ma pauvre chérie était descendue à ma suite au garage pour m'empêcher de prendre la voiture et c'est sans doute la toute première scène qui ait eu lieu entre nous. Il faut toujours que j'exagère… 

Dans le rêve de ce matin, une insupportable cruche bavarde et imbécile pérorait autour de mon piano, très sûre d'elle-même, qu'elle décrivait à d'invisibles acheteurs. Elle parlait en particulier de l'ivoire du clavier, disant énormément de bêtises d'un ton docte qui me mettait en fureur. N'y tenant plus, je la flanquais à la porte en lui disant ce que je pensais de ses manières d'andouille calibrée. Je crois que j'ai été traumatisé à la fois par l'acheteur potentiel qui est venu ici l'autre jour et par la femme de l'agence Féau qui faisait visiter l'appartement que j'habitais à Paris en 1990, quand il fut brièvement question de le vendre. Quel type étrange, ce professeur de piano du conservatoire d'Aix-en-Provence ! Déjà au téléphone, alors que nous ne nous étions pas encore rencontrés, et qu'il n'avait vu mon piano qu'en photos, il avait posé des questions sur le clavier qui m'avaient un peu heurté mais qui après tout étaient légitimes. Ce qu'il prenait pour des défauts était simplement de la saleté que je n'avais pas jugé bon d'enlever avant de prendre les clichés. Il m'a expliqué comment nettoyer un clavier en ivoire, avec la crème du lait de vache. Il est très savant, très soigneux, très exigeant, et j'imagine que ma relative désinvolture à l'égard de mon piano l'a choqué. Il m'a expliqué, ou plutôt rappelé, car ce sont des choses que je savais (moi aussi, je possède le livre de Daniel Magne, moi aussi je démontais et remontais mon piano avec jubilation), à l'époque où je me passionnais pour cet instrument, et avais depuis largement oubliées, beaucoup de termes désignant les diverses pièces qui constituent l'instrument, la mécanique en particulier, beaucoup de mécanismes dont il faut vérifier régulièrement qu'ils fonctionnent au mieux de leurs possibilités. Nous avons sorti ensemble la mécanique (qui pèse une tonne) qu'il a inspectée très soigneusement, dont il a pris beaucoup de photos, sous tous les angles. Il était venu avec sa femme, ils sont restés une bonne heure, je crois les avoir bien reçus, nous nous sommes même découverts des amis communs, en particulier Michel Bourdoncle, qui était élève d'Alsina en même temps que moi, avec qui il partageait une salle au conservatoire d'Aix, il a beaucoup aimé le son de mon piano (le contraire m'aurait étonné), c'est exactement l'instrument qu'il cherchait, pour ce qu'il appelle « son dernier piano » (il a mon âge), de préférence à un Steinway ou à un Bechstein, ne parlons même pas de Yamaha, et pourtant il ne me donne aucune nouvelle depuis trois semaines. C'est incompréhensible. Il avait trouvé exactement le même piano que le mien, refait à neuf, mais en Bretagne !, et pour 2000 euros de plus. Qu'il discute éventuellement le prix du mien ne me choque pas, même si le montant que je lui ai annoncé me semble tout à fait juste, mais qu'il me laisse sans nouvelles après cette visite me perturbe beaucoup. Que mon piano nécessite un réglage, une égalisation et une harmonisation me paraît évident, qu'on puisse revoir un peu les marteaux et les mortaises, pourquoi pas, même s'il est parfaitement possible de jouer cet instrument encore cinq ou dix ans sans le faire, bref, on peut faire des petits travaux mais ils ne sont nullement indispensables, et ce n'est certainement pas à moi de le faire. Il a joué un peu les variations en fa mineur de Haydn, et j'ai pu voir très vite que ce n'était pas un pianiste hors pair, ce qu'il n'est pas question de lui reprocher, bien entendu, mais ça dit tout de même quelque chose de ses exigences, a posteriori…

« La femme est une grande réalité, comme la guerre. » Voilà le genre de phrases que j'aimerais savoir entendre sans qu'on me les dicte. Venez, venez, je vous attends… La nuit, quand je ne parviens pas à dormir, j'imagine que je masse ma cervelle avec mes deux mains en coupe, ma matière grise y reposant, avec douceur, avec tendresse, avec d'infinies précautions. Ça m'apaise. Et ensuite je regarde de tous mes yeux la nuit en moi, qui me paraît extrêmement lumineuse, profonde, très-noire et zébrée de fins traits de lumière, j'ai les yeux grand ouverts derrière mes paupières closes, je n'ai pas peur du néant. Un volume gigantesque se montre à moi, alors, que je ne soupçonnais pas. « Le jeune homme sort de l’école avec sa mesure toute prête, son mètre, et il se fâche parce que les choses s’obstinent à être plus grandes ou plus petites que son mètre. » Quand nous n'arrivons pas à dormir, nous voyons bien que le monde n'a pas les dimensions que nous croyons, ces dimensions qui nous rassurent et nous trompent dans les heures domestiques. C'est toujours la guerre, en nous, et cela nous le vérifions à chaque fois que nous prêtons attention à une voix. Écouter aura été la grande et peut-être la seule passion véritable de ma vie. Longtemps j'ai cru que le contrepoint était le but, mais non, le contrepoint n'est que le moyen qui apprend à entendre, qui permet de se glisser entre les lignes comme dans les plis des draps. 

Tout vient à point à qui sait attendre. Je croyais ne pas posséder l'oreille qu'il faut pour Valery Larbaud, et tout à coup, c'est là, bien au fond du tympan, et ça paraît évident. C'est drôle comme les phrases peuvent cacher longtemps leur physionomie réelle et puis la révéler soudainement sans qu'on comprenne ce qui en nous a changé. Il a peut-être fallu faire taire des bruits qui faisaient écran, mais quels sont ces bruits et pourquoi les avions-nous jusque là soigneusement entretenus comme des plantes que nous arrosions chaque jour avec méticulosité ? Comment se plient et déplient les couches de sens qui coulent en nous, comment elles se croisent et disparaissent pour laisser place à d'autres qui semblent venir de nulle part bien que nous soyons seuls responsables de leur naissance ? Quel mystère ! « On nous a élevés à vivre dans les rêves et les théories, et nous crions quand la vie nous opère de nos rêves et quand la réalité prouve fausses nos théories. » Toujours à contretemps, toujours dépassés par la vérité qui serpente en nous et surgit là où elle n'était pas attendue, nous crions comme des dépossédés. Je ne veux pas être opéré de mes rêves, je veux les cultiver, je veux rester auprès d'eux comme une mère auprès de son nouveau-né, c'est sans doute ma limite et c'est par là que je suis vulnérable et ridicule. 

Quelle alliance ? Je regarde la photo qui se trouve à la cuisine, elle me sourit. Ce sourire vit, tout à coup, et transperce le temps. Je le reçois. Elle m'emplit d'elle-même. Il y a cette autre photographie, prise à Villaz, où elle est allongée, m'attend, s'est faite belle pour moi. Je ne la regarde que très rarement, pour ne pas que son empire sur moi s'use et s'effiloche. Elle est belle. Elle ne pouvait pas être autre, surtout. Je n'ai pas de théories sur l'amour, je déchiffre péniblement ce qu'il m'enseigne, jour après jour, mais c'est mon maître, et de cela je ne doute pas, jamais. 

Il y aura ce jour où j'appuierai sur le bouton [Fin/Annulation], où même la musique me sera devenue insupportable, je le sais, je l'ai déjà entrevu, j'ai été le témoin effaré de cette métamorphose incompréhensible, dans une chambre d'hôpital de Rumilly. Nigredo et albedo… Mozart retourné à la pure scatologie. Le Noir profond et lumineux qui aveugle et rend sourd, la matière grise qui retourne à l'état liquide, pré-humain, indifférencié, qui coule hors de ses limites comme l'eau ou la possession qu'on ne peut retenir entre ses doigts. La cuve pleine se vide. Les eaux sales retournent dans la terre pour s'y purifier à nouveau — mais sans nous. 

Plus on écrit plus on doit écrire. La phrase appelle la phrase. La phrase se noie dans les phrases, on y est de moins en moins et peut-être est-ce souhaitable. J'ai écouté Christian Gailly, hier, et j'ai aimé sa voix. Un sédentaire, comme moi. « Je crois que je pourrais vivre sans écrire. » Oui, mais alors quoi ? Plaintes, hurlement, cris… 

dimanche 10 septembre 2023

Le Cœur

« Un coeur, c'est peut-être malpropre. C'est de l'ordre de la table d'anatomie et de l'étal de boucher. Je préfère ton corps. »

Je préférerais rester en vie, du moins encore un petit moment, mais je dois admettre que ça dépend un peu de cet organe que Yourcenar trouve malpropre. Je me demande bien de quoi il a l'air, mon cœur, mais je ne suis pas certain d'avoir envie de le voir, de le voir vraiment tel qu'il est, sanguinolent, palpitant et tout sauf littéraire ou romantique. Disons que je suis partagé… Moi aussi je préfère “mon corps” à mes organes. Mais qu'est-ce qu'un corps sans organes ? Ils sont silencieux, la plupart du temps, mais ce silence n'est silence que pour nous. Nous croyons que nos organes ne s'expriment que lors des symptômes parce que notre ouïe physiologique est déficiente, ou plutôt atrophiée à force de ne pas servir. En réalité nos organes font constamment du bruit, ils s'expriment sans cesse, même lorsqu'on dort : ils ne connaissent pas le repos, eux, et quand ils nous réveillent en pleine nuit, affolés, comme il m'arrive en ce moment, c'est qu'il y a urgence, et qu'ils ne parviennent plus à faire leur travail sans émettre des signaux qui effraient, c'est-à-dire des bruits qui dépassent le bruit courant auquel nous sommes habitués. 

Oh, je ne lui en veux pas du tout, à mon cœur. C'est tout de même extraordinaire qu'il ait réussi à tenir jusque là, avec toutes les émotions que nous avons traversées, lui et moi. Non, c'est un bon cœur, que j'ai là, et solide, et fidèle ! Et je ne dis pas ça pour ne pas le vexer, croyez-le, je le pense vraiment. Je pourrais dire la même chose de mon pancréas, de mon foie, de ma rate, et même de mes intestins, que j'ai longtemps soumis à rude épreuve. 

Il se trouve que mes relations avec les médecins sont devenues difficiles, car je vois bien qu'il n'y aucun dialogue possible avec eux. Ils n'écoutent que dans la mesure où nous leur fournissons les éléments dont ils ont l'habitude, éléments qui leur permettent d'appliquer les protocoles qu'ils connaissent et dont ils pensent qu'ils sont les seuls à pouvoir soigner. Je ne vois plus du tout les choses ainsi. Je ne crois plus du tout à cette médecine symptomatique, même si, bien sûr, il m'arrive — dans l'urgence — d'y avoir recours, faute de mieux. Rassurez-vous, je ne vais pas ici vous infliger mes vues sur la médecine et la maladie, bien que le sujet me passionne, car je sais trop bien que personne n'a envie de me lire à ce sujet. C'est dommage, mais tant pis pour vous ; vous ne savez pas ce que vous perdez. Mais comment fait-on, donc, quand on a besoin de spécialistes (et c'est bien le problème, justement !) dont on sait à l'avance que la majeure partie de notre échange sera un dialogue de sourds ? Ils savent et nous ne savons rien, ils soignent et nous souffrons, ce sont les termes du contrat, qui les rend aveugles et sourds. On ne peut pas tout à fait s'en passer, néanmoins, alors il faut se faire violence et leur donner des gages de la soumission aveugle dont ils ont l'habitude, sinon ils vous montrent la sortie ou la pendule.

Je vais donc aller consulter un cardiologue, puisque mon cœur s'est permis de parler un peu haut. Ça paraît simple, n'est-ce pas ? C'est l'organe qui dicte sa loi, paraît-il, et qui nous impose d'oublier le corps et la vie qui le justifie et l'informe. C'est une vue bien simpliste, bien primaire, mais il va falloir faire semblant d'y croire — du moins pour l'heure. Il faut s'infiltrer dans les failles des croyances des autres, si l'on veut résister à la négation. 

***

Eh bien les choses se sont précipitées, et, comme toujours, m'ont démontré que nous ne sommes pas maîtres du jeu. Je suis enfin chez moi, j'écoute le trio opus 8 de Brahms (opus 8 comme le 8 septembre) et je fonds en larmes. Hier, j'ai craint de ne jamais revoir cette maison, de ne plus pouvoir écouter cette musique, de mourir au milieu des bips des appareils de surveillance médicaux et des voix des infirmiers. Oh, tout le monde a été bien gentil, je n'ai pas à me plaindre. À commencer par les pompiers, charmants comme toujours, qui sont arrivés très vite, en vingt minutes à peine, ce qui fait que j'étais tout juste prêt à monter dans leur véhicule quand j'ai entendu la sirène. Deux hommes, très beaux, la quarantaine, très sympathiques, et un plus jeune, qui devait avoir vingt-cinq ans, et qui n'avait son diplôme que depuis le mois de juin. « Vous voulez plus de clim ? » Non, non, tout va très bien, Monsieur le marquis.

Depuis une semaine, je suis constamment aux bords des larmes. Les quatre crises que j'ai faites (cinq, avec celle que j'ai faite aux urgences (juste pour leur montrer que ce n'était pas de la blague)), dont une violente et surtout très longue (plus de trois heures !) m'ont je crois beaucoup fragilisé. Hélène n'avait pas de croissants, ce matin, dommage, pour une fois que j'en avais envie, et besoin… Je me sens comme un survivant — et c'est bon de survivre (c'est peut-être la seule vie réelle). Quand je sors de l'hôpital, ou même seulement d'un examen médical, j'ai toujours envie de croissants. J'ai beaucoup de chance : je pouvais parler un peu par SMS avec Vincent, qui ne se doute pas à quel point était importante pour moi cette présence, tout au long de la très longue soirée. J'ai eu également deux coups de fil qui furent un baume. Et j'avais aussi Barrès et Chateaubriand ; il ne m'a manqué qu'un cahier et un stylo. 

Ma fierté est d'avoir été admis aux urgences de l'hôpital d'Alès à 17h56, l'heure Mozart ! Il n'y pas de hasards, jamais. Il n'y a que des signes. 

La manière dont Julius Katchen ouvre la voie, dans le premier mouvement de l'opus 8… On pourrait mourir, après ça ! Ce thème, si simple, si beau et surtout si tendre ; d'une tendresse inconcevable… J'ai entendu le son de mon cœur, le cardiologue a pratiqué une longue, très longue échographie, j'étais heureux que mon cœur soit l'objet de tant d'attention, je l'avoue. Je trouve qu'il le mérite, lui qui bat pour moi en silence plus de 100 000 fois par jour sans jamais se plaindre. Nous étions deux à l'observer, à l'écouter, nous étions deux à parler de lui, à le considérer, à tenter de le comprendre. Il y aura d'autres examens, plus « invasifs », on aura peut-être d'autres images, d'autres sons. Qui est le maître ? Ni lui ni moi. La vie qui nous traverse sans explications.

Je lis à l'instant cette phrase de Kierkegaard, que je ne connaissais pas : « Penser est une chose, exister dans ce qu'on pense est autre chose. » Je pourrais faire graver cette phrase sur ma tombe, si ce n'était pas un peu prétentieux. C'est tout ce que je crois, en tout cas. Exister dans ce qu'on pense, exister dans ce qu'on joue, exister dans ce qu'on écrit, exister dans l'amour : c'est le vrai défi, et peut-être le seul. S'il existe une occurrence de l'authenticité, c'est-à-dire de la vérité incarnée, c'est bien celle-là. Je lisais il y a peu, je ne sais où, quelqu'un qui opposait platement le « comprendre » et le « croire ». Il n'y a rien de plus faux, pour moi. Si l'on n'a pas compris cela, on n'a pas compris grand-chose. L'angoisse humaine essentielle tient tout entière ici : il est impossible et néfaste de séparer la croyance de la connaissance. C'est toute l'erreur du drôle de scientisme actuel qui nous gouverne. Pour savoir, il faut savoir que l'on croit. Aucune connaissance n'échappe à la croyance, et si elle le prétend, elle est une croyance redoublée, durcie, de la même manière qu'un athée est toujours un super-croyant. Tout savoir doit être repris dans sa dimension de foi et de conviction. La fidélité au vivant ne se laisse pas perdre par les faits bruts (c'est-à-dire l'observation), la simplicité ne peut être que renversée par la pensée et le sujet. La croyance est le contraire du dogme. Exister dans ce qu'on pense est la chose la plus difficile qui soit, mais c'est aussi une liberté. Quand j'écoute Brahms, je suis au contact de cette liberté-là, immédiatement — je l'entends, je la ressens au plus profond de moi. 

Couloir, de six heures à sept heures, puis seul dans un réduit délabré, avec un électrocardiogramme. Dommage, je ne peux plus observer les infirmières et les malades. Tout le monde ici est très gentil. On se croirait presque dans le monde d'avant, si l'on n'apercevait pas quelques signes, par-ci par-là, qui viennent jeter une ombre au tableau, et on les connaît bien, ces signes. Parmi eux, les tatouages, l'accent, quelques éclats de voix, et les quelques éléments visibles de la vêture qui insistent sous la blouse et les pantalons blancs réglementaires. Il ne fait pas chaud, je suis torse nu, avec des fils et des tuyaux partout. J'hésite à appeler, comme le médecin me l'a prescrit, parce que je sens bien que je suis en train de refaire une crise, la deuxième de la journée. Si j'appelle, si je leur parle de la crise, ils vont me garder plus longtemps, faire plus d'examens. Une deuxième prise de sang, pour commencer. Je pèse le pour et le contre, et finalement j'appelle, à 19h23. Direction la salle de déchocage, dans laquelle je me trouve avec un voisin de lit, dont je ne vois que les pieds et une partie des jambes. En revanche, j'entends beaucoup sa voix, car il est souvent au téléphone. Il dit : « Oui oui oui » et « Non non non non non », toujours par salves de trois et cinq. Il a une voix plutôt sympathique, quoique un peu étouffée, ronde, alourdie, avec un fort accent du Gard. Dans la pièce, quatre type de bips différents, qu'on peut classer en deux catégories. De très jolis bips, discrets, bref, sobres, qui ressemblent aux cris de ces animaux nocturnes qu'on entend parfois la nuit, à la campagne, et qui ont tant de charme et d'élégance dans leur simplicité essentielle. Et puis deux autres bips, beaucoup plus criards, de type “klaxon”, mais qui forment avec les premiers une jolie polyrythmie que je trouve rassurante (je pense à Steve Reich et je brode mentalement sur eux). Nous avons chacun les nôtres, visiblement, deux pour moi et deux pour mon voisin, et ils se répondent d'une admirable manière, qu'on croirait composée. J'aime ces bruits, ils me portent, ils me guident au travers du temps qui passe. Surveillance ECG et nouvelle prise de sang, donc, par le jeune Arnaud, ultra tatoué, gentil, mais maladroit. Il doit s'y reprendre à trois fois pour me piquer et me fait très mal ; je crois qu'il touche un nerf puisque la piqure qu'il me fait dans le pli du coude m'envoie une violente décharge électrique dans le poignet. Je lui dis mais il s'en fout. Je ne lui en veux même pas : le sang des non-vaccinés répugne visiblement à couler à la vue de tous. Piqué aux deux bras et mains, il ne restera bientôt plus que les jambes…

Vers dix heures, j'ai la visite du cardiologue. Ô surprise ! Moi qui ne l'attendais pas avant minuit… Et en plus je passe avant mon voisin de chambre qui était là avant moi. J'ignore pourquoi. Il n'est pas content et je le comprends. Le Dr Assad, décontracté mais pas complètement, petit, large, costaud, très bronzé et très poilu mais dégarni, souriant, parle un français approximatif et un peu hésitant, mais il est loquace et veut se faire comprendre. Ça tombe bien, j'ai beaucoup de questions. Il s'excuse même de me poser les mêmes que le médecin qui m'a accueilli plus tôt ! Mais avec lui, je vois bien que mes réponses sont prises beaucoup plus au sérieux (mais avec plus de légèreté, car il n'a pas la même responsabilité que le médecin qui a décidé de mon admission), et qu'il peut même s'engager un semblant de dialogue entre nous, même s'il n'entend pas tout ce que je dis. Disons qu'il entend 60% de mes paroles, ce qui est déjà énorme. Je pense au mot « cordial », un de mes mots favoris. Ce médecin cordial me parle de mon cœur, le sujet l'intéresse, moi aussi ; il ne manquerait plus que nous buvions un cordial tous les deux et que nous jouions un trio pour piano et cordes de Brahms.

Il m'explique ce qu'est un infarctus. La fenêtre des six heures. Je pense à mon médecin traitant qui en trois jours n'a pas été foutu de me rappeler et de me trouver un cardiologue (comme il me l'avait pourtant promis), prévenu qu'il était de mes crises inquiétantes… (« Chuis débordé, chuis débordé, qu'est-ce que vous voulez que j'vous dise ! ») Et R. qui me dit : « Ne dérange pas ton médecin traitant avec ça ! » Ils ont beaucoup d'humour, ces médecins. On les dérange quand on leur demande de faire leur métier. Vous me direz, c'est de plus en plus difficile, de les déranger, justement, puisqu'ils nous expliquent sur leurs répondeurs qu'il ne sert à rien de leur laisser des messages, et que nous tombons sur la messagerie 48 fois sur 50. Comme ça les choses sont claires. En tout cas, le Samu n'a pas hésité une seconde, lui, avant de m'envoyer les pompiers. Avec le Dr Assad, je parle de mon flutter, des vingt années qui se sont écoulées en sa compagnie, de l'absence de traitement (de mon fait) et de l'opération qui fut un échec. Il voit très bien de quoi je parle. Il me dit que la vision qu'on a du flutter aujourd'hui n'est pas la même que celle qu'on avait en 2003, et je comprends mieux de quoi il s'agit. Il me parle des examens que je vais devoir faire très vite s'il me laisse sortir aujourd'hui. Évidemment, je ne le contredis pas. Il est hors de question que je reste à l'hôpital : c'est ma grande terreur. J'aime bien voir ce qui se passe à l'hôpital, ça m'intéresse énormément, mais y être pensionnaire, c'est autre chose. Je veux rester un explorateur, un espion, un touriste à la rigueur. Quoi qu'il en soit, ce cardiologue aura passé une grande partie du temps de notre discussion à me demander si je marchais, et combien d'heures et de kilomètres par jour. Il a eu l'air de trouver que l'essentiel du traitement se trouvait là, et je ne peux que le rejoindre. La marche remet les organes à leur place, c'est-à-dire qu'elle les soumet à la loi du corps, qui lui-même est soumis à la loi du vivant, qui ne se laisse pas impunément diviser. Les bêtabloquants et les anti-coagulants, on verra ça plus tard, ma petite dame…

J'ai donc retrouvé mes figues, mon jardin, Carl Philipp Emanuel Bach, la nuit fraîche et les belles heures ordinaires, l'aimable et profond mutisme de la société à mon égard ; je suis rentré avec une infinie gratitude dans mon point d'orgue, je peux à nouveau oublier les tatouages, l'accent du Gard, tous ces corps qui se croisent, qui savent précisément ce qu'ils ont à faire, tenus qu'ils sont par un arrangement dont la finalité leur échappe complètement mais dont ils auraient le plus grand mal à se passer sans devenir des bêtes sauvages. 

Mon roman s'intitule "Théorie". Le sujet de mon roman, c'est de faire l'hypothèse d'une vie, c'est d'en écrire la théorie, mais à la manière dont un aveugle entre dans la nuit et s'en distingue. Même s'il est vivant, surtout s'il est vivant, il ne connaît pas l'histoire de sa propre vie. Il ne peut qu'en faire l'hypothèse, en passant d'un événement à un autre, d'une parole à une autre, comme la boule de flipper qui rebondit d'un champignon à l'autre, et qui essaie de se relancer, sans cesse, de se reprendre, le plus longtemps possible, mais qui sait qu'elle finira par être avalée par le trou en forme de sexe féminin (une vulve dont les nymphes essaient de nous sauver de la chute), au bas du tableau, au bas d'un chapitre. Une théorie est une proposition de sens, bien entendu, mais c'est aussi une suite, une délégation, une file de personnages qui se succèdent, les uns à la suite des autres, sans forcément se connaître. Ils sont tous là, à leur place, c'est tout ce qu'on peut dire. Il convient de les écouter, de les observer, de les suivre dans leurs déplacements un peu fous, un peu désordonnés, mais toujours inéluctables et nécessaires, fatals. La théorie d'une vie, c'est une anti-histoire, ou c'est l'histoire en train de s'écrire, du point de vue du flipper

Je ne cesse de me demander ce qu'est la vie, ce que c'est que de vivre et d'être vivant, et il m'est impossible, de plus en plus, de séparer ces questions de ce qui se passe à l'intérieur de mon propre corps, ce corps que très longtemps j'ai ignoré et méprisé sciemment, me croyant par là plus intelligent que ceux que je voyais en faire grand cas autour de moi. J'ai très longtemps cru que mépriser le corps était la seule manière de glorifier l'esprit, et même d'y avoir accès. Il est un peu tard pour le regretter, bien sûr, je n'ai plus que le choix (sic) d'accepter ce que mon esprit a fait de mon corps durant les quarante dernières années. Ici je suis, là je mourrai, avec la vie qui persiste à trouver des regards en moi, à consolider les quelques étais qu'elle a dû dresser elle-même à mon insu et souvent contre moi. Je vois tout cela avec un mélange de tristesse, de soulagement, de reconnaissance, de honte et même de joie devant l'ingéniosité invraisemblable du vivant qui ne nous en veut même pas de notre bêtise. L'arrogance qui fut la mienne est instructive et cocasse, j'en accepte les conséquences. 

« L’indifférence aux souffrances qu’on cause est la forme terrible et permanente de la cruauté », écrit Proust, mais je comprends aujourd'hui que la cruauté est d'abord et avant tout dirigée contre nous ; on pourrait dire que les autres ne sont que des victimes collatérales. Nous sommes inattentifs au chant de nos organes comme nous sommes sourds aux corps de ceux que nous croisons, car nous savons instinctivement que leur chair est une réplique de la nôtre, une réponse possible aux questions que le destin biologique nous pose sans cesse, et qui nous terrorisent. La cruauté est fille de l'indifférence, et il faut prendre ce mot dans son sens littéral : ne pas savoir faire de différences, ne pas distinguer, ne pas discerner entre ce qui doit nous nourrir et ce qui nous traversera sans être assimilé. La cruauté est fille de l'indiscipline, de la mollesse spirituelle, de la paresse. La plupart des gens font le mal par paresse, ce qui s'entend immédiatement dans leurs phrases. C'est pourquoi il faut être attentif non à ce qui est dit, mais à la manière dont c'est exprimé. Avec nous aussi, nous avons un dialogue dont il paraît essentiel de ne pas négliger la forme. Les mauvaises habitudes sont vite prises. Là aussi nous obéissons à des lois inconnues ou musicales, et les cœurs paresseux ont vite fait de se tarir, croyant préserver le peu de sève qu'il sécrètent. 

L'hôpital, j'en ai vu les coulisses quand nous étions amoureux, Raphaële et moi, il y a vingt ans. Je l'ai vu et traversé la nuit, je suis passé par les chambres de garde, les douches, le lit des médecins, les couloirs déserts, les réfectoires silencieux, les portes dérobées, et même les fenêtres, pieds nus, évitant les infirmières comme un voleur évite les gardiens de nuit dans un musée déserté, étouffant des fous-rires et le bruit de nos pas. Imaginons un instant un hôpital peuplé seulement de machines dont le seul bruit rendrait le lieu vivant. Quelle féérie ! Quelle prodigieuse salle de concert ! J'imagine Mozart, Bach, Stravinsky, seuls dans l'obscurité, parlant à voix basse, devant un corps allongé sur une table d'opération : c'est Brahms, qui est le patient somnolent. On voit son gros ventre et sa barbe, il parle dans son demi-sommeil. Les trois compères ont du mal à ne pas rire. Ils regardent les écrans et font des supputations loufoques. Le cœur ? Le foie ? Les intestins ? Le pancréas ? Chacun y va de sa théorie. Les chiffres défilent, on les défend comme on peut, sans y croire, mais avec toute la componction nécessaire, jusqu'à ce qu'éclate le rire en clef de sol de Mozart. Les deux compères font semblant de le gronder. Brahms suffoque aussi bien qu'il le peut, avec un sens du rythme accompli. « Ramuz nous manque », dit Stravinsky. Et Mozart fait entrer sa cousine, peu vêtue. On voit le vieux Bach qui note quelque chose dans un carnet, sans paraître troublé par Anna-Maria qui se dandine comme une strip-teaseuse perdue dans les marais, la main devant ses petits seins. Le Dr Assad, en maillot de bain, se penche sur Brahms, il tient dans sa main droite une baguette de chef d'orchestre et un métronome dans sa main gauche. « C'est pas avec ça que vous allez réussir votre coronarographie, Docteur ! » lui lance le vieux Brahms hilare. On comprend qu'Anna-Maria est l'assistante du cardiologue. Elle sent la crème solaire et chante un fado avec une voix rauque. Bach referme son carnet et parle à l'oreille de Stravinsky qui est consterné par le spectacle. Diaghilev nous manque ! « Il n'y en a plus pour longtemps », dit Mozart. Raphaële entre en trombe, furieuse, et disperse tout le monde, vieux garnements punis qui retournent se coucher. Disjoncteur. Tango Lent.

« Nous étions entre nous, jadis. Quand nous parlions de musique, quand nous parlions de littérature, nous n'avions besoin ni d'interprètes ni de sociologues ni de thérapeutes. C'était reposant. » La fatigue est arrivée avec les cultures. Tant qu'elle était au singulier, nous pouvions penser à autre chose, goûter la baignade dans les rivières corses, les citronnades et la légèreté, le tennis. Nos corps s'invitaient naturellement au concert général, les angles étaient doux, on avait peur pour rire car le monde avait les dimensions de nos bras ouverts. Nous avions bien entendu parler du souffle au cœur, mais c'était à cause de Laurent et Clara Chevalier, la belle Léa Massari. « Tu n'as pas bonne mine. Je t'ai connue en meilleure forme. » « Je ne comprenais pas ce qu'il voulait, mais je l'ai trouvé très beau. » « Tu crois que c'est une conversation normale entre une mère et son fils ? » « L'aventurière, m'appelait ta tante ! » « Il était fou de moi. » « Il m'en voulait presque de lui avoir cédé si facilement. » « Tu sais, mon père adorait la valse. » Voilà le genre d'échanges qui avaient lieu dans un monde sans islam, sans réseaux sociaux, sans pédagos, sans fact-checking, un monde dans lequel nous nous contentions du lac d'Annecy et de celui du Bourget, d'Yves Nat et de l'accent espagnol, du désespoir de Gabrielle Russier et de l'humour de Fernand Reynaud, de la figure étrange et cocasse d'Henri Krasucki qui nous semblait une possible émanation du démon. Quand nous avions envie de pleurer, nous mettions la Troisième de Brahms sur le tourne-disque, ou nous pensions à la fille Sassi dans les bras d'un autre. Le père avait peur de l'infarctus, il est mort d'un accident de voiture. Lui aussi adorait la valse. La mère préférait le tango. Rester en vie ? Oui, mais pour quelle vie ? 

Survivre n'est pas du tout sous-vivre, je viens de le comprendre ; c'est même la meilleure manière de vivre. Revenir chez soi suffit. À soi. Exister dans son propre souffle, se tenir sans réserve à son propre désir. L'exaltation la plus douce et la plus profonde, la plus large, c'est le retour. Le départ n'excite que les enfants gâtés ou négligents, inconsistants. Rester éveillé, la nuit, en écoutant le silence de la chambre, débranché du monde et des mesures, du calcul et du diagnostic, est une volupté presque insoutenable quand on comprend qu'on en avait perdu le droit, et quand notre propre corps n'est plus qu'à nous. « Je suis chez moi ! » Il y a ce soin que nous sommes seuls à pouvoir nous prodiguer (ou la mère), cette caresse mentale qui ne peut provenir que de nous et d'une mémoire complètement singulière, irréductiblement distinguée du bruit de fond humain et de ses fausses promesses. Vous avez un défibrillateur ? Non, j'ai le premier trio de Brahms. Vous avez un souffle au cœur ? Oui, j'ai du silence plein la bouche, et des soupirs en veux-tu en voilà. Faudra que ça cesse ! Oh, ne vous inquiétez pas, personne ne sera moins soupirant que nous, penchés sans prudence sur le vide. 

Les oreillettes s'affolent et les ventricules trinquent mais tout cela n'est rien du tout. C'est seulement l'occasion de faire des phrases qui amènent enfin du côté de l'origine. Sang et sens coulent dans la même direction, on ne peut rien là contre. Il faut en profiter pour essayer de faire des progrès dans le domaine du rythme et de l'écoute. Tous les musiciens le savent : la première chose est d'être bien accordé. Un instrument désaccordé ne sert à rien, car les sons eux aussi ont des lois qu'on ne peut ignorer sans mettre en péril le sens. L'harmonie des organes, ce sont les résonances et les sympathies qu'ils suscitent dans le dialogue qu'ils entretiennent entre eux. L'indifférence est mortelle. Aucun d'entre eux ne travaille solitairement, ce que les spécialistes font semblant de comprendre. Un cœur, ce n'est pas malpropre, et ce n'est pas de l'ordre de la table d'anatomie ou de l'étal du boucher, un cœur, c'est le rythme et l'harmonie du sens qui bat. Le cœur est la chaconne intime, la basse continue de l'individu qui n'est pas partagé, qui est impartageable — indivis. « C'est la mesure consolée. »

jeudi 13 juillet 2023

Ettie (suite)


Deux jours plus tard, j'eus des remords d'avoir abandonné Ettie à Marseille. Je l'imaginais errant dans les rues, dormant sous les ponts et faisant la manche pour se nourrir. Tout était de ma faute. Je lui écrivis un mail, sans savoir si elle aurait jamais la possibilité de le lire (je ne pouvais pas la joindre sur son portable yankee). Contre toute attente, elle me répondit vingt-quatre heures plus tard. Elle était chez des amis à elle, des amis d'Éric Rohmer, à Saint-Jean-Cap-Férat, ou quelque chose comme ça. Je m'étais inquiété pour rien, gros nigaud que je suis. Toujours est-il que je lui ai proposé de venir la chercher, ce qui fut fait le lendemain, où nous nous sommes retrouvés sur les marches de la gare Saint-Charles. Comme j'avais dans cette ville un vieil ami que je n'avais pas vu depuis longtemps, je proposai à Ettie que nous allions lui rendre visite avant de reprendre la route. Carvallo habitait dans un quartier paumé (le genre de quartiers que personnellement j'évite comme la peste), et nous mîmes un temps infini à trouver son domicile, où nous fûmes fort bien reçus. Un peu trop bien, même. Ettie était absolument ravie de faire la connaissance de Michel et de son épouse (politiquement, il semblait évident qu'ils avaient des atomes crochus), tant et si bien que ceux-ci nous proposèrent de rester pour la nuit. Il y avait ce soir-là un concert du Buena Vista Social Club, et tout le monde semblait très enthousiaste : aucune discussion possible, c'était la chose à faire ! Je fus pris d'une panique dont j'ai le secret. Je me sentais pris au piège, et un piège d'autant plus terrible qu'il s'agissait de faire coexister deux choses que je redoutais autant l'une que l'autre : dormir avec Ettie (car il n'y avait qu'un seul lit d'amis), et assister à ce concert qui me révulsait à l'avance, bien que je n'aie jamais entendu parler de ce groupe — j'ai un sixième sens pour deviner les musiques et les ambiances que je ne vais pas supporter. Je mentis comme un arracheur de dents et prétextai un rendez-vous médical très important le lendemain à l'aube. Ce faisant, je voyais bien que je privais Ettie d'un grand plaisir, car elle semblait s'entendre à merveille avec mes amis, qui, cela va de soi, la trouvaient charmante — et peut-être était-elle également soulagée de ne pas se retrouver immédiatement seule avec moi. Bref, j'étais l'emmerdeur et l'empêcheur de faire la fête en rond. 

Nous avons repris la route et tout semblait bien se passer, jusqu'à ce qu'Ettie me pose une question à propos de Raphaële, question à laquelle je crus devoir répondre avec la plus parfaite franchise… Je pensais avoir été clair, pourtant, et ne rien lui avoir caché jusque là (c'est sans doute mon plus grand tort, dans cette histoire). Au beau milieu de l'autoroute, elle me refit une scène, de plus en plus violente, à tel point qu'au bout de quelques minutes j'arrêtai la voiture sur une aire de repos en lui disant que si elle continuait je la laissais là. Je commençais à en avoir vraiment ma claque de cette folle qui, quelques minutes avant, était tout sourire et tout charme en présence de Michel et Françoise. Je ne sais plus comment j'ai réussi à la calmer, mais nous avons finalement repris la route. Et ma Pauvre Luna, sur le siège arrière, qui ne comprenait rien à ces cris et sentait ma grande tension… Elle ne méritait pas ça, Girlie, comme l'appelait Ettie !

Une fois à la maison, nous avons cohabité tant bien que mal durant une petite semaine, mais à chaque fois que nous discutions, je sentais bien qu'elle était outrée par ce que je disais ou pensais (en réalité, c'était plus que ça : elle était inquiète, comme si ma seule existence mettait en péril la sienne, et peut-être même l'Humanité tout entière). Un soir, au dîner, durant la conversation où il était je crois me souvenir question de religion, elle me dit : « Tu me fais peur ! », en ouvrant de grands yeux tristes au-dessus de sa soupe au pistou. Je voyais dans son regard que j'étais une sorte de monstre, celui qui a mal tourné, alors qu'elle était restée pure et fidèle à ses idéaux de jeunesse. Et je ne peux pas lui donner tort : elle était restée telle que je l'avais connue en 1972, quand elle me faisait écouter Crosby, Stills, Nash & Young et que nous avalions des baklavas en buvant du lait de chèvre. Elle avait seulement quarante ans de plus et un sein en moins. 

Ettie était très introduite dans le monde réel, le monde bien comme il faut, ce monde que je ne connais que par ouï-dire et que je ne fréquente que du bout des doigts, pour survivre. Il était naturel que les retrouvailles avec quelqu'un qui n'avait pas évolué (ou qui justement avait évolué, c'est selon…) se passent mal. L'un des deux a tort, c'est indiscutable ; et il semblerait bien que ce soit moi. Moi qui en étais resté à la Messe en si, et qui n'avais pas encore atteint les rives enchantées du monde souriant et réconcilié dans lequel mon amour de jeunesse s'ébattait paisiblement aux rythmes langoureux du Buena Vista Social Club. Je fais des efforts, pourtant, et à intervalles réguliers je me replonge dans les musiques et les images de ma jeunesse, non sans une certaine nostalgie, je l'avoue. Il me faudra sans doute une deuxième existence pour parvenir enfin au niveau qui permet de vivre en paix avec ses contemporains. J'ai bon espoir. 


« Et puis un jour on sait et on comprend beaucoup de choses, mais il est trop tard, car toute la vie aura été décidée à une époque où on ne savait rien. » (Milan Kundera — L'Ignorance)

mercredi 12 juillet 2023

Ettie

Ettie a eu un grand succès sur Facebook, où j'avais déposé la jolie photographie qu'elle m'avait envoyée de sa Caroline natale, après que nous nous étions séparés, à la fin de l'été 1972. On la voit au violoncelle, avec un drôle de petit chapeau, les cheveux tombant sur ses épaules, souriante, timide, adorable. Au dos du cliché, ces quelques mots en français : « Avec beaucoup d'amour ». Il est vrai qu'elle est craquante. Je me rappelle très bien le jour où j'ai reçu cette photo, à Rumilly. J'étais évidemment flatté, et heureux qu'elle ne m'oublie pas, mais, quant à moi, j'étais déjà passé à autre chose, et autre chose de beaucoup plus sérieux. Il est amusant, d'ailleurs, qu'en déposant ces photos sur les réseaux sociaux, je me sois trompé, en parlant, à propos d'Ettie, de « second amour ». Comment ai-je pu faire cette erreur ! Non, c'est elle, le « premier amour » ; Christine est arrivée ensuite, même si elle a beaucoup plus compté dans ma petite existence (c'est sans doute pour cette raison que le « premier amour » m'est venu spontanément à son propos). Avec Ettie, ce fut trop bref, même si (et peut-être pour cette raison) sans aucun nuage (du moins dans un premier temps). Il n'y a pas eu de passion. La passion, c'est bien avec Christine, que j'en ai connu les premières morsures. 

La rencontre avec Ettie est assez romanesque, et déjà tout entière placée sous le signe du malentendu. Je me trouvais alors seul sur une plage de Mykonos, où j'avais élu domicile, une merveilleuse plage de nudistes où les filles étaient toutes plus belles les unes que les autres. Je l'ai vue arriver de très loin, avec son sac à dos et son chapeau, qui marchait droit sur moi. Elle semblait n'avoir aucune hésitation, et, en effet, m'aborda avec ces mots que je n'ai jamais oubliés : « Est-ce que je peux coucher avec toi ? » On imagine ma surprise et ma joie. Bien sûr qu'elle pouvait ! En réalité, en son français approximatif, elle voulait seulement me demander si elle pouvait dormir près de moi, car elle ne voulait pas rester seule, et je devais avoir une bonne tête, suffisamment pour la rassurer, car elle venait de se faire importuner par plus entreprenant que moi. Le reste s'est fait tout naturellement : lorsque les portes sont déjà ouvertes, on n'éprouve pas trop de difficulté à franchir le seuil, et parfois même, on ne sait pas qu'on le franchit. Le lendemain, elle a continué son chemin (elle allait à Athènes), et nous nous y sommes retrouvés quelques jours plus tard. De ce séjour dans la capitale grecque en compagnie d'Ettie, je ne garde que deux souvenirs. Le premier est la Messe en si, de Bach, dirigée par Karl Richter, qu'elle m'avait invité à venir écouter avec elle. Une révélation. Le second est la première nuit que nous avions passée à l'hôtel où elle était descendue avec ses amis américains. Elle m'avait fait venir en douce dans la chambre qu'elle partageait avec la petite fille de Franklin Roosevelt, une ravissante petite blonde, et nous avions dormi tous les trois dans le même lit. On peut dire qu'avec Ettie, on ne perdait pas de temps… 

Ettie se nomme (se nommait, car elle s'est depuis lors mariée) Ettie Minor. Elle est toujours restée une passion mineure, dans ma vie, même si c'est elle qui m'a conduit aux portes du continent féminin. Après la Grèce, nous nous étions retrouvés à Paris, et nous avions passé quelques nuits ensemble rue Lauriston, chez un de mes frères qui m'avait prêté son appartement. J'étais allé la chercher à son hôtel, rue Cujas, et je me rappelle l'avoir attendue dans la salle de réception en jouant sur un piano droit désaccordé qui se trouvait là. Je ne savais pas, alors, qu'elle était violoncelliste. Les promenades dans Paris, main dans la main, avaient été difficiles, pour moi, car j'avais une érection persistante qui, j'en étais persuadé, car je portait un pantalon d'été, très léger, qui résistait mal à la vigueur de ma passion nouvelle, s'étalait à la vue de tout Paris. 

Cette histoire manifestement inachevée a eu des suites. Deux suites, pour être exact. D'abord, en 1986, donc quatorze ans plus tard. Ce jour-là, je rentrais d'un court séjour en Bourgogne (j'avais été très malade, et Anne m'avait gentiment proposé de venir me reposer à la campagne). De retour à Paris, dans mon appartement de la rue des Arquebusiers, j'entends à travers la porte que je n'avais pas encore ouverte la sonnerie du téléphone. Je me précipite, je décroche, et j'entends une voix féminine dotée d'un accent étranger me demander si je suis bien « Jérôme Vallet », le Jérôme Vallet qui se trouvait à Mykonos en 1972. Elle avait fait tous les Jérôme Vallet de l'annuaire avant de me trouver. Ettie était en tournée en France et le soir-même elle fut chez moi. Nous avons passé une excellente soirée (il fut beaucoup question des sonates pour violoncelle et piano de Bach), et je voyais bien qu'elle ne désirait qu'une chose, mais quand j'ai voulu la prendre dans mes bras, elle m'a dit qu'elle était mariée, et nous ne sommes pas allés plus loin que de chastes caresses. J'étais très touché qu'elle ait cherché à me retrouver. Je ne lui pas dit que de mon côté j'avais deux petites amies, et je n'ai pas insisté… Elle est repartie au milieu de la nuit avec un fort sentiment de culpabilité. 

Et puis, cet été-là, pourquoi ai-je eu envie de la revoir ? C'était il y a douze ou treize ans, à peu près, donc presque quarante ans après notre première rencontre, et plus de vingt ans après cette courte nuit à Paris. En tout cas, ce qui est certain, c'est que cette envie n'avait rien, mais alors rien de sexuel ni d'amoureux. J'ai eu un peu de mal à la retrouver car je ne connaissais pas son nom d'épouse, mais j'ai finalement pu reconnaître son visage sur une photographie où elle tenait le violoncelle dans un orchestre américain. Quand je l'ai contactée, elle a répondu très vite, et lorsque je lui ai dit que ça me ferait plaisir de la revoir, elle m'a annoncé immédiatement qu'elle viendrait passer quinze jours chez moi. Ç'aurait dû me mettre la puce à l'oreille…

Nous sommes allé la chercher à l'aéroport de Marseille, Luna et moi. J'étais vraiment très heureux de la revoir, et même si deux cancers l'avaient un peu amochée, elle avait toujours ce merveilleux sourire et cette joie de vivre qui font du bien à ceux qui comme moi en sont un peu dépourvus. Nous sommes arrivés à la maison à la fin de l'après-midi, et, après le dîner, j'ai commencé à préparer le canapé au salon pour y dormir, car j'avais prévu de lui laisser ma chambre. J'avais donc monté ses affaires, et quand elle est redescendue, elle m'a demandé ce que je faisais. « Mais tu vois, je fais mon lit. » Elle a eu l'air surprise : « Mais enfin, non, tu vas dormir avec moi ! » Ici je dois préciser qu'à aucun moment elle ne s'était souciée de savoir si, par exemple, j'avais quelqu'un dans ma vie. J'ai protesté un peu, mais comme je voyais qu'elle était très déçue et que je n'avais pas envie de l'attrister, j'ai obtempéré. Nous avons fait l'amour, très mal, bien sûr, et j'ai essayé de dormir le plus vite possible. Vers deux ou trois heures du matin, le téléphone a sonné. J'avais l'habitude que Raphaële me téléphone en pleine nuit. Je suis descendu, pour ne pas déranger Ettie, qui dormait, et j'ai commencé à parler avec mon amie, jusqu'au moment où elle s'est aperçue, sans doute au ton de ma voix, que je n'étais pas couché. « Pourquoi es-tu en bas, retourne te coucher ! — Je ne peux pas, il y a quelqu'un dans mon lit. — Comment ça, il y a quelqu'un dans ton lit ? » J'ai dû lui expliquer ce qui s'était passé, et c'est à ce moment que j'ai vu Ettie qui avait passé la tête par la porte, et me demandait ce que je faisais là. « Tu vois, je téléphone. — Oui, je vois, mais à qui ? — À mon amie. » Je pensais ne dire que des choses banales, et qu'il n'y avait pas lieu de s'attarder sur le sujet, mais Ettie ne l'entendait pas de cette oreille, visiblement. « À ton amie ??? » Elle avait l'air sincèrement étonnée, et même choquée, d'apprendre que je puisse avoir une amie. Comme si depuis quarante ans, j'aurais dû rester sagement à attendre que Madame revienne dans ma vie. Bref, elle faisait la gueule ! J'ai donc abrégé la conversation avec Raphaële et je suis remonté voir mon Américaine qui était tendue comme un arc électrique. « Demain matin, tu me ramènes à Marseille ! » me dit-elle d'un ton qui n'admettait pas de répliques. J'ai d'abord essayé de la raisonner, de rester calme. Je ne comprenais rien à cette crise de nerfs. Je lui ai expliqué patiemment, avec toute la patience dont j'étais capable, qu'elle n'avait aucune raison de se mettre en colère, que tout cela était ridicule, et que bien sûr, il était hors de question qu'elle reparte demain matin, et d'abord pour aller où ? Mais elle n'en démordait pas : « Tu me ramènes à Marseille, et je reprends un avion pour le Connecticut. » Mais enfin, tu es folle ou quoi ? Et puis jamais tu ne trouveras une place comme ça, au débotté, ou alors elle te coûtera une fortune ! Nous avons fini par nous recoucher, et j'étais persuadé que la nuit allait la calmer. Mais quand j'ai ouvert les yeux, le lendemain matin, après une nuit ultra-courte, j'étais seul dans le lit. Elle était sur le balcon, en train de faire son yoga en petite culotte. Je suis descendu faire du café, et j'ai attendu qu'elle me rejoigne pour voir à quoi allait ressembler la journée. « Je suis prête », qu'elle me fait. Prête à quoi ? J'ai fait mes bagages, je t'attends. Mais quelle bourrique ! Nous avons recommencé à nous engueuler, j'ai recommencé à essayer de la convaincre, et puis au bout d'un moment, j'en ai eu assez, je suis allé m'habiller, j'ai pris les clefs de la voiture, et je lui ai dit que moi aussi j'étais prêt. Et nous voilà repartis pour Marseille.

Luna était contente, elle adore la voiture. Une heure et demie de route en silence. J'étais fou de rage. À l'aéroport, elle a bien dû admettre que j'avais raison, que jamais elle ne trouverait un avion à un prix décent. « Bon, alors, qu'est-ce qu'on fait ? Tu te calmes et on rentre à la maison ? » Tu parles ! Butée de chez butée. Là, c'en était vraiment trop pour moi : je lui ai souhaité bonne chance et je l'ai plantée là. 

Sur le chemin du retour, je me suis arrêté chez Raphaële. Elle m'a fait venir sous la douche pour bien me décrasser des miasmes de l'Américaine, et on a baisé avec passion. Enfin un peu de joie. 

Ce que je ne savais pas, c'est que l'histoire ne s'arrêterait pas là…

()

jeudi 6 juillet 2023

[Journal] dimanche 17 avril 2005, Rumilly

Dimanche 17 avril 2005, deux heures et demie de l'après-midi, dans mon lit.

Ainsi, jeudi soir, j'ai lu cette « lettre rouge » à Raphaële ! J'ai pris une grande respiration, et j'ai plongé dans la lettre que j'ai lue d'une traite, ou presque, à toute vitesse. Je n'en ai sauté — bêtement, du reste — que deux ou trois phrases, ce que je regrette, mais j'ai néanmoins eu la force d'aller jusqu'au bout. 

Raphaële est restée totalement silencieuse, et ne m'a pas interrompu une seule fois, ainsi que je le lui avais expressément demandé. Elle se trouvait à l'hôpital, dans la chambre de garde. 

Lorsque je me suis arrêté, il y a eu un grand silence, et j'ai compris qu'elle pleurait. De ces larmes silencieuses et rentréesqui lui sont spécifiques. Quand j'ai réussi à la faire parler un peu, à nouveau, je me suis rendu compte que ma lettre avait eu l'effet d'une bombe, littéralement ; de ce genre de bombes qu'on utilise pour souffler les incendies. Elle m'a parlé avec une proximité qui avait disparu depuis des lustres, entre nous. Elle était triste, choquée, humiliée, mais pourtant tendre. 

Elle a refusé que je raccroche, et nous sommes restés au téléphone jusqu'à minuit pile. « J'ai à nouveau mal au sein » m'a-t-elle dit dans un souffle… Je lui fait très mal, c'est certain, mais il fallait sans doute cette violence pour qu'elle réalise (un peu) ce qui est en train d'arriver. 

Hier-soir, un texto m'a réveillé. C'était elle, qui avait tenté d'appeler ici (j'avais tout débranché) sans succès, avait appelé Mangin, qui lui a dit qu'il m'avait parlé il y a peu, et ils ont alors (pourquoi, je ne sais pas…) parlé de cette lettre. Elle était blessée dans son amour propre, ainsi que le texto le laissait entendre. 

J'ai éclaté en sanglots, et contre toute attente, elle s'est immédiatement calmée, et m'a demandé pardon à plusieurs reprises. Nous nous quittés tendrement. Elle m'a dit qu'elle tenait à moi. Qu'elle ne supportait pas de tomber sur un téléphone muet… Et je l'ai crue. 

Ce matin, à sept heures, dès mon réveil, je l'ai appelée. J'avais envie d'elle, j'avais un désir violent d'elle. Je le lui ai dit. Elle ne m'a pas repoussé, et m'a dit : « Attendez vendredi, je viendrai dîner chez vous. » Après avoir raccroché le téléphone, je me suis branlé en criant son nom. J'ai joui. 

Il neige. Je suis au lit. Mère me manque terriblement. 

Raphaële m'a parlé de sa solitude, l'été dernier. Apparemment, elle en a souffert ; beaucoup plus que je ne l'imaginais. « J'ai failli devenir folle », m'a-t-elle avoué !

lundi 26 juin 2023

[Journal*] vendredi 5 juillet 2002

(Rumilly, cuisine de La Closerie, huit heures et quart)

Hier-soir, je suis resté de sept heures à huit heures dans le bureau de R. Je lui avais écrit. Elle a lu la lettre devant moi. J'ai retrouvé ensuite Mère, métamorphosée. Elle était calme, et bien, et lucide. Je suis parti de l'hôpital à huit heures et demie. R. croit que l'hyponatrémie n'est plus en cause dans l'état de Mère ! Je me demande ce que cela signifie. Est-ce seulement parce qu'elle se sent dépassée par cette “maladie” extrêmement complexe dans le diagnostic et son traitement ?

Lu dans le Nouvel Observateur de cette semaine « Les médecines orientales ne soignent pas la maladie, mais un certain malade (…) » Les médecines orientales ne soignent pas la maladie ?! Comme si une médecine quelconque pouvait soigner la maladie ! C'est un non-sens…

Je trouve Jacqueline d'une parfaite muflerie !

Que dire de S., alors ?…

(Hôpital, une heure dix de l'après-midi) Jackie m'a dit qu'il viendrait demain (samedi) à 14h30. R. est d'accord. Le seul hic est Mère. Il ne faudrait pas qu'elle en parle ici ! 

Elle m'a dit que les infirmières la traitaient de Tatie Danielle ! J'ai dit à R. que c'était inadmissible. Je crois qu'elle m'a dit qu'elle était d'accord.

Je ne suis presque pas resté. Je reviens seulement maintenant, il est quatre heures. J'ai apporté de la purée de bananes, et des mouchoirs en papier. 

Le Dr Suzanne (chef de service) veut me rencontrer lundi à 18h30. Cela fait trois semaines (qu'elle est là) ! Il aurait pu s'affoler un peu plus tôt, non ?



mardi 30 mai 2023

Tacet ! [journal]



À Barcelone, ou à Carcassonne, je suis allongé sur le dos et je joue une délicieuse sonate de Mozart, dont le thème de la fugue est fait de gammes descendantes. Je tourne les pages de la partition en cliquant sur mes couilles, à un endroit très précis. Un peu plus loin, comme j'ai les deux mains occupées, mon élève (c'est la douce Thu Dung) se penche au dessus de moi et appuie du bout de ses doigts sur mes couilles (elle cherche et trouve le bon endroit). Je sens son parfum et je défaille. 

Ensuite j'ai enchaîné avec un autre rêve tout aussi délicieux et licencieux. Ça se passait chez Raphaële, je crois. En tout cas il y avait son mari, et sa fille. On se cachait beaucoup, dans ce rêve… Je me rappelle des empilements de corps sous les draps, mais dans la nature, ou plutôt dans un jardin. 

La Pentecôte, c'est un moment que j'aime bien. Demain, je vais subir une petite intervention à la clinique, à Alès. J'espère que je ne resterai pas paralysé (ils mentionnent cette éventualité dans le papier qu'ils m'ont demandé de signer). Le temps est très étrange, en ce moment. Il pleut parfois sans qu'il y ait de nuages dans le ciel. De la fake pluie ? Quoi qu'il en soit, après un mois d'avril merveilleux, et chaud, il pleut presque chaque jour, le soir surtout. Les langues sont mouillées mais le feu brûle doucement.

Je plonge dans les vieilles photos, très profond. Christine et Sarah, Papa, surtout… C'est fou comme j'aime les vieilles photographies. Christine et Sarah à poil à Capo di feno… Si je montrais, les hystériques du Net me traiteraient sans doute de pédophile, au moins.

Elle est complètement folle, la JLB ! Voici qu'elle déclare maintenant qu'« il n'y a aucune raison de voir des corps féminins nus sur les réseaux sociaux ». Mais qu'est-ce qu'elles ont toutes, ces cinglées ? C'est le prétendu dérèglement climatique qui les rend nerveuses ? Je n'ai pas osé répondre par la réplique de Françoise Lebrun, dans La Maman et la Putain, qui parle de Jean-Pierre Léaud à Bernadette Lafont : « Se faire un peu enculer ne lui ferait pas de mal ! » Je suis obligé de constater que je n'ai pas la même conception de la vulgarité ou de l'obscénité que la plupart des femmes qui nous offrent généreusement leur image sur Facebook. N'importe quelle vieille photo érotique ou même pornographique des années 60 ou 70 est mille fois moins indécente et répugnante que les selfies qui inondent les écrans aujourd'hui. Christine à poil sur mon piano, dans les forêts de Bourgogne, en hiver, ou qui lit Paradis de Sollers, le chat sur son dos, c'est joyeux, c'est beau, et c'est innocent. Qu'est-ce que j'ai aimé ses seins, à celle-là ! Et sa peau ! Et ses fesses ! J'ai retrouvé le cliché que j'avais pris d'elle, allongée nue sur la plage, en Corse, que j'aimais tant. Quand elle l'avait vu, elle m'avait dit : « Quelle horreur ! J'ai l'air d'un petit cochon. » Oui, mais moi j'aime bien les petits cochons… (Et j'aimais tes fesses à la folie.) 

Yohann me fait lire un texte issu de son journal où il s'en prend à une de ces mères Lavertue qui apparemment ont aujourd'hui le Sens de l'histoire pour elles mais qui réussissent ce tour de force de laisser penser qu'elles sont anticonformistes. Je n'ose pas me lancer sur le sujet parce que je serais cent fois plus violent. Et elles ne nous montrent même pas leurs seins, ces connasses… Qu'elles aillent se faire mettre en enfer.

J'aime la sécheresse harmonique d'Herbie Hancock. Je parle de l'Herbie Hancock des années 60 et 70, pas de celui qui est venu après. Ce son de piano mat, minéral (il y a du neutre, dans ce piano), convient parfaitement à mes oreilles, et je comprends très bien pourquoi Miles Davis l'a choisi comme pianiste en 1964. Il y avait chez ces musiciens une intrépidité et une placidité qui laissaient beaucoup de place à l'intelligence et au goût. Ni pisse-froid ni gangster, ni pute ni suiveur, ni peureux ni inconscient, ni langoureux ni méchant, mais précis, inventif, curieux, concentré. Je pourrais dire à peu près la même chose de Wayne Shorter. Tony Williams, lui, c'est autre chose : il mériterait un livre à lui tout seul. 

Dans une nouvelle de Nabokov intitulée Bruits, on trouve cette phrase : « Je t'interrompis par mon silence. » Et aussi : « Une tache de soleil glissa de ta jupe sur le sable : tu t'écartas légèrement. » Il n'y a pas que la musique, qu'on peut interrompre par le silence, il y a aussi le bruit que font les autres en parlant. Il faut leur coller des points d'orgue en pleine face. 

Un instant s'est écoulé… 

Et durant cet instant, mille choses, un million de choses, un milliard de choses, souvent terribles, sont arrivées dans le monde, sans que cela ne fasse le moindre bruit, ici, ce matin, sans que j'en perçoive le moindre écho, sans que la qualité de la lumière change, sans que les oiseaux cessent de chanter. Peut-être qu'à l'autre bout de monde une guerre « mondiale » vient de se déclarer. Le ciel reste bleu. Je n'entends pas les milliers de pianistes qui travaillent leur instrument de par le monde, heureusement. Jadis, on disait « le vaste monde », mais cette expression n'a plus de sens, aujourd'hui, les écrans qui ne nous protègent de rien nous font entendre un milliard de gammes jouées simultanément et des vieillards qui s'étouffent dans leur café au lait du matin. Chaque coupure Internet est une bénédiction. Raphaële m'a appelé, hier, depuis sa voiture. Je n'avais pas allumé mon portable de la journée. « Tu es difficile à joindre » dit-elle. Si seulement c'était vrai… Internet n'est ni net ni interne. Je préfère les nénettes. Rendez-nous les bruits et le silence et leurs odeurs et leurs rires et leurs joues rouges et leurs culottes de coton blanc. Peu de gens me tutoient. Elle en fait partie, et tant pis pour la syntaxe. Je n'ai plus l'habitude d'entendre le « tu ». Une tache de soleil glissa de tes fesses sur la table. Tu sais à quoi je pense ? Je voudrais retourner dans mon rêve, oui, et y rester la journée durant. « Something went wrong, but don’t fret — let’s give it another shot. » Un autre instant s'est écoulé, et ainsi de suite… 

Dans les boîtes, tous ces corps, les uns sur les autres. Papa, Maman, les frères et sœur, la tante, les oncles, les grands-parents, les amis, les cousins, Christine, Sarah, Sarah, Anne-Sophie, Céline, Isabelle, et moi, parmi eux, enfant, jeune, moins jeune, vieux, sage, ridicule, beau, moche, tendre, ridicule, allongé, rétréci, en couleur, en noir et blanc, Try Again, silencieux, triste, hilare, ridicule, sacrifié, retourné, cocu, avide, plein de vie, étrange, morose, gigantesque partouze horizontale qui ne fait aucun bruit, on sera bientôt tous morts, on aura passé, on restera encore un moment dans les boîtes, jusqu'au grand incendie final qui peut-être n'existe même pas. On va retourner au « on » dont on n'aurait jamais dû sortir, le « on » de la Terre qui respire sans nous et avec nous. Tu sais à quoi je pense ? Oui, j'y pense tout le temps. Mes doigts courent sur son corps. J'écoute Si le jour paraît, de Maurice Ohana, joué par Alberto Ponce, le disque historique. Octave est penché sur sa guitare. Il était secrètement amoureux de Michèle, ce grand escogriffe si singulier. C'était tellement bizarre ! Il écrivait toujours au crayon à papier. Je ne peux pas l'imaginer au temps d'Internet, lui, impossible, encore moins avec un smartphone dans la poche. Comment fait-il ? Il ne s'est pas suicidé, j'ai trouvé une photo de lui en concert, sur la Toile. Je suis un rescapé. Nous sommes des rescapés mais personne ne le sait, ne le dit, ne le pense. Tout a disparu mais on fait comme si de rien n'était. Et il faut jouer la comédie, faire semblant de prendre au sérieux leurs conneries de virus, d'art, de politique, il faut faire celui qui se tient au courant, qui comprend ce qu'on lui dit, de quoi ça parle, qui continue de s'intéresser aux minettes, à leur cul et à leurs humeurs, comme si on avait encore un rôle à jouer dans cette pièce merdique. Il faut parler « clic », « connexion », « réseau », « trolls », « smileys », « boomers », « tik-tok », il faut avoir un avis sur Jean-Louis Murat et sur Daft Punk, sur Ruby Nikara et sur les « uber ». Merde ! Fermez-là ! Je me cache, vous ne me voyez plus. Je n'y suis plus. Ça ne répond pas. Je suis « difficile à joindre », je suis déjà dans mon tombeau, avec la guitare d'Octave et les fesses de Christine. Point d'orgue ! Je suis à Barcelone, ou à Carcassonne, et je lis des poèmes de Paul-Jean Toulet, je me fous éperdument de la Palestine et de l'Ukraine, et de Macron et de « Brigitte », et même de Causeur, je parle en tiers de tons, n'essayez même pas de comprendre, ce n'est pas à vous que je m'adresse, je suis à Zicavo avec Jérôme et Rose, à Zicavo avec André et Françoise, à Paris avec Glyne et Yvonne, avec Françoise, avec Lakshmi, avec Brigitte, avec Elisabeth, avec France, avec Sarah, avec Edwige, avec Thérèse, à la Sainte-Baume avec Anne et Michèle, je suis à Valliguières et à Avignon avec Catherine, à Ajaccio avec Christine et Pauline et Sophie et Céline, à Maclamod avec Christine et Anne, à Planay avec Anne et Annie et Barbara et Christine, je suis partout et nulle part, je vous interromps par mon silence, je vous laisse avec vos tatouages et votre musique et votre mauvais goût à crever, je n'ai rien à vous dire, je retourne près de Bill Evans, près de Paul Motian, près de Scott LaFaro. Some Other Time… Point d'orgue, point d'arrêt, silence, pause, TACET ! À moi les fantômes ! Allez tous vous faire enculer ! 

Ah oui, j'oubliais : ne montrez surtout pas de corps féminins nus sur les réseaux sociaux ! Oubliez ! C'est pas pour vous, ces choses-là. Je vous parle d'un temps où l'homme et la femme existaient encore un peu. 

dimanche 26 mars 2023

Mémoires de l'amour

Ce soir je suis heureux et triste. Je regarde La Dentellière, de Claude Goretta, un film de 1977 que je n'avais jamais vu. Pomme, le personnage interprété par la toute jeune Isabelle Huppert, est bouleversante. D'ailleurs, non, elle n'est pas bouleversante du tout, ce n'est pas ça, mais on la plaint infiniment, on est triste avec elle, on est malheureux avec elle. « Tu te souviens, quand on faisait les aveugles sur la falaise ? » Elle est merveilleuse. Ce n'est pas du tout mon genre, mais j'ai tellement de tendresse pour elle que j'en pleurerais, ce soir, et j'ai bien du mal à distinguer la tristesse du bonheur.

Cette année 1977 est décidément unique. 

J'ai reçu un sms de Raphaële qui me reproche ce que j'ai écrit sur elle, sur nous, dans Luna. Je comprends qu'elle puisse mal le prendre, bien sûr, et même je m'y attendais, mais je le regrette, car elle ne comprend pas. Ce n'est pas tant moi ou ce que j'écris, qu'elle ne comprend pas, que la littérature. Disant cela, je vais encore m'attirer ses reproches et peut-être la faire souffrir, si tant est qu'elle lise ces lignes. C'est pourtant la vérité. 

« On n'a pas réussi à vivre avec celle dont on pensait être amoureux. » C'est la première phrase qu'elle cite, à charge, en la commentant d'un : « Ciel, si j'avais su que c'était seulement pensé… » Puis elle continue par « Ça tombe bien, car il aurait fallu de toutes façons choisir entre elle et toi, et qu'à la fins des fins, c'est toi qu'on aurait choisie. » 

Tu te souviens, quand on faisait les aveugles sur la falaise ? La mémoire de l'amour, c'est exactement ça. Le souvenir de ce moment où l'on faisait les aveugles au bord du gouffre. Dans le film de Goretta, François demande à Pomme de fermer les yeux, et la guide de sa voix vers le bord de la falaise, de plus en plus près, jusqu'à ce qu'on finisse par fermer les yeux de terreur. Elle n'a pas peur. « Tu as confiance en moi ? » Oui, oui, qu'elle répond ! Pourquoi voudrait-il la tuer avant même de l'avoir eue ? Hein ? 

J'ai reçu un SMS de Raphaële qui me reproche de laisser entendre (d'avoir écrit) que j'aie fait semblant de l'aimer. Comment peut-elle penser cela, même une demi-seconde ; c'est un exploit ! Mais admettons. Admettons que je l'aie écrit. Citons le paragraphe en question : « Finalement, la vie est bien faite. On n'a pas réussi à vivre avec celle dont on pensait être amoureux ? Ça tombe bien, parce qu'il aurait de toute façon fallu choisir entre elle et toi, et qu'à la fin des fins, c'est toi qu'on aurait choisie, et que ç'aurait fait un drame. Déjà lorsqu'on dormait chez elle, et que tu n'avais pas le droit de monter sur la mezzanine avec nous, je me levais plusieurs fois dans la nuit pour aller te caresser et te parler à mi-voix, sur ta couverture, juste au bas de l'escalier, car je ne supportais pas cette mise à l'écart de fait que tu ne pouvais pas comprendre. La vie est bien faite car tu es morte avant moi. Si j'étais mort avant toi, que serais-tu devenue ?… Je préfère ne pas y penser. » Oui, oui, j'ai bien écrit cela, et je ne le renie pas du tout. Mais j'ai écrit aussi : « Il y a de l'orage, c'est la nuit. Sûrement, elle dort. Elle ne produit presque aucun bruit, en dormant. Si elle fait le moindre bruit, elle se réveille elle-même. (…) Quand on s'est rencontrés, j'avais pris l'habitude, depuis pas mal de temps, de ne jamais dormir avec une femme. C'était devenu une règle, un principe. Avec elle, j'ai redécouvert le plaisir de dormir contre une femme, dans sa respiration, dans ses bras, dans ses odeurs, dans ses cheveux. 2002, 2003… Je lui avais joué Schumann. Je me relevais en pleine nuit, je prenais la voiture, et je faisais cinq ou six kilomètres pour aller près de chez elle, à la campagne, un endroit paumé. Je laissais la voiture dans un bois, à trois cents mètres, et j'allais à pied, dans la nuit noire, vraiment noire, jusqu'à chez elle. Je ne voyais rien. J'entrais dans la propriété, je faisais très attention à ne pas faire de bruit, un quart d'heure pour faire cent mètres, je restais là, à écouter, à regarder la maison, assis sur un fauteuil de jardin. Elle n'a jamais su. Qu'est-ce que je venais chercher, là, en pleine nuit ? Je ne sais pas. Je crois que je venais pour savoir ce qu'était l'amour. » J'étais fou d'elle. Fou, d'ailleurs, oui, elle m'a rendu fou, littéralement. Elle a eu un cancer, dans ces années-là, et quand elle allait faire ses rayons, je voulais rester avec elle, pendant les séances, je voulais prendre ma part de ses souffrances, et j'aurais accepté sans aucune hésitation de mourir à sa place. J'ai d'ailleurs voulu mourir pour de bon, à ce moment-là. J'ai fini dans une clinique pour cinglés, à Annecy, sans qu'elle lève le petit doigt pour venir me voir ou m'en faire sortir. J'ai souffert le martyre. Mais tout cela, elle n'en a cure, elle l'a complètement oublié. Elle a complètement oublié que c'est elle qui n'a pas voulu de moi, et que j'en suis devenu presque dément. C'est fou tout ce qu'elle a oublié !

Je comprends quelle puisse être perturbée de lire ce que j'ai écrit, je ne suis pas complètement idiot, et d'ailleurs, à sa place, je serais sans doute choqué (ou blessé) également. Mais j'ai eu besoin, un jour, d'écrire ce que j'ai écrit. J'ai eu besoin de relire mon histoire, notre histoire, avec ces yeux-là. Un jour ! C'est le « un jour », qu'elle ne comprend pas. Elle voudrait une vérité à la fois intangible et absolue, ce n'est pas ce que je cherche. Elle voudrait du cent pour cent, du blanc ou noir, mais je n'ai pas accès à ce type de vérités, et je sais depuis pas mal d'années que l'on doit accepter d'en passer par des paradoxes et des contradictions, et des retours incessants, et des reprises, si l'on veut avoir une petite chance d'approcher le vrai, le vrai en dehors de soi, à côté de notre petit moi éphémère et instable. L'être ne se laisse pas enfermer dans un souvenir univoque. L'amour est une relecture infinie de lui-même qui passe par des phases opposées qui ne s'annulent pas. Le temps glisse sur lui-même, se contracte, se dilate, se mord la queue, se disperse, se reprend, se dilue, se concentre, mais continue, encore et encore, et nos souvenirs se transforment sans cesse, dès que nos yeux plongent en nous. Il n'y a pas de chronique de la vie amoureuse, il n'y a qu'un roman, perpétuellement en défaut et en travail, et qui ne peut que décevoir, dès lors qu'on tente d'être honnête avec soi-même. 

Arrivée en haut de la page. Se laisser glisser doucement tout en bas. Meurtre oblique, passage symbolique au ras de l'encre. Blancheur coupée par la buée courbe du temps. Je regarde ses hanches et mon regard s'éteint, se court-circuite lui-même. Le corps a été retrouvé flottant à la surface de la rivière. Décomposition française. Omelette baveuse et mal cuite. Elle était sans doute de ces êtres qui donnent toujours l'impression de parler par glissandos.

Ce n'est certes pas la première fois que je fais cette expérience douloureuse ou décevante : personne ne veut de la vérité, et en amour moins encore qu'ailleurs. Il paraît qu'il est impossible — ou interdit — d'être à la fois dans l'amour et dans la vérité. Cela doit être écrit quelque part, dans un grand livre aussi introuvable que péremptoire. Tout se passe comme si les femmes amoureuses ne l'étaient que durant ce laps de temps dans lequel elles sont sourdes et aveugles, et à moitié folles. Vient ce moment, toujours, où elles recouvrent la raison et semblent se réveiller d'un mauvais rêve. Les deux états ne peuvent pas coïncider, ils s'excluent l'un l'autre comme l'huile et l'eau. C'est ce qui nous rend fous. On ne peut décidément pas se mettre d'accord. Il y a trente ans que ça dure, en ce qui me concerne : je ne crois plus à l'amour-sentiment. Si l'amour n'est pas une décision, une œuvre d'art en acte, un travail, une volonté, il n'existe pas, ou il dure six mois. C'est pourtant vérifiable ! On a beau le dire immédiatement, elles ont beau dire oui, oui, bien sûr, ça ne change absolument rien. Il y a une surdité de principe qui s'oppose à la réalité de toutes ses forces. L'amour-sentiment doit leur sembler beaucoup plus sexy, ou authentique, ou fun, je ne sais pas… 

Si mes souvenirs m'entraînent à ce point étrange de mon histoire où ils me conduisent à douter rétrospectivement de mes sentiments, alors que je sais sans l'ombre d'un doute qu'ils ont été forts et sincères, je me dois de l'écrire, de le penser, même si cela peut être inconfortable et désagréable. Comment ne douterait-on de ce que nous avons vécu ? C'est le contraire qui me semble invraisemblable, à moi ! Nous voyons tous autour de nous se déployer le désastre de l'amour réel et concret chez 99% de nos contemporains, et il faudrait prendre pour argent comptant ce que nos sens nous ont suggéré au moment où l'autre entrait en nous comme l'étrave d'un brise-glace ? Nous avons pourtant le droit de changer de lunettes, quand nous constatons que le contour des choses devient flou : ce n'est pas immoral ! Je ne suis pas le même que celui que je fus il y a vingt ans, mais cela ne peut pas m'interdire de lui demander des comptes et de lui suggérer de regarder différemment le monde qu'il a traversé. Je n'ai pas plus raison aujourd'hui que je n'ai eu raison alors, mais rien ne m'empêche de lire autrement le roman que mon corps a écrit autrefois. La vérité doit-elle se maintenir à travers la modification d'un sujet, ou la variation inéluctable de l'être s'accompagne-t-elle nécessairement d'une vérité mouvante ? Le passé composé parle autrement que l'imparfait de celui que nous fûmes. Il y a une différence entre écrire que nos sentiments « ont été forts et sincères », et qu'ils « étaient forts et sincères ». En réalité, tout signe est double. Aucune des traces que nous laissons ne peut avoir un seul sens, et dès que nous parlons, dès que nous affirmons, les contraires se mettent en mouvement, se placent face à face et se défient du regard. C'est le temps qui les départage. C'est l'instant qui met son doigt sur le plus ou le moins. 

Je pourrais te répondre que si tu doutes de mon amour pour toi, c'est que tu ne m'as pas aimé, et je serais tout aussi légitime que toi en l'affirmant. Mais la question n'est pas là. Mon livre n'est pas un dossier (à charge ou à décharge). Tu cherches dans ce que j'ai écrit un manifeste et un constat alors que je ne suis capable que de poser les quelques questions qui relient celui que je fus à celui que je suis. Je ne suis pas Dieu. Ce que j'écris n'est réel que dans le temps où je l'écris. C'est une trace que je veux laisser, pas la Réalité — et je serais bien ridicule de croire que je peux la livrer. Toute ma vie n'est qu'une relecture permanente. Rien n'est stable, rien n'est immuable, et peut-être que rien n'est vrai. Il m'étonnerait beaucoup qu'il en aille différemment pour toi. C'est désagréable ? Oui, ça l'est. Les bonnes nouvelles ne dépendent pas souvent de notre volonté. D'ailleurs, m'as-tu aimé ? Il y a beaucoup d'éléments qui pourraient me faire douter, tu sais. Après tout, c'est bien toi qui es partie… Mais rassure-toi, je ne vais pas les énumérer ici. Sache seulement que tu m'as arraché le cœur à de nombreuses reprises et que, peut-être, les quelques phrases que tu me reproches sont une forme de vengeance un peu puérile. Écrire, c'est aussi se venger de la douleur que les autres nous infligent en leur montrant que nous aussi nous sommes en mesure de les faire souffrir. Mais ce ne sont que des phrases ! Jamais elles n'auront la férocité de certains gestes ou de certaines lâchetés. Je ne cherche pas à te faire de la peine, je ne crois pas, mais il est vrai, pourtant, que l'amour qu'on porte à un animal est très différent de celui qu'on porte à une femme, car l'on sait immédiatement qu'il ne sera pas déçu. Jamais. Il est infini et non négociable. La bête ne changera pas d'avis parce qu'un homme plus jeune ou plus beau ou plus riche ou plus soumis passe à portée de patte. Tous ceux qui ont aimé un animal connaissent ce sentiment bouleversant qui donne une idée de l'infini, c'est-à-dire de l'amour débarrassé des mille petits poisons ordinaires et de la négociation permanente qui l'accompagnent fatalement quand il se développe entre deux humains. 

Que tu sois « désolée de l'amour », je le comprends d'autant mieux que c'est aussi mon cas. Je disais il y a peu à une jeune femme que je n'avais jamais réussi en amour, alors que l'amour était la grande affaire de ma vie, et elle me demandait ce que j'entendais par « réussir en amour ». La question mérite d'être posée. Je crois que ce que j'appelle ainsi, c'est tout simplement de continuer à croire qu'aimer est possible, quand l'autre s'ingénie toujours à nous faire renoncer à cette chimère. Ce que je ne pardonne pas aux femmes, c'est qu'elles passent très rapidement d'un état dans lequel l'amour est tout à un état dans lequel il n'est plus rien. Elles semblent toujours perdre la mémoire avec cette facilité et cette assurance que nous ne connaîtrons jamais, même quand nous jouons aux cyniques. Et en plus, vous avez le toupet de nous reprocher « d'aimer l'amour » ! Eh bien oui, je l'admets aujourd'hui sans honte, c'est l'amour que j'aime. Qu'on ne nous prenne pas pour des imbéciles ! L'amour de l'autre, je ne l'ai encore jamais rencontré, et d'après ce que je comprends, je ne suis pas seul dans ce cas. 

J'aurais pu me contenter de répondre à Raphaële qu'elle ne devait pas prendre mon texte « au premier degré ». Ç'aurait été bien paresseux, et surtout faux. On peut parfaitement prendre un texte au premier degré, à condition de ne pas s'en contenter. Les divers degrés de sens ne s'annulent pas les uns les autres, quand on lit. Ils se complètent. Lire, c'est creuser des galeries de vérité qui vont se croiser et de se décroiser d'une manière très complexe, presque à l'infini. On peut s'arrêter sur l'une d'entre elles, un moment, mais l'on sait que ce moment ne durera pas, qu'un autre viendra le recouvrir et lui donner une direction qu'il était impossible de prévoir. C'est ainsi que les textes parlent. Ils ont plusieurs bouches et parlent plusieurs langues. 

Écrire, c'est faire l'aveugle sur la falaise. On avance jusqu'au bord, les yeux fermés, on sait qu'on peut tomber, mais la tentation est trop forte de voir ce qu'on va voir quand on ouvrira les yeux. C'est comme l'improvisation au piano. Ça peut s'arrêter à tout instant, le tissu peut se déchirer, mais il faut bien y aller voir tout de même.