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jeudi 31 août 2023

De bon matin, à Bandol

« Les hommes ressemblent plus à leur temps qu’à leur père. » 

Mon temps, ce fut d'abord celui de la “micheline” (qui n'en était pas vraiment une) qui nous emportaient à Annecy, ma mère et moi, quand j'avais quatre ou cinq ans, et que cette dernière me chantait l'Arlésienne de Bizet. De la chanson, je n'entendais que le premier vers : « De bon matin, j’ai rencontré le train », et ce train était celui, jaune et rouge, qu'il arrivait que je conduise, guidé par le machiniste, grâce à une mère très persuasive. Les rois mages ne m'intéressaient absolument pas, je n'en avais que pour les rails, les aiguillages et la cabine de pilotage, les manettes, les compteurs, les tuyaux, les bruits et les secousses. Nous étions trois rois debout parmi les étendards, l'homme, la mère et moi, dans les odeurs d'essence et d'huile. Devant nous, le monde déroulait son théâtre rythmé : le son des roues sur le rail est une des toutes premières musiques que j'aie entendues, et je n'oublie jamais ce rythme vital et rassurant. 

Il suffisait de s'éloigner de vingt kilomètres de la maison pour être dans un autre monde — dans le vrai monde, plutôt. De bon matin, c'est la civilisation qui paraissait, qui sortait de son sommeil, qui se dévoilait aux yeux de l'enfant qui n'en croyait pas ses yeux. Ainsi allait le monde qui n'était pas encore saturé de dialogues, dont le bruit était encore tenu en respect par la crainte et la confiance, par l'amour et la tendresse consacrée. Silence et parole, de là où je me tiens aujourd'hui, me paraissent avoir été miraculeusement dosés, équilibrés, ordonnés par une sagesse intime et grave qui jamais ne se disait mais qui modérait chaque geste et chaque sentiment.

Pendant ce temps-là, le père avait une vie inconnue, dissipée, dont les échos nous sont parvenus longtemps après les mille détours de la rumeur. La débauche et la liberté n'étaient pas encore sœurs, les voyages avaient le caractère paisible et doux de la sieste d'été ou d'une promenade dans les paysages familiers qui bordaient les heures lentes. Les distances étaient courtes, à portée de sens, qui ne ridiculisaient pas notre entendement commun, qui ne nous perdaient pas au milieu de nulle part ; pour le dire en d'autres mots, le tourisme, indésiré, nous était inconnu, et le pays, dont chaque corps était une anamorphose, avait encore une raison d'être indiscutable et charnelle. La voiture, le train, étaient tout ce qu'il nous fallait, et nous suffisaient, quand ce n'était pas le vélo ou la mobylette. Les jumelles, le microscope et le téléphone nous donnaient la mesure d'un monde seulement amplifié par la télévision naissante. L'image et la globalité avaient encore une fausse modestie de première communiante, elles cachaient bien leur jeu. L'universalisme était un provincialisme ; nous n'y croyions que parce que l'étranger, le vrai, nous était inconnu, que nous situions dans un ailleurs féérique. L'exotisme, ce péché auquel nous succombions avec des gourmandises adolescentes et naïves, avait le goût de l'éphémère. Nous savions bien qu'il faudrait vite en faire le deuil : c'était une question autant morale qu'esthétique. Il restera pourtant fiché en nous comme une dent cariée à force d'avoir mâché trop de sucreries, de nous être étourdis de pittoresque et d'oblatives niaiseries. L'univers s'est peut-être vengé d'avoir été si ingénument considéré, avec autant de légèreté que d'arrogance ; il est désormais à l'intérieur de chacun d'entre nous, comme une caverne sans limite et un spasme mauvais qui fait éclater nos rêves et nos sens, et les disperse aux quatre vents de la perception. Sans les machines, nous sommes dorénavant incapables de nous saisir du monde qui ne nous entoure plus qu'au second degré, qui s'éloigne au fur et à mesure que la technologie arraisonne nature et culture et pénètre jusqu'au cœur de nos songes. Plus nos machines sont puissantes et perspicaces plus nous nous laissons dériver à l'extérieur du nous qui nous reliait aux autres : Tout laisser derrière soi, avant même la mort, alors même que nous croyons posséder la matière et ses liaisons fortes, est devenu une habitude qui nous éblouit et nous étourdit. Nous avons cessé de croire que le prochain est proche — c'est trop simple — pour épouser d'autres croyances plus abstraites, à l'abri de nos écrans. 

Ils veulent des enfants, mes contemporains, ils ne veulent même plus que ça, mais ils ont peur de tremper leur queue dans un vagin, alors pour se changer les idées ils vont au bout du monde sans carbone, pour en chercher. C'est du sport, c'est moral et quand ils donnent des gifles ils s'excusent vite fait, même avant qu'elle parte — toujours sur le qui-vive : les mères sont aux aguets, dans les Airbnb et les aéroports, ça rigole plus du tout. C'est pas eux qui prendraient une micheline pour faire vingt kilomètres en chantant du Bizet. Leurs rêves sont si grands qu'ils sont à l'intérieur, sans espoir d'en réchapper. Ils n'ont plus de pères, plus de mères, plus que des potes et quelques putes. De bon matin, ils font de la muscu en matant les news et les selfies du jour sur Twitter. Ne pas avoir de père délivre de la folie douce qui tient les enfants à l'abri de la poésie machinale. Mais tout ce qui les intéresse, c'est la température des pôles, les chiffres, les courbes des ventes et la survie éternelle. L'obscénité est la plus belle découverte de l'adolescence, si vous voulez mon avis, et les femmes sont aussi bêtes que la vie. File-moi ton obole, / Ma belle Fernande, / Que je me gondole / Comme une légende / Sur mes pauvres guiboles.

Relisant des textes que j'ai écrits il y a quinze ans, il arrive que je ne les comprenne plus du tout. Relisant celui-ci, que j'avais laissé en plan depuis quatre jours, je ne le comprends déjà presque plus. Dimanche, j'étais dans Bizet, mais aujourd'hui je suis avec Charlie Parker et Wayne Shorter. Il ne sert à rien de faire semblant : l'être est une fiction mal ficelée — je ne suis plus qui j'étais hier-soir et je ne sais pas qui je serai ce soir. C'est à Bandol / Que je bande. / C'est une farandole / Au goût d'amande, / Mais je dégringole / Et j'en redemande. Sans l'effroi, le sexe n'est pas grand-chose. Sans le sexe, l'écriture n'est rien : le sexe est une caisse de résonance pour les mots. De bon matin, seule la fantasia chez les ploucs nous redresse le museau. Pas un souvenir n'est resté. Depuis deux jours, j'essaie de faire quelque chose avec ce texte, c'est l'amère mêlée au soleil. Quand je suis face au texte lui-même, je ne sais pas, les idées que j'ai disparaissent, il ne reste plus que le texte, comme un bloc mort, dont je ne sais pas quoi faire : le temps se disloque et se déglingue en moi ; tout se ramollit ; j'essaie d'attraper et de retenir quelques morceaux au passage. Micheline montre-moi vite tes miches, au fin fond des marais ! 

samedi 8 juillet 2023

Y a du reste [Journal] 28 mars 2002

 (Jeudi 28 mars 2002, TGV pour Aix)

Ma voisine, fort jolie, qui chuchote au téléphone avec son petit ami (sa petite amie ?) en suçant son pouce. Le contrôleur arrive, lui demande son billet, et lui dit, en le lui rendant : « Vous avez de jolis yeux ! » « Merci » répond-elle en ayant l'air de trouver le compliment banal. Je lui dis en riant qu'à moi on n'a rien dit. Elle me répond : « Oui, j'ai remarqué. » Le contrôleur se retourne et rit avec nous. 

Déjeuner avec Thérèse dans un restaurant de la rue Delambre. « Tu diras à Sarah qu'elle ne sait pas se maquiller. — Ah bon ? — Oui, tu n'as pas remarqué, là, sur les paupières, les emplâtres ? Ça fait très années 60. Elle le met avec les mains ou quoi ? Non, mais, je dis ça, mais elle reste tout de même très mignonne, hein, y a du reste… mais enfin, c'est dommage ! — Bon, c'est promis, j'y ferai plus attention. » Et c'est vrai : ce genre de détails m'intéressent prodigieusement, et je m'en veux beaucoup de ne pas y avoir prêté plus d'attention. 

Thérèse a sûrement raison, Ça me paraît tout à fait possible, à cause du parfum de Sarah. En fait, elle a deux parfums. Allure, de Channel, qui lui va parfaitement, et un autre, qui n'est pas un parfum de marque, une chose écœurante et enfantine, à base de mûre, qu'elle aime beaucoup car elle pense qu'il est plus original, qu'il la figure mieux qu'Allure, un parfum aujourd'hui très porté. C'est en quelque sorte son “parfum intime”, « de moi à moi », dirait-elle, celui qu'elle utilise lorsqu'elle veut se sentir unique, au risque de déplaire. J'avais moi aussi cet état d'esprit, quand j'avais dix-sept ans : plutôt le mauvais goût qu'un goût qu'on aurait partagé avec autrui. On se choisit un uniforme, qu'il soit d'ordre vestimentaire, qu'il concerne la coupe de cheveux, le parfum, ou la démarche, et l'on ne peut plus sortir sans lui, sous peine de se sentir flotter dans une sorte de légèreté vertigineuse. On aime la lourdeur, l'être vissé au fond, aux semelles de plomb et à l'esprit borné de celui qui paraît, précédé de cette formidable aura tautologique : je suis celui que je suis et rien d'autre, et votre regard m'indiffère absolument. 

À l'instant même où j'écris ces lignes, mon corps est traversé de frissons : la jolie noire qui se trouve à deux rangées de moi a ses fesses à vingt centimètres de mon nez car elle est obligée par le volume de sa valise de se reculer vers mon siège pour la descendre sur la banquette, et ce cul sublime délivre un feuilleté d'odeurs paradisiaques. Je sens — à la fois — l'odeur de son cul, l'odeur de sa chatte, l'odeur de ses sous-vêtements légèrement humides (il fait chaud, elle fait un effort), l'odeur du tissu fraîchement lavé (le coton et la lessive), et j'ai même l'impression de sentir l'odeur de sa petite culotte sous le fer à repasser brûlant. Ma voisine s'est endormie. Non seulement elle a « de beaux yeux », mais elle a surtout un très beau nez, avec une narine un peu ouverte, et un petit grain de beauté à droite. Elle sourit vaguement en dormant, ses paupières sont closes mais tout juste, sans qu'aucune pression ne se fasse sentir, elles reposent l'une sur l'autre de si légère manière que je crains à tout instant qu'elle ne surprenne mon regard. Se réveillerait-elle que je pourrais lui dire : « Ne vous en faites pas. Je vous regarde dormir sans vous désirer, je profite seulement de cette pose magnifique que vous me refuseriez si je vous la demandais. Je ne pense pas à votre sexe, même pas à vos fesses qui, par instant, touchent ma cuisse, je me contente de votre nez, de sa chute vers votre lèvre supérieure, légèrement moustachue, et des petites entailles qu'on y voit, et dont votre sommeil confiant accentue peut-être le relief. Vous faites partie de ces femmes dont la commissure des lèvres donnent irrésistiblement envie d'y glisser la langue, pour les ouvrir comme on ouvre un sac à main, en douce, pour y sentir les poudres, le tube de rouge à lèvres, la brosse à cheveux, les mouchoirs et les gants. » 

« La vraie joie ne dure qu'un printemps. » (Li Po)

lundi 3 juillet 2023

[Journal] 12 et 27 décembre 2002

 Jeudi 12 décembre 2002, 7h20 du matin, TGV pour Aix-les-Bains)

Hier, venu à Paris pour voir Valérie. Non, venu à Paris pour baiser Valérie. « Je ne demande que ça. «  me dit-elle à plusieurs reprises. Curieux qu'elle soit « amoureuse de moi » ! Hier, pour la première fois, elle m'a dit : « C'est parce que vous écrivez bien, que je suis là. » Il m'aura donc fallu attendre 46 ans pour connaître le pouvoir des mots. « C'est ma fierté de vous faire bander ! » Cette phrase est une des plus belles que j'aie entendues. On s'est tellement écrit, avec Valérie (emails) : plus de mille messages en deux mois et demi ! Il va falloir revenir à plus de modération. Ni elle ni moi ne pouvons tenir le rythme. Elle a en sa possession la quasi totalité des fragments de Sarah, Printemps. Nous devions en parler, hier, mais bien sûr, nous nous plus occupé de nos corps respectifs. Valérie a des seins prodigieux, comme je n'en avais pas vus de tels depuis longtemps. Elle portait un string, assorti à son soutien-gorge, des bas blancs. Son con sentait un peu l'urine quand je l'ai déshabillée, mais ce n'était pas désagréable. Le moins qu'on puisse dire est qu'elle ne possède pas le don insolent de Sarah pour faire l'amour. On voit qu'elle n'a pas beaucoup d'expérience. Cela dit, elle est partante pour à peu près tout, à condition que ce soit moi qui lui dise quoi faire. Quand elle baise, elle se tient les seins, pour qu'ils ne bougent pas trop. Comme c'est dommage ! Je ne sais si c'est parce que cela lui fait mal, ou bien si c'est parce qu'elle en a honte (qu'ils bougent autant), auquel cas il faut que je lui dise de ne pas me priver de ce plaisir. 

Le ciel est plombé. Très sombre en haut, avec une mince bande claire le long de l'horizon, d'un gris liquide de mercure bleuté, zébré ça et là de légères cicatrices de nuages noirs. Le jour commence à se lever, pas encore de soleil. Mes voyages à Paris sont si brefs. Juste baiser. À l'hôtel, rue Mahler. Très bonne idée : ne venir à Paris que pour un cul, une main sur ma queue, une bouche sur mes couilles. Quelle femme étrange ! Pas sûre d'elle et pourtant si téméraire. Tenant parole. « Mon premier homme a été mon père ! » Je réfléchissais : pourrais-je dire : ma première femme a été ma mère ? Non. Ma première femme a été ma sœur. La brume a uni le ciel, dans un dégradé de bleu poussiéreux. J'ai peu dormi, de 2h à 5h30, avec deux interruptions étranges, où l'envie de pisser était si intense, comme si j'avais une infection urinaire. C'est magnifique, quand une femme se donne comme ça. Elle n'a rien caché d'elle ; j'ai été plus pudique. 

——

Vendredi 27 décembre 2002 (Chez Brigitte, dix heures et demie du matin)

Deuxième partita en ut mineur, par Argerich

Valérie vient de passer au petit matin. Elle m'a réveillé, s'est glissée dans le lit en slip et soutien-gorge. Elle a joui deux fois, coup sur coup, très fort. Elle était venue pour ça. Elle est repartie très vite, elle allait au travail. Quand je me suis levé, j'ai trouvé un croissant et une baguette de pain frais à la cuisine.

lundi 26 juin 2023

[Journal*] samedi 13 juillet 2002

(TGV pour Aix, dix heures du matin) Voiture 5 (fumeurs) !

Il y a un monde fou. Hier-soir, diné avec Sarah, dans une petit restaurant italien de la rue où se trouve La Boussole… On est passé devant, on a souri, mais pas un mot… Je me suis beaucoup ennuyé. Beaucoup.

« Je ramène tout à moi, c'est ça ? » Oui, pour emprunter un raccourci, c'est exactement ça, Sarah ; sortie du cercle intime, de l'hyper-intime, même, je me rends compte que tu deviens affreusement inintéressante, grossière et mesquine. Ton intelligence n'affleure dans la sphère de l'échange amical, de la conversation, que par une pigmentation extrêmement éparse, dégarnie, pauvre. « Ah, tu vois, ça, ça m'intéresse ! » me dit-elle quand j'essaie de lui dire, avec précaution, ce que je viens d'écrire. Va-t-elle enfin sortir de son igloo de clichés, va-t-elle déposer un instant son habit de lumière ? Las, elle s'engouffre avec une gourmandise désespérante dans une galerie des glaces, dans un tout petit bazar psychanalytique qui n'est pas si éloigné que ça des préoccupations des lofteurs. Elle me raconte une « matinée psy ». « On a fait des collages… » Je m'agrippe à mon verre, ça sent bon, nous sommes au jardin du Luxembourg. Un groupe de filles-femmes-mamans et deux psys… Sarah l'artiste avait voulu amener sa copine « encore vierge à 26 ans » (« tu me la présenteras ? »). « Mais on étouffe dans votre collage, il n'y a pas un espace vide, et cet arbre en l'air, là, ça ressemble à quoi, vous n'avez pas les pieds sur terre, vous, hein, d'ailleurs, voyez, Mesdames, ce nounours, et ces petites menottes de bébé, oui, les menottes, d'accord, font remonter un peu la note, et puis, artistiquement, c'est assez joli, faut r'connaître, m'enfin, vous avez besoin d'affection, mon chou, et un petit lavement ? Non ? Vraiment ? Bref, « c'était super-intéressant, tu vois ?! », oh, que oui, que oui, je vois comme si j'y étais, relaxez-vous, lâchez vos sphincters, la langue prend toute la place dans votre bouche, touchez votre ventre, soyez amies avec votre corps, aimez-vous, acceptez votre plaisir d'être là, laissez votre dos couler dans le sol, vos fesses prendre toute la place qu'elles veulent, votre nombril est en quête de lumière, votre vagin est une fleur qui sent bon, etc. Oh, Satan, tu as pris les traits d'une maman-d'aujourd'hui-bien-dans-sa-peau et de toute cette marmaille beuglante qui saccagent Paris à coup de trottinettes et de rollers. (« Oh, c'est hyper-sympa, la glisse ! ») Ta gueule ! Vos gueules ! Arrêtez cette diarrhée, laissez-nous respirer les dernières roses, laissez-nous DORMIR ! Elle se gratte les ailes du nez, elle se gratte la tête. Me pique une cigarette. « Qui suis-je pour toi ? » Merde. La question la plus con de la soirée ; qu'est-ce qui m'a pris ? Peut-être avais-je peur que mon ennui ne se voit trop ? « Tu es amoureux de moi ? » Je ne réponds pas mais je fais une tête qui ne peut que laisser penser que la réponse est positive. Je lui dis qu'on est en plein malentendu. Elle ne comprend pas de quoi je parle. « Ça te va si on partage le repas ? » 

Je suis pressé de rentrer me coucher. Même pas envie de la baiser. Tout en sachant pourtant qu'il n'y aurait précisément que cela qui pourrait sauver la soirée. Mais je suis fatigué de l'écouter s'écouter. Je débranche mon sonotone et je prends mon air d'idiot, beaucoup ailleurs, déjà provincial. Du coup elle n'a plus envie de s'en aller, alors je ferme mon sac, je pense à la mère qui doit être en train de m'appeler, je souris, alors elle se lève, la bouche un peu serrée, mais pourtant soulagée, et peut-être déçue.

« Tu as des projets ? » Je réponds que mon projet est de ne pas en avoir. Elle croit que je plaisante. 

[Journal*] vendredi 12 juillet 2002

(TGV pour Paris, dix heures du matin)

Il fait beau, nous longeons le lac. Beaucoup de monde dans le train aujourd'hui, et demain, ce sera pire. Ce voyage est un rien stupide, mais il va sans doute me faire du bien. Mère m'a laissé partir avec beaucoup de tristesse, mais assez calmement. J'avais attendu la dernière extrémité pour lui annoncer que je la quittais 32 heures.

« Ne t'inquiète pas !

— Je ne m'inquiète pas, mais ça va être long. Tu me manques…

— Tu me manques déjà aussi… »

Elle n'était pas trop mal, ce matin, mais elle avait rêvé qu'elle s'était levée, et avait « tout préparé elle-même » ! « Mais alors, ce n'est pas vrai ? J'ai rêvé ? » me dit-elle avec un rire affreusement déçu. Et c'est vrai qu'elle

Il ne ferait pas de mal à une moche

Il ne faut pas courir deux lèvres à la fois

dimanche 29 janvier 2023

Déserts (D. 956)


L'homme n'a pas le choix, il regarde le paysage par la fenêtre du train en marche. Il doit savoir. Il doit savoir ce qui l'environne, il doit savoir où il va, il doit connaître les paysages qu'il traverse. Même s'il ne voit qu'une nature uniforme recouverte de neige, même si ce qu'il voit n'est qu'une partition muette dont il ne comprend pas les indications, dont les signes parlent une langue qui lui est étrangère, il n'a pas le choix, il doit interpréter ce qu'il voit. Il doit savoir mais il doit aussi et peut-être surtout faire comme s'il savait, comme s'il comprenait ce qui lui est dit. Il ne peut pas être un étranger. Il est un étranger (à la nature et à l'humanité) mais il ne peut pas se conduire comme un étranger. Il est assis dans un compartiment chauffé et il voit défiler le paysage. Il regarde et il écoute. Il aime ce qu'il voit. Toute cette désolation, toute cette nature muette lui semble le comble de la beauté. Il est seul dans le compartiment, il ne peut donc pas partager ses sentiments et ses sensations. Son corps réagit à ce qu'il voit, à ce qu'il comprend ou ne comprend pas, il sent le sens qui monte en lui, c'est un fluide impur, un plasma qui charrie des morceaux de nuit et de lumière, des escarpements et des rondeurs, des lettres et des nombres. Tout son être est là, dans ce compartiment de train. Il voudrait dire, il voudrait partager ce qu'il ressent avec un être aimé, mais il sait que si la chose était possible elle s'abolirait dans l'instant. Alors il a la tentation de prendre un cahier et de noter ce qu'il voit mais il ne le fait pas. Il n'a pas confiance. Il veut rester là, avec lui-même et avec le temps. Alors il reste immobile et continue de regarder, de voir et d'entendre et de ne pas comprendre. Tout vient en même temps : la sensation, la frustration, le désir, la solitude, le déchirement, le sentiment d'abandon, la peur, l'obscurité et la beauté, la lumière aveuglante et la tension légère d'un corps qui se sent vivre. Il habite le monde et le monde est désert, en cet instant, désert comme l'intérieur de son être, comme sa pensée muette et avortée. Il est au bord du monde et dans le monde simultanément, dans le crainte et la paix. Le train va toujours. Le paysage défile, avec des variations infimes ou accentuées, avec des absences, aussi, mais avec, toujours, cette linéarité et ce chant calme qui maintient l'homme en vie, à l'intérieur de lui. Sa conscience lui paraît translucide, sans épaisseur, étale, mais il n'est plus celui qu'il était hier, ou même celui qu'il était avant de monter dans ce train, et il ne sait pas si, quand il sera descendu du train, ce qu'il est en train de vivre aura encore une quelconque réalité ; il ne sait même pas s'il en aura le souvenir. Il se dit qu'il est possible que ce qu'il est en train d'éprouver n'existe que dans le temps de son être présent, à l'intérieur du train en mouvement. C'est effrayant — et très doux. Les voyages en train sont ce qu'il préfère, et de loin. Les courbes sont douces, on les éprouve en même temps qu'on les voit (on peut les lire) et le rythme régulier et doux des chocs sur les rails rassure et calme son cœur, son cœur qui peut dialoguer avec ce rythme. Il est impossible d'ignorer le monde qu'on traverse, et l'on doit faire semblant de le comprendre, mais même dans les moments où personne ne nous observe, nous ne pouvons nous absenter de ce qui nous relie à lui : la plaine désolée et froide se donne à nous, ni plus ni moins que l'adagio du quintette en ut de Schubert. Tout a disparu, les amis, les femmes, le hasard, la mère et le père, les petits bonheurs précaires lui semblent dérisoires, il ne reste plus alors qu'une longue et interminable mélodie qui l'enveloppe et qu'il ne comprend pas plus que ce qu'il voit et ressent. Mais il n'y a que cela. Rien d'autre. Il est seul avec le paysage et le temps.

Il est là, c'est tout. 

La musique est l'art où il y a le moins de pensée. Il ne sait plus où il a lu cette phrase. Elle est vraie, très vraie, et elle est également fausse, très fausse. Elle est aussi fausse qu'elle est vraie. Ces phrases sont sans doute celles qu'il préfère. Il s'abandonne à elles, comme un enfant qui a confiance. Il n'essaie pas de percer leur mystère, ni de les faire tomber en un sens ou un autre, il ne veut surtout pas les fixer. Il se laisse bercer par leur vérité relative et incertaine, il se met en elles comme son corps est à l'intérieur de ce train qui traverse le paysage. Il est là, avec elles, c'est tout. Il restera toujours un étranger parmi ces phrases, mais un étranger familier, un étranger placide qui n'essaie pas de changer ce qu'il voit et entend, qui ne désire pas s'assimiler, ni qu'on le reconnaisse, ni qu'on lui donne une place. Il préfère rester dans le mouvement calme du train qui traverse le paysage, et qui ne laissera aucune empreinte. Il reste en silence. Il préfère écouter. Ne rien saisir. Ne rien retenir. La musique va, elle le traverse et elle disparaît du même mouvement, sans laisser de traces. Restent la blancheur, la paix, et la solitude. Reste le temps, qui ne le quitte pas, qui frémit doucement en lui comme une lueur pâle ; c'est un temps froid, économe, silencieux, au rythme simple, monotone et consolant. La douleur s'est tue. La couleur aussi. Très peu de notes, très peu de pensées, on a juste ce qu'il faut d'air dans les poumons pour ne pas mourir. Aucun cri. 

Il pense à ce jour prodigieux des années soixante-dix (74, 75, 76 ?) où il revenait d'un long voyage en train, en hiver. Le faisait froid, il faisait très beau. Tout était gelé. Il marchait vers la maison, depuis la gare, un xylophone sur le dos, avec son sac, aussi, et, dans le dernier tournant vers la droite, route de la Fuly, il avait connu cet instant qu'il n'a jamais oublié. Il avait en tête une chanson d'Amalia Rodriguez et il était si heureux que l'air lui manquait, et dans ce sentiment pauvre et aride il avait inscrit son cœur comme une braise hurlante. S'il était mort, tout irait bien, mais il était en vie, à cet instant-là, et la vie était plus que la mort, alors qu'elle lui ressemblait comme jamais. C'était comme un trou dans le temps. Il était tombé dans ce gouffre ensoleillé, glacial et paisible qui repoussait les frontières de la vie et de son être. Il n'avait pas eu le choix. Sentiment d'absolue solitude qui soudain dissout la tripe et fait sortir de la contingence et du hasard.

On s'est extrait du temps, le temps d'un pizzicato de violoncelle. C'est possible. 

Il y a ces déserts lumineux, dans la vie simple, dont on sait qu'ils sont des seuils, des passages, et que notre existence n'est que la tentative toujours renouvelée et toujours déçue de les retrouver, une fois qu'on les a connus. 

jeudi 4 décembre 2014

Première ligne (4)


Arrivée en haut de la page. Se laisser glisser doucement tout en bas. Meurtre oblique, passage symbolique au ras de l'encre. Blancheur coupée par une buée courbe. Je regarde ses hanches et mon regard s'éteint, se court-circuite lui-même. Le corps a été retrouvé flottant à la surface de la rivière. Décomposition française. Omelette baveuse et mal cuite. Elle était sans doute de ces êtres qui donnent toujours l'impression de parler par glissandos. Que faisiez-vous à sept heures et demie du matin ?

Je n'ai jamais aimé me lever à sept heures et demie. Sept heures, huit heures, six heures, même, tout ce que vous voulez, mais pas sept heures et demie ! Cette demi-heure me gâche la journée. Dépêche-toi, tu vas être en retard ! En retard ? Mais je le serai toujours, je l'ai toujours été. Je manque. Je sèche. Je rate. Absent. Pas là. À la dernière minute, je descends du bus, du métro, je change de trajet, je suis cette fille, j'entre dans ce bistrot, je vais au cinéma. Ne comptez pas sur moi ! Je vous décevrai. Je me suis déçu, depuis toujours. Alors ? Personne… J'ai rendez-vous avec l'absence, le manque, le trou dans l'emploi du temps, la feuille arrachée, l'adresse perdue, le réveil cassé, je me suis rendormi. Un avion à prendre, un examen, une date, un planning, une feuille de route ? Plutôt la pendaison, le saut dans le vide, le suicide dans le congélateur. Répondre à des questions c'est toujours un supplice. Pourquoi, comment, à quelle heure, et ta sœur ? Et ce rouge, là, qu'en pensez-vous ? Je ne sais pas, je ne sais pas, je ne sais PAS ! Ils ne me croient pas. Ils pensent que je veux cacher des choses, que j'ai des secrets. Pourquoi avez-vous modulé ? Taisez-vous, je vous en prie ! Vous faites trop de bruit, vous allez me réveiller !

Je flottais donc sur la mer, et, avec mon bras pendant (ou était-ce mon sexe ?) je dessinais des motifs dans le sable, c'était très  beau, quand la mer s'est retirée. Tu ne vas pas nous refaire le coup de Jésus ! Eh bien si, justement, on en revient toujours là. Je lisais les Évangiles, je n'y comprenais rien. Il faisait un putain de beau temps, on était tous à poil, j'étais tout seul. Le soir, un peu avant la tombée de la nuit, je vois cette fille qui se dirige vers moi, avec son sac à dos, un chapeau, des lunettes. Droit sur moi, comme si elle me visait depuis des kilomètres. « Est-ce que je peux coucher avec vous ? » Vous auriez dit non ? Moi j'ai dit oui. Américaine, jolie, elle s'est mise en culotte, elle, pas complètement à poil. Purée qu'elle avait de jolis seins. Je me demande bien de quoi on parlait, peut-être qu'on ne parlait pas. Elle m'a aimé tout de suite, et moi, docile, j'ai fait pareil. C'était tellement simple que ça devait être un rêve. Mais, gentiment, elle n'a pas cherché à me réveiller. Le matin, on buvait du lait de chèvre avec du miel, on se baignait, je lui lisais les Évangiles. Je n'ai jamais aussi peu pensé. Puis elle est partie à la ville et m'a laissé là, sous le soleil. Il y avait d'autres très jolies filles sur la plage et je n'avais pas fini les Évangiles. J'ai déjà raconté cette histoire mille fois. 

Quelques jours après, c'était à Athènes, elle m'a emmené écouter la Messe en si, de Bach, dans un amphithéâtre antique. C'était Karl Richter qui dirigeait. Elle aimait Bach. Ensuite, elle me dit : Viens dormir à l'hôtel avec nous, tu seras mieux que dans ton auberge de jeunesse. Je monte en douce dans la chambre, et là elle me présente la petite fille, ou arrière, de Roosevelt, une jolie petite blonde fine et qui riait tout le temps. On se met tous les trois au pieu. Pas dormi de la nuit, évidemment. Je faisais tout ce qu'on me demandait. Docile, toujours. Gentil. Pas chiant. Elles m'auraient dit qu'elles étaient là pour assassiner le président grec ou un truc du genre, je les aurais accompagnées. Tranquille. Mais il a fallu reprendre le train, traverser l'Autriche, l'Allemagne, la Suisse ou l'Italie, je ne sais plus, et puis rentrer à la maison. Ma mère était au jardin avec mon frère en train de cueillir des groseilles. Ils m'engueulent tous les deux, il paraît que je n'avais pas donné de nouvelles depuis une éternité, alors que je venais de partir. Pas un coup de fil, pas une lettre, pas une carte, rien, sale gosse, égoïste, irresponsable, crétin, etc. Ce jour là j'ai compris que ma mère m'aimait. Qu'est-ce que j'ai aimé prendre le train ! Après ça, l'autre, le frère, s'est mis en tête de me faire aimer l'opéra. Les Italiens. 

Il y a de l'orage, c'est la nuit. Sûrement, elle dort. Elle ne produit presque aucun bruit, en dormant. Si elle fait le moindre bruit, elle se réveille elle-même. Elle garde toujours sa culotte pour dormir. Quand on s'est rencontrés, j'avais pris l'habitude, depuis pas mal de temps, de ne jamais dormir avec une femme. C'était devenu une règle, un principe. Avec elle, j'ai redécouvert le plaisir de dormir contre une femme, dans sa respiration, dans ses bras, dans ses odeurs, dans ses cheveux. 2002, 2003… Je lui avais joué Schumann. Je me relevais en pleine nuit, je prenais la voiture, et je faisais cinq ou six kilomètres pour aller près de chez elle, à la campagne, un endroit paumé. Je laissais la voiture dans un bois, à trois cents mètres, et j'allais à pied, dans la nuit noire, vraiment noire, jusqu'à chez elle. Je ne voyais rien. J'entrais dans la propriété, je faisais très attention à ne pas faire de bruit, un quart d'heure pour faire cent mètres, je restais là, à écouter, à regarder la maison, assis sur un fauteuil de jardin. Elle n'a jamais su. Qu'est-ce que je venais chercher, là, en pleine nuit ? Je ne sais pas. Je crois que je venais pour savoir ce qu'était l'amour. Dans la voiture, en rentrant me coucher, j'écoutais Inori, de Stockhausen. Je croyais que vivre à l'envers, de l'autre côté, allait me donner accès aux secrets de l'amour ! À une époque, je me levais à cinq heures du matin pour écouter le la du diapason. C'est à peu près du même genre. Si j'avais eu une contrebasse, j'aurais sans doute pissé dedans. Je poursuivais quelque chose, en tout cas, c'est sûr. Je croyais qu'à force d'obstination, de volonté et d'intelligence, on obtenait tout ce qu'on voulait, le talent, l'amour, la femme qu'on désire, l'œuvre qu'on imagine, et qu'en prime on a un ticket pour le paradis en première classe. J'étais tellement malin que j'étais complètement con. C'est précisément ce qu'elles veulent, qu'on soit complètement con, mais même comme ça, ça ne fonctionne encore pas.

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