mardi 31 mai 2022

Le moi lacté

 Le moi lacté.

Sophie, en slip, ses cheveux noirs déployés au maximum, le pied sur la chaise, la tête renversée en arrière. Elle sourit de tout son corps, en mangeant ses corn flakes, elle a encore ses lunettes, pas encore ses lentilles.

Sarah est déjà habillée, elle a déjà ses lentilles, elle est concentrée sur son bol, le corps ramassé, tassé en avant. Elle porte les cuillères de corn flakes à la bouche dans un enchaînement rapide, presque ininterrompu, le visage tendu. On dirait qu’elle ne respire pas. La tâche l’occupe entièrement. La cigarette qui fume dans le cendrier posé à côté de son bol a l’air, seule, de pouvoir distraire Sarah de son occupation, pour un bref instant. Elle la prend, de la main droite, tire une bouffée, regarde devant elle, tire une deuxième bouffée, plus courte, et repose sa cigarette en détournant légèrement son regard, ses yeux se plissant en un sourire. Mais déjà elle a repris sa cuillère, et le rythme des bouchées me semble encore s’accélérer. Je pense, en la voyant manger ainsi, à sa manière de me parler, au téléphone, ses phrases, enchaînées sans presque reprendre son souffle, et ses fréquents : « Ne raccroche pas ! »

Sophie, elle, me parle, en prenant son petit-déjeuner ; il n’est là que pour accompagner cette parole. Elle ne fume pas, elle est toute dans sa présence à moi, elle minaude, elle s’assure que je suis bien là, à côté d’elle, que je la regarde, que c’est bien elle qui est à côté de moi, elle rit à gorge déployée, en me montrant ses seins dont elle est si fière. Elle me dit, attends, je vais te faire ton jus de pamplemousse, elle adore s’occuper de tout, qu’est-ce que tu veux comme musique, le trio de Cosi ? Et elle se met à chanter, prenant une voix enfantine et perverse. Ses grands airs de femme du monde, elle les garde pour le dehors, elle fait tout à fait la différence entre tous les mondes qu’elle traverse avec brio. Ce qui l’intéresse, dans son intimité avec moi, c’est ce qu’elle nomme « discuter avec toi ». Quand elle est aux toilettes, elle m’appelle : « Doudi, tu viens discuter avec moi ? » (Elle est souvent constipée, donc ces conversations-là ne sont pas des brèves de comptoir...) Sophie est là, près de moi, en tout cas elle fait tout pour m’en donner l’impression. « Je m’ennuie, sans toi. »

Sarah a toujours l’air d’apparaître. Elle ne fait aucun effort pour être là, elle sait d’instinct qu’elle va ressurgir, comme une source fraîche, cachée un instant sous la terre. Sa fraîcheur est éternelle. Sans doute ne sait-elle pas qui elle était, hier encore.

« Tu te rends compte, Doudi, que lorsqu’on voyage en train, on passe toujours exactement au même endroit, au centimètre près ! Tu peux faire le voyage cent fois, eh bien, tu repasseras toujours sur le même bout de terre, tu n’en dévies pas d’un pouce. Tu ne trouves pas ça incroyable ? Même à la maison, dans notre appartement qui n’est pourtant pas bien grand, on ne fait jamais exactement le même trajet ! Chaque jour, chaque heure, on fait des variations autour d’un thème, tu trouves pas ? » Elle mord dans mon croissant, puis m’embrasse le ventre : « Miam, miam, je peux te manger, Doudi, non ? Laisse-toi faire, hein, sinon tu sais ce qui t’attend ! » et elle me montre son petit doigt d’un air entendu...

Sarah n’a pas de théories sur la forme de ses crottes ou le bruit de ses pets, non, disons que, par certains côtés, elle est moins poétique que Sophie, ou plus désinvolte... Mais tout de même, si j’ai moins ri avec elle, je pouvais cependant, interrompant l’office religieux de ses corn flakes du matin, tremper tout à coup ma queue dans son bol de lait, elle levait alors les yeux vers moi, souriante mais n’ayant nullement l’air surprise, et se mettait à me sucer avec la même application qu’elle avait mis à mâcher ses pétales de maïs. Elle avalait mon foutre tout aussi naturellement qu’elle avait pris son petit déjeuner ; pour un peu, on se disait qu’il en fait partie. Elle s’est simplement allumé une autre cigarette, est allée se servir un verre d’eau, et s’est rassise près de moi avec un grand sourire : la journée pouvait commencer.

Sarah, mon amour, j’ai toujours envie de te DÉVISAGER ! De t’arracher le visage ? Non, de rester là, dans son surgissement. Tu m’énerves quand tu me parles d’authenticité ; je suis désolé que tu me serves ce discours à la con ; mais à vrai dire peu importe. La plupart des gens parle ce langage, et, comme une forêt est dévastée par une tempête, on est effaré de voir ce désastre de bêtise, mais enfin, c’est la vie, c’est la saison, passons ! De ce désastre chez toi, je ne retiens pas les arbres cassés, les troncs saccagés, mais le vent, la puissance de ce vide qui te traverse tout à coup lorsque tu apparais dans ce monde déserté, sidéré de sa propre immobilité, de son propre mutisme ! À qui en parler, en effet, et de quoi, surtout, lorsque la seule évidence (et c’est bien « d’évider » qu’il s’agit !) est de se sentir exister, encore et encore ? « Tout ce qui vit est mort » me dit-elle avec un clin d’œil...

« Pourquoi me fais-tu un clin d’œil ?

— Egon Schiele, mon petit chéri... »

Je la vois attraper la grosse boîte noire de son violoncelle, elle approche sa tête de la mienne, et me dit, à voix basse : « Je t’aime, salaud ! »

Elle dévale l’escalier.


mardi 24 mai 2022

Notations (4)

— Comme vous n'êtes pas très vivant, peut-être que vous n'allez pas être très mort ?

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Les scies langagières, c'est un peu comme la chute du niveau à l'école, ils ne commencent à s'en aviser que lorsqu'elles ont dix ou vingt ans d'âge.

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À part les misogynes, qui aime réellement les femmes ?

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La grande ennemie de l'art et de la finesse (et de la littérature), aujourd'hui, c'est la culture. La culture est le médicament qui est en train de tuer le malade.

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Pour comparer une éolienne à un moulin, il faut avoir un cul-de-basse-fosse à la place du cœur et du céleri-rémoulade à la place du cerveau !

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L'érotisme n'est que le plaisir de la connaissance démultipliée et réverbérée par le regard et les muqueuses.

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Le cancer agressif de la publicité ne cesse d'agrandir son territoire, de lancer ses métastases à l'assaut de tous les organes de la réalité visible : sur le filet des courts de tennis de Roland-Garros, Renault imprime sa marque. Un jour, même l'air qu'on respire sera marqué.

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La vie est aussi fausse que le cinéma mais au moins on en crève.

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Je ne suis pas le poète ni le musicien que je voulais être. Je ne suis pas l'homme que j'aurais voulu être. Je ne vis pas dans le monde que j'aurais voulu habiter. Je n'ai pas le visage que j'aurais voulu avoir. Et pourtant je ne voudrais surtout rien changer à ma vie.

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On reconnaît l'inculture à ce qu'elle exige de l'écrit qu'il réponde précisément et définitivement aux questions qu'elle ne se pose pas. Elle exige une pensée qui soit superposable à la sienne, qui ne la déborde pas.

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Être loin de chez soi, quelle souffrance ! Mais être chez les siens, c'est pire que tout !

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Tout a commencé par les puces des chiens.

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Le journalisme est aujourd'hui l'écran le plus opaque dressé entre la réalité et nous. L'épaisseur de cet écran est telle qu'il arrive que les journalistes, de bonne foi, le confondent avec la réalité.

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Je ne voudrais pas être exagérément rabat-joie, mais il faudra bien un jour que les gens comprennent que Twitter n'a été inventé que pour une seule raison : permettre aux hommes de voir les seins de parfaites inconnues avec lesquelles ils discutent de philosophie ou de virologie.

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Les femmes ne veulent pas montrer leurs seins car elles pensent en être propriétaires. Peu d'hommes osent les détromper car alors leur plaisir à les voir en serait amoindri.

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François Alu (danseur étoile) : « Je m'imprègne beaucoup de la culture hip-hop quand je fais de la danse classique ». 

Mouss Plastic (anus étoilé) : « Je m'imprègne beaucoup de la sonate Hammerklavier de Beethoven quand je fais du rap. »

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Quand les compositeurs veulent nous faire croire à l'Amérique, ou à la Chine, ils utilisent généralement la gamme pentatonique, comme si ôter deux notes à la gamme diatonique suffisait à signifier que nous sommes parvenus aux deux extrémités du monde.

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Je suis passé brutalement du quintette pour clarinette de Brahms à Miles Davis. Le jazz m'aura sauvé bien des fois.

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Victor Hugo a écrit L'Homme qui rit ; il ne me reste plus qu'à écrire "jaune".

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J'ai eu raison de rater ma vie. C'est ma seule réussite incontestable.

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Ceux qui travaillent peuvent se dire, de temps à autre : aujourd'hui je ne fais rien. C'est un bonheur que je ne connais pas.

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J'en connais qui sont nés le même jour que Nerval, ou Wagner, ou Mozart, ou Proust. Moi je suis né le même jour qu'Évelyne Thomas.

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Écrire "avoir torD" (la faute que tout le monde fait sur Internet), c'est un peu comme de confondre Dupont et Dupond.

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Pour 98% des gens, l'art n'est qu'un alibi. Ils n'en parlent jamais autant que lorsqu'il n'en est pas question. Quand les œuvres sont là, simplement là, à leur disposition, sans émettre de signes extrinsèques (scandaleux, politiques ou commerciaux), ils ne les voient pas. Ils ne consentent à en prendre connaissance que lorsque cela les valorise, quand la position qu'ils adoptent à leur égard peut leur donner le statut éphémère d'amateur d'art et d'homme cultivé, ou bien quand elles permettent de parler d'autre chose qu'elles-mêmes.

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Si vous aussi vous croyez qu'il y a une guerre en Ukraine, ainsi qu'une pandémie mondiale, débranchez-vous de Twitter et Facebook. Vous verrez l'illusion se dissiper comme par magie.

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J'aime presque tous mes défauts, surtout ceux qui font monter la fièvre. On peut même me voir parfois de grand appétit devant une saucisse.

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On ne devrait publier des textes qu'accompagnés d'une date de péremption. Les miens ne sont en général pas susceptibles de dépasser une quinzaine de jours, sous peine de grave empoisonnement.

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La vie est faite de tiroirs qui ne s'ouvrent qu'à certaines heures, programmés dès l'origine pour ne livrer leurs secrets que durant un laps de temps déterminé. Il ne sert à rien de s'acharner sur un livre ou un amour, quand ce n'est pas le moment. L'essentiel est la ponctualité.

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Longtemps je me suis touché de bonheur.

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Le moment le plus humiliant de ma vie fut ce soir de 1993, à Paris où, sortant de la création de Vent d'Est, Anne-Sophie m'a pris le bras, dans la rue, et m'a dit : « Je suis fière de toi. »

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La négligence : cette saleté de l'âme.

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Supporter sa propre voix, c'est la même chose qu'aimer danser.

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Si j'étais courageux, je serais méchant.

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Y a que la vérité qui décompte.

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La meilleure manière d'être parfaitement seul, c'est encore d'aimer la musique.

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Les écrivains ne sont pas spirituels, leurs réparties sont toujours réchauffées, de seconde main, la main qui écrit étant seconde par rapport à la main qui parle. Ou, plutôt que réchauffées, leurs réparties sont cuites, alors que celles de l'homme d'esprit sont crues.

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Très régulièrement, je suis submergé par un formidable dégoût pour la musique populaire. On peut dire que Denisa Kerschova, de France-Musique, y aura beaucoup contribué.

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Je scrute les listes de noms propres trouvés sur Trombi.com, comme un drogué cherche sa came dans la rue, la nuit. Je n'y suis nulle part. Ni sur les photos. Je croyais pourtant avoir existé. J'avais même des souvenirs.

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Si je ne devais en retenir qu'une seule, de ces qualités qui pour moi sont l'apanage de la petite-bourgeoisie triomphante et inclusive, ce serait l'éclectisme, sans nul doute.

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Tout honnête homme devrait être tiraillé entre le désir d'écrire des lettres d'amour et celui d'étudier des ouvrages de stratégie militaire.

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Il faudrait une vie pour être amoureux, une autre pour être érudit, une troisième pour être riche, et une autre encore pour être beau. Le drame est que nous sommes obligé de tout mélanger. 

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Une sonate de Bach ne dure qu'un quart d'heure. Il ne pouvait pas faire mieux, Bach ? Un quart d'heure à nous empêcher de mourir, ce n'est vraiment pas grand-chose !

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Quand vous parlez de Jacques Attali, n'oubliez jamais sa manière de diriger Mozart.

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C'est quand-même génial, la musique. On peut écrire un chef-d'œuvre, même en étant antiraciste.

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Choisir, c'est mourir beaucoup.

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Il est amusant de constater que ce sont presque toujours des bourrins qui nous accusent de manquer de sens de la nuance. 

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De l'armée des ombres est sortie l'armée des nombres.

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— Quand j'arrive quelque part, personne ne me remarque !

— Tout à fait comme Dieu.

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Je crois que Flaubert aurait adoré ceux qui aujourd'hui n'ont que les mots de conspirationnisme ou de complotisme à la bouche.

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Si vous voulez pécho, aujourd'hui, écrivez un livre sur le COMPLOTISME. En six mois, votre fortune est faite. D'ailleurs il y a un signe qui ne trompe pas, Christophe Bourseiller vient d'en publier un.

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Finalement, j'aurais dû être fou. Là, au moins, j'aurais été le meilleur.

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La Maladie est une manne inépuisable et l'une des plus généreuses au monde. Pourquoi voudriez-vous qu'on essaie de s'en débarrasser ?

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Je pensais n'avoir pas vécu, jusqu'à ce que j'ouvre un compte Twitter.

lundi 23 mai 2022

Partir ?

Si j'avais quelques millions d'euros devant moi, ou à côté de moi, ou sous mon matelas, je partirais, sans doute, et je tâcherais de me confectionner une demeure imprenable et non contaminée par les miasmes acides du monde en décomposition qui frappe à la porte à chaque heure de la journée, et surtout de la nuit.

Malheureusement (ou heureusement, peut-être) ce n'est pas le cas. Ça m'évite d'avoir à abandonner quoi que ce soit, à part moi-même, et ça m'évite de croire qu'on peut oublier le chagrin d'être chassé de son propre pays. 

Notre mémoire est seule garante de ce que l'on a perdu car plus personne ne nous écoute, si l'on tente de décrire le monde qu'on a connu. C'est peut-être ça, le Nirvana : ne pas pouvoir partager ses souvenirs, être si seul en notre solitude que les autres nous apparaissent le plus souvent comme des figurants maladroits inventés pour les besoins de la cause.

Partir, c'est déjà fait, en un sens. Avant la mort, nous sommes déjà morts à la vie. C'est très sensible, pour tous ceux qui avaient avec l'existence un rapport autre qu'utilitaire, prenant en considération les siècles qui les avaient précédés, et les paysages, et la beauté des femmes, et la poésie. Ici, l'ici et maintenant de notre ancien pays et de notre ancien peuple, on s'y noie peu à peu, on y disparaît chaque jour un peu plus, sans que personne ne semble s'en émouvoir. Nous sommes cet Ulysse fatigué qui tente de rentrer chez lui et à qui personne n'ose dire que sa patrie n'existe plus, et surtout, ce qui est pire, que le vocable "patrie" n'a plus de sens. Chez lui, c'est la tombe, mais une tombe sans repos ni délivrance, une tombe creusée dans le nulle part vertigineux des mondes perdus. 

Nous sommes donc partis en restant, nous avons disparu en étant au centre du tableau, mais c'est un tableau dont nous ne comprenons plus le sens, qui ne s'adresse pas à nous, dont les couleurs sont des hurlements contre notre espérance. Nous serons peut-être les premiers à expérimenter la mort symbolique à l'intérieur d'un corps dont toutes les cellules continuent à vivre, situation exactement inverse à celle de ceux dont le corps est à l'arrêt et dont l'esprit s'acharne à maintenir : ce corps que ne nous pouvons quitter nous a mené à une impasse — les choses n'étaient pas prévues ainsi, on ne nous a pas mis au monde pour cela. La mélancolie n'est plus un état moral, ou même psychologique, c'est un temple sans murs et sans issue. Nous n'avons plus rien à dissimuler parce que nous sommes invisibles : l'inexistence sans fin est pire que le trépas. Ce n'est certes pas la fin des temps, mais c'est la fin de notre temps. L'Histoire a décidé de se passer de nous. 

Finalement, c'est peut-être une chance, ce qui nous arrive. Il aurait été dommage de mourir comme nous étions nés, en croyant à la permanence des choses et des êtres, en croyant que la paix et le bonheur nous étaient dus, naturellement, du simple fait que nous étions nés d'un père et d'une mère aimants, dans un pays qui fut doux à vivre. 


vendredi 20 mai 2022

Écrire un livre accrocheur

Bonjour Marcel, 

Et si on décidait d'écrire votre histoire ensemble ? Qui n'a jamais rêvé d'être capable d'écrire une histoire qui captive son auditoire, qui tient tous ses lecteurs en haleine, qui bouleverse, dérange, obsede son lecteur ?

Vous pensez que c'est l'apanage des seuls auteurs de talents ? 

Je me fais fort de vous démontrer le contraire ! Tout le monde a la capacité de concevoir et d'écrire une histoire d'exception. C'est une simple question de techniques, d'outils, et d'entrainement. 

Je vous invite à un défi de trois jours, pendant lesquels je vais vous dévoiler mes techniques secrètes pour créer des histoires exceptionnelles. Ces techniques qui sont utilisées par les scénaristes d'Hollywood, mais également celles qui sont directement tirées des neurosciences, de la psychologie cognitive des histoires. 

Trois jours pendant lesquels nous allons travailler ensemble à votre histoire, vous faire progresser, vous faire littéralement passer à un autre niveau dans votre chemin d'auteur. 

Rendez-vous Mardi 24, mercredi 25 et jeudi 27 mai 2022 à 14h (heure de Paris). Oui, c'est bien la semaine prochaine, vous avez bien calculé... 

Réservez vite votre place, parce qu'elles sont en nombre limité, en CLIQUANT ICI

Attention, les places en direct sont limitées, et ce mail a été envoyé à plusieurs dizaines de milliers de personnes ! Je vous encourage vivement à sécuriser votre place en vous inscrivant immédiatement !

Seules les personnes inscrites auront accès aux rediffusions, alors inscrivez-vous vite en CLIQUANT ICI

Que vous en soyez encore à vous dire "un jour, j'écrirai mon livre, c'est sûr!", ou à chercher à maximiser les ventes de votre huitième opus, j'ai décidé de vous donner tout ce que je peux pour vous aider à avancer. 

Alors, Marcel, on se retrouve mardi prochain ? Vous l'écrirez, votre À la Recherche du Temps perdu, ne perdez pas espoir !

Qui ?


Que répondre, quand une très belle jeune femme vous demande : « Qui est-ce qui joue, là ? », en entendant une sonate pour piano et violon de Bach ? 

Si l'on répond : « Glenn Gould et Jaime Laredo », on sous-entend qu'elle a reconnu la musique de Bach et qu'elle veut seulement connaître les interprètes — ce qui est tout de même assez peu probable. Assez peu probable mais pas complètement impossible. 

Si l'on répond : « C'est du Bach », non seulement on a l'air de la prendre pour une cruche (ce n'est pas la question qu'elle pose), au cas où elle aurait reconnu le compositeur, mais en plus on fait une faute de français, puisqu'on ne peut pas répondre "c'est du Bach" à quelqu'un qui vous demande "qui joue". Ce n'est évidemment pas Bach qui joue, et même si par extraordinaire c'était lui, il faudrait répondre : « c'est Bach » et non pas « c'est du Bach ». Peut-être que sa question était, ou aurait dû être : « Qu'est-ce qu'on joue, là ? » 

Il n'y a donc aucune bonne réponse à la question de la jeune femme, et l'on ne peut que bredouiller quelque chose d'insensé. 

Quand, ensuite, semblant vouloir expliciter sa question, elle ajoute : « Ça fait penser à la musique du Patient anglais », on est encore plus embarrassé, n'ayant pas vu le film en question, et l'on se dit que la culture est décidément une machine à séparer les gens. Le cinéma, toujours lui… On en revient toujours au cinéma, qui est la seule "culture" d'aujourd'hui. C'est par lui que les gens ont accès à ce qu'ils appellent "la culture", c'est à travers lui qu'ils en jugent, et c'est par lui qu'ils entendent parler des compositeurs, des écrivains et des artistes. C'est aussi lui, le cinéma, qui a instauré cette habitude qui consiste à parler des acteurs comme s'ils étaient les véritables auteurs d'un film (on va voir un film de Belmondo). Dès lors il n'est pas étonnant de poser une telle question (« Qui est-ce qui joue ? ») et il n'est pas étonnant non plus de ne pas savoir y répondre. Ce sont là deux conceptions de la culture qui s'affrontent. Il est fort possible que dans quelques années, on ne dise plus qu'on va écouter du Beethoven, un récital consacré à Beethoven, mais du Lang Lang.

dimanche 15 mai 2022

Mensonge et Vérité - la danse !

Je connais quelqu'un qui va répétant comme un dindon à qui on a coupé la tête : « Mentir peu mais mentir bien ». Évidemment, il ment beaucoup, et mal. En réalité, il ne sait plus différencier le mensonge de la vérité. C'est un peu ce qui nous arrive.

Ils n'ont pas aimé leur mère et se croient obligés, des années après sa mort, de lui inventer des qualités imaginaires. Leur inventer des qualités n'est pas un service à rendre à ceux qu'on aime — ou à ceux qu'on n'a pas su aimer. C'est les dévaloriser, que se croire obligé d'ajouter des qualités imaginaires à leurs qualités réelles. Attribuer à tort des qualités à un mort revient à se dénigrer soi-même, car nous ne le faisons que pour nous.

Pourquoi faut-il que tout le monde ricane, lorsque je dis le plus sincèrement du monde que je manque cruellement de talent, comme si je ne disais cela que pour déclencher la réponse automatique qui me démentira ? Est-ce que tout ceux qui réagissent ainsi pensent réellement que le talent est une chose si banale que la plupart en sont dotés, eux les premiers ? Je suis toujours extrêmement étonné de cette réaction. Pour moi, cela ne va pas de soi. Avoir du talent est l'exception qui confirme la règle. Toi, tu peux me comprendre. Nous n'appartenons pas à la race de ceux qui imaginent en être dotés naturellement. (Je me rappelle avec joie ta réponse à une question que je te posais sur la danse (« non, je ne danse pas, je ne m'aime pas assez pour ça ») J'ai toujours trouvé grotesques les danseurs, ceux qui aiment se montrer dansant. Quelle insupportable pornographie !). C'est une des choses qui me séparent de certains de mes amis. Mon sentiment est que si les gens réagissent ainsi, c'est parce qu'ils craignent d'en être privés.

Il ne faudrait faire de compliments que lorsque cela s'impose, ce qui est rare. Plus on en fait, moins nos compliments ont de valeur, mais à se restreindre trop on finit par juger que personne ne les mérite, comme nous ne les méritons que rarement. Alors, par un mouvement de balancier impossible à réfréner, nous nous grisons facilement de cette fausse générosité, de cette sympathique et dispendieuse bienveillance qui, pensons-nous, sera éternellement payée de retour. Or le retour en question est un acide puissant qui nous entraîne dans une spirale d'imposture difficilement résistible. 

La danse est un stigmate d'une radicale efficacité signalétique. Comme la piscine bleue près d'une belle maison ancienne, elle suffit à décrédibiliser, à abîmer durablement la beauté d'un être. On l'aura compris, je ne parle pas là de ces danses classiques et codifiées qui portent en elles une culture et une tradition, et qui ont des liens avec les arts, je parle des trémoussements inarticulés qui contrepointent si bien l'hébétude grégaire. Il en est de la danse, en nos sociétés post-littéraires et post-historiques, comme il en va de la musique ou de la culture : le nom ancien recouvre (mal) la saleté présente — le faux ridiculise la mémoire du vocable, comme une plaie purulente dont le maladroit s'enorgueillirait. "Tu bouges donc je bouge", "pas plus que moi tu ne bougeras", semblent dire ces corps dont la seule morale est de se conformer servilement au mouvement épileptique du troupeau. Étonnez-vous, après ça, de la covidose qui a sévi depuis plus de deux ans ! Il n'y a pas de vaccin, contre le grégarisme halluciné qui met la foule en transe. Les dictatures n'ont pas besoin de dictateurs pour persécuter les individus ; il suffit de la masse massifiée ou globalisée, dont toute forme s'est absentée. Ou plutôt, ce ne sont pas les dictateurs qui font la dictature, mais le groupe qui implore le maître et la férule. Jadis, la transe était thérapeutique, elle était conduite par les magiciens et les sorciers ; aujourd'hui elle a pris le corps social tout entier, un corps sans tête, et ce n'est pas beau à voir. Les dindons se trémoussent jusqu'au délire, mais comme chacun se reconnaît dans l'autre, personne ne distingue l'éperdue dindonnerie. Celui qui ne reconnaît pas la figure du tortionnaire est un tortionnaire en puissance… Ce sont des aveugles qui imitent d'autres aveugles, ce sont des menteurs qui mentent en chœur, ce sont des corps dont les gigotements multipliés en échos brouillent la vue et l'ouïe et le sens. Vous les voyez, avec leur filtres à café sur le nez, robots stupéfiés qui errent parmi les décombres d'un monde désarticulé ? Où sont les masques, demandent-ils, tous alignés derrière leurs pseudos ! Leur chapeau mou est si gros qu'ils ont du mal à le manger. Quelle cruelle pantomime ! Quelle atroce machination ! On a le sentiment que même la guerre ne parviendrait pas à leur redonner un semblant de vérité et de dignité. Si le mensonge était un art et une exception, j'applaudirais au mensonge, mais comment se réjouir de cette imposture généralisée ? Plus on les gave de mensonges plus ils avalent comme des porcs, sans mâcher, comme si leur vie en dépendait, comme s'ils n'avaient plus que quelques instants à vivre. Le pli est pris parce que le pli était espéré. Depuis toujours, ils espéraient cette divine sanction : qu'on les débarrasse enfin du petit bout de liberté qui leur restait encore, et qui les empêchait de dormir. Ils veulent disparaitre dans la foule consentante et gentiment fascistoïde qui a pris corps depuis deux ans, ils veulent en être, ils veulent être sur la photo de classe, et au premier rang, encore. On les torture, ils applaudissent. On les humilie, la reconnaissance perle en bave à la commissure de leurs lèvres. Ils s'endorment au son des berceuses officielles, ils hoquettent de bonheur quand la schlague rougit leur épiderme, ils tachent leurs draps quand on borne leur existence, ils en redemandent quand on barre le sourire de leurs enfants. Ils ont voulu être dans le camp des intelligents, des prudents et de la Science, ils ont versé dans la secte des malins et de l'Intérêt. Quand les mots se mettent à mentir, tout devient possible — surtout le pire.

Ce n’est pas une question d’opinion. Je n’écris pas pour les convaincre. Eux (les masqués, les piqués, les QR-codés, les hypocondriaques larvés, sans gloire, les dindons trépignants de la farce, les suradaptés, les autobunkerisés, les veines-apparentes pavoisées) et moi sommes incompatibles, les corps parlent, les corps s'expriment, les corps participent, qu'on le veuille ou non. Je n'ai pas envie de m'adresser à eux, je n'ai pas envie de les raisonner, de leur expliquer en quoi ils se trompent eux-mêmes, en quoi ils sont trompés, bien sûr, ni en quoi ils sont ridicules. Ils ont aimé ce ridicule, ils ont aimé être trompés, ils ont aimé qu'on se foute d'eux, qu'on les traite comme des chiens d'incompagnie : qu'ils restent donc à la niche, avec leurs semblables, à s'observer méticuleusement comme des bêtes de laboratoire. Ils ont aimé l'euthanasie en douceur, le coma bénin, l'agonie lente et perfide, perfusée, qu'ils croupissent donc en famille dans les miasmes réchauffés de leur haleine angoissée. Ce sont des ustensiles. Ils ont perdu tous leurs attributs humains, leurs singulières aspérités, ils ont été rabotés en profondeur par les Saintes Narrations, ont versé leur sang pour défendre l'indéfendable. Qu'ils en crèvent, tudieu ! Que la Spike les morde jusqu'à l'ADN ! J'en connais même qui sont déjà estropiés et qui en redemandent. Que peut-on pour eux ?

Ce n'est pas (dieu sait !) la vertu médicale du “vaccin” qui incite les clébards 2.0 à se précipiter en masse pour se faire inoculer le brouet frelaté de Pfizer, comme d'autres avant eux se sont fait tatouer, c'est le certificat de conformité et d'obéissance qui l'accompagne et leur procure cette jouissance morne qu'on voit distinctement sur leur face blême de poissons d'élevage. 

Je fais mine de m'offusquer, mais je le savais, que ces couillons continueraient à porter le masque. Ils ont été ravis, ces blaireaux inconsistants, qu'on leur applique une muselière sur la tronche, ravis qu'on leur dise quoi faire, où, et quand, ravis qu'on leur demande de justifier le fait d'aller faire leurs courses à LIDL, ravis de se retrouver entre clébards dressés, et ravis, finalement, qu'on mette un peu d'ordre dans leur pauvre vie. La guerre se mène tout près des corps, au plus intime de la chair. À croire qu'ils ont compris, les Malfaisants, qu'il fallait aller à la racine, près de la vie et de la mort, là où discours et politique ne savent pas se tenir, n'ont plus d'efficience. Alors ils font peur, ils terrorisent, ils discréditent toutes les objections qui n'ont pas l'immortalité pour ligne d'horizon, ils s'en prennent au biologique, pour déborder la vieille morale. D'un côté la mort ou la déchéance, de l'autre l'immortalité : tu parles d'un choix ! Il n'était pas difficile de prévoir que pour beaucoup, pour la plupart, le retour à une-vie-sans-le-Covid (si tant est que cette opportunité nous soit offerte) serait vécu comme quelque chose de très difficile, voire d'insupportable. Pour la majorité de nos concitoyens, le masque, la vaccination, les foutus "gestes-barrière", et les nouvelles normes de contact social (et même privé) ont acquis une valeur positive, ces normes et ces règles sont devenues peu à peu synonymes de sécurité — d'urbanité, presque. Une nouvelle politesse sociale est née, induite par la peur et le conformisme. "Il y avait une attente", comme dirait l'autre… Le risque s'est peu à peu superposé avec les moyens de le prévenir, jusqu'à se confondre avec eux, comme le plaisir peut parfois se confondre avec la douleur. Nous entrons dans une ère sado-masochiste. Le pouvoir (qui EST le danger (et le mensonge)) se présente nécessairement comme le rempart contre le danger et le mensonge qui menacent ceux qu'il administre. Le pouvoir a dansé, le pouvoir s'est trémoussé, le pouvoir est en transe (pensez seulement à la si honnête nuit de la musique, à l'Élysée, en juin 2018, qui révélait tranquillement le pot-au-rose !) Après la fête et les gloussements fin de race des commencements sont vite venus la terreur grimaçante de la fin du quinquennat — à la Ceaușescu —, les élections-bouffes, et maintenant le chantage à la guerre, pour le nouveau départ (et la Très Longue Marche en Avant ?) et la Renaissance ! Bienvenue au pays du Nouveau Peuple !

Comme le disait très bien Anne-Sophie Chazaud, ce matin, le temps n'est plus aux indignations et aux harangues, aux alertes, au confort suranné du militantisme, non plus qu'aux oppositions partisanes dont nous avons trop l'habitude, en France. Nous sommes au cœur d'une lutte pour la survie de l'Être, et cette lutte ne peut désormais se mener qu'au cœur de catacombes bricolées qui ici et là commencent à s'édifier. Nous savions que ce temps viendrait, nous l'avions dit il y a longtemps déjà, mais nous ne savions pas qu'il viendrait si vite. Tout est nouveau, tout est vieux, tout est inversé, Mensonge et Vérité se marchent dessus, et les plus improbables accouplements intellectuels se font jour sous nos yeux. Il est très difficile d'articuler une pensée claire, et simple, car toutes les frontières et limites qui donnaient un sens et un cadre au monde que nous avons connu ont été abolies ou sont en passe de l'être. L'ermitage a des allures de palais du Facteur Cheval, et l'Université a été transformée en cour des Miracles, au cœur du bidonville global. Tous, nous sommes plongés dans un magma effroyable où tout est cul par-dessus tête. N'espérez pas vous sauver en revenant aux vieilles lois politiques. Elles aussi ont subi des mutations qui dans le meilleur de cas les rendent inopérantes et dans le pire produisent des effets inverses à ceux qui sont attendus. Le Bruit, la noise ont tout envahi. Ils n'oublient personne, ils épousent toutes les courbes du paysage mental. On le voit bien, en écoutant des sages devenir subitement aliénés ou imbéciles. Debord nous avait prévenu, il y a déjà longtemps : « Dans un monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux. »

samedi 14 mai 2022

S'adresser à l'hébétude (propagande et déculturation)

Plieux, jeudi 12 mai 2022, neuf heures et demie du matin. La publicité est la littérature épique des sociétés davocratiques négationnistes-génocidaires — leur récit fondateur, à la fois leur poésie lyrique et leur code civil, leur véritable Constitution. C’est elle qui dit le droit et qui dicte le rêve, le “narratif” imposé.

Alors que s’échangeaient les fonctions entre littérature et sciences humaines, tandis que l’une, ou ce qu’il en restait, héritait du réel, ou de ce qu’il en restait, alors que les autres, et notamment la sociologie, se chargeaient d’imposer de pures fictions,  le vivre ensemble, le niveau qui monte, la démocratisation de la culture, etc., il s’établissait entre les deux une vaste zone basse, large plaine opulente et fertile, dont la publicité était le principe général, naturellement (c’est tout le système remplaciste qui est par essence “publicitaire”), mais qui était bien loin de se limiter à elle : en relevaient toutes les formes modernes de la propagande, dont le désir, et notamment le désir érotique,  appuyé sur le désir mimétique, est le principal ingrédient. La publicité proprement dite s’y voyaient flanquée par le cinéma, en France tout particulièrement servile étant donné son étroite dépendance financière à l’égard du pouvoir, et presque entièrement publicitaire, donc irregardable, au service qu’il est du remplacisme global davocratique, du remplacement petit et grand ; et bien entendu par les séries, les téléfilms, le divertissement, déjà tout entier afro-américanisé — Plus belle la vie, qui s’arrête sa mission accomplie, crois-je comprendre, était la caricaturale quintessence de ce genre-là, publicité officiellement non-publicitaire n’en finissant pas de tracer les contours du mode de vie et du type de société requis par la gestion cybernétique et comptable du parc humain. 

Jadis la propagande se donnait pour instrument la culture et s’adressait à travers elle, pour les influencer, aux gens qui pensaient, au moins un peu. La propagande davocratique, dont il ne faut jamais oublier qu’elle est la simple superstructure économique et politique de la dictature de la petite bourgeoisie, est beaucoup plus intelligente que cela — c’est-à-dire qu’elle a compris qu’il fallait être beaucoup plus bête, si elle voulait réussir : qu’elle ne le serait jamais trop. Son story-telling ne s’adresse plus à la classe cultivée, qui d’ailleurs n’existe plus, elle y a veillé, ce fut même son premier soin. Il s’adresse, par le truchement de la publicité générale, à l’hébétude, qu’elle a non moins soigneusement créée. Elle s’y répand cent fois plus vite que selon les vieilles méthodes, et pratiquement sans résistance. La bêtise et le ressentiment sont naturellement remplacistes, car ce qui est remplacé ne leur est rien, sinon un objet de haine et de vindicte rageuse. 

Journal de Renaud Camus

Tes yeux

Les yeux bleus ont un grand inconvénient : on s'arrête souvent à leur surface — leur beauté nous aveugle. Il faut du temps et de l'attention pour crever cette surface réfléchissante. 

Je n'ai pas assez regardé tes yeux. J'ai regardé ton ventre (ah, ton ventre…), j'ai regardé tes pieds, j'ai regardé tes mains, j'ai regardé ta bouche, j'ai regardé ton sexe, j'ai regardé tes cuisses, j'ai regardé ton cul, avec attention, je crois, et amour, et désir, et timidité, et j'ai vu tes yeux regarder, et me regarder, mais je ne les ai pas assez regardés pour eux-mêmes. 

Les yeux sont la première chose qu'on voit, du visage et du corps d'un être aimé, ils sont toujours là, toujours présents, toujours actifs, car ils nous regardent, mais nous ne les regardons pas assez pour eux-mêmes, parce qu'il est difficile de regarder quelque chose qui nous voit. Les yeux sont en avance sur le corps qui les porte, ils entrent en nous avant que les nôtres se portent à la rencontre de celui qui nous saisit. Qui voit le premier a l'avantage et éblouit l'autre : c'est comme d'avoir les blancs aux échecs. (Nous ne voyons le plus souvent dans les yeux de l'aimé que l'amour que nous cherchons en vain en nous-mêmes.) 

Je les ai vus sans les regarder, ou je les ai regardés sans les voir. Je les ai vus me voir, ça oui, mais je n'ai pas vu ce qu'ils voyaient, je n'ai pas su déchirer le voile que mes yeux ont mis à tes yeux, et même si je les ai vus me voir, je n'ai pas compris ce qu'en moi ils venaient chercher. Tes yeux m'ont vu et ne m'ont pas vu, sans doute, mais je ne puis te le reprocher, moi qui n'ai pas su les voir. 

Tes yeux sont une chaconne de feu. En eux passe et repasse une basse vibrante et obstinée que les heures se chargent de varier. Il faut du temps pour que leurs motifs se révèlent à nous sous la forme de contrepoints escarpés et sibyllins : tu donnes, tu reprends, tu évites, tu fuis, tu contournes, et le reste nous est donné comme un fulgurant hiéroglyphe. 

Je n'oublierai pas ce premier soir où, depuis ta petite voiture bleue, tu avais jeté ton regard comme un harpon, sur moi, à travers le pare-brise et le portail de la maison. C'est le tout premier don que tu m'as fait, c'est la toute première entaille qui s'est faite en moi, qui s'est frayée un chemin jusqu'au plus profond de mes humeurs. Elle y est restée. Cela, tu ne pouvais pas le reprendre. 

vendredi 13 mai 2022

Je ne suis pas

La baignoire et l'automobile sont des véhicules qui se rencontrent rarement sans dommages. 

Je ne suis pas le poète que je voulais être. Je ne suis pas le musicien que je voulais être. Je ne suis pas l'homme que j'aurais voulu être. Je ne vis pas dans le monde que j'aurais voulu habiter. Je n'ai pas le visage ni le corps ni les mains ni la mémoire que j'aurais voulu avoir. Je n'ai pas la famille que j'aurais voulu avoir. Et pourtant je ne voudrais surtout rien changer à ma vie. 

Tout a commencé par les puces des chiens. Il faut aimer, boire et chanter. Je ne suis pas fou de cette marmelade. Être loin de chez soi, quelle souffrance ! Mais être chez les siens, c'est pire que tout ! Je veux bien  écrire, mais le désir me vient de n’écrire rien, de n’exprimer rien, de ne raconter rien, de n’exposer aucune opinion, de ne donner aucune information. Les femmes ne veulent pas montrer leurs seins car elles pensent en être propriétaires. Peu d'hommes osent les détromper car alors leur plaisir à les voir en serait amoindri. 

J'ai encore du texte, tu sais ! J'aimerais mieux m'en passer que de bouffer ça. Plutôt mort que sympa. Je suis passé brutalement du quintette pour clarinette de Brahms à Miles Davis. Le jazz m'aura sauvé bien des fois. Tu ne m'as pas laissé le temps de le dire. Ce serait possible, que tu écoutes ce qu'on te dit, parfois ?

Je marquais un temps. Marquer un temps, tu comprends ? La baignoire et l'automobile ! Il faut marquer un temps, pour voir les seins des femmes. C'est dans la brochure. Je veux bien écrire, mais écrire ne fait pas de moi le poète et le musicien que j'aurais voulu être. Écoute ce qu'on te dit ! Écoute ce que j'écris ! J'aurais voulu aimer, boire et chanter. J'aurais voulu ne jamais connaître Emmanuel Macron. 

Tout est raté. Je le pense vraiment. Tout est raté, à commencer par ma vie, ma vie de merde, mais je ne voudrais surtout pas en avoir eu une autre. Je marque un temps. Un temps dans ma vie de merde. Victor Hugo a écrit L'Homme qui rit. Il ne me reste plus qu'à écrire "jaune". Mais j'ai eu raison de rater ma vie ; c'est ma seule réussite incontestable. J'ai eu raison d'aimer celle qui ne m'aime pas. Rater, c'est l'ambition suprême. J'aime mieux écouter Beethoven que d'être Beethoven. Je marque un temps. Pourquoi ai-je accepté de jouer ce rôle ? Le jazz m'a sauvé bien des fois. Il faut aimer boire et chanter. Moi non plus. Je saute une réplique sur deux, je coupe les répliques des autres, je marque un temps. Je veux bien écrire, mais si personne n'écoute, je ris jaune. À la rigueur, je veux bien Giscard d'Estaing, mais après, non, non et non ! La baignoire et l'automobile, je ris jaune, même en marquant un temps. C'est dans la brochure. Je vais aller faire mon sac, mais je n'ai pas envie de partir. Rester ici est ma seule ambition. Être loin de chez soi, quelle souffrance ! Un grand lit ? Pour quoi faire ? La baignoire, oui, mais l'automobile, non. Je n'aurais donc jamais été sympa ?

J'étais sur la plage de La Baule, en compagnie de Christel. Nous marchions dans l'eau. C'était agréable. Je marque un temps, cependant. Pourquoi ai-je accepté de jouer ce rôle ? J'ai du linge sale dans ce sac en plastique. Trois chambres. Le chat s'appelle Mozart. Il est très antipathique. Il roule dans une grosse voiture électrique qui accélère très fort. Il faut qu'on lui organise une fête à tout casser. Il faut marquer le coup, et le temps. Ceux qui travaillent peuvent se dire, de temps à autre : aujourd'hui je ne fais rien. C'est un bonheur que je ne connais pas. Écoute ce que j'écris ! C'est ma seule réussite incontestable. Ne donner aucune information, ne pas leur donner ce qu'ils attendent — j'ai du linge sale dans ce sac en plastique, oh combien !

Salopard ! Elle a quatre-vingt-seize ans, on peut envoyer la petite musique ! Lacan, Sagan, Bataille, Borges, elle les a connus, la jeune momie à la grande bouche. Arrivait-on à un passage sublime, il ne manquait jamais de lancer ses souliers derrière lui sur les spectateurs. Et pourtant je ne voudrais surtout rien changer à ma vie. « Bonjour, Monsieur, je suis Isabelle Larmat. Je me suis égarée. Pouvez-vous me raccompagner chez moi ? » Il faut aimer boire et chanter.  J'ai vu à Bologne le plus avare des hommes jeter ses écus à terre, et faire une mine de possédé, quand la musique lui plaisait au plus haut degré. Salopard ! Aujourd'hui, je ne fais rien. Je marque un temps. Je suis venue ici vivre avec toi trop vite. On aurait dû attendre. 

Elle n'aurait pas pu attendre. La chienne s'appelait Luna. Elle était très sympathique. Je saute une réplique sur deux. « Putain ! Quelle merde de putain de merde ! » La plage de La Baule est très belle, à condition de ne jamais se retourner, et de ne pas voir trop loin. Je ne suis pas le poète que je voudrais être. Le jazz m'a sauvé bien des fois. Mais il est quelle heure, à la fin ? Il faut marquer le coup, car être chez les siens, c'est pire que tout. Marquons un temps, voulez-vous ? Sur la plage, les femmes ne montrent plus leurs seins. C'est dans la brochure. En revanche, on aperçoit des éoliennes, au loin. Les éoliennes méditent, au loin. Et nous les regardons méditer, à défaut de regarder les seins des femmes. En mai, fais ce qu'il te plaît. Nous avons donc mangé des asperges vertes sautées au beurre. Elle est égarée, sublime, elle jette son regard à travers le pare-brise ; l'écrire ne fait pas de moi le poète et le musicien que j'aurais voulu être. Je plonge mon visage dans son linge. Salopard ! J'ai désappris à dormir et j'ai appris à rêver. Rater, c'est l'ambition suprême. Il ne le comprend pas du tout. Je ris jaune, mais elle aussi, eux aussi. Je ne me suis pas baigné dans le Bandiat. Je ne veux rien changer à ma vie. Va lui faire comprendre ça… Tout le monde rit jaune. Et les éoliennes, au loin, ne disent rien. Le monde change, le monde a changé, et tout le monde rit jaune. Il m'a montré les maisons de tous les milliardaires. Combien ça coûte ? Je ne suis pas l'homme que j'aurais voulu être. Mais je ne vais pas répondre à un interrogatoire. Vous ne saurez rien de plus. Il faut aimer, boire et chanter. 

Ils se sont donc fait vacciner pour avoir le droit de prendre des avions dont les pilotes vaccinés meurent de crises cardiaques. Et vous voudriez changer le monde ? Aucun auteur n'aurait assez d'humour pour inventer une histoire pareille, c'est moi qui vous le dis. Jetons nos souliers par-dessus nos têtes en écoutant Beethoven ! Salopard ! Il faut marquer un temps. Il était fort doux et fort poli ; mais quand il se trouvait à un concert, et que la musique lui plaisait à un certain point, il ôtait ses souliers sans s’en apercevoir. Qu'ils viennent donc piquer un dolmen, ces fumiers ! Pourquoi Georges ? Salopard !

Je ne suis pas le poète que je voulais être, je ne suis pas le musicien que je voulais être, je ne suis pas l'homme que j'aurais voulu être, je ne vis pas dans le monde que j'aurais voulu habiter, je n'ai pas le visage ni le corps ni les mains ni la mémoire que j'aurais voulu avoir, je n'ai pas la famille que j'aurais voulu avoir, et pourtant je ne voudrais surtout rien changer à ma vie. Ce serait possible, que tu écoutes ce qu'on te dit, parfois ? Tout est raté.

dimanche 8 mai 2022

Éveil

Je m'éveille en pleine nuit et je pense à l'oiseau qui est passé dans le ciel sans laisser de trace. Je ne suis ni le ciel ni l'oiseau, et non plus la nuit. Je ne suis que celui qui s'éveille sans raison au milieu de la nuit. Cet éveil nocturne ne laissera aucune trace mais il aura existé, pourtant, je le sais puisque je le note au moment où il se produit. 

Ces mots que j'écris au moment de l'éveil ne sont rien que des mots écrits durant cet éveil. J'aurais pu ne pas les écrire, l'idée de les écrire aurait pu ne pas me venir, et j'aurais pu ne pas me réveiller au milieu de la nuit. C'eût peut-être été préférable, mais je suis heureux tout de même de m'être éveillé au milieu de la nuit, et, seul, dans cette chambre inconnue, d'avoir tracé ces quelques signes sur le papier. 


À Mme Elisabeth Schwal

mercredi 27 avril 2022

Petit portrait en prose (24)

« Joue comme si tu ne savais pas jouer », dit Miles à John McLaughlin, avant que celui-ci plaque un accord de mi majeur d'une innocence bouleversante. 

Les jeunes filles qui à l'orée de leur vie de femmes nous accueillent au fond d'elles sont des héroïnes. Leur chair entame son long voyage vers le pourrissement et, si elles ne le savent pas encore, elles oublieront tout du corps de feu et d'eau qu'elles ont eu avant d'être des mères. Elles ont partagé avec nous cette combustion lente à un âge où l'on n'a pas encore le goût des cendres. L'inhabituel est un absolu précaire.

Sur une photo de classe de mon lycée publiée sur Internet, je t'ai immédiatement reconnue. De Christine, d'Yves, aucune trace, non plus que de moi, d'ailleurs. Toi seule as traversé les cinquante années qui se sont écoulées, pour arriver jusqu'à aujourd'hui, intacte.

C'est au Semnoz, le bistrot qui faisait l'angle de la rue Sainte-Claire et de la rue du faubourg des Balmettes, que nous nous retrouvions chaque jour, aux portes du lycée et aux portes de la vie, que toutes les histoires d'amour commençaient ou finissaient, qu'Yves t'a embrassée pour la première fois. Je ne me rappelle plus ton nom mais je suis certain de ton prénom. Tu avais une jeune sœur, assez jolie, que tu surpassais de toutes tes chairs. 

C'était un monument, Joëlle. Tout à fait le genre de fille qui me faisait rêver, alors. Grande, grasse, plantureuse, elle avait la belle mollesse des Arabes d'anthologie, de celles qu'on imagine surtout allongées et oisives, voire végétatives — la langueur est leur plus belle parure. Elle était la meilleure amie de Christine et j'ai encore sa voix dans l'oreille, étonnement bien plus nette que celle de mon amie. 

Tous les quatre, nous étions allés à Terres-rouges, dans la Drôme, je crois bien, rejoindre les membres d'une communauté comme il en existait alors des dizaines. Nous y fûmes très mal reçus, à notre grand étonnement. Pour nous, les choses étaient simples : nous avions envie d'aller passer là-bas quelques jours de rêve, en été, et il ne faisait aucun doute qu'on serait content de nous accueillir. Pourquoi en aurait-il été autrement ? Mais les hippies dont on m'avait dit tant de bien n'étaient pas disposés à être nos hôtes sans que nous mettions la main à la pâte, ou au portefeuille que nous n'avions pas. Ils en avaient par-dessus la tête, des touristes adolescents qui venaient prendre du bon temps dans leur petit coin de paradis. Sans doute étaient-ils las de recevoir des enfants gâtés qui croyaient que le jardin d'Éden appartenait à tout le monde et qu'il n'y avait rien à faire pour le mériter ; peut-être avions-nous simplement des gueules qui ne leur revenaient pas. Toujours est-il qu'ils nous firent comprendre sans ménagement que nous n'étions ni à l'hôtel ni attendus comme le Messie. La douche était fraîche mais une nuit passée là-bas le fut moins. Dans un confort tout relatif évoquant l'étable de l'enfant-dieu, nous avons traversé la sorgue dans une promiscuité émouvante, et la présence de mon premier et grand amour ne m'empêcha pas d'être bouleversé par le corps triomphant de Joëlle, à l'instant où celle-ci se déshabilla pour entrer dans son sac de couchage : le moment en imposait. Joëlle troublait Jérôme, et Christine troublait Yves, au revers de nos deux couples ; c'était somme toute assez naturel et touchant, mais impossible à reconnaître alors, ce qui ajoutait encore à l'exquise fièvre qui m'avait pris au moment où j'aperçus le torse nu que Joëlle (me) laissait voir sans le montrer : le jeu était très sérieux, même si en nous n'existait alors aucun mot qui eût pu en rendre compte. Shhh – Peaceful…

D'Yves, je me rappelle sa petite maison semblable à toutes les autres, dans le quartier prolétaire d'un faubourg d'Annecy, près du cimetière de Loverchy, et ces jardins d'ouvriers que je voyais pour la première fois. Je me rappelle aussi sa susceptibilité et sa fierté quand il parlait de son père. 

Sa Joëlle était déjà maternelle et il arrivait qu'elle le traite comme l'enfant qu'il était encore, alors que Christine n'était qu'une jeune fille en gloire. Pour mon ami et moi, elles étaient nos premières aventures sérieuses, dont nous pensions qu'elles seraient les dernières. Je me rappelle ma surprise quand je vis qu'il ne cherchait pas à dissimuler sa jalousie, et qu'il entendait bien défendre sa conquête de toute convoitise, d'où qu'elle vienne (la jalousie n'était pas à la mode, en ce temps-là). Sans doute avait-il le sens du combat qui me faisait défaut, moi qui me laissais mener par les sentiments et le cours des choses. 

L'entrée dans le sac de couchage, dans la pénombre de l'étable, les seins opulents de Joëlle, aux larges aréoles pâles, sa lèvre inférieure un peu trop épaisse et qui tombait un peu, sa voix à la fois traînante et autoritaire, les longues attentes au bord de la route, car nous nous déplacions en auto-stop, et le désir, omniprésent, en suspension dans l'air chaud du sud, tout cela m'est revenu en entendant In A Silent Way, de Miles Davis — nervure souple d'un temps lisse et gorgé d'odeurs, répertoire de caresses et de non-dits. 

J'étais inconscient de tout mais mon corps était bien là, lui qui dans sa grande sagesse enregistrait en secret. 

dimanche 24 avril 2022

Dans le couloir de la mort


« Leur accord sur la taxation des plus-values avait d'emblée été total. » Joindre les détails cordialement, c'est important, mais Anne-Sophie pétait vraiment beaucoup, arrivée de toujours. Je me demande si c'est toujours le cas aujourd'hui. Océan-ocre-octave-oculus-odieux. Je demande parce que je sais aujourd'hui comment régler le problème, Anne-So, ce que j'ignorais à l'époque, qui t'en iras partout. Ton absence remplit complètement ma vie, et la détruit, crible les fléaux. Mais, heureusement, JEAN YVES RICHARD m'écrit pour me laisser toute sa fortune (2.000.000,00€) : suite à des anαlyse [il est] affecté par le Virus Covid-19 et [il a] un Cancer en phase terminale. Alors [il] souhaiterai[t] [me] fαire un doη de [sa] fortuηe. Ci-joint, les détails. Cordialement. Tout ce que je crois écrire revient me battre quand je sors, à commencer par le temps. Dans le couloir de la mort, nous y sommes bel et bien, quand je dors. Leur chapeau est si gros qu'ils ont du mal à le manger par la racine. Nous étions habitués, nous, les vieux, à un monde dans lequel la folie était certes bien présente mais circonscrite — Oh ! olive olfaction ombre omission. Il y avait des lieux pour elle, comme il y en avait pour la tolérance. La nouvelle Loi qui ordonne de briser toutes les frontières l'a fait sortir de ses gonds, et désormais elle se balade parmi nous — sans attestation. Ne cueille pas ces fleurs, Odalisque ! Prends tout le jardin (odeur ode, offense offerte) ! La folie, comme les hommes, a migré, et nous sommes en train d'apprendre à vivre (ensemble) avec elle. La force et la puissance sont tout entiers dans le beau geste. Ça s'entend, tu sais ! Un coup de ton doigt sur le tambour, elle ne se plaisait plus chez elle, elle voulait apporter au monde son monde à elle. On ne peut pas tricher avec ça. Un pas de toi, c'est la levée des nouveaux hommes. Peu de choses sont plus humiliantes que le spectacle d'une femme, acheminement vers la parole, qu'on aime ou qu'on a aimée, qui reçoit des compliments immérités, ou qui reçoit des compliments de crétins finis, à propos de photographies où elle est moche. Le phrasé, en musique, procède toujours d'un beau geste vers la parole, et la musique ne peut être que forte et puissante. Les idées viennent en écrivant vers la parole : personne ne t'a remplacée et commence la nouvelle harmonie. Quand on les attend, les idées (orgues), elles nous tirent la langue, cachées derrière leur mont chauve (orient, orteil ortolan), et c'est bien fait pour nous. Elle avait des gaz, comme on dit. Écoutez-les, ces quelques notes du commencement du premier nocturne de Chopin, qui tournoient autour du si bémol pour s'incliner sur le fa répété, alors la femme disparut, et reprendre ensuite leur cheminement ondulé vers le si bémol grave en faisant une brève étape sur le ré bémol. Il y a toujours un mont chauve pour nous séparer de nos idées. Heureusement. L'impression de se sentir étranger à sa propre vie a quelque chose de grisant qui nous force à trouver d'autres liens à nous-mêmes. Je sortis dans la ville sans fin, ce n'est pas toujours facile. La moindre faute de goût, ô, fatigue ! prouve qu'on a tort. Jamais, jamais, jamais elle ne m'a écrit de manière hideuse. Je fus très ému de même qu'une phrase écrite nous permet de connaître quelqu'un mieux que sa conversation (et tous les effacements revivent), la photographie, parce qu'elle arrête les visages, et je la vis dans mon lit, et les place dans une position où ils semblent inclure leur propre mort, toute à moi, nous montrent des choses, sans lumière, dans les êtres, que leur fréquentation (que la vie en eux) nous cache soigneusement. Si la musique fait tellement souffrir ceux qui l'aiment, noyés dans la nuit sourde, c'est parce qu'elle nous isole de la manière la plus radicale qui soit. J'aimerais manier les guillemets comme on pavoise, comme on porte haut les oriflammes, comme enfin on habille sa maîtresse (l'oubli n'est autre chose qu'un palimpseste), j'aimerais citer sans relâche, oubli ouaté, pour porter ma voix parmi les nombres (qu'un accident survienne, et tous les effacements revivent dans les interlignes de la mémoire étonnée), j'aimerais me frayer un étroit chemin, presque nu à travers les ombres et trouver là un peu de la lumière dont l'absence me brûle, j'aimerais ouvrir la bouche pour laisser parler les autres, et dans la fuite du bonheur, once, onde, rapporter, ondinisme ongle, faire écho, oui ourlé ouh là là ! laisser entendre, m'instruire enfin dans le bourdonnement infini de la conversation des écrivains (se taire, non, il n'en avait plus les moyens, même s'il connut un tremblement de haine et d'effroi à entendre sa voix remonter de l'abîme où il croyait l'avoir à tout jamais précipitée et perdue), être l'oreille qui se fait bouche, être le mot de passe, dans le couloir de la mort, la phrase de passage (non, il n'était déjà plus de force à lui résister : évanouie seulement, voilée peut-être, mais encore là, insistante, inébranlable, comme pour le prendre en défaut de vigilance et le rejeter dans un nouveau tourment), la fenêtre ouverte vers l'intelligence. Je lui suis infiniment reconnaissant d'avoir toujours fait attention à ce qu'elle m'écrivait, à ce qu'elle écrivait et à la manière dont elle l'écrivait, au ton qu'elle employait pour m'écrire. Ma dette est immense, je la pris. Onze opaques opéras. Jamais je ne pourrai m'en acquitter. C'est par là qu'il faut commencer, par la dette. La musique est la grande Séparatrice, avec la Mort et l'Amour. Ophélie, oblique obsession obvie. Les mots sont vivants ; eux aussi sont entourés de silence, d'espace. Eux aussi ont des organes vitaux ; ouvrir outre. Eux aussi sont mortels ; os, oser, ostracon. Je ne serai plus là depuis longtemps quand la vérité éclatera, mondaine qui se donnait, et d'ailleurs, elle n'éclatera pas. Elle est déjà là, mais on ne connaît pas sa physionomie, j'étais en haillons, moi. Visiblement, celle-là n'est pas en lien avec elle-même. La communication entre elle et son image est coupée, opium ophtalmique, car sinon on ne s'explique pas qu'elle choisisse presque systématiquement des représentations qui la montrent sous son plus mauvais jour, quand elle peut être si jolie. Le soleil est debout sur elle et sur ce trône le profane au rire effronté souffle gaiement des bulles rondes qui montent dans l'air rejoindre les mondes au fond de l'éther. On ne peut pas vivre sans déblatérer. Le crétin fini, lui, aime justement les images où la jolie femme ôter otarie ou est moche, car il ignore comme elle peut être jolie, il lui fallait s'en aller. La vie est vitesse, or, oreille-orgasme, alors que la photo c'est la mort instantanée. Le fondu-enchaîné que la vitesse amène avec elle gomme ces arrêtes — ordre orée orfraie. La photographie organe nous les rend visibles, car elle omet presque tout le reste. Or il est gris, ce dimanche, dans ma faiblesse indicible. Encore un qui me fait la gueule. Le crétin fini ne sait pas faire de compliment. Tout est dette. « Certains lundis de la toute fin novembre et du début de décembre, surtout lorsqu'on est célibataire, on a la sensation d'être dans le couloir de la mort. » Commencer un roman par une caricature de son propre style est aussi l'une des marques de génie de Michel Houellebecq. C'était comme une nuit d'hiver : ses compliments sont humiliants pour tout le monde. Il s'agit d'une vérité indiscutable. D'habitude, j'écoute les sextuors de Brahms (ogive Odette Olga objet) quand il fait beau, mais il faut de temps à autre passer outre. Vivre, c'est simplement être dans le couloir de la mort. Même quand elle utilisait un smiley, ovaire ovale, ce qui était rare, c'était fait avec grâce et intelligence, et surtout avec une légèreté ravissante. Lala & Fafali n'y sont pas, ni Clara, ni Marie-Claude, ni Sarah. Elle dit à son amie : « Je ne suis pas assez déprimée pour coucher avec toi. » Le globe lumineux et frêle prend un grand essor crève et crache son âme grêle comme un songe d'or. Et quand elle s'est mal conduite avec moi, elle n'a fait aucune difficulté à le reconnaître et à s'en blâmer. Et l'autre lui répond : « Moi non plus. Et puis toi tu sens mauvais la nuit. » Le crétin fini ignore qu'il trahit la beauté, car il n'a aucune idée de la beauté, ni aucune exigence. J'entends le crâne à chaque bulle prier et gémir : “Ce jeu féroce et ridicule, quand doit-il finir ? Car ce que ta bouche cruelle éparpille en l'air, monstre assassin, c'est ma cervelle, mon sang et ma chair !” Tout est dette, même O. Mémo. Némo. Même eau. Oxyde ozone. On ne peut pas vivre sans virgules. L'austère cataclysme que l'on voit se porter comme une ombre ajoutée à son lent paroxysme prévient de son soupir celle qui va florir. Elle ne sait pas ce que c'est que de se réveiller à côté de quelqu'un froid comme le marbre, celle-là ! Comme les choses étaient simples, pures, oui, oui, pures, je courais dans un jardin enseveli, comme c'était reposant, de ne pas entrer dans les habituels dénis et explications tordues auxquels on a droit en pareil cas, avec la plupart des gens. J'étais venu tellement de fois en espérant qu'elle serait là. Vous la croisez sans la reconnaître, ce n'est pas votre faute. Tellement de fois ! Vous êtes en état d'arrestation. Nous le sommes tous. Vivre sans virgules, c'est la certitude que nous avons d'être seul face à elle qui lui donne cette amplitude désaxante. Et puis elle était là mais je ne la reconnais pas. Le crétin fini croit qu'en faisant un compliment immérité il mérite gratification. Plus on les gave de mensonges plus ils avalent comme des porcs, sans manières et sans mâcher, comme si leur vie en dépendait, comme s'ils n'avaient plus que quelques instants à vivre, sans virgules. Je n'aimerais pas être leur estomac. La vaisselle est toujours là, et l'argenterie, et les journaux intimes. M. Camille Saint-Saens a disparu ! Lala & Fafali ne sont même pas au courant. On m'a repoussé. Quand je dors du côté gauche, je pense à Isabelle. Le docteur Moustache garde tous les dessins faits pas les enfants qu'il a soignés comme des porcs. Saint-Saens qui lui aussi sentait mauvais la nuit se précipite pour voir l'éruption de l'Etna et revient en toute hâte à Paris pour entendre son cœur s'ouvrir à la voix. Notre cerveau n'est pas fait pour la musique, ni pour l'amour. Alors elle déblatère : ta tête se détourne : le nouvel amour ! La jeune femme seule et malheureuse, frustrée à bien des égards, ne sait pas utiliser les talents réels qu'elle possède et préfère traîner là où elle n'a rien à faire. Le pouvoir se présente nécessairement comme le rempart contre le danger qui menace ceux qu'il administre. C'est peu de dire qu'elle n'a pas confiance en elle, mais, comme tous ceux qui n'ont pas confiance en eux, elle ne supporte pas que l'on puisse remettre en cause sa confiance en elle. Elle n'a pas vécu à fond les idéaux de la société permissive. Le risque s'est peu à peu superposé avec les moyens de le prévenir, jusqu'à se confondre avec eux, comme le plaisir peut parfois se confondre avec la douleur. Alors elle déblatère : je vois la cime du néflier. Le sado-masochisme devient la norme. Lala & Fafali s'en foutent complètement, de Samson & Dalila. Elle parle à la vitesse de la lumière, respire en syllabes, sans penser plus qu'une culotte mouillée, sans sortir du tunnel où elle se râpe les côtes, se contredit tous les huit mots, se prend les pieds dans des phrases disloquées et hirsutes qui font peur à ceux qui écoutent. Bruno était déjà le prénom du héros d'un des tous premiers roman de Houellebecq, Les Particules élémentaires. Ici c'est un ministre-endive en exercice. Les Français vont instinctivement au pouvoir ; ils n'aiment pas la liberté ; l'égalité seule est leur idole. Or l'égalité et le despotisme ont des liaisons secrètes. Anne-Sophie pétait beaucoup, et je tombai sur elle. En réalité, elle pétait tout le temps. Apparaît cette chose tout à fait extraordinaire, quand on jeûne : ce qu'on met dans sa bouche n'est pas indispensable, comme on l'avait toujours cru. Bruno était le demi-frère de Michel, et était né en 1956, comme moi, et comme Houellebecq. Bruno Le Maire est bien plus jeune, puisqu'il est né en 1969, année érotique. Leur mère, Janine, « a vécu à fond les idéaux de la société permissive ». Le pourtoussisme flambe d'une joie mauvaise. Pour 98% des gens, l'art n'est qu'un alibi. Ils n'en parlent jamais autant que lorsqu'il n'en est pas question. On mange pour beaucoup de raisons, on mange très rarement pour se nourrir. Le froid dans une demeure, le froid installé et dominateur, le froid qui se trouve chez lui dans toutes les pièces de la maison se conduit comme un garde-chiourme intraitable et sadique : il ne cesse de taper sur les os de son patient, Bruno ou Boris, ou Jérôme, dès que ça lui chante, dès que celui-ci baisse la garde. Alors elle déblatère : En lisant les premières pages du roman de Houellebecq, je retrouve le plaisir que j'ai à le lire, plaisir intimement lié à l'ennui. La raréfaction a beaucoup de vertus, comme tout ce qui préserve de l'habitude. Mais elle y mettait une grâce, elle avait un tel charme, quand elle disait « pardon ! » (elle prononçait "perdon"), en tordant la bouche avec un petit air faussement ingénu et honteux, que pour un peu on l'aurait encouragée à s'épancher davantage. Décharge tous les sons : péter avec grâce, voilà qui n'est pas donné à tout le monde. Quand les œuvres sont là, simplement là, à leur disposition, sans émettre de signes extrinsèques (scandaleux, politiques ou commerciaux), ils ne les voient pas. Il interdit à son hôte de se laisser aller jamais, de s'installer dans le creux des heures, il ne lui laisse le choix qu'entre l'activité perpétuelle et la déroute. L'ennui est l'une des grandes qualités de la prose houellebecquienne. C’est le suspens qu’il y a dans l’ennui que nous a fait entendre le jazz. Il a fait plus : le jazz, lui et lui et seul, nous l’a montré pour la première et unique fois. Son roman commence très justement par la mise en relation de deux faits essentiels : l'abolition de la sexualité et la querelle alimentaire. Il faut aussi parler à ceux qui ne nous écoutent pas. C'est le ciel de notre époque. On se surprend à sans cesse prévoir l'activité suivante, à en ressentir déjà les effets dans les muscles, dans la chair, dans le souffle, on ne peut jamais s'installer dans un état, quel qu'il soit. Pas de repos, pas de gentillesse, la maison est hostile, où qu'on se trouve. Qui d'autre que lui aurait pensé à rapprocher ces deux-là ? La première phrase du troisième chapitre, pour anodine qu'elle paraisse, et justement parce qu'elle est anodine, plate et banale, est essentielle : « Le ciel est bas, gris, compact ». Le jeûne a une vertu extraordinaire, à laquelle on ne pense pas immédiatement, qui est de dégager du temps, beaucoup de temps. Depuis deux jours, c'est un piège géant et trop petit. C'est un constat et c'est le ciel de notre époque, dont il n'y a peut-être rien d'autre à dire. Là où l'on devrait trouver la sécurité et la sérénité, c'est l'anxiété et la détresse qui règnent. Nous sommes coincés entre une terre inhospitalière (en train de se défaire, à ce qu'on nous dit) et un ciel plombé. Aucune échappatoire n'est envisagée depuis deux jours. Vous aussi, je le sais bien. M. Camille Saint-Saens peut bien disparaitre à nouveau. Le ciel est bas, gris, compact, depuis deux jours. La journée est méconnaissable, quand on jeûne ; débarrassée de ses trois repas, le temps a une physionomie toute différente, je ne sais pas, et l'on peine à reconnaître la vie dont nous avions l'habitude. On ne sait pas quoi faire de son dégoût. Cette fois j'ai pleuré plus que tous les enfants du monde. Bruno, Boris, Michel, Daniel, Jérôme, Emmanuel, aux heures des désirs de mort. Ce qui m'afflige, c'est que le meilleur de ce que j'ai écrit soit mauvais, et qu'un autre — s'il existait, cet autre dont je rêve — l'aurait fait bien mieux que moi. 

« Un lecteur français aux toilettes, ses habitudes interrompues à la mort de Victor Hugo, lit Mallarmé, ou plutôt essaie de le lire, ne peut que se déconcerter, car il y voit très mal. C’est ça, la rue de Brabant et il y en a désormais des dizaines dans chaque ville. À la radio, Hugo, dans sa tâche mystérieuse, rabattit toute la prose et la ballade de l'opus 118 de Brahms, philosophie, éloquence, histoire au vers. Par la fenêtre ouverte, et, comme il était le vers personnellement, les cigales assourdissantes, il confisqua chez qui pense, discourt ou narre, presque le droit à s'énoncer, un marteau-piqueur et les oiseaux. Arrivé au passage central de la Ballade, monument en ce désert, avec le silence loin, il en perd le fil, dans une crypte, n'arrive plus à en suivre les contours, la divinité ainsi d'une majestueuse idée inconsciente, les cigales ont pris le dessus, à savoir que la forme appelée vers, aidées par les oiseaux et le marteau-piqueur, est simplement elle-même la littérature, comme un gros insecte qui dort. C’était une Africaine bien ridée, régime dérogatoire, c’est-à-dire non voilée. » Ce n'est pas cela, cependant, que je ressens et qui m'afflige, au cours de ces lentes heures où je me relis. 

Pas un souvenir n'est resté. Depuis deux jours, j'essaie de faire quelque chose avec ce texte, c'est l'amère mêlée au soleil. Quand je suis face au texte lui-même, je ne sais pas, les idées que j'ai disparaissent, il ne reste plus que le texte, comme un bloc mort, dont je ne sais pas quoi faire. La vie a fini par se lasser, avec moi, des nuits du blond et de la brune. On peut la comprendre, le tour de bonté serait plus long à reproduire qu'une étoile. Mais c'est que la vie est aussi bête que les femmes. « Franchement, très franchement, si chaque matin je me disais que je vais peut-être écrire quelque chose, je serais au bout du rouleau. » (Voilà comme on est entendu.) À mon enterrement, je voudrais que Sarah joue la sarabande de la cinquième suite pour violoncelle de Bach, nue. Oui, la vie s'est refroidie. Ce sera mon dernier détour, pointe d'un fin poison trempée. On peut bien m'accorder ça, non ? C'est pas trop demander ? Les choses réalisées, que ce soient des phrases ou des empires, acquièrent, de ce seul fait, le pire côté des choses réelles, dont nous savons bien qu'elles sont périssables.

« Que vers il y a sitôt que s'accentue la diction, les tierces et les sixtes, rythme dès que style, on met la pédale, le vers, je crois, avec respect, les deux, attention à ne pas noyer la main droite, et attendit que le géant qui l'identifiait à sa main tenace, cette main gauche trop puissante et plus ferme toujours de forgeron, mais il n'entend pas, toute la langue, ajustée à la métrique, il devine seulement, et ça va revenir, y recouvrant ses coupes vitales, le staccato s'évade et vient à manquer, les accords bien pleins, selon une libre disjonction aux mille éléments simples, le petit doigt solide, pour, lui, se rompre, pas trop de pédale, et, je l'indiquerai, voyons, ne pas tomber sur les basses, pas sans similitude avec la multiplicité des cris d'une orchestration… » Je relis, lentement, lucidement, morceau par morceau, tout ce que j'ai écrit. Et je trouve que cela est nul est qu'il aurait mieux valu ne jamais l'écrire. 

En parlant d'une jeune fille, on dit une péteuse, ou une pisseuse, on dit aussi une chieuse. Tout ce qui sort de là, quoi… Les idées disparaissent. Elles nous fuient, avec une neige pour étouffer le monde. Les femmes sont aussi bêtes que la vie. Le soleil est debout sur elles, elles ont des étoiles autour de la tête. (Bruno Le Maire est extraordinaire.) Il y a des jours où j'aimerais avoir un cancer en phase terminale pour leur montrer que ça se guérit. Agnès est devenue extraordinairement moche, trois fois par jour. Ces poteaux ! On voit que sa laideur l'a rattrapée, elle n'a pas couru assez vite. Lisa prend de l'extasy et jouit trois fois par jour. Le gymnase de Rumilly, c'était un vrai cauchemar. Retour des angoisses, depuis deux jours, trois fois par jour, des vies flottantes, à demi-pleines, des datas rangées en listing, à demi-effacées et silencieuses. Elle a pas jaoui ? Charlotte Gainsbourg et Guillaume Canet ont des têtes d'enkulés — à mon humble avis. Ils doivent habiter le couloir de la mort, je ne vois que ça. Car c'est maintenant, l'éternité, non ? J'entends un camion au loin et des oiseaux stupides. La chaleur et le soleil entrent par la fenêtre ouverte, je vois la cime du néflier, je parle avec Vincent. Il est 13h27. Je ne suis pas en thérapie.

Personne ne t'a remplacée.

vendredi 22 avril 2022

Je suis propriétaire d'un sous-sol. Tu piges ?

Je crois que c'est du bla-bla, tout ça.

Une bourgeoise, c'est une nana qu'a pas peur de se mettre à poil quand elle vient chez un peintre. 

D'abord le nu ça marche pas. 

On est artiste ou on ne l'est pas. 

C'est pas facile de trouver un bon bouquin, c'est comme de trouver un beau tableau ou une belle nana.

Faut se la faire, la vie !

Je suis régulier avec moi-même, je suis régulier avec les autres.

Jamais planté un drapeau. Tu piges ?

Tu prends une fleur, elle s'épanouit, et puis paf !

C'est toujours les mêmes qui viennent me voir.

J'étais marié, une fois. Ça lui était interdit, d'entrer dans l'atelier.

Je ne fréquente pas les peintres. Les réunions de peintres, j'ai horreur de ça. Si j'étais croque-mort, j'aurais des réunions des croques-morts ?

Je suis un musicien de la feuille.

J'ai fait quand-même un an et demi de bagarre.

C'était la grande chance, parce que tous mes potes ont été butés.

Rembrandt, moi je le sens pas, ce mec-là.

J'ai l'air d'un chien qui court après sa queue. 

Je cherche à faire des progrès, mais c'est pas facile.

J'ai le sens des canons, aussi.

Tu me diras, Renoir a gardé sa cuisinière toute sa vie.

30 piges c'est déjà un peu grand-mère, hein.

On voit bien si la gonzesse est bien balancée ou si elle est mal roulée, tu piges ?

La beauté, ça compte !

Moi une grosse nana ça m'embarrasse, tu comprends. Si j'avais une grosse nana, elle me balancerait dehors avec ses débordements. 

Céline, il m'avait appris le massage chorégraphique.

Je sais ce que c'est qu'une jambe. Avec les mini-jupes, j'étais devenu expert en genoux. Les rotules cagneuses, tu comprends, ça se balade.

Elles se mettent à poil devant un PDG, mais devant un peintre, on passe pour des satyres, pour des dégueulasses, des pourris, des viceloques. 

La meilleure chose de l'homme c'est la curiosité. 

J'ai acheté une concession au cimetière Montmartre, dis-donc, si bien que je suis propriétaire d'un sous-sol !

« Un mort, c'est discret, et ça dort au frais. » C'est tout.

Moi je sais que je ne me sens pas naze. Tu piges ?

Petit portrait en prose (25)

Je l'ai reconnue immédiatement. 

Elle était juste devant moi, au bureau de vote, masquée de bleu clair, tremblotante d'exaltation seringuée, se frottant les mains comme d'autres se mettent la croupe en sang, avec une application virulente. Quand elle a glissé la petite enveloppe bleue dans la fente, j'ai compris que celle-là était grosse de cinquante bulletins à l'effigie de son dieu, car elle avait près d'un centimètre d'épaisseur. 

Savoir que son vote serait nul ne l'a pas dissuadée, car son geste était de l'ordre de la transe sacrale. La Voix lui avait dit de le faire : elle le fit, et se signa, avant de récupérer sa carte de Dévote et de quitter ce lieu en dérapant sur une flaque de gel hydro-alcoolique.

mardi 19 avril 2022

La place du mort

Les jours fériés sont des jours où l'on m'épie. Je ne les aime pas, pour cette raison, et pour d'autres raisons encore, mais j'aime le dimanche, car le dimanche je bois du café. 

Ce jour-là, j'étais dans une voiture, que conduisait un inconnu. Nous longions le désert, et par la fenêtre ouverte, je voyais des croix sur lesquelles on distinguait des hommes crucifiés. Ma situation, bien qu'assez peu enviable, était tout de même bien supérieure à celle de ces hommes en train de cuire au soleil. J'étais assis, transpirant, mais j'avais de l'air sur le visage. Bien que la suite de ma vie m'ait été absolument inconnue, et qu'elle aurait pu légitimement m'inquiéter, je me repaissais de ce moment présent, et du soleil sur ma face. En un mot, j'essayais de positiver et j'y arrivais pas trop mal. 

Le chauffeur ne disait pas un mot, et je sentais qu'il valait mieux ne pas lui adresser la parole en premier. Il avait l'air furieux, ou bien très angoissé, ou très en colère, je ne sais pas. En tout cas il ne souriait pas et il était mal rasé. Moi aussi, du reste, j'étais mal rasé. 

La route semblait interminable, mais nous finîmes tout de même par croiser une voie de chemin de fer sur laquelle circulait un train de marchandises. En tête du train se trouvaient trois locomotives bleues suivies d'une infinité de wagons de marchandises d'une couleur brun rouille. Il fallut laisser passer le train, ce qui prit un certain temps, car le nombre de wagons devait dépasser la trentaine. 

Je m'assoupis. Quand je rouvris les yeux, rien n'avait changé. Nous roulions toujours dans le même très beau paysage où seules les croix et le train avaient disparu. Je me risquai à demander où nous étions, mais l'homme ne sembla même pas entendre ma question. Il conduisait avec une attention sans faille, les yeux rivés à la route, sur laquelle, pourtant, il ne me semblait pas se passer grand-chose. On aurait même pu commencer à s'ennuyer ferme si l'absence totale de dialogue entre le conducteur et moi n'avait pas produit cette atmosphère légèrement oppressante qui sans doute m'avait réveillé. J'avais faim mais je m'abstins d'en faire état. Pas de provocation, me dis-je à part moi. J'étais à la place du mort, inutile d'en rajouter.

lundi 18 avril 2022

dimanche 17 avril 2022

Fait divers 30 ter

« L'oubli n'est autre chose qu'un palimpseste. Qu'un accident survienne, et tous les effacements revivent dans les interlignes de la mémoire étonnée. »

samedi 16 avril 2022

vendredi 15 avril 2022

jeudi 14 avril 2022

Je vais te tuer

Mélanie Chavaux était moche. Fred Lampé était amoureux. Il avait coutume, lorsqu'il la prenait en levrette, le matin dans sa petite studette marseillaise, de lui dire qu'elle était belle, qu'il ne connaissait pas de femme plus belle. Il ne lui aurait pas dit ça une demi-heure plus tard, alors qu'ils étaient attablés devant leurs bols de thé à la mangue, dans la minuscule cuisine sans fenêtre, la radio allumée, mais, de dos, quand il voyait ses grosses fesses bouger avec une sorte de majesté âpre, il avait un irrépressible besoin de prononcer cette phrase rituelle qui invariablement restait sans réponse : « T'es belle, Mélanie. T'es la plus belle ! »

Pourquoi le disait-il ? Pour se donner du courage, pour faire plaisir à Mélanie, pour se consoler ? Le fait était là : à chaque fois qu'il pénétrait Mélanie dans cette position, ses grosses fesses gélatineuses et marquées de vergetures faisaient automatiquement venir à sa bouche la formule rituelle. En s'entendant prononcer les mots : « T'es la plus belle ! », sans voir le visage de Mélanie, il avait vaguement honte de lui, et s'attendait à une réaction de Mélanie, réaction qui n'était jamais venue.

Fred était ce genre de petit bourgeois, professeur de français au collège, qui achète du matériel Hi-Fi à la FNAC et des lave-linge sèche-linge à la CAMIF. Mélanie était aide-soignante à l'hôpital. Elle regardait C'est mon choix à la télé, quand lui préférait Apostrophes et Envoyé Spécial. Rien ne le prédisposait à trouver belle un boudin ; mais s'il avait jeté son dévolu sur elle, c'est bien parce qu'elle était moche. Il le savait, même s'il ne l'aurait jamais avoué.

Fred Lampé n'imaginait pas que Mélanie puisse croire ce qu'il disait dans leurs moments d'intimité. C'est pourtant ce qu'il advint. Mélanie, contre toute attente, finit par se croire belle. Il le comprit le jour où elle commença à lui envoyer par sms des photos de ses fesses, des photos qu'elle accompagnait de mots tendres et sentimentaux. Après les fesses, Mélanie se mit à photographier ses seins, puis son ventre, puis ses pieds, puis ses jambes, puis son sexe. Enfin, un jour, elle photographia son visage. Elle prit un cliché, puis deux, puis trois, puis une dizaine, puis une centaine. Mais elle n'envoya rien. Elle s'enferma chez elle, se fit porter pâle, et passa une journée entière à faire des photos de son visage. Vers six heures du soir, après des milliers de photos sur le même sujet, elle envoya à Fred un écran noir avec ses quatre mots inscrits en blanc : « Je vais te tuer. »

Fred était chez lui, en train d'écouter Jean Ferrat, quand arriva le texto. Il avait son casque sur les oreilles et sirotait un jus de grenade bio. Il n'entendit pas le portable vibrer. Les très nombreux sextos envoyés par Mélanie ces derniers jours l'avaient d'abord surpris, mais la seule chose qui l'inquiétait réellement était qu'il faudrait bien à un moment donné expliquer à Mélanie qu'elle n'était pas jolie. Mais rien ne pressait, et ces envois à répétition le distrayaient un peu de leur morne routine. Il lut le texto une heure après l'avoir reçu, et ne comprit pas du tout ce qu'elle entendait par là. Était-elle en colère ? Pour quelle raison ? Était-ce une plaisanterie ? Une plaisanterie érotique ?

À huit heures, comme elle n'était toujours pas là, alors qu'ils étaient convenus de se retrouver chez lui pour le dîner, Fred repensa au message de Mélanie et tenta de lui téléphoner. Répondeur. Il envoya un texto pour lui demander de le rappeler. À Neuf heures, toujours rien. Il rappela, et il envoya un autre sms, plus pressant, toujours en vain. À dix heures il corrigeait des copies avec son stylo quatre-couleurs tout en écoutant un disque de Jacques Bertin. À dix-heures et demie, il rappela Mélanie, plusieurs fois. Et encore. Toujours en vain. Il se coucha plein d'étonnement. Quelle mouche la piquait ? Ça ne lui ressemblait guère, mais les photos qu'elle lui envoyait depuis quelques jours, ça ne lui ressemblait pas non plus. Il prit un somnifère et s'endormit facilement. 

Le lendemain, Germain Lastrapel, gardien au Centre de la Vieille Charité, eut la surprise de découvrir Mélanie Chavaux, entièrement nue, endormie dans une des salles du Musée d'Archéologie Méditerranéenne. Elle s'était laissé enfermer, la veille, et avait passé la nuit à déambuler et à se prendre en photo. Sur ses cuisses était écrit, au rouge à lèvres : « Je vais te tuer, Fred Lampé. »

mercredi 13 avril 2022

Fait divers 29


Une vieille poésie retrouvée par hasard, intitulée La chambre, sans doute écrite dans la chambre d'hôpital de ma mère, en 2003.


Nous sommes intouchables

Nous sommes invisibles.


Les perdus de l'après-midi,

Les oubliés de silence.


À l'heure dite, on ne viendra pas

La chambre leur fait peur

Par ici on demeure.