Affichage des articles dont le libellé est Bander. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Bander. Afficher tous les articles

dimanche 3 mars 2024

Bander

 

J'abdique. Mon texte est perdu pour toujours, sans doute, et j'ai écrit par-dessus lui un texte misérable, un texte aussi creux et nul que ceux que j'écris d'habitude. J'ai peut-être rêvé. J'ai sans doute rêvé. Ce texte n'a peut-être jamais existé que dans mon imagination. Jamais je n'aurais été capable d'écrire un texte aussi bon, je le sais bien. Ce n'était pas moi. J'étais ailleurs. Le moule est cassé. Ce ne sont pas mes mains. Je pourrais l'intituler ironiquement « dans ma mémoire », ce texte. Dans ma mémoire, on trouve de tout, comme dans les pharmacies de Charles Trenet, on y trouve de tout, sauf ce qu'on vient y chercher. Le jour se lève machinalement, sans y penser. Dans ma mémoire, on y trouve « C'est moi ! », on y trouve quelques odeurs, quelques thèmes en ut mineur, on y trouve aussi les jérémiades d'un type qui croyait avoir écrit un texte important, un clavier auquel il manque des touches, des sourires crispés, des dents qui grincent, des regards appuyés, des messages compatissants ou incompréhensibles, des phrases sans queues ni têtes, des paragraphes incomplets, dont le sens est tombé au champ de déshonneur, des lumières qui clignotent, des ombres, des trous, des massifs indéchiffrables, des paysages effacés, des sentiments creux, des aubes, des crépuscules, des motifs musicaux, des crevasses, des murs, des portes, des modulations, des visages, des chambres d'hôpital, des êtres perdus qui errent, des jardins et des douleurs, et beaucoup de mots, beaucoup de mots délivrés de leur sens — enfin. C'est bon, quoi ! Dans ma mémoire, on trouve tout sauf mes mémoires. Ou plutôt, c'est l'inverse qui est vrai : dans mes mémoires on trouve tout, sauf ma mémoire. Pauvre chose, cette mémoire.

« Le charme de la pluie qui danse au milieu des nuages ne pénètre plus mon regard. » J'avance en fixant les yeux sur mes pieds. J'ai écrit à C., ce matin à l'aube. J'ai beaucoup transpiré cette nuit. Très peu dormi. Je n'ouvre pas les volets. On se retourne sur ses pas et on ne reconnaît plus rien. À quoi bon l'écrire ? J'écoute Little Girl Blue (live), par le trio de Keith Jarrett, dans l'album Tribute, et je sais qu'à l'autre bout du monde, des bombes explosent, des fleuves débordent, des immeubles s'effondrent, des catastrophes privent les hommes de sommeil, des femmes accouchent en hurlant et d'autres se prélassent au soleil en lisant un mauvais livre. Je ne comprends plus la beauté. Quand je pense comme j'attendais le jour, jadis, et dans quelle transe il me mettait… Mon appel reste sans réponse, bien sûr. Mon soleil est un cheval fou et je reste dans le noir. La simultanéité des choses est le plus grand mystère. On se demande comment Dieu a pu avoir pareille idée. L'engloutissement des mémoires ou leur superposition infinie. C'est à devenir fou. Il faut être complètement inconscient, pour vivre, pour se sentir solidaire du monde réel, pour en faire partie. Mettons les choses à plat. Donnons-leur un cadre et retirons-nous sans faire de bruit. Do-Ré-Mi-Fa-La-Do… Elles ne répondent jamais, vous ne le saviez pas ? Ou elles le font à contretemps, quand plus rien ne permet de se comprendre. Le fond de la pièce reste invisible. « Il y a quelqu'un ? » Elle sort de l'ombre, ébouriffée, maussade. Je ne veux plus vivre que dans le tempo paisible d'une ballade de jazz. Sentimental ? Oui, oui, bien sûr. Je dérange ? Évidemment ! Où est donc passé l'aube, nom de dieu de bordel ? Le plaisir de bander ? Non pas tant de bander, mais de sentir qu'on bande, de le constater, de sentir que quelque chose en nous se dresse, et ça vient d'où, cette puissance douce, cette volonté qui ne nous appartient pas et qui nous traverse ? Une réserve de mots et de silence coule en moi, qui produit de la chaleur, par frottements. Ce n'était pas moi. Moi, moi de chair et de sang, moi de chaleur, moi de mouvement immobile et tenace, moi de mutisme. C'est pourtant moi. C'est moi ! Je suis en face de moi-même, quand je bande. « Un homme ne laisse pas plus de traces dans une femme qu'un oiseau dans le ciel. » Vous avez cru la remplir ? Applaudissons l'exploit. Mais l'essentiel est ailleurs, on le sent bien. Ne me coupe pas la parole, s'il te plaît ! Je t'en supplie. Laisse-moi finir au moins cette phrase. Elle ne va pas te tuer. Pas celle-là. Tu auras de toute façon le dernier mot. Les femmes ont le dernier mot, et seulement celui-là. Elles nous font débander, nous calment, finissent toujours par nous rendre à notre impuissance légale. On croit que leur sexe peut nous accueillir mais elles tiennent à nous détromper. Nous ne sommes que de passage. C'est autre chose, qui attend, là, derrière les muqueuses, ce n'est pas un mystère, tout de même ! Nous serons toujours perdants, et perdus. Pourquoi croyez-vous qu'elles aiment à nous voir jouir ? Nous aimons bander, nous les hommes, parce que l'espace d'un instant nous croyons en notre puissance et en notre liberté, nous croyons en détenir la preuve, mais ce n'est qu'un moment, un prélude, une permission de sortie. Nous venons de la Perte et nous y retournons à la nuit tombée — c'est inéluctable. C'est d'autant plus beau, c'est vrai, et d'autant plus exaltant que c'est éphémère. Nous sommes sans mémoire autre que celle du sang qui bat. Elles le savent sans le comprendre. 

Ma vie est un nouveau roman. Ni auteur, ni héros, ni aventures, seulement le bruit négligeable des volets qui grincent doucement dans le vent. Les heures accumulées en vain. Après la nuit remuée dans la plaie, je suis sur le pont, je vois les deux rives, mais l'une et l'autre me sont désormais inaccessibles. Ah, qu'on ne me dise pas que je suis fou ! Je sens leurs peurs, leurs angoisses, j'entends leurs rires idiots, j'entends leurs os craquer, leurs nerfs se tendre, leurs estomacs gargouiller, et leurs pensées tourner à vide. J'avance en fixant les yeux sur mes pieds. Dans l'homme qui réfléchit, il y a aussi un homme qui pleure. Ou abdique. 

Nous n'écrivons finalement que pour mesurer notre échec. À chaque fois que nous terminons une page, elle nous dit : « Tu as échoué à dire. » Et c'est ainsi que les choses finissent : en nous donnant envie de tout reprendre, tout en nous faisant comprendre que c'est inutile. Alors nous laissons la page se montrer dans sa débâcle, gonflée de vide après avoir été gorgée de sang, et c'est notre manière de dire ce qu'il n'est pas possible de cacher : je n'y suis plus. J'abdique. Vous ne me trouverez pas ici. Mon érection n'était qu'un songe vite oublié. 

jeudi 14 avril 2022

Je vais te tuer

Mélanie Chavaux était moche. Fred Lampé était amoureux. Il avait coutume, lorsqu'il la prenait en levrette, le matin dans sa petite studette marseillaise, de lui dire qu'elle était belle, qu'il ne connaissait pas de femme plus belle. Il ne lui aurait pas dit ça une demi-heure plus tard, alors qu'ils étaient attablés devant leurs bols de thé à la mangue, dans la minuscule cuisine sans fenêtre, la radio allumée, mais, de dos, quand il voyait ses grosses fesses bouger avec une sorte de majesté âpre, il avait un irrépressible besoin de prononcer cette phrase rituelle qui invariablement restait sans réponse : « T'es belle, Mélanie. T'es la plus belle ! »

Pourquoi le disait-il ? Pour se donner du courage, pour faire plaisir à Mélanie, pour se consoler ? Le fait était là : à chaque fois qu'il pénétrait Mélanie dans cette position, ses grosses fesses gélatineuses et marquées de vergetures faisaient automatiquement venir à sa bouche la formule rituelle. En s'entendant prononcer les mots : « T'es la plus belle ! », sans voir le visage de Mélanie, il avait vaguement honte de lui, et s'attendait à une réaction de Mélanie, réaction qui n'était jamais venue.

Fred était ce genre de petit bourgeois, professeur de français au collège, qui achète du matériel Hi-Fi à la FNAC et des lave-linge sèche-linge à la CAMIF. Mélanie était aide-soignante à l'hôpital. Elle regardait C'est mon choix à la télé, quand lui préférait Apostrophes et Envoyé Spécial. Rien ne le prédisposait à trouver belle un boudin ; mais s'il avait jeté son dévolu sur elle, c'est bien parce qu'elle était moche. Il le savait, même s'il ne l'aurait jamais avoué.

Fred Lampé n'imaginait pas que Mélanie puisse croire ce qu'il disait dans leurs moments d'intimité. C'est pourtant ce qu'il advint. Mélanie, contre toute attente, finit par se croire belle. Il le comprit le jour où elle commença à lui envoyer par sms des photos de ses fesses, des photos qu'elle accompagnait de mots tendres et sentimentaux. Après les fesses, Mélanie se mit à photographier ses seins, puis son ventre, puis ses pieds, puis ses jambes, puis son sexe. Enfin, un jour, elle photographia son visage. Elle prit un cliché, puis deux, puis trois, puis une dizaine, puis une centaine. Mais elle n'envoya rien. Elle s'enferma chez elle, se fit porter pâle, et passa une journée entière à faire des photos de son visage. Vers six heures du soir, après des milliers de photos sur le même sujet, elle envoya à Fred un écran noir avec ses quatre mots inscrits en blanc : « Je vais te tuer. »

Fred était chez lui, en train d'écouter Jean Ferrat, quand arriva le texto. Il avait son casque sur les oreilles et sirotait un jus de grenade bio. Il n'entendit pas le portable vibrer. Les très nombreux sextos envoyés par Mélanie ces derniers jours l'avaient d'abord surpris, mais la seule chose qui l'inquiétait réellement était qu'il faudrait bien à un moment donné expliquer à Mélanie qu'elle n'était pas jolie. Mais rien ne pressait, et ces envois à répétition le distrayaient un peu de leur morne routine. Il lut le texto une heure après l'avoir reçu, et ne comprit pas du tout ce qu'elle entendait par là. Était-elle en colère ? Pour quelle raison ? Était-ce une plaisanterie ? Une plaisanterie érotique ?

À huit heures, comme elle n'était toujours pas là, alors qu'ils étaient convenus de se retrouver chez lui pour le dîner, Fred repensa au message de Mélanie et tenta de lui téléphoner. Répondeur. Il envoya un texto pour lui demander de le rappeler. À Neuf heures, toujours rien. Il rappela, et il envoya un autre sms, plus pressant, toujours en vain. À dix heures il corrigeait des copies avec son stylo quatre-couleurs tout en écoutant un disque de Jacques Bertin. À dix-heures et demie, il rappela Mélanie, plusieurs fois. Et encore. Toujours en vain. Il se coucha plein d'étonnement. Quelle mouche la piquait ? Ça ne lui ressemblait guère, mais les photos qu'elle lui envoyait depuis quelques jours, ça ne lui ressemblait pas non plus. Il prit un somnifère et s'endormit facilement. 

Le lendemain, Germain Lastrapel, gardien au Centre de la Vieille Charité, eut la surprise de découvrir Mélanie Chavaux, entièrement nue, endormie dans une des salles du Musée d'Archéologie Méditerranéenne. Elle s'était laissé enfermer, la veille, et avait passé la nuit à déambuler et à se prendre en photo. Sur ses cuisses était écrit, au rouge à lèvres : « Je vais te tuer, Fred Lampé. »

vendredi 4 mai 2012

La Voix


Est-ce que ça suffit ? Peut-on se contenter de ça ?

Non, la question est mal posée. Quelle question ? Qu'est-ce qui nous fait bander, qu'est-ce qui nous fait rester, qu'est-ce qui nous fait jouir, qu'est-ce qui nous fait partir, qu'est-ce qui nous fait pleurer ? 

Qu'est-ce qu'une voix ?

Prenons un exemple : Anne-Sofie von Otter, dans les Nuits d'été, de Berlioz, dans "Bois frissonnants, ciel étoilé", de Chausson. Anne-Sofie von Otter avec un piano, un quatuor à cordes, un orchestre. La femme est très belle, mais blonde. Anne-Sofie von Otter a une classe naturelle incroyable mais c'est une anti-star, elle se balade avec des sacs en plastique à la main. « Tu m'aimeras aussi longtemps que tu pourras. » « Je ne dormais bien qu'en ses bras. » (C'est ce qu'elle disait.) 

Toutes les femmes sont ainsi. En 1898 comme en 2003, elles sont exactement pareilles. C'est moi qui aurais dû partir. Elle n'était pas mon genre, comme dirait l'autre… Tu parles ! Le seul genre que j'aie jamais voulu est celui-là. Tout était parfait en elle. Sauf ça, ça, et encore ça. Rien n'allait chez elle, sauf… sa voix. « Le premier soir qu'elle vint, son âme fut à ma merci. » Et je ne sais plus comment elle est devenue mon amante… Le quatuor avec piano de Chausson était notre petite phrase. Un quatuor, un piano, et la voix, la voix de son âme. Oh, je sais bien, vous pouvez toujours rigoler. Nous avons tous des scènes primitives qui sont autant d'amorces : la vie n'a rien de linéaire, nous sommes toujours sur des crêtes,  en passe de tomber. Son âme fut à ma merci, et c'est là que j'ai flanché. Qui vous invite à voir son âme vous tend un piège terrible. Donc, il y a de ça vingt ans, j'accompagnais une chanteuse, et chaque fois qu'elle ouvrait la bouche, j'avais une érection. Pas facile de répéter dans ces conditions. La fille, chinoise, n'était pas belle, n'avait rien de bandant. Mais elle me faisait bander, enfin sa voix. Encore aujourd'hui, si j'écoute Nell, de Fauré, ou bien les Mélodies populaires grecques, de Ravel, mon sexe se souvient. Je ne comprenais pas, bien sûr. Je croyais que j'étais amoureux d'elle, mais ce n'était pas ça. Quel galant m'est comparable, veux-tu me dire ?

Je la baisai près des cheveux, je peux encore sentir leur odeur. Elle ne dormait bien qu'en mes bras. Elle voulait y mourir. Elle a bien failli y mourir, d'ailleurs. Je crois que j'aurais voulu… Subir l'étreinte de l'absente, quelle horreur ! Comment peut-on sentir son cœur s'éteindre, sans même mourir ? C'est deux fois la mort ! 

Elle aimait la musique autant que moi. Elle me disait que je jouais mieux que Richter, j'allais chez elle en pleine nuit, elle refusait de m'ouvrir. Nous avons fait l'amour dans des chambres de garde, toujours sur le qui-vive. Je connais les couloirs sombres et déserts des hôpitaux, la nuit, que je traversais en courant, mes chaussures à la main. Et je ne sais plus comment je suis devenu son amant…

« Tu es un merveilleux amant. » Et puis Schubert, et puis Chopin, et puis Brahms, et puis la Chaconne de Bach-Busoni, et Berlioz, qu'elle comprenait mieux que moi. Et puis sa voix, des heures et des heures et des heures au téléphone, sa voix, comme un tissu vivant, palpitant, fruité, fragile, comme une force souple et intelligente. Parlait peu. Très peu. Voulait s'endormir, toujours et encore, dans mes bras. Une voix aussi belle que son écriture, fine, chuchotée, froissée, ni grave ni aiguë, ni hystérique ni molle, rapide, toujours à la limite, s'excusant presque d'effacer le silence, d'ailleurs ce n'est pas ça, c'est une voix qui cohabite avec le silence, qui se coule en lui, qui en exhausse le suc, qui en réhausse le prix, qui en indique la qualité, enlacement caressant presqu'imperceptible. Une lame souple, féconde et dangereuse à la fois.

Quand j'écoute Anne-Sofie von Otter, je retrouve l'énigme. Pas la réponse, mais la question. Une question à laquelle on sait bien que nulle réponse ne peut être donnée. Je pourrais épouser cette femme, sans la voir, sans lui parler, et presque sans vouloir lui faire l'amour. Tout est là, dans la voix. Et je ne sais plus comment elle est devenue mon amante… Sûrement n'est-ce pas raisonnable, pas tenable, pas sérieux. Ou au contraire, serait-ce plus sérieux, beaucoup plus, que tout le reste ? Une femme est tout entière dans sa voix, bien sûr. C'est pour cette raison que des Callas nous bouleversent à ce point. Quand on a entendu Otter chanter les Nuits d'été, toutes les autres semblent grotesques, et ridicules, après. Même Crespin. Et puis, surtout, l'incroyable Scherza Infida, de Haendel… Ce concentré de douleur ! La seule question d'une vie. Seulement la toucher, toucher son corps, juste pour savoir, pour entendre, pour comprendre. L'ouïe, le trou dans l'être, comment ça passe, à travers. Il y a des corps qui arrêtent la lumière, le son, le temps, et puis il y a ces corps, si rares, qui laissent passer… On pose la main sur eux, et on sent tout de suite qu'on s'enfonce, que rien n'arrête le geste, qu'on va plus loin, sans savoir où. C'est à ce moment qu'on entend, que la voix sort, qu'on l'entend en nous-même, directement. Il faut du tact, un certain toucher, un certain goût, un certain rythme, de la mesure, enfin de l'oreille. Le fait qu'elle soit pianiste aussi facilite grandement les choses. 

« Attends-moi. » Toute la musique de Chausson dit : "Attends-moi !" Les êtres possèdent chacun leur rythme vital, on s'en aperçoit très simplement quand on marche à côté d'une femme qu'on aime. Avec certaines, c'est impossible, on ne peut pas marcher à côté d'elles, ça ne marche pas. Avec d'autres, vous ne pouvez pas respirer, vous ne pouvez pas les sentir. Avec d'autres vous ne pouvez pas les toucher, ou bien vous ne parvenez pas à vous toucher, ou encore elles ne vous touchent pas, même quand elles se donnent. Certaines ne vous entendent pas, et répondent à côté, systématiquement, et crient dans le désert, mentant même en disant la vérité. Finalement, le seul territoire où l'on peut se rencontrer est la Douleur, sois sage, ô, ma douleur, la blessure est aussi une entrée, surtout si elle est muette, calme, quelques notes de violoncelle ou d'alto, qui n'insistent pas. Musique française. Proust écrivant à Fauré : « Monsieur, je n'aime pas votre musique, j'en suis amoureux ! » Madame, je n'aime pas votre voix, j'en suis amoureux. Déploiement du Temps, ici, là, tout de suite, dans la chair du son, seulement pour moi. Exactement comme ce qui se passe lorsqu'on travaille une partita de Bach et que, soudain, on trouve le son exact, le seul. Un si mineur d'hiver pour une sarabande, blancheur du temps qui s'ouvre comme un fruit mûr. Elle m'a dit : « Attends-moi. » Je suis certain que si je lui disais ça, aujourd'hui, elle me répondrait : « Ah bon, j'ai dit ça, moi ? » J'ai toute la vie devant moi, et la mort, la vraie, pas la fausse mort qu'on nous vend tous les jours, désastre pourriture fatigue ennui.

Les femmes sont des demi-tons.

Tout entière dans sa voix, sa voix tout entière dans son sexe, plus l'âme, enfin, le passage, le trou, l'ailleurs là tout entier là, précis, muet, déployé, feu calme de ce rien en majesté : enfin une demeure ! Pas "plus l'âme", non, l'âme c'est exactement ça, et ça suffit. Ça ne répond pas, une âme. Ce n'est pas amical, ce n'est pas réconfortant, ce n'est pas sympathique, C'est un trou dans le mur, à travers les générations, la sexualité, la filiation, le désir, et la mort, un passage vers l'Absence absolue. C'est la Joie, celle dont on ne réchappera pas, c'est la Musique, comme origine et destinée. Enfin une demeure acceptable, acceptée, espérée, rêvée, mais bien réelle, beaucoup plus réelle que les mille noms qui hurlent à notre oreille, sans répit.

Les hommes sont des tons entiers.

Vient un moment où l'on accepte. Il était temps ! Laisser les autres là où ils sont, avec leurs prescriptions, leurs désirs en creux, leurs attentes, leurs goûts, leurs corps lourds, empêchés, lents. Ils auraient voulu, pour nous… Mais nous ne sommes pas dans le même temps, c'est comme ça. Les écouter se taire, enfin ! Car leurs cris ne sont que des silences redoublés, des pierres jetées dans l'onde, inutiles, distrayants mais inutiles, qu'un simple accord de piano, en ut dièse mineur, dans la traînée lumineuse des cordes, abolit.


Il faut jouer la comédie, le mieux possible. Il faut apprendre, ce n'est pas donné à la naissance, sauf à quelques génies très rares. Toute la vie n'est qu'une répétition, et puis, un beau jour (oui, un beau jour !), vous tombez sur l'instrument parfait. Le doigté, les coups d'archet, la main gauche, la main droite, la respiration, les cordes vocales, le phrasé, le toucher, la direction des phrases, leur sens, le rythme, la tenue, la dynamique, le sens de la forme, des formes, le souffle, la précision, l'écoute, l'oreille intérieure, le cantabile, le contrepoint, l'harmonie, les cadences, ces millions de hasards improbables, de chances ajustées au millimètre, prises dans un destin qui chante à votre place, legato, l'amour s'entend, on le reconnaît à sa sonorité, à sa justesse. Les corps résonnent, eux aussi, et l'âme chante juste, à qui sait entendre.

(à toi)