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lundi 14 août 2023

Défiguration

Je ne comprends pas. Je ne comprends absolument pas cette frénésie de selfies qui prend les jeunes filles d'aujourd'hui.

Un portrait figure, un selfie défigure. 

Bien sûr, ce n'est jamais un selfie, car le selfie n'existe pas au singulier. Le selfie n'a de réalité que dans la répétition et la dissémination. C'est la compulsion du shoot qui fait le selfie. Soi, soi et soi, à l'infini. Soi, comme une longue suite derépliques, comme une interminable variation sur le même (qu'on croit).

Le visage annulé, dissout. Un autoportrait est une occasion et une manière de s'envisager, un selfie est une façon de se dé-visager. 

Toutes ces jeunes filles dont je contemple jour après jour les selfies sont en train de s'arracher le visage, de le dissoudre dans un acide puissant qui ne laissera de leur être qu'un souvenir imprécis, vague, insipide. C'est comme de diluer un centimètre cube de couleur avec des litres et des litres de blanc.

Elles croient s'affirmer alors qu'elles s'annulent, qu'elles se défigurent, qu'elles neutralisent le visage qui s'est affirmé en elles au cours du temps. Elles défont ce qui s'est fait patiemment au fil des années. 

La peinture est toujours figurative, même quand elle est abstraite. Elle figure des essences. Ici c'est l'inverse. Ce qui est figuré c'est l'existence, et ce qui annulé, c'est l'essence. Elles n'ont d'yeux que pour les états successifs de l'absence.

En multipliant les occurrences de leur individu, elles le divisent en autant de notes éparses qui dévitalisent l'ensemble et rendent impossible la singularité et la synthèse : aucune mélodie propre ne ressort de cette théorie d'instants, aucune harmonie ne vient les assurer de leur être. Elles ont externalisé leur visage, il ne leur appartient plus. Il y a sans doute une nombre fini de prises de soi-même (de représentations par soi-même) qu'on ne dépasse qu'en repartant en sens inverse de l'affirmation, dans celui de la “désidentité”…

Le selfie, c'est la dilapidation de l'âme aux quatre vents. Sans doute n'en peuvent-elles plus d'en avoir une… Elles en conservent pieusement les répliques alors que le tremblement de l'être est à l'agonie.

jeudi 14 avril 2022

Je vais te tuer

Mélanie Chavaux était moche. Fred Lampé était amoureux. Il avait coutume, lorsqu'il la prenait en levrette, le matin dans sa petite studette marseillaise, de lui dire qu'elle était belle, qu'il ne connaissait pas de femme plus belle. Il ne lui aurait pas dit ça une demi-heure plus tard, alors qu'ils étaient attablés devant leurs bols de thé à la mangue, dans la minuscule cuisine sans fenêtre, la radio allumée, mais, de dos, quand il voyait ses grosses fesses bouger avec une sorte de majesté âpre, il avait un irrépressible besoin de prononcer cette phrase rituelle qui invariablement restait sans réponse : « T'es belle, Mélanie. T'es la plus belle ! »

Pourquoi le disait-il ? Pour se donner du courage, pour faire plaisir à Mélanie, pour se consoler ? Le fait était là : à chaque fois qu'il pénétrait Mélanie dans cette position, ses grosses fesses gélatineuses et marquées de vergetures faisaient automatiquement venir à sa bouche la formule rituelle. En s'entendant prononcer les mots : « T'es la plus belle ! », sans voir le visage de Mélanie, il avait vaguement honte de lui, et s'attendait à une réaction de Mélanie, réaction qui n'était jamais venue.

Fred était ce genre de petit bourgeois, professeur de français au collège, qui achète du matériel Hi-Fi à la FNAC et des lave-linge sèche-linge à la CAMIF. Mélanie était aide-soignante à l'hôpital. Elle regardait C'est mon choix à la télé, quand lui préférait Apostrophes et Envoyé Spécial. Rien ne le prédisposait à trouver belle un boudin ; mais s'il avait jeté son dévolu sur elle, c'est bien parce qu'elle était moche. Il le savait, même s'il ne l'aurait jamais avoué.

Fred Lampé n'imaginait pas que Mélanie puisse croire ce qu'il disait dans leurs moments d'intimité. C'est pourtant ce qu'il advint. Mélanie, contre toute attente, finit par se croire belle. Il le comprit le jour où elle commença à lui envoyer par sms des photos de ses fesses, des photos qu'elle accompagnait de mots tendres et sentimentaux. Après les fesses, Mélanie se mit à photographier ses seins, puis son ventre, puis ses pieds, puis ses jambes, puis son sexe. Enfin, un jour, elle photographia son visage. Elle prit un cliché, puis deux, puis trois, puis une dizaine, puis une centaine. Mais elle n'envoya rien. Elle s'enferma chez elle, se fit porter pâle, et passa une journée entière à faire des photos de son visage. Vers six heures du soir, après des milliers de photos sur le même sujet, elle envoya à Fred un écran noir avec ses quatre mots inscrits en blanc : « Je vais te tuer. »

Fred était chez lui, en train d'écouter Jean Ferrat, quand arriva le texto. Il avait son casque sur les oreilles et sirotait un jus de grenade bio. Il n'entendit pas le portable vibrer. Les très nombreux sextos envoyés par Mélanie ces derniers jours l'avaient d'abord surpris, mais la seule chose qui l'inquiétait réellement était qu'il faudrait bien à un moment donné expliquer à Mélanie qu'elle n'était pas jolie. Mais rien ne pressait, et ces envois à répétition le distrayaient un peu de leur morne routine. Il lut le texto une heure après l'avoir reçu, et ne comprit pas du tout ce qu'elle entendait par là. Était-elle en colère ? Pour quelle raison ? Était-ce une plaisanterie ? Une plaisanterie érotique ?

À huit heures, comme elle n'était toujours pas là, alors qu'ils étaient convenus de se retrouver chez lui pour le dîner, Fred repensa au message de Mélanie et tenta de lui téléphoner. Répondeur. Il envoya un texto pour lui demander de le rappeler. À Neuf heures, toujours rien. Il rappela, et il envoya un autre sms, plus pressant, toujours en vain. À dix heures il corrigeait des copies avec son stylo quatre-couleurs tout en écoutant un disque de Jacques Bertin. À dix-heures et demie, il rappela Mélanie, plusieurs fois. Et encore. Toujours en vain. Il se coucha plein d'étonnement. Quelle mouche la piquait ? Ça ne lui ressemblait guère, mais les photos qu'elle lui envoyait depuis quelques jours, ça ne lui ressemblait pas non plus. Il prit un somnifère et s'endormit facilement. 

Le lendemain, Germain Lastrapel, gardien au Centre de la Vieille Charité, eut la surprise de découvrir Mélanie Chavaux, entièrement nue, endormie dans une des salles du Musée d'Archéologie Méditerranéenne. Elle s'était laissé enfermer, la veille, et avait passé la nuit à déambuler et à se prendre en photo. Sur ses cuisses était écrit, au rouge à lèvres : « Je vais te tuer, Fred Lampé. »