Au jardin, six heures dix.
Réveillé à cinq heures et demie, levé à six heures moins le quart. Il faisait 21,7° au salon et 10° à l’extérieur quand je suis descendu. Il fait encore nuit, le ciel est magnifique, les étoiles très lumineuses, la lueur d’aube à peine décelable à l’est. J’ai dû mettre un bonnet et des chaussettes pour réussir à tenir à l’extérieur. Le clavier de l’ordinateur est glacial. J’assiste, comme toujours très ému, à la lente mais irrésistible poussée du jour : quelle joie de voir la lumière l’emporter sur les ténèbres, les repousser, une fois encore, loin de nous, si loin qu’à chaque fois nous pensons qu’elles ne reviendront pas, qu’il est impossible qu’elles reviennent. Où va la nuit, quand le jour accomplit son miracle quotidien, où va-t-elle se cacher, comment se prémunit-elle de la dissolution, de l’anéantissement définitif, d’où vient qu’elle sache retrouver toute sa puissance et tous ses droits alors même qu’elle semble avoir abdiqué sans combattre ? Dans la maison, une bonne odeur de sauce tomate.
J’ai demandé à Raymond de faire mon portrait. Il s’est exécuté de bonne grâce et le résultat est assez réussi. Je pense que je l’inclurai dans ce journal, sous une forme ou une autre. J’ai à ce propos (il n’y a pas de hasard) retrouvé un texte de 2023 qui éclaire ce portrait d’une lumière analytique que je trouve intéressante. L’eau de la casserole portée à 95°, presque à ébullition, je pensais que c’était un défaut, une faiblesse ou un manque de courage (toujours le « tu ne sais pas développer », d’Alsina, le « velléitaire », de mon père, dont il aimait nous faire entendre distinctement les deux « l »). Je ne vois plus les choses ainsi, aujourd’hui, plus du tout. Les forces nouvelles naissent toujours des faiblesses anciennes, l’original ne peut venir que d’une transmutation alchimique, d’un renversement. Le feu de l’art, c’est le changement d’état, qu’il soit apparent ou invisible, qu’il soit progressif ou instantané. Et ce feu ne peut jaillir que d’une seule source : celle où l’ignorance radicale, au fond de nous, a pris ses quartiers. Il faut l’accepter et ne pas trop s’en effrayer. Oser savoir ce qu’est le non-savoir.
Le jeûne est une école de la frugalité. Les réseaux sociaux aussi : on ne réagit qu'à un cinquantième de ce qu'on voit ou lit, si l’on est en bonne santé et qu’on désire le rester. Levons un sourcil, une fois par semaine, et retournons bien vite à la cuisine ou dans la baignoire. Sinon, c’est la crise de soi assurée. Il a fallu se créer une nouvelle hygiène pour ne pas être enrôlé sans même s’en apercevoir dans les brigades du hurlement ininterrompu — hurlement parfaitement inoffensif, faut-il le préciser. Derrière les écrans s’agitent les hordes du Bien qui ont imaginé un business-plan imbattable : la désignation du Mal est cotée en Bourse. Ça vaut des milliards. Dans le cœur du réacteur, des centaines de millions d’index pointés sur les cibles du jour. Derrière ces index, les longs bras fuligineux de ceux qui engrangent les bénéfices des appels aux sacrifices humains qui maintiennent le monde dans un incessant babil dont chaque proposition annule la précédente.
Nous sommes le 11 septembre, aujourd’hui, vingt-cinq ans tout juste après ce 11 septembre où nous nous tenions, Sarah et moi, dans un restaurant au bord de la Seine, rue des Barres, tout près d’une cathédrale dont les tours étaient encore debout, dans un monde sans réseaux sociaux ni Intelligence artificielle, au bord du gouffre mais insouciants et plutôt joyeux. Le roman que nous étions en train d’écrire s’écrivait encore avec de l’encre et de la sueur, il avait une odeur et n’avait pas besoin d’électricité pour persévérer dans son être, les larmes pouvaient brouiller quelques mots sans les faire disparaître, mais la trace laissée par nos corps était encore lisible sur les pages des jours de papier. Nous étions plus difficiles à débrancher.