jeudi 10 septembre 2026

Point-virgule [journal]

 


Au jardin, six heures vingt.

Réveillé et levé à six heures. Il faisait 23, 9° au salon et 14,7° à l’extérieur quand je suis descendu. Beau ciel étoilé, ce matin, un peu de vent, fraîcheur. Je vais réveiller tout le quartier avec mes éternuements. Le Point est revenu ; le pointement, la pointe, le poindrement, le pointage, le pointé, l’appoint, le pont, le pot. Vent d’estVendetta.

« J’aimais éperdument la Comtesse de *** ; j’avais vingt ans, et j’étais ingénu ; elle me trompa ; je me fâchai ; elle me quitta. J’étais ingénu, je la regrettai ; j’avais vingt ans, elle me pardonna ; et comme j’avais vingt ans, que j’étais ingénu, toujours trompé, mais plus quitté, je me croyais l’amant le mieux aimé, partant le plus heureux des hommes. » On voit que Vivant Denon aime le point-virgule et les phrases bien rythmées. Dominique Vivant, baron Denon, né le 4 janvier 1747 à Chalon-sur-Saône, fut graveur, diplomate, directeur général des musées français sous Napoléon Ier. « Chaque fois que je hasardais une question, on répondait par un éclat de rire. » Il fait partie de l'équipe de savants qui accompagne Bonaparte lors de l'expédition d'Égypte en 1798. Le Louvre, c’est un peu lui, c’est même beaucoup lui. Louis Malle s’inspirera de son roman, pour ses AmantsPoint de lendemainSi le soleil ne revenait pas… Des amants… Question = éclat de rire. Ouverture à la française, musique pointée et surpointée. « Quelle nuit délicieuse, dit-elle, nous venons de passer par l’attrait seul de ce plaisir, notre guide et notre excuse ! » J’avais envie de me souvenir du plaisir, ce matin. Je n’ai été ni graveur, ni diplomate, ni directeur de quoi que ce soit. J’ai tout de même quelques beaux éclats de rire en mémoire. Je me suis laissé guider par le plaisir. « Vous êtes comme un enfant qui veut toucher à tout, et qui brise tout ce qu’il touche. » 

J’ai rêvé de Jacques et de Serge. Une rentrée au conservatoire, encore une. Je suis en retard, comme toujours. Ces deux-là… Il faudra tout de même que je comprenne un jour ce qu’ils font dans mes rêves, comment ils se répondent, pourquoi ce duo, cette tension. Il y a déjà une petite élève qui m’attend dans la salle de classe, et moi je suis encore en train de discuter dans la salle des professeurs… Entre-deux… Malaise…

« Nous ouvrîmes doucement la porte ; nous trouvâmes deux femmes endormies, l’une jeune, l’autre plus âgée. Cette dernière était celle de confiance, ce fut elle qu’on éveilla. On lui parla à l’oreille. Bientôt je la vis sortir par une porte secrète, artistement fabriquée dans un lambris de la boiserie. J’offris de remplir l’office de la femme qui dormait. On accepta mes services, on se débarrassa de tout ornement superflu. Un simple ruban retenait tous les cheveux, qui s’échappaient en boucles flottantes… » Les Baricades Mistérieuses, les Ombres errantes, les Tours de passe-passe, le Verrou… « … on y ajouta seulement une rose que j’avais cueillie dans le jardin, et que je tenais encore par distraction : une robe ouverte remplaça tous les autres ajustements. » Et la Musète de Taverni, bien sûr ! L’amant le mieux aimé nous irait très bien. À quatre ou cinq mains sous les draps. « Sortez bien vite, il fait grand jour, on entend déjà du bruit dans le château. » Pour le reste, on verra demain, toujours demain. 

Hier-soir, j’ai regardé Tout s’est bien passé, le film de François Ozon, avec André Dussolier, Sophie Marceau, Géraldine Pailhas, Charlotte Rampling et Hanna Schygulla, que je n’avais d’abord pas reconnue. Il s’agit d’une adaptation du roman d’Emmanuèle Bernheim, racontant l’histoire vraie de son père qui lui demande de l’aider à se suicider, après qu’il a été victime d’une attaque, comme on ne dit plus.  Emmanuèle Bernheim était la fille du collectionneur d'art André Bernheim et de la sculptrice Claude de Soria. J’avais aimé son petit roman de 1988 intitulé Un couple (ou était-ce plutôt Sa Femme ?, je ne sais plus). J’apprends qu’elle a travaillé avec Alain Cavalier, qui lui a proposé de tourner Être vivant et le savoir, adaptation de Tout s'est bien passé. Son cancer se déclare durant le projet et le film est rattrapé par sa mort. Emmanuèle Bernheim a écrit un Stallone, en 2002, dont parlait Big Laf lors de son passage chez Lapérouse, et elle a fait une adaptation cinématographique de Plateforme, de Houellebecq, adaptation qui n’aboutira à rien. Je crois que je la confondais avec Michèle Bernstein, la femme de Guy Debord, qui a écrit deux romans, Tous les chevaux du roi, pastiche du style de Françoise Sagan, et La Nuit, pastiche de Nouveau roman, dans lesquels elle met en scène sa relation avec Guy Debord. 

J’ai bien sûr regardé ce film en espérant retrouver un peu de qui m’avait pris ma vie en 2003, mais j’ai été déçu. Le film n’est pas mauvais, Dussolier est excellent, les autres aussi, même Sophie Marceau qui m’est à peu près insupportable habituellement est très bien, ici, mais on n’est pas vraiment mis face à cette chose terrible qui précipite un être proche dans un monde inaccessible et terrifiant. Ici, tout s’est bien passé, le suicide assisté s’est bien passé, comme prévu, loin des yeux, loin des ennuis. Bref…