Samedi 11 juillet 2026, six heures moins cinq, au jardin.
Quand je me suis levé, à cinq heures et demie, il faisait 26,8° au salon et 20° à l’extérieur. (Ce journal est en train de devenir un relevé calorifère. Je vais l’appeler Celsius.)
Hier, j’ai à nouveau laissé un message, le troisième, sur le répondeur de mon kinésithérapeute, qui ne rappelle jamais. Ça commence à m’exaspérer. Trois semaines que ça dure, cette histoire !
J’oubliais de dire que le mystère de la date de la mort de mon père était enfin levé, puisque j’ai retrouvé dans mes archives informatiques la photo d’une page de l’agenda de ma mère où elle indique, à la date du samedi 18 mars 1972 : « Terrible accident à Marigny. Décès de Robert. †» Ce qui correspond à mes souvenirs de deuil, à Saint-Michel, avec mes lunettes de soleil grotesques, dont j’ai honte encore aujourd’hui.
« L’affect en soi, éperdu, affolé » des chiens. (RB)
Et je repense à ma Luna, quand j’étais rentré de l’exposition de Bruxelles. Je l’avais laissée durant une petite semaine en pension chez mes voisins Guy et Ursula. J’ai sonné au portail. Elle a su immédiatement que c’était moi. Ils ont ouvert la porte de la maison pendant que j’entrais dans leur jardin, elle a couru vers moi, s’est jetée sur moi, complètement folle, hystérique, malade d’amour ; je ne pouvais contenir ses assauts, je ne parvenais pas à la calmer. Ça a duré de longues minutes pendant lesquelles je ne pouvais pas dire bonjour à mes voisins venus nous rejoindre. Pendant mon absence, elle ne se nourrissait quasiment plus. Barthes dit : « Il faut toujours penser à la queue du chien, qui est comme un super-visage. » Les chiens sont de purs affects ; ils ne peuvent pas, comme nous, les dissimuler, et sans doute ne le veulent-ils pas. Il n’existe pas de barrière, ou de filtre, entre ces affects et leur corps. Ils sont là, à la surface, on peut les toucher. Je crois que c’est pour cette raison qu’ils nous sont si précieux. On a si souvent envie de voir ça, chez une femme, on est si souvent déçu, frustré…
Entre six et sept heures, il est possible d’écrire à l’ordinateur dans le jardin. Après, c’est impossible, à cause du soleil qui empêche de voir l’écran. J’ai donc retrouvé l’usage de mes chers cahiers noirs (A.G. Spalding & Bros.) et du Waterman blanc, mais je dois confesser une difficulté de plus en plus grande à écrire à la main. Moi qui écrivais extrêmement vite, autrefois, j’ai beaucoup de mal à tenir mon journal de cette manière, à cause de ce handicap très pénible à supporter, à voir. Cette impression de débilité physique est angoissante, et j’ai parfois du mal à me relire.
Hier-soir, je me regardais être, et j’en ressentais une honte terrible. Que s’était-il passé en moi pour que j’en vienne à utiliser ces horribles émoticônes complètement débiles, à parsemer moi aussi les pages Facebook de likes, de petits cœurs rouges, de pouces levés, de « ahahah », de « grrr », de visages hilares ou pleurnichard (ah, celui-là, c’est le pire de tous) ? Comment en est-on arrivé là ? Comment a-t-on glissé, par mimétisme, par paresse, par besoin d’être admis dans le cercle, par soumission à l’air du temps, dans cette fange ignoble ? J’ai l’impression d’une immense régression, qu’on va bientôt en être à proférer des « Areuh areuh » sans même y penser, sans que cela choque personne. Comment ai-je pu accepter cela ? Comment peut-on se prêter à ce jeu et continuer à vivre comme si de rien n’était ? L’enfance, c’est très bien, l’enfance, mais justement ! Laissons-la aux enfants. Quelle terrible mélasse civilisationnelle ! Brutalité et gnangnantise vont ensemble, ça il y a longtemps que je le sais. Quand l’enfance sort de son lit, elle est la brutalité même. Il suffit de regarder une fois une de ces filles (les cameuses) qui se montrent derrière leur caméra dans leur chambre. Elles sont capables très tranquillement de montrer leur trou de balle en gros plan et de faire les pires horreurs, mais elles ont presque toujours sur leur lit un gros nounours, et parfois plusieurs de ces peluches qu’on aime tant quand on a cinq ans. Ces femmes sont des enfants, même quand elles ont cinquante ans, et en cela sont extrêmement intéressantes à regarder, car c’est toute la société, qui est ainsi revenue à l’enfance. On n’y pense pas assez souvent. Il ne sert à rien de se lamenter à propos de la déculturation ambiante, très réelle faut-il le dire, si on n’a pas à l’esprit que nos contemporains sont redevenus des chiards, qu’ils adorent ça, qu’ils se vautrent avec délices dans cet état infra-humain. On ne peut pas à la fois lire Chateaubriand ou Pascal et parsemer ses écrits de petits cœurs. Et des Marine Le Pen prospèrent sur ce fumier régressif. Je pense à elle, qui n’est évidemment pas la seule, car hier, j’ai déposé sur Facebook la photo de sa campagne électorale que je trouve absolument hallucinante. Cette femme est très visiblement dingue. Ça saute aux yeux. Mais ce qui m’intéresse, ici, c’est que lorsqu’on dépose une telle photo, on nous demande « pourquoi ». Pourquoi trouvez-vous qu’elle est folle ? Si ça ne leur saute pas aux yeux, je crains de n’être jamais en mesure de le leur faire comprendre. D’ailleurs, j’avais fait exactement la même expérience il y a cinq ans. J’avais là aussi déposé une photo que je trouve ahurissante (j’ai dû la garder) de Marine Le Pen en campagne, et on m’avait là aussi rétorqué : « Ah bon ? Mais pourquoi cette photo vous paraît-elle si ahurissante que ça ? » Les signes de la plus évidente dinguerie ne parlent plus à personne. Les signes de la laideur mentale ne disent plus rien à personne. Ils se focalisent tous sur un Macron, par exemple, qui n’en est pas avare, certes, mais ils ne les voient nulle part ailleurs. Comme c’est étrange… Ils n’ont plus d’yeux, ils n’ont plus d’oreilles, leurs sens ne leur servent plus à rien ; si, seulement à distinguer une proie ou un écran plat ou un climatiseur. Les bras-en-croix de Marine Le Pen, son sourire, son allure, son esthétique… Il faudrait un Roland Barthes pour les dire.
Les lunettes de soleil, tiens, parlons-en. Ça me permettra de revenir à mon ami Jacques, mort il y a peu, et ainsi de lui rendre hommage. Mais revenons d’abord à Celsius. La parenthèse de relative fraîcheur se referme à sept heures et demie. À cette heure-là, la température, que j’avais réussi à faire redescendre d’un ou deux degrés, à l’intérieur, remonte très vite. Il faut à nouveau fermer volets et fenêtres. C’est donc entre cinq heures et demie et sept heures et demie que la vie reprend un cours normal, ici, depuis un mois. C’est peu, deux heures dans une journée. Mais ces deux heures-là sont d’autant plus précieuses. Quand on regarde des prévisions météorologiques (pour moi, c’est la chaine météo), la seule température qui soit intéressante est la température basse, celle de la nuit (j’ai remarqué que leurs relevés étaient systématiquement de deux ou trois degrés supérieurs aux miens). C’est elle qui nous dit si l’on va être à peu près bien ou non. Qu’il fasse très chaud, ensuite, est presque secondaire. Les lunettes de soleil, c’est un excellent sujet civilisationnel, à mon avis. L’un de ces petits détails qui ne trompent pas. Hier, toujours sur Facebook, je dépose ceci : « Combien de fois faudra-t-il expliquer à tous ces gens qui se filment ou se prennent en photo qu'il est très grossier (et très vulgaire) de porter des lunettes noires ? » Voici quelques réactions : « Et si elles étaient bleues avec un effet miroir? » La focalisation sur Macron, bien sûr, hors-sujet. « Je ne filme jamais, pas plus que je ne me prends en photo, n'étant pas narcissique et détestant cette manie. Cependant je porte des lunettes de soleil et un panama car mes yeux ne supportent pas le plein soleil. » Là aussi, hors-sujet. Je n’ai pas critiqué le port de lunettes de soleil en lui-même (encore qu’il y aurait beaucoup à dire là-dessus). « Ce sont les selfies et les gestes de poses qui sont vulgaires. Je porte souvent des lunettes noires en cette période pour protéger mes yeux du soleil, quel mal à ça ? » Hors-sujet également, donc, pour les mêmes raisons. Une seule personne a compris de quoi il était question sur les dizaines qui ont lu ce « statut ». C’est déjà affolant, mais on a l’habitude : plus personne ne sait lire un énoncé. Ils picorent : ils voient un mot, un idée, un syntagme, et ils se jettent dessus sans prendre le temps de se poser la seule question qui vaille : de quoi ça parle ?
Mais revenons aux lunettes de soleil, sans même les circonstances aggravantes de la photographie, du selfie. Comme me l’écrit une correspondante : « Quand j'étais jeune, mes parents me disaient qu'il fallait retirer mes lunettes de soleil si je parlais à quelqu'un ou si quelqu'un me parlait. » N’est-ce pas évident ? Eh bien non, ça ne l’est pas, ça ne l’est plus. Ça ne dérange plus personne de s’adresser à quelqu’un les yeux cachés derrière des verres sombres, alors que c’était considéré jadis comme une marque d’impolitesse évidente. Jacques avait accueilli un professeur qui arrivait au conservatoire en été avec des lunettes de soleil, dans les années 90 du siècle dernier, d’un : « T’es aveugle ? » Je repense souvent à cette sortie et je lui donne entièrement raison. On peut porter des lunettes de soleil, si on y tient, si les circonstances l’exigent, mais on les retire dès qu’on s’adresse à quelqu’un parce que le dialogue suppose et implique le regard partagé, qui n’existe plus si l’un des deux a les yeux masqués. Le regard… Voilà bien un des éléments clef d’une certaine civilisation, ou si l’on veut être modeste, d’un certain savoir-vivre. Le regard partagé. Combien de fois, dans la rue, dans un couloir, sur un chemin où je croise des promeneurs, ceux-là ne me voient pas. Je suis invisible à leurs yeux. Ils passent à deux mètres de moi sans me voir. Soit ils sont aveugles, soit je suis transparent. Qu’on ne nous parle pas du grandiose « vivre-ensemble » alors que les petits signes du savoir-vivre (autrement précieux) ont tous disparu les uns après les autres. J’ai écrit, il y a déjà longtemps, un texte sur le regard, à Paris, qui se trouve dans À Paris. Je le recopie ici :
Sortir, aller tout simplement dans la rue, dans les jardins, sur les places, au café, prendre le bus, était alors un délassement, une joie, un bonheur. On avait plaisir à croiser des visages. Je me rappelle parfaitement cette occupation qui était la mienne, alors, et pas seulement la mienne : sortir croiser des visages. Croiser des visages, c'est-à-dire échanger des regards avec des inconnus. On a peine à imaginer aujourd'hui, que cela ait pu exister, et que cela ait pu exister en un temps si proche. 1977, ce n'est pas la pré-histoire ! Cette année-là, je me rappelle qu'on lisait Fragments d'un discours amoureux, le dernier Barthes. Est-ce ce livre qui a contaminé mon rapport à cette ville, Paris, je ne sais, mais c'est bien de cela qu'il s'agit. Croiser des visages, croiser des regards était une occupation de plaisir, et c'est bien d'un rapport amoureux qu'il s'agit, avec cette ville où nous découvrions la liberté, la liberté d'être tout ce que nous pouvions être, à travers les rencontres de ces visages, de ces corps croisés dans la rue.
Cette époque est bien révolue. Croiser un visage, aujourd’hui, expose au pire. On ne regarde plus les autres, au contraire, on évite leur regard, et on évite surtout de leur offrir le nôtre. Tout ce qui faisait le bonheur d’habiter une grande ville a disparu. L’invisibilité a tout recouvert, le regard est interdit, ou suspect, ou dévalué. Si l’on regarde une femme, c’est forcément parce qu’on est un déviant, si l’on observe un quidam, c’est forcément qu'on le juge. L’agon a envahi l’espace public. Dans ces conditions, il est parfaitement normal que les lunettes noires s’imposent comme un instrument qui à la fois protège et agresse, qui, en tout cas, limite et enferme les citadins (et les citoyens) en eux-mêmes. Le périmètre du regard s’est rétréci jusqu’à ne plus contenir que soi-même et son smartphone, c’est-à-dire soi-même et son soi-même augmenté. Et je repense à ces lunettes noires que j’avais arborées comme un signe, quand j’étais retourné au collège après la mort de mon père. Elles n’étaient que cela : le signe que j’étais en deuil, et qu’il fallait donc me considérer comme un être à part, qu’on ne pouvait plus s’adresser à moi comme à n’importe lequel de mes condisciples, que je n’étais plus celui que j’étais il y a encore quelque jours, que j’étais devenu, par la grâce du deuil, un autre moi-même, plus mystérieux, intouchable. Je m’en souviens d’autant mieux que la mort de mon père n’avait été suivie chez moi d’aucune douleur, d’aucun bouleversement, du moins sensible, ou visible. J’étais resté parfaitement froid, insensible, je n’avais pas pleuré, je ne m’étais pas plaint, ce qui avait évidemment choqué mes proches. Mais pourtant, vis à vis de mes camarades, il m’avait semblé indispensable de marquer le coup, de profiter de cette aubaine pour me distancer d’eux, pour élargir le périmètre de mon individu, de ma singularité. C’était ridicule et un peu pitoyable, bien sûr, mais c’était aussi nécessaire, ça me permettait de naître à un autre moi-même, de creuser quelque chose en (ou de dégager quelque chose de) moi qui jusque là ne m’était pas accessible. Loin de l’affect éperdu et affolé des chiens, im-médiat, je m’étais fait une désaffection visible, très visible et très médiatisée, fabriquée. Les deuils sont souvent l’occasion de se découvrir. Les visages, nous en avons plusieurs, tout au long de notre vie. Ils ne se ressemblent pas tous, et parfois ils se contredisent. Et nos super-visages, alors ?