jeudi 4 mars 2021

Le Génie derrière la porte



J'ai enfin compris ! Mon problème, mon éternel problème est que je pense toujours que TOUT EXISTE DÉJÀ. Or, en réalité, RIEN n'existe. Si j'avais su ça à vingt ans, je serais devenu un génie.

J'ai compris grâce à Arvo Pärt, ou plutôt grâce à l'analyse de sa musique. Pourtant, je n'ai rien découvert de nouveau, en essayant de comprendre comment sa musique est composée. Ce que j'ai découvert, je l'avais déjà découvert il y a bien longtemps. C'est le style que j'ai vu se développer, ou, plus exactement, c'est la manière dont certaines personnes ne s'interdisent pas d'avoir du génie. Et pour voir cela, il suffit d'ouvrir n'importe quel livre ou partition. Quand on compose, quand on écrit, il y a toujours ce moment où notre surmoi prend les commandes, et dit : « NON. Pas ça. Pas là. » Et heureusement ! Mais, parfois, il faut ne pas écouter ce surmoi, il faut aller là où l'on a envie d'aller malgré lui. Il faut travailler contre son goût. Il faut élargir celui-ci (ou le gauchir) d'une manière qui le reforme autrement. Rien n'existe au préalable, si l'on veut vraiment écrire (ou composer). Le Maître doit être à sa place. Ni au-dessus ni derrière. 

La mort est le moment où l'être sort de l'être pour repartir en arrière, se réinsérer dans la boucle éternelle, repartir dans l'autre sens, non pas régresser, mais amplifier le désir jusqu'à le faire sortir de nous… qu'elle aurait pu se poser un peu sur les mamelons, en toute gentillesse et foi du vent. 

« On écrit toujours l'autre livre, un autre livre (que celui qu'on écrit). » On vit toujours l'autre vie, une autre vie que celle qu'on vit. Celle qu'on vit, on la rate. On la rate parce qu'on l'espère, alors qu'elle est là. Tout ce qu'on dit sur soi, sur sa vie, parle de l'autre vie, celle qu'on ne vit pas. La forme de la main humaine a été déterminée essentiellement par deux choses : la possibilité de jouer du piano et de tenir le sein d'une femme au creux de la paume. 

L'essentiel de ma vie se passe la nuit. De plus en plus. Le vent souffle très fort, la nuit. Il tombe au petit jour. J'entends du piano, très bas, du blues, et, sur le dos de Luna, je file à toute allure, tout droit, à droite, à gauche, nous sommes infatigables, il faut tout leur expliquer. Tout reprendre depuis le commencement. Il faut même expliquer aux mères pourquoi elles doivent nous aimer. 

Il fait nuit
Mes grands-mères sont deux oiseaux morts 
Couchés dans mes mains*

Elle ne me disait pas seulement « Relis Montaigne », mais aussi « Allons acheter du champagne ». 

Les femmes d'aujourd'hui ont appris à se trouver jolies. Toutes, elles se trouvent jolies, et le disent. Quand est-ce que ça a commencé, ça ?

Jonchaies, de Xénakis. 

C’est ce qui a tué l’œuvre dont rêvait Baudelaire. La paresse est fille de la mélancolie. Le mélancolique place l’objet convoité si haut qu’il est certain de ne plus pouvoir l’atteindre et nourrit ainsi à l’infini son état mélancolique.*

C., hier, a eu l'idée subite (et géniale, à mon humble avis) d'envoyer le texto suivant à Ophélie : « Tu nous as trahis, salope ! » Malheureusement, je doute qu'il passe à l'acte. 

Je déteste ce mot de « potes », employé à tout va aujourd'hui. Et puis sa proximité avec "poète"…

Sans la conscience d'un écart (même infime) entre le monde et nous, il est impossible de penser. Mais parfois, l'écart s'agrandit, et s'agrandit tellement qu'on entre, à son insu, dans un autre monde. 

Ah, ces états de paresse, ces journées passées à se dire qu'on ne fait rien, comme elles sont étranges et nécessaires.

Anne-Sophie pétait beaucoup. Elle pétait tellement qu'elle avait développé tout un répertoire onomatopéique très sophistiqué pour désigner ses pets, dans toutes leurs variations. Curieusement, ça ne la rendait pas moins charmante, ni moins sexy, bien au contraire. Quand je pense aux pets, je pense toujours à Sarah. Un nuit, rue Racine, j'étais en train de lui lécher gentiment l'anus, lorsqu'elle a émit un petit pet, très discret, sans le vouloir. Elle était sur le dos, les cuisses écartées. Elle s'est redressée d'un bond, comme mue par un ressort, m'a attrapé la tête de ses deux mains, et m'a attiré sur elle pour m'embrasser précipitamment. J'ai fait celui qui ne s'était aperçu de rien, mais j'ai trouvé sa gêne absolument charmante. Qu'elle était délicieuse, cette Sarah, au lit ! Quelle grâce, quels dons pour le sexe, et quelle vulve somptueuse ! On ne rencontre pas beaucoup de femmes comme ça, dans une vie. Anne-Sophie était pneumatique, quand Sarah était dans la matière (et l'intelligence). Matière, pâte, nerfs, muscles, poils, je me rends compte que tout était parfaitement à sa place, tout fonctionnait à merveille. Quelle chance ! Plus on s'approche de la mort, plus celle-là nous montre qu'elle peut tout. Une femme qui sait faire l'amour est très proche de la mort. Sans très bien comprendre pourquoi, j'ai toujours senti que cette fille avait un rapport étroit avec mon père. 

(Écrire un autre livre que celui qu'on a envie d'écrire…) Je suis un sexe contrarié. Si j'avais donné libre cours à mon principal désir, je n'aurais fait que baiser, j'aurais employé toutes mes forces à cela. Au lieu de quoi, j'ai tourné autour du pot, et autour du mot. Évidemment, le résultat de cette contradiction (détour ?) n'aura peut-être fait que décupler mon goût pour l'érotisme. Rien n'existe : ça signifie que la manière dont on entre dans un rôle humain ne peut jamais être rapporté à un autre que soi. Rien n'existe a priori. On peut tout. Écrire n'est sans doute qu'une manière de retourner autour du mot baiser. (On peut tout parce qu'on ne peut rien.)

Comme j'ai appris à aimer la solitude, j'ai appris à aimer la mélancolie. Il faut ne pas avoir peur de la mélancolie, pour finalement découvrir une joie secrète et profonde, en elle. 

Il fait nuit / Mes grands-mères sont deux oiseaux morts / Couchés dans mes mains

C'est magnifique.

(*) Vincent Castagno

mardi 2 mars 2021

À propos de la chatte



J'aime le mot "chatte". En réalité j'aime tous les mots qui désignent le sexe féminin, et j'aime bien en changer. Mais je reviens constamment au plus beau de tous, le "con". Le plus beau, le plus court, le plus affolant, le plus littéraire aussi. Longtemps j'ai méprisé "chatte", justement parce que tout le monde l'employait, et que plus personne ne semblait connaître le "vrai" nom ("le con"). Mais j'y suis revenu (à "chatte"), avec même un grand enthousiasme.

De tous les mots qu'on emploie pour parler de ça, il faut toujours privilégier celui qui nous trouble le plus. C'est du moins ma politique.

Le chatte, le con, la vulve, c'est un peu comme Dieu, cette chose a tellement de noms qu'on n'en finirait jamais de les énumérer. Ce n'est évidemment pas un hasard : c'est le lieu de la Disparition. On y tombe, on y sombre, on y disparaît, on y laisse notre peau. C'est le gouffre du sens.

(J'ai regardé votre sexe attentivement, tout à l'heure. Quel dommage que vous tailliez si méchamment votre buisson ! Laissez-le respirer ! Laissez-le vivre ! Laissez-le vous parler. Un peu de mystère, un peu de fantaisie, un peu de folie, pitié !) Laissez le monde derrière vous.

"Vulve" est sans doute le mot le plus dégoulinant, dans ses sonorités. Mais je l'aime beaucoup justement pour cette raison. Le souffle semble couler à travers lui, et ce "lv" m'enchante : on entend l'air expulsé de la bouche, torsadé. Et puis ça fait penser aux champignons (la volve). On parle toujours de l'odeur de poisson du sexe féminin, mais on oublie toujours de parler de l'odeur de champignon. Et ces deux "V" qui parlent si bien du pubis…

Mais con, c'est aussi le cône. Le sexe féminin est un entonnoir (un diaphragme). Le sperme et le désir s'y précipitent, s'y concentrent. Le con est l'enveloppe du vagin. Le vagin est un réceptacle, il amène la substance multiple et disparate vers un point unique et minuscule d'où va repartir une autre substance, en sens inverse. 

Il n'y a aucun hasard, dans la langue. C'est impossible. Le "U" de la vulve se retrouve (redoublé) dans l'UtérUs. Les "V" de vulve se sont arrondis en "U". Ces deux lettres forment le participe passé "VU". Tout ce qui n'est pas vu, justement (le sexe féminin, contrairement au sexe masculin, est caché, interne), est résumé par ce "VU" de la vulve. Vu/pas vu. Vulve/Vagin/Utérus. Le cône fait con-verger la matière vers l'utérus, l'information vers la vie.  

Plus que tout autre chose, le corps humain peut et doit être examiné grâce à la langue. Passez votre langue sur toutes les parties du corps de votre ami/e. Sachez comprendre, entendre, faire rouler vos sens en tous sens. Goûter le corps de l'autre avec votre langue, parlez-le, apprenez à vous exprimer dans son dialecte charnel. Nul besoin d'appareil sophistiqué, nul besoin d'ordinateur, de machine, pour cela : vos oreilles et votre bouche suffisent. En échange, le corps de votre ami/e vous donnera une meilleure langue, une langue plus sensible, plus personnelle, plus fine, mieux connectée aux objets et aux êtres. Il n'y a pas de sexe (et de plaisir) sans langue, il n'y pas de caresse sans phrase. La caresse et le langage sont de même nature, la main et le logos sont enchaînés, à l'intérieur d'une poche d'ombre dans laquelle l'homme se perd. C'est bien le sens, qui se perd là, sinon la raison.


lundi 1 mars 2021

Vie de Coco




Elle a les marteaux qui collent et les escalopes qui font bravo. Sous sa robe, on est bien bien bien. C'est le matelas des déferlantes sucrées, aux horizons chaotiques. On est dans la carlingue, entre deux nuages comme le jambon dans le sandwich, avec du fromage autour, et des cornichons petits nichons sur le lit mouillé de ses rêves. Avalons dévalons ses vallons ses forêts ses lacs ses névés ses vals fourrés d'ombre et de salive quand le cri qui arrive par l'express en enveloppe ses gencives, Corona ou pas. 

Des voiles elle s'échappe en voix et dans un brouillon de vapeur, quand il lui prend des histoires à dormir accroupie et le cul en l'air, bénissant les satrapes qui la hèlent dans les rues bruxelloises, passant de colorature à cul de basse-fosse, elle lampe à tous les réverbères en psalmodiant son grégorien batard : Grands glissandos verglacés entrecoupés de hoquets flamands. Prévoyante, elle est à califourchon sur sa luge à hydrogène, un néon circulaire autour de ses seins pointant vers le Nord magnétique. 

Elle est complètement dérogée, Coco, sans pitié et sans chocolat, et glisse de tertre en bassin, de charogne en fœtus, toujours relogée peinarde dans son alcôve bullet-proof. Elle vit dans une cosmologie cyclique conforme. Elle nous esquinte les tendons, à force de diagonales poivrées et de fulminantes raclées, mais sa grammaire vitupérante de toute façon nous oblige à la retraite en pantoufles. Dans l'escalier, ça ne parle que d'elle et de Spinoza. 

Les jaccotteries (3)




Sois tranquille, elle viendra ! Elle se rapproche,
tu brûles ! Car le doigt qui sera au fond
de son cul, plus que le premier sera proche
de son con, qui ne s'arrête pas en chemin.

Ne crois pas qu'elle va s'allonger sous les hommes 
ou reprendre souffle pendant que tu débandes.

Même quand tu bois à la bouche qui étanche 
la pire soif, la louche bouche avec ses cris 
roux, même quand elle serre avec force le nœud 
de ta bite pour être bien immobile
dans la brûlante obscurité de sa toison,
elle jouit, Dieu sait par quels détours, sur vous deux,
de très loin ou déjà tout près, mais sois tranquille, 
elle jouit : d'une à l'autre mort tu es plus vieux.


Phil Jacot du Gland

Prélude et fugue (1)


L'essentiel 

de 

ma 

vie 

se 

passe 

la 

nuit. 


L'un des plus beaux défis, 
et l'une des plus grandes fiertés, 
pour quelqu'un qui prétend écrire, 
serait à mon avis d'avoir fait jouir 
une femme rien qu'avec des mots, 
que ceux-ci soient écrits ou prononcés. 



dimanche 28 février 2021

Vaginette & Clitorine – aventures sur le palier (politesse mon cul)

Vaginette et Clitorine collectionnent les moules de neige et les pinces-à-fesse en bois. Leur appartement n'est pas chauffé, bien sûr, et c'est la salle de bains qui leur sert de tribunal. Les moules de neige ont parfois des accès de rage qui les conduisent à de sales extrémités, aussi Vaginette et Clitorine sont-elles très précautionneuses quand elles déplacent les objets qui se trouvent dans le couloir qui mène de la salle de bains à la cuisine. 

Ce jour-là, Vade Mecum sonnait à la porte. Malgré son masque, ridicule, on le reconnaissait (par l'œilleton) à son éternelle lampe-torche dépassant de la poche droite de sa veste trop grande. Clitorine était d'avis de lui ouvrir la porte en grand, mais Vaginette semblait en désaccord radical avec sa colocataire. Elle exigeait que Vade Mecum commence par ôter son masque. Après, on verrait. Alors Vade Mecum, vexé et lassé, rebuté et désolé, tourna les talons, et même tout le reste de son corps qu'il dirigea vers l'escalier. Clitorine, voyant ça, poussa Vaginette d'un coup d'épaule, et ouvrit la porte de l'appartement. Un souffle d'air chaud s'engouffra dans l'entrée, et Vade Mecum fit demi-tour. Il ne se le fit pas dire deux fois, ni même une seule fois, et pénétra dans l'appartement d'un pas décidé, presque enthousiaste, au minimum enjoué. Vaginette, revenue à elle, lui arracha son masque d'un geste foudroyant.  C'était bien Vade Mecum, le Sans-Dent haltérophile, dont la bouche exhala un peu de vapeur d'eau chargée de bactéries, en plus d'une haleine fétide — on ne pouvait plus douter de ce qu'on appelle "la réalité des choses". Ils étaient trois, dorénavant, à l'intérieur, car Clitorine avait déjà refermé la porte. 

La valse de l'adieu résonne en sourdine au fond de l'appartement, ce qu'entendant, Vade Mecum se met à pleurer comme un enfant. Pour le consoler, Clitorine lui prend la main et la colle sur ses petits seins durs. Vaginette, elle, est déjà retournée au travail. Les moules de neige n'attendent pas et il sera bientôt l'heure de la visite d'Henri Michaux. 

L'austère cataclysme que l'on voit se porter comme une ombre ajoutée à son lent paroxysme prévient de son soupir celle qui va florir. Allongée ici, tue sous la chair de ces phrases et comme on apprivoise un amant inconnu, le soleil est debout sur elle, et sur ce trône, le profane au rire effronté souffle gaiement des bulles rondes qui montent dans l'air rejoindre les mondes au fond de l'éther. Le globe lumineux et frêle prend un grand essor, crève et crache son âme grêle comme un songe d'or. J'entends le crâne à chaque bulle prier et gémir : Ce jeu féroce et ridicule, quand doit-il finir ? Car ce que ta bouche cruelle éparpille en l'air, monstre assassin, c'est ma cervelle, mon sang et ma chair !

Henri Michaux note une phrase sur un petit carnet noir, le remet dans sa poche, et poursuit sa promenade au jardin du Luxembourg. Accord répétés et fesses plates au delta. La porte est grande ouverte. Do majeur : On marche sur les plates bandes. Eintritt, M'sieurs-dames.

Pendant ce temps-là, Vade Mecum inspectait l'appartement de Clitorine et Vaginette en sifflotant (mal, car siffloter sans dents est difficile) un air que personne ne connaissait, même pas lui. Il promenait sa lampe-torche dans les moindres recoins, à la recherche d'une pince-à-fesse égarée. Il arrivait qu'il en trouvât, et c'était à chaque fois un moment de liesse intense, durant lequel il faisait avec sa lampe-torche quelques signaux de morse, ce qui avait le don de mettre Clitorine en transe. Alors, joyeuse et tendre, elle appliquait les grandes mains calleuses de Vade Mecum sur ses petits seins durs en poussant de petits cris aigus. Vaginette, quant à elle, ne se laissait pas distraire par de pareilles fariboles. Tout à son labeur, qui consistait à épousseter les moules de neige avec son plumeau quantique, elle plissait les yeux, de l'air de celle qui ne s'en laisse pas compter et qui sait que le monde dépend de son application. 

DRINGG ! DRINGG ! Henri Michaux, ponctuel comme un chef de gare, était à la porte, et il avait pris soin de retirer son masque, en entendant les pas précipités de Clitorine, qu'il n'arrivait jamais à distinguer de ceux de Vaginette, même en collant l'oreille à la porte. 

« Nous nous sommes rencontrés dans l'escalier. Ressers-moi un verre, et baisse la musique. Sous leurs airs, donc ils sont partout, forcément, un verre de lait fraise, ils me remontent en rougissant non, non, oh sers-moi un verre. Crimes & désirs. Et les femmes, pareil. J'ai besoin de repos mais l'asphalte me brûle la plante des pieds. Où irais-je, sans vous, quand d'obscures boutiques me refusent une simple halte ? Après le delta, le paysage est plus doux, plus profond. Remonte-moi, remonte-moi, mon élastique pendouille. » (Extraits d'une conversation entre Henri Michaux et Clitorine, retranscrite par Vade Mecum qui avait placé des micros dans le boudoir de Clitorine)

Pendant ce temps, Vaginette ne chômait pas. Elle avait mis Weather Report sur la chaîne Hi-Fi et se donnait à fond. Ses moules de neige brillaient autant que des vérités scientifiques présentées à la télé. L'appartement lui appartenait. Elle se sentait investie d'une mission. Son corps était électrique. Quelle vie de rêve ! Mais rêver, précisément, elle n'en avait pas le temps. Les pinces-à-fesse en bois n'attendaient pas, et encore moins les moules de neige. Savoir cela tenait Vaginette en une euphorie (légèrement teintée d'angoisse, il faut le reconnaître) qui imprimait à son visage la marque…

— On ne sait pas toujours ce qu'on veut dire, vous savez. Terminer une phrase n'est pas toujours signe d'intelligence. C'est mon avis.

— Mais c'est par politesse, que nous terminons nos phrases. 

— Politesse mon cul !


vendredi 26 février 2021

Les Jaccotteries (2)


Si je me touche contre la paire, sentirai-je
la sueur de celle qui est en-dessous,
les bas qui traînent dans les froids boudoirs
ou qui balbutient en fuyant dans les clapiers déserts ?

J’ai dans la bite des mictions de ruts la nuit,
des branles, des toisons emmêlées
plus nombreuses que les poils de chatte en été,
et eux-mêmes remplis d’images, de pensées
— c’est comme un labyrinthe de tiroirs
(mal éclairé comme des trompes de Fallope) —,
mais aussi dans les soirs d’autrefois
j’ai pensé en trouver l’issue
— moi aussi j’ai langui après des corps.

J’en ai plein le cul des faux-jours et des reflets
dans les tropes du poème scabreux ;
je me souviens de bouches insatiables sur les couilles.
Tout cela maintenant pour moi est sous le nerf,
et mon oreille collée à l'utérus entend,
à travers la splendeur de son office,
le poème mastiqué par les coups de dents infects.

Phil Jacot du Gland

Les Jaccotteries (1)


Il y a des petites culottes 
dans la purée éparpillées.
Où sont les belles salopes
qui se trompent même en février
dont on ne voit jamais le derrière ?

On voit des petites culottes 
sur l'assiette dans la purée ;
Où est la belle assez accroupie 
pour se gourer même en février,
conjointe toujours trop tard.

Ces bourses ces huiles ou ce dégain rapide, ce frémissement. 
Une mousse mesurée. 

Pisser. Rien d'autre. Rien de moins. 

Voir des culottes, qui elles-mêmes, plus vite ou au contraire plus lentement qu'un ventre de femme, paissent.


Phil Jacot du Gland

dimanche 21 février 2021

L'autre livre

Journal de Renaud Camus 

Plieux, samedi 20 février 2021, sept heures et demie du soir.  On écrit toujours l’autre livre, un autre livre (que celui qu’on écrit). On écrit le livre suivant, on corrige le livre précédent. On écrit un livre impossible, qui n’existera jamais, serait-ce seulement parce que nous sommes incapables de l’écrire —  il nous rendrait fou, nous tuerait, et mettrait le monde en révolution.

J’appelle vrai travail le livre que j’écris, officiellement, c’est-à-dire que je n’écris pas. Le livre qu’on n’écrit pas se reconnaît à ceci, qu’il demande beaucoup de travail, que naturellement on répugne à fournir. À  peine s’y met-on, tout se brouille. Ce qui semblait parfaitement clair quand on ne l’écrivait pas devient opaque et captieux, élusif  en diable, impossible à cerner, dès lors qu’on se mêle de l’écrire. Toutes les pistes qu’on suit et toutes les idées qu’on presse semblent dévier, mener au livre qu’on n’écrit pas. Il faudrait être assez malin pour tromper le Sort, ou la Lettre, et les convaincre, selon une structure d’histoire juive, qu’on se donne l’air et les gants d’écrire tel livre pour qu’ils se persuadent qu’on écrit tel autre, alors qu’en fait on écrit bel et bien le premier.

Il y a depuis quelques années des entrées qui ne renvoient à rien, qui ne sont index de rien, dans l’Index des Églogues et des Vaisseaux brulés. Ce sont des pierres d’attente, qui un jour devraient produire du texte, et mériter ainsi, a posteriori, le rôle et la fonction qui leur sont dévolus. Qui sait si Dieu n’a pas procédé de la sorte, pour construire le monde ? — ce qui expliquerait le médiocre agencement de bien des parties et ce jeu, entre les différents chapitres. 


samedi 20 février 2021

Revue d'idées

(Il n'y a pas assez d'[idées] dans mes phrases. Il faut que je mette des [idées] dans mes paragraphes.) 

Je pourrais commencer par l'[idée]1, et poursuivre avec l'[idée]2. Mais que placer entre l'[idée]1 et l'[idée]2 ? Des adjectifs, des verbes, des compléments d'objets, des propositions plates, sans idées, des incises ? Comment faire, surtout, pour que l'[idée]1 et l'[idée]2 aient l'air de coexister pacifiquement, de ne pas se bouffer le nez, de ne pas empiéter l'une sur l'autre, et pourtant de bien se différencier, de rester tout de même des [idées] singulières, indépendantes ? C'est bien gentils, les [idées], mais elles ne doivent pas empêcher de faire des phrases ! Cependant, il ne faut pas non plus que les phrases diluent les [idées] dans leur mouvement naturel de phrases. 

Admettons que je réussisse à faire une ou deux phrases dans lesquelles je place deux [idées] à des endroits stratégiques et idoines, que ces [idées] soient à la fois reconnaissables dans leur essence d'[idées] et suffisamment plastiques pour ne pas contrarier le mouvement naturel des phrases. Comment passer ensuite à l'[idée]3 ? Avec le même procédé ? Il ne faut pas lasser le lecteur. Mais il faut aussi lui donner une nourriture suffisamment riche pour qu'il ait la sensation de ne pas perdre son temps. Le lecteur est un con mais il ne veut pas se faire avoir. 

Avez-vous connu les baraques à strip-tease à Pigalle, à Noël ? Je fus dans les hommes qui se pressaient là, les pieds dans la boue, les doigts gelés, à la nuit tombée. Il fallait sortir de chez soi, aller dans le froid et la honte, avec les autres hommes, il fallait se tenir là, minable parmi les minables, mains dans les poches. Le cœur absent.

L'idée était de voir une femme nue, de voir ses seins, de voir sa chatte, et ses fesses. L'idée nous faisait sortir de chez nous et nous traînait là, pitoyables, dans le bruit et le froid, dans la laideur, surtout. 

Ces femmes n'étaient pas très jolies, elles étaient parfois laides, elles étaient mal fardées, toujours affublées d'habits de très mauvais goût, et leurs paroles n'étaient guère engageantes, non plus que leur voix. La sueur se voyait sur leur mauvaise peau, même quand elles étaient en petite tenue sur une estrade en plein air, mal réchauffées par un poêle à gaz miteux qui rougeoyait près de leurs jambes métaphysiques.

J'ai aimé ça. J'étais une idée parmi d'autres idées, une idée sans phrases. Hors de l'humanité, pour ainsi dire. Les idées sont toujours à l'extérieur. Les idées sont des putes qui tremblent de froid. Elles ont des pieds fatigués. Ce n'était même pas du chagrin, qui se voyait là, c'était seulement les hommes et les idées qu'ils avaient trainées là dans la nuit d'hiver. On ne se lamentait pas du tout, non, personne ne se plaignait, on était bien content d'être là, les pieds dans la boue, avec les autres. 

vendredi 19 février 2021

Sous la direction de mon coach artistique

Dany était de Reims. Dany Bourgeois le bien nommé. Barbu, gentil, bien élevé, mais parfaitement insignifiant. Et moi je draguais Anne, sa femme. 

Un soir, sur les marches de la maison d'Anne, il a dit, en parlant d'une femme que je ne connaissais pas : « Elle est bien nichonnée. » Je suis resté coi. "Nichonnée" ? Déjà, "nichons" ne faisait pas partie de mon vocabulaire, mais alors "nichonnée", dans la bouche de ce bourgeois de province…

Il était brocanteur et pingre. Tout est nul à chier, d'accord, mais Dany était encore plus nul à chier que le reste. Anne a toujours eu des mecs parfaitement cons. Mais gentils.

J'ai longtemps pensé qu'elle avait les seins plantés un peu bas (ce qui m'excitait beaucoup). Et puis, un soir, on a fait l'amour, tous les deux, et j'ai bien dû me rendre à l'évidence : je m'étais trompé. Ils étaient parfaits.

Quand je voyais Anne, je ne voyais que ses seins (je l'avais vue allaiter son fils Julien, et c'était merveilleux). Et quand je l'ai vue nue, je me suis rendu compte que je m'étais trompé sur tout. Elle avait des seins jolis mais ordinaires, et un cul extraordinaire, que je n'avais jamais soupçonné.

jeudi 18 février 2021

Nahualli



Très surpris de voir que Juliette Binoche, en 1985, dans Rendez-vous, de Téchiné, fait encore partie du monde dans lequel les femmes ne s'épilaient pas les aisselles (pas toutes, en tout cas). Emmanuelle Béart, Catherine Deneuve, Juliette Binoche, Isabelle Adjani, quatre actrices, quatre voix, surtout. La seule que je trouve émouvante étant celle d'Adjani, que d'abord je ne reconnais pas. Et puis Roland Barthes, et Patrick Dewaere, dont les voix, également, me bouleversent. Les cerises, les tulipes, le frère et la sœur. Les conversations, encore… Pas de conversations sans fruits, ou alcool.

C'est incroyable. Je disais tout à l'heure à C. que j'aimerais le filmer, le filmer en train de parler, et je tombe ensuite sur cette page du journal de Renaud Camus : « (…) Il y a vingt-cinq ans, à un cinéaste qui me voulait du bien, j’avais proposé de faire avec lui un film qui se fût intitulé L’Écriture de Dieu : road-movie, où l’on aurait fait parler quelques minutes, dans des cafés, sur des terrasses, dans des jardins, sur des bancs, des hommes et des femmes de rencontre, parce qu’on jugeait leurs traits inoubliables. » Je lui écrivais : « J'aimerais qu'on parle des hémorroïdes (ou d'une autre maladie du même ordre), de la grammaire, des visages, de l'ivresse, de Molière, des vieux, de Saturne, des mains, des yeux, de la paresse, du luxe. J'aimerais également intituler cette conversation : "La vie est trop courte pour l'art". J'espère que vous serez d'accord. » L'Écriture de Dieu, ou peut-être L'Écriture du Dieu, je ne me rappelle plus, est le titre d'une des plus belles nouvelles de Borges, est-ce dans l'Aleph ? Mon vieux rêve de cinéma… Filmer des corps, des visages, sans histoires, surtout, sans cette horrible fiction qui vient toujours tout gâcher. (Qu'un visage nous paraisse beau et qu'il paraisse laid à l'autre, et les continents se séparent. C'est le goût, toujours, qui prime sur le reste.) Ah, comme j'aurais aimé cela… 

Une phrase magique et secrète permet, lorsqu’on la récite, de renverser le cycle des malheurs et des maux qui nous accablent. C'est l'idée qui sous-tend la nouvelle de Borges. Tzinacán, grand prêtre magicien, a été torturé par les conquérants espagnols, et incarcéré dans un cachot en forme de demi-sphère profondément enfoui dans la terre, en compagnie d’un jaguar. Le prisonnier peut apercevoir brièvement le fauve, au moment où les geôliers jettent de la nourriture aux deux pensionnaires, et il comprend alors que sur l'animal se peut lire la phrase magique. « C’était une des traditions qui concernent le dieu. Prévoyant qu’à la fin des temps se produiraient beaucoup de malheurs et de ruines, il écrivit le premier jour de la création une sentence magique capable de conjurer tous ces maux. Il l’écrivit de telle sorte qu’elle parvienne aux générations les plus éloignées et que le hasard ne puisse l’altérer. » Le jaguar est le double animal de l'homme, il permet le passage dans l'autre monde éclairé par le "soleil nocturne". Et Tzinacán de se dire : « Il me suffirait de la prononcer à voix haute [cette phrase] pour devenir tout-puissant. Il me suffirait de la prononcer pour anéantir cette prison de pierre, pour que le jour pénètre dans ma nuit, pour être jeune, pour être immortel, pour que le tigre déchire Alvarado, pour que le couteau sacré s’enfonce dans les poitrines espagnoles, pour reconstruire la pyramide, pour reconstituer l’empire. » 

Le visage du nahualli, c'est la voix, se mêlant au chant de l'été finissant, de celle qui va manquer, ou qui manque déjà, c'est le jour qui pénètre dans la nuit, c'est le sublime de l'instinct qui creuse l'instant et l'installe dans l'illimité. 

Il suffisait de quatorze mots fortuits pour se libérer de la prison du temps : voir le dieu sans visage.

mercredi 17 février 2021

Un paragraphe

Je suis dans les bras de Christine, dans le salon de la rue Joseph de Maistre, devant la fenêtre qui donne sur la cour. Je pleure car je ne veux pas la quitter, mais je viens de lui avouer que j'étais amoureux de Céline, et que je ne veux pas y renoncer. Avoir deux femmes, c'est quand-même pas la mer à boire. Céline a la moitié de mon âge, et Christine à neuf ans de plus que moi, il y a vingt-quatre ans d'écart entre ces deux femmes. Elle me somme de choisir, moi qui ai horreur de choisir. Elle doit penser que je vais la choisir, elle, car je l'aime vraiment. Il n'y a pas de tags dans les rues. Mais non, je ne veux pas me passer de Céline. Est-ce qu'il y en a une de plus jolie que l'autre ? Non, ce n'est pas ça. Alors quoi ? Céline est jeune, très jeune. Elle découvre la sexualité avec moi. On s'entend tellement bien. Je peux tout lui demander. D'ailleurs, non, je n'ai même pas à demander. Elle devance tous mes désirs. Pourtant, objectivement, je préfère faire l'amour avec Christine. On s'est toujours très bien entendu dans le sexe. C'est sans doute la chose qui me plaît le plus chez elle, sa manière de faire l'amour, son corps, sa chatte, son cul, ses poils sous les aisselles, enfin tout ça, tout ça me plaît depuis que je l'ai rencontrée, torse nu dans un couloir de l'ancien conservatoire d'Annecy, ses larges aréoles, sa peau mate, son ventre, tout. Elle m'a beaucoup trompé, Christine, mais pas en cachette. Elle m'a rendu fou de jalousie, elle m'a même fait coucher avec elle et son amant Michel, parce qu'elle nous aimait tous les deux. Nous nous sommes quittés plusieurs fois, et plusieurs fois nous nous sommes remis ensemble, nous ne pouvions pas nous passer l'un de l'autre, c'était physique, comme on dit. Elle a un derrière splendide. C'est un animal. Elle m'a tout appris. On est amoureux, on croit qu'on ne peut pas se passer de celle dont on est amoureux, qu'elle est vraiment spéciale, irremplaçable, unique, on est accordé au goût de son sexe, à ses odeurs, à ses gestes et au timbre de sa voix, son cul, par exemple, comment pourrait-on se passer de ça, et puis l'autre, là, l'autre fille, l'autre femme, à part sa nouveauté, à part sa fraicheur, à part le frisson qu'elle fait courir en nous quand elle semble amoureuse, qu'est-ce qu'elle a pour elle ? Elle a des pieds un peu ridicules. Ses fesses ne sont pas terribles. Elle est un peu godiche, un peu grande, mais elle a de très beaux seins et de très beaux cheveux. Un grand nez, aussi. Des yeux merveilleux. Et puis, elle, au moins, je ne peux pas l'imaginer dans les bras d'un autre. Elle est à mes pieds. Je la domine. Il n'y a aucun rapport de force entre nous — parce que toute la force est de mon côté. J'aime Christine, je l'aime vraiment, mais j'ai découvert une chose qui m'épuise et me dégoûte : les compromis. J'ai découvert qu'on ne pouvait pas vivre avec une femme sans faire des compromis. Sur tout. Les journées ou les semaines se passent à faire des compromis. On fait des compromis toute l'année. Tout se négocie. Tout se discute, se marchande. Avec Céline : rien. Tout est là immédiatement, à disposition. On veut, on prend, on fait, on dit. J'avais trente ans, et j'avais l'impression de renaître. Être un homme, c'est donc ça ? Que s'était-il passé entre mon adolescence et ce moment où je me suis découvert homme ? Une zone étrange, compliquée, riche, faite d'une accumulation incroyable de sensations, de désirs, de désespoirs, de bêtise, d'ivresse. Tout est possible et pourtant rien n'aboutit vraiment, tous les chemins sont ouverts, on oublie, d'un jour sur l'autre, on goûte à tout, on est écœuré, effrayé, perdu, mais le cœur vibre, toute la journée, on a les couilles pleines et la pensée désinvolte, on ne fait pas très attention, mais tous ces regards, tous ces corps, toutes ces bouches, on les absorbe comme un affamé. Ces quinze années c'était l'éternité. On peut dire qu'on l'a connue, avec le soleil, avec la mer, avec l'été, avec la ville, avec un corps qui ne se manifeste pas, qui sert fidèlement. Cette éternité très peuplée, où l'on ce cessait de parler de solitude, où les corps passaient comme des cartes dans les mains, on pensait qu'on allait tous les emporter avec nous, qu'ils seraient là pour toujours, ces personnages fidèles et changeants, qu'ils allaient seulement se transformer, au même rythme que nous. En réalité, nous étions indifférents les uns aux autres, pris dans un tourbillon où personne ne regardait personne, mais on se tenait compagnie, et c'était bien agréable. Il y avait de la musique partout, dans toutes les heures, dans tous les interstices de nos vies, personne n'avait d'ambition, du moins le croyais-je, notre monde était à part du monde, il était minuscule et indemne. On se sentait chez soi. C'est déjà ça. Quelqu'un pourrait-il m'expliquer ce que c'est que de vivre ? Vivre… Ça ne peut pas être seulement ça, tout de même ! Le plaisir et le déplaisir, l'attente et le comble, la nuit et le jour, les hôpitaux et les églises, la mère et les femmes, la crainte et l'abandon, ça ne peut pas suffire à faire un monde ! J'aimerais savoir ce qui manque, mais je l'ignore. Peut-être que rien ne manque, que tout est là, mais qu'on ne sait pas relier le tout ? L'oubli, voilà la seule réalité, la seule chose qu'on ait de commun avec ceux qu'on aime ; la vitesse à laquelle on oublie, le manque de synchronisme de tout ça me saute aux yeux, aujourd'hui qu'il est trop tard. Personne ne marche du même pas. Les pieds sont des cons, les femmes sont des connes, et moi aussi je suis un con. Là, tout de suite, j'aimerais bien fumer une cigarette avec une jeune fille qui se demanderait si je suis en train de la draguer. 

Le Test

Voici la situation. J'ai passé le test. Mais mon âme-sœur, ne l'a pas passé, elle. Elle ignore donc que je suis son âme-sœur, et peut-être ne sait-elle même pas qu'elle possède une âme-sœur. Tant qu'elle ne passera pas le test, celui-ci sera un crève-cœur, pour moi. Non seulement il ne sert à rien, mais en plus il me fait souffrir, puisque je sais de manière certaine que mon âme-sœur existe, et qu'elle ne sait pas que j'existe. Je me dis qu'elle finira par le passer, ce test, mais je peux aussi penser que lorsqu'elle se décidera, il sera trop tard. Bien entendu, j'ai une foi absolu dans le test, et dans la théorie de l'âme-sœur unique. 

Ce soir, je regarde la mer, par la fenêtre, et je suis effrayé. C'est la mort que je regarde, c'est la mort qui va m'étouffer, m'emplissant la bouche et les poumons d'un mur liquide, alors même que sur cette mer mon âme-sœur est en train de naviguer sans boussole. La moitié de la Terre va envahir mes poumons, et dans cette moitié de terre liquide mon âme-sœur sera un point minuscule flottant sur un frêle esquif. Le cosmos hurlant, avec ses milliards d'étoiles, me fait moins peur que cette grande nuit salée. Je vis en face de ma ruine, et elle va m'emplir le ventre.

mardi 16 février 2021

Aucun rapport



Il pourrait dire ceci.

En écoutant les descriptions des astrophysiciens parlant de la formation de l'univers, on comprend que ce qu'ils énoncent est avant tout du discours, des phrases. « Les forces énormes qu'ils [les trous noirs] déploient donnent leurs physionomies aux galaxies et créent les conditions de l'émergence de la vie. » Ces phrases sont impossibles à entendre hors de leur milieu d'origine. On sent immédiatement qu'elles ne sont que des représentations de la réalité, des équivalences, mais qu'elles n'en parlent pas directement, car la réalité dont elles font mention n'est pas une réalité directement accessible. En énonçant ces phrases, ceux qui les emploient créent pour nous à la fois le monde dont nous sommes censés être le produit et le monde dont nous pensons être les observateurs. Il est évident que ce monde est une fiction, une fiction comme aime à en produire la science, qu'elle soit dure ou molle. Les concepts de la psychanalyse, par exemple, sont du même ordre. Ils participent d'une réalité efficiente qui nous accompagne et nous tient dans sa main, en même temps qu'ils sont créés de toute pièce par la psychanalyse. L'inconscient et les trous noirs sont des objets dont une certaine description de la réalité a besoin à un moment donné pour parvenir à un récit qui peut donner lieu à des développements (développements en aval mais également en amont, car le monde réel (ce que nous appelons tel) se développe dans les deux directions à la fois). À certains points de son histoire, l'humanité tombe d'accord sur quelques énoncés dont elle fait spontanément une vérité scientifique, et tout son effort d'humanité consiste à essayer de faire que ces vérités ne semblent pas contredire trop directement les anciennes vérités. Les adaptations des vérités entre elles ressortissent du génie humain. C'est l'art de la transition insensible qui donne à la fiction humaine cette apparence de réalité. Les astrophysiciens confectionnent une pâte de discours (bardée de chiffres et d'images) fait de phrases qui maintiennent tant bien que mal la réalité en place. Leurs phrases sont des bornes, des couloirs et des forces qui induisent un cheminement logique (et la logique consiste ici à faire que l'homme se sente pris dans un récit commun, un récit qui a un sens). L'explication par le trou noir est un exemple merveilleux de "réalité scientifique" qui s'appuie de manière très visible sur le langage dans ce qu'il a de plus imagé, et de plus fécond — et de plus performatif. On dit « trou noir », et immédiatement on perçoit sa formidable puissance d'attraction. On dit « inconscient » et immédiatement on comprend ce qu'est la conscience qui nous pousse dans le monde qu'on dit réel. 

Il faudrait être capable de dire quelque chose qui ne serait pas seulement l'inverse de ce qu'on affirme ici, mais qui n'aurait rigoureusement aucun rapport avec les assertions précédentes. Ce serait sans doute l'unique manière qu'on aurait d'être libre, et donc vrai. 

Il pourrait dire cela (ce qui précède, ce qui a été énoncé), mais serait-il capable de dire ceci (ce qui n'a pas été dit, ni par lui ni par personne), qui se tient en aval du discours, qu'on matérialisera par… ? Serait-ce qu'il reste à inventer une Grande Science, alors que nous nous contentons d'une Petite Science ? La petite science consiste à expliquer (qu'on voit ce qu'on voit), quand la grande consiste à voir (dans toutes les directions). La seule intuition qu'on ait eu jusqu'à présent de la Grande Science serait la poésie, la poésie qui s'est dégradée en littérature, puis en théorie(s).

« Et je voyais au loin sur ma tête un point noir. 
Comme on voit une mouche au plafond se mouvoir, 
Ce point allait, venait ; et l’ombre était sublime. »

***

« Les trous noirs sont les phénomènes les plus puissants du cosmos. Ils sont à l'origine de l'histoire de la vie. » Ces deux phrases ont toutes les apparences du sens et de la logique. Pourtant elles n'ont rigoureusement aucun sens, si on les entend depuis une place décentrée, une place qui n'est pas située dans notre système de croyances. Elles n'ont en tout cas pas plus de sens que les trois vers de Victor Hugo cités au-dessus. « Histoire de la vie » ? Quelle histoire, sinon celle que nous racontons à qui veut bien nous entendre ? 

« Je vis près d’eux, veilleur intime ; je combine 
Le vieux houblon de Flandre et la vigne sabine, 
La franche joie attique et le rire gaulois »


samedi 13 février 2021

Jamais je ne rencontrerai d'homme…

Au volant de sa petite Fiat, sur l'autoroute, elle pleurait, revenant d'une escapade en Normandie, où elle était allée rejoindre son godfather, et elle me disait en sanglotant : « Je sais que jamais je ne rencontrerai d'homme qui arrive à la cheville de mon père ».

Castagno me dit : « Il ressemble à une vieille loutre, Rayski ».

jeudi 11 février 2021

Entrevue galante


Je fais toujours — ou plutôt, je finis toujours par faire — la chose qu'il ne faut surtout pas que je fasse. Je suis le contraire de quelqu'un de conséquent, bien que je ne sois pas le moins du monde inconséquent. J'y arrive toujours, à cette pointe morte de la trahison de moi-même. J'y arrive par un chemin ou par un autre, mais j'y arrive inéluctablement. Il ne faut pas s'étonner, dans ces conditions, que, vu du dehors, je passe pour un con ; ou pour un débile, ou pour un tordu — ce que je ne suis pas non plus. Moi aussi, si je pouvais me regarder du dehors, je penserais que je suis complètement con. Et sans doute, d'une certaine manière, le suis-je. C'est comme ça. Je sais immédiatement qu'elle est la chose à éviter absolument, à propos de quelqu'un, d'une situation, d'une relation, ou de moi-même, et je vais, parfois après mille détours, arriver à faire la chose dont je sais depuis toujours qu'il ne faut pas la faire. Ce n'est pas de l'inconséquence. L'inconséquent en arrive à l'inconséquence par manque de conséquence, il ne tire pas les conséquences des actes, des paroles, des situations. Moi j'y arrive par trop plein, par un désir impérieux de me confronter au paradoxe, parce qu'éviter l'obstacle serait vraiment trop décevant. C'est un peu comme si en ne faisant pas cette chose qu'il ne faut surtout pas que je fasse, j'allais décevoir la partie adverse en moi, le traître intime. Ce traître intime est une partie essentielle de mon être profond. Je peux me décevoir moi-même, ça j'en ai l'habitude, mais je ne peux pas décevoir l'autre. Je ne peux pas trahir le traître car je sais qu'il est la Vérité. Être fidèle à soi-même, c'est très facile. Être fidèle à l'Infidèle, c'est autre chose. La vérité d'un être se tient toujours au-delà. Pour cette raison, il est impossible de s'y tenir. C'est une place de laquelle on tombe — sans cesse. On tombe de niveau en niveau, de traitrise en contre-traitrise, en une spirale sans fin. Il y a toujours une porte supplémentaire à ouvrir. Je suis prêt à tout pour torpiller la vulgaire conséquence, celle qui nous mène de place en place, en évitant les balles qui sifflent à nos oreilles. Par "places", j'entends ces encoches faites dans la réalité, dans lesquelles les gens font halte, le temps de se dire : « Ça c'est moi. » Ils sont pris dans une théorie. La succession de ces places fait une vie, pour certains, une carrière. Ils ont la sensation d'avancer dans la galerie qu'on leur a alloué. Je les envie, parfois.

Savoir ce que l'on trahit suffit pour se connaître. La plupart des gens trahissent sans même le savoir. Ou, s'ils sentent bien qu'ils sont en train de trahir, ils ne savent ni quoi, ni qui. Ils préfèrent tourner la tête de l'autre côté, là où le désir est moins violent.

C. me dit que je suis masochiste. Il se trompe. Ce n'est pas du tout le masochisme qui me meut, ni le sadisme. Je ne peux faire autrement que d'aller à la seule place qui soit mienne, étant inhabitable. La seule place dont on ne peut me déloger, c'est celle qui n'offre aucune adhérence. Si j'étais masochiste, je n'oserais pas dialoguer avec le traître. 

samedi 6 février 2021

La tristesse noble

On aime la musique de Bach pour beaucoup de raisons. L'une d'elles, pourtant, et sans doute une des plus effectives, me semble rarement évoquée : la noblesse de sa tristesse. Il existe bien des sortes de tristesses. Celle de Bach n'est jamais geignarde, jamais hypocrite, jamais exaspérée, jamais sentimentale. Elle est digne, décente, apaisée, pourrait-on dire ; il n'y a pas trace d'obscénité en elle. C'est une tristesse qui nous porte à l'introspection et à la solitude, pas aux larmes, ni aux cris. C'est une tristesse qui fait du bien, une tristesse qui apaise et qui réconforte, en nous renvoyant à la part la plus haute de nous-mêmes, celle qui ne transige ni ne pose. La tristesse de la musique de Bach est simplement la tristesse de l'homme, que la joie n'épuise pas, celle qui fût là dès la Chute, celle qui nous retient sous les feuilles d'or de la Forêt éternelle. Cette tristesse, qui est l'une des grandes parts de la musique de Bach, est peut-être ce que je préfère chez lui, car elle crée un désir insatiable de retraite, de silence et d'hiver. Elle contrebalance la science, le secret, la complexité, et la puissance et la grandeur. Elle adoucit la lumière aveuglante qui pourrait sans elle nous abattre, nous rejeter à l'extérieur d'elle, et nous accueille, avec une fidélité intemporelle et une douceur ineffable. 

jeudi 4 février 2021

Savoir vivre

L'avenir, c'est le massacre. À quoi le voit-on ? À ce qu'il est impossible d'exiger de l'autre un semblant de savoir-vivre, dans une relation personnelle un peu soutenue. 

Sur un banc (4)

— Oui, on peut s'appeler Georges. On peut s'appeler Ophélie, Jacques, Yvon, Marcel, Laure, Octave.

— Octave, ça me fait rire.

— Sais-tu ce qu'est une octave ?

— Oui, enfin non.

— C'est l'intervalle de huit notes qui sépare deux do, par exemple, sur un piano. 

— Deux la aussi ?

— Oui, deux notes de même nom. Tu connais les notes ?

— Évidemment !… Si on se tourne le dos, on est à une octave l'un de l'autre !

— Exactement. Et nous avons chacun notre là. 

— Et on est tous sur un sol !

— Si seulement…

— Je vais raconter ça à mon père. 

— Tu vas lui parler de moi ?

— Bien sûr ! Il s'appelle Jérôme, mon père. 

— Et ta mère ?

— Pauline.

— C'est joli, Pauline. Ma mère aussi se prénommait Pauline.

— Les notes sont en ligne.

— Comment ?

— Les notes… Je les vois nager dans leur ligne d'eau. Elles flottent…

— Comme des canards ?

— Comme des petits cochons sur l'eau, ah ah ah !

— Sept petit cochons qui sauraient nager… 

— [elle rit encore]

— Sur l’onde calme et noire où dorment les étoiles / La blanche Ophélia flotte comme un grand lys…

— C'est quoi ?

— C'est un poème.

— Elle savait nager aussi ?

— Pas tellement.

— L'onde, ça veut dire l'eau ?

— Oui, c'est ça. L'eau et les sons, c'est un peu pareil. 

— Ça coule dans l'oreille comme quand on est dans le bain… J'aime bien la poésie. 

— Tu connais des poésies ?

— Oui, je connais : "Dansez les petites filles, / toutes en rond. / En vous voyant si gentilles, / les bois riront. / Dansez les petites belles, / toutes en rond. / Les oiseaux avec leurs ailes / applaudiront. / Dansez les petites fées, / toutes en rond. / Dansez, de bluets coiffées, / l'aurore au front." Victor Hugo. 

— Bravo ! Tu as appris ça à l'école ?

— Non, c'est ma mère qui me fait apprendre des poèmes par cœur.

— Et tu aimes ça ?

— Oh oui. Mais l'autre jour j'ai fait un mauvais rêve. Dans mon rêve, je devais réciter un poème à mon père, et les mots sortaient tous dans le désordre, et alors la figure de mon père se déformait. Pourtant je connaissais bien le poème, dans ma tête, mais dès que je récitais, les mots n'étaient plus à leur place. 

— …

mercredi 3 février 2021

Sur un banc (3)

— Un vieux chat qui songe à la mort ?

— Tu me parles, j'entends ta voix, mais c'est comme si elle était silencieuse, ta voix.

— …

— Tu parles comme s'il n'y avait jamais eu de son dans le monde. Quand je t'écoute, je ne suis pas ailleurs. 

— …

— Tu as une baignoire, chez toi ?

— Oui, j'ai une baignoire.

— Tu prends des bains ?

— Oui, je prends des bains.

— J'aime bien mettre ma tête sous l'eau et écouter. J'aimerais pas être sourde. J'aime bien quand tu me parles.

— Je m'aperçois que je ne connais pas ton prénom.

— Mon prénom c'est Ophélie. Et toi tu t'appelles comment ?

— Georges. 

— Mais c'est quoi, ce prénom ?

— Tu n'aimes pas ? Moi j'aime beaucoup le tien.

— Oui, je sais.

— Tu sais ?

— Tout le monde me dit ça.

— …

— Mais je ne savais pas que les vieux chats s'appelaient Georges. Georges…

mardi 2 février 2021

Sur un banc (2)

— Mais la mort, tu y penses ?

— Bien sûr que j'y pense. Souvent, oui.

— Tu as peur de mourir ?

— Oui, j'ai peur de mourir.

— C'est obligatoire. Tu vas mourir forcément.

Je le tais… je le sais ! Et toi, tu y penses aussi ?

— Non, pas trop. J'ai le temps. 

— Ce n'est pas une question de temps, tu sais.

— Mais si, elle est plus proche pour toi que pour moi.

— Comment le sais-tu ?

— Tu es plus vieux !

— Plus vieux que quoi ?

— Que moi !

— Ça c'est vrai mais on peut mourir à tout âge. Certains ont une longue vie, d'autres une vie courte.

— C'est peut-être pour ça que je suis pressée ?

— Non, ça n'a rien à voir, c'est ton caractère, c'est tout. 

— On ne s'ennuie pas, avec toi !

— Oh si, la plupart des gens s'ennuient avec moi.

— Pas moi en tout cas. Tu sais que parfois j'ai des vertiges ?

— Comment ça, des vertiges ?

— Je suis assise à l'école, ou à la maison, et tout d'un coup, vlan, ça tourne ! Et je ne sais plus où je suis.

— Tu as des absences ?

— Comment ça des absences ?

— Tu n'es plus là, tu disparais…

— Ah oui, c'est ça, oui, je ne suis plus là où je suis. 

— Où te trouves-tu alors ?

— Je ne sais pas, justement.  Ça se peut, d'être nulle part ?

— Oui, ça se peut. Ça arrive.

— L'autre jour c'était au réveil. Tu connais André Malraux ?

— Quel rapport ?

— C'est mon père qui en a parlé à la maison, le matin où j'ai eu mes vertiges. Il en parlait avec ma mère.

— Tu t'intéresses à André Malraux ?

— Non, mais la première chose que j'ai entendue, après que les vertiges se sont arrêtés, c'est mon père qui imitait André Malraux, à la cuisine. Et ma mère riait. 

— …

— Quand je suis entrée ils ont vu que j'étais bizarre, alors ils se sont arrêtés net. Et Jean-Paul Sartre, tu le connais ?

— Oui, je le connais aussi.

— Mon père l'imite aussi. 

— C'est un marrant, ton père.

— Et tu manges quoi, au petit déjeuner ?

— Je ne mange pas. Je bois du café.

— J'en étais sûre. Comme mon père. Mon père il aime bien me dire des trucs bizarres.

— Bizarre comme quoi ?

— Ce matin, par exemple, il m'a dit : « Je feins d'être chat chez Mallarmé. » Tu comprends ?

— Il t'a dit ça ?

— Oui, il m'a dit ça ce matin, c'est un jeu entre nous.

— C'est un phénomène, ton père ! Et tu comprends ?

— Non. Mais c'est pas important. Ça m'amuse.

— Tu aimerais changer la couleur d'une ville ?

— Oh oui ! Paris jaune ! Lyon vert. Marseille rouge. 

— Pourquoi rouge ?

— Rouge comme la mort des chats. 

— Encore la mort… Tu vois que tu y penses !

— Je dis ça pour te faire plaisir.

— …

— Tu as l'air d'un vieux chat qui songe à la mort.

(…)

lundi 1 février 2021

Sur un banc (1)

— Tu crois que je pourrais m'asseoir près de toi ?

— Tu peux, bien sûr que tu peux.

— Tu fais quoi ?

— Je ne fais rien. Je regarde.

— Tu regardes quoi ?

— Rien. Je regarde le paysage, les gens.

— Mais c'est pas intéressant. Ils sont moches, les gens.

— Non, je ne trouve pas. Il y en a qui sont intéressants.

— Ah bon,  tu trouves ? T'es pas difficile. Regarde ce gros, là, il est moche, non ?

— Si tu veux, oui. On ne peut pas dire qu'il soit beau, mais il est intéressant.

— Moi il m'intéresse pas du tout. Je le trouve gros, moche, et pas intéressant. 

— Tu as peut-être raison. 

— Ben oui, j'ai raison, évidemment. Toi tu divagues un peu. Ça se voit tout de suite, que tu divagues.

— Ah oui ? À quoi tu le vois, que je divagues ?

— Ben tu restes là, sur ton banc, comme un qui ne sait pas quoi faire. T'as rien à faire ?

— Non, je n'ai rien à faire.

— Ah, c'est pour ça alors. Tu t'ennuies. 

— Non, je ne m'ennuie pas.

— Si, si, tu t'ennuies. Sinon, tu ferais quelque chose.

— Mais non, c'est justement parce que je ne m'ennuie pas, que je reste comme ça.

— Si je n'étais pas là, tu t'ennuierais. Là ça va, parce que je te parle.

— Tu es bien sûre de toi !

— Je connais la vie, moi.

— Ah oui ? Tu connais la vie ? Quel âge as-tu ?

— J'ai onze ans.

— À onze ans, on ne connaît pas la vie.

— Je connais la vie. Je la connais très bien, même. Je me souviens de tout. 

— Peut-être, mais il ne t'est pas encore arrivé grand-chose. 

— Ah si ! Plein de choses. Tu ne peux pas savoir le nombre de trucs qui me sont arrivés.

— Ah bon ? Quoi par exemple ?

— Je peux pas te dire, y en a trop. Ça n'arrête pas…

— Mais donne-moi un exemple. Une chose intéressante, qui t'est arrivée.

— Eh ben, mardi dernier, j'ai quitté Robert. On était ensemble depuis un mois. 

— Vous étiez ensemble ?

— Oui, c'était mon copain, si tu préfères.

— Il s'appelle vraiment Robert ?

— Évidemment. Si je te le dis…

— Et donc tu l'as quitté ?

— Oui. J'en avais marre. 

— Tu en avais marre ?

— Oui. Il dit des trucs, et il les fait jamais, tu vois ?

— Ah oui, oui, je vois très bien. Tu as bien fait.

— En plus il dessine mal.

— Alors là, je te comprends encore mieux.

— Tu dessines, toi ?

— Non, je ne dessine pas. Je ne sais pas.

— Moi je dessine très bien. C'est important, je trouve, de bien dessiner. 

— Très. Tu as de la chance.

— Ce n'est pas de la chance. Ma mère m'a appris. Et toi, tu as une mère ?

— Non. Enfin, elle est morte, maintenant.

— C'est normal, tu es vieux.

— Oui, je suis vieux. Et toi tu es jeune.

— Voilà. C'est la vie.

— C'est la vie. Mais tu vas vieillir !

— Mais je le sais bien. Dans quatre ans, j'aurais quinze ans. 

— Oui.

— Ma vie sera tout à fait différente, quand j'aurai quinze ans.

— Oui, c'est probable. 

— Tu seras toujours vivant, toi ?

— Ah, ça je l'ignore.

— J'espère que oui. Comme ça tu pourras comparer avec maintenant.

— Oui, je pourrai comparer. Mais je ne te reconnaîtrai plus.

— Mais moi je te reconnaitrai. Je viendrai te voir, et je te dirai : « Tu te rappelles de moi ? »

— Souviens.

— Comment ça ?

— Souviens. Tu me diras : « Tu te souviens de moi ? » 

— C'est pareil. Parce que tu seras toujours pareil, toi. 

— Ah, tu crois ça ?

— Oui. Les vieux, ils ne changent pas. Arrivés à un point, comme toi, ils s'arrêtent. 

— Ah, tu crois ça ? Ce serait bien…

— Tandis que moi, j'aurai changé. Je serai complètement différente. 

— Oui, tu seras une petite femme.

— Ah non ! Je serai une ado. 

— Oui, si tu veux, une ado.

— Je serai un peu frimeuse, j'aurai les ongles faits, et du rouge à lèvres. 

— Ah bon, déjà ?

— Bien sûr ! J'ai des copines qui sont déjà comme ça, mais ma mère elle ne veut pas. 

— Elle a raison, ta mère.

— Elle dit que c'est vulgaire.

— C'est ça, c'est vulgaire.

— Ma copine Aline elle se parfume. J'aime bien, moi.

— Mais ta mère ne veut pas.

— Non, elle veut pas. Toi, tu te parfumes aussi ?

— Oui, enfin, un peu seulement…

— Mon père, il se parfume aussi. J'aime bien.

— …

— Tu as vu, le gros il est vraiment gros, hein ! J'aime pas les gros. 

— C'est ton droit.

— J'aime vraiment pas les gros. Je sais pas pourquoi. Tu es communiste ?

— Non. Quelle drôle de question ! Pourquoi me demandes-tu ça ?

— Je sais pas, tu as une tête de communiste, un peu.

— Ah bon ! Et à quoi ressemble un communiste ?

— À toi, mais un peu, hein, pas beaucoup. 

— Comme ça c'est clair.

— Mon père il les reconnaît tout de suite. Il se trompe jamais. T'es pas homosexuel ?

— Non plus, non. J'ai aussi une tête d'homosexuel ?

— Non, pas tellement. Mais je ne suis pas encore très forte. Tu sais, ça s'apprend. En fait, tout s'apprend.

— C'est vrai. Tout s'apprend. Tu aimes apprendre ?

— Ah oui ! J'adore ça. Le dessin, la cuisine, la musique, la mode, le ski. Quand j'aurai quinze ans, je saurai plein de choses.

— J'en suis sûr !

— Tu vois, par exemple, là, avec toi, j'apprends. 

— Et qu'apprends-tu, avec moi ?

— J'apprends à parler avec un vieux, à lui poser des questions, à deviner des choses sur lui. 

— Toi aussi, tu m'apprends des choses.

— Sûrement. Tu ne connais pas bien le monde des petites filles, par exemple.

— Non, c'est vrai, je le connais mal. 

— Je suis contente, tu sais. 

— Moi aussi, je suis content. 

— J'aime bien être contente. Ça fait du bien.

— …

— Regarde, la femme, là. Tu ne vas pas me dire que tu la trouves intéressante !

— Tu sais, si tu regardes quelqu'un assez longtemps…

— Moi je n'ai pas le temps. Je suis pressée. 

— Pressée de quoi ?

— De tout. De manger, de jouer, de dormir, de voir mes copines, de grandir.

— Ne te presse pas trop, tu as le temps. 

— Je sais qu'il me reste beaucoup de temps avant…

— Avant quoi ?

— Avant d'être vieille, comme toi. 

— Tu ne le seras peut-être jamais, vieille…

— Si, si, forcément, on vieillit tous. Ma grand-mère est vieille, très vieille, même. 

— Et comment seras-tu, quand tu seras très vieille ?

— Très intelligente. J'aurai appris plein de choses. Je serai assise là, à ta place. 

— Et tu parleras avec un jeune garçon assis à côté de toi…

— Non, je n'aurai pas besoin de lui parler. Je le regarderai, et je saurai tout de lui.

— Tu crois ça ?

— Oui, parce que les vieux sont déjà morts, et les morts savent tout. 

— Mais alors, moi je suis mort ?

— …

— Alors ? Qu'en penses-tu ? Suis-je mort ou vivant ?

— Je crois que tu es à la fois vivant et mort. 

— Très juste. Et comment le sais-tu ?

— Un vieux qui serait seulement vivant ne perdrait pas son temps à parler avec moi, c'est parce que tu es déjà un peu mort que tu peux te permettre de gaspiller ce temps. Si tu n'étais que vivant, tu lirais ton journal, ou bien tu ferais la gueule.

— Tu veux que je fasse la gueule ? Pour voir ?

— Ah oui, j'aimerais bien voir ça. Mais si tu faisais la gueule, tu ne me verrais plus, je disparaîtrais, et ce serait dommage pour toi. 

— Tu as raison. Je ferai la gueule quand tu seras partie.

— De toute façon, je ne vois pas bien ce que tu pourrais faire d'autre. Tu vas t'ennuyer. Et ne me dis pas que tu ne t'ennuies jamais, je n'ai pas envie d'entendre ça. 

— D'accord, je m'ennuierai. De toi.

— Voilà. 

(…)

dimanche 31 janvier 2021

Manant, de Jean Quatremaille

J'avais entendu parler de ce roman par son auteur, il y a deux ans ; il m'en avait lu quelques passages que j'avais trouvés beaux. Je crois même qu'il était en train d'en écrire la fin, quand il se trouvait ici, chez moi, à la fin de l'été. Je ne connaissais pas le titre, et je ne comprenais pas très bien de quoi il s'agissait. 

Je l'ai lu, ce roman, je viens de le lire, et je ne peux pas ne pas en parler. L'émotion qui m'a étreint en le terminant est l'une de ces émotions qu'on veut garder avec soi, en soi, le plus longtemps possible, car elles ajoutent une dimension à notre vie. 

On est toujours blasé quand on commence un roman ; on en a lus tellement. Des phrases, une histoire qui se met en place, petit à petit, un style qu'on devine, et qui très vite épaissit, un style qui, au début, toujours, nous gêne, car un style c'est un homme dont on se prend l'être en pleine figure, et il faut s'y habituer, il faut accepter d'y aller, de se mettre sous sa coupe, de plier notre respiration à la sienne, de vivre à son allure. 

Je ne vais pas vous dire de quoi il est question, dans ce roman, car je ne suis même pas certain de le savoir.  Au fur et à mesure que j'avançais avec Jean (oui, le héros porte le nom de l'auteur, même si ce n'est pas lui), je tombais en moi-même comme asphyxié. 

Quatremaille a écrit ce récit pour donner forme à cette vie parallèle qui est en lui, dont on sent bien qu'elle le tiraille et l'entraîne sur les bords de l'existence. Son héros n'est pas lui du tout, c'est un fait, très simple à constater, mais il est pourtant à l'intérieur de lui, bien réel. Il n'a pas eu besoin de l'inventer. Il n'invente rien, Quatremaille, il n'est pas aussi bête que ça. Jean était en lui depuis longtemps, il n'a fait que lui donner la parole, à celui qui tambourinait furieusement. Il a bien fait, à mon avis.

« Puis la porte se mit à boucaner sévère ; comme si on s’était soudainement mis à la cogner, à la cogner furieusement. Ça tambourinait à une cadence dingue ; c’était pas imaginable de s’acharner comme ça. D’un seul coup. Sans avertissement, sans la cheminade habituelle des petits bruits qu’on associe même inconsciemment à l’arrivée de quelqu’un. On entend d’habitude la porte de l’ascenseur se mettre en branle curant sa propre rouille, les bruits de pas traînant dans le couloir. Minimum. On entend même parfois la porte extérieure, celle du hall grincer et claquer en se refermant. Mais rien là ; rien cette fois. Et une seconde avant c’était encore le silence.  »

Dans Quatremaille, j'entends des portes grincer et claquer, mais pas à la manière d'un Godard, non, elles grincent et claquent sans bruit, ici, et je vois des femmes qui passent et qui font mal, qui emportent l'âme de ceux qui les regardent, ces « haquenées mécontentes » qui forcément s'appellent toutes Pauline, avec leurs naseaux sublimes et leurs pitoyables téléphones-intelligents. Et une seconde avant Pauline c’était encore le silence… 

Jean et Pauline sont « écrasés par la grande fatigue », la fatigue de vivre quand le destin ne lâche jamais le mors, quand on est sans cesse sous la pression de la grande roue qui nous brisera quoi qu'il arrive, si malin qu'on soit, si généreux ou si peureux, peu importe. Il y a deux mots qu'on serait tenté d'écrire, bien sûr, car ils paraissent soulever un pan de l'intrigue, c'est "destin" et "trahison", deux mots qui pèsent sur Jean et sur Pauline, qui les font se croiser, se voir, se renifler, se désirer et s'éviter. Deux mots et un troisième, "pardon", qui n'est rien qu'un mot griffonné à l'aube sur un ticket de distributeur de billets. Deux mots lourds et un mot léger, insignifiant. « Elle s’est remise à regarder devant elle. "Pardon" : deux syllabes pour un micro-quart de souffle qu’elle avait posées, coiffant un long silence. Je n’ai rien dit. » Çe ne parle pas beaucoup, dans ce monde, dans ce roman coiffant un long silence. Il y a des coups, des silences, des regards en coin, un alourdissement général. « Une mauvaise lumière flotte tout autour. » Il n'a rien dit. « Qu’est-ce que ça vaut le "pardon" d’une gonz’ qui a trahi ? » Elles écrivent des mots sans signification, puis s'en vont.

Je n'ai pas souvent l'impression de découvrir de "vrais écrivains", mais ici, la question ne se pose pas. Quatremaille a par exemple cette faculté rare de faire que les phrases qu'on lit agissent rétroactivement sur les phrases qui précèdent. Le sens se déploie par rétroaction. On lit un mot, un adjectif, et la phrase suivante nous le fait entendre différemment, il change de peau, de couleur, passe d'un niveau à un autre, et parfois, encore plus loin, revient à sa place, retrouve son lit et son sens. « La fin des heures délicates approchait. Pauline était là, réfugiée dans un second plan muet et flou. » Et puis, il y a cette langue, si belle par moments, à la fois très travaillée et très libre, et qui n'hésite jamais à changer de niveau selon un principe mystérieux et pourtant naturel. Oui, il y a de la délicatesse, dans ce texte. Beaucoup, même. La délicatesse de Quatremaille, c'est qu'il regarde vraiment. Il regarde les êtres, les femmes, la ville, la nuit qui se glisse dans le jour, comme un qui a peur d'en être privé bientôt, et il ne cesse de lire et d'écouter ce qu'on lui met sous le nez. Ce que nous ne voyons pas, le peuple nouveau, le pays qui meurt, et ceux qui restent, en une transe muette, en sursis, dans un second plan muet et flou. Malgré la vie qu'il s'est faite, et bien faite, il est en délicatesse avec ce qui sourd du pavé, avec ses contemporains, il regarde le soleil qui éclaire les femmes et il voit bien qu'il les tue au moment même où il les fait si belles, parce qu'il leur ôte toute poésie ; toute cette lumière qui peut à tout instant se résumer en un mot : trahison

Il y a dans ce roman cette chose qu'on trouve fréquemment dans les grands livres, qu'il se produit à la fin un effet d'invisible accumulation, quelque chose qui s'enroule sur soi-même comme une grande eau sale qui nous emporte dans un mouvement effrayant et s'accélérant jusqu'à une sorte d'orgasme non pas des phrases mais du sens — et l'on s'achemine vers ce moment où l'on prend conscience qu'on n'avait rien compris. C'est ça, la beauté de ce roman. On reste nu, avec un sens dont la pauvre évidence sans cadre décuple son opiniâtreté à ne délivrer de rien. Tout devait nous conduire là, et ce  n'est rien d'autre que l'absence de toute chance, de toute issue. La déception est radicale. Il n'y a pas d'histoire, il n'y a pas d'amour, il n'y a pas de sauvetage, et ça va recommencer comme ça jusqu'à la fin des temps. Au fur et à mesure que la vérité se déploie, dans les dernières phrases du roman, on réalise que cette vérité est implacablement muette. Nous lisons les dernières phrases dans un état second, sentant le sol se dérober à chaque pas, nous demandant : est-ce là, là, là… 

dimanche 3 janvier 2021

Solitudes

Quoi de plus essentiel que le rapport à la Beauté ? Qu'un visage nous paraisse beau et qu'il paraisse laid à l'autre, et les continents se séparent. C'est le goût, toujours, qui prime sur le reste. C'est donc le goût qui oppose, qui sépare, et qui signifie, puisque le sens est ce qui tombe de la séparation. À l'intérieur de nous, une machinerie intransigeante, dont le silence fait grand bruit dans le tissu délicat des relations humaines, nous retient au bord des amitiés et des amours, au bord du monde tel qu'il se dit.

C'est toujours une surprise mêlée d'effroi qui nous prend quand nous voyons que nous sommes seuls à aimer tel visage, telle musique, tel poème, qui, dès lors, nous sont encore plus précieux, plus douloureusement chers. 





Il y a, dans la cavatine du quatuor opus 130, un passage extraordinaire, noté « beklemmt » (oppressé), juste avant la réexposition, dans lequel le premier violon joue un chant déchirant, haché et entrecoupé de respirations haletantes, sur un accompagnement régulier de triolets. Il faut l'entendre joué par la voix blanche de Pierre Colombet, le premier violon du Quatuor Ébène, avec une sonorité à la limite de la laideur, pour savoir à quel point la douleur de Beethoven était incommensurable. Ce qu'il voyait, ce qu'il entendait, il était seul à le voir et à l'entendre. Qu'on pense au courage extraordinaire qu'il lui a fallu pour écrire la Grande Fugue, ou encore le Klagende Gesang de l'opus 110. et son terrible Perdendo le forze, dolento.




mardi 29 décembre 2020

Schubert et Ophélie



On ne peut pas écouter Schubert comme s'il s'agissait d'un compositeur. On ne peut pas aimer Ophélie comme s'il s'agissait d'une femme. Ces deux-là sont d'une race à part le monde. 


vendredi 11 décembre 2020

Les phrases de Marcel Crédi (1)

C'est vers la cinquantaine que Marcel Crédi avait pris l'habitude d'inclure dans ses publications des bordées aléatoires de mots dont la réunion ordonnée en une unité syntaxique de sens était encore appelée "phrase" par certains vieux boucs aux sourcils en bataille. Entre deux énoncés parfaitement explicites, il glissait de temps à autre ces pavés hirsutes qui lui venaient d'on ne sait où. 

Au début, il avait fait ça pour faire rire, pour amuser ses correspondants, mais comme personne ne relevait jamais, il avait fini par penser que ces phrases avaient sans doute quelque signification originale, magique, et que celle-là n'échappait qu'à lui. 

C'est donc avec beaucoup d'espoir et de fièvre qu'il attendait celui qui, un jour, lui répondrait sans marquer de surprise, et ainsi serait susceptible de lui révéler le sens caché de ce que sa main traçait sur le papier en toute liberté. Mais, pour l'heure, seul un silence solennel et un peu inquiétant lui répondait.

Marcel Crédi avait par exemple écrit ceci : « Nous sommes dans un positionnement politique systémique, où toutes fonctions assujetties s'utilise, nécessité faisant loi, bon gré, mal gré, la parole ne se justifiant qu'à l'écoute de diserts silences pour conforter la thèse revendiquée, ou jeter l'anathème sur ses contradicteurs. » , ou encore : « C'est en constatant l'absolue similitude de l'usage politique du mythe, hors cette république qu'eux ne revendiquent pas pour hospice, qu'on prend la dimension sournoise, et planétaire  du réseau de forces noires qui emprisonne nos facultés de penser librement, n'usant que de nos émotions les plus primaires à cette fin, laquelle est de nous contraindre en tous leurs désirs. » 


***

Que des Marcel Crédi existent n'est pas pour nous étonner, non, pas le moins du monde ; ce qui nous étonne fort, en revanche, c'est que des gens leur répondent comme si de rien n'était, dialoguent avec eux, et semblent même comprendre de quoi ils parlent. Cette langue existe donc, des individus la parlent, l'entendent, et l'utilisent pour communiquer entre eux. 

Je propose un exercice métaphysique : lisez ces phrases trois fois de suite, à haute voix, tout en écoutant Dinu Lipatti jouer le choral Jésus, que ma Joie demeure. Le faisant, vous sentirez votre âme quitter doucement votre corps et rejoindre quelque cosmos que nul astrophysicien n'a encore jamais imaginé. 

Marcel Crédi existe, je l'ai rencontré.

AMEN

jeudi 10 décembre 2020

Début

 Parmi tous les débuts de roman que j'ai écrits, je pense que celui-ci est le meilleur. Pour l'instant.


— Écrivez-moi une saloperie.

— Voulez-vous savoir de quoi j'ai envie, là ?

— Oui s'il vous plaît

— Je vais vous le dire.

vendredi 4 décembre 2020

Comment je suis devenu misogyne (2)

Ce qui m'a permis de devenir misogyne sur le tard est la part féminine très développée que je possède. Un homme entièrement viril se contente de ne rien comprendre aux femmes, et il vit très bien avec ça. Il les voit de l'extérieur, comme on regarde un chat, ou un tabouret. Il sait seulement qu'il peut arriver, avec beaucoup de difficultés, à s'en servir, ou à s'en faire accepter, mais comme il n'a pas accès du tout à leur esprit, il ne peut pas les haïr vraiment ; il ne sait même pas pourquoi il en a peur. Il s'asseoit sur le tabouret, et constate que celui-ci est bancal, mais il pense que c'est dans la nature du tabouret d'être bancal, et ne cherche pas plus loin. Et quand il se fait griffer par le chat, il croit que celui-ci s'amuse, ou qu'il a eu peur, en conséquence de quoi il le caresse avec plus de ferveur encore. 

Sans l'écrit, je veux dire sans la lecture de ce qu'écrit une femme dans un réseau social, par exemple, ou encore des textos ou des mails qu'elle nous adresse, jamais je n'aurais imaginé la profondeur du gouffre. Cette expérience a vraiment été une apocalypse. Plus moyen de revenir en arrière, après ça. Elles ne se rendent pas compte à quel point elles se révèlent, du moins je ne le crois pas, car sinon elles sont complètement cinglées. La seule chose dont je pense qu'elle peut s'apparenter un peu avec cette expérience des réseaux sociaux est l'observation d'une femme, en été, sur la plage, en train de lire son magazine, un stylo Bic à la main. 

Avec un peu d'expérience, on s'aperçoit qu'il est urgent, dès qu'un semblant de commerce s'établit avec une de ces créatures, de brûler ses vaisseaux, quoi qu'il puisse en coûter. Le plus tôt est le mieux, croyez-moi. Il faut à tout prix éviter de lui laisser le temps d'ignorer qui on est, et comment on se comporte en société, car elle aurait vite fait sinon d'imposer ses propres normes et coutumes que, bien sûr, elle juge universelles. Car les femmes sont, la plupart du temps, persuadées que la norme est en elles, comme l'utérus est dans leur ventre. Un utérus, une norme, comme on dit une voix, un vote ! Elles ne peuvent pas admettre qu'une norme soit, par définition, quelque chose d'extérieur à l'individu ; elles produisent de la norme comme elles produisent des ovules, et si jamais vous arriviez tout de même à le leur démontrer, elles vous rétorqueraient que c'est bien la preuve que la norme est une notion masculine, puisqu'elle prétend s'imposer à tous. La norme, c'est comme la syntaxe, c'est comme la politesse, ça se situe à l'extérieur de l'individu, et c'est ce qui est intolérable à la femme, car elle est l'individu par excellence — je parle bien sûr de la femme d'aujourd'hui, qui tend à s'affranchir de tous les déterminismes, et de toutes les contraintes, fussent-elles biologiques ou naturelles. Mon corps, mon utérus, mon bébé, mon homme, ma maison, ma piscine, mes varices, mes règles, mon sport, mon yoga, mon ressenti, tout lui appartient en propre, et en même temps, elle peut s'en débarrasser en dix minutes si ça lui chante. 

(…)

Comment je suis devenu misogyne (1)

Pourquoi tout homme doté d'un peu d'intelligence et de goût devient-il forcément misogyne, en ce début de siècle ? À cause d'Internet. C'est depuis que nous rencontrons les femmes par le truchement de l'écrit, qu'il est devenu impossible de ne pas être misogyne. 

Dans le monde que j'ai connu, jusqu'à ma trentième année, c'était leur corps, qu'on rencontrait d'abord. Leurs yeux, leurs jambes, leurs voix, leurs gestes. Parfois leur réputation. L'émerveillement pouvait jouer à plein. Bien sûr, l'intelligence était là, immédiatement, mais comme voilée, habillée par cette divinité de chair. Ou plutôt, cet émerveillement était dès l'origine trouble, troublé par la parole, par les gestes qui agitaient vaguement le liquide dans lequel baignait la statue qui était en face de nous, la faisaient trembler imperceptiblement. Cet émerveillement était impur dès l'origine, et c'est précisément cette impureté qui m'avait fait tant aimer les femmes. 

Même quand je ne savais rien de celle qui, en face de moi dans le métro, par exemple, me faisait basculer dans un monde inconnu, celui de l'amour instantané, même quand je n'avais pas encore entendu sa voix, je sentais bien que cette femme magnifique avait aussi des pensées, des paroles, et des attitudes, qui entreraient en conflit avec cette peau, avec ces seins, avec cette bouche, avec ces mains que je touchais de l'esprit (l'amour n'est pas aveugle, pas du tout, il transperce l'épiderme et le temps, et s'attache aux organes qui barbotent dans la mémoire fumante qui nous observe depuis sa prison invisible), et ce conflit, ou cette contradiction, que je sentais confusément, était sans doute le ferment le plus actif d'un sentiment d'une puissance révoltante. Je l'aimerai quand-même.

L'homme qui s'éprend d'une femme inconnue (rencontrée dans la rue, ou dans le métro, par exemple) veut être à la fois innocent de ce désir et chasseur de femme, sauf si c'est un rhinocéros. Cette impossibilité structurelle a ruiné concrètement mes efforts visant à séduire la femme muette, la femme-corporelle, la passante, mais a construit à mon insu, petit à petit, une autre forme de séduction qui, elle, s'est incarnée dans les phrases. Il n'y a que l'écrit qui peut dire le désir de manière innocente, en le critiquant, et parfois en le niant, très sincèrement. Bien sûr, il n'y a en définitive aucune innocence là-dedans, mais le dédoublement qui s'opère fatalement dans l'esprit de celui qui séduit en écrivant a la même saveur que l'innocence, il le délivre du péché de prédation, ou il l'exonère de la force brute qui s'y attache. 

(…)

mardi 1 décembre 2020

Préambule (1)

Finalement, je me demande s'il ne serait pas mieux pour tout le monde de leur dire immédiatement, à toutes, comme un préambule plein de sympathie et de camaraderie, comme une sorte de postulat positif de départ, en somme, qui ne préjugerait en rien de l'avenir : « Mais tu n'as jamais envisagé que tu pouvais être complètement conne ? ».